25/11/2020

Quentin Mouron le faux bad boy dynamite tous les clichés

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Sous le look trompeur du joli rocker ou du dandy à la coule, le trentenaire multinational dissimule un auteur d’une lucidité rare dont l’écriture s’aiguise de plus en plus. En millenial apparemment cynique, le jeune écrivain construit une œuvre sérieuse et en expansion constante, dont l’hyperréalisme panique fait écho aux romans de Bret Easton Ellis et de Michel Houellebecq. Après son dernier livre paru, le prochain (lu sur tapuscrit) annonce une œuvre possiblement majeure.
 
L’image de Quentin Mouron séduit ou déplaît depuis que le lascar de 22 ans, en jeans et santiags, perfecto noir et mèche de corbeau sur l’œil, a surgi de la forêt québecoise de son adolescence dans nos arènes médiatico-littéraire avec une road-story au rythme célinien et au regard externe et intérieur tout personnel intitulée Au point d’effusion des égouts.
 
 
Pour l’apparence, rupture complète avec la représentation ordinaire du jeune écrivain en nos contrées francophones, même si un Philippe Djian a donné à Paris le ton du nouveau bad boy à l’américaine. Mais déjà, le contenu et le contenant de l’auteur et de son ouvrage annonçaient un double jeu et un double fond parfaitement conformés, en somme, à la dualité du monde des apparences et des simulacres cachant celui des émotions et des affects personnels.
Dès le premier roman de 2011, un double thème récurrent m’a semblé caractériser la perception intellectuelle et affective de la réalité par le jeune Quentin que deux formules résumeront: malaise dans la civilisation et l’amour n’est pas aimé. Et puis il y avait cette papatte : signature d’un véritable écrivain à venir ; enfin cette autre constante d’un personnage s’avançant masqué, de clinquante apparence au carnaval social, dissimulant une âme sensible.
 
 
Une narration fondée en réflexion...
 
Le septième livre de Quentin Mouron est un drôle d’objet-concept à deux têtes, combinant un essai littéraire plutôt sage à dégaine para-universitaire, Jean Lorrain ou l’impossible fuite hors du monde, et la reprise d’un petit roman noir plutôt fou en nouvelle version améliorée, L’Âge de l’héroïne.
Or à quoi rime cet accouplement textuel ? Quel sens y a-t-il a rapprocher un esthète décavé du début du XXe siècle et un « privé » américain se dandinant dans un pastiche de polar sexy ? Le cher Olivier Morattel, éditeur fan de Mouron à l’inoxydable fidélité et néanmoins soucieux de ne pas ruiner son épicerie fine, aurait-il perdu la boule par amitié en proposant cet improbable multipack défiant tout succès commercial ? Que non pas ! Car ce qui pourrait apparemment relever de l’artifice littéraire propre à décourager la lectrice ou le lecteur correspond bel et bien à une double démarche poursuivie par le jeune auteur, de narration et de réflexion.
 
À la première ressortissait entièrement le deuxième roman de Quentin, Notre-Dame-de-La-Merci, très remarquable plongée dans les embrouilles sociales et émotionnelles d’un groupe humain paumé dans la forêt des Laurentides, où le malaise existentiel était aussi présent que les exutoires du sexe et de la drogue.
À la seconde, ensuite, répondait la diatribe polémique de La Combustion humaine, figurant un éditeur aussi intransigeant qu’irascible en quête furieuse de vraie littérature et concluant à la nullité d’à peu près tout. Trois premier livres, ainsi, actionnaient plus ou moins consciemment la « collaboration » des deux hémisphères de notre cerveau sapiential : l’intello et le sensitif, ou pour ce qui est du corps global : le cœur et le cul.
 
Les masques de Jean Lorrain le pédé et de Franck le camé : deux décadents en quête de dépassement…
 
Mais comment, sept ans plus tard, le tardif étudiant en lettres Quentin en est-il venu à s’intéresser à un Jean Lorrain, figure équivoque du Tout-Paris des années folles qu’on pourrait dire un personnage secondaire de la société proustienne, poète de seconde zone et romancier très oublié, mais auteur de deux romans (au moins) du plus vif intérêt, abordant avec verve et pénétration clairvoyante deux thèmes : l’individu hautement singulier face à la société en voie de massification, et la fonction de l’art ou de la littérature ?
Si le jeune romancier s’est intéressé à Jean Lorrain, c’est peut-être à cause d’un petit roman noir antérieur et de son protagoniste paradoxal de détective privé cocaïnomane ferré en matière de bibliophilie, au prénom de Franck.
De fait, de Frank le privé à Jean Lorrain le pédé, deux dandys incarnant apparemment la décadence, court une réflexion qui vise curieusement au dépassement de celle-là. D’une manière parente, Michel Houellebecq s’est intéressé, dans Soumission, à cet autre « décadent » que fut Joris Karl Huysmans, auteur de l’emblématique À rebours - également cité à propos de Jean Lorrain - pour aboutir à ses propres conclusions.
Mais pour dire quoi tout ça ? Dit en quelques mots: pour situer l’individu d’aujourd’hui par rapport à la meute, le roman par rapport au « reportage » ou le langage par rapport à la langue en perdition...
Du tragique Hamlet au pré-romantique Werther de Goethe, anticipations « métaphysiques » de la moderne conscience malheureuse de l’individu occidental dont les avatars poétiques se multiplieront dans le romantisme et jusqu’aux sublimes figures de poètes maudits incarnée par Baudelaire et Lautréamont, l’on voit bien comment, sur fond d’évolution sociale et de révolution industrielle, le philosophe (tel Nietzsche) ou l’écrivain (tel Dostoïevski) ont fondé leur esthétique ou leur éthique par rapport à la nouvelle société.
Comme le montre aussi Quentin Mouron dans son essai, Jean Lorrain, par opposition au naturalisme d’un Zola, a été tenté par la pose et les masques, la comédie et les extravagances imitées de Baudelaire et de son « aristocratique plaisir de déplaire », du côté de l’art pour l’art et de la fuite du monde, pour finir pas s’empêtrer dans les marécages de celui-ci. Avant lui, le nihilisme esthétique de Franck, protagoniste de L’Âge de l’héroïne, avait abouti à peu près à la même impasse, fauteuse d’un regain de mélancolie finalement sublimée par un style étincelant...
Et quelle conclusion tirer alors ? Détachement ou engagement, fuite ou implication ? Nihilisme ou réalisme ? Entre les deux, à vrai dire, Quentin Mouron semble hésiter comme un personnage de Beckett dans sa poubelle. Désespéré et pourtant joyeux. C’est en tout cas ce qu’on se dit à la lecture des Suites bergamasques – titre de travail de son dernier roman encore en chantier.
 
 
Love story 2020, ou les enfers du fun
 
Une image de Quentin Mouron, datant il me semble de l’époque de son avant-dernier roman (Vesoul, le 7 janvier 2015), le représente en bad boy ténébreux tenant en mains un livre en feu. Le roman en question mettait en scène un jeune plumitif fuyant son devoir d’Helvète civiliste pris en stop par un cadre propre sur lui du nom « improbable » de Saint-Preux, le jour de la tuerie de Charlie-Hebdo coïncidant avec sa découverte d’un trou de province où congrès et festivals de tout acabit culminaient dans l’hyperfestif.
Là encore, le jeune auteur se la jouait sur deux tableaux simultanés, développant une intéressante réflexion sur la figure littéraire du picaro tout en incarnant un avatar de celui-ci dans cette mini-épopée sarcastique non moins que « foutraque ».
Au passage, la lectrice attentive et le lecteur futé auront relevé les guillemets que j’ai collés aux adjectifs improbable et foutraque, entrés dans les mœurs langagières de notre époque. Tel étant d’ailleurs le nouvel opus de Quentin, cinquante ans après la parution de la romance mondialement concélébrée sous le titre de Love story (le roman d’Erich Segal, le film, la série, la BD, la ligne de parfums, etc.) dont le charmant (!) Gérard de Villiers me disait un jour en interview qu’elle valait bien mieux que Proust – telles apparaissant, en lecture de surface, les Suites bergamasques de Quentin le millenial : improbables et foutraques !
En 2020, année de pandémie catastrophique à Bergame et environs, tout baigne pour le protagoniste du dernier roman encore inédit de Quentin fêtant, entre deux vagues et leurs confinements plus ou moins stricts, ses 31 ans : rien que du bonheur pour ce petit influenceur et sa « meuf » Sixtine, tous deux au début de leur vingtaine et vivant leur feuilleton quotidien sur les réseaux sociaux, escortés et le plus souvent adulés du matin au soir par leurs milliers de followers.
Coté love story, vous aurez peut-être suivi, dans vos tabloïds préférés, les péripéties du feuilleton glamour vécu en 3D par le «vrai» Quentin et une jeune musicienne très chou, mais on « oublie » l’anecdote « perso » en découvrant les tribulations merveilleuses (ou bonnement atroces, selon le point de vue du narrateur schizo) du couple idéal se pointant quelque temps à Bergame pour se « ressourcer » et peut-être « faire le point » sur leur relation aussi foutraque qu’improbable.
 
Copié/collé romancé d’épisodes de la « vraie vie » de Quentin Mouron et d’une compagne genre « fille capitaine » de sa génération alignant tous les poncifs de la jeune femme émancipée « à tous les niveaux » ? Bien mieux : transposition littéraire affolante de vérités-qui-blessent d’une pandémie invisible, toute mentale et affective, tissée de simulacres et de formules vides, qui affecte non seulement les générations XYZ mais tout cet univers qui est le nôtre, notre « ressenti » de chaque instant et notre jactance.
Depuis son premier livre, tantôt « prenant sur lui » - vivant pour ainsi dire les délires de l’époque dans sa chair et son verbe -, et tantôt se gaussant du dehors en polémiste ou même en moraliste (le narrateur des Suites bergamasques cite parfois les Anciens…), Quentin Mouron n’a cessé d’achopper aux traits sigificatifs du langage commun tissé de clichés, à ces fameux lieux communs dont Léon Bloy a fait l’exégèse exacerbée au dam du Bourgeois, mais plus qu’aux bourgeois ou aux « bobos » c’est au langage de la tribu mondiale et de la «dissociété» qu’il s’en prend avec une fureur lucide réjouissante, retournant comme peaux de lapins tous les poncifs liés à la jeunesse qui gagne, au voyage formidable, au vivre-ensemble merveilleux, aux expos cultes (Joseph Beuys à Bergame, c’est carrément incontournable), aux débats citoyens sur Polanski et la fonte des calottes, à la cuisine ou à la baise éco-responsables et tutti quanti.
Or l’on n’est plus ici au-dessus de la mêlée, comme un Philippe Muray quand il « déconstruit » ce monde des simulacres, on n’est plus dans la critique de gauche ou de droite genre Mediapart ou Causeur: on est dans le même sac que l’homme « pris au piège » et ça fait mal « quelque part ».
Bret Easton Ellis, dès son premier roman (Moins que Zéro) scrutant les adorables zombies de sa génération blonde et droguée, avait « initié » le job, relancé par Houellebecq ou, un ton en dessous, par Vincent Ravalec ou Aurélien Bellanger. Autant dire que Quentin Mouron, scrutateur des solitudes, n’est pas tout à fait seul même s’il me semble unique par son timbre de voix et sa poétique en voie de développement...
 
Et l’Avenir radieux dans tout ça ?
 
Les voies de la littérature sont multiples, et désespérer de son avenir me semble aujourd’hui aussi vain que d’annoncer la mort du roman entre 1960 et 1990, la fin du cinéma selon Godard ou la nullité des nouvelles générations selon Régis Debray se confortant dans ses « modernes catacombes ».
Il y a un siècle, le génial catastrophiste polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz, pointait l’avènement du « nivellisme » avant qu’un Cornelius Castoriadis ne constate « la montée de l’insignifiance », en attendant la « fin de l’Histoire » annoncée par Francis Fukuyama. Or tout ça est salubrement propice à nous maintenir éveillés, mais la vie continue, et si les idéologies politiques et religieuses n’en finissent pas de nous enfumer, le pas de côté reste possible et la littérature est là pour ça.
Dans la conclusion d’un essai lumineux du physicien « hérétique » Freeman J. Dyson intitulé La vie dans l’univers, le savant dit la confiance inaltérable qu’il voue, parallèle au récit de la Science, à celui de la littérature constituant ce que John Cowper Powys, autre visionnaire, appelait le journal de bord de l’humanité.
Quel rapport avec les livres d’un Quentin Mouron que je viens d’évoquer ? Celui que résume la phrase fameuse : J’étais là et telle chose m’advint…
Dans ses Suites bergamasques, confirmant un grand talent et préludant à une œuvre peut-être importante, le romancier illustre (sans le vouloir évidemment) la montée aux extrêmes de la relation mimétique maintes fois décrite par René Girard. Une love story à la fois réelle et fantasmée vécue par triangulation, via la meute d’Internet, la destruction de toute intimité, le sexe évoqué à tout vent plus que vécu, toutes les certitudes affichées sur fond de détresses personnelles non-dites, de frustrations non avouées, de pétoche silencieuse annonçant la trouille virale que nous connaissons.
« Peu importe jusqu’où l’on regarde dans l’avenir », écrit Freeman J. Dyson, « les êtres humains auront toujours besoin de partager des histoires, et ce partage est le fondement essentiel de la littérature » (…) La littérature restera une manière d’embaumer nos pensées et nos sentiments pour les transmettre à nos descendants »…
 
Quentin Mouron. Jean Lorrain ou l’impossible fuite hors du monde (essai) suivi de L’Âge de l’héroïne(roman, 2ee édition). Olivier Morattel éditeur, 219p., 2020.
 
Freeman J. Dyson. La vie dans l'univers, réflexions d'un physicien. Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 256p., 2009.

29/10/2020

Joseph Czapski était un juste qui ne croyait qu’à la bonté

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Deux expositions conjointes, et la publication d’une biographie magistrale, entre autres marques de reconnaissance, célèbrent la mémoire d’un grand témoin du terrible XXe siècle, peintre et écrivain, qui fut aussi un homme de cœur et de cran, humble et lumineux.

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Cela pourrait commencer par la rencontre, dans le reflet d’une vitrine où leurs images se superposent, d’un écolier  polonais d’une douzaine d’années et d’un soldat en uniforme. Le petit lascar se prénommerait Athanase, et le troufion Joseph. J’ai capté l’image de cette rencontre sur mon smartphone à Cracovie, en avril 2016, dans le petit musée flambant neuf dédié à la mémoire du peintre et écrivain Joseph Czapski, annexe du Musée national qui venait d’être inaugurée deux jours plus tôt en présence, notamment, de l’ « historique » Adam Michnik et du poète Adam Zagajewski, du cinéaste Andrzej Wajda et de la philosophe suisse Jeanne Hersch -  quatre amis fameux du « héros » du jour décédé à 97 ans le 12 janvier 1993 à Maisons-Laffitte où il était exilé depuis la fin de la Seconde guerre mondiale.

J’ignore en quels termes le prof de Tadzio a présenté Czapski à celui-ci et à la quinzaine d’écoliers qui se trouvaient ce jour-là en ce « lieu de mémoire », mais la rencontre dont témoigne ma petite image revêt à mes yeux une valeur symbolique, à valeur de reconnaissance.

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Cette reconnaissance est le sentiment profond que j’éprouve moi-même au souvenir des mes quelques rencontres, inoubliables, passées avec Czapski dans sa soupente-atelier de la région parisienne, à Lausanne où avait paru l’un de ses ouvrages majeurs (Terre inhumaine, en première édition à L’Âge d’Homme) et où se tint la première exposition de ses œuvres récentes, ou à Chexbres dans la galerie de Barbara et Richard Aeschlimann qui furent ses amis et les défenseurs suisses les plus fidèles et vaillants de son oeuvre.

Or cette reconnaissance est aujourd’hui largement partagée et surtout amplifiée, non seulement en Pologne où Czapski fait figure de héros national sans qu’il l’eut jamais cherché – lors de mon  séjour à Cracovie, d’immenses photos de lui étaient placardées sur les murs de la ville – mais en Suisse et  à Paris où ont paru plus de quinze ouvrages  (de lui ou sur lui) qui permettent d’apprécier, par delà son aura de figure historique, son rayonnement de peintre et d’écrivain.

Ce 3 octobre, à Montricher, à l’enseigne de la Fondation jan Michalski, en marge d’une exposition consacrée aux écrits de Joseph Czapski, sera présentée la première grande biographie témoignant de sa traversée du siècle par  le peintre et essayiste américain Eric Karpeles représentant, précisément, un acte de reconnaissance exceptionnel en cela que l’auteur a sillonné la Pologne, la Russie, la France et la Suisse en quête de détails relatifs à la vie et au développement de l’œuvre de ce pair artiste qu’il n’a pas connu lui-même de son vivant mais découvert et passionnément aimé à la découverte des ses tableaux.

Cette somme biographique intitulée Joseph Czapski, L’art et le vie, paraît en traduction aux éditions Noir sur Blanc où ont déjà paru plusieurs livres de Czapski lui-même, mais Eric Karpeles n’en est pas resté là, publiant l’an dernier, à Londres, chez Thames & Hudson, un somptueux livre d’art très richement illustré qui nous permet d’entrer littéralement «dans la peinture» de Czapski, avec un ensemble unique de reproductions en couleurs recouvrant les cinq dernières décennies du XXe siècle – une grand partie de l’œuvre antérieure à la guerre ayant été détruite.

« Une destinée européenne », dirait le prof à ses écoliers… 

Un étage du petit musée de Cracovie est consacré à la traversée «historique» du XXe siècle par Joseph Czapski, et l’étage d’en dessus à son œuvre de peintre et d’écrivain, avec une pièce reproduisant à l’identique sa chambre de l’Institut polonais de Maisons-Laffitte avec, sur un long rayon, les cahiers toilés de son immense journal.

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Or, déambulant en ce lieu, je me demandais en quels termes le prof de Tadzio et de ses camarades aura présenté leur (très) grand compatriote (pas loin de deux mètres, le fringant échassier…), pacifiste de cœur mais héros médaillé de la Grande Guerre pour un fait d’armes surréaliste, engagé une seconde fois dans l’armée du général Anders et prisonnier de guerre des Soviétiques qui massacrèrent des milliers de ses camarades, échappé de justesse au crime de masse de Katyn et premier témoin  de l’archipel du Goulag avant un périple inimaginable à travers les déserts d’Irak et de Palestine, la remontée en Italie et la bataille mythique de Monte Cassino, jusqu’au moment d’apprendre la forfaiture des Alliés livrant la Pologne à Staline , etc.

Dans mon optimisme indéfectible, sans préjuger des raccourcis d’un cours d’histoire prodigués à des ados addicts à je ne sais quelles applis et autres jeux vidéos, je me disais qu’un jour, peut-être, Tadzio et ses camarades se rappelleront cette visite et tomberont sur la version polonaise de la biographie d’Eric Karpeles initialement parue en anglais, où tout (ou presque) est dit à la fois de l’homme, du citoyen solidaire et de l’artiste.

Le prof de 2016 aura parlé, peut-être, de la « destinée européenne » de Joseph Czapski, honorant la « Pologne éternelle » dite aussi « Christ des nations », grands mots un peu abstraits pour des mômes nés après la chute du rideau de fer. Mais les livres du bon Józef resteront à découvrir par les kids, ses livres et ses tableaux dont certains, peints par un octogénaire, ont la vigueur expressive et la fraîcheur des « jeunes sauvages » de son époque…

La Maison des Arts de Chexbres : foyer de reconnaissance

Au musée Czapski de Cracovie, comme dans les salles du plus solennel Musée national, un bon nombre des œuvres du peintre ont été offertes au patrimoine polonais par Barbara et Richard Aeschlimann, dont le soutien à l’artiste s’est manifesté dès les années 70, d’abord à l’enseigne de la galerie Plexus, à Chexbres, et ensuite dans la plus vaste Maison des Arts.

Artiste et écrivain lui-même, notre ami Richard, et son épouse bénéficiant d’une fortune familiale appréciable, ont fait œuvre de mécènes éclairés en présentant très régulièrement les nouvelles toiles du peintres et en lui attirant assez de collectionneurs pour que la première rétrospective des œuvres de l’exilé en Pologne soit présentée, en 1986, avec le sous-titre « Joseph Czapski dans les collections suisses ».

Dans sa biographie monumentale (plus de 500 pages et un superbe cahier d’illustrations), Eric Karpeles rend l’hommage qui se doit aux Aeschlimann et caractérise magnifiquement, en peintre de métier, ce qui fait l’originalité largement méconnue de Czapski en un temps où « l’hystérie du monde de l’art contemporain, avec son addiction à l’hyperbole et sa prédisposition à la superficialité, reflète une culture dans laquelle l’importance esthétique se mesure à la valeur financière bien plus que l’inverse ». Ainsi, lorsqu’une prestigieuse galerie allemande proposa aux Aeschlimann de présenter l’artiste à condition que ses prix soient multipliés par dix pour satisfaire aux normes du marché de l’art, les galeristes et Czapski lui-même se refusèrent-ils à cette surenchère artificielle.

Est-ce dire que cette peinture ne soit pas « contemporaine » du fait qu’elle n’a jamais été « abstraite », conforme à telle ou telle doctrine « avant-gardiste », réfractaire autant au « conceptualisme » qu’au « minimalisme », coupable de penchants « réactionnaires » ?

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Absolument pas. Au contraire, et dès ses jeunes années, lors d’un premier séjour à Paris, Czapski n’aura cessé d’être opposé à tous les conformismes d’écoles, pour tracer son chemin personnel dans la double lignée de Cézanne (fidélité à la nature) et de Van Gogh (force de  l’émotion) ou plus encore de Bonnard (liesse de la couleur) et de Soutine (véhémence de l’expression), avec une touche unique et des thèmes qui lui seront propres : solitude des êtres dans la grande ville (petit théâtre quotidien du café ou de la rue, des trains ou du métro), beauté des choses simples qui nous entourent (objets et bouquets, visages ou paysages) expression sans relâche (dessins à foison dans un journal illustré de plus de 200 volumes) du poids du monde et du chant du monde.  

Contre toute idéologie : les réalités de la beauté et de la bonté

Si la touche du peintre Czapski est unique, celle de l’écrivain ne l’est pas moins, qui est à la fois d’un mémorialiste-reporter, d’un critique d’art pur de tout jargon, d’un sourcier de pensée sans rien du maître à penser, enfin d’un lecteur du monde dont l’écriture et la peinture ne cessent de communiquer entre elles et de féconder les observations quotidiennes dont témoigne son journal.

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A cet égard, les deux expositions à voir dès ces jours prochains à Chexbres et Montricher, autant que les deux grands livres paraissant en même temps (la bio de Karpeles et une nouvelle version augmentée de Terre inhumaine) reflètent parfaitement la démarche «polyphonique» qui caractérise la vie et l’œuvre de Czapski.

Ce rejeton de la grande aristocratie européenne, dont le très digne précepteur eût aimé faire un Monsieur stylé, n’a cessé d’en faire qu’à sa tête et selon son cœur et son esprit curieux de tout : tolstoïen en sa prime jeunesse (comme en témoigne une lettre de Romain Rolland) confrontée aux violences de la révolution bolchévique autant qu’aux inégalités du régime tsariste, préférant la voie des beaux-arts au lieu de poursuivre ses premières études de droit et débarquant dans le Paris mythique de Montparnasse et de Picasso, engagé sans armes  dans les deux boucheries du vingtième siècle, racontant la Recherche du temps perdu de Marcel Proust à ses camarades prisonniers des Soviets dont beaucoup finiraient d’une balle dans la nuque, voué pendant cinquante ans au rétablissement d’une vérité longtemps occultée (le massacre de Katyn faussement attribué aux nazis), participant en son exil parisien à l’animation de la revue Kultura devenue le centre de la résistance intellectuelle à l’oppression communiste – tout cela dont témoignent ses livres, de Terre inhumaine (la recherche de ses camarades disparus dans le goulag) à Souvenirs de Starobielsk et Tumulte et spectres (les tribulations du prisonnier et les passions partagées du lecteur-écrivain), Proust contre la déchéance(ses conférences du camp de Griazowietz) ou encore L’œil (ses essais sur la peinture), notamment.

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Unknown-3.jpegUn jour que je lui rendais visite à Maisons-Laffitte, où je lui apportai le rituel saucisson lyonnais marqué Jésus ( !) qu’il appréciait particulièrement, après que je lui eus fait ,la lecture (il était à peu près aveugle) de la nouvelle de Tchekhov intitulée L’étudiant, Czapski me résuma sa croyance peu dogmatique en affirmant que, pour lui, la religion se résumait à l’histoire de la bonté, punkt schluss – il parlait aussi bien  l’allemand que le français, le russe et le polonais.

Sa petite voix haut perchée m’évoquait celle d’un vieil enfant éternel, telle que se la rappellent ses innombrables amis défilant dans sa soupente de Maisons-Laffitte (du Nobel de littérature Czeslaw Milosz au  jeune poète Zagajewski qui voyait en lui un mentor,  auquel il rendra d’ailleurs hommage ces jours à Montricher) ou partageant les soirées de Chexbres ou de son ami Dimitri sur les hauts de Lausanne.

Le 13 janvier 1993, par téléphone et d’une voix à la fois triste et sereine, notre amie Floristella Stephani, conjointe artiste de Thierry Vernet (autre ami peintre de longue date), nous apprit la mort paisible de Joseph Czapski, endormi la veille « comme un enfant »…  

Avec le recul, je me refuse de penser à Czapski comme à un héros national, au dam de toute récupération chauvine actuelle, et moins encore à un saint genre « subito ». Mais il y avait chez lui,  sûrement, du juste épris de beauté et de bonté.    

Eric Karpeles. Joseph Czapski, L’Art et la vie. Traduit de l’anglais par Odile Demange. Nombreuses illustrations. Noir sur Blanc, 569p, 2020.

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Joseph Czapski. Terre inhumaine. Traduit du polonais par Maria Adela Bohomolec et l’auteur. Nouvelles préface de Timothy Snyder. Noir sur Blanc, 438p. 2020.

 

Expositions : Joseph Czapski, peintre et écrivain. Fondation Jan Michalski pour l’écriture er la littérature. Montricher, du 3 octobre au 17 janvier. Détails pratiques : info@fondation-janmichalski.ch

Joseph Czapski, l’existence dans la peinture (une cinquantaine de toiles et  un choix important de dessins). Maison des Arts Plexus, Chexbres, du 3 octobre au 17 janvier. Visites sur rendez-vous, tel. 021 946. 28.30

 

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     Joseph   Czapksi en dates

 

  1. 1896. - 3 avril. Naissance de à Prague. Passe son enfance en actuelle Biélorussie.
  2. – Mort de sa mère

1909-1916. – Séjour à Saint-Pétersbourg, bac et début d’études de droit

1916-17. - Mobilisé en octobre. Quitte l’armée  pour participer à une communauté pacifiste, à Pétrograd,  pendant la famine et la terreur du premier hiver bolchévique.

1919. - revient en Pologne et participe en simple soldat sans armes à la guerre russo-polonaise. Médaillé pour acte de bravoure.

1921 .- Entrée à l’académie des Beaux-arts de Cracovie.

1924. - Séjour à Paris avec le groupe des artistes « kapistes » (Komitet pariski).

1926. - Atteint du typhus, il découvre Proust en convalescence à Londres.

1939. Officier de réserve, il rejoint son régiment, bientôt prisonnier des Soviétiques ; interné 18 mois en divers camps.

1942. – Sur ordre du général Anders, part à la recherche de ses camarades disparus. Découvre les traces du massacre de Katyn.

1944. – Avec l’armée Anders et de nombreux civils polonais en fuite, traverse le Turkestan, l’Irak, la Palestine et l’Egypte. Organise la vie culturelle de l’armée.

1945-47. – Début de l’exil à Paris avec sa sœur Maria, elle aussi écrivain-historienne.

1950.- Tournée aux USA pour récolter des fonds utiles à l’établissement d’une université pour jeune Polonais déracinés.

Dès 1950, expositions à Paris, Genève, New York, Londres, etc.

1974. – Première monographie en française de Murielle Werner-Gagnebin, La Main et l’espace, à L’Âge d’homme. Vladimir Dimitrijevic finance la première expo lausannoise. Après l’insuccès de celle-ci, Barbara et Richard Aeschlimann fondent la galerie Plexus à Chexbres pour accueillir Czapski.

1986. – Première exposition à Varsovie, Cracovie et Poznan, de « Czapski dans les collections suisses ».

1993- 12 janvier, mort de Joseph Czapski à Maisons-Laffitte.

2016. - Ouverture du pavillon-musée Czapski de Cracovie.

2020. - Réédition de Terre inhumaine chez Noir sur Blanc, dont le préfacier américain, Timothy Snyder, salue « le plus grand peintre polonais du XXe siècle, même s’il est resté méconnu »…

15/10/2020

Metin Arditi, romancier, nourrit un rêve pacifique

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Aussi invraisemblablement vrai qu’une pandémie dans un monde supposé sécurisé, « Rachel et les siens », brassant les heurs et malheurs de frères amis ou ennemis en terre promise et spoliée à de multiples égards, tend à nous rappeler que Juifs de tous bords, femmes fortes ou fragiles et Arabes tendres ou teigneux, chrétiens et musulmans fraternisant ou s’entretuant, voire homos collabos, procèdent de la même ressemblance humaine mais tardent plus que jamais à se parler…
 
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Si je vous raconte le dernier roman de Metin Arditi vous n’y croirez pas, mais je vais quand même essayer. À supposer que vous ayez une idée à la fois sûre et arrêtée à propos d’un peu tout, qu’il s’agisse d’histoire à long terme ou de politique à plus courte vue, de la place des femmes dans la maison mondiale ou de la libre circulation des migrants, vous me direz peut-être que cette histoire d’une Rachel juive écrivant des pièces de théâtre plus ou moins jouables où elle défend le dialogue entre voisins de palier relève de la chimère aussi invraisemblable qu’une pandémie en pays civilisés - « rien que de la littérature ! », et vous aurez raison.
Rien en effet de moins raisonnable, en apparence du moins, que ce destin de femme évoqué par un homme (de quoi je me mêle) qui parle d’histoire et de politique sur le même ton que de sexe et de cuisine, au fil d’un récit dont la simplicité de conte pour enfants n’exclut pas la complexité parfois accablante des circonstances et des sentiments.
Entre février 1917 et septembre 1982, dommages collatéraux de deux guerres mondiales et autres génocides, Rachel et les siens se la joue-t-il « roman du siècle » à flots de larmes et vues géopolitiques surplombantes ? Rien non plus de cela. Ni rien d’angélique ou de lénifiant dans le plaidoyer sous-jacent pour un improbable « vivre ensemble » à l’ère des nouveaux murs. Non : la « littérature » se fait ici tout humble, par le détail, tout près du cœur – un vrai feuilleton…
 
Entre Schéhérazade et Brecht au kibboutz
C’est d’ailleurs comme un feuilleton à la sauce actuelle, genre websérie datée heure par heure et géolocalisée, (avec renvoi virtuel sur Instagram, où vous pourrez voir Metin au taf), que se module le roman, amorcé aux environs de Jaffa le 12 février 1917, immédiatement marqué par un drame survenu la veille : le suicide de l’Ashkénaze Iakov auquel le père de Rachel, Juif d’Orient établi en ce lieu, a refusé son assistance, et laissant derrière lui une petite fille au nom d’Ida. Tragédie personnelle emblématique, en cette période où les pogromes se multiplient en Russie, en Pologne et en Roumanie, poussant les Ashkénazes à l’immigration en Palestine où cohabitent Juifs « locaux » et Arabes chrétiens ou musulmans ; et tout aussitôt se précisent les rapports entre les Alkabès, Daoud le tailleur et sa femme Rozika, parents de la jeune Rachel (douze ans mais avec un gabarit physique qui lui en donne quinze d’apparence), leurs voisins arabes chrétiens Khalifa : Abdallah l’artisan merveilleux, la joyeuse Aïcha et leur fils Mounir déjà sensible à la cause palestinienne, ou encore Sarika la cousine de Rozika dont le goût pour les femmes a causé le divorce, etc.
Or la pleine pâte humaine du roman « prend » immédiatement, riche de saveurs et de parfums, dans ce monde de petits artisans qui vivraient en harmonie sans la hache brandie de l’Histoire en marche où Turcs et Anglais se disputent les grandes largeurs de la région tandis que la vie se complique entre petites communautés « travaillées » par les idéologies identitaires diverses ; et les termes du futur débat sur la nature d’Israël, le « Juif nouveau » célébré par les jeunes pionniers, la cohabitation de plus en plus délicate ou les exclusions variées se posent déjà alors que Rachel, se découvrant une ardente passion pour le théâtre, après celle de raconteuse d’histoires, va commencer d’écrire des pièces « à thèse » style Brecht au kibboutz où elle traduira ce que vivent les gens de son entourage.
 
La vie au dam des idéologies « radicales »
Le hasard de mes lectures simultanées a fait que, récemment, lisant parallèlement les passionnantes XXI Leçons pour le XXIe siècle de l’historien israélien Yuval Noah Harari et le roman de Metin Arditi, je tombe sur deux passages évoquant, respectivement, la censure puritaine virulente des Juifs orthodoxes contemporains stigmatisant la femme tentatrice (Harari donne l’exemple de ce journal « floutant » l’image d’une Angela Merkel risquant de flatter la libidinosité des lecteurs…), et la sensualité débridée de la mère de Rachel s’adonnant au plaisir dans les bras de sa cousine Sarika. Avec la même tranquille liberté de ton que l’historien gay, Metin Arditi évoque la relation sexuelle très particulière que Rachel et sa sœur adoptive Ida entretiennent avec leur « frère » Mounir, avant et après l’horrible fin de l’époux légitime de Rachel assassiné avec sa fille par un terroriste.
Or le romancier donne-t-il dans la complaisance équivoque au goût du jour ? C’est peut-être ce que lui reprocheront les censeurs vertueux, comme ils ont pu le faire dans certains romans d’Amos Oz, entre autres écrivains contemporains ne craignant pas de mêler relations sexuelles singulières et questions politico-sociales, sans que celles-là soient soumises aux idéologies liées à celles-ci.
Et pourtant non : le roman, pas plus que la vie, n’est réductible à l’idéologie, que celle-ci soit moralisante ou délétère. À vrai dire ledit roman « trahit » toutes les causes sûres et dures au nom de la fragile vérité humaine perceptible par identification. Tel étant le « génie » prêté à Rachel, qui, dans ses pièces, se met à la place de l’autre au risque de passer elle aussi pour une « traîtresse ».
 
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Dans la lumière de Martin Buber
Dédiant son roman à Martin Buber, grand penseur pacifiste qui défendit (vainement) l’idée d’un État bi-national à l’enseigne du mouvement Brit Shalom (association pour la paix qui prônait la cohabitation des Juifs et des Arabes sur la terre d’Israël), Metin Arditi reprend une idée fondamentale du fameux philosophe et pédagogue fondant sa vision du monde sur le dialogue vivant et l’identification du « je » au « tu », à quoi s’opposent évidemment les idéologies nationalistes ou théocratiques diverses, autant que les instances diverses du puritanisme moral.
Pourriez-vous, vertueux, vous mettre à la place d’une jeune femme tombée amoureuse d’un beau soldat allemand, ou seriez-vous plutôt de ceux qui lui jettent la pierre et la tondent ? Et si la jeune femme était un garçon, Juif ou pas, qui en pince pour un bel Aryen ? C’est le genre de question que Rachel, increvable rêveuse, posera dans les années 60 aux Français, avec une pièce aussitôt déclarée injouable, en attendant de balancer une prophétie abracadabrante dans sa dernière pièce datant de 1982, quand elle sera devenue l’auteure dramatique la plus en vue de son pays: à savoir qu’en 2020 Israël sera coupé par un mur et que des colonies occupées par 600.000 Juifs représenteront le nouveau Royaume.
Or la pièce en question, contre toute attente, finira quand même bien, avec une loi qui dira qu’une fois par mois chaque juif devra prendre un café avec un arabe. On peut rêver ?
Sacré Metin : convaincu que la fraternité est un sentiment naturel, il propose ainsi, via sa Rachel, « la loi du café de la paix » !
Metin Arditi. Rachel et les siens. Grasset, 503p.

11/04/2020

Journal sans date (veille de Pâques)

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La Vie se demanda, en cette aube de splendide journée-là, si elle allait, ou non, tuer plus de Terriens ou si elle s’en tiendrait à ce qu’elle considérait comme un avertissement et un aveu de faiblesse susceptible d’inquiéter ceux qui se croyaient les plus forts.

En tant que femme sensible, aimant le grand air et les espèces diverses, elle n’avait jamais eu crainte d’avouer sa faiblesse et son goût pour les délires enfantins, les adolescents malades et les sages de grand âge. Or ses aveux ne semblaient pas toucher les fortiches ni la masse violente, imbécile et menteuse.

La Vie, bonne au fond et si belle, était fatiguée de voir le mensonge proliférer au risque de perturber le sommeil des enfants candides et de tromper les plus vulnérables naturellement portés à s’accrocher à elle, qu’elle avait achevés en toute injustice apparente mais en somme pour leur paix.

Que la Vie fût injuste relevait d'un constat qui ne devait point entacher sa bonté potentielle ni moins encore sa rayonnante beauté, mais comment lui reprocher de s’en prendre d’abord aux plus faibles alors qu’elle-même se reconnaissait fragile et parfois fatiguée comme une vieille servante ?

Or les fortiches ne semblaient rien comprendre, et c’est pourquoi la Vie, à l’aube de ce beau jour, se demanda s’il n’était pas temps de les tuer tous, et tous leurs semblables, pour leur ouvrir les yeux ?

10/04/2020

Journal sans date (10)

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Des jours entiers se perdirent pour certains dans le spectacle continu de la violence et des exhibitions diverses, tandis que d’autres (beaucoup) mouraient de faiblesse ou de vieillesse et d’autres encore (également nombreux) se remettaient.

Ce mal étrange , inexplicable en aucune langue même savante, cette maladie inattendue et aussi imprévisible que le Président américain en exercice cette année-là, fut ainsi le révélateur momentané de toutes les angoisses latentes, de toutes les peurs, de tous les aveuglements involontaires ou volontaires de cette non moins étrange Espèce dont beaucoup d’intelligence fut perdue à invoquer des causes et des conséquences qui se contredisaient d’un jour à l’autre comme se contredisaient le Président américain et ses divers homologues - l’étrangeté était alors devenue l’air qu’on respire et les morts-vivants sortirent des écrans le temps d’une orgie de violence et d’extase virtuelle sans pareille.

Tel, qui avait toujours trouvé les films de morts-vivants d’une stupidité humiliante pour l’Espèce, ressentit une humiliation sans égale au cours de ces journées pendant lesquelles ses proches et ses moins proches affrontaient le mal avec une détermination non moins inattendue - beaucoup de femmes au premier rang.

Beaucoup de femmes en effet s’activèrent silencieusement ou parfois en chantonnant à la cuisine de quarantaine et à d’inlassables lessives, entre autres soins de l'Urgence -pendant que les doctes diplômés en théorie théorisaient à qui mieux mieux; et pas mal de conjoints (re)découvrirent ainsi, en leur conjointes, la femme réelle en sa force durable.

De jour en jour il apparut que les arguments d’autorité invoqués par les maîtres diplômés du bien-penser et du bien-parler - femmes titrées comprises -, s’effondraient dans le magma de leur jactance aussi insignifiante que les graphes mondiaux d’une Statistique dépassée par la réalité réelle de ce mal décidément étrange..

Journal sans date (9)

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Le fait qu’il y eût encore quelque chose plutôt que rien , et le fait qu’il y eût moins de choses à considérer en se représentant encore moins de choses stimula l’imagination de l’Individu de tout genre capable d’extrapolations physiques à résonances métaphysiques, à commencer par la supposition que toute électricité fît soudain défaut.

L’éventualité d’un monde soudain éteint, bel et bien obscurci comme en vrai temps de guerre, soudain tout silencieux, plus aucun chargeur, plus aucune énergie de computation donc plus aucune possibilité de communiquer qu’entre conjoints ou voisins, plus de smartphones ni de trains à grande ou petite vitesse, plus de micro-ondes ni d’ascenseurs - cette impensable situation réjouit l’imagination de l’Individu en question, poète en vers réguliers ou aiguilleuse du ciel adepte de la pensée ZEN, reconnaissants tout de même de cela qu’on pût encore s’entendre à vive voix entre balcons et s’écrire des petits bleus au crayon simple.

Image: Philip Seelen

Journal sans date (7)

 

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On titube, on est de plus en plus sûr qu’on n’est sûr de rien, on ne sait exactement s’il faut porter le masque ou pas : on s’informe de tout et du contraire de tout et tout fait Question, et tout fait Problème.

Faut-il porter le masque ou pas ? Faut-il faire cuire le masque à 70° pour tuer « le microbe » avant de resortir, et faut-il resortir ou pas ?

Faut-il sortir du confinement après Pâques ou faut-il attendre l’Ascension ou la Fête du Travail ? Faut-il arrêter l’été ?

Quant au Problème, on s’est tout de suite demandé (dans nos pays de nantis) qui allait payer ? Et qui ne payera pas dans les pays pauvres ? Comment les pays sans eau vont-ils se laver les mains ? Et faudra-t-il confiner les pauvres dans des camps puisqu’ils s’obstinent à vivre les uns sur les autres ?

Que fait le Président américain qui a eu l’air dès le commencement de s’en laver les mains sans se les laver au demeurant ? Va-t-il se masquer ou la pandémie va-t-elle le démasquer ? Va-t-il s’en prendre personnellement aux contaminés coupables de ne pas s’être protégés après avoir stigmatisé le complot combiné de l’Organisation Mondiale de la santé et de la Chine aux yeux notoirement bridés, ou le Virus va-t-il continuer de ne pas se montrer fair-play ?

Enfin répondre à la Question du Problème va-t-elle nous aider à résoudre le Problème de la Question ?

06/04/2020

Journal sans date (4)

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À la présomption d’une Nature jugée naturellement inégaliaire s’opposa, dès le début de la Pandémie, le constat d’une similitude transnationale, transconfessionnelle et même transraciale (la notion de race venait d’être rétablie dans l’usage conceptuel courant et parfois savant) des symptômes et des souffrances liés au Virus, qui faisait se ressembler tous les patients de tous les services d’urgence dans une commune angoisse, une commune plainte et un commun désir de survivre ou de ne pas survivre, de même que les soignantes et soignants de tous grades, se trouvaient unis comme un seul par le seul souci de bien faire.

D’un jour à l’autre aussi, dans le monde extraordinairement divers et divisé de la sempitermelle tour de Babel, s’imposèrent quelques gestes et mesures de défense aussitôt décriés par la jactance des caquets abstraits, mais scellant une autre façon d’égalité tendre.

En langage commun, celles et ceux qui savaient ce que c’est que d’en baver, patients ou soignants et autres saints hospitaliers, prièrent tout un chacun de se laver les mains et de se tenir coi.

Les mains jointes de l’amour ou de la prière se disjoignirent alors, chacune et chacun se repliant pour quelque temps à quelque distance, tandis que les jactants jactaient, les plus forts en gueule se montrant souvent les plus faibles en esprit, médiocres humains pour ne pas dire morts-vivants en leur jactance experte.

 

Journal sans date (3)

 

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La date inaugurale de la Pandémie resta elle aussi incertaine, notoirement antérieure au Nouvel An lunaire fêté par les familles chinoises honorant cette année le Rat de Métal, donc avant le début de l’an 4718 de la tradition que marquait le 25 janvier 2020, et la géolocalisation du foyer initial de l’infection au marché de fruits de mer de Wuhan, autant que son lien direct avec le commerce de chauve-souris - non consommées dans cette région -, ou avec les séquences du génome de virus trouvés sur les pangolins, ressortissent à autant de supputations connexes ou contradictoires recyclées par les rumeurs ultérieures avérées ou contredtes par les experts et contre-experts de tous bords au bénéfice ou au dam de tout soupçon de complot.

Ce qui est sûr et dûment daté, au 25 janvier marquant le début de l’année du Rat de Métal, est que ce jour même le Président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, reconnut officiellement et devant le monde entier que la situation était grave et que l’épidémie identifiée se trouvait d’ores et déjà en voie d’accélération, au point que, le lendemain déjà, le nombre de sujets infectés dépassait les 50.000, et peut-être le double ou le triple selon diverses sources alors qu’il était établi que la Statistique variait en fonction de critères liés tantôt à la propagande d’État et tantôt au fait que seuls les tests certifiés positifs assuraient la couverture financière aux malades selon le système de santé chinois.

Enfin ce qui est plus sûr encore est que, dès ces prémices non datés de la pandémie, point encore reconnue pour telle, un écart abyssal et croissant à chaque heure se creusa entre la vérité singulière des faits et leur interprétation dont les termes allaient constituer le plus formidable révélateur de l'état du monde que divers Présidents qualifièrent bientôt d’état de guerre.

17/03/2020

État de choc

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Ce qui nous arrive, arrive donc. Et nous met, tous tant que nous sommes, à la même épreuve ; et d’abord à l’épreuve de nous-mêmes sous l'effet de la sidération.

(Dialogue schizo)

Moi l’autre: - Je t’ai senti très ému, tout à l’heure, après les déclarations solennelles du ministre suisse de la santé Alain Berset et celles d’Emmanuel Macron. Je ne t’ai jamais vu comme ça, presque au bord des larmes…

 

Moi l’un: Oui, je suis sensible à la solennité, et je pleure aux enterrements, et je pleure au cinéma. L’autre soir, quand nous regardions le reporter anglais Robert Fisk marcher seul dans les ruines d’Alep ou d’Homs, avant de voir les atroces images d’archives des monceaux de cadavres de Sabra et Chatila, je n’ai pas pleuré du tout. Mais en voyant le visage du vieux reporter en train de se demander si toute cette violence ne relevait pas, chez l’homme, d’une espèce de passion de la destruction – de l’autodestruction aussi bien, j’avais les larmes aux yeux. Or il y avait quelque chose de solennel dans sa réflexion, après son parcours au front de la guerre, comme s’il touchait à une vérité qui le dépassait. Et c’est ce que je ressens ce soir : que nous sommes devant une vérité qui nous dépasse, et d'autant plus qu'elle n'est pas d'origine humaine. Vérité de la vie, vérité de la mort, réalité de nos morts, notre père au dernier jour, notre mère nous quittant après ses années de solitude, les rues vides de ce soir…

Moi l’autre:- Tu t’es un peu énervé, l’autre soir, après les déclarations de notre ministre de la santé, la jeune et fringante Rebecca Ruiz, qui s’indignait de la présence de «tant de retraités» dans les rues de Lausanne, où tu as vu comme un début de stigmatisation d’une classe de la population, mais à présent c’est en somme un pas de plus qui est franchi avec le «tous à la maison», et comment ne pas la comprendre ?

 

Moi l’un: - J’ai repensé à ce qu’elle dû vivre en s’exprimant à la télé devant tout le monde, elle qui vient de prendre sa charge et qui n’a aucune expérience d’une situation pareille, pas plus qu’aucun de ses collègues, d’ailleurs, ni que nous tous, ni que le pauvre Donald Trump qui bafouille tout et son contraire en se plantant devant son prompteur, pas plus que Vladimir Poutine apparemment si sûr de lui, ni que le joli Macron ni personne, et surtout pas les experts en ceci ou en cela qui me rappellent leurs homologues économistes sachant-tout il y a dix ans de ça.

Or je crois que nous ressentons tous la même chose ce soir. Tu as vu tout l'heure la rue où les champions de la pétarade se défonçaient hier à bord de leurs bolides noirs de petits parvenus à la con: vide. Et tu imagines la nuit des « gens de la nuit ». Or il n'y a pas là de quoi ricaner ni moins encore de se réjouir...


Moi l’autre: - Du jamais vu, tu crois ?


Moi l’un: - Je ne sais pas. Tout est tellement incertain et imprévisible que la sidération en devient extraordinairement réelle, comme l’apparition de nos enfants ou le corps de nos morts après le dernier souffle.


Moi l’autre : - Mais la vie continue. On vendra demain : La vie en quarantaine pour les nuls, et les conseils vont faire florès un peu partout…


Moi l’un: - Bien entendu, et les théories du complot, et les débats sur qui va payer quoi, et la faute aux migrants qui ont coûté si cher que nos systèmes de santé sont à sec, et les hymnes à la décroissance, et la redécouverte des Vraies Valeurs et tout le toutim…


Moi l’autre:- Et si l’on relisait La Peste du cher Camus ?

 

Moi l’un: - Eh tiens, je n’y avais pas pensé. Mais c’est vrai que ça pourrait nous rajeunir, quand nous apprenions Le vent à Djemila par cœur…

 

Moi l’autre: - Ah là, c'est moi qui vais pleurer ! Mais au fait: que dirait Albert Camus aujourd’hui, d’après toi ?

 

Moi l’un: - Je crois qu’il se tairait…

 

12/12/2019

Les Zombies au scanner

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par Jean-François DUVAL

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« NOUS SOMMES TOUS DES ZOMBIES SYMPAS»: C’est ce qu’annonce le titre du nouveau livre de Jean-Louis Kuffer (éd. Pierre-Guillaume de Roux, 2019). Comment nier qu’il dit juste, tant les temps nouveaux sont à bien des égards à la fois fantomatiques, robotiques, déréalisés ? Jean-Louis Kuffer le décline encore autrement : nous sommes tous des Chinois virtuels, tous des caniches de Jeff Koons, tous des auteurs culte. Et plus. Après tout, n’étions-nous pas déjà « tous Charlie » ? Notre époque est une époque de foule, et donc de contamination, où le « Je » ne tend plus qu’à se confondre avec la masse d’un « nous » fort indistinct et indifférencié.

C’est un livre de colère et de combat – d’une colère paradoxale puisque (lui-même le dit, on le croit et on le sait), Jean-Louis Kuffer est par essence d’un caractère gentil. N’empêche, certaines choses doivent être posées. Et il arrive des moments où un auteur n’en peut plus de toute la poudre qu’on jette effrontément aux yeux de tous, sur tant et tant de sujets. « Nous sommes tous des zombies sympas » est une invite à s’en débarrasser. En rejoignant par exemple et parmi d’autres résistants un Ma Jian, selon lequel, rappelle JLK, la vérité et la beauté sont les seules « forces transcendantes » qui nous permettront de survivre « aux tyrannies des hommes ».

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Comme il est désormais impossible d’explorer la totalité du champ qu’il s’agirait de remettre en question, JLK, en sept chapitres, choisit d’examiner quelques points focaux et révélateurs. L’ambition est, comme on dit, de « mettre le doigt où ça fait mal ».
Par exemple (on est au chapitre deux du livre), va-t-on considérer qu’un Joël Dicker (au même titre qu’un nombre incroyable d’auteurs très lus aujourd’hui) appartient à la catégorie des écrivains ? Pour être bien comprise, notre époque réclame des distingos, même si personne n’en veut plus. Dicker n’appartiendrait-il pas plutôt à celle des écrivants ? ou des écriveurs ? La question n’est pas du tout anecdotique, de détail. Au contraire ! Dans la mesure où un écrivain, un vrai, DIT à peu près tout de notre société, elle est fondamentale. Comment en effet écrit-on aujourd’hui le monde ? Et quel est à cet égard le rôle décisif de la vraie littérature ? JLK nous rappelle qu’un John Cowper Powys la concevait « comme une sorte de journal de bord de l’humanité ». Sa fonction étant celle d’un miroir révélateur, autorisant une connaissance plus fine de soi, des autres et du réel ?
Notre problème : dans ce miroir-là, les « zombies sympas » que nous sommes devenus ne peuvent plus guère découvrir que d’autres zombies, en leurs multiples reflets. Autant en prendre acte. Finkielkraut le faisait déjà voici trois décennies, quand il insistait sur le fait que sur le plan culturel, tout n’est pas équivalent, « tout ne vaut pas tout » – quand bien même, dès qu’on quitte ce champ-là, un Joël Dicker est tout aussi sympa qu’un Federer.
Mais sur son terrain propre (l’écriture), dira-t-on que Dicker est aussi génial que Federer sur le sien (le sport)? Et où placer un Jean d’Ormesson, dans la confusion ambiante des valeurs ? Que valent réellement ses livres dans le vaste domaine de l’histoire littéraire ? (D’Ormesson lui-même n’était pas du tout dupe et ne se leurrait aucunement). JLK juge à raison que D’Ormesson est à ranger, au même titre qu’un George Steiner, au rang des écriveurs (un peu plus doués que les écrivants, car ils font profession d’écrire). Des personnages brillants, dont la plume l’est tout autant, mais qui, au fond ne dépassent guère leur propre flamboyance (derrière celle-ci, qu’y a-t-il ?). Bref, en regard d’un Flaubert, d’un Proust ou de tout écrivain véritable, de simples brasseurs de mots, si éblouisssants et sympathiques soient-ils. Ainsi le livre de JLK va-t-il de questions en interrogations – à une époque où l’on ne s’en pose plus aucune, sinon celles qui obéissent aux très circonstancielles et éphémères exigences du moment.

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Dans la foulée et pour rester encore un peu dans le domaine de la littérature, JLK pose cette autre question : Michel Houellebecq, si intéressants que soient ses livres en tant que reflet d’un certain état de la société, serait-il, lui, un véritable écrivain ? (c’est-à-dire, pour reprendre les distingos de JLK, non pas un écriveur ou un écrivant) : oui, « un Grand Ecrivain, au sens où un Victor Hugo, un Chateaubriand ou un Balzac » l’étaient ? C’est une vaste question, puisqu’à l’heure actuelle, elle vaut non seulement en littérature, mais dans à peu près tous les domaines censés traduire et révèler ce qui fait le propre de la sensibilité de notre espèce (une faculté dont on se demande parfois si elle n’est pas en train de s’évaporer, à force d’indifférence, de bêtise, de conformisme, d’aliénation consentie, etc). Pour nous aider à penser la chose, JLK cite judieusement quelques vers de Houellebecq qui ne semblent pas entièrement remplir les exigences requises. On les cite :

« Les hommes cherchent uniquement à se faire sucer la queue / Autant d’heures dans la journée que possible / Par autant de jolies filles que possible / Etc. » )

Ne serait-on pas assez loin de l’univers d’un Robert Walser ? D’un Eluard ? Mais qui est le coupable ? Où le chercher ? A moins que la poésie et les alexandrins de Houellebecq ne soient de la plus fine, de la plus indétectable ironie? Passons. Après tout, Houellebecq est un homme de son temps, et ne prétend d’ailleurs à rien d’autre (c’est justement ce qui fait tout son succès). Donc voilà : aujourd’hui, au même titre que Sartre en son temps, Houellebecq est en 2020 un homme semblable à tous les autres, un homme qui (humblement) « les vaut tous et que vaut n’importe qui » (magnifique conclusion de Sartre, à son propre propos, dans «Les Mots »). C’est-à-dire, en infléchissant certes un peu l’idée de Sartre, un zombie. Car le phénomène n’est pas nouveau, il se manifeste simplement sous des avatars différents. L’avatar sartien se distinguait simplement en ce que le personnage se voulait un philosophe de la LIBERTE. Un zombie libre (son «pour-soi» qui à la fois « est » et « n’est pas » appartient forcément à la catégorie des morts-vivants – cela c’est moi qui le glisse en passant, JLK n’est pour rien dans cette incartade, petite tentative de me « singulariser »). Zombies nous étions, zombies nous sommes, zombies nous serons. De plus en plus.Tee-Shirt-Che-Guevara-999808758_L.jpg

Y a t-il jamais eu rébellion contre cette propension, peut-être innée chez nous, inscrite dans notre espèce ? Sur le sujet de la rébellion possible, et cela me fait plaisir, JLK évoque au passage la figure de James Dean (tous deux nés en en 1947, JLK et moi aurions pu nous retrouver côte à côte au cinéma à regarder «La Fureur de vivre ». Mais aujourd’hui, à l’heure de « Black Mirror » sur Netflix, pouvons-nous encore espérer en cette « adorable trinité de youngsters» (comme dit JLK) composée par James Dean, Natalie Wood, Sal Mineo, dont par instant on aimerait tant qu’ils resurgissent dans le monde d’aujourd’hui ? Sauraient-ils semer quelque zizanie dans notre univers de zombies – ou d’aspirants zombies ? S’y débattraient-ils mieux que nous ? On peut en douter, tant nous les avons rejoints dans leur statut de « rebelles sans cause ». Comme le dit Philippe Muray, cité par JLK : « La rébellion, depuis longtemps déjà, est devenue une routine, un geste machinal du vivant moderne. Elle est son train-train ordinaire. »
Le bon marquis de Sade disait : Français, encore un effort si vous voulez devenir républicains ! (in «La Philosophie du Boudoir»). Une certaine évolution veut que désormais l’ambition soit devenue tout autre : « Français (mais pas seulement), encore un effort si vous voulez devenir « fun » (des millions de magazines et guides sont là pour nous en donner la recette chaque matin). Comme le dit JLK, le fun est désormais « le liant fluide du consentement par euphorie auditive et visuelle, mais aussi sensorielle et consensuelle. » Du coup, disparition du tragique, et avec lui, de la condition humaine elle-même. Bientôt, autant que des zombies, nous ne serons plus que des animaux très heureux, bâillant aux corneilles (quand bien même en d’autres terribles coins de la planète on continuera d’être en prise avec les vraies difficultés du réel, avec des questions de vie ou de mort, mais à chacun ses soucis.)

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De fait, nous nous trouvons en présence d’un double dispositif : d’un côté un discours qui n’admet plus rien d’autre que le consensus, d’autre part une rébellion qui n’en est plus une. Double dispositif dans lequel une nouvelle forme de langue de bois prolifère toujours davantage, et qui même, s’incrustant plus profondément dans notre être profond, dans notre substance même, cesse d’être langue de bois pour devenir « pensée» de bois. Vrai qu’il est difficile de faire autrement quand il s’agit d’accommoder, sur cette planète, la présence de 8 milliards d’individus condamnés à s’entendre, sauf s’ils se résolvent unanimement à disparaître de sa surface. Sur ce globe envahi (par notre présence), plus rien n’ira de soi qui ne doive tenir du compromis. Mais jusqu’où aller dans le compromis ?


Si bien que dans «Nous sommes tous des zombies sympas», JLK en vient à prendre résolument la défense de quelques parias. Un Richard Millet par exemple, autrefois encensé, édité chez Gallimard, désormais considéré comme un pestiféré, un paria des lettres françaises. JLK y voit un effet de l’esprit de «délation» qui caractériserait les temps modernes. En soi, le phénomème n’aurait rien d’étonnant : quand tout le monde pense en troupeau, comment pourrait-on éviter que telle ou telle manifestation d’individualité suscite tout à coup de hauts cris d’orfraie. Le mot d’ordre, aujourd’hui, est à La Curée. Pauvre humanité. Une immense partie de celle-ci, parce qu’elle est mise en contact avec elle-même (ce n’était jamais arrivé dans l’histoire de l’humanité), ne supporte tout simplement plus qu’on prenne une opinion CONTRAIRE à la sienne (et c’est bien pourquoi menacent les totalitarismes et les fascismes). Tout se passe un peu comme si, par nature, la société se devait de ne plus admettre le plus minime écart ou excès d’individualité. N’en voulait tout simplement plus. Chacun étant tenu de ne jamais franchir certaines limites acceptables, digestibles. Herman Hesse insistait déjà dans son fabuleux «Loup des steppes» sur le rôle des marginaux, des artistes, et des loups de steppes (le prodigieux et actuel succès de «La panthère des neiges» de Sylvain Tesson m’apparaît pour le coup très révélateur d’une sorte de nostalgie que nous avons d’un mode d’être devenu rare et impossible).

A lire « Nous sommes tous des zombies sympas», on a l’impression un rien désespérante que seuls seraient tenus à cet impossible des gens qui n’ont pas tous bonne réputation : Peter Handke, Richard Millet et autres « infréquentables » du genre Polanski. (Mais aussi : ces infréquentables doivent-ils s’étonner de l’être quand les gens fréquentables ont aujourd’hui nom Jeff Koons et autres ? )

JLK a l’heureuse idée de nous proposer encore d’autres pistes. Ses principales admirations vont à Anne Dillard, à Zamiatine, à Tchekhov, à Bret Easton Ellis. A Joseph Czapski aussi. Et, en art (puisque on parlait de Jeff Koons), à Nicolas de Staël, Thierry Vernet, Soutine, Munch, Bacon ou Lucien Freud (liste non exhaustive).

On l’aura compris : il n’est pas sûr – mais ce n’est aucunement requis – que le livre de JLK soit perçu et reçu « comme il convient » dans l’époque qui est la nôtre. Cela ne le rend que d’autant plus nécessaire.

 

Jean-Louis Kuffer, «Nous sommes tous des zombies sympas », Ed. Pierre-Guillaume de Roux, 2019.

01/11/2019

Larbins des dictateurs

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À propos de la nécessité de "tirer un trait" sur le massacre de Tian'anmen, prônée par le président de la Confédération suisse Ueli Maurer, et de sa caution apportée au régime sanguinaire de l'Arabie saoudite après une "pesée d'intérêt" justifiant sa visite aux princes sanguinaires de l'Arabie saoudite...

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Que se passait-il dans la tête du président Xi Jinping lorsque, le 17 janvier 2017, au Forum économique mondial de Davos, ce pur et dur communiste chinois fit l’éloge du libre-échange devant un parterre de capitalistes durs et purs qui s’en trouvèrent apparemment enchantés ?
Se poser la question revient à se demander ce qui se passait dans la tête du président de la Confédération helvétique Ueli Maurer quand, en visite à Pékin en 2013, il affirma crânement que, s’agissant du massacre de Tian’anmen, en 1989, donc il y avait plus de vingt ans de ça, il était temps de «tirer un trait» sur cette page «tournée depuis longtemps». Et l’on imagine, passant en battant de ses deux ailes, l’ange Win-Win invoqué in petto par les deux présidents.

(...)

Nous sommes, évidemment, et tous tant que nous sommes, portés à tirer un trait sur ce qui nous disconvient, et d’autant plus que nous sommes souvent confrontés à une pesée d’intérêt, notamment lorsque nous exerçons les fonctions délicates de Président d’une Confédération démocratique capitaliste ou d’un Empire communiste néo-libéral.

Cette pesée d’intérêt a d’ailleurs été invoquée tout récemment au plus haut niveau du gouvernement helvétique et de diverses institutions économiques après le sauvage assassinat du journaliste saoudien Jamal Kashoggi, impliquant là encore une prise de conscience dont les médias suisses ont rendu compte en évoquant l’embarras du gouvernement et l’éventualité de mesures à prendre au cas où le Conseil de Sécurité de l’ONU en fondrait la nécessité, et des condoléances furent présentées à la famille de Jamal alors qu’on manifestait fermement son espoir qu’une enquête en bonne et due forme fût diligentée par les services concernés; mais la pesée d’intérêt excluait en revanche l’interruption de la vente d’armes au Royaume pour l’instant, étant entendu par ailleurs et au total que, depuis 2009, les exportations n’étaient plus autorisées sauf pour les pièces de rechange et les munitions de systèmes d’armement déjà vendus, alors même que le gouvernement appelait une nouvelle fois l’industrie concernée à la plus stricte vigilance «compte tenu de la situation actuelle»…

(Extraits du libelle qui vient de paraître sous le titre Nous sommes tous des zombies sympas)

 

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28/05/2019

L'Europe au top du roof

 

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À propos d’une virée au Petit Cervin devenu haut-lieu de génie-civil, de la globalisation linguistico-touristique et d’un bref essai lumineux du sinologue Jean-François Billeter, intitulé Demain l'Europe.

 

(Dialogue schizo)

Moi l’autre : - Et ta résolution, compère, à nos vingt ans, de dynamiter les pylônes au-dessus de 3333 mètres, tu y as renoncé ?

Moi l’un :- Absolument pas, ou alors ce serait dynamiter nos idéaux de jeunesse, mais que serait la vie sans belles et bonnes contradictions ? D’ailleurs rappelle-toi notre première descente de la Vallée Blanche, à vingt piges: le pied que nous avons pris !

Moi l’autre : - C’est pourtant vrai que, déjà, la première montée à l’Aiguille du Midi avait quelque chose de grisant ! Ces tunnels dans le piton. Le viandox de la cafète, et ensuite, la petite colonne en crampons jusqu’à la selle neigeuse, et vlouf dans la poudreuse !

Moi l’un :- Géant ! Et pas que la Dent d’en face ! Et les Jorasses au fond ! Supergéant ! Et les tuiles de vent d’en haut, et ensuite les crevasses, et le type que les guides étaient en train d’en ressortir sans une égratignure ! Et le soleil à poil sur la terrasse du refuge du Requin!

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Et voilà qu'au sommet du Petit Cervin nous apparaît ce Christ tout caparaçonné de neige glacée ! Manquaient juste le Pape en anorak et la Curie en doudounes violettes…

Moi l’autre :- Enfin, ça c’était hier, et nous revoici sur le top du roof du Charm-Inn…

Moi l’un : - Comme tu le dis, en bon vieux patois zermattois…

Moi l’autre :- Non mais c’est vrai, et ça ne nous choque même plus, cette américanisation à outrance version publicitaires zurichois…

Moi l’un : - Le vieil Etiemble en aurait fait une jaunisse à faire pâlir nos hôtes Japs et Chinetoques, mais pour ma part je préfère le judo au karaté…

Moi l’autre :- C’est-à-dire ?

Moi l’un : - Disons qu’en poussant le langage de Booking, via lequel nous avons réservé le Charm-Inn, jusqu’à l’absurde, nous en reviendrons peut-être à notre langue propre qui est celle de La Fontaine et de Goethe, de Molière et de Thomas Bernhard. Donc le job se ferait de façon cool plus qu’à la dogmatique à coups de lattes.

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Moi l’autre :- Tu me fais un plan genre Demain l’Europe de Jean-François Billeter ?

Moi l’un : - On peut le dire comme ça. Et comme l’Europe n’existe pas plus à l’heure qu’il est que la juste considération du multilinguisme en nos régions, le moment d’en parler vraiment devient notre job, comme disait Denis de Rougemont au tournant de nos trente ans : L’Avenir est notre affaire

Moi l’autre :- Le petit livre du sinologue europhile est lumineux… Pour ainsi dire un mode d’emploi, ou le début d’une refondation…

Moi l’un : - Le terme de refondation fait un peu fourre-tout électoral, par les temps qui courent, mais c’est bien de ça qu’il s’agit en effet, avec le retour aux fondamentaux (encore un terme-bateau, mais…) des droits de l’homme qui sont aussi de la femme, le projet d’une nouvelle République digne de ce nom par delà l’amalgame des Etats-nations et la soumission aux prétendues lois du marché, la sortie du capitalisme et la réflexion sur une nouvelle conception de la personne, du travail et du génie régional.

Moi l’autre : - Demain l’Europe, ou après-demain… Jean-François Billeter, qui a en tête le temps long et lent de la Chine millénaire, emprunte ses idées à l’essayiste allemande Ulrike Guérot, il bat en brèche le cynisme à courte vue, comme le fait Peter Sloterdijk dans son dernier essai, et sait très bien ce qui distingue une utopie réalisable (comme l’a été l’abolition de l’Ancien régime, de l’esclavage et tutti quanti) d’une idéologie coupée de la misérable réalité humaine.

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Moi l’un : - Oui, c’est ce qu’on peut dire un homme de bonne volonté, et les femmes du 14 juin seront contentes de lire ce qu’il écrit à propos de leur rôle dans la reconstruction de l’Europe à venir…

Moi l’autre :- Sa mise en garde est immédiate, contre les démagogues européens nationalistes, mais plus encore contre les efforts de Trump de la briser, contre la Russie de Poutine et contre la guerre bien moins visible mais non moins résolue menée par les Chinois contre les « valeurs occidentales », qu’il est désormais interdit d’évoquer alors même que le Président chinois fait l’éloge du libre échange et mène son double jeu en beauté…

Moi l’un : - Ce qui est intéressant dans son propos, qui rejoint en somme le projet de Denis de Rougemont, c’est qu’il est à la fois politique et philosophique, revenant à la République de Cicéron, dépassant les clivages de la droite et de la gauche, refusant implicitement la posture « ni de gauche ni de droite » pour envisager des mesures effectivement « révolutionnaires » mais en rupture complète avec l’enfumage idéologique relancé. Billeter a vu la « révolution culturelle » de près, puisqu’il est arrivé en Chine en 1963 comme étudiant, il sait mieux que nos maoïstes de salon ce que qu’a été la catastrophe du Grand Bond, et son regard sur la Chine actuelle est d’un observateur réaliste et pas d’un idéologue à la Badiou ou d’un esthète frelaté à la Sollers…

 

Moi l’autre :- Mais parlons alors de sa République européenne, qui se sera complètement émancipée de la bureaucratie de Bruxelles et de l’emprise du grand capital. Et comment cela ?

Moi l’un : - Simple comme bonjour ! Primo, avec l’effacement unique et général des dettes privèes et publique, du moins de la part majeure qui sert à maintenir la domination de la finance. Mesure extravagante et irréaliste ? Pas du tout, puisu’elle a été réalisée dans les temps les plus anciens quand elle s’imposait. Secundo, création d’un système de banques appartenant à la république et assurant un service public.

Moi l’autre : - Là, ça va râler partout…

Moi l’un : -Et comment, mais on fera mieux : on interdira aux banque privées de créer de la monnaie fiduciaire et de créer de la dette à leur guise. Tu te souviens que Madame de Staël avait salué cette idée de Sismondi, y compris l’intéressement des travailleurs aux bénéfices de l’entreprise, Plus largement, on limitera légalement l’intérêt exigible par les prêteurs dans toute l’économie. L’accroissement du capital sera sous contrôle. Mais encore mieux, comme le proposait d’ailleurs notre ami Roland Jacard aux séminaires du Yushi : en lieu et place d’impôts inappropriés, le prélèvement d’une taxe sur les opérations financières alimentera les ressources communes sans gêner lesdites opérations. Et mieux encore par rapport à la concurrence entre Etats européens; ceux-ci disparaîtront et avec eux toute concurrence sociale et fiscale, étant entendu que les entreprises étrangères à la République européenne seront, elles, soumises à des impôts conséquents.

Moi l’autre :- Tout cela fleure sa liquidation du capitalisme…

Moi l’un : - En effet, mais cette « révolution » irait de pair avec la fondation de la nouvelle République européenne et se fonderait sur une nouvelle philosophie. Je cite le camarade Billeter, qui rappelle comment les privilèges aristocratiques et l’esclavage ont été abolis après 1789: «L’abolition du capitalisme sera une entreprise différente. Comme il a soumis à sa loi toute l’activité sociale, c’est toute l’acticité sociale qu’il faudra réorienter. On cessera de produire ce qui détruit la nature, dont on restaurera autant que possible les équilibres. On mettra fin aux comportements nuisibles induits par le conditionnement publicitaire et ce conditionnement lui-même. On fera cesser le gaspillage organisé, l’obsolescence programmée, l’innovation technologique écervelée dont le ressort est une fuite en avant dans la recherche du profit. On arrêtera dans leur course les scientifiques, les industriels et derrière eux les financiers qui, sous prétexte de nous assister en tout, cherchent à nous rendre de plus en plus dépendants d’eux et à assurer encore une fois par là leurs profits. Il faudra délibérer et décider de ce qui est utile à l’accomplissement humain et de ce qui ne l’est pas (…) Cette réorientation sera l’œuvre d’une ou deux générations, ou de plusieurs »…

Moi l’autre : - Donc toi et moi ne serons plus là pour nous en réjouir…

Moi l’un : - Non, ni Jean-François Billeter non plus, mais ses petits-enfants seront peut-être fiers de lui dans une Europe réinventée au lieu de subir un nouvel empire de zombies sino-américain, qui sait ?

Jean-François Billeter, Demain l’Europe. Editions Allia, 2019.

02/01/2019

Bonne apnée 2019 !

 

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Unknown-2.jpegÀ l’avant-garde d’une série de contre-utopies révélatrices parues en 2018, et avant le nouveau Houellebecq, la dystopie d’Olivier Silberzahn, "Journal d’un nageur de l’ère post-Trump", vaut le détour au futur antérieur. Où le crawleur solitaire en «calosse» de bain nous met en garde contre la régression. Après d’autres propos éclairants, sur les gilets jaunes, du penseur allemand Peter Sloterdijk… 

La meute va se déchaîner ces prochains temps «autour » du nouveau roman de Michel Houellebecq, non pour en parler en connaissance de cause mais pour se «positionner» vite fait d’un texto lapidaire ou d’un tweet péremptoire, assortis des émoticons appropriés, entre «j’adore » et «je dégueule», « top sympa » ou « grave facho », pouce en l’air ou grimace « grrr »… 

Or quand j’écris «la meute» je ne parle pas des honorables lectrices et lecteurs, ni de ce qu’on appelle «les gens» (ou plus hypocritement «les vraies gens»), mais de cette nouvelle catégorie sociale qui ne s’exprime plus que par emballement médiatico-numérique aussi spontané qu’aveugle et rageur, mondialement boostée par les réseaux sociaux. 

Depuis le 7 janvier 2015, et plus récemment avec l’explosion de colère des gilets jaunes, la distinction entre la meute, devenue Charlie en un soir, et la communauté humaine des gens personnellement horrifiés par le déchaînement de la violence, ou la meute hurlant au fascisme d’État, et les gens personnellement indignés pour de bonnes raisons de précarité, me semble devenue l’exercice individuel le plus important d’un esprit libre soucieux de ne pas se laisser emporter par la vague du «grand n’importe quoi»… 

Or je crois que l’exercice de réflexion en question, qui implique un recul, peut s’affiner avec l’aide de certains livres. La meilleure preuve en a été donnée, récemment, par les propos tenus, dans un entretien du magazine Le Point ( No 2415 du 13 décembre 2018) par l’un des penseurs européens les plus intéressants de ce nouveau siècle, l’Allemand francophile Peter Sloterdijk, qui réagit précisément à la crise des gilets jaunes en évoquant la fonction du carnaval chez Rabelais, avant de citer d’autres pistes de gamberge. 15105573lpw-15105793-article-jpg_5291668_660x281.jpg

 

« Le gilet jaune », remarque Sloterdijk à propos des déguisements de carnaval, « c’est le costume de l’accident généralisé ». Et de signaler ensuite le « déferlement de clowns et d’interprètes de la révolte hauts en couleurs qui font semblant de comprendre ce qui se passe », de pointer « le moment des pitres, poussés par les réseaux sociaux qui accélèrent encore la « carnavalisation de l’affaire ».

Sur quoi le maître-penseur de Karlsruhe touche à quelque chose qui me semble essentiel: « La splendide et tragique promesse d’Internet, c’est qu’il n’y aurait plus de chef, plus de hiérarchie, plus d’auteur, plus de représentant de quoi que ce soit. Le résultat en est accablant : il n’y a personne avec qui l’Elysée ou Matignon puissent négocier. Le mouvement des gilets jaunes signe de façon éclatante la grande crise de représentation dans laquelle nous vivons. Quand tout le monde est chef ou auteur, il n’y a plus ni l’un ni l’autre. Il n’y a que dans le carnaval que tout le monde peut être roi – pour une journée ou cinq minutes, sur une chaîne d’information. Ca crée de l’ivresse, de la satisfaction fictive. La carnavalisation de la société par les médias ne désarmera pas».

Et comme l’affaire concerne spécifiquemenet les Français, que Sloterdijk dit les «surdoués de la révolte», il en vient à citer les constats d’Alain Pyrefitte dans Le mal français, rappelant la difficulté de ce pays à s’affranchir de son héritage absolutiste, comme figé en « immobilisme convulsionnaire » puis en césarisme technocratique. 

Mais le plus éclairant est encore à venir, avec la référence à René Girard, qui a décrit mieux que personne la crise mimétique collective résolue (ou pas) par le sacrifice du bouc émissaire (l’improbable « Macron démission »…), et, pour rejoindre le thème de la meute, Sloterdijk en revient enfin à l’essai fameux d’Elias Canetti intitulé Masse et puissance qui montre que «la seule volonté de la masse est sa propre croissance» jusqu’au moment où, «selon la psychologie des masses, il y aura un moment où tout va se dégonfler». Avec ce dernier trait d’ironie combien lucide signé Peter Sloterdijk : «En hiver, la météo, c’est la contre-révolution. Le froid exige la réflexion»… 

La pensée remonte le fleuve en «calosse»  

Si le rabelaisien Sloterdijk entretient son physique de colosse à moustaches à la Rembrandt sur son vélo véloce, comme il le raconte dans ses carnets intitulés Les Lignes et les jours, c’est en nageant de piscines en piscines et de lacs en fleuves que l’ingénieur polytechnicien Olivier Silberzahn, à qui rien de ce qui est numérique n’est étranger, a développé, entre mai 2017 et avril 2025, ses observations sur l’évolution de notre planète, depuis l’accession de Marine le Pen au pouvoir, les retombées socio-économiques désastreuses de son programme préludant au retrait de la France de l’Union européenne, dans un mouvement «poutino-trumpien» de démondialisation et, conséquence commerciale logique, de récession et de régression à tous les niveaux. 

Au pic de l’inventivité mondialisée, le smartphone marqua symboliquement la création d’un objet aux composants issus de multiples régions du monde, révolutionnaire du point de vue de la communication et de l’échange, utilisé par tous à peu de frais dans un marché ouvert, mais devenant objet de luxe réservé aux seuls riches dans un monde soudain cloisonné où les anciens partenaires se font la guerre.

Or c’est ce qui arrive entre 2022 et 2024 après la clôture de l’ancien empire américain retiré de l’ONU et de l’OTAN, la faillite de l’Europe et le développement agressif de l’empire économique chinois, etc. 

Une bonne dystopie, comme il y en a eu de sérieuses dès le début du XXe siècle, avec Nous autres du Russe Zamiatine,  L’Inassouvissement du Polonais Witkiewicz, Le meilleur des mondes de l’Américain Aldous Huxley ou 1984 de l’Anglais Orwell , se doit de combiner des faits avérés et des extrapolations révélatrices, et c’est à quoi parvient ce Journal d’un nageur de l’ère post-Trump. Même s’il n’a pu prévoir que James Mattis, dit Mad Dog, et son compère Tillerson , pourtant partisans d’une politique extérieure dure, quitteraient le gouvernement de Trump en 2018, Olivier Silberzahn a pour ainsi dire prévu les gilets jaunes et le soulèvement populiste européen contre les «élites», et ses conjectures sur un nouveau front unifié des pays musulmans (sunnites et chiites surmontant leurs dissensions) faisant pièce au projet néo-colonialiste de l’Occident, ne sont pas d’un rêveur. 

Ainsi qu’il le rappelle, c’est par l’invention du commerce que Sapiens a survécu, au contraire de Néandertal pourtant mieux armé par la nature, et de même la démondialisation et le sacrifice du libre échange sur l’autel du protectionnisme nous conduiront-ils à la régression. 

Dans le détail en outre, ses constats sur le recul de la formation, notamment des digital natives en perte de lecture et de sens critique, et sur l’uniformisation d’une sous-culture de meute, méritent pour le moins réflexion. 

 Quant au retournement final, marqué par le triomphe d’un pouvoir mondial contrôlé par la Grande Singularité, super-cerveau à la modélisation duquel le narrateur a lui-même participé sans le savoir, il rejoint l’imagerie (négative) de Zamiatine et le super-monde (positif) fantasmé par les adeptes du transhumanisme...

Le vaurien Jaccard n’a pas dit son dernier mot

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En 2018, le jeune romancier serbe Andrija Matic, dans L’égout, a brossé le noir tableau dystopique d’une Serbie totalitaire sous la double chape du Parti et de l’Église, comme Philip Roth, dans Le complot contre l’Amérique, imaginait les conséquences d’un ralliement des Etats-Unis au nazisme. Plus récemment, avec Bienvenue à Veganland,Olivier Darrioumerle s’est adonné au même exercice ironico-polémique en daubant sur une dérive idéologique agressivement pavée de bons sentiments, si l’on ose dire.  

Or la meute raffole de ceux-ci, et l’on ne s’étonnera pas que de suaves soucis de préserver la vertu des véritables jeunes filles auront présidé au retrait, sur Youtube, de toutes les vidéos postées par notre compère Roland Jaccard, esprit libre mais gravement adonné au ping-pong et à l’adulation des jeunes Japonaises glabres - notre cher vaurien toujours bienvenu sur BPLT au dam de la meute moralisante !  

 Au début de l’année 2017, en ce haut-lieu de moralité mondialisée que représente le sommet économique de Davos, que mon ami Jean Ziegler surnomme le « bal des vampires », le président chinois Xi Jinping, pur produit du maoïsme d’Etat formé à la dure école des Gardes rouges dont son propre père fut victime avant qu’ils ne le matent avec son consentement, prononça un sermon surréaliste à la gloire du libre échange, que nos idiots utiles saluèrent avec la même complaisance qui fit dire au calamiteux Ueli Maurer, en visite à Pékin, que la page de Tiananmen devait être tournée. 

Mais que se passe-t-il lorsque tel historien chinois établi aux States se permet, sur Facebook, de formuler des propos en désaccord avec l’excellent Xi Jinping ? Jaccardisé : censure ! Plus grave si telle jeune Chinoise, opposante de l’intérieure, se permet de clamer son désaccord sur la Toile : immédiate confiscation du smartphone assimilée à une arme de destruction massive, et droit aux oubliettes pour la jeunote ! Tel étant le libre échangisme à la Chinoise...

Alors quoi faire mes soeurs ? Nagez prudemment avec vos frères à slips moule-bite, placidement et pacifiquement à l’écart. Olivier Silberzahn connaît le bons lieux, notamment en certain fleuve allemand ou le courant et le contre-courant simultanés vous permettent de nager sur place. Pour Madame et Monsieur, genre unisexe voire LGBT, la combinaison Orca Predator à couche de protection thermique en titane, avec néoprène Yamamoto et revêtement Nano Ice pour glisse maximale, sera conseillée avant la montée générale du prix du baril et de la température. 

Bonne apnée 2019 ! 

 Olivier Silberzahn. Journal d’un nageur de l’ère post-Trump. Maurice Nadeau, 157p. Paris, 2017.    

20/12/2018

Lumière des justes

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48418494_10218393787222870_5287418879578996736_n.jpg48379825_10218393788502902_612207992741298176_n.jpgLe romancier français Pierre Mari, dans un livre admirable, bref et dense, intitulé Les grands jours, ressuscitant à plus d’un siècle de distance quelques personnages qui ont vécu l’enfer de Verdun sans rien perdre de leur dignité, rejoint le peintre et écrivain polonais Joseph Czapski, rescapé du massacre de Katyn et auteur de « Terre inhumaine », pour nous rappeler, à la veille de Noël, que la lumière des justes peut résister aux ténèbres.

« Rêvons d’un père Noël terrible, qui ne donnerait que des livres », écrivait un jour André Blanchard que les festivités artificielles et leur débauche de cadeaux mettaient en rogne, mais j’ajouterais volontiers avec le même excellent mauvais esprit : pas n’importe quel livre !

Or ce n’est pas du tout par provocation gratuite, en ces temps de suavité commerciale de commande, que je proposerai quelques livres traitant de nos frères humains confrontés à la guerre, mais parce que les ouvrages en question, par quelques détails bouleversants leur tenant lieu de dénominateur commun, me rappellent ce pauvre vers à coloration évangélique du misérable pochetron débauché que fut Paul Verlaine : « L’espoir lui comme un brin de paille »…

Mièvrerie kitsch de circonstance ? Nullement. Simples sentiments nous ramenant à ce qu’on pourrait dire l’enfance du cœur sans référence obligatoire à telle confession ou à telle culture. Or c’est précisément ces «simples sentiments» que la littérature de tous les temps et de partout filtre à l’enseigne de la ressemblance humaine, tels que je les ai retrouvés dans un magnifique petit roman, dense et intense, paru en 2014 et qui aura été l’une de mes dernières lectures marquantes de 2018.

La révélation apocalyptique des Grands jours

Quel sens cela a-t-il de consacrer, aujourd’hui, un roman à des faits déjà très documentés, alors même que divers chefs-d’œuvre de la littérature, à commencer par Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, ont multiplié les fresques de la Grande Guerre ?

Voilà peut-être ce que se diront celles et ceux qui n’ont pas senti, ce matin, le souffle lustral de la littérature de partout et de tout les temps en ouvrant n’importe où L’Iliade du jeune Homère aux doigts de prose, ou qui tomberaient par hasard sur la phénoménale Marche dans le tunnel de ce bon vieil Henri Michaux, prodigieuse évocation de la guerre à drapeaux.

Or, comme La Fontaine a repris les thèmes de l’antique Ésope, Pierre Mari a revivifié les récits des terrifiantes journées de février 1916 au seul moyen d’une écriture proprement inouïe, au sens de jamais entendue, au fil d’un découpage cinématographique convoquant nos cinq sens (le cinéma peinerait à rendre l’odeur mêlée d’acide et de charogne qui va empester les bois du nord de Verdun) et passant sans cesse du détail zoomé à la vue d’ensemble.

Les grands jours est un poème romanesque épique qui a la précision verbale d’un rapport militaire, autour de quatre personnages infiniment attachants. Le plus tendrement présent est un garçon de vingt ans «vierge de tout» au prénom de Victor et auquel, durant une grande maladie de ses jeunes années, son papa, libraire parisien, fit la lecture des romans très populaires d’un certain Capitaine Danrit, comme il le raconte, en rougissant un peu comme une fillette (c’est comme ça que ses camarades l’ont surnommé sans méchanceté ) au colonel Driant nommé chef des deux bataillons défendant le bois des Caures et ... auteur des romans en question.

Superbe personnage que ce colonel Driant, qui tombera au deuxième jour comme le rapportent les deux autres protagonistes dans leurs carnets respectifs: le lieutenant Simon et le formidable Marc Stéphane engagé volontaire à 46 ans et lui aussi écrivain dont les écrits ont impressionné le fulminant Léon Bloy et qui donne au roman de Pierre Mari sa verve gouailleuse de « grand père » anarchisant.

La guerre des artistes aura-t-elle lieu demain ?

Une scène merveilleuse marque la première partie du roman, quand le colonel Driant, désireux de préparer un beau cimetière à ses hommes, y fait ériger une immense croix de bois de chêne au pied de laquelle il aimerait que se dressât une effigie douce de la Patrie, à laquelle un brave Corio dont on a repéré les talents de sculpteur va travailler avec une jeune fille de la région prénommée Alice.

Survient alors une discussion entre le colonel Driant et le sculpteur, qui donne ceci: «Vous savez, mon colonel, je pense souvent à ma situation. J’essaye de la projeter en grand. On m’a retiré des tranchées, on me fait faire un travail d’art. Imaginez un peu: jour après jour, on découvre un talent dans chaque homme du front. Ce n’est pas une idée en l’air, je vous assure. Vous avez vu ce que certains sont capables de fabriquer avec les fusées d’obus qu’ils ramassent ? Ils travaillent l’aluminium comme des dieux. Ils en font des bagues – j’ai même vu des broches, des bracelets, un bijoutier les achèterait. Alors, supposons. Chaque fois qu’on tombe sur un talent, on l’enlève des lignes, on lui donne de quoi s’exercer. Au bout d’un moment il n’y a presque plus de soldats – il n’y a plus que des artistes, installés dans les villages de cantonnement. Chacun glorifie la patrie à sa façon. Les gens du coin sont réquisitionnés eux aussi, comme Alice. Et de leur côté, les Boches font pareil. Dans les deux camps, on s’escrime à grands coups de beaux-arts. Une surenchère de Muses comme on n’a jamaisvu. Il sort à foison des peintures, des sculptures, des poèmes, des pièces de théâtre » …

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En lisant Les grands jours, je me suis rappelé ce passage très émouvant de la Recherche du temps perdu où le Narrateur précise que les seules personnes du roman citées par leur vrai nom sont les Larivière, symbolisant les Français par excellence, loyaux et droits. Et le nom de Proust m’a fait enjamber d’autres frontières pour me rappeler les conférences du peintre Joseph Czapski à ses camarades polonais détenus au camp soviétique de Griazowietz, au début de la Deuxième guerre mondiale, qui entretenaient leur moral avec tout un programme de causeries (sur l’histoire, la science, l’alpinisme, la nature, la musique, selon les compétences de chacun) pour ne pas déchoir.

Proust contre la déchéance est d’ailleurs le titre des conférences de Joseph Czapski, sauvées des ruines et de l’oubli alors que le peintre, documentant l’archipel du goulag pour la première fois dans son récit de Terre inhumaine, allait jouer un rôle de premier plan dans l’identification des responsables de la mort de quelque 24.000 Polonais sacrifiés sur ordre de Staline...

Les Noëls de l’humaine fraternité

Une autre scène inoubliable du roman de Pierre Mari, au deuxième jour du monstrueux «marmitage» d’artillerie subi par les chasseurs du colonel Driant, est marquée par la reddition en douceur, suggérée à ses hommes encerclés par le sage caporal Stéphane – alors que Robin, le jeune lieutenant inexpérimenté, allait jeter ceux-là au massacre assuré – qui conseille ainsi : «Ce qu’il faut faire, mon lieutenant ? Se montrer courtois s’ils le sont. Sinon, mourir aussi proprement que possible ».

Et de fait, l’officier allemand qui s’adresse aux soldats piégés dans leur abri se montre courtois au possible, leur suggérant de se «déséquiper» et se réjouissant pour eux que la guerre soit finie. Ensuite, Pierre Mari constate avec les yeux de Marc Stéphane sur les Allemands déferlant sur Verdun: «Tous ces hommes sont solides, juvéniles et poupins, beaucoup d’entre eux portent de fines lunettes branchées d’or : ils ressemblent à des savants de bibliothèque mâtinés d’athlètes». Et tous, jeunes Français et Allemands, s’imaginent que demain la paix sera acquise…

L’increvable bonté humaine

Un jour qu’ayant lu Terre inhumaine, autre traversée des cercles infernaux de la guerre et de l’univers concentrationnaire, je m’étonnais, auprès de l’octogénaire Joseph Czapski, qu’il fût resté si vif et curieux, joyeux et poreux, celui-ci me dit comme ça qu’il avait été bien plus malheureux, à vingt ans où l’on vit ses premiers chagrins d’amour, que dans les camps et la tourmente.

Or cela me rappelle, à la veille de Noël, les notes du vieil Ikonnikov, dans Vie et destin de Vassili Grossman, qui fait l’inventaire des gestes de la «petit bonté» individuelle, à ne pas confondre avec les grandes déclarations humanitaires qui n’engagent à rien, et c’est dans cet état d’esprit qu’à l’instant je pense à ce qu’a vu le caporal Stéphane sortant de son trou à rats, avant qu’on apprenne que des 800 hommes de son bataillon il ne restait qu’une trentaine de survivants : « Qui n’a pas vu ça n’a rien vu ».

Et nous verrons le lieutenant Simon sauter de trou en trou jusqu’à l’improbable salut. Et le jeune Victor, qui aura lu en 1929 Ma dernière relève au bois des Caures de Marc Stéphane, se tirera d’affaire lui aussi, en tout cas en apparence, sans rien perdre de son air d’enfant, ni rien oublier de ce qu’il a vu à la vie à la mort…

Or Victor Lerigueur revit par la grâce du livre de Pierre Mari, comme les martyrs de Katyn, dont certains entendirent parler des histoires de comtesses et de pédérastes d’un certain Marcel Proust, continuent de hanter notre mémoire à la veille de ce Noël 2018 - et là nous allons boire ensemble un bon vin chaud avant que le terrible père Noël ne nous tanne avec sa hotte pleine de livres…

Pierre Mari. Les grands jours. Fayard, 2014.

Joseph Czapski. Terre inhumaine. L’Âge d’Homme, 1991. Proust contre la déchéance. Noir sur Blanc, 2012.