15/04/2008

Brando le mouton noir

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Avec Le bel obèse, son 19e livre, Claude Delarue  signe un livre formidable, à la fois captivant, cinglant, amusant, émouvant, profond sans jamais peser.

Qui fut vraiment Marlon Brando ? L’un des plus grands acteurs du XXe siècle ? Certes, mais encore ? Un mufle odieux à ses heures ? Sans doute. Un mégalo dépressif chronique ? Sûrement. Un interprète génial crachant sur le cinéma ? Un tombeur de femmes crachant sur le sexe ? Un boulimique à jamais inassouvi ? Un rustre capable de respect humain ? Un révolté sincère mais incompris ? Un extravagant ascète à sa façon ? Tout cela et bien plus, autant dire la complexité tordue faite homme, immense comédien et mec perdu : monstre fragile.

Or son autobiographie en dit-elle beaucoup plus que la douzaine de bios qui lui ont été consacrées jusque-là ? Et que peut nous en apprendre un roman ? La réponse  est dans Le bel obèse, le plus extraverti (en apparence) et le plus puissant des romans de l’écrivain genevois de Paris, qui « sculpte » un grand fauve humain, aussi attachant qu’indomptable, dans la masse mouvante d’une destinée «inventée» mais toujours plausible, entre deux femmes et un ami constituant eux aussi de magnifiques figures romanesques.

Qu’est allé chercher Brandès sur l’île suédoise de Fårö cher à Bergman, où il se planque seul dans une propriété en bord de mer ? Est-ce en hommage au cinéaste qu’il adule en regrettant de n’avoir jamais joué pour lui ? A d’autres ! pense Laure Danielli, quadragénaire italo-franco-américaine qui vient de s’installer dans une grande maison toute proche de celle du «monstre», avec lequel elle a un compte à régler depuis plus de vingt ans. Humiliée sur un lieu de tournage par «l’Empereur», la jeune actrice qu’elle voulait devenir a sombré dans l’autodestruction avant de rebondir dans la fabrication de romans dont le succès international l’étonne la première, car elle se trouve plutôt médiocre romancière. Sa propre présence à Fårö, où elle a racheté la demeure du mari architecte d’une amie de jeunesse, est liée à ce passé, et comme une connivence teigneuse s’établit dès sa première visite à Brandès, qu’elle aide à se couper les ongles des doigts de pieds (pas facile pour un gros tas de 130 kilos) avant de lui offrir de l’aider à rédiger son autobiographie. Dans la foulée débarque une espèce de vieil hippie, porteur d’une drôle de sacoche tissée au mystérieux contenu : David pour son vieil ami Brandès, l’inoubliable Alkan pour ses anciens étudiants du Collège de France où il enseignait l’ethnologie, censé rejoindre l’acteur avec l’une des rares femmes qui aient à peu près « dompté » le fulminant étalon. Mais Emerinda Ullman n’est pas là, ou pas tout à fait. Car son fantôme, et pas seulement, apparaît parfois à Brandès, lequel a loué cette maison (où elle a passé son enfance) pour se racheter d’on ne sait encore quoi. On le verra : mais gardons-nous d’en «raconter» plus…

S’il a les ingrédients d’un thriller, avec des « scènes à faire » carabinées, Le bel obèse impressionne pour d’autres raisons que l’« efficacité » : c’est que tout y sonne humainement vrai, jusqu’au grotesque spectaculaire qui va si bien à Brandès-Brando (son « vrai nom », issu de l’alsacien Brandeau…) et au tragi-comique grinçant dans lequel baignent quatre personnages hors norme en quête d’eux-mêmes et en proie aux mêmes démons : la solitude, le manque d’amour, le vieillissement, le besoin compulsif de créer, la maladie et la mort qui font les folles sur le carrousel du Happy End.

Il n’y a actuellement, parmi les romanciers suisses, que Martin Suter (notamment dans le splendide Small World) pour combiner, avec autant de maestria, un scénario si captivant et un « sous-texte » si riche, des personnages si fouillés et une masse d’observations si pénétrantes sur l’époque, la « vraie vie » et ses illusions, la comédie humaine et les à-pics qui la cernent, l’émotion pure enfin d’un dénouement à chialer. Solidement ancré sur ce rivage nordique où Rabelais broute des fraises sauvages avec des moutons menacés de tremblante, riche d’évocations lyriques, tour à tour grinçant et poignant, scabreux parfois mais avec une sorte d’élégance, le sourire du désespoir aux lèvres, Le bel obèse, sans peser, a le poids des grands livres…    

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Claude Delarue. Le bel obèse. Fayard, 357p.

 

09:37 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, cinéma

06/04/2008

De Ramallah à Tokyo

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Lettres par-dessus les murs (15)

Ramallah, le 5 avril, après-midi.

Cher JLK,
Nous rentrons d'une belle balade dans le Wadi Qelt, aux portes de Jericho, trois heures à gravir des collines, à suivre la vallée asséchée qui mène au monastère St Georges. Pas de dragon sur le chemin, quelques bédouins accueillants, des libellules au ras des pierres, des mouches amoureuses de nos paupières, d'étranges oursons-castors qui détalent au bruit de nos pas, et des aigles, qui traversent la bande de ciel qui surplombe le défilé. Nous en revenons affamés, heureux et complètement cuits… mais je tiens à vous remercier sans plus tarder pour les plans de l'oniroscope et du mnémoscaphe, que vous me promettez. J'espère pouvoir également jeter un oeil sur ceux de la Grosschen, dont vous parlez dans une de vos dernières nouvelles. Elle m'a l'air tout particulièrement efficace. En échange je vous montrerai les plans de l'armure passe-muraille, de la taupe mécanique à deux places et du pont individuel portatif et autopropulsé. Ce ne sont hélas que des prototypes, qui présentent encore quelques défauts mineurs, j'ai besoin de votre expertise pour comprendre où ça coince. Nous déroulerons tout cela sur la grande table, nous étudierons les mouvements des forces, les mains à plat sur le papier, un cigare au bec, en très sérieux chefs d'état-major préparant de nouvelles offensives.
J'ai un faible pour les plans, les cartes et les schémas, qu'ils soient d'architecture, anatomiques, mécaniques ou géographiques. J'ignore pourquoi ces froides représentations de la réalité me fascinent. Peut-être à cause de leur vaine méticulosité, de ce dessin rigoureux qui cherche à décrire les choses au plus près, et qui pourtant ne pourrait être plus éloigné de la matière.
Dans la plupart des pays arabes que j'ai visités, les gens auxquels j'ai demandé mon chemin n'ont jeté qu'un oeil distrait sur la carte que je leur montrais. On n'est pas en très bons termes avec la projection spatiale ici, on utilise plutôt le souvenir en guise de repère. Vous tournerez à droite après le rond-point, à gauche après le supermarché, c'est là, derrière l'hôpital, vous voyez l'hôpital ? Mais où tout cela se trouve, sur une carte, on ne sait pas trop. Quoi de plus artificiel, de plus étrange, vraiment, que de réduire le réel à deux dimensions ? Nous ne sommes pas des oiseaux, comment avons-nous eu l'idée de représenter le monde vu d'en haut, bien avant les satellites ? Sans doute est-ce pour cela que j'aime les plans et les cartes : ce sont des projections mentales, qui nous obligent à changer d'angle, de point de vue, à perdre un peu l'équilibre, décoller du réel pour se l'approprier autrement. Planer au-dessus d'une ville, plonger à l'intérieur d'une machine. Les cartes sont des supports à rêves, elles laissent le champ libre au spectateur, invité à ajouter la vie, le mouvement et la matière entre les lignes et les pointillés. Ouvrir "L'indispensable Paris par Arrondissement" au papier jauni, arpenter des quartiers inconnus, ou "The new Oxford Atlas", qui n'est plus très new du tout, qui m'emmène en URSS ou au Pakistan Oriental. Un simple tracé fait rêver à de sombres impasses, à de larges avenues klaxonnantes, quelques lignes de dénivelé et voilà les arbres qui penchent, sur la colline fouettée par le vent, et la marée ronge les côtes de cette petite île, là, au large de la péninsule antarctique. Qu'importe l'échelle ou le sujet, les schémas et les plans sont toujours une représentation de l'imagination elle-même.
Je vous joins donc une carte, géographique ou anatomique, vous choisirez – j'en ai effacé la légende et tout ce qui pourrait faire obstruction à votre fantaisie. Vous me raconterez votre interprétation demain, autour du barbecue... Ce matin j'ai balayé les sarments secs, sous la vigne, et Thomas me dit qu'il n'y a rien de meilleur que les barbecues aux sarments, vous êtes donc cordialement invité, avec toute votre tribu. Gareth malheureusement ne sera pas des nôtres, il a reçu il y a trois jours son avis d'expulsion définitif. C'est dommage, vous vous seriez bien entendus, j'en suis sûr, lui non plus n'était pas un enragé.


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A La Désirade, le 5 avril, soir.

Cher Pascal,
Je me demandais où vous aviez disparu. Comme je venais de vous inviter à La Désirade et que je sais votre très extrême curiosité, je me suis inquiété à l’idée que, peut-être impatient de découvrir mes plans de l’oniroscope et du mnémoscaphe, vous auriez fait quelque folie. Or il se trouve que rallier la Suisse depuis la Palestine est bien moins compliqué que d’arriver à La Désirade pour qui n’a pas reçu le Plan. Certains ont cru qu’ils pourraient nous rendre visite sans le Plan. Leurs os blanchissent dans les ravis proche et les pierriers de l’autre versant des monts. Que cela serve de leçon aux autres.
Mais vous voici justement faire l’éloge du Plan, qui m’a rappelé la première fois où je me suis perdu dans Tôkyo.
J’y accompagnais alors l’Orchestre de la Suisse Romande, au titre de tourne-pages attiré de Martha Argerich, étoile de la tournée avec le violoniste Giddon Kremer. Tourner les pages d’une partition suppose qu’on sache déchiffrer celle-ci, chose déjà délicate. Mais déchiffrer un plan de Tôkyo est encore une autre affaire, surtout quand on n’en a point sous la main, comme c’était mon cas en cette première aube, lorsque je sortis de l’immense palace imitation Renaissance italienne que figure le Takanawa Prince Hotel. C’était à peine sept heures du matin, et la première station d’autorail se trouvait à moins de cent mètres. Mon intention était de me rendre au cœur de la ville, conformément à mon penchant d’aller subito au cœur des choses. Mais le cœur de Tôkyo était-il à gauche ou à droite ? Telle était la question. Et nulle pancarte lisible pour me renseigner : pas une inscription en un autre alphabet que nippon, et nul plan non plus que je pusse lire. Je m’informai donc auprès d’un jeune homme me semblant un étudiant, qui se détourna sans me répondre mais en ce cessant de me sourire. J’ignorais alors que tous les Japonais ne sont pas impatients de vous aider. Ensuite, quand je fus monté au hasard dans le premier train se pointant, bondé de Japonais semblant tous décidés à m’ignorer (tous dormaient debout, ou plus précisément suspendus aux poignées prévues à cet effet), j’eus bientôt des doutes, puis la certitude que ce train allait tout ailleurs qu’au cœur de Tôkyo – je comptais débarquer à Kanda où se concentre la plus grande quantité de librairies au monde -, sans s’arrêter pour autant alors qu’après vingt ou trente kilomètres de course butée le ville se clairsemait avant d’en devenir un autre, dont j’apprendrais plus tard qu’il s’agissait de Yokohama. Je me jurai alors, avant de rebrousser chemin, en tâchant de résister à l’irrépressible flot d’employés se rendant à leur bureau, que jamais plus je ne me déplacerais dans Tôkyo sans un plan.
272633987.jpgQuelques jours plus tard, décidé de rencontrer le grand écrivain Kenzaburo Oé, dont j’avais l’adresse en poche, je découvris cependant que se diriger dans Tôkyo avec un plan est aussi délicat que de le faire en s’aidant d’une partition musicale, mettons : le concert pour la main gauche de Ravel. Se déplacer à Tôkyo ne peut se faire qu’en taxi, mais ce qu’on ne sait pas est que chaque taximan ne connaît qu’une section du plan et pas celle d’à côté, de sorte qu’il faut sauter d’un taxi à l’autre, de la limite d’une section à la frange de l’autre et d’un taximan mal luné à un taximan teigneux avant de s’apercevoir qu’on tient le plan à l’envers et que le dernier taximan porte le tatouage typique du yakusa…
Cela pour les premiers jours, le temps de se rendre compte que tous les Japonais n’ont pas la même tête ni ne pensent qu’à vous empêcher de rencontrer Kenzaburo Oé qui, soit dit en passant, doit se demander aujourd’hui où blanchissent mes os… Ensuite, comme on se fait à tout, je me suis fait à Tôkyo, sans plan mais avec l’aide de l’admirable Georges Baumgartner, véritable Plan vivant qui m’a raconté la ville du haut d’un des buildings de Ginza où la ville se lisait comme sur une maquette en 3D vue du ciel – comme vous-même pourriez, via Google Earth, découvrir le val suspendu où s’accroche notre nid d’aigle de La Désirade. A ce propos je me promets, demain, par le même truchement, de vous rendre une visite virtuelle. Si Gareth n’y est plus, ce sera donc avec Thomas et Serena que nous trinquerons…
1786790883.jpgDeux mots encore, cependant, à propos de Georges Baumgartner. Pour nous autres Romands, Georges incarne le Japon. C’est sans doute LE correspondant de nos journaux et de nos médias audiovisuels le plus fameux, à juste titre. Débarqué dans les années 70 par auto-stop, ce petit Jurassien têtu, combatif et droit, est devenu le « lecteur » patenté de la réalité japonais. Dès notre première rencontre, il m’expliqua que la règle du journaliste japonais consiste à n’écrire ou ne dire que le 20% de ce qu’il sait ; mais lui s’efforçait d’enfreindre cette règle tacite. Plus tard, j’ai d’ailleurs appris que la chose avait failli lui valoir son poste.
Il y a une vingtaine d’années de ça, contrariés par les articles de Georges Baumgartner visant les pratiques d’une certaine Firme, les directeurs de celle-ci invitèrent le rédacteur en chef de notre journal, 24 Heures, à découvrir le Japon, ses cerisiers, ses geishas et son admirable industrie. Au terme d’un voyage agréable, notre rédacteur en chef eut à comprendre, à demi-mot, qu’on eût été fort aise de le voir envisager l’éventualité de ne plus trop laisser la bride sur le cou de ce Monsieur Baumgartner, certes éminent par ses écrits mais dont on se demandait s’il avait bien assimilé les us et coutumes du Japon. Hélas les rédacteurs en chef occidentaux sont parfois difficiles à manœuvrer, ou peut-être celui-là était-il simplement mal élevé ? Du moins Georges Baumgartner, chapeau à notre rédacteur en chef de l'époque, conserva-t-il son poste qu’il tient aujourd’hui encore avec la même rigueur inflexible.
709821052.jpgCela dit vous avez raison: les plans sont surtout faits pour rêver. Les vieux portulans sont les plus poétiques à cet égard, mais j’ai un petit plan de Manhattan, qui s’ouvre et se referme comme une cocotte en papier, que j’ai réellement utilisé et qui me ramène, une autre année, du côté de Brooklyn Heights où, plutôt fauché et frigorifié, je trouvai sans plan, pur miracle, cette boutique d’un vieux Juif qui me vendit une pauvre pelisse à col d’astrakan, genre manteau de Gogol en plus laminé, pour 5 dollars seulement...
Mais allez, Pascal: minuit approche et je m’en vais faire un tour en oniroscaphe, histoire de compléter la cartographie des grands fonds de la planète Morphée…

La suite de cette correspondance avec Pascal Janovjak, jeune écrivain Slovaco-franco-suisse établi à Ramallah depuis trois ans, est à consulter sur le blog personnel de Jean-Louis Kuffer: Carnets de JLK: http://carnetsdejlk.hautetfort.com

10:55 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : voyage, littérature

01/04/2008

Le retour des zéros

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Dernières nouvelles de Bret Easton Ellis

Que sont devenus les jeunes paumés de Moins que zéro ? Lesquels ont survécu à la drogue, au Sida ou au spleen de la Cité des Anges ? C’est ce que nous apprendrons en américain dans le texte au tournant de l’an 2010, en découvrant le nouveau roman de Bret Easton Ellis, d’ores et déjà intitulé Imperial Bedrooms.
Après l’autobiographie fictive de Lunar Park, et la fresque grinçante de Glamourama, le ci-devant « enfant terrible de la littérature américaine », selon l’expression du New York Times qui mérite aujourd’hui un petit correctif puisque le jeune auteur approche des 45 ans - le romancier affirme que ce nouvel ouvrage pourrait marquer, aussi, son chant du cygne.
Ce qui est sûr, c’est que les personnages de Moins que zéro, son premier roman minimaliste paru en 1985 (il avait à peine plus de vingt ans), à commencer par Clay, l’étudiant de retour à Los Angeles pour les vacances de fin d’années, et qui va de défonce en défonce, ont eux aussi vingt-cinq ans de plus (même les personnages de romans vieillissent, paraît-il) et c’est à savoir ce qu’ils sont devenus que s’est intéressé l’écrivain.
D’où tiens-je ces renseignements de seconde main ?
D’un exemplaire, grand ouvert à la page 53, de l’édition du Corriere della Sera du jeudi 27 mars, reposant sur un des bancs de la Via dell’Amor, fine corniche piétonne reliant les villages de Manarola et de Riomaggiore, dans le site des Cinque Terre fort prisé par les jeunes Américains à backpackers et où je me baladais l'autre jour...
Sous la plume glamourameuse d’Alessandra Farkas, correspondante du quotidien lombard à New York, l’on y apprend également que Bret a fini par pardonner à son père d’avoir été un nul (comme le laissait entendre Lunar Park) et que sa mort l’a moins secoué que celle du jeune sculpteur Michael Wade Kaplan, « peut-être le plus grand amour de sa vie ». Passons sur quelques détails relatifs à la vie privée de l’écrivain, entre autres potins du gotha littéraire américain, (Bret correspond tous les jours par mails avec Jay McInerney qui a été l’un des premiers à défendre American Psycho contre la curée de l’époque) pour relever cette observation qu’il fait à propos de ce fameux brûlot : « Une allégorie de mon enfance dans une famille parfaite d’apparence, sous la surface de laquelle couvaient alcoolisme, folie et abus sexuels... »
Pour ceux qui ont apprécié The Informers, ses premières nouvelles traduites sous le titre discutable de Zombies, constituant à mes yeux l’un des meilleurs livres de Bret Easton Ellis, la dame du Corriere précise que l’adaptation cinématographique du recueil est la seule (sur une demi-douzaine) à laquelle ait participé l’auteur, avec un casting d’enfer (Winona Ryder, Kim Basinger, Mickey Rourke et Chris Isaak, notamment) et qu’on devrait la découvrir bientôt…

20/03/2008

Rembrandt soleil de chair

Le dernier film de Peter Geenaway, ou l’aura de l’immanence
Rembrandt, comme Goya ou Velasquez, ne faisait pas de cadeaux à ceux qui le payaient pour être célébrés en grandes pompes pompières : il les arrangeait sur la toile comme ils étaient ; vilains vicieux, mafflus, bouffis, sournois, lippus, gros baiseurs et truies lubriquese - de vraies horreurs magnifiques,  cela du moins quand il peignait la société se disant bonne ou se croyant haute et défilant pour la galerie comme la milice amstellodamoise nocturne du fameux tableau dit La ronde de nuit (datant de 1642), qui figure à la fois  un cortège de coqs bourgeois et de frères humains filmé en nuit américaine pour dramatiser un complot. Lequel ? Peu importe. Ce qui compte est la chair de tout ça et la construction de tout ça, aboutissement d’une traversée de la chair et d’une inexorable montée vers la composition. La chair sublimée existe évidemment chez Rembrandt, de Titus au Christ ou des autoportraits aux vieillards sublimes, mais on n’est pas ici chez le Rembrandt transcendant mais dans l’immanence, dans l’amour et la mort, puis la luxure et la mort, la société et son théâtre. 
La Ronde de nuit est un enchevêtrement prodigieux de compositions et de lumières que Peter Greenaway déconstruit à sa façon tout un film durant, avec des acteurs qu’il a préalablement plongé dans une solution d’huile et de miel et de foutre et d’or dont le secret de la formule initiale s’est évidemment perdu mais qui trouve ici un équivalent passable, en plus mou et en trop maniéré à mon goût ici et là. Si Greenaway n’est pas Rembrandt, et de loin, celui-ci n’en est pas moins honoré par celui-là en dépit de ce que caquètent quelques fines bouches. De fait, tout Rembrandt n’est pas là, les moments où l’acteur (un Martin Freeman tout à fait acceptable) se met à dessiner sont aussi pénibles que lorsque Amadeus composait son Requiem à vue chez Forman, mais l’ensemble est un vrai morceau de peinture cinématographique qu’on pourrait dire « par osmose », comme si Rembrandt peignait réellement contre nature – ce qu’il faisait évidemment.

Qu’est-ce que ce complot que Peter Greenaway décrit en perçant à jour cette scène des poseurs malcontents de l’artiste : c’est la foire aux vanités et plus que cela : c’est l’insupportable nudité de la chair guindée par l’uniforme, tellement plus obscène que la scène d’un homme faisant avec une femme l’amour à l’italienne. Il y a des petite bouches qui se tortillent et des critiques voyant là de l’obsession, du fantasme ou je ne sais quoi. Ils oublient la vieille increvable rabelaisienne santé des Flandres et la splendeur étalée de la chair ouverte, qui est autant d’une femme mûre que d’une carcasse de bœuf dont Goya, Soutine et bacon perpétueront la boucherie sublimée par la « musique », ici  modulée par  une bande-son constituant une œuvre en elle-même…

10:06 Publié dans Fatrasie | Lien permanent | Commentaires (1)

18/03/2008

Mon ami de Ramallah

 

 

Lettres par-dessus le mur (1)
Nous avons entrepris il y a quelques jours, avec Pascal Janovjak, un échange épistolaire au jour le jour. Je n’ai jamais rencontré Pascal Janovjak, dont je sais très peu, sinon qu’il est né à Bâle en 1975 et qu’il vit depuis trois ans à Ramallah. Du moins avais-je déjà apprécié son talent de prosateur poète, que j’ai évoqué une première fois, trop brièvement, à la parution de son premier livre, intitulé Coléoptères et paru aux éditions Samizdat. Tout récemment, cependant, un contact plus suivi s’est établi entre nous à la suite de la présentation que j’ai faite de quelques auteurs israéliens invités au Salon du livre de Paris. Quatre premières lettres en un seul jour : ainsi le fil s’est-il noué à partir de ces mots que j’adressai à Pascal à propos d’un message vindicatif reçu sur mon blog à la seule évocation d’Israël: comment répondre aux mots de la haine, comment ne pas monter aux extrêmes, comment montrer la ressemblance humaine, comment la dire, comment la transmettre ? 
Ramallah, le 11 mars 2008, 13h.19.
Cher JLK,

Cela fait quelques temps que je me pose ces mêmes questions : comment dépasser la haine, comment montrer les ressemblances… depuis que je suis arrivé à Ramallah, il y a bientôt trois ans. Je suis venu ici pour écrire un roman, que j'achève bientôt. J'y suis venu parce que j'avais déjà séjourné dans la région, le climat est agréable, les gens sympathiques, j'aime les brochettes et la purée de pois chiche... et ma compagne a trouvé un travail ici, ce qui m'a permis de quitter le mien.
Je me suis mis au boulot. J'aurais pu habiter dans un monastère, sur une île, j'ai tenté de nier l'extérieur, j'y ai réussi, jusqu'à un certain point. Et puis les coups de feu, et les incursions, la violence, la peur aussi... ça traverse les portes et les fenêtres et les écrans des téléviseurs, ça suinte sur internet, pas moyen d'y échapper. Sortez boire un verre pour vous changer les idées : tout le monde ici a perdu un proche, inévitablement on vous parlera de la mort, de l'humiliation quotidienne – à laquelle les étrangers n'échappent pas toujours. La situation s'est immiscée jusque dans mon roman, et le conflit l'a détruit de l'intérieur - il s'est appuyé sur d'autres conflits aussi, c'était inévitable, il s'agissait d'une réécriture du Frankenstein de Shelley. Je ne désespère pas de ressusciter le monstre mais je suis passé à autre chose.

Sans doute faut-il commencer par accepter la haine, admettre que face à la blessure il n'y ait aucune alternative immédiate. L'homme ne s'élève pas facilement au-dessus de l'animal, surtout quand l'animal est blessé. Il aboie et il mord, vous n'allez pas essayer de le caresser. On ne peut pas en attendre autre chose. Ce serait nier sa blessure, pire, le frapper davantage. Il faut constater, témoigner, écrire, parler. C'est pour cela que si le boycottage d'un salon littéraire est absurde en soi, j'estime que le débat qui entoure ce salon est nécessaire. La maladresse des organisateurs, des boycotteurs et surtout celle des médias en ont fait un débat stupide, tant pis – si les mots sont creux, il est salutaire qu'il y ait au moins du bruit. Ce ne sera jamais que le faible écho des cris et des bombes, larguées d'avion ou portées en ceinture. Rien n'est plus insupportable que le silence, que la normalisation d'une situation qui, contrairement aux hommes qui en sont victimes, n'est pas normale.

Ensuite il faudra trouver d'autres mots. Pour lutter contre la durée, la lassante répétition de l'atroce. Des mots qui ne soient pas usés par le journalisme. J'ai relu ici la trilogie d'Agota Kristof, le Grand Cahier etc. Misère, j'aurais dû m'abstenir. Ca résonne encore plus ici, ça fait encore plus mal. Ce qui est admirable, dans cette oeuvre, c'est l'absence de repères spatiaux et politiques. Le pays d'ici, le pays d'en face, la frontière, on la passe, on ne la passe pas, on ne sait pas où on est - mais on y est, et les deux pieds dedans.
Il faut faire ce que fait toute littérature : tirer vers l'humain, vers l'universel. Se méfier comme de la peste de l'éthéré et de l'abstrait, mais tirer vers le haut, au-dessus des murs. A cette hauteur-là, on aura - sans même le vouloir - dépassé les camps et leurs rhétoriques éculées.

La Palestine a trouvé sa place dans mon nouveau roman. Elle ne l'a pas prise, je lui ai donnée, c'est important. Elle est loin d'avoir le premier rôle, mais elle ne fait pas non plus de la figuration. Je vous ferai lire, si vous voulez bien, dans un mois ou deux.




La Désirade, ce mercredi 11 mars, 15h.

 

Cher Pascal,
 
Je viens de lire votre lettre, je relève les yeux sur les montagnes enneigées d'en face, Gidon Kremer joue un quartet pour cordes de Schubert et j'essaie de vous imaginer, là-bas à Ramallah, votre compagne et vous. Aussitôt je revois ces maisons explosées des hauts de Dubrovnik, en mai 1993, à la frontière serbe où m'avaient entraînés deux reporter allemands; je revois quelques enfants égarés dans les ruines et cette tête coupée de sanglier que des combattants croates avaient clouée contre la paroi d'une maison serbe incendiée - la première fois que j'ai flairé l'odeur de la guerre...
Que vous soyez à Ramallah parce que vous en aimez le climat, les brochettes et la purée de pois chiche, est déjà un début de roman. Ce que vous m'écrivez, ensuite, de ce que vous vivez, votre projet de Frankenstein rattrapé par la réalité, la réalité environnante que vous découvrez et celle qu'évoquent les médias, ensuite le Grand Cahier que vous relisez - tout cela aussi me paraît la substance même que nous avons à brasser en quête de ce qu'on pourrait dire "le vrai", dont La Vérité n'est probablement qu'un autre masque.
Je m'en vais voir, dès ce jeudi à Paris, dans quelles circonstances se déroule cette présentation des écrivains israéliens au Salon du Livre, dont je ne sais trop que penser pour ma part. Vous aurez compris, sans doute, que je ne suis partisan d'aucun camp. Simplement, je vous dirai mes impressions et tâcherai de rencontrer quelques-uns des auteurs présents.
Ce qu'attendant je vais descendre en ville où j'ai rendez-vous, tout à l'heure, avec un redoutable rebouteux censé me délivrer d'une vraie calamité de crampe dorsale.
  
PS. Seriez-vous d'accord d'échanger avec moi, sur mon blog, des lettres semi-fictives à l'image des ces deux vraies ? Sans mêler du tout vie privée et publique, ce pourrait être une façon de parler des thèmes qui nous intéressent et du temps qu'il fait. Je manque terriblement, pour ma part, de vrais correspondants. Mais si cette façon de s'exposer vous fait violence, je comprendrais évidemment que nous nous bornions à une correspondance réservée. Je me rappelle pourtant ce livre étonnant qui s'intitulait quelque chose comme Conversation d'un coin à l'autre de la chambre, reproduisant les épistoles de deux écrivains russes de l'autre siècle...
Ramallah, le 11 mars, 21h.33.
Cher JLK,
C'est avec grand plaisir que je me prête au jeu, les missives précédentes, présentes et futures incluses, à utiliser quand comment et où bon vous semblera. La correspondance sera d'autant plus originale que la poste régulière s'arrête elle aussi aux check-points... Je me rappelle un colis, adressé à un quidam expatrié. L'envoyeur avait naïvement indiqué Ramallah. Le colis est bien arrivé, mais avec plus d'un an de retard. Le courrier électronique est donc un bon choix, on ouvre sans doute nos lettres aussi, mais au moins elles passent les murs.

Notre correspondance en tout cas me changera de celle que j'entretiens avec la Sécurité Sociale française… Le sujet en est un litige qui m'oppose à ladite institution, celle-ci m'ayant effacé de ses fichiers, long séjour à l'étranger oblige. La lutte épistolaire m'oppose d'abord à Madame Bourgat, directrice du service contentieux, Mademoiselle Loiseau ensuite, département des indemnités, et enfin Monsieur Mouchu, sous-secrétaire au service contentieux (il n'est que sous-secrétaire, parce que j'ai dû recommencer toute la procédure suite à la démission inopinée de Mademoiselle Loiseau). Je pense en faire un recueil, il plaira, j'en suis persuadé, les mots sont enlevés, le style vif, les rebondissements nombreux. L'éditeur me suggère toutefois de réduire le tout à 400 pages, et de ne pas y inclure mes réclamations au sujet de la nouvelle machine à laver que ma mère - bref, ceci pour dire que les lettres d'un écrivain sont toujours semi-fictives, comme vous le suggérez, nous avons une grosse propension au mensonge, et les mots nous sont trop importants pour qu'on puisse les signer les yeux fermés et en toute naïveté... Peut-on attendre quelque chose d'authentique, de la part d'un écrivain ? Lui qui doit toujours polir ses phrases, les parfaire, les atténuer ou les exagérer ?

Votre description de tête de sanglier en tout cas fait froid dans le dos. J'avais lu quelque part que la violence en ex-Yougoslavie ne s'expliquait que par la quantité de slivovic que les combattants ingurgitaient. C'est peut-être vrai. On ne trouve pas de slivovic ici, ni de têtes de sanglier – mais c'est peut-être parce que le cochon est banni, en Israël comme en Palestine. Le conflit est moins violent, c'est un fait. C'est un « conflit de basse intensité », c'est le terme technique, c'est joli, c'est comme le courant de basse intensité, ça pique un peu les vaches, dans les champs, ça suffit à les tenir à l'écart. Les écrivains que vous rencontrerez jeudi auront des mots plus justes, j'attends avec impatience le récit de votre ballade au salon, je l'aurais volontiers faite en votre compagnie.

En attendant, toutes mes salutations à votre rebouteux, vous m'en direz des nouvelles. Moi c'est l'épaule qui coince, satanée souris d'ordinateur. Je pourrais aller me faire masser au hammam, mais on vous y casse un bras pour un oui ou pour un non, c'est embêtant.

Salutations distinguées à votre épouse, et mes amitiés du premier soir…



La Désirade, ce 11 mars 2008, 23h.
Cher Pascal, 
Le sieur Robertino m'a presque cassé, comme cela arrive dans les hammams, tout en me reboutant, au point que je suis entré chez lui la tête fichée dans les épaules, et que j'en suis ressorti la faisant tourner comme un gyrophare. Le personnage est à peindre, autant que son antre. Cela se trouve sous-gare, à Lausanne-City, dans une rue évoquant un canyon, et l'on entre en passant sous une arche avant de se retrouver dans un trois-pièces fleurant la vieille bourre aux murs couverts de centaines de fanions d'équipes de foot et de trophées de toutes sortes, entre cent photos de bateaux et d'enfants (le maître de céans doit être grand-père à la puissance multi) et d'oiseaux et de lointains à vahinés.
Lorsque vous arrivez, vous prenez place dans une salle d'attente évoquant une gare de province, et là vous entendez les premiers cris sourds, assortis parfois de hurlements, qui indiquent la progression des soins prodigués à  ceux qui vous précèdent. A vrai dire je m'attendais au pire, et ce fut donc à reculons que j'entrai dans la salle de torture de ce tout petit homme tout en muscles et en uniforme chamarré de soigneur (il l’a été dans diverses équipes fameuses), mais tout s'est finalement bien passé. Sans un mot, après m'avoir interrogé sur la nature du mal, Robertino m'a fait m'asseoir sur une chaise bien droite derrière laquelle il s'est tenu bien droit. En quelques mouvements puissants, il m'a alors retroussé les tendons et les muscles et les os et la peau de mon épaule droite, faisant rouler et se tordre le tout comme une corde et, des pouces ensuite, faisant sauter un noeud après l'autre; après quoi, même traitement à l'épaule gauche. Or curieusement, mon bourreau semblait plus éprouvé que moi par ce début de traitement. Ensuite, de te prendre un bras après l'autre et de te les secouer comme de grosses lianes, pour en arracher Dieu sait quoi, avant le finale: les pouces cloués dans les clavicules, puis quatre torsions aux os des articulations des bras, comme s'il voulait te mettre les mains derrière et les coudes et les épaules à l'envers. Et pour finir: merci: l'homme vous salue comme un maître de karaté stylé et vous vous fendez de dix ou vingt modestes francs, à votre choix, qu’il serre aussitôt dans un modeste tiroir. Or un ostéopathe diplômé m'aurait pris vingt fois plus et je ne serai pas en état, ce soir, de vous pianoter ces quelques mots.
Ah les aventures de Madame Bourgat, de l'oiselle Loiseau  et de Monsieur Mouchu du contentieux: je guette déjà l'A suivre, vous m'avez affriolé: on voit que le monde est partout pareil, mais à présent racontez encore. Je me réjouis déjà, demain, de retourner à Ramallah.
Votre ami du premier jour.

 

Cet échange se poursuit tous les jours sur mon blog personnel: http://carnetsdejlk.hautetfort.com/

 

Photo Pascal Janovjak: Youssou, le perroquet de Ramallah.

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12/03/2008

Oblomov sans webcam

 

D’un jean-foutre batave et de la paresse sublime

Les médias ont répercuté la nouvelle jusqu’à la dernière isba russe, sans qu’aucun moujik ne relève l’énormité, à croire qu’il n’y ait plus de moujik. Les médias ont célébré comme un exploit l’initiative de ce glandeur néerlandais d’une vingtaine d’années qui a choisi, avec la triste complicité de sa mère, de ne plus faire que se vautrer sur son lit sous l’œil braqué de sa webcam, juste soucieux de ce que la chose lui rapporte de la thune. Car la thune s’aboule. Nos contemporains sont tombés si bas qu’ils y vont de leur thune pour sponsoriser le jeune imbécile ne faisant rien à journée faite qu’exhiber sa vacuité pantelante. Le boy ne paie même pas de sa personne, à l’image de milliers et de milliers d'honnêtes travailleurs du sexe virtuel qui, sous l’œil braqué de leur webcam, se flattent le pistil ou se pelotent le boudin. Non: ce nul ne fait vraiment rien que se faire de la thune pour rien, et voilà ce qui s’appelle vivre répètent les niaiseux envieux de partout qui voient là comme l’expression d’un génie singulier en matière de paresse lucrative. Un commentateur en veine de culture générale a même parlé d’un Oblomov hollandais, faisant allusion à ce personnage du roman éponyme d’Ivan Gontcharov, parangon merveilleux de la rêverie improductive et de l’indolence tendre, dont le dernier souci serait bien de profiter de son aimable vice. Lénine voyait en Oblomov l’incarnation du propriétaire terrien: c’est rappeler le manque total d'humour et de bonté du Führer bolchévique, tant il est vrai qu’Oblomov était pillé plus qu’il ne pillait et qu’il n’y avait rien chez lui du koulak abusif, ainsi qu’en convenaient ses moujiks, nos ancêtres à tous qui venons de la terre mère.

Or le moujik qui sommeille en chacun de nous ne saurait admettre qu’on rabaisse Oblomov en le comparent au jean-foutre batave : Oblomov est un être délicieux qui se serait choqué qu’on l’observât pour du rouble à ne rien faire, et plus encore à dormir, alors que son sommeil, ses rêves, ses longues stations sur son canapé, enveloppé de sa robe de chambre bleue piquetée d’étoiles comme un ciel - tout évoque chez lui la contemplation sage du monde et relève pour ainsi dire du sacré. Son ami allemand Stolz a beau le presser et le tarabuster pour qu’il se mette enfin au travail: c’est le travail qui le rejette comme un greffon malencontreux. Illia Illitch ne travaillera donc pas, mais il faut bien six cents pages à Gontcharov pour nous faire tourner autour de cet astre radieux, avec d'inoubliables passages sur la nostalgie de la campagne russe qui est aussi la nôtre, jusqu’à son mariage avec sa servante dont il est tombé amoureux... des bras pleins de vigueur, aperçus dans un rayon heureux du soleil de Monsieur Dieu. Poésie d’Oblomov. Poésie de l’herbe qui repousse sur la tombe de ce bienheureux. Poésie de la sublime paresse d’Oblomov qui consiste à ne faire qu’accueillir le monde et le bénir sans aucun souci de ce que cela pourrait bien rapporter.

Ivan Gontcharov. Oblomov. Livre de poche Folio.

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07/03/2008

Un long fleuve intranquille

 

Si vous n’aimez pas Anna Gavalda, offrez La consolante à vos ennemis !
Il y a des gens qui ne supportent pas Anna Gavalda. Ils n’ont pas lu ses livres, mais ils n’aiment pas. Ils trouvent ça trop salon de coiffure ou gondole de gare, voire d’aérogare. Sans ouvrir aucun de ses livres, douteusement prisés par le populaire, ils relaient la rumeur selon laquelle Gavalda c’est bon sentiment et compagnie, point barre. Bref il y a un effet anti-Gavalda, et qui va s’accuser probablement chez tous ceux qui ne liront pas La consolante, à paraître ces jours avec 200.000 exemplaires de premier tirage.
Or les gens qui n’aiment pas Gavalda vont souffrir même en ne lisant pas La consolante. D’abord parce que tout le monde va en parler. L’éditeur claironne déjà « l’événement littéraire » de la saison, et les médias vont faire écho dare-dare, même si la romancière se défile au point de ne vouloir rencontrer aucun de leurs mercenaires. Ensuite parce que ne pas lire 636 pages est nettement plus pénible que se borner à ne pas lire les 320 pages de Chagrin d’école de Daniel Pennac. Enfin parce que ne pas lire un bon livre est une indéniable souffrance virtuelle, même inavouée.

Ceux qui sont assez kitsch (ou prétendus tels) pour avoir apprécié les livres de Gavalda dès les nouvelles de Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part, risquent plus encore d’aimer La consolante, qui cumule toutes les tares présumées de l’auteure et les déborde de surcroît, tant il est vrai que La consolante pourrait aussi s’intituler La débordante. C’est en effet un livre débordant de bonté et de vitalité, à la fois Dickens et Dubout sur les bords, tout en restant du pur Gavalda. On y entre tout doucement sur la pointe des sentiments et le récit s’amplifie bientôt et se ramifie pour devenir une espèce de grand fleuve intranquille qu’on remonte en même temps qu’on le descend puisqu’il s’agit du fleuve du temps qu’un homme approchant de la cinquantaine, flanqué de sa sœur, plus proche à vrai dire que sa compagne, en attendant qu’il en change, longe et remonte en s’interrogeant sur le sens de tout ça au miroir de ses souvenirs doux ou cuisants et avec la bénédiction à moitié posthume de deux mémorables bonnes femmes.

Sans le lire, ceux qui scient d’avance Gavalda diront que La consolante n’est qu’un long mélo méli-mélo. Une rumeur argüe déjà que cette fois Gavalda fait dans le noir, mais je n’ai pas bien vu la différence d’avec ses livres précédents. Gavalda reste Gavalda comme Gary est resté Gary même en se faisant Ajar puis hara-kiri. Il y a du roman-photo et du Chet Baker, un mélange de trémolo et d’acuité, de musicalité au petit point contrapuntique et d’élans carrément symphonique, de gouaille zazinesque et de gravité plombée dans ce livre arrache-cœur qui montre, entre beaucoup d’autres choses, comment les familles éclatées se recomposent en tribus plus ou moins déjantées (clin d'oeil au passage aux sires Pennac et Djian...), entre tel oncle de substitution qui devient tante le soir et Kate la fée bohème un peu sorcière, mais ne déflorons pas le secret de ce roman plus secret, aussi bien, qu'il n'y paraît. 
Ecoutez plutôt, si vous ne lisez pas : La consolante est un livre à écouter. Tout s’y passe entre les lignes autant que dans la linéarité non linéaire du récit, à fleur de cœur. Et comme on n’est pas à court de lieux communs ce matin, allez, je dirai que les personnages de La consolante nous arrivent sur des pattes de colombes en nous roucoulant comme ça que la jeunesse est à la fois derrière et devant, selon ce qu’on y prendra ou comprendra…
Anna Gavalda. La consolante. Editions Le Dilettante, 636p.      

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04/03/2008

La patate de Janicot

 

Le livre qui guérit

On se demande pour commencer à quoi rime un tel ouvrage, dont le principe semble rabaisser la littérature à la fonction la plus utilitaire d’aspirine en cas de migraine ou d’emplâtre sur fond de gangrène. Puis, à supposer qu’on s’y plonge en dépit de sa mise en page à pictogrammes singeant les manuels de vulgarisation les plus bas de gamme, un intérêt croissant se dégage à sa lecture. C’est que Stéphanie Janicot a trouvé un ton, à la fois cordial et léger, qui lui permet de faufiler ses impressions de lecture (car elle a lu, ça c’est sûr) en jouant l’infirmière. Il faut en effet du culot pour conseiller, à la lectrice se trouvant insuffisamment intelligente, de lire L’Idiot de Dostoïevsi, qu’elle raconte dans la foulée, avant de proposer Le bruit et la fureur de Faulkner en cas de rechute…
Que lire si votre mari vous trompe, que vous êtes jaloux, frigide, trop belle ou trop moche ? Raconter Madame Bovary à celui qui n’aime pas lire, ou conseiller Illusions perdues à votre collègue souffrant d’arrivisme, Orlando de Virginia Woolf à celle qui se croit homo sans en être sûre, ou La storia de Morante à une femme élevant seule son enfant, relève finalement d’une thérapie rusée, voire bénéfique. Allez, vous êtes boulimique ? Lisez donc Confessions d’une grosse patate et n’en parlons plus !
Stéphanie Janicot, 100 romans de première urgence pour (presque) tout soigner.
Albin Michel, 226p       

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29/02/2008

Butor pour la route

Littérature en conversations automobiles
Le père-grand à sourire juvénile, jolie salopette et débit à scrupuleuses saccades suspensives  nous emmène en voyage. Première destination le Moyen Age en 58 minutes, ce qui fait en voiture un agréable déplacement matinal, histoire de prendre son breakfast dans une autre ville que la sienne.
Ce décentrage initial est exactement ce que propose, dès sa première conversation avec Lucien Giraudo, Michel Butor amorçant sa Petite histoire de la littérature française en 6 CD. On peut évidemment écouter ceux-ci dans un fauteuil Chesterfield ou un hamac, mais l’idéal me paraît de doubler le voyage en partant avec son Butor sur la route. J’ai entendu « Maudit, maudit, maudit ! », l’extraordinaire passage de La légende de Saint Julien l’Hospitalier, où le grand cerf martyr à dix-huit andouillers dit son fait au chasseur giscardien, au coin d’un bois d’Alémanie profonde, le temps que j’avais pris pour parcourir la distance correspondant aux 4 premiers CD, de l’intro de Butor (Faut-il découper l’histoire littéraire ?) à sa lecture de Flaubert succédant juste au thème Réaction et révolution. Un peu plus tard, cent kilomètres plus à l’Est, Butor me lisait cet autre passage prodigieux qu’il a choisi dans son anthologie, de Connaissance de l’Est de Claude, évoquant un crépuscule chinois.
Michel Butor lit admirablement. On dirait Michel Foucault dans sa cuisine blanche : nette découpe mais fruitée, al dente comme Les Deux pigeons de La Fontaine.
Et puis Michel Butor est intéressant. Pas exhaustif du tout, ni académique pour un pet : historique et transversal, dans l’immanence surtout à la française, mais ne discontinuant de raconter « sa » littérature qui recoupe évidemment « la » littérature, avec ses éclairages à lui. Par exemple, parlant de Balzac qu’il connaît comme sa poche ventrale, ou de Zola comme sa sacoche, il évoque le passage d’une société à l’autre ou la signification du grand magasin, après avoir expliqué le passage de l’alexandrin à la prose poétique via Châteaubriand.
A qui s’adresse cette « petite histoire » ? A tout le monde, si tant est que tout le monde reste curieux d’un peu tout, mais il faut que ce tout le monde ait déjà son petit bagage, car le propos de Butor est surtout complémentaire.
Lucien Giraudo, très discret, un peu trop même parfois, est le copilote du débonnaire God virtuel. Le conducteur de la voiture audiophone, parfois aussi, reste sur sa faim. Mais c’est la loi de la conversation non systématique quoique suivant son plan. On passe ainsi « autour » de Proust sans y entrer vraiment (sauf qu’on y entre quand même par une brève lecture), mais Proust est situé comme Apollinaire est situé (par rapport à la Grande Guerre et aux peintres) au tournant d’une nouvelle époque elle aussi située par rapport aux six ou sept siècles qui précèdent.
Aux dernières nouvelles, neuf étudiants américains sur dix ne savent plus qui est Hitler (Adolf), le dixième affirmant qu’il doit s’agir d’un marchand d’armes du XXe siècle. C’est dire que l’étudiant américain trouvera profit à écouter Michel Butor ,qui lui permettra de situer Corneille (avec lecture d’une séquence du Menteur) après Rabelais, ou Beckett à l’époque du premier hamburger Big Mac.
Ceci enfin: qu'un DVD accompagne les 6 CD, où Michel Butor parle de ses livres-objets. Egalement importante : l’anthologie, sous forme de petit livre broché, qui complète le package avec une trentaine de textes constituant autant d’illustrations non convenues, du Testament de Villon et Des Cannibales de Montaigne aux Adieux du vieillard de Diderot, ou d’un bout de La duchesse de Langeais à La Tour Eiffel sidérale de Cendrars. L’ensemble, paru aux éditions CarnetsNord, m’a coûté 72, 50 francs suisses. En euros, c’est donc un peu moins la ruine. L’essence de la Packard (le voyage doit se faire en Packard, comme la Recherche du temps perdu en 111 CD, pour 365 euros, se fait naturellement en Bentley) doit être comptée dans l’addition. Chère littérature…

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28/02/2008

Bukowski le dégueulasse

Bio d’un affreux, sale et méchant poète
Son père était un sale type borné qui le battait, sa mère une méchante garce, ses jeunes années furent empoisonnées par la purulence de l’acné le complexant et l’isolant comme un paria : bref c’est sous les pires auspices que Charles Bukowski (1920-1994) fit ses débuts dans une vie où il ne cessa d’accumuler « un gros lot d’emmerdes », incessamment aggravé par un caractère de sanglier  et une sorte de pureté dans la déchéance qui le fit toujours se comporter plus mal qu’on ne s’y attendait, même s’il ne viola pas tout à fait Catherine Paysan sur le plateau de Bernard Pivot ni ne chia vraiment dans tous les salons qui s’ouvraient à lui. Or cet affreux personnage que l’alcool rendait encore plus méchant et sale qu’au naturel, était également une espèce d’écrivain et une sorte de poète, un écrivain « culte » comme on dit et un poète que d’aucuns dirent aussi important que William Blake, ce qui est aussi exagéré que faux. Mais le réduire à une nullité surfaite serait également injuste. Abstraction faite du mythe vivant et des séquelles de l’iconolâtrie d’époque, Charles Bulowski, dans la lignée de John Fante dont la découverte lui révéla les virtualités d’une poésie de la gadoue et du « vrai », a bel et bien laissé une œuvre, et considérable quoique inégale, dont la large partie autobiographique (mais aussi transposée que chez Céline, en nettement moins tenu quant à la musique et à l’inventivité verbale), autant que les nouvelles parfois étincelantes (disons une vingtaine de vrais joyaux dans un amoncèlement de choses excellentes ou de tout-venant vite fait sur le gaz) et les poèmes de plus en plus abondants, véritable ruissellement sur la fin, méritent plus qu’un regard condescendant.
Etait-il, pour autant, indispensable de consacrer 386 pages à cette « vie de fou », qui confirme absolument la rumeur selon laquelle le vieux dégueulasse l’était plus encore qu’il ne l’a dit lui-même ? A vrai dire le ton et la façon de cette chronique signée Howard Sounes plaident pour les grandes largeurs de ce récit plongeant immédiatement le lecteur dans le vif du sujet avec le récit d’une lecture publique, datant de 1972, au début de sa gloire dans l’underground californien, qui finit en imprécations et en injures comme à peu près toutes les interventions publiques de l’énergumène.
Retraçant ensuite les tenants et l’évolution de cette vie longtemps mal barrée, l’auteur brosse son portrait en mouvement sur fond d’Amérique des marges, avant d’illustrer les accointances du poète « maudit » avec l’univers doré sur tranche de Hollywood (qu’il a lui-même décrit dans le récit éponyme), notamment dans ses relations avec un véritable ami, en la personne d’un certain Sean Penn, qui ne faillit lui casser la gueule qu’au soir où il se montra désobligeant à l’égard d’une certaine Madonna.
Loin de se borner à de l’anecdote pipole, même si son livre en fourmille assez plaisamment, Howard Sounes s’attache également à l’évolution de l’œuvre et montre bien en quoi la poésie de Bukowski participe d’une sorte de rédemption, lacunaire mais réelle. Schubert dans le merdier, lumière très pure des choses ordinaires, proche parfois du lyrisme des poèmes de Carver, pas toujours faciles à traduire. Comme Verlaine filait de l’or pur dans sa propre abjection, « Hank » touche parfois à la grâce, souvent à l’émotion.


De l’émotion :
« …j’étais là à regarder passer
les voitures dans la rue et je pensais
ces veinards de fils de pute ne
savent pas la chance qu’ils
ont
d’être niais et de pouvoir rouler au
grand air
pendant que je suis assis au bout de mon âge
piégé
rien qu’un visage à la fenêtre
auquel personne n’a jamais
prêté attention. »


Et de la grâce :
« et quand je pense qu’après ma mort,
il y aura encore des jours pour les autres, d’autres jours,
d’autres nuits,
des chiens en maraude, des arbres tremblant dans
le vent.
Je ne laisserai pas grand-chose.
Quelque chose à lire, peut-être.
Un oignon sauvage sur la route
écoeurée.
Paris dans le noir ».
  
     
Bukowski à Apostrophes
 
"Ha ! Ha ! Ha ! Je me fous toujours dans des situations pas possibles. Mais quelle coterie de snobs ! C'était vraiment trop pour moi. Vraiment trop de snobisme littéraire. Je ne supporte pas ça. J'aurais dû le savoir. J'avais pensé que la barrière des langues rendrait peut-être les choses plus faciles. Mais non, c'était tellement guindé. Les questions étaient littéraires, raffinées. Il n'y avait pas d'air, c'était irrespirable. Et vous ne pouviez ressentir aucune bonté, pas la moindre parcelle de bonté. Il y avait seulement des gens assis en rond en train de parler de leurs bouquins ! C'était horrible... Je suis devenu dingue."

(Extrait de l’entretien accordé par Charles Bukowski à Jean-François Duval en 1986)

Howard Sounes. Charles Bukowski, une vie de fou. Editions du Rocher, 386p. Dessin de Crumb: Buk dans son jacuzzi...

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27/02/2008

Point, barre, casse-toi !

 

 

De la muflerie actuelle

S’il est un signe de la vulgarité des temps qui courent, c’est bien celui qui ponctue la jactance de certaines et certains dont l’obsession est d’assener plus que d’exposer ou d’argumenter, étant entendu que ce qui est dit est dit et que ça ne se discute pas: point, barre. Cette expression hideuse, dérivée du langage-moignon des mails et des SMS, me semble plus haïssable encore que les formules du discours militaire qu’une seule résume avec le même effet que « point, barre », à savoir : rompez. Qu’un officier m’ordonne: rompez me paraît cependant dans l’ordre de sa fonction et je ne discute pas : je romps sans plier après avoir pris la position de repos, et je me casse. Mais qu’une cheffe de projet de telle boîte publicitaire, qu’un rédacteur en chef adjoint impatient de grimper encore, que des cadres moyens ou leurs adjointes et adjoints utilisent la formule « point ,barre » me paraît un premier indice de leur probable incompétence et de leur stupidité latente, voire de leur éventuelle dureté d’âme, ce qui est plus grave. L’expression « point, barre », formulée dans la langue de Pascal et de La Fontaine, doit être extirpée de sa pratique même la plus usuelle, de même que la langue de Goethe et de Rilke doit être purifiée du calamiteux « Punkt, schluss »… Fin du sermon. Point, barre, pauv'con, casse-toi !

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21/02/2008

Une jubilante Mascarade

 


Au Petit théâtre, en création, la Cie Baraka se réapproprie la pièce de Nancy Huston et Sacha Todorov avec deux épatants comédiens à multifacettes.
On rit généreusement au fil du jeu de rôles imaginé, dans Mascarade, par Nancy Huston et son fils Sacha, d’abord en toute légèreté « enfantine », puis dans une tonalité plus grinçante et « jaune », où les problèmes des adultes, sur le divan d’un psy joliment caricaturé, nous ramènent à la case départ des vieilles blessures faisant de beaucoup d’entre eux de vieux gamins.
Le thème dominant, éminemment théâtral et dès les origines de cet art, du masque et de ce qu’il masque ou démasque, justement, est traité par les auteurs comme une suite de variations sur des situations connues, à commencer par la rencontre du loup et de la chèvre, laquelle échappe à son pauvre sort en s’improvisant chasseur avant que le loup ne se mue en tyrannique épouse fomentant le meurtre de ce nul, devant laquelle se dresse alors un flic, que défie un rappeur à la coule bientôt troublé par une mijaurée que sa mère harcèle en dépit des conseils de son thérapeute...
Sur ce canevas à l’étincelant crescendo verbal, en tout cas jusqu’à l’apparition de la mère et du psy aux réparties plus attendues, voire plus pesantes, l’équipe de la Compagnie Baraka, sous la direction de Georges Guerreiro, assisté de Vincent Babel, signe une création assez épatante dans l’ensemble, dont l’interprétation virevoltante et drolatique des deux comédiens, Frédéric Landenberg et Diego Todeschini, constitue un atout plus qu’appréciable.
Dans un décor kitsch de nid de Barbie, signé Masha Schmidt,  à fond de peluche rose bonbon où telle escarpolette gainée de plumes d’anges jouxte moult jouets mous et doux pour têtes blondes super gâtées, une intro un peu longuette, où deux jardiniers jardinent ce parodique jardin des délices enchanteresses, aboutit soudain à l’apparition d’une irrésistible chevrette que vient harceler (sexuellement, prétend la donzelle) le loup dont les intentions sont traditionnellement moins apéritives.
Dans les grandes largeurs, l’intention des auteurs de figurer le chassé-croisé des relations de domination selon le rôle qu’on endosse, avec tous les reversements subséquents, qu’il s’agisse de conflits de fonctions ou de genre, d’espèces ou de générations, est modulée par un dialogue fourmillant d’inventions verbales et de pointes propres à ravir le jeune public (l’indication « dès 9 ans » est à souligner), et les enfants de plus 17 ans feront leur miel de moult autres aspects d’un humour aux multiples connotations, parfaitement ressaisi par le metteur en scène et les comédiens.
 
Lausanne, Le petit théâtre. 12, place de la Cathédrale. Mascarade, jusqu’au 16 mars. Mercredi et dimanche : 17h. Vendredi : 19h. Samedi : 15h et 19h. Infos et réservations : 021 323 62 13. Ou www.lepetitheatre.ch      

On rit généreusement au fil du jeu de rôles imaginé, dans , par Nancy Huston et son fils Sacha, d’abord en toute légèreté « enfantine », puis dans une tonalité plus grinçante et « jaune », où les problèmes des adultes, sur le divan d’un psy joliment caricaturé, nous ramènent à la case départ des vieilles blessures faisant de beaucoup d’entre eux de vieux gamins.Le thème dominant, éminemment théâtral et dès les origines de cet art, du masque et de ce qu’il masque ou démasque, justement, est traité par les auteurs comme une suite de variations sur des situations connues, à commencer par la rencontre du loup et de la chèvre, laquelle échappe à son pauvre sort en s’improvisant chasseur avant que le loup ne se mue en tyrannique épouse fomentant le meurtre de ce nul, devant laquelle se dresse alors un flic, que défie un rappeur à la coule bientôt troublé par une mijaurée que sa mère harcèle en dépit des conseils de son thérapeute...Sur ce canevas à l’étincelant crescendo verbal, en tout cas jusqu’à l’apparition de la mère et du psy aux réparties plus attendues, voire plus pesantes, l’équipe de la Compagnie Baraka, sous la direction de Georges Guerreiro, assisté de Vincent Babel, signe une création assez épatante dans l’ensemble, dont l’interprétation virevoltante et drolatique des deux comédiens, Frédéric Landenberg et Diego Todeschini, constitue un atout plus qu’appréciable.Dans un décor kitsch de nid de Barbie, signé Masha Schmidt,  à fond de peluche rose bonbon où telle escarpolette gainée de plumes d’anges jouxte moult jouets mous et doux pour têtes blondes super gâtées, une intro un peu longuette, où deux jardiniers jardinent ce parodique jardin des délices enchanteresses, aboutit soudain à l’apparition d’une irrésistible chevrette que vient harceler (sexuellement, prétend la donzelle) le loup dont les intentions sont traditionnellement moins apéritives.Dans les grandes largeurs, l’intention des auteurs de figurer le chassé-croisé des relations de domination selon le rôle qu’on endosse, avec tous les reversements subséquents, qu’il s’agisse de conflits de fonctions ou de genre, d’espèces ou de générations, est modulée par un dialogue fourmillant d’inventions verbales et de pointes propres à ravir le jeune public (l’indication « dès 9 ans » est à souligner), et les enfants de plus 17 ans feront leur miel de moult autres aspects d’un humour aux multiples connotations, parfaitement ressaisi par le metteur en scène et les comédiens.      

Photo: Pénélope Henriod   

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20/02/2008

Les feux de l'envie

 

En lisant Les livres que je n’ai pas écrits de George Steiner (2)

« Je n’ai pas écrit mon étude sur Cecco d’Ascoli », conclut George Steiner à la fin du deuxième chapitre de ce livre, ajoutant : « Elle n’eût peut-être pas été sans intérêt. Mais le sujet m’était trop sensible ». Quel sujet ? La jalousie. L’envie qu’un auteur peut éprouver envers un autre qui lui est ouvertement préféré. Le ressentiment plus ou moins avoué, en outre, qu’un critique même suréminent peut ressentir à l’égard d’un « vrai » créateur. On a, de fait, beau savoir qu’un critique peut être plus intelligent, voire plus génial qu’un poète ou qu’un romancier : le fait est que seul ceux-ci sont considérés comme des « créateurs » plus ou moins « élus » ou égaux de Dieu. A la fin de ce chapitre aussi intéressant que troublant - sachant qui est George Steiner et ce qu’il a lui-même éprouvé quand tel ou tel voisin de bureau, à Cambridge, recevait LE téléphone de Stockholm, où les poètes et les romanciers ont toujours été préférés aux critiques par les académiciens chargés de décerner le Nobel de littérature -, l’essayiste évoque, avec un talent de vrai créateur soit dit en passant, ce qu’a dû être la mort sur le bûcher de Francesco Stabili, dit Cecco d’Ascoli, auteur de L’Acerba, mortifié sa vie durant par la grandeur de Dante alors qu’il était lui-même convaincu d’avoir écrit l’anti-Comédie, condamné pour d’autres motifs par l’Eglise à griller tout vif avec l’ensemble de ses livres, le 16 septembre 1327. « L’interprétation est essentielle, mais elle n’est pas la composition », relève humblement George Steiner, lecteur champion de l'herméneutique et du comparatisme s’il en fut. « On a dit que les grands critiques étaient plus rares que les grands écrivains », note-t-il comme pour se rassurer, mais la phrase d’après fait remonter le feu de la cuisinière en plein air : « Par leur style et le caractèpre novateur de leurs propositions, quelques critiques se sont rappochés de la littérature elle-même. Mais le fait fondamental demeure : des années-lumière séparent le poème ou la fiction voués à durer du meilleur des discours critiques ». Cela étant, et par les temps qui courent, on trouvera bien plus de profit et d’agrément à la lecture des Livres que je n’ai pas écrits de George Steiner, qu’à celle de la plupart des 666 romans parus la saison passée ou prochaine. Peut-être est-ce même le plus original, le plus « libre », le plus personnel de ses livres, aussi «créatif» sans doute que Le transport de A.H., et plus obscurément émouvant, notamment par le chapitre suivant, intitulé Les Langues d'Eros, où le vénérable érudit s’en va nous parler des rapports entre le langage et la sexualité, en s'impliquant lui-même de façon assez hardie...

George Steiner. Les livres que je n'ai pas écrits. Gallimard, 287p.

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19/02/2008

Jouisseur polymorphe

Exit Alain Robbe-Grillet
Le « pape du Nouveau Roman » est mort : Inferno subito ! Ainsi pourrait-on saluer, de deux clichés en une formule, la disparition d’Alain Robbe-Grillet, mort à Caen à l’âge de 85 ans. Ecrivain novateur dont les débuts firent scandale dès la parution des Gommes (1953) et du Voyeur (Prix des critiques 1955 qui fit démissionner plusieurs jurés), cinéaste non moins controversé, et peintre sur le tard,  Alain Robbe-Grillet laisse une œuvre abondante et multiple qui défie tout classement. De fait, l’image du chef d’école ne fut jamais qu’un emblème assez factice pour manuels de littérature, même si l’auteur de Pour un nouveau roman (paru en 1963) avait bel et bien théorisé la rupture esthétique réunissant, au début des années 50, un groupe d’auteurs à vrai dire peu homogène   (dont Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Michel Butor et Claude Simon, autour de Jérôme Lindon, directeur des éditions de Minuit dont Robbe-Grillet était le conseiller littéraire), qui n’avaient en commun que la remise en question du roman traditionnel et sa représentation de la réalité, profondément ébranlée par le chaos de la guerre. Par ailleurs, si Robbe-Grillet fut également taxé d’érotomanie, plus encore avec son cinéma que dans ses romans, dès L’immortelle (1963) et jusqu’à La belle captive (1981), en passant par Glissements progressifs du plaisir (1974), le réduire à un manipulateur de fantasmes serait aussi réducteur que de limiter le romancier à un « ingénieur » à la vision purement objective, rompant avec toute psychologie et tout humanisme.
Désillusionniste « à vide »
Maniant les formes littéraires (après les romans du début) et les images (en va et vient constant entre littérature et cinéma), Robbe-Grillet, ancien ingénieur agronome à jamais passionné de botanique, entre autres curiosités multiples, a beaucoup joué, non loin d’un Godard, sur les stéréotypes et les mythologies, dans la perspective d’une vision panoptique du réel, moins impersonnelle et froide qu’on l’a souvent dit. Le meilleur exemple en est  Le miroir qui revient (1985), dont la composante autobiographique est ancrée, comme celle d’un Sartre, dans la révélation privilégiée des mots. 
D’entre les écrivains français contemporains, Vladimir Nabokov vouait à Robbe-Grillet une admiration particulière, qui dépassait probablement l’admiration particulière que Robbe-Grillet vouait à l’auteur de Lolita : c’est que, chez Robbe-Grillet, le parti de l’artifice extrême était censé cristalliser une vision purement « artiste », et d’autant plus vraie, chère à Nabokov. Or l’artifice, chez Robbe-Grillet, se sera souvent réduit à des variations sur des thèmes ressassés, éculés, sinon vides, dont la dernière preuve fut la « provocation » de son dernier roman, Un roman sentimental (Fayard, 2007), paru sous emballage plastique « préservatif » et jouant jusqu’à plus soif de fantasmes ou de toutes petites filles barbotaient dans la sauce «robbe-grillée». Fin de partie assez pathétique qu’il fallait rappeler, avec un grain de sel, puisque ainsi « va toute chair »…   

      Cinéma de laboratoire

Célèbre dans le monde entier pour son œuvre littéraire, dont certain titres sont traduits en une trentaine de langues, Alain Robbe-Grillet l’est beaucoup moins pour son travail de cinéaste, amorcé en 1961 avec le scénario original de L’Année dernière à Marienbad, film « culte » de l’intelligentsia du début des années 60.
Dans ses ouvrages personnels, dès L’Immortelle (1963), avec Françoise Brion, le cinéaste met en scène ses fantasmagories érotiques recyclées à partir de ses romans. Vingt ans plus tard, dans La belle captive, le casting sera plus impressionnant puisque Daniel Mesguich y côtoie Daniel Emilfork, Roland Dubilllard et Arielle Dombasle (déjà !). Le « style » du cinéaste Robbe-Grillet joue sur des images sado-masochistes bon chic bon genre : fouets et cuirs de luxe, belles filles mises à l'écran comme des accessoires. Cet érotisme glacé se retrouve, jusqu’au kitsch, dans C’est Gradiva qui vous appelle (2006), passé largement inaperçu et préludant probablement à la postérité du cinéma de l’écrivain, relevant du laboratoire latéral...

 

 

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13/02/2008

Vertiges du savoir

Sur Les livres que je n’ai pas écrits, de George Steiner (1)

Si les livres que George Steiner regrette (plus ou moins) de n’avoir pas écrits ne sont que sept, le genre devrait occuper des centaines et des milliers de rayons de la Bibliothèque de Babel si l’on multiplie les sept livres présents par le nombre d’écrivains repentants depuis le nuit des temps. La vertigineuse rêverie commence d’ailleurs, ici, sous les meilleurs auspice, puisque le premier livre non écrit par l’auteur concerne un érudit monstrueux dont la bibliographie connue compte déjà 385 titres. Or combien de livres Joseph Needham se fût-il reproché à lui-même de n’avoir pas écrits ? Ce qui est sûr c’est que la raison qui a empêché George Steiner d’écrire, dans les années 70, l’ouvrage consacré au fameux savant biologiste et sinologue, à l’invitation de l’éditeur de la collection Modern Masters, nous fait toucher illico à la faille d’un titan du savoir. C’est en effet pour un motif purement éthique (plus précisément éthico-politique) que le lien fut rompu à la première rencontre des deux hommes, après que Steiner eut sondé Needham sur les arguments qui, quelque temps plus tôt, avaient poussé le savant à déclarer en public sa convict ion que les Américains pratiquaient la guerre bactériologique en Corée. Needham était-il scientifiquement convaincu de la chose ? Le seul doute du jeune homme provoqua la colère du grand homme, en dépit de son premier ravissement à l’idée d’entrer dans le panthéon des Maîtres Modernes, et jamais ils ne se revirent. C’est pourtant un projet de livre fascinant que George Steiner déploie ici en exposant le grand dessein de Joseph Needham, venu de la science dure et se redéployant dès qu’il amorce son grand œuvre dont l’entier comptera 30 volumes, sous le titre de Science and Civilisation in China. Le comparant à Voltaire et à Goethe, George Steiner illustre l’extraordinaire mélange de connaissances et d’intuitions de Needham, tout en posant quelques questions aussi gênantes que fondamentales. Pourquoi, ainsi, ce connaisseur parfait de la civilisation chinoise, qui voit en Mao le restaurateur d’une haute tradition interrompue des siècles durant, et qui a beaucoup voyagé dans la Chine contemporaine, s’aveugle-t-il à ce point sur les atrocités de la Révolution culturelle ? Et à quelles fins finales ce monument extravagant de savoir ? L’une de ses réponses est particulièrement saisissante, qui rapproche les œuvres totalisantes de Needham et de Proust : « Science and Civilisation in China et la Recherche constituent, je crois, les deux plus grands gestes de remémoration, de reconstruction totale de la pensée, de l’imagination et de la forme modernes ». Par ailleurs, une échappée sur l’œcuménisme culturel et philosophico-religieux de Needham n’est pas moins éclairante. Needham:« Le taoïsme était religieux et politique ; mais il était évidemment tout aussi puissamment magique, scientifique, démocratique et politiquement révolutionnaire ». Et Steiner de s’interroger : « Serait-ce le reflet de Needham dans un miroir ? » Comme toujours, George Steiner se montre aussi érudit que porté à la critique « fictionnaire » de l’érudition, au point qu’on se demande parfois si Joseph Needham n’est pas une invention de son cru, comme une créature de Nabokov ou de Borges ? mais non, et Laurence Picken l’a corroboré, Joseph Needham est bel et bien l’auteur de « la plus grande entreprise jamais menée par un seul homme de synthèse historique et de communication entre les cultures ». Lirons-nous Needham pour autant ? Pour ma part, je m’en tiendrai paresseusement et définitivement à la Recherche en notant pourtant, sous la plume de George Steiner, cette réflexion qu’il rapporte au « processus de déploiement du style » et à « l’élaboration d’u ton distinctif » de Needham lui-même : « Toute œuvre d’art, toute œuvre littéraire digne de ce nom aspire à engendrer le dessein qui lui est propre, cherche à boucler la boucle sur ses origines »…

George Steiner, les Livres que je n’ai pas écrits. Gallimard, 287p.

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