25/06/2008

Calvin en travelingue

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Dans son premier roman, Pierre de scandale, Nicolas Buri fait revivre le réformateur et son époque, de Rabelais au bûcher de Michel Servet, avec une belle maîtrise du montage «cinématographique», doublée d'une écriture en verve.

Au nom de Calvin est attaché, de nos jours, le cliché du rabat-joie par excellence. Même s'il y a du vrai dans cette image qui a lesté le protestantisme romand de son poids, Calvin ne se borne pas aux séquelles moralisantes du calvinisme perpétué par de graves pasteurs. N'oublions pas le grand dessein d'un esprit frondeur qui défia les pouvoirs au nom d'une réforme spirituelle et temporelle radicale, ni le formidable écrivain. Or le double mérite de Nicolas Buri, qui s'est toujours passionné pour les religions (dont il a étudié l'histoire, parallèlement à des études de droit) est d'incarner le personnage (c'est Calvin qui parle) et son époque sans trop simplifier, tout en développant un récit aussi elliptique qu'efficace, clair et vif, captivant de bout en bout, marqué surtout par un ton personnel et une espèce de gouaille (plutôt Grottes que Tranchées genevoises...) et ne se privant pas de mêler réalité historique et fiction.

Exemples: François Rabelais n'a pas vraiment «pété au nez» du jeune Calvin débarquant chez les «sorbonnicoles», mais sa présence récurrente n'est pas gratuite. Calvin n'a pas rencontré Luther «pour de vrai», mais l'épisode colle à la dramaturgie du récit, et le terrifiant inquisiteur Trithème Segarelli, qui livre les parties «sacrées» des hérétiques aux dents de sa chienne Alicia, relève également de l'invention, illustrant du moins la violence de l'époque, comme la peste répandue par intention maligne (historique...) censée faire ici des papistes les inventeurs d'une arme de destruction massive à venir...

Autres licences de romancier: le traumatisme initial de Calvin «naissant» à 6 ans à la mort de sa mère aimée, l'aversion que lui inspire un père cupide dont il reniera le nom (Cauvain) devant son lit de mort, le génie et le courage précoces qu'il manifeste contre les puissants au nom d'un Dieu qu'il s'impatiente de mieux connaître et de servir au lieu de s'en servir, fondent autant de scènes d'une chronique animée, où le tragique et le burlesque se mêlent comme sur une bande dessinée d'époque, en bois gravé à rehauts de couleurs.

«J'ai toujours été passionné par le théâtre», explique Nicolas Buri, qui a lui-même une expérience de scénariste, notamment pour Jacob Berger et Claude Champion. C'est d'ailleurs au pied du mur des Réformateurs, aux Bastions, que l'idée initiale d'un film sur Calvin lui est venue avec le metteur en scène Dominic Noble.

D'une écriture puisant au vivier verbal de l'époque, où les traités des reliques et du scandale de Calvin lui-même, autant que Rabelais et la «parlure» populaire, font florès, Pierre de scandale réserve une part notable aux combats de «l'élu» prophétique contre les libertins genevois (Ami Perrin) et autres athées, tel Jacques Gruet dont le procès précède celui, d'une autre portée, de Michel Servet. Si Castellion, autre grand contradicteur de Calvin, n'est pas au casting, Nicolas Buri renvoie le lecteur aux ouvrages plus doctes que le sien, passionnant divertissement au demeurant.

LireCalvin.JPG Nicolas Buri. Pierre de scandale. Editions d'autre part, 277p.

24/06/2008

Le dandy rebelle

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L’écrivain égyptien francophone Albert Cossery est mort à 94 ans à Paris, où il résidait depuis 1945.
Albert Cossery était l’un des derniers mythes vivants de la littérature française du XXe siècle, ou, plus précisément, de la bohème parisienne de Saint Germain-des-Prés, en l’hôtel Louisiane, rue de Seine, où il résidait depuis 1945 après Henry Miller. Le personnage, aphone depuis quelques années, mais visité comme un monument par les télévisions du monde entier, éclipsait hélas l’écrivain, aussi rare qu'original et percutant. Né le 3 novembre 1913 au Caire, Albert Cossery s'est voulu écrivain dès l'âge de dix ans. Son premier livre «reconnu» porte un beau titre (comme tous les autres d'ailleurs), Les hommes oubliés de Dieu, et rassemble cinq nouvelles aux accents parfois bouleversants, où le jeune auteur (il avait entre dix-huit et vingt-cinq ans quand il les a composées) nous plonge dans la vie à la fois misérable et formidablement vivante des quartiers déshérités du Caire. Or ce qui saisit, immédiatement, est la maturité et la profondeur fraternelle du regard de Cossery, trop souvent taxé de dilettantisme. Il y avait en effet du romancier balzacien et du moraliste, du poète et du philosophe désenchanté (Nietzsche est son copilote) chez Albert Cossery, qui nous nous captive en conteur. Des Hommes oubliés de Dieu (1941) aux Fainéants de la vallée fertile (1948), où il évoque sa famille, ou de La maison de la mort certaine (1944) à Mendiants et orgueilleux (1955), son roman le plus accompli, Cossery prétend qu'il n'a jamais fait que réécrire le même livre. C'est à la fois admissible et incomplet, car chaque nouvel ouvrage atteste à la fois son désir de pousser plus loin. Avec La violence et la dérision (1964), Un complot de saltimbanques (1975) et l'étonnant roman politique intitulé Une ambition dans le désert (1984), précédant Les couleurs de l'infamie (1999), Albert Cossery s'est ainsi renouvelé bien plus que maints autres auteurs. A relever: le très remarquable travail de l'éditrice Joëlle Losfeld, qui voit en Cossery un auteur propre à séduire les jeunes lecteurs sans préjugés idéologiques de demain, et le défend avec autant de constance que de pugnacité. Une très précieuse Conversation avec Albert Cossery, signée Michel Mitrani, a paru à son enseigne, où tous les titres de l'œuvre sont désormais disponibles.

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23/06/2008

Aphorismes verticaux

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Découverte de Cvetko Lainovic
« Son vide apparent est la vie pleine », écrit Vladimir Dimitrijevic à propos des aphorismes et de la quinzaine de très singuliers dessins qu’il a publiés de Cvetko Lainovic, sous un titre on ne peut plus explicite : Honte des mots. Les uns, autant que les autres, aphorismes et dessins, expriment en effet l’inexprimable et, pour le lecteur, suggèrent plus qu’il ne disent l’inouï, l’inconcevable, l’aporie du dicible, la vision les yeux fermés.
« Ainsi, il ne reste que le verbe, l’essentiel, la ligne. La blancheur de ses dessins est tumultueuse, mais seulement dans l’œil de celui qui regarde », écrit encore Dimitrijevic, « c’est ainsi que j’ai subi la première vision de son art. J’ai lu, non, je me suis approprié ces aphorismes verticaux comme des météorites qui chutent. Inattendus ! »
Par exemple : «Les mots viennent du ciel, et les idées d’une insuffisance de rire ». Ou ceci : « Les horreurs ont leurs racines dans les idées claires ». Ou encore : « Je suis convaincu que la ligne que je piétine ressent une douleur ». Ou encore : « Toute pensée a son mort ». Ou encore : « La beauté se sépare de la vérité au moment où tu deviens sûre de l’une des deux ». Ou encore : « Les animaux sont beaux car ils ne perçoivent pas le temps ». Ou encore : « La beauté prend exemple sur la disparition ». Ou encore : »Les mots protègent le ciel contre nous ». Ou encore : « L’art fait que les vides souffrent moins ». Ou encore : « La peinture a été créée selon le principe suivant : l’oubli irradie ». Ou encore : « L’art et la femme représentent l’exception à toute vérité ». Ou encore : « On supporte le mieux l’inexistence ».
Mais la citation sélective mutile, il faudrait tout citer, ou plutôt il faudrait avoir ce petit livre à tout moment sous la main et le remplir de points d’exclamation ou d’interrogation. Traits verbaux ou picturaux fulgurent qu’on a honte de commenter. « Et le même trait fulgurant comme lame passant sur la peau fait naître les hennissements de l’étalon, la solitude du monastère, Moïse, les natures mortes, les balais, les saints », quelque part entre un Matisse en transe et le graffiteur du Mur des questions dernières…

Cvetko Lainovic. Honte des mots. Aphorismes. Traduit du serbe par Dejan M. Babic. L’Age d’Homme, 62p.
Dessin de Cvetko Lainovic :
L’entrée à Jérusalem

06:44 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, art, poésie

21/06/2008

Nivat de père en fille

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Deux livres importants, Vivre en Russe et Bagdad, zone rouge, contribuent à surmonter les murs de l’incompréhension. Avec la même passion de communiquer.
Le père, fils de prof, a découvert la Russie en Auvergne à seize ans. La fille a suivi la «pente russe» de ses parents avant de se tracer une voie personnelle. Tous deux sont d’insatiables curieux. Rien du spécialiste confiné chez le père. Rien de l’agitation de surface chez la fille. Chacun, à sa façon, agit en passeur : Georges Nivat en explorateur de la langue, de la littérature, de la terre, des hommes et de l’âme russes ; Anne, en risque-tout du reportage dans les zones à haut risque, pour qu’on n’oublie pas les victimes de la folie des hommes en Tchétchénie, en Afghanistan ou en Irak. Chacun à son rythme, mais aussi profondément engagés l’un que l’autre, le père et la fille nous entraînent dans une quête de vérité et de sens lestée du même amour des gens et de la vie.
Vivre en Russe relève de la grande traversée où Georges Nivat raconte, plus personnellement que d’ordinaire, l’histoire de sa passion pour la Russie et les Russes, de l’époque de Pasternak (qu’il aima comme « une sorte de père) à celle de Poutine, qu’il juge moins sévèrement que beaucoup d’Occidentaux. Le « roman » commence dans un antre de relieur en chambre, à Clermont-Ferrand, où l’exilé Georges Nikitine, ancien combattant de l’armée blanche, lui fait entendre la musique de cette langue dont il s’émerveillera des ressources particulières dans une page d’anthologie. C’est que la langue est consubstantiellement liée à ce qu’on dit « l’âme russe », cliché sentimental pour beaucoup mais réalité néanmoins, complexe et souvent contradictoire, que le Nivat « philosophe » va éclairer en citant trois « caractères» signalé par son maître Pierre Pascal: « solidarité » d’abord, « indétermination » (à bas de fatalisme, paresse et résignation) dans un sens plus négatif et « tendance vers l’absolu ». Plus en profondeur, Nivat éclairera ensuite la notion-clef de « sobornost », grand concept russe désignant une sorte d’unanimisme spirituel, pour distinguer l’esprit russe de la mentalité occidental. Cependant, loin de toute simplification, c’est pour une Russie «européenne» que plaidera Nivat au fil de ces pages, en proposant du pays actuel un tableau foisonnant et nuancé.
De son premier séjour à Moscou où, dans une bohème artiste vivifiante mais toujours assombrie par le souvenir des camps, il fréquenta la famille de Pasternak avant d’être expulsé en août 1960, à la fin de l’URSS qu’il vécut comme un « bonheur personnel », Georges Nivat a «vécu» la Russie dans tous ses états. Traducteur et biographe de Soljenitsyne (dont il reste distant à certains égards), interlocuteur privilégié d’Alexandre Zinoviev (que son catastrophisme n’a jamais convaincu) et de Vassili Grossman, entre cent autres écrivains et jusqu’aux plus jeunes, Nivat fait éclater les catégories du commentaire littéraire ou esthétique en incluant la culture russe de la base au sommet, du détail « quotidien » aux grands courants sociaux ou spirituels, du cinéma d’Alexandre Sokourov aux accointances des Bienveillantes et de Vie et destin, de Nabokov à Volkoff. Son « être russe » procède alors d’une seconde patrie qui multiplie son « être français » dans une optique universaliste qui reste très centrée. Son inoubliable première traduction, avec Jacques Catteau, du Pétersbourg d’Andrei Biély, parue en 1967 à Lausanne, aux éditions L’Age d’Homme dont il fut l’un des sourciers majeurs, et Vivre en Russe, à la même enseigne, marquent deux dates d’un parcours et d’une œuvre de « lecteur du monde » souvent inaperçus en nos murs. Or l’un des mérites de Georges Nivat et d’avoir aidé à renverser les murs…
Nivat2.jpgLa « fille courage »
A Bagdad, des murs s’érigent aujourd’hui de manière démente, symboles d’une situation qu’Anne Nivat, mère d’un petit garçon que l’écrivain Olivier Rolin qualifie de « femme la plus gonflée que j’aie jamais connue », est allée observer en « zone rouge» durant deux séjours en 2007. Vivant chez l’habitant, voilée, impatiente d’aller partout, la journaliste se raconte en deuxième personne («tout t’intéresse ! »), non du tout pour se mettre en avant mais pour mieux « objectiver » sa situation dédoublée de femme « infiltrée » qui s’expose malgré sa peur et veut informer en dépit de l’indifférence ou du fatalisme. Il en résulte bien plus qu’un reportage : un relevé d’immersion grouillant de détails sur la vie au ralenti des Bagdadis, entre désespoir (ce jeune antiquaire survivant dans la poussière) et détermination (ce frère dominicain dont trente-six collègues ont été massacrés), sous une chape de peur et d’insécurité croissantes. Collection de faits exacts et de témoignages précieux, le dernier livre d’Anne Nivat est à lire absolument lui aussi.
Nivat4.jpgGeorges Nivat. Vivre en Russe. L’Age d’Homme, 480p.
Anne Nivat, Bagdad zone rouge. Fayard, 279p.

Lire aussi le Portrait de Georges Nivat par Gilbert Salem, sur son blog.
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08:25 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, russie, voyage

20/06/2008

Fan Zone et flamme en berne

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Lettres Par-dessus les murs (47)

Ramallah, ce 19 juin 2008, 30 degrés à l’ombre

Cher estimé Collègue,
Merci pour ces précisions quant au hors-jeu de Ruud Van Nistelrooy, effectivement les images nous montrent très clairement qu'un joueur adverse se situait bien au-delà du Hollandais, en dehors du terrain - c'est très clair sur ces photos : vous voyez Panucci ici, entouré d'un cercle bleu, et ici, et ici. Toutefois, la décision de l'arbitre est discutable : comme on peut le voir dans cette séquence-ci, Buffon a percuté son défenseur qui, suite à ce choc, se retrouve tout désorienté. Nous ne sommes donc plus dans une situation de jeu normale, le défenseur étant temporairement invalide, et Van Nistelrooy n'est donc pas couvert au moment de sa reprise victorieuse. Voyez-vous cher collègue, dans cette configuration-là, je ne pense pas qu'il faille respecter la règle à la lettre, mais plutôt revenir à l'esprit de la règle, à l'esprit du jeu.
J'adore les commentaires des analystes, même quand je ne les comprends pas. Sur Al-Jazira les analystes sont toujours en costume-cravate, des costumes un peu mal coupés aux tissus moirés, avec cravate rose à rayures noires, dans le plus pur style représentant-de-commerce-de-Tourcoing, ils sourient beaucoup mais pas trop, parce qu'ils sont sérieux, et ils tous un stylo à la main quand ils parlent, parce qu'ils sont très appliqués, même s'ils ne notent jamais rien. On les envierait presque d'être payés pour faire ce que fait n'importe quel pilier de bar… ça me fait penser aussi à cet article d'Umberto Eco, fatigué par je ne sais quel tournoi qui faisait klaxonner toutes les voitures de Rome, et qui écrit que le foot certes divertit ses compatriotes, mais divertit surtout leur énergie politique. Chaque tifoso se retrouve soudain arbitre, entraîneur, investi d'un rôle social dont il n'assumera aucune conséquence, et Eco de finir en citant toutes ces lois qui ont été votés en douce dans l'ombre des parlements, pendant les championnats de foot ou les jeux olympiques, quand les citoyens regardaient ailleurs. L'argument est ronchon et joliment rabat-joie, mais il sonne assez juste quand un peuple choisit ensuite un président de club en guise de Premier Ministre…
Idem en France, Sarkozy aussi est très proche des gens d'en-bas, j'ai reçu hier un mot de sa main, je recopie : « Monsieur le Président de la République Française et Madame Carla Sarkozy prient (ils prient, j'en suis tout ému) Monsieur et Madame Pascal Janovjack de bien vouloir assister à la réception qu'ils offriront (…) le 24 juin à l'Hôtel King David ». Imagine ! Ma douce dans les bras de Sarkozy, bon, pas de quoi sauter au plafond, mais Carla dans les miens, valsant sous les lustres du King David ! Tout de même, je doute. Pour dire toute la vérité, il n'y a que mon nom qui soit écrit à la main, et je ne suis pas sûr que cela me soit vraiment adressé, il y a fôte d'orthographe. Et je ne connais pas de Madame Janovjak, sinon ma mère, qui ne pourra pas se déplacer je pense. Mais le Président était sans doute distrait, il a d'autres chats à fouetter, et puis il n'est pas impossible que ce soit une simple secrétaire qui ait écrit ces mots. Ce qui me chagrine davantage, c'est qu'un petit papier annexe nous demande de nous présenter à la réception deux heures plus tôt, et de prévoir des sous-vêtements propres pour une fouille au corps. Il doit y avoir un malentendu. Je voulais appeler le Président pour régler cette histoire, mais on m'a informé entre temps que la réception aurait finalement lieu le 23. Or le 23 c'est le début des demi-finales. Impossible d'aller valser au King David dans ces conditions. J'enrage. Pourquoi diable ne vient-il pas à Ramallah ? C'est tout près pourtant, et on aurait pu boire une bière tranquille en regardant le match.
Plantu par contre est venu, mardi, à l'invitation du centre culturel franco-allemand, dans le cadre de son association des caricaturistes pour la paix. A quatre heures de l'après-midi, un peu en catimini, et sans les caricaturistes israéliens qui auraient dû faire partie des réjouissances. Dommage, ça aurait donné l'occasion de voir ce qu'ils font, de l'autre côté, d'autant que la caricature palestinienne aurait besoin de se renouveler, après le Handala de Naji Al-Ali. Chapatte était là aussi, heureusement, je t'envoie un dessin de lui, que j'aime tout particulièrement, et te cause un peu de Gaza la prochaine fois.

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A La Désirade, ce 20 juin, matin soleilleux à 17 degrés.

Très apprécié Confrère,
J’avais trouvé ce cher Umberto quelque peu sentencieux, puis nous en avons reparlé chez le Gentiluomo et la Professorella, dont tu sais les fréquentations éminentes, et comme toujours chez nos amis du «povero paese», selon l’expression de l’avvocato, la controverse a tourné en fantaisie débridée comme dans n’importe quel film de Fellini. Pour tout dire, Umberto Eco est un fan de foot de table. Tu vois qu'il y a encore de l'espoir en dépit du retour du Coach gomineux. Caro paese !
N’empêche qu’hier soir, au lieu d’enfiler mon maillot orange et de rejoindre la Fan Zone voisine, à savoir l’écran privatif de La Désirade, j’ai zappé sur Temps Présent (TSR1) où passait un reportage qui nous a bouleversés, L. et moi. Intitulé Le Tibet clandestin, ce document a été réalisé, au péril de sa vie, en caméra cachée, par un exilé tibétain accompagné d’une équipe de reporters anglais. Ainsi le nommé Tash a-t-il filmé des nomades contraints d’abandonner terres et bêtes pour être parqués dans des camps entourés de murs et surveillés en permanence par les flics chinois. Dans la foulée, il a rencontré clandestinement un moine qui a été astreint au travail forcé, puis une femme stérilisée sous la contrainte, opérée sans anesthésie, humiliée et meurtrie dans sa chair et son âme comme des milliers de femmes tibétaines. Enfin il a longuement interrogé un moine indépendantiste rescapé de la torture. Autant de témoignages insoutenables qui révèlent ce Tibet occupé et opprimé que le gouvernement chinois cherche à occulter à la veille des J.O. de Pékin. L’Ambassade de Chine populaire, invitée à visionner ce film, n’y a vu que de la propagande mensongère, indigne même d’aucun commentaire. Pas plus tard que demain, la flamme olympique traversera la Tibet sous haut contrôle. Povero paese ! 

Programmée en même temps que le match Allemagne Portugal, cette édition de Temps Présent sera rediffusée le lundi 23 juin 2008 à 10h50 et à 15h30 sur TSR2. Voir aussi tsrforum.ch

Cet échange de lettres (96 à ce jour depuis mars 2008) se poursuit régulièrement sur le blog perso de JLK : http://carnetsdejlk.hautetfort.com/livre/

12:30 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (3)

19/06/2008

Simenon citoyen du monde

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Jeune Rastignac belge las des mondanités parisiennes, Simenon se fait, de 1931 à 1935 et entre 1945 et 1946, reporter au long cours à la rencontre de l’«homme nu». Au scalpel de son regard s’ajoute le témoignage de ses photos.

Si Georges Simenon parcourut le monde en tous sens, de la France profonde aux quatre coins de l’Europe, de l’Amérique à la Russie soviétique et de l’Afrique à Tahiti, il ne fut jamais un écrivain voyageur au sens où on l’entend de nos jours. C’est ce qui ressort clairement de la passionnante anthologie de reportages du jeune Simenon que Benoît Denis, directeur du Centre d’études Georges Simenon de Liège, a montée comme un grand film à thème, présentée et commentée avec autant de pertinence chaleureuse que d’objectivité lucide, dans la collection Voyager avec… dont chaque volume supplémentaire (lire ci-contre) fait éclater les nouveaux clichés du voyage plus ou moins moutonnier.
Georges Simenon est un immense voyageur immobile, pourrait-on dire, à la fois curieux et lucide, impatient de voir les choses et les gens, aux antipodes du baroudeur romantique, convaincu que l’aventure n’a plus cours à l’ère des voyages organisés.
«J’ai horreur de l’observation», remarque-t-il même, non sans provocation, alors que rien ne lui échappe; mais plus que d’observation, c’est plutôt d’osmose qu’il faut parler à son propos: poreux comme personne, il sent les choses et les gens plus qu’il ne les détaille ou les «pense». Ce qui intéresse Simenon n’est pas la «merveille» du monde d’un poète à la Cendrars, ou le récit «épique» à la Kessel, ni non plus le reportage-témoignage documenté d’un Albert Londres. Dès son premier périple de six mois sur les canaux de France profonde, en 1928, qui fournira une mine d’observations au romancier futur, ce sont les gens ordinaires qu’il approchera au jour le jour.
Dès 1930, l’écrivain (indépendant mais déjà en vue) va financer des voyages de plus en plus importants en écoulant ses reportages entre quotidiens et magazines. Ses Escales nordiques (1931) paraîtront ainsi dans Le petit journal, que suivront, à un rythme effréné, L’heure du nègre (1932) et Europe 33, dans Voilà, Peuples qui ont faim (pays de l’Est et Russie soviétique), en 23 livraisons dans Le jour, ou encore Mare nostrum ou la Méditerranée en goélette (1934), dans Marianne, et L’Amérique en auto (1946), dans France-Soir. Ceci entre beaucoup d’autres séries de reportages, dont Benoît Denis caractérise utilement la «manière», le style (faussement naïf) et les obsessions récurrentes, de l’agonie d’un certain monde (d’une certaine France) à la recherche d’un humanisme universel, sans oublier son goût pour les bas-fonds, la vérité de la rue, le commerce de la femme…
L’horreur du monde
Le Simenon voyageur est essentiellement romancier. La posture du reporter, privilégiant le détail et l’anecdote, exclut la pose de celui qui en sait plus. Sa découverte de l’Amérique des années pauvres ou de la calamiteuse vie quotidienne dans les pays de l’empire communiste n’est pas d’un idéologue mais d’un homme curieux de vérité, à qui «on ne la fait pas».
Sans poser au vertueux, souvent sarcastique, il montre le colonialisme en Afrique autant que la calamiteuse arriération du «nègre», la morgue capitaliste en Amérique, la terreur latente et la famine en URSS.
Ne lui importent que les constats et les faits portant sur l’état de tel pays ou le sort de tel individu. La différence l’intéresse moins que la ressemblance et plus il va, plus il voit partout le même homme, qu’il appellera l’«homme nu». Celui-ci sera le personnage omniprésent de ses romans non-Maigret, qu’il commence d’ailleurs à publier au début des années 1930 en passant chez Gallimard.
Nourris de ses pérégrinations, ces «romans de l’homme» seront irradiés par une profonde empathie humaine, alors que ses reportages sont d’un témoin plus «objectif», critique voire polémique. Benoît Denis est le guide avisé de ce voyage «à travers Simenon», à vivre par tous les temps d’un été à crachin…
Georges Simenon, Les obsessions du voyageur. Textes choisis et commentés par Benoît Denis. La Quinzaine/Louis Vuitton, coll. Voyager avec…, 313?p.

18/06/2008

Le bateau-livre torpillé

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Défense de Frédéric Ferney et des passeurs de littérature

Ainsi que nous l’apprend notre compère blogueur Eric Poindron, à l’enseigne du Cabinet de curiosités (http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites/), la meilleure émission littéraire de la télévision française disparaîtra des grilles de la prochaine rentrée. La nouvelle est à la fois triste et révoltante, comme il est triste et révoltant, depuis des années, de voir le sort de plus en plus minable réservé à la littérature sur la chaîne publique de la Télévision romande. Comme il est triste et révoltant de constater, depuis le début de cet admirable nouveau siècle, la disparition de plus de 40 libraires indépendantes en Suisse romande.
La décision frappant Le Bateau-livre est-elle irrévocable ? Ce serait une abdication de plus au nom de saint Audimat, et une perte considérable pour les lecteurs. De fait, cette belle et sympathique émission, dont l’animateur avait su instaurer un climat de confiance et d’attention aux livres et aux écrivains, avec des vraies discussions qui n’étaient pas pour autant des prises de tête, évitant le jargon et la cuistrerie, n’était pas suive qu’en France, mais dans toute la francophonie, jusqu’aux derniers vallons de Suisse profonde où l’on dit que l’on lit. (l’on l’a lu donc ce doit être avéré...).
Ne laissons pas faire : défendre la Bateau-livre, c’est défendre tous les passeurs de littérature. C’est défendre la littérature elle-même. Taxer Frédéric Ferney d’élitisme relève d’une vieille stupidité démagogique que les zélateurs paresseux de saint Audimat nous ressortent, alors même qu’ils s’agenouillent en troupeau docile devant l’élitisme absolu du Sport et de la Phynance.

En attendant, voici la lettre adressée par Frédéric Ferney à Nicolas Sarkozy, grand lecteur comme on sait…
Paris, le 4 juin 2008
Monsieur le Président et cher Nicolas Sarkozy,
La direction de France-Télévisions vient de m’annoncer que « Le Bateau-Livre », l’émission littéraire que j’anime sur France 5 depuis février 1996, est supprimée de la grille de rentrée. Aucune explication ne m’a encore été donnée.
Si j’ose vous écrire, c’est que l’enjeu de cette décision dépasse mon cas personnel. C’est aussi par fidélité à la mémoire d’un ami commun : Jean-Michel Gaillard, qui a été pour moi jusqu’à sa mort un proche conseiller et qui a été aussi le vôtre.
Jean-Michel, qui a entre autres dirigé Antenne 2, était un homme courageux et lucide. Il pensait que le service public faisait fausse route en imitant les modèles de la télévision commerciale et en voulant rivaliser avec eux. Il aimait à citer cette prédiction : « Ils vendront jusqu’à la corde qui servira à les pendre » et s’amusait qu’elle soit si actuelle, étant de Karl Marx. Nous avions en tous cas la même conviction : si l’audience est un résultat, ce n’est pas un objectif. Pas le seul en tous cas, pas à n’importe quel prix. Pas plus que le succès d’un écrivain ne se limite au nombre de livres vendus, ni celui d’un chef d’état aux sondages qui lui sont favorables.
La culture qui, en France, forme un lien plus solide que la race ou la religion, est en crise. Le service public doit répondre à cette crise qui menace la démocratie. C’est pourquoi, moi qui n’ai pas voté pour vous, j’ai aimé votre discours radical sur la nécessaire redéfinition des missions du service public, lors de l’installation de la « Commission Copé ».
Avec Jean-Michel Gaillard, nous pensions qu’une émission littéraire ne doit pas être un numéro de cirque : il faut à la fois respecter les auteurs et plaire au public ; il faut informer et instruire, transmettre des plaisirs et des valeurs, sans exclure personne, notamment les plus jeunes. Je le pense toujours. Si la télévision s’adresse à tout le monde, pourquoi faudrait-il renoncer à cette exigence et abandonner les téléspectateurs les plus ardents parce qu’ils sont minoritaires? Mon ambition : faire découvrir de nouveaux auteurs en leur donnant la parole. Notre combat, car c’en est un : ne pas céder à la facilité du divertissement pur et du people. (Un écrivain ne se réduit pas à son personnage). Eviter la parodie et le style guignol qui prolifèrent. Donner l’envie de lire, car rien n’est plus utile à l’accomplissement de l’individu et du citoyen.
Certains m’accusent d’être trop élitaire. J’assume : « Elitaire pour tous ». Une valeur, ce n’est pas ce qui est ; c’est ce qui doit être. Cela signifie qu’on est prêt à se battre pour la défendre sans être sûr de gagner : seul le combat existe. La télévision publique est-elle encore le lieu de ce combat ? Y a-t-il encore une place pour la littérature à l’antenne ? Ou bien sommes-nous condamnés à ces émissions dites « culturelles » où le livre n’est qu’un prétexte et un alibi ? C’est la question qui est posée aujourd’hui et que je vous pose, Monsieur le Président.
Beaucoup de gens pensent que ce combat est désespéré. Peut-être. Ce n’est pas une raison pour ne pas le mener avec courage jusqu’au bout, à rebours de la mode du temps et sans céder à la dictature de l’audimat. Est-ce encore possible sur France-Télévisions ?
En espérant que j’aurai réussi à vous alerter sur une question qui encore une fois excède largement celle de mon avenir personnel, et en sachant que nous sommes à la veille de grands bouleversements, je vous prie de recevoir, Monsieur le Président, l’assurance de mon profond respect.
Frédéric Ferney
P.S. « Le Bateau-Livre » réunit environ 180 000 fidèles qui sont devant leur poste le dimanche matin à 8h45 ( ! ) sur France 5, sans compter les audiences du câble, de l’ADSL et de la TNT ( le jeudi soir) ni celles des rediffusions sur TV5. C’est aussi l’une des émissions les moins chères du PAF.

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27/05/2008

Le livre de la palme

1887746258.jpgA propos d’Entre les murs, le livre...
Des dialogues carabinés constituent la matière en fusion d’Entre les murs, où François Bégaudeau ressaisit les relations exacerbées qu’entretiennent un prof de français de classes d’un quartier populaire de Paris (dans le XIXe), ses élèves et les autres profs de la salle des maîtres, en pêle-mêle de mots et de gestes, de signaux expressifs de toute sorte (jusqu’aux inscriptions-logos-acronymes des t-shirts), tout cela puissamment signifiant et significatif aussi bien.
Dans un débat public, François Bégaudeau parlait de la notion, fondamentale selon lui, de respect, et mutuel, qu’il s’efforce de concrétiser dans sa propre pratique de prof au prix d’une bagarre de chaque instant, de chaque mot, de chaque regard et de chaque geste, douce et dure bagarre dont l’écrivain transcrit les moindres signes dans Entre les murs, avec l’enjeu, et mutuel là encore, d’une vraie reconnaissance.
Tel est, de fait, le mot-clé de tout ça, et qui éclaire évidemment l’actuel conflit mahousse secouant salubrement la France : la reconnaissance de ce que je suis et de ce que tu es, de ce que je m’efforce tant bien que mal de faire et que j’aimerais que tu reconnaisses, de ce que tu m’apportes et que tu attends que je reconnaisse, ainsi de suite.
C’est un livre violent et hyper-attentif, mais tendre aussi, plein d’amitié rude et d’aveux pas faciles, de netteté et d’honnêteté, de souci de tout saisir de bonne foi jusque dans les élans de mauvaise foi de part et d’autre, de lassitude-envie-de-tout-envoyer-foutre et de bon vouloir qu’ Entre les murs, qui relève en outre du tour de force littéraire, captant à la fois la novlangue des temps qui courent et ses bordures gestuelles ou comportementales - tout le dit et le non-dit que les oreilles des murs et leurs yeux enregistrent sismographiquement entre deux sonneries…
François Bégaudeau. Entre les murs. Verticales, 2006. Ce livre a obtenu le premier Prix France Culture-Télérama, et constitue la base du film de Laurent Cantet qui vient d'obtenir la Palme d'or du Festival de Cannes.

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29/04/2008

La guerre dehors et dedans

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Lettres par-dessus les murs (26)

Ramallah le 28 avril, soir.


Cher JLK,

Nous sommes partis à Gaza ce matin… une première pour moi, j'imagine les rues silencieuses, faute d'essence, les palmiers, le bord de la mer, mais une adolescente est morte hier sous les balles d'une incursion, j'ai mal dormi, je me réveille à l'aube et de sale humeur et ma douce, qui a déjà fait le voyage, me dit qu'elle privilégie les chaussures fermées plutôt que les sandales, tiens donc, il ne fait pas chaud et moite, en bord de mer ? si, mais au cas où, comment dire, pour une raison ou pour une autre, il fallait se mettre à courir, tu vois… On va cueillir Anja, notre amie journaliste, on se paume plusieurs fois dans les vertes vallées d'Israël, on ronchonne et on peste, on passe par Sderot sans le vouloir, et puis apparaît enfin le petit dirigeable blanc, immobile au-dessus du passage d'Erez, une espèce de ballon censé abriter des caméras de surveillance, tout à fait charmant. Le terminal d'Erez ressemble à un petit aéroport, vu de l'extérieur, avec son parking et ses grandes baies vitrées, c'est là-dedans qu'ont lieu les fouilles les plus poussées de la région, et sans doute du monde, trente-six détecteurs de métaux, de poudre, d'explosifs, des questions et des déshabillages. Et c'est aussi le seul point de passage pour Gaza, mais manque de pot, il est fermé.
Les portables crépitent, ma douce connaît tout le monde et Anja aussi, et Rana encore plus, que nous rencontrons sur le parking presque désert. Quatre mômes tués ce matin, et leur mère864999355.jpg, à Beit Hanun, juste derrière Erez, juste derrière ce beau petit aéroport. Mais l'« opération » de Tsahal est sur le point de s'achever, nous dit un diplomate de l'Union Européenne qui attend là aussi. Je déteste ce jargon militaire, que même les Palestiniens utilisent : ce n'est pas une « opération », c'est une attaque, une incursion. On attend, nos fesses sur le bitume, Anja me cite d'autres euphémismes militaires qu'elle a entendu ici, lors de ses entretiens avec l'armée, par exemple « les soldats de la deuxième ligne se mettent en place quand la ligne de front est worn out », usée, et j'imagine ce que signifie l'usure de la ligne de front quand retentit un bruit métallique et étouffé, et Anja me dit que c'est l'obus qu'on tire depuis un char, elle a passé des mois à Gaza pendant les pires moments, on entend d'abord ce bruit-là, m'explique-t-elle, et puis on compte jusqu'à sept, parfois huit, et si on entend la chute de l'obus, c'est qu'on est encore en vie. Je suis de fort bonne humeur à présent, d'excellente humeur, il souffle un petit vent frais, on recause avec le diplomate, apparemment non, l' « opération » n'est pas encore finie, tiens donc, tant pis, il attendra l'ouverture du passage et puis il passera la nuit à Gaza, c'est embêtant parce que son avion pour Bruxelles part demain soir, mais tant pis, il a un boulot à faire, n'est-ce pas, et puis une sirène retentit, et ma douce nous explique qu'il s'agit d'une alerte : une roquette Qassam a été lancée, qui viendra s'écraser quelque part, et peut-être sur nos têtes si on ne se met pas à l'abri tout de suite, aah bon, on se jette sous un toit en tôle ondulée, superbe protection et BANG tombe le Qassam, derrière le terminal ou sur son toit, on ne sait pas. Quand on ressort au soleil, le diplomate n'est plus là, et sa belle voiture non plus, et moi je me dis que j'ai un roman à mettre en page, d'autres choses à faire, qui réclament également mon attention, la vaisselle à la maison, les plantes à arroser, mais Anja et Rana et ma douce veulent attendre encore, que ce maudit passage ouvre, alors on attend encore, je me dis que je comprends Freud, quand il ne comprend pas les femmes. Dans nos sacs fond doucement le chocolat que nous avons apporté pour les gamins, il y a des clopes aussi, qui coûtent une fortune de l'autre côté, et puis de l'alcool, qui doit s'être déjà évaporé maintenant. C'est alors, ou un peu plus tard, que sort le convoi. Et l'image coupe net notre conversation, comme si le convoi nous avait roulé sur les pieds. Une jeep militaire qui précède un camion militaire, genre bétaillère. A l'arrière ballotte une trentaine d'hommes, les yeux bandés. La pêche du jour. On les conduit sans doute à la prison d'Ashkelon... Anja a le temps et le courage de prendre une photo, regardez bien, à l'arrière-plan, on voit la 4ème Convention de Genève qui part en fumée.
Je ne verrai pas Gaza aujourd'hui, et je ne suis pas sûr de le regretter, vu ce que j'ai vu en restant au bord… j'ai fait la vaisselle et arrosé les plantes, à l'heure où je vous écris Erez est toujours fermé, et l'« opération » se poursuit sans doute. Sur le chemin du retour, Rana nous parle de son stage à Genève, elle a adoré Genève, c'est vraiment paisible, et elle dit ça sans aucune arrière-pensée. Moi j'ai hâte de venir vous voir, et je serai ravi de jouer du marteau et de la perceuse à la Désirade, mélanger du béton, je sais faire, je vous refais toute la toiture aussi...1777908924.jpg


A La Désirade, ce 28 avril, nuit.

Cher Pascal,
Votre amie rêve de Genève, où je n’irai pas ces jours vu mon état de béquillard, et d’ailleurs cette Suisse paisible qui lui a tant plu, pour des raisons sûrement légitimes, me déprime autant que la Suisse idéalisée dont les clichés sont toujours répandus. On l’a vue l’autre jour dans un reportage télévisé de la 3 consacré aux splendeurs lémaniques, de palaces en vues imprenables : j’étais tellement écoeuré par cet étalage de luxe et de beauté factice que je me suis replongé dans un film bien noir en songeant à tous ceux qui, dans ce pays, en bavent autant qu’ailleurs.
Je ne vais pas comparer, cela va sans dire, notre situation privilégiée, matériellement au moins, avec celle que vous évoquez à l’approche de Gaza, mais ce que vous en dites est tellement plus vivant que ce reportage léché de l’autre soir, donnant à conclure que la paix qui y règne n'est que celle des cimetières…
Les détails de votre virée m’ont rappelé cette séquence radiophonique atroce, au début de la seconde intifada, que j’avais immédiatement transcrite par écrit, tant j’étais bouleversé. Le correspondant observait en direct un père et son petit garçon fuyant devant les soldats israéliens, et l’on entendit un premier coup de feu, qui toucha le père, et le fils se jeta sur lui, dans un mouvement décrit par le reporter, et l’on entendit une autre détonation sèche, puis plus rien.
Plus rien : quatre mômes aujourd’hui ? On ne doit pas en faire un drame. En tout cas, je présume que leurs parents, sans parler de la pauvre mère (!) n’auront pas eu droit à une Cellule de Soutien Psychologique telle qu’on en met sur pied, chez nous, à la moindre péripétie. L’autre jour ainsi, un jeune déséquilibré lausannois s’est pointé en classe avec un flingue et des munitions en quantité suffisante pour liquider toute sa classe. Il n’en voulait à vrai dire qu’à lui-même, mais le malheureux a merdé sur toute la ligne. Quant à ses camarades, ils ont été pris en charge par la fameuse Cellule de Soutien Psychologique et tout est rentré dans l’ordre : le lendemain, on lisait des témoignages responsables de ces jeunes gens, qui estimaient globalement inapproprié qu’on réintégrât leur condisciple…
Nous n’avons point de guerre à nos portes, mais c’est dans les têtes que ça disjoncte, et tout à coup c’est l’explosion, comme au Japon ou en d'autres pays surdéveloppés aux meilleurs taux de suicide. C’est ainsi cet autre jeune homme, homophobe autant qu’homo, qui entre dans un cinéma porno du bas de la ville et sort un fusil d’assaut de sous son pardessus pour massacrer quelques pauvre bougres; ou c’est cet ancien sportif de haut niveau qui fauche une dizaine de passants à bord de sa voiture, sur le Grand Pont, fracassant ensuite la barrière de celui-ci et s’écrasant vingt mètre plus bas, pour sortir indemne (et furieux) de la carcasse du véhicule avant d'invoquer la folie de la société. Faits divers comme il y en a partout ? Pas tout à fait, en ce sens que ces explosions disent quelque chose sur ce monde si parfaitement « sous contrôle », qu’on n’a de cesse d’évacuer avec le psy de service.
Bref, la vie continue, je pense ce soir aux hommes de la bétaillière mondiale, quels qu'ils soient, tout en me réjouissant de vous accueillir « loin des méchants », comme un plouc de la région a osé baptiser son chalet de nain de jardin - vous êtes donc priés de ne pas trop braver le Qassam. Bonne vie à tous deux et à vos proches, Inch Allah…

Cet échange de lettre, amorcé en mars 2008, et comptant aujourd’hui 54 lettres, se poursuit tous les jours (ou presque) entre Pascal Janovjak, jeune écrivain slovaco-franco-suisse établi à Ramallah, et JLK, sur le blog personnel de celui-ci :http://carnetsdejlk.hautetfort.com

18/04/2008

René Frégni « efface » son juge

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RECIT-VERITE Avec Tu tomberas avec la nuit, l’écrivain bafoué retrouve son honneur
L’affaire avait fait grand bruit. Livrée en pâture aux médias après une garde à vue plus que musclée, la nouvelle selon laquelle René Frégni, écrivain à Manosque connu pour ses livres et ses ateliers d’écriture dans les prisons, se trouvait compromis dans une affaire de blanchiment d’argent sale en complicité avec un caïd du grand banditisme marseillais, se répandit à la stupeur de son entourage proche et lointain. Des mois et des années durant, d’interrogatoires en perquisitions et d’humiliations en menaces, l’écrivain fut ensuite le souffre-douleurs d’un juge nommé Second, aussi insignifiant d’aspect que retors de comportement, jubilant à l’idée d’avoir débusqué un gros bonnet du crime organisé en la personne d’un auteur connu.
Au début de son récit, René Frégni évoque le moment de soulagement correspondant à sa décision d’aller tuer son juge, et son livre s’achève sur la satisfaction de l’avoir effacé symboliquement avec sa plume, « face à la lumière, au vent et à la mer ». Entre deux se déploie « un vrai roman », comme on dit, qui va bien au-delà du fait divers ou du règlement de comptes.
L’histoire commence après la publication du premier roman de Frégni, appelé à animer un atelier d’écriture dans une prison d’Avignon, alors qu’il ne croit pas du tout lui-même à la création collective. Du moins s’aperçoit-il vite que l’écriture peut-être une planche de salut pour les taulards. « Combien de détenus m’ont dit : - J’avais oublié toutes les odeurs, un jour j’ai écrit par hasard le mot figuier, le mot septembre et brusquement tout est remonté : l’herbe mouillée des matins d’automne, la brume qui accompagne une rivière, le bruit de l’eau, celui des chiens de chasse, la saveur extraordinaire d’une figue encore couverte de rosée… »
C’est en prison que René Frégni a rencontré un certain Max, caïd qui lui vouera une immense reconnaissance pour ce qu’il lui a fait découvrir. Mais avant de revenir à Max, il faut parler de la redoutable Karine qui, un jour, sachant qu’il va régulièrement de Manosque à la prison de Luynes où son petit ami purge une peine, le persuade de l’emmener à l’oeil. Or ladite Karine est une vraie terreur, issue d’une famille de sinistres frappes qui, après le refus de René Frégni de continuer de voiturer Karine l’arnaqueuse, se mettent à le persécuter, lui et sa petite fille. C’est alors qu’intervient Max, appelé à la rescousse et imposant en deux temps trois mouvements sa protection de caïd avant de proposer à à l’écrivain de monter ensemble un restau sympa…
René Frégni a-t-il péché par candeur en acceptant de co-gérer ce restaurant avec le fameux Max ? Sans doute, mais c’est la seule faute qu’il aura finalement commise, comme en ont vite convenu les policiers : dossier vide.
Pas pour le juge Second en revanche, qui se démènera comme un véritable potentat en multipliant les abus de pouvoir, jusqu’à l’Erreur qui permettra à l'avocat de l’écrivain de lui clouer enfin le bec. Du moins le récit de Frégni en dit-il long sur cette question bien française des juges, cerise polémique sur un savoureux de poésie et d’humanité.

René Frégni. Tu tomberas avec la nuit. Denoël, 130p.

15/04/2008

Brando le mouton noir

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Avec Le bel obèse, son 19e livre, Claude Delarue  signe un livre formidable, à la fois captivant, cinglant, amusant, émouvant, profond sans jamais peser.

Qui fut vraiment Marlon Brando ? L’un des plus grands acteurs du XXe siècle ? Certes, mais encore ? Un mufle odieux à ses heures ? Sans doute. Un mégalo dépressif chronique ? Sûrement. Un interprète génial crachant sur le cinéma ? Un tombeur de femmes crachant sur le sexe ? Un boulimique à jamais inassouvi ? Un rustre capable de respect humain ? Un révolté sincère mais incompris ? Un extravagant ascète à sa façon ? Tout cela et bien plus, autant dire la complexité tordue faite homme, immense comédien et mec perdu : monstre fragile.

Or son autobiographie en dit-elle beaucoup plus que la douzaine de bios qui lui ont été consacrées jusque-là ? Et que peut nous en apprendre un roman ? La réponse  est dans Le bel obèse, le plus extraverti (en apparence) et le plus puissant des romans de l’écrivain genevois de Paris, qui « sculpte » un grand fauve humain, aussi attachant qu’indomptable, dans la masse mouvante d’une destinée «inventée» mais toujours plausible, entre deux femmes et un ami constituant eux aussi de magnifiques figures romanesques.

Qu’est allé chercher Brandès sur l’île suédoise de Fårö cher à Bergman, où il se planque seul dans une propriété en bord de mer ? Est-ce en hommage au cinéaste qu’il adule en regrettant de n’avoir jamais joué pour lui ? A d’autres ! pense Laure Danielli, quadragénaire italo-franco-américaine qui vient de s’installer dans une grande maison toute proche de celle du «monstre», avec lequel elle a un compte à régler depuis plus de vingt ans. Humiliée sur un lieu de tournage par «l’Empereur», la jeune actrice qu’elle voulait devenir a sombré dans l’autodestruction avant de rebondir dans la fabrication de romans dont le succès international l’étonne la première, car elle se trouve plutôt médiocre romancière. Sa propre présence à Fårö, où elle a racheté la demeure du mari architecte d’une amie de jeunesse, est liée à ce passé, et comme une connivence teigneuse s’établit dès sa première visite à Brandès, qu’elle aide à se couper les ongles des doigts de pieds (pas facile pour un gros tas de 130 kilos) avant de lui offrir de l’aider à rédiger son autobiographie. Dans la foulée débarque une espèce de vieil hippie, porteur d’une drôle de sacoche tissée au mystérieux contenu : David pour son vieil ami Brandès, l’inoubliable Alkan pour ses anciens étudiants du Collège de France où il enseignait l’ethnologie, censé rejoindre l’acteur avec l’une des rares femmes qui aient à peu près « dompté » le fulminant étalon. Mais Emerinda Ullman n’est pas là, ou pas tout à fait. Car son fantôme, et pas seulement, apparaît parfois à Brandès, lequel a loué cette maison (où elle a passé son enfance) pour se racheter d’on ne sait encore quoi. On le verra : mais gardons-nous d’en «raconter» plus…

S’il a les ingrédients d’un thriller, avec des « scènes à faire » carabinées, Le bel obèse impressionne pour d’autres raisons que l’« efficacité » : c’est que tout y sonne humainement vrai, jusqu’au grotesque spectaculaire qui va si bien à Brandès-Brando (son « vrai nom », issu de l’alsacien Brandeau…) et au tragi-comique grinçant dans lequel baignent quatre personnages hors norme en quête d’eux-mêmes et en proie aux mêmes démons : la solitude, le manque d’amour, le vieillissement, le besoin compulsif de créer, la maladie et la mort qui font les folles sur le carrousel du Happy End.

Il n’y a actuellement, parmi les romanciers suisses, que Martin Suter (notamment dans le splendide Small World) pour combiner, avec autant de maestria, un scénario si captivant et un « sous-texte » si riche, des personnages si fouillés et une masse d’observations si pénétrantes sur l’époque, la « vraie vie » et ses illusions, la comédie humaine et les à-pics qui la cernent, l’émotion pure enfin d’un dénouement à chialer. Solidement ancré sur ce rivage nordique où Rabelais broute des fraises sauvages avec des moutons menacés de tremblante, riche d’évocations lyriques, tour à tour grinçant et poignant, scabreux parfois mais avec une sorte d’élégance, le sourire du désespoir aux lèvres, Le bel obèse, sans peser, a le poids des grands livres…    

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Claude Delarue. Le bel obèse. Fayard, 357p.

 

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06/04/2008

De Ramallah à Tokyo

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Lettres par-dessus les murs (15)

Ramallah, le 5 avril, après-midi.

Cher JLK,
Nous rentrons d'une belle balade dans le Wadi Qelt, aux portes de Jericho, trois heures à gravir des collines, à suivre la vallée asséchée qui mène au monastère St Georges. Pas de dragon sur le chemin, quelques bédouins accueillants, des libellules au ras des pierres, des mouches amoureuses de nos paupières, d'étranges oursons-castors qui détalent au bruit de nos pas, et des aigles, qui traversent la bande de ciel qui surplombe le défilé. Nous en revenons affamés, heureux et complètement cuits… mais je tiens à vous remercier sans plus tarder pour les plans de l'oniroscope et du mnémoscaphe, que vous me promettez. J'espère pouvoir également jeter un oeil sur ceux de la Grosschen, dont vous parlez dans une de vos dernières nouvelles. Elle m'a l'air tout particulièrement efficace. En échange je vous montrerai les plans de l'armure passe-muraille, de la taupe mécanique à deux places et du pont individuel portatif et autopropulsé. Ce ne sont hélas que des prototypes, qui présentent encore quelques défauts mineurs, j'ai besoin de votre expertise pour comprendre où ça coince. Nous déroulerons tout cela sur la grande table, nous étudierons les mouvements des forces, les mains à plat sur le papier, un cigare au bec, en très sérieux chefs d'état-major préparant de nouvelles offensives.
J'ai un faible pour les plans, les cartes et les schémas, qu'ils soient d'architecture, anatomiques, mécaniques ou géographiques. J'ignore pourquoi ces froides représentations de la réalité me fascinent. Peut-être à cause de leur vaine méticulosité, de ce dessin rigoureux qui cherche à décrire les choses au plus près, et qui pourtant ne pourrait être plus éloigné de la matière.
Dans la plupart des pays arabes que j'ai visités, les gens auxquels j'ai demandé mon chemin n'ont jeté qu'un oeil distrait sur la carte que je leur montrais. On n'est pas en très bons termes avec la projection spatiale ici, on utilise plutôt le souvenir en guise de repère. Vous tournerez à droite après le rond-point, à gauche après le supermarché, c'est là, derrière l'hôpital, vous voyez l'hôpital ? Mais où tout cela se trouve, sur une carte, on ne sait pas trop. Quoi de plus artificiel, de plus étrange, vraiment, que de réduire le réel à deux dimensions ? Nous ne sommes pas des oiseaux, comment avons-nous eu l'idée de représenter le monde vu d'en haut, bien avant les satellites ? Sans doute est-ce pour cela que j'aime les plans et les cartes : ce sont des projections mentales, qui nous obligent à changer d'angle, de point de vue, à perdre un peu l'équilibre, décoller du réel pour se l'approprier autrement. Planer au-dessus d'une ville, plonger à l'intérieur d'une machine. Les cartes sont des supports à rêves, elles laissent le champ libre au spectateur, invité à ajouter la vie, le mouvement et la matière entre les lignes et les pointillés. Ouvrir "L'indispensable Paris par Arrondissement" au papier jauni, arpenter des quartiers inconnus, ou "The new Oxford Atlas", qui n'est plus très new du tout, qui m'emmène en URSS ou au Pakistan Oriental. Un simple tracé fait rêver à de sombres impasses, à de larges avenues klaxonnantes, quelques lignes de dénivelé et voilà les arbres qui penchent, sur la colline fouettée par le vent, et la marée ronge les côtes de cette petite île, là, au large de la péninsule antarctique. Qu'importe l'échelle ou le sujet, les schémas et les plans sont toujours une représentation de l'imagination elle-même.
Je vous joins donc une carte, géographique ou anatomique, vous choisirez – j'en ai effacé la légende et tout ce qui pourrait faire obstruction à votre fantaisie. Vous me raconterez votre interprétation demain, autour du barbecue... Ce matin j'ai balayé les sarments secs, sous la vigne, et Thomas me dit qu'il n'y a rien de meilleur que les barbecues aux sarments, vous êtes donc cordialement invité, avec toute votre tribu. Gareth malheureusement ne sera pas des nôtres, il a reçu il y a trois jours son avis d'expulsion définitif. C'est dommage, vous vous seriez bien entendus, j'en suis sûr, lui non plus n'était pas un enragé.


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A La Désirade, le 5 avril, soir.

Cher Pascal,
Je me demandais où vous aviez disparu. Comme je venais de vous inviter à La Désirade et que je sais votre très extrême curiosité, je me suis inquiété à l’idée que, peut-être impatient de découvrir mes plans de l’oniroscope et du mnémoscaphe, vous auriez fait quelque folie. Or il se trouve que rallier la Suisse depuis la Palestine est bien moins compliqué que d’arriver à La Désirade pour qui n’a pas reçu le Plan. Certains ont cru qu’ils pourraient nous rendre visite sans le Plan. Leurs os blanchissent dans les ravis proche et les pierriers de l’autre versant des monts. Que cela serve de leçon aux autres.
Mais vous voici justement faire l’éloge du Plan, qui m’a rappelé la première fois où je me suis perdu dans Tôkyo.
J’y accompagnais alors l’Orchestre de la Suisse Romande, au titre de tourne-pages attiré de Martha Argerich, étoile de la tournée avec le violoniste Giddon Kremer. Tourner les pages d’une partition suppose qu’on sache déchiffrer celle-ci, chose déjà délicate. Mais déchiffrer un plan de Tôkyo est encore une autre affaire, surtout quand on n’en a point sous la main, comme c’était mon cas en cette première aube, lorsque je sortis de l’immense palace imitation Renaissance italienne que figure le Takanawa Prince Hotel. C’était à peine sept heures du matin, et la première station d’autorail se trouvait à moins de cent mètres. Mon intention était de me rendre au cœur de la ville, conformément à mon penchant d’aller subito au cœur des choses. Mais le cœur de Tôkyo était-il à gauche ou à droite ? Telle était la question. Et nulle pancarte lisible pour me renseigner : pas une inscription en un autre alphabet que nippon, et nul plan non plus que je pusse lire. Je m’informai donc auprès d’un jeune homme me semblant un étudiant, qui se détourna sans me répondre mais en ce cessant de me sourire. J’ignorais alors que tous les Japonais ne sont pas impatients de vous aider. Ensuite, quand je fus monté au hasard dans le premier train se pointant, bondé de Japonais semblant tous décidés à m’ignorer (tous dormaient debout, ou plus précisément suspendus aux poignées prévues à cet effet), j’eus bientôt des doutes, puis la certitude que ce train allait tout ailleurs qu’au cœur de Tôkyo – je comptais débarquer à Kanda où se concentre la plus grande quantité de librairies au monde -, sans s’arrêter pour autant alors qu’après vingt ou trente kilomètres de course butée le ville se clairsemait avant d’en devenir un autre, dont j’apprendrais plus tard qu’il s’agissait de Yokohama. Je me jurai alors, avant de rebrousser chemin, en tâchant de résister à l’irrépressible flot d’employés se rendant à leur bureau, que jamais plus je ne me déplacerais dans Tôkyo sans un plan.
272633987.jpgQuelques jours plus tard, décidé de rencontrer le grand écrivain Kenzaburo Oé, dont j’avais l’adresse en poche, je découvris cependant que se diriger dans Tôkyo avec un plan est aussi délicat que de le faire en s’aidant d’une partition musicale, mettons : le concert pour la main gauche de Ravel. Se déplacer à Tôkyo ne peut se faire qu’en taxi, mais ce qu’on ne sait pas est que chaque taximan ne connaît qu’une section du plan et pas celle d’à côté, de sorte qu’il faut sauter d’un taxi à l’autre, de la limite d’une section à la frange de l’autre et d’un taximan mal luné à un taximan teigneux avant de s’apercevoir qu’on tient le plan à l’envers et que le dernier taximan porte le tatouage typique du yakusa…
Cela pour les premiers jours, le temps de se rendre compte que tous les Japonais n’ont pas la même tête ni ne pensent qu’à vous empêcher de rencontrer Kenzaburo Oé qui, soit dit en passant, doit se demander aujourd’hui où blanchissent mes os… Ensuite, comme on se fait à tout, je me suis fait à Tôkyo, sans plan mais avec l’aide de l’admirable Georges Baumgartner, véritable Plan vivant qui m’a raconté la ville du haut d’un des buildings de Ginza où la ville se lisait comme sur une maquette en 3D vue du ciel – comme vous-même pourriez, via Google Earth, découvrir le val suspendu où s’accroche notre nid d’aigle de La Désirade. A ce propos je me promets, demain, par le même truchement, de vous rendre une visite virtuelle. Si Gareth n’y est plus, ce sera donc avec Thomas et Serena que nous trinquerons…
1786790883.jpgDeux mots encore, cependant, à propos de Georges Baumgartner. Pour nous autres Romands, Georges incarne le Japon. C’est sans doute LE correspondant de nos journaux et de nos médias audiovisuels le plus fameux, à juste titre. Débarqué dans les années 70 par auto-stop, ce petit Jurassien têtu, combatif et droit, est devenu le « lecteur » patenté de la réalité japonais. Dès notre première rencontre, il m’expliqua que la règle du journaliste japonais consiste à n’écrire ou ne dire que le 20% de ce qu’il sait ; mais lui s’efforçait d’enfreindre cette règle tacite. Plus tard, j’ai d’ailleurs appris que la chose avait failli lui valoir son poste.
Il y a une vingtaine d’années de ça, contrariés par les articles de Georges Baumgartner visant les pratiques d’une certaine Firme, les directeurs de celle-ci invitèrent le rédacteur en chef de notre journal, 24 Heures, à découvrir le Japon, ses cerisiers, ses geishas et son admirable industrie. Au terme d’un voyage agréable, notre rédacteur en chef eut à comprendre, à demi-mot, qu’on eût été fort aise de le voir envisager l’éventualité de ne plus trop laisser la bride sur le cou de ce Monsieur Baumgartner, certes éminent par ses écrits mais dont on se demandait s’il avait bien assimilé les us et coutumes du Japon. Hélas les rédacteurs en chef occidentaux sont parfois difficiles à manœuvrer, ou peut-être celui-là était-il simplement mal élevé ? Du moins Georges Baumgartner, chapeau à notre rédacteur en chef de l'époque, conserva-t-il son poste qu’il tient aujourd’hui encore avec la même rigueur inflexible.
709821052.jpgCela dit vous avez raison: les plans sont surtout faits pour rêver. Les vieux portulans sont les plus poétiques à cet égard, mais j’ai un petit plan de Manhattan, qui s’ouvre et se referme comme une cocotte en papier, que j’ai réellement utilisé et qui me ramène, une autre année, du côté de Brooklyn Heights où, plutôt fauché et frigorifié, je trouvai sans plan, pur miracle, cette boutique d’un vieux Juif qui me vendit une pauvre pelisse à col d’astrakan, genre manteau de Gogol en plus laminé, pour 5 dollars seulement...
Mais allez, Pascal: minuit approche et je m’en vais faire un tour en oniroscaphe, histoire de compléter la cartographie des grands fonds de la planète Morphée…

La suite de cette correspondance avec Pascal Janovjak, jeune écrivain Slovaco-franco-suisse établi à Ramallah depuis trois ans, est à consulter sur le blog personnel de Jean-Louis Kuffer: Carnets de JLK: http://carnetsdejlk.hautetfort.com

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01/04/2008

Le retour des zéros

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Dernières nouvelles de Bret Easton Ellis

Que sont devenus les jeunes paumés de Moins que zéro ? Lesquels ont survécu à la drogue, au Sida ou au spleen de la Cité des Anges ? C’est ce que nous apprendrons en américain dans le texte au tournant de l’an 2010, en découvrant le nouveau roman de Bret Easton Ellis, d’ores et déjà intitulé Imperial Bedrooms.
Après l’autobiographie fictive de Lunar Park, et la fresque grinçante de Glamourama, le ci-devant « enfant terrible de la littérature américaine », selon l’expression du New York Times qui mérite aujourd’hui un petit correctif puisque le jeune auteur approche des 45 ans - le romancier affirme que ce nouvel ouvrage pourrait marquer, aussi, son chant du cygne.
Ce qui est sûr, c’est que les personnages de Moins que zéro, son premier roman minimaliste paru en 1985 (il avait à peine plus de vingt ans), à commencer par Clay, l’étudiant de retour à Los Angeles pour les vacances de fin d’années, et qui va de défonce en défonce, ont eux aussi vingt-cinq ans de plus (même les personnages de romans vieillissent, paraît-il) et c’est à savoir ce qu’ils sont devenus que s’est intéressé l’écrivain.
D’où tiens-je ces renseignements de seconde main ?
D’un exemplaire, grand ouvert à la page 53, de l’édition du Corriere della Sera du jeudi 27 mars, reposant sur un des bancs de la Via dell’Amor, fine corniche piétonne reliant les villages de Manarola et de Riomaggiore, dans le site des Cinque Terre fort prisé par les jeunes Américains à backpackers et où je me baladais l'autre jour...
Sous la plume glamourameuse d’Alessandra Farkas, correspondante du quotidien lombard à New York, l’on y apprend également que Bret a fini par pardonner à son père d’avoir été un nul (comme le laissait entendre Lunar Park) et que sa mort l’a moins secoué que celle du jeune sculpteur Michael Wade Kaplan, « peut-être le plus grand amour de sa vie ». Passons sur quelques détails relatifs à la vie privée de l’écrivain, entre autres potins du gotha littéraire américain, (Bret correspond tous les jours par mails avec Jay McInerney qui a été l’un des premiers à défendre American Psycho contre la curée de l’époque) pour relever cette observation qu’il fait à propos de ce fameux brûlot : « Une allégorie de mon enfance dans une famille parfaite d’apparence, sous la surface de laquelle couvaient alcoolisme, folie et abus sexuels... »
Pour ceux qui ont apprécié The Informers, ses premières nouvelles traduites sous le titre discutable de Zombies, constituant à mes yeux l’un des meilleurs livres de Bret Easton Ellis, la dame du Corriere précise que l’adaptation cinématographique du recueil est la seule (sur une demi-douzaine) à laquelle ait participé l’auteur, avec un casting d’enfer (Winona Ryder, Kim Basinger, Mickey Rourke et Chris Isaak, notamment) et qu’on devrait la découvrir bientôt…

20/03/2008

Rembrandt soleil de chair

Le dernier film de Peter Geenaway, ou l’aura de l’immanence
Rembrandt, comme Goya ou Velasquez, ne faisait pas de cadeaux à ceux qui le payaient pour être célébrés en grandes pompes pompières : il les arrangeait sur la toile comme ils étaient ; vilains vicieux, mafflus, bouffis, sournois, lippus, gros baiseurs et truies lubriquese - de vraies horreurs magnifiques,  cela du moins quand il peignait la société se disant bonne ou se croyant haute et défilant pour la galerie comme la milice amstellodamoise nocturne du fameux tableau dit La ronde de nuit (datant de 1642), qui figure à la fois  un cortège de coqs bourgeois et de frères humains filmé en nuit américaine pour dramatiser un complot. Lequel ? Peu importe. Ce qui compte est la chair de tout ça et la construction de tout ça, aboutissement d’une traversée de la chair et d’une inexorable montée vers la composition. La chair sublimée existe évidemment chez Rembrandt, de Titus au Christ ou des autoportraits aux vieillards sublimes, mais on n’est pas ici chez le Rembrandt transcendant mais dans l’immanence, dans l’amour et la mort, puis la luxure et la mort, la société et son théâtre. 
La Ronde de nuit est un enchevêtrement prodigieux de compositions et de lumières que Peter Greenaway déconstruit à sa façon tout un film durant, avec des acteurs qu’il a préalablement plongé dans une solution d’huile et de miel et de foutre et d’or dont le secret de la formule initiale s’est évidemment perdu mais qui trouve ici un équivalent passable, en plus mou et en trop maniéré à mon goût ici et là. Si Greenaway n’est pas Rembrandt, et de loin, celui-ci n’en est pas moins honoré par celui-là en dépit de ce que caquètent quelques fines bouches. De fait, tout Rembrandt n’est pas là, les moments où l’acteur (un Martin Freeman tout à fait acceptable) se met à dessiner sont aussi pénibles que lorsque Amadeus composait son Requiem à vue chez Forman, mais l’ensemble est un vrai morceau de peinture cinématographique qu’on pourrait dire « par osmose », comme si Rembrandt peignait réellement contre nature – ce qu’il faisait évidemment.

Qu’est-ce que ce complot que Peter Greenaway décrit en perçant à jour cette scène des poseurs malcontents de l’artiste : c’est la foire aux vanités et plus que cela : c’est l’insupportable nudité de la chair guindée par l’uniforme, tellement plus obscène que la scène d’un homme faisant avec une femme l’amour à l’italienne. Il y a des petite bouches qui se tortillent et des critiques voyant là de l’obsession, du fantasme ou je ne sais quoi. Ils oublient la vieille increvable rabelaisienne santé des Flandres et la splendeur étalée de la chair ouverte, qui est autant d’une femme mûre que d’une carcasse de bœuf dont Goya, Soutine et bacon perpétueront la boucherie sublimée par la « musique », ici  modulée par  une bande-son constituant une œuvre en elle-même…

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18/03/2008

Mon ami de Ramallah

 

 

Lettres par-dessus le mur (1)
Nous avons entrepris il y a quelques jours, avec Pascal Janovjak, un échange épistolaire au jour le jour. Je n’ai jamais rencontré Pascal Janovjak, dont je sais très peu, sinon qu’il est né à Bâle en 1975 et qu’il vit depuis trois ans à Ramallah. Du moins avais-je déjà apprécié son talent de prosateur poète, que j’ai évoqué une première fois, trop brièvement, à la parution de son premier livre, intitulé Coléoptères et paru aux éditions Samizdat. Tout récemment, cependant, un contact plus suivi s’est établi entre nous à la suite de la présentation que j’ai faite de quelques auteurs israéliens invités au Salon du livre de Paris. Quatre premières lettres en un seul jour : ainsi le fil s’est-il noué à partir de ces mots que j’adressai à Pascal à propos d’un message vindicatif reçu sur mon blog à la seule évocation d’Israël: comment répondre aux mots de la haine, comment ne pas monter aux extrêmes, comment montrer la ressemblance humaine, comment la dire, comment la transmettre ? 
Ramallah, le 11 mars 2008, 13h.19.
Cher JLK,

Cela fait quelques temps que je me pose ces mêmes questions : comment dépasser la haine, comment montrer les ressemblances… depuis que je suis arrivé à Ramallah, il y a bientôt trois ans. Je suis venu ici pour écrire un roman, que j'achève bientôt. J'y suis venu parce que j'avais déjà séjourné dans la région, le climat est agréable, les gens sympathiques, j'aime les brochettes et la purée de pois chiche... et ma compagne a trouvé un travail ici, ce qui m'a permis de quitter le mien.
Je me suis mis au boulot. J'aurais pu habiter dans un monastère, sur une île, j'ai tenté de nier l'extérieur, j'y ai réussi, jusqu'à un certain point. Et puis les coups de feu, et les incursions, la violence, la peur aussi... ça traverse les portes et les fenêtres et les écrans des téléviseurs, ça suinte sur internet, pas moyen d'y échapper. Sortez boire un verre pour vous changer les idées : tout le monde ici a perdu un proche, inévitablement on vous parlera de la mort, de l'humiliation quotidienne – à laquelle les étrangers n'échappent pas toujours. La situation s'est immiscée jusque dans mon roman, et le conflit l'a détruit de l'intérieur - il s'est appuyé sur d'autres conflits aussi, c'était inévitable, il s'agissait d'une réécriture du Frankenstein de Shelley. Je ne désespère pas de ressusciter le monstre mais je suis passé à autre chose.

Sans doute faut-il commencer par accepter la haine, admettre que face à la blessure il n'y ait aucune alternative immédiate. L'homme ne s'élève pas facilement au-dessus de l'animal, surtout quand l'animal est blessé. Il aboie et il mord, vous n'allez pas essayer de le caresser. On ne peut pas en attendre autre chose. Ce serait nier sa blessure, pire, le frapper davantage. Il faut constater, témoigner, écrire, parler. C'est pour cela que si le boycottage d'un salon littéraire est absurde en soi, j'estime que le débat qui entoure ce salon est nécessaire. La maladresse des organisateurs, des boycotteurs et surtout celle des médias en ont fait un débat stupide, tant pis – si les mots sont creux, il est salutaire qu'il y ait au moins du bruit. Ce ne sera jamais que le faible écho des cris et des bombes, larguées d'avion ou portées en ceinture. Rien n'est plus insupportable que le silence, que la normalisation d'une situation qui, contrairement aux hommes qui en sont victimes, n'est pas normale.

Ensuite il faudra trouver d'autres mots. Pour lutter contre la durée, la lassante répétition de l'atroce. Des mots qui ne soient pas usés par le journalisme. J'ai relu ici la trilogie d'Agota Kristof, le Grand Cahier etc. Misère, j'aurais dû m'abstenir. Ca résonne encore plus ici, ça fait encore plus mal. Ce qui est admirable, dans cette oeuvre, c'est l'absence de repères spatiaux et politiques. Le pays d'ici, le pays d'en face, la frontière, on la passe, on ne la passe pas, on ne sait pas où on est - mais on y est, et les deux pieds dedans.
Il faut faire ce que fait toute littérature : tirer vers l'humain, vers l'universel. Se méfier comme de la peste de l'éthéré et de l'abstrait, mais tirer vers le haut, au-dessus des murs. A cette hauteur-là, on aura - sans même le vouloir - dépassé les camps et leurs rhétoriques éculées.

La Palestine a trouvé sa place dans mon nouveau roman. Elle ne l'a pas prise, je lui ai donnée, c'est important. Elle est loin d'avoir le premier rôle, mais elle ne fait pas non plus de la figuration. Je vous ferai lire, si vous voulez bien, dans un mois ou deux.




La Désirade, ce mercredi 11 mars, 15h.

 

Cher Pascal,
 
Je viens de lire votre lettre, je relève les yeux sur les montagnes enneigées d'en face, Gidon Kremer joue un quartet pour cordes de Schubert et j'essaie de vous imaginer, là-bas à Ramallah, votre compagne et vous. Aussitôt je revois ces maisons explosées des hauts de Dubrovnik, en mai 1993, à la frontière serbe où m'avaient entraînés deux reporter allemands; je revois quelques enfants égarés dans les ruines et cette tête coupée de sanglier que des combattants croates avaient clouée contre la paroi d'une maison serbe incendiée - la première fois que j'ai flairé l'odeur de la guerre...
Que vous soyez à Ramallah parce que vous en aimez le climat, les brochettes et la purée de pois chiche, est déjà un début de roman. Ce que vous m'écrivez, ensuite, de ce que vous vivez, votre projet de Frankenstein rattrapé par la réalité, la réalité environnante que vous découvrez et celle qu'évoquent les médias, ensuite le Grand Cahier que vous relisez - tout cela aussi me paraît la substance même que nous avons à brasser en quête de ce qu'on pourrait dire "le vrai", dont La Vérité n'est probablement qu'un autre masque.
Je m'en vais voir, dès ce jeudi à Paris, dans quelles circonstances se déroule cette présentation des écrivains israéliens au Salon du Livre, dont je ne sais trop que penser pour ma part. Vous aurez compris, sans doute, que je ne suis partisan d'aucun camp. Simplement, je vous dirai mes impressions et tâcherai de rencontrer quelques-uns des auteurs présents.
Ce qu'attendant je vais descendre en ville où j'ai rendez-vous, tout à l'heure, avec un redoutable rebouteux censé me délivrer d'une vraie calamité de crampe dorsale.
  
PS. Seriez-vous d'accord d'échanger avec moi, sur mon blog, des lettres semi-fictives à l'image des ces deux vraies ? Sans mêler du tout vie privée et publique, ce pourrait être une façon de parler des thèmes qui nous intéressent et du temps qu'il fait. Je manque terriblement, pour ma part, de vrais correspondants. Mais si cette façon de s'exposer vous fait violence, je comprendrais évidemment que nous nous bornions à une correspondance réservée. Je me rappelle pourtant ce livre étonnant qui s'intitulait quelque chose comme Conversation d'un coin à l'autre de la chambre, reproduisant les épistoles de deux écrivains russes de l'autre siècle...
Ramallah, le 11 mars, 21h.33.
Cher JLK,
C'est avec grand plaisir que je me prête au jeu, les missives précédentes, présentes et futures incluses, à utiliser quand comment et où bon vous semblera. La correspondance sera d'autant plus originale que la poste régulière s'arrête elle aussi aux check-points... Je me rappelle un colis, adressé à un quidam expatrié. L'envoyeur avait naïvement indiqué Ramallah. Le colis est bien arrivé, mais avec plus d'un an de retard. Le courrier électronique est donc un bon choix, on ouvre sans doute nos lettres aussi, mais au moins elles passent les murs.

Notre correspondance en tout cas me changera de celle que j'entretiens avec la Sécurité Sociale française… Le sujet en est un litige qui m'oppose à ladite institution, celle-ci m'ayant effacé de ses fichiers, long séjour à l'étranger oblige. La lutte épistolaire m'oppose d'abord à Madame Bourgat, directrice du service contentieux, Mademoiselle Loiseau ensuite, département des indemnités, et enfin Monsieur Mouchu, sous-secrétaire au service contentieux (il n'est que sous-secrétaire, parce que j'ai dû recommencer toute la procédure suite à la démission inopinée de Mademoiselle Loiseau). Je pense en faire un recueil, il plaira, j'en suis persuadé, les mots sont enlevés, le style vif, les rebondissements nombreux. L'éditeur me suggère toutefois de réduire le tout à 400 pages, et de ne pas y inclure mes réclamations au sujet de la nouvelle machine à laver que ma mère - bref, ceci pour dire que les lettres d'un écrivain sont toujours semi-fictives, comme vous le suggérez, nous avons une grosse propension au mensonge, et les mots nous sont trop importants pour qu'on puisse les signer les yeux fermés et en toute naïveté... Peut-on attendre quelque chose d'authentique, de la part d'un écrivain ? Lui qui doit toujours polir ses phrases, les parfaire, les atténuer ou les exagérer ?

Votre description de tête de sanglier en tout cas fait froid dans le dos. J'avais lu quelque part que la violence en ex-Yougoslavie ne s'expliquait que par la quantité de slivovic que les combattants ingurgitaient. C'est peut-être vrai. On ne trouve pas de slivovic ici, ni de têtes de sanglier – mais c'est peut-être parce que le cochon est banni, en Israël comme en Palestine. Le conflit est moins violent, c'est un fait. C'est un « conflit de basse intensité », c'est le terme technique, c'est joli, c'est comme le courant de basse intensité, ça pique un peu les vaches, dans les champs, ça suffit à les tenir à l'écart. Les écrivains que vous rencontrerez jeudi auront des mots plus justes, j'attends avec impatience le récit de votre ballade au salon, je l'aurais volontiers faite en votre compagnie.

En attendant, toutes mes salutations à votre rebouteux, vous m'en direz des nouvelles. Moi c'est l'épaule qui coince, satanée souris d'ordinateur. Je pourrais aller me faire masser au hammam, mais on vous y casse un bras pour un oui ou pour un non, c'est embêtant.

Salutations distinguées à votre épouse, et mes amitiés du premier soir…



La Désirade, ce 11 mars 2008, 23h.
Cher Pascal, 
Le sieur Robertino m'a presque cassé, comme cela arrive dans les hammams, tout en me reboutant, au point que je suis entré chez lui la tête fichée dans les épaules, et que j'en suis ressorti la faisant tourner comme un gyrophare. Le personnage est à peindre, autant que son antre. Cela se trouve sous-gare, à Lausanne-City, dans une rue évoquant un canyon, et l'on entre en passant sous une arche avant de se retrouver dans un trois-pièces fleurant la vieille bourre aux murs couverts de centaines de fanions d'équipes de foot et de trophées de toutes sortes, entre cent photos de bateaux et d'enfants (le maître de céans doit être grand-père à la puissance multi) et d'oiseaux et de lointains à vahinés.
Lorsque vous arrivez, vous prenez place dans une salle d'attente évoquant une gare de province, et là vous entendez les premiers cris sourds, assortis parfois de hurlements, qui indiquent la progression des soins prodigués à  ceux qui vous précèdent. A vrai dire je m'attendais au pire, et ce fut donc à reculons que j'entrai dans la salle de torture de ce tout petit homme tout en muscles et en uniforme chamarré de soigneur (il l’a été dans diverses équipes fameuses), mais tout s'est finalement bien passé. Sans un mot, après m'avoir interrogé sur la nature du mal, Robertino m'a fait m'asseoir sur une chaise bien droite derrière laquelle il s'est tenu bien droit. En quelques mouvements puissants, il m'a alors retroussé les tendons et les muscles et les os et la peau de mon épaule droite, faisant rouler et se tordre le tout comme une corde et, des pouces ensuite, faisant sauter un noeud après l'autre; après quoi, même traitement à l'épaule gauche. Or curieusement, mon bourreau semblait plus éprouvé que moi par ce début de traitement. Ensuite, de te prendre un bras après l'autre et de te les secouer comme de grosses lianes, pour en arracher Dieu sait quoi, avant le finale: les pouces cloués dans les clavicules, puis quatre torsions aux os des articulations des bras, comme s'il voulait te mettre les mains derrière et les coudes et les épaules à l'envers. Et pour finir: merci: l'homme vous salue comme un maître de karaté stylé et vous vous fendez de dix ou vingt modestes francs, à votre choix, qu’il serre aussitôt dans un modeste tiroir. Or un ostéopathe diplômé m'aurait pris vingt fois plus et je ne serai pas en état, ce soir, de vous pianoter ces quelques mots.
Ah les aventures de Madame Bourgat, de l'oiselle Loiseau  et de Monsieur Mouchu du contentieux: je guette déjà l'A suivre, vous m'avez affriolé: on voit que le monde est partout pareil, mais à présent racontez encore. Je me réjouis déjà, demain, de retourner à Ramallah.
Votre ami du premier jour.

 

Cet échange se poursuit tous les jours sur mon blog personnel: http://carnetsdejlk.hautetfort.com/

 

Photo Pascal Janovjak: Youssou, le perroquet de Ramallah.

08:07 Publié dans Fatrasie | Lien permanent | Commentaires (1)