07/08/2019

La Fête des gens révèle l'âme d'un pays

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Une liesse générale sans artifices a marqué la Fête des vignerons 2019, dont le rythme en frénésie, l’énergie des chœurs et des chorégraphies, le tourbillon des images et des visages, sur un canevas enfantin, se sont déployés en beauté, relevant de ce qu’on peut dire sans vanité le génie des lieux et la bonhomie des gens, voire le bonheur d’être suisse cher à un certain Jean Ziegler…

Il est émouvant de voir, juste avant minuit sous les étoiles, 25.000 personnes se lever et clamer leur joie sans qu’on ait envie de parler d’euphorie conditionnée, et vraiment c’était à n’y pas croire, en tout cas je n’ai jamais vécu ça comme ça…
Or j’avoue que je n’étais pas disposé, a priori, à croire que cette quatrième Fête des vignerons à laquelle je pourrais assister de mon vivant serait plus qu’un grand machin clinquant style Son et Lumière augmenté à l’enseigne du dernier chic technologique.

Je gardais au cœur l’émotion toute pure d’un petit garçon juché sur les épaules de son paternel, 65 ans plus tôt, fasciné par le défilé tout doré des Archers du soleil et plus encore par la blondeur de la déesse de l’été Cérès dont je n’ai appris qu’avant-hier, par ma bonne amie, qu’elle avait été hôtesse de l’air « au civil »…

Jamais je n’ai revécu cet émerveillement de mes huit ans, quels qu’aient été les mérites des éditions de 1977 ou de 1999, et mon agoraphobie croissante, ma défiance persistante envers toute forme de chauvinisme ou de folklore relooké en clinquance à la manière des fonctionnaires de Présence Suisse, enfin les premiers échos faisant état d’une manifestation comparable aux démonstrations sans âme d’un Etat totalitaire avaient achevé de me décourager, d’autant que nous avions du boulot au chalet: du bois et de l’herbe à couper avec notre journalier népalais au sourire himalayen, un grand meuble chinois à installer dans l’atelier perso de Lady L. avec l’aide de deux forts à bras macédonien et syrien, un petit-fils à dorloter dont le frère d’un an avait déjà traversé le Cambodge entre autres cieux et pays européens – autant dire que nous vivons la mondialisation au quotidien, enfin je travaillais à la correction de mon vingt-cinquième livre où je m’en prends assez virulemment à l’air du temps et au politiquement correct , intitulé Nous sommes tous des zombies sympas ; enfin j’apprends que le traditionnel messager boiteux est cette année d’émois humanitaires et climatiques une jeune messagère infirme championne de gymnastique – non mais des fois !

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L’hameçon de la télé, et l’étourdi piégé…

Sur quoi, ne regardant plus la télévision depuis belle lurette, je tombe sur un bout de la retransmission de la Fête que me balance ma bonne amie d’une tablette à l’autre, un premier regard distrait semble me conforter dans mon rejet, mais j’y reviens peu après, je regarde l’entier de la chose et me fais bel et bien attraper : je commence à croire que j’ai eu tort de n’y pas croire, après quoi ma sœur puînée, bonne Vaudoise dont le conjoint fait partie des confrères du Guillon amateurs de grands vins, me dit au téléphone qu’elle est fan folle de cette Fête, et le même soir ma bonne amie casse sa crousille et me retient l’une des meilleures places qui restent pour le lendemain, et c’est ainsi que l’étourdi se fait piéger par les étourneaux…

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Une féerie en crescendo

Le lendemain du 1er août au soir, me voici donc traînant mes vieilles pattes et vacillant en mes troubles vestibulaire et cardio-vasculaires, sur le quai de Vevey bonnement bondé où je vais faire pisser notre Snoopy quand je l’emmène dans l’atelier dont je dispose à la ruelle du Lac et où j’entrepose des milliers de livres; jamais je n’ai vu la chère petite ville aussi chatoyante et joyeuse entre les statues de Charlot & Gogol et le château de l’Aile où j’aimais bien de son vivant voir Paul Morand faire ses moulinets de gymnastique suédoise à torse poil sur son balconnet ; mais je n’ai encore rien vu: je capte au passage l’image d’une ondulante chanteuse en plein Tutti frutti accompagnée de musiciens et de nostalgiques de la promotion Presley, je grappille deux ou trois autres images sur mon smartphone et me voilà dans les gradins où m’accueillent d’accortes jeunes ou vieilles dames déguisées en étourneaux, et c’est parti mon Louli, vite une dernière image de tout ça à ma Dulcinée restée au chalet pour cause de mobilité momentanément empêchée, et voici débouler, trépignant et martelant leurs cageots, les anges de la vendange aux dégaines de criquets ou de hannetons furibonds, ou de fourmis à culs rebondis et autres bestioles de carnaval javanais, tandis qu’une libellule humaine prend son envol dans la lumière qui fout le camp…

La candeur matoise des vieux savoirs

Vous qui n’avez pas encore compris ce que c’est que la Suisse, je ne vais pas vous l’expliquer vu que, Lausannois de naissance, à moitié bernois et lucernois d’origine, à moitié lémanique d’adoption et à moitié rital d’atavisme vu que ma trisaïeule maternelle connut bibliquement un curé piémontais qui la fit chasser du Haut-Valais après le péché de l’avoir induit en tentation – toutes ces moitiés se démultipliant à l’exponentielle chez tous nos concitoyens dont j’aime à penser que ce qui les relie, autant qu’un certain goût de la liberté symbolisé par le héros national d’importation nordique connu sous le nom de Guillaume Tell, est ce qu’on pourrait dire l’esprit de la forêt : de la forêt pleine de contes et bordée de vignes, semée de lacs cristallins et peuplée de chèvres en tabliers et de chevriers jamais guéris d’avoir été chassés du paradis, là-haut sur la montagne ou la blonde ado Heidi s’adonne à la youtse et au jodel avec son Grossvati…

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On n’en dira pas plus d’ailleurs sur la dramaturgie de la Fête des vignerons 2019 : voici la petite Julie et son jeune vieux barbon barbu qui traversent de concert un cycle de saisons non sans commentaires gentiment patauds de trois compères guillerets.

Quant à l’histoire saisonnière racontée au fil des tableaux d’une beauté à couper le sifflet, on en connaît la chanson, et les mélodies de l’occurrence se retiendront moins que les rythmes endiablés. De même que le peuple grec connaissait par cœur la story des tragédies quand il y assistait, nos ancêtres médiévaux n’avaient pas besoin du « livret » pour suivre le cours des Mystères.

Enfin c’est comme ça, sans faire outrage à mes excellents confrères Etienne Hofmann et Stéphane Blok, dont je n’ai pas eu sous les yeux le détail des mots, que j’aurai absorbé physiquement, et sûrement aussi spirituellement, la substantifique substance, vive et parfois explosive, crépitante d’inventions et légère comme un vin frais de grotto sous le soleil plombant, mais bien ancrée en Lavaux et magnifiée par ce talent avéré de nos gens - dont la culture séculaire est d’abord villageoise et terrienne, tissée de métiers et de petites sociétés -, pour le champ choral le plus raffiné.

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Je n’aurai pas ici le cœur ni le cran de «déconstruire» la représentation relevant à mes yeux de la cérémonie plus que du show géant. Il va de soi que je m’incline bien bas devant l’immense savoir-faire de ses artisans, bravissimo a la signora Maria Bonzanigo et au signor Daniele Finzi Pasca, et tutti quanti cela va de soi, mais c’est surtout dans la sublimation populaire du travail des champs par le travail géant des gens, que j’entrevois ce qu’il y a de grand dans ce petit fouillis cantonal sous les étoiles .

Une Raison d’être ici, et c’est partout…

Rien ne me semble sonner faux dans l’imagerie et les musiques de la Fêtes des vignerons 2019, et ce n’est pas tant une prouesse artistique comparable à une mise en scène d’opéra géniale ou à l’organisation high tech d’un spectacle olympique multimondial: c’est autre chose.

Chacune et chacun aura remarqué, dans l’imagerie rebrassant les bons vieux clichés vaudois, la présence des « trois soleils » dont Ramuz a parlé en relançant lui-même une observation « sur le terrain » remontant aux moines vignerons du Moyen âge, constatant que le soleil du ciel ne suffit pas, en Lavaux, à faire du vin, sans les deux autres soleils de la terre et du lac.
Dans la foulée, je remarque qu’on n’a jamais impliqué les plus grands poètes et musiciens de ce pays dans la réalisation de la Fête (de Ramuz et Honegger à Frank Martin et Philippe Jaccottet), mais de bons artisans peut-être moins éminents mais plus proches aussi de l’esprit et de la familiarité d’avec les gens. Tout le monde ici connaît La Venoge de Jean-Villard Gilles par cœur, mais qui aurait eu l’idée de lui demander, ou à Paul Budry ou à Charles-Albert Cingria, à René Auberjonois le peintre ou à Julien-François Zbinden le savant musicien jazzy – plus récemment au ludique et non moins flamboyant Richard Dubugnon, de s’y coller ?

La chimie particulière de la Fête des vignerons est trop organiquement associée à la vie populaire pour se monter le coup hors des associations – je me rappelle dans la foulée que tout dernièrement plus de 100.000 pelés et tondues se sont rassemblés à l’enseigne des Jeunesses campagnardes - et le miracle de 2019 est qu’il réalise plus que jamais cette fusion combien improbable en ce temps de confusion et de nivellement globalisé.

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Dans un texte qu’on dira pompeusement « fondateur », intitulé Raison d’être et marquant le lancement en 1914 des Cahiers vaudois où quelques (grands) artistes de nos régions prétendaient exister loin de Paris, Ramuz définissait, en poète s’en tenant à une certaine courbe du rivage et à une certaine lumière, ce qu’on peut dire le génie d’un lieu, que mille poètes de mille autres lieux auront pu qualifier à leurs façons en accord avec le génie particulier des gens.

Sous le titre Le génies des Suisses, le sympathique François Garçon s’est élevé à juste titre contre le dénigrement de bas étage, croulant de clichés, à quoi s’est adonné notamment le médiocre littérateur Yann Moix. Mais François Garçon, à son tour, schématise un tantinet en ne voyant guère, derrière le succès fracassant de nos start up et autres succès techno-économiques, la douce et très sage folie forestière des Helvètes que mon ami Jean Ziegler, autre contempteur de notre pays mais pour de plus justes raisons que celles de l’âne Yann, reconnaissait en percevant plus de génie démocratique chez ses aïeux paysans que parmi se camarades militants. Nicolas Bouvier, de son côté rendit un bel hommage aux arts populaires, et l’on se réjouit de voir ici les motifs des papiers découpés se décliner sur le dos des armaillis et les écrans géants.

Dieu sait (Dieu sait tout, m’ont appris mes propres grand-mères) que je suis loin de partager l’idéologie catho-marxiste de celui que j’appelle Jean le fou, mais je dois à la lecture de son Bonheur d’être Suisse de nous avoir découvert, avec la passion de la poésie, plus de points communs que de raisons de nous dépecer à la hallebarde.

68270483_10220343696009371_3280460174887747584_n.jpgEt l’âme dans tout ça ? Je vous réponds : santé !

Si vous n’avez pas chialé pendant le chant sublime des armaillis modulé à treize voix et bien plus, puisque la petite Julie y est allée de son couplet, tandis que mille briquets s’allumaient dans l’arène au-dessous des lumières du Pèlerin et des constellations plus vieilles que nos vieux ; et si vous n’avez pas vibré de toute votre chair païenne au déboulé des tracassets conduits comme des bolides de karting par des dieux déjantés, tandis que les chœurs alternés se répondaient des quatre coins du cercle de l’arène – il n’y a qu’en poésie que les cercles ont des coins - , si le « sens » de tout le reste vous a manqué, si vous avez regretté le peu de «message» délivré au niveau d’un signifiant pastoral signifié , enfin si l’âme de cette Fête folle vous a échappé, je ne dirai pas que c’est de votre faute mais avec un clin d’œil et le peu de mots que notre bon peuple de plus ou moins taiseux plus ou moins timides aura trouvé en son tréfonds – je ne saurai joyeusement que vous répondre, avec ou sans verre dans le nez : santé !

Jean Ziegler. Le Bonheur d’être suisse. Seuil/Fayard, 1993.

François Garçon. Le Génie des suisses. Tallandier, 2018.

04/02/2018

Rita vous emmerde et vous aime

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Rita est plus que le personnage flamboyant d’une récente série danoise: c’est le titre d’une passionnante chronique kaléidoscopique de la société, vue par le prisme de l’école. Nicolas Bideau réclamait naguère une série helvétique qu’inspirerait l’exemple du mémorable Borgen, autre fresque scrutant les coulisses privées de la vie publique d’une femme premier ministre. Avec Rita, dans la foulée des Romans d’ados et Romans d’adultes, de Béatrice et Nasser Bakhti, docus romands d’une rayonannte empathie, la preuve est donnée que le genre peut «faire école» pour conjuguer tableau social sérieux et comédie.

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Dès sa première apparition, clope à la main, dans les cabinets de son «bahut» danois où elle sourit en déchiffrant les graffitis des écoliers, non sans corriger une faute d’orthographe sur celui qui affirme qu’elle se tape le principal, Rita fera craquer celles et ceux qui ne se font pas, de l’enseignant actuel, une image trop conventionnelle.

Mais attention: l’on verra très vite que cette forte tête, au valseur hypermoulé par ses jeans, n’a rien d’une rebelle au sens convenu ni rien d’une dogmatique de l’anti-dogme.

Une introduction en introduisant une autre, Rita ne tarde à annoncer la couleur en faisant visiter son beau collège à une collègue du genre godiche-je-débarque, la prénommée Hjordis bien en chair et férue de mythologie nordique, à qui elle explique, un, que mieux vaut ne pas trop écouter le principal Rasmus (qu’elle se tape en effet), vu qu’il règne mais ne gouverne pas en classe, et deux, après avoir croisé dans les couloirs deux punkettes à cheveux laqués de noir et piercées à la wisigothique, que ce n’est pas de ce genre d’élèves qu’il lui faudra se méfier le plus vu que le mal ne prend jamais l’apparence du démon mais est impeccable, propre sur lui, la coupe au carré et prêt à bondir après avoir fait ses devoirs.

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À préciser qu’elles viennent de croiser la petite Rosa, premier gros souci de Rita en sa qualité de bûcheuse modèle dont la mère aimerait que l’enseignante se concentre sur les meilleurs de la classe, point barre. Et c’est là le premier vrai problème récurrent de Rita : les parents, ou disons plus justement : certains parents.

2407571b2eab14448c05d00ddf30a68c--pretty-people-rita.jpgNo problem: mon fils est gay, mais je suis plus grave…

Lorsque son fils cadet Jeppe (elle a trois grands enfants qu’elle a élevé seule), brillant sujet du collège où elle enseigne, fait son coming out au risque de se voir un peu chahuté sur Facebook et dans le préau par certains de ses camarades, Rita le prend aussi souplement qu’elle a vu son aîné traîner avec des mauvais garçons jusqu’aux limites de la petite délinquance, avant sa rencontre de la fille d’un ex de Rita qu’il va épouser au dam de la belle-mère du genre coincé, mais c’est la vie n’est-ce pas; et si l’ex en question, toujours amoureux de Rita, lui fait un soir un enfant dans le dos de sa légitime, et que Rita choisit seule l’interruption de grossesse, là encore c’est la vie, aussi imprévisible que les choses de l’amour ou, plus précisément, que les pulsions sexuelles d’un soir de solitude ou d’abandon nostalgique, etc.

Certes Rita est «grave», avec sa façon de dire tout ce qu’elle pense, sa façon de se reprendre d’une main ferme quand elle s’est donnée imprudemment, sa façon d’être sexuellement plus libre que ses propres enfants, qu’elle ne rejettera jamais pour autant, sauf pour qu’ils vivent leur liberté, sa façon enfin de défendre les gosses les plus fragiles au dam de ses collègues ou de leurs parents.

Mais Rita n’a rien, vraiment rien d’une théoricienne « psy » ou «socio». Quand ainsi, avec deux collègues très «conscientisés» au niveau social, elle rencontre un père au chômage, dont le fils déstabilisé harcèle un de ses petits camarades, lequel père vient là pour excuser son môme avant de s’entendre dire, par les deux pédagogues-à-l’écoute, que c’est de la faute à la société et que c’est eux qui s’excusent, ajoutant ainsi à l’humiliation de l’ homme dont ils ont « étudié le cas» pour mieux «compatir», Rita ne dit rien mais n’en pense pas moins, et c’est elle qui aidera le gosse, toute théorie mise à part, à surmonter sa compulsion agressive.

Or le plus vif de la série, jusque dans la satire, voire la caricature, vise ces nouveaux «techniciens» de l’enseignement qui plaquent des schémas sur la réalité, comme cet inénarrable coach professionnel qui prétend libérer les élèves de leur «carcan» en leur imposant de se «projeter dans l’avenir» et les jugeant alors selon ses seuls critères de manager comportemental, entre autres fadaises qui aboutissent, avec un coup de pouce de Rita, à sa prompte éjection. 

L’enfant, nouvel objet de retour sur investissement 

Du côté des parents, quelques exemples d’emmerdeurs carabinés donnent une idée éloquente du nouveau rapport établi entre ceux-ci et les enseignants. Ainsi de ce père tête-à-gifles, genre cadre moyen, qui pousse son fils à harceler un vieux prof d’anglais fatigué, venu assister triomphalement à la démission du pauvre homme et que Rita finit, dans le couloir où il l’enjoint de venir fêter sa victoire, par baffer magistralement.

Ainsi aussi de cette Madame-le-Maire, fierté de son fils autant que lui-même flatte son orgueil en appliquant en classe une sorte de marketing politique lors d’élections de classe, que la vraie démocratie appliquée par Rita, et sa façon peu orthodoxe de défendre l’école en mal de subsides, excède jusqu’au moment où elle aura le bonheur grimaçant, à la fin de la troisième saison, de la virer.

Le pédagogue n’aime pas les enfants

Au fil des quatre saisons traversées par Rita et sa smala familiale et scolaire, je n’ai cessé de penser à un essai du prof-écrivain-humoriste nééerlando-suisse et non moins libertaire du nom d’Henri Roorda, intitulé Le pédagogue n'aime pas les enfants et visant un enseignement autoritaire et borné.

Rita en a connu un en son adolescence très perturbée (marquée par la fuite de sa mère et la vengeance de son père lui reprochant sa ressemblance avec celle-là), qui avait pour habitude de n’interroger que les garçons et de n’obéir qu’à ses principes de psychorigide condescendant à noeud pap. Or le personnage en question, à un moment donné, réellement touché par le désarroi de l’adolescente, lui donnera le conseil le plus avisé, prouvant qu’un vieux con présumé est aussi capable de compassion. 

8954157.image.jpegS’accueillir après avoir accueilli les autres...

Brassant les questions mineures ou majeures en relation avec la vie d’une école ou de la société environnante – des menus de la cantine scolaire au trafic de drogue, ou des séquelles de divorces au problème de la survie des établissements trop peu rentables -, la série danoise, admirablement scénarisée et servie par un casting sans faille – boosté par l’ébouriffante Mille Dinesen dans le rôle-titre - et un formidable travail avec les enfants, recoupe, à de multiples égards, ne serait–ce que par sa fraîcheur tonique et le sérieux de ses observations, le diptyque documentaire romand signé par Béatrice et Nasser Bakhti, Romans d’ados et Romans d'adultes, où l’on a assisté, en deux temps à l’évolution parfois problématique de jeunes gens dont les prénoms font désormais partie d’une espèce de famille virtuelle au sens très large.

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La famille, foutue en l’air par ses parents, sera bel et bien pour Rita le creuset de sa blessure personnelle et le ressort  d’une rédemption par le double truchement de son boulot de mère (qu’elle déprécie injustement) et de son travail de prof. Sa vocation fait penser à celle de Rachel la bibliothécaire, dans Roman d’adultes, comme l’évolution de son fils homo, déçu par deux relations trop pépères, renvoie à celle du brave Thys faisant la cuisine pour son conjoint presque aussi âgé que son père au déni récurrent.

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Enfin, le retour de Rita à la source de son drame personnel, au fil de nombreux allers-retours, participe d’une résilience vécue plus difficilement par l’emblématique Jordann, dans le docu des Bakhti, passé par la galère de la drogue et tâchant de se reconstruire, vaille que vaille, en renouant les relations qu’il a fracassées avec une mère et une sœur non moins blessées que lui et qui aimeraient toujours y croire.

Feuilletons d’époque ? Alors vive le feuilleton, si notre approche de l’époque y gagne en humanité…

Rita. Série danoise en 4 saisons. À voir sur Netflix.

Henri Roorda. Le pédagogue n’aime pas les enfants. Editions Mille et une Nuits, 2012, 134p.

29/12/2015

Freddy la fronde

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Freddy Buache , grand passeur du 7e art, pionnier de la Cinémathèque suisse, à Lausanne, fête aujourd'hui ses 91 ans. Retour sur une rencontre datant de son 80e anniversaire.

Il faut du temps pour devenir jeune », disait Picasso qui n'a jamais cessé de l'être. Et Freddy Buache non plus, sous ses longues mèches chenues d'éternel bohème râleur et passionné, n'a jamais cessé de faire la pige à la décrépitude d'esprit. On attendra, et Lausanne surtout, le lendemain de sa dernière révérence pour le classer monument culturel national, comme il y a droit au titre d'indomptable pionnier défenseur du cinéma. Du moins ce jour peut-il être l'occasion de rappeler, et notamment aux générations d'après 1945, l'aventure personnelle inénarrable et les combats de ce franc-tireur dont l'esprit libertaire éclaire tous les paradoxes.

Le fils du cafetier de Villars-Mendraz devenu l'une des références de la défense et de l'illustration du 7e art sur la Croisette de Cannes ou la Piazza Grande de Locarno, disciple de Sartre et d'Edmond Gilliard à 20 ans, cofondateur des Faux-Nez et de la Cinémathèque suisse après sa rencontre décisive avec Henri Langlois, fut à la fois un agitateur culturel intempestif et un bâtisseur tenace sinon rigoureux dans l'archive « scientifique », autodidacte et supercultivé, marginal et ralliant à sa cause des gens de pouvoir de tous les bords, égocentrique comme tous les créateurs et payant de sa personne sans compter.

Freddy Buache aurait bien aimé défiler, au 1er Mai de ce millésime finissant, sous le drapeau noir. Mais celui-ci n'est plus qu'une relique. Le blues des regrets va pourtant de pair avec l'éclat de rire ou le rebond de révolte du gauchiste jamais aligné, dans la vaste soupente de grand goût qu' il occupe à Lausanne avec son épouse journaliste et écrivain Marie-Madeleine Brumagne, à la Vallombreuse, en cette maison sous les arbres centenaires où vécut Benjamin Constant.

Mais au fait: comment ce cap des 80 ans apparaît-il à Freddy Buache ? « Ecoutez, lorsque je constate la jeunesse d'esprit de types comme Starobinski, Lévi-Strauss ou Oliveira, qui ont largement passé cet âge, ou que je découvre le dernier film de Chris Marker, je me dis qu' il n'y a pas vraiment de quoi paniquer … Il est vrai que j'ai eu de la peine à sortir de mon activité. Cela s' est d'ailleurs manifesté par une casse, physiquement parlant, puis je me suis remis. A partir de là, j'ai pensé que la meilleure solution, aujourd'hui, était d'opter pour le silence. Nous vivons dans un monde de bavardage où, finalement les seuls qui ont encore un point d'appui sont ceux qui ne parlent pas. Je suis donc devenu de l'ordre des silencieux. Ce qui ne m'empêche pas d'avoir des conversations … avec d'autres silencieux.
« Je voudrais pourtant ajouter autre chose: à savoir qu' il y a eu, par rapport à ce que j'ai pu faire, une coupure énorme, liée à l'arrivée de la télévision. L'essentiel de mon travail est lié à une époque où un film était une chose rare, qu' il fallait de surcroît préserver de la destruction. Sans avoir l'esprit d'un collectionneur, j'ai dû faire ce travail, qui s' effectue aujourd'hui dans de tout autres conditions. C'est pourquoi il est très difficile de comparer ce que j'ai pu faire avec ce qui peut se faire aujourd'hui. »
Buache4.jpgLorsqu' on lui demande comment il perçoit le monde actuel, Freddy Buache hésite visiblement entre le rejet désabusé, lié au règne de la publicité et du marketing, de la profusion mercantile ou du tout-culturel insignifiant, et un reste d'espoir que lui souffle sa générosité naturelle.
« Je ne dis pas que tout soit foutu, poursuit-il, mais je reste sceptique devant cette surabondance creuse. Je partage l'idée de Jean-Luc Godard selon lequel la culture relève de la règle, alors que l'art procède de l'exception. Regardez le dernier film d'Angeloupoulos, Eleni. A mes yeux, c'est un œuvre valable pour les vingt ans à venir, mais encore faut-il savoir lire ce film de plans-fixes dans lequel il ne se passe à peu près rien. Résultat: insuccès total ... »

Il faut rappeler alors, en quelques traits, ce que fut l'époque du jeune Buache.
« Autant que je me souvienne, et du fait de ma situation sociale, j'ai toujours été révolté. Dans mon coin, inquiétant mes parents qui trouvaient que je lisais trop, j'ai découvert Rimbaud et les surréalistes à l'adolescence et très vite je me suis passionné pour le théâtre et le cinéma, qui ne coûtaient pas cher, fréquenté Le Coup de Soleil de Gilles et, malgré ma timidité, j'aimais faire un tour au musée en sortant du collège ou me pointer à la sortie des artistes pour y rencontrer un Roger Blin. Sartre a pourtant été la grande influence de ma jeunesse, avant la rencontre d'Henri Langlois qui présentait une exposition au Palais de Rumine et grâce auquel, ensuite, j'ai plongé dans le monde foisonnant du Paris d'après-guerre, avec les caves de Saint-Germain-des-Prés et la Cinémathèque française. »

Buache6.jpgChoisissant, avec son compère Charles Apothéloz, de rester à Lausanne au lieu de « monter » à Paris, Buache va se trouver mêlé à la vie culturelle lausannoise en participant au premier Ciné-Club et au lancement des Faux-Nez, à l'inauguration légendaire de la Cinémathèque (en présence d'Erich von Stroheim) et à l'animation du journal Carreau où signaient un Edmond Gilliard ou un Charles-Albert Cingria, entre découvertes éclatantes (un Artaud) et polémiques. Plus tard, ce sera la participation à l'établissement d'une loi sur le cinéma, l'aventure de l'E xpo 64 avec Max Bill et son ami Tinguely, Mai 68 au Festival de Locarno qui lui décernera en 1996 son Léopard d'honneur, la Cinémathèque enfin installée à Montbenon — tout cela sans jamais interrompre son soutien aux réalisateurs suisses et son activité de critique de cinéma (dès 1959 à La Tribune de Lausanne, à l'invite de Marc Lamunière qu' il gratifie au passage d'un salamalec chaleureux) et de passeur-prof-conférencier ne désespérant pas de révéler Orson Welles ou Antonioni aux étudiants de la dernière pluie acide.

Jamais lié à aucun parti, quoique proche des trotskistes, Freddy Buache n'en a pas moins été, toujours, suspect aux yeux de maints vigiles de l'ordre établi. « J'ai vécu, par rapport au monde, une chose que je ne peux pas laisser de côté, et c'est d'avoir été une victime de la guerre froide », constate-t-il en se rappelant que la moindre rencontre avec tel attaché culturel des pays de l'E st, ou le moindre rendez-vous avec un Godard jamais trop bien rasé, lui auront valu la collection de fiches d'un véritable ennemi de l'Etat. De la même façon, le premier lieutenant Buache aura dû se battre contre une exclusion de l'armée injustifiée selon lui, qu' il affrontera avec l'appui du libéral Fauquex et du radical Chevallaz ...

Buache8.jpgDe fait, le béret rouge de Freddy la fronde ne l'a pas empêché de frayer avec les humanistes de toute tendance, de Jean-Pascal Delamuraz à Vladimir Dimitrijevic, avec lequel il lança une prestigieuse collection de livres de cinéma à L'Age d'Homme, ou de Luis Bunuel à Claude Autant-Lara, entre tant d'autres. Aux dernières nouvelles, son ouvrage sur Daniel Schmid vient d'ailleurs d'être réédité. En outre, sous le titre Passeur du 7e art, Michel Van Zele lui a consacré un film produit par AMIP, repris dans le double DVD.