19/05/2022

Avec Guerre, inédit, Céline culmine dans l’obscène vérité

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250 feuillets volés et retrouvés et c’est reparti pour le bout de la nuit dans une langue apparemment brute et très ciselée à la fois, musicale et d’une forte plasticité, à équidistance du Voyage, de Casse-pipe et de Guignol’s Band. Malgré le décalage entre les faits évoqués (avérés en partie) et leur transposition, la chronique, hallucinée et burlesque parfois, donne une impression de proximité insoutenable…

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Dès la première page de Guerre, l’impression physique d’être pris par la gueule tient à la puissance d’évocation de ce récit relevant d’un expressionnisme exacerbé, lequel fut précisément la marque en peinture autant qu’en littérature, de toute une époque et de sa génération traumatisée par la Grande Guerre, même si ces pages se dégagent de toute «école» par leur ton et leur rythme, leurs images et leur langage qui sont illico «du pur Céline».

Le premier jus de Guerre a certes quelque chose ici de brut de décoffrage, et certains passages (indiqués par les éditeurs), ou certains mots illisibles (également signalés) rappellent qu’il s’agit là d’un manuscrit en chantier, mais l’agencement des phrases, jusque dans leur syntaxe, comme chahutée par le chaos guerrier évoqué, n’en accuse pas moins un «savoir» stylistique déjà très éprouvé, avec des trouvailles verbales souvent inouïes, souvent drolatiques aussi, tant il est vrai que le tragique s’y mêle à tout moment au burlesque, voire au sordide absolument dégoûtant - dégoûtant autant que l’est la vraie sale guerre en somme, sans fleurs au fusil ni couronnes de dentelles autres que celles des chairs éclatées dans les campanules pour le ravissement des rats et des asticots…

Des faits à la chronique transposée

On le sait de sûres sources : les tribulations de Ferdinand, le narrateur de Guerre, recoupent celles, à vingt ans, de Louis-Ferdinand Destouches, blessé (notamment au bras par balle et à la tête à la suite d’un probable choc violent qui laissera des séquelles durables au dire de sa dernière épouse) le 24 octobre 2014 près de Poelkapelle, en Flandres, évacué dans un hôpital auxiliaire de Hazebrouck où il est opéré sans anesthésie (c’est lui qui l’a exigé) avant d’être transféré au Val-de-Grâce près de Paris où il sera décoré pour comportement héroïque avéré.

Dans son avant-propos éclairant, où il fait très bien la part du vrai et de l’invention, François Gibault rappelle qu’ «il n’y a jamais eu de concordance exacte entre les événements vécus par Céline et leur évocation dans ses romans», mais la base vécue de tous les faits transposé par la fiction n’est pas moins réelle, inscrite dans la chair et la conscience de l’écrivain.

Plus précisément ici : le champ de bataille et ses morts au milieu des carcasses de chevaux et de véhicules; la longue marche du blessé affamé et délirant (le père parlera de sept kilomètres à pied avant la première ambulance), son séjour à l’hôpital entre blessés et cadavres, la visite des parents, la relation privilégiée avec une infirmière pieuse, etc.

Sur quoi la fiction, sans rien de gratuit pour autant, donne aux faits leur relief et leur aura, comme toujours en littérature et en art où le « mentir vrai » transforme un fait divers en cristallisation symbolique, de L’Odyssée homérique au Guernica de Picasso.

Mais «réaliser» ce qu’est la guerre, quand on ne l’a pas flairée de près, est difficile. Même dedans, Ferdinand a de la peine à la «penser» alors qu’elle se déchaîne autour de lui et dans sa tête en vacarme non stop: «De penser, même un bout, fallait que je m’y reprenne à plusieurs fois comme quand on se parle sur le quai d’une gare quand un train passe. Un bout de pensée très fort à la fois, l’un après l’autre. C’est un exercice je vous assure qui fatigue. À présent je suis entraîné. Vingt ans, on apprend. J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités. J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais »…

 

Sous la loupe de l’émotion panique

D’aucuns, et plus encore d’aucunes, sans être forcément pudibonds ou bégueules, s’offusqueront à la lecture de certaines pages très sexualisées de Guerre, notamment relatives au traitement manuel et buccal réservé aux blessés à l’enseigne du Virginal Secours ( !) par une très tripoteuse Mlle L’Espinasse, laquelle s’occupe plus particulièrement du quasi mourant des mains et de la bouche, et en redemande avec le consentement plus ou moins truffé d’injures  du grabataire.

Or l’obscène crudité de ces détails, apparemment énorme, paraît bientôt anodine à côté des «petits morceaux d’horreur » qui suivront  avec le Dr Méconille impatient de charcuter les blessés histoire de se «faire la main» alors qu’il n’a aucune expérience de chirurgien, puis à l’apparition du redoutable commandant Récumel (dans lequel «y avait rien sûrement que la méchanceté en dessous du vide») qui se trouve là en inquisiteur traquant le déserteur virtuel que représente à ses yeux tout blessé....

Comme on l’a vu dans Voyage au bout de la nuit, l’horreur de la guerre et de la mort éprouvée par Céline « au contact » suscitent ces visions amplifiées où son instinct de défense le galvanise, qui ne le « trompe pas contre la mocherie des hommes » ; et quand il évoque les Méconille et Récumel, on se rappelle, sous la plume de Blaise Cendrars, dans J’ai saigné, l’épouvantable colonel clamant, en imbécile parangon d’obscénité, au jeune troufion en train de se tordre de douleur sur son grabat, à côté de Blaise, qu’il doit se sentir fier de crever pour son pays !

Et ce n’est pas fini, car il y aura, dans la partie la plus atroce de Guerre – en contraste avec les honneurs soudains  réservés à Ferdinand - de la délation abjecte au menu entre le joyeux Bébert et sa garce d’Angèle en visite - une scène hallucinante relevant de la guerre des sexes et qui s’achèvera au poteau pour le malheureux auto-mutilé…

Bref, si Guerre n’a pas l’ampleur ni le «fini» des grands livres de Céline, de Voyage au bout de la nuit à Guignol’s band, et si certaines parties frisent l’esquisse (notamment à propos de la légende du roi Krogold), cet inédit contribue pour beaucoup à mieux percevoir l’évolution du style de l’écrivain vers l’éruptif et la transe rythmée à points de suspension, tout en multipliant les «arrêts sur images» propres à nous faire haïr la putain de guerre autant que lui pendant que Poutine et les Ricains remettent ça…

Louis-Ferdinand Céline. Guerre. Editions établie par Pascal Fouché Avant-propos de François Gibault. Gallimard, 183p. 2022.

 

09/03/2022

Pour votre, et notre liberté

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Lettre ouverte de Mikhaïl Chichkine
 
Des livres contre les bombes (1)
 
Cette guerre n'a pas commencé aujourd'hui, mais en 2014. Le monde occidental n'a pas voulu le comprendre et a fait comme s'il ne se passait rien de grave.
 
Pendant toutes ces années, j'ai tenté,dans mes interventions et mes publications, d'expliquer aux gens d'ici qui était Poutine. Je n'y suis pas parvenu. Maintenant, Poutine a tout expliqué lui-même.
 
Je suis Russe. Au nom de mon peuple, de mon pays, en mon nom, Poutine est en train d'accomplir des crimes monstrueux.
 
Poutine, ce n'est pas la Russie. La Russie ressent de la douleur, de la honte. Au nom de ma Russie et de mon peuple, je demande pardon aux Ukrainiens. Et je comprends que tout ce qui se fait là-bas est impardonnable.
 
Chaque fois qu'un de mes articles était publié dans un journal suisse, la rédaction recevait des lettres indignées de l'ambassade de Russie à Berne. À présent, ils se taisent. Peut être qu'ils sont en train de faire leurs valises et d'écrire pour demander qu'on leur accorde l'asile politique ?
 
Je veux rentrer en Russie. Mais dans quelle Russie ? Dans la Russie de Poutine, on ne peut pas respirer - la puanteur des bottes policières est trop forte. Je rentrerai dans mon pays, sur lequel j'ai écrit une lettre ouverte en 2013 déjà, quand j'ai refusé de représenter la Russie de Poutine dans les salons du livre internationaux - avant l'annexion de la Crimée et le début de cette guerre contre l'Ukraine : "Je veux et je vais représenter une autre Russie, ma Russie, un pays libéré de ses imposteurs ,un pays avec une structure étatique qui protège non le droit à la corruption, mais le droit de la personne, un pays avec des médias libres, des élections libres et des gens libres.»
 
L'espace d'expression libre, en Russie, était déjà précédemment réduit à Internet, mais maintenant, la censure militaire s'applique même sur la Toile. Les autorités ont annoncé que toutes les remarques critiques sur la Russie et sa guerre seraient considérées comme une trahison et punies selon les lois martiales.
Que peut un écrivain ? La seule chose en son pouvoir est de parler clairement. Se taire, c'est soutenir l'agresseur. Au 19e siècle, les Polonais révoltés se sont battus contre le tsarisme, "pour votre et notre liberté". À présent, les Ukrainiens se battent contre l'armée de Poutine, pour votre et notre liberté. Ils défendent non seulement leur dignité humaine mais la dignité de toute l'humanité. L'Ukraine, en ce moment, est en train de défendre notre liberté et notre dignité. Nous devons l'aider autant que nous le pouvons.
 
Le crime de ce régime, c'est aussi que la marque de l'infamie retombe sur tout le pays. La Russie aujourd'hui est assimilée non à la littérature et à la musique russes, mais aux enfants sous les bombes.
 
Le crime de Poutine, c'est d'avoir empoisonné les gens avec la haine. Poutine partira, mais la douleur et la haine peuvent rester longtemps dans les coeurs. Et seuls l'art, la littérature, la culture pour aider à surmonter ce traumatisme. Le dictateur, tôt ou tard, termine sa vie misérable et inutile, et la culture continue : ainsi en a-t-il toujours été, ainsi en sera-t-il après Poutine.
 
La littérature ne doit pas parler de Poutine, la littérature ne doit pas expliquer la guerre. Il est impossible d'expliquer la guerre : pourquoi est-ce que des gens donnent l'ordre à un peuple d'en tuer un autre ? La littérature, c'est ce qui s'oppose à la guerre. La vraie littérature traite toujours du besoin d'amour de chacun de nous, et non de la haine.
 
Qu'est ce qui nous attend ? Dans le meilleur des cas, il n'y aura pas de guerre atomique. J'ai très envie de croire que le fou n'aura pas accès au bouton rouge, ou que l'un de ses subordonnés n'exécutera pas ce dernier ordre. Mais c'est, semble-t-il, la seule bonne chose à espérer.
 
La Fédération de Russie, après Poutine, cessera d'exister sur la carte en tant que pays. Le processus de désagrégation de l'Empire continuera. Quand la Tchétchénie sera devenue indépendante, d'autres peuples et régions suivront. Une lutte pour le pouvoir s'engagera. La population ne voudra pas vivre dans le chaos, et le besoin d'une main ferme apparaîtra. Même en cas d'élections aussi libre que possible- si elles ont lieu- un nouveau dictateur prendra le pouvoir. Et l'Occident le soutiendra, parce qu'il promettra de contrôler le bouton rouge.
 
Et qui sait, tout se répétera peut être encore une fois...
 
 
(Traduit du russe par les éditions Noir sur Blanc)
 
Dernier livre paru en traduction de Mikhaïl Chichkine: Le manteau à martingale et autres textes. Noir sur Blanc, 2020.
 
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28/10/2021

Des Illusions perdues qui nous font retrouver Balzac...

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La France déprimée, en perte de créativité, va-t-elle rebondir en retrouvant les ressources d’énergie constructive de son passé ? C’est ce qu’on pourrait espérer en découvrant le film tiré, par Xavier Giannoli, d’Illusions perdues, chef-d’œuvre dont l’implacable aperçu critique de la société des années 1820-30 nous renvoie en 2020-30. A voir, malgré les raccourcis et la précipitation du film, avant de revenir à La Comédie humaine et à un essai récent, Notre monde selon Balzac, signé Alexis Karklins- Marchay, qui la traverse et l’explicite en toute clarté.
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Si vous avez bien en mémoire ou que vous venez de (re)lire l'un des plus formidables romans de Balzac (et du XIXe siècle français), et que vous vous pointez au cinéma pour découvrir Illusions perdues dans l’adaptation signée Xavier Giannoli, peut-être crierez-vous à la trahison après un premier quart d'heure de projection en constatant que Lucien de Rubempré, Chardon de son vrai nom et végétant à Angoulême, n'a plus ni parents ni «frère» (son ami David Séchard, essentiel parmi ses proches), zappés comme l'est tout l'arrière-plan de sa jeunesse, le scénario le plantant dans les prés fleuris au moment de ses premières compositions poétiques, en pleine campagne angoumoise bucolique; et plus tard vous rugirez encore en constatant que la moitié de ses amis parisiens, dont le très important Daniel d'Arthez (double partiel de Balzac lui-même) et les membres du fameux Cénacle ont également passé à la trappe - mais en cours de route vous vous serez peut-être fait emporter par le maelstrom du roman retravaillé pour le cinéma, l’élan dynamique voire frénétique de la narration, la forte présence des personnages servis par de remarquables acteurs, les magnifiques images relevant parfois de la fresque en mouvement, entre autres scènes fortes où se retrouve le génie de Balzac, jusqu'à la conclusion mélancolique dans le ton du roman, même si la fin du protagoniste est beaucoup plus noire, un roman plus tard, dans Splendeurs et misères des courtisanes…
À préciser, alors, que l'adaptation de Xavier Giannoli module un point de vue tout personnel et temporellement cadré - limité à la partie centrale du roman où le jeune poète provincial débarque d'Angoulême à Paris et réalise ses ambitions pour le meilleur et le pire - et thématiquement resserré et accentué jusqu'à la polémique voire au pamphlet, sur l'évolution du Journalisme en lien avec la Publicité naissante et les enjeux économiques et politiques des journaux soumis à la Finance, la critique virulente de la Presse (la Monographie de la presse parisienne de Balzac serait à relire…) et un aperçu diversifié de l'arrivisme et de la complaisance voire de la corruption des gens de plume, notamment.
Comment un jeune homme rêve de gloire, d'abord toute littéraire, et cède ensuite au goût de la réussite à tout crin, comment il se trahit lui-même d’une compromission à l’autre, trahit celle qui l'a protégé, trahit ses plus chers amis, sans cesser jamais d'être (un peu) tourmenté par une conscience vive et un cœur tendre (Balzac voyait en Lucien une moitié de nature féminine), voilà bien la ligne de fond d'Illusions perdues, ou plutôt l'une des lignes issue d'un ensemble de thèmes beaucoup plus ample, portés dans le roman par une quantité de personnages mémorables, dont quelques-uns se retrouvent ici, avec moins de nuances et de profondeur, dans cette adaptation cinématographique aux ellipses et aux mouvements parfois si précipités qu’ils tournent à certaine confusion.
Cependant le roman est tout de même là et Balzac, avec sa grande générosité naïve et rouée à la fois, apprécierait peut-être, malgré ses manques, ce film plein de juvénile énergie, de verve verbale évidemment démarquée de la sienne, de panache visuel et, aussi, de non-dit mélancolique lisible de part en part dans le regard du jeune et beau Benjamin Voisin incarnant Lucien de Rubempré avec fougue et finesse.
 
Une œuvre-charnière, sur une période de mutation
 
Dans la suite polyphonique de La Comédie humaine, à la fois très concertée et parfois chaotique d’apparence, Illusions perdues me semble constituer un roman central, et cela aux deux points de vue d’une trajectoire personnelle et d’un tableau social élargi.
C’est d’abord le roman d’apprentissage d’un jeune poète pur et fou, typique de l’ère romantique, qui rêve de devenir le Pétrarque de son « canton ». Talentueux et beau comme un ange, adulé par sa mère et sa sœur, encouragé par son double amical au prénom de David, c’est le « jeune premier » idéal en lequel Honoré le ventripotent projetait un avatar avantageux du petit provincial pataud qu’il fut lui-même, rêvant de lancer à la capitale, comme l’un des personnages d’un roman antérieur (Le Père Goriot) au nom de Rastignac, le défi d’«à nous deux Paris !».
Ensuite, suivant en partie cette ligne personnelle, avec la conquête de Paris, les succès fracassants et les désillusions cuisantes de Lucien, Illusions perdues, après la romance déchirante d’Eugénie Grandet, marque le passage fortement contrasté de la province à dominante mesquine à la capitale de toutes les réussites et de toutes les perditions. Or ce transit personnel va de pair avec une transformation collective de la société française, deux générations après la Révolution, que Balzac, en écrivain, qui a besoin de papier, d’imprimeurs, d’éditeurs, de critiques et de lecteurs, va observer de près et en mettant la main à la pâte puisqu’il sera lui-même imprimeur, éditeur, feuilletoniste, inventeur aussi génial que foireux - il invente le livre de poche, le club du livre et la collection de prestige préfigurant la Bibliothèque de La Pléiade, mais toutes ses inventions seront autant d’échecs dont profiteront d’autres après lui alors même qu’il compense ses échecs en écrivant tant et plus. Comme l’a bien montré Stefan Zweig dans sa biographie magistrale, chaque fois que Balzac se casse la figure dans ses entreprises matérielles, son œuvre progresse…
Illusions perdues raconte donc l’irrésistible ascension d’un jeune plumitif surdoué quittant sa province avec une comtesse plus âgée que lui (Madame de Bargeton), qui débarque à Paris où il zigzague entre le milieu snob de son amie, dont il est plus ou moins tenu à l’écart, et celui des écrivains et journalistes, libraires-éditeurs et autres gens de théâtre où les actrices et les courtisanes se mélangent volontiers. Dans les cafés «littéraires», Lucien rencontre de bons jeunes gens partageant son idéal, qui l’intégreront à ce qu’ils appellent le Cénacle. Un certain Daniel d’Arthez fera figure d’auteur incorruptible – en lequel on peut voir une projection du désir d’intégrité de Balzac. Mais Lucien, faible de caractère et ne rêvant que de briller s’alliera plutôt avec Etienne Lousteau, désabusé cynique et lui indiquant le meilleure chemin pour « réussir », la frime, la triche, l’abdication de toute sincérité, etc.
 
Un Balzac mal lu à redécouvrir…
 
Il est intéressant de comparer, à plus de cinquante ans d’intervalle, la version télé des Illusions perdues, réalisée dans les années 60 par Maurice Cazeneuve, en noir et blanc, où le très angélique Yves Renier tient le rôle de Lucien, tandis que le sardonique François Chaumette joue celui du baron de Châtelet – à voir sur Youtube -, avec le film de Xavier Giannoli. De la lecture de Cazeneuve assez respectueuse, sensible mais d’une sorte de rigidité réaliste, à celle de Giannoli, on saute vraiment d’un monde à un autre: du noir et blanc «janséniste» aux grands coups de pinceaux polychromes et aux bandes-son tonitruantes, et, surtout, de la lenteur à la vitesse.
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Unknown-17.jpegJe viens de relire Illusions perdues en plusieurs semaines, à passé 70 ans... J’avais lu ce roman deux fois déjà, et j’estime qu’il est difficile de le saisir vraiment avant 25 ou 50 ans, sans expérience de la vie active et sans recul. Par ailleurs la lecture de Balzac a souvent été «plombée» dans la seconde moitié du XXe siècle, relevant de l’obligation scolaire voire de la « punition » alors que l’auteur, même « incontournable », était classé par certains profs et autres critiques, patriarche de droite lourdement catho. Un Henri Guillemin avouait d’ailleurs n’y être jamais entré, trouvant ses romans « barbants », mal écrits et idéologiquement suspects, témoignant d’une myopie plus générale où l’idéologie, précisément, faussait l’approche de La Comédie humaine.
Mais peut-être sort-on de ce malentendu ? C’est ce qu’on peut se dire à la lecture du vaste essai-panorama d’Alexis Karklins-Marchay paru tout récemment, qui mérite lui aussi qu’on prenne le temps de le lire attentivement, loin des bruyants.
 
Le bruit du monde, entre « claque » et « canards »
 
Dans sa Monographie de la presse parisienne, Balzac a brossé une douzaine de portraits de journalistes dont la galerie invite aux identifications actuelles avec « le jeune critique blond », le « rienologue », le « Grand Critique », « l’auteur à convictions », etc. Or on retrouve ces «types» dans Illusions perdues (le roman) autant que dans le film avec deux scènes carabinées de celui-ci: quand ces messieurs, autour du libraire-éditeur Dauriat (Gérard Depardieu en grand écrabouilleur très subtilement nuancé), font assaut de mots d’esprit (où Balzac voyait une tare de la mentalité française), et quand Lucien et Lousteau détaillent en rafale toutes les formes d’arnaques verbales de la critique opportuniste et sans scrupules.
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Dans la foulée, côté théâtre, Xavier Giannoli focalise l’attention sur le personnage abject du chef de la «claque », qui dirige les applaudissements et les huées à proportion de ce qu’on le paie, et coté rédactions, l’on voit des canards vivant se dandiner sur les copies avec un clin d’œil au cher Honoré qui consacre une page à cette nouvelle pratique de la vraie-fausse nouvelle, appelée alors « canard » et aujourd’hui «fake news»…
Mais tout cela, au cinéma, me semble aller trop vite, en alimentant l’opinion, fausse elle aussi, que «tout est pourri» dans le journalisme ou le milieu littéraire – ce que ne dit pas Balzac malgré la virulence des ses attaques.
Et c’est là que le point de vue partiel, mais aussi partial, de ce film «qui en jette» me semble pécher, sans les contrepoids (dans le roman) de David Séchard le «frère» réaliste, soutien financier et bon conseiller moral de Lucien, de la mère et de la sœur Eve de celui-ci, enfin des amis du poète au Cénacle, remplacés par Etienne Lousteau (Vincent Lacoste, parfait lui aussi en «coach» amicale virant jaloux) et par le brillant écrivain à succès Nathan (Xavier Dolan, dont les regards coulants font peut-être allusion à la composante homosexuelle de Lucien, qu’on verra resurgir plus explicitement dans Splendeurs et misères des courstianes avec l’immense personnage de Carlos Herrera, alias Vautrin ), auquel les scénaristes prêtent la voix off de la dernière séquence…
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Bref et pour conclure, autant cette interprétation d’Illusions perdues épate par sa vitalité et sa fastueuse imagerie, sa verve truculente limite vulgaire ici et là et sa délicatesse de touche (ah, le tendre visage de Coralie que lui prête Salomé Dewaels en délicieuse boulotte, ah les expressions de Cécile de France en comtesse de Bargeton…), autant ses lacunes renvoient à la lecture de Balzac, très pertinemment guidée par Alexis Karklins-Marchay dans les grandes largeurs de son essai, et bien sûr dans La Comédie humaine elle-même dont les bonheurs de lecture qu’elle nous réserve ne sont pas illusoires…
 
Honoré de Balzac. Monographie de la presse parisienne. Pauvert, coll. Libertés, 1965. Réédité maintes fois…
Alexis Karklins-Marchay, Notre monde selon Balzac. Relire La Comédie humaine au XXIe siècle. Editions Ellipses, 520p. 2021.

27/08/2021

By bye Jimmy - forever young

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Dernière révérence à James Parramore, en envol final à l'âge de 96 ans... Flash-back sur une rencontre de 2011, après la sortie de son disque.
« Nous avons eu beaucoup de chance », aime à dire et répéter James Parramore, alias Jimmy, au soir de son (grand) âge qui fleure la jeunesse à rallonge. Il y a, chez cet octogénaire à dégaine d’éternel bohème, du viveur à la Henry Miller et, par mimétisme de navigateur, du Zorba méditerranéen, aussi à l’aise à Ibiza que dans tel petit port d’Anatolie où il se fit un ami, un soir, du tenancier du troquet du coin, rien qu’à identifier tel morceau de Stéphane Grappelli et tel autre d’un jazzman aimé des deux compères. Cinq étés durant, il a fait le tour de la Grande Bleue à bord d’un voilier baptisé Robe de Chine, avec l’amour de sa vie, prénom Françoise. Et c’est pour Françoise, aujourd’hui, quatre ans après qu’elle lui a été arraché par la maladie, que Jimmy sort un CD au doux murmure mélodieux, pas loin de Gainsbourg, entouré des meilleurs musiciens qu’on puisse trouver dans nos contrées, tels Antoine Auberson (saxo), Pierre-François Massy (contrebasse) ou Lee Maddeford (piano), notamment.
Dans l’appartement sédunois où ils s’étaient retrouvés après maints périples, Françoise est partout, ici varappant aux Ecandies, là tous cheveux au vent sur le voilier, toute nue plus souvent qu’à son tour et même à son chevalet d’accro de peinture. « Une belle nature », a-t-on envie de dire rien qu’à la voir en photos ou à la retrouver dans la profusion de couleurs de ses rêves éveillés où la mer, les chats, les corps semblent danser entre la vie et la nuit. On en oublierait presque son absence, et d’autant plus que Jimmy la ressuscite à tout moment, fût-ce les larmes aux yeux et la gorge serrée, quand il évoque les lendemains de la vente du voilier, quand Françoise sanglota : « Ce bateau, c’était nous… » Ou, deux mois après sa mort, lorsque, terrassé par le blues, il jeta sur le papier les paroles et la musique de son Coup de cœur…
Quand il évoque la chance qui lui a souri, Jimmy Parramore ne parle pas que de son coup de cœur. Parce que la chance, il l’a connu dès ses premières années de petit Ricain fils de médecins, dont la profession l’a protégé des rigueurs de la Crise de 1929 avant de relancer sa seconde vocation, la première étant celle de pilote. Or la chance était, aussi, au rendez-vous du chasseur de la guerre de Corée accomplissant ses cent missions réglementaires sans être touché par la DCA. Ensuite, autre coup de pot : que la mère de James, rejoignant son aviateur de fils stationné en France avec son unité, l’emmène un jour en Suisse pour voir de plus près le Cervin, lui offrant du même coup un autre coup de cœur de longue durée pour Lausanne.
C’est en pensant, malin, à Paris et aux mythiques caves de Saint Germain-des-Prés, qu'il était parti pour la guerre de Corée, sachant que sa prochaine affectation serait la France. Mais en lieu et place du Tabou de Boris Vian, ce fut sur le Barbare lausannois qu’il tomba, immédiatement séduit par notre bonne ville autant que par les filles du pays célébrées par Godard, au point de s’établir en nos murs pour y faire sa médecine. Anesthésiste en retraite, il remarque à présent que sa spécialité était proche de celle du pilote de chasse : « Tu dois faire bien gaffe, au départ et à l’arrivée !»…
Le visage buriné de Jimmy Parramore, ses petits yeux clairs et vifs, sa douceur sans rien d’onctueux, ses gestes restés souplement décontractés malgré ses putains de genoux qui grincent, sont d’un homme qui « a vécu », comme on dit. Et ce n’est pas fini !
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Sa chance est, aussi, d’être resté proche de ses deux filles d’un premier mariage, Estelle et Wendy. Chance aussi d’avoir des tas d’amis « au rendez-vous des artistes », pour reprendre le titre d’une de ses chansons. Chance d’avoir plein de beaux souvenirs d’amour, autour du feu central de son coup de cœur, ou d’amitiés sous tous les soleils. Chance enfin de pouvoir chanter sa chance, avec les mots et les mélodies qu’il a lui-même arrangées avant de les confier à ses potes musiciens – chance de pouvoir dire si bien enfin : merci la vie !
 
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(JLK, dans les colonnes de 24Heures, le 14 octobre 2011. Portrait photographique de Sedrik Nemeth)

29/10/2020

Joseph Czapski était un juste qui ne croyait qu’à la bonté

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Deux expositions conjointes, et la publication d’une biographie magistrale, entre autres marques de reconnaissance, célèbrent la mémoire d’un grand témoin du terrible XXe siècle, peintre et écrivain, qui fut aussi un homme de cœur et de cran, humble et lumineux.

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Cela pourrait commencer par la rencontre, dans le reflet d’une vitrine où leurs images se superposent, d’un écolier  polonais d’une douzaine d’années et d’un soldat en uniforme. Le petit lascar se prénommerait Athanase, et le troufion Joseph. J’ai capté l’image de cette rencontre sur mon smartphone à Cracovie, en avril 2016, dans le petit musée flambant neuf dédié à la mémoire du peintre et écrivain Joseph Czapski, annexe du Musée national qui venait d’être inaugurée deux jours plus tôt en présence, notamment, de l’ « historique » Adam Michnik et du poète Adam Zagajewski, du cinéaste Andrzej Wajda et de la philosophe suisse Jeanne Hersch -  quatre amis fameux du « héros » du jour décédé à 97 ans le 12 janvier 1993 à Maisons-Laffitte où il était exilé depuis la fin de la Seconde guerre mondiale.

J’ignore en quels termes le prof de Tadzio a présenté Czapski à celui-ci et à la quinzaine d’écoliers qui se trouvaient ce jour-là en ce « lieu de mémoire », mais la rencontre dont témoigne ma petite image revêt à mes yeux une valeur symbolique, à valeur de reconnaissance.

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Cette reconnaissance est le sentiment profond que j’éprouve moi-même au souvenir des mes quelques rencontres, inoubliables, passées avec Czapski dans sa soupente-atelier de la région parisienne, à Lausanne où avait paru l’un de ses ouvrages majeurs (Terre inhumaine, en première édition à L’Âge d’Homme) et où se tint la première exposition de ses œuvres récentes, ou à Chexbres dans la galerie de Barbara et Richard Aeschlimann qui furent ses amis et les défenseurs suisses les plus fidèles et vaillants de son oeuvre.

Or cette reconnaissance est aujourd’hui largement partagée et surtout amplifiée, non seulement en Pologne où Czapski fait figure de héros national sans qu’il l’eut jamais cherché – lors de mon  séjour à Cracovie, d’immenses photos de lui étaient placardées sur les murs de la ville – mais en Suisse et  à Paris où ont paru plus de quinze ouvrages  (de lui ou sur lui) qui permettent d’apprécier, par delà son aura de figure historique, son rayonnement de peintre et d’écrivain.

Ce 3 octobre, à Montricher, à l’enseigne de la Fondation jan Michalski, en marge d’une exposition consacrée aux écrits de Joseph Czapski, sera présentée la première grande biographie témoignant de sa traversée du siècle par  le peintre et essayiste américain Eric Karpeles représentant, précisément, un acte de reconnaissance exceptionnel en cela que l’auteur a sillonné la Pologne, la Russie, la France et la Suisse en quête de détails relatifs à la vie et au développement de l’œuvre de ce pair artiste qu’il n’a pas connu lui-même de son vivant mais découvert et passionnément aimé à la découverte des ses tableaux.

Cette somme biographique intitulée Joseph Czapski, L’art et le vie, paraît en traduction aux éditions Noir sur Blanc où ont déjà paru plusieurs livres de Czapski lui-même, mais Eric Karpeles n’en est pas resté là, publiant l’an dernier, à Londres, chez Thames & Hudson, un somptueux livre d’art très richement illustré qui nous permet d’entrer littéralement «dans la peinture» de Czapski, avec un ensemble unique de reproductions en couleurs recouvrant les cinq dernières décennies du XXe siècle – une grand partie de l’œuvre antérieure à la guerre ayant été détruite.

« Une destinée européenne », dirait le prof à ses écoliers… 

Un étage du petit musée de Cracovie est consacré à la traversée «historique» du XXe siècle par Joseph Czapski, et l’étage d’en dessus à son œuvre de peintre et d’écrivain, avec une pièce reproduisant à l’identique sa chambre de l’Institut polonais de Maisons-Laffitte avec, sur un long rayon, les cahiers toilés de son immense journal.

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Or, déambulant en ce lieu, je me demandais en quels termes le prof de Tadzio et de ses camarades aura présenté leur (très) grand compatriote (pas loin de deux mètres, le fringant échassier…), pacifiste de cœur mais héros médaillé de la Grande Guerre pour un fait d’armes surréaliste, engagé une seconde fois dans l’armée du général Anders et prisonnier de guerre des Soviétiques qui massacrèrent des milliers de ses camarades, échappé de justesse au crime de masse de Katyn et premier témoin  de l’archipel du Goulag avant un périple inimaginable à travers les déserts d’Irak et de Palestine, la remontée en Italie et la bataille mythique de Monte Cassino, jusqu’au moment d’apprendre la forfaiture des Alliés livrant la Pologne à Staline , etc.

Dans mon optimisme indéfectible, sans préjuger des raccourcis d’un cours d’histoire prodigués à des ados addicts à je ne sais quelles applis et autres jeux vidéos, je me disais qu’un jour, peut-être, Tadzio et ses camarades se rappelleront cette visite et tomberont sur la version polonaise de la biographie d’Eric Karpeles initialement parue en anglais, où tout (ou presque) est dit à la fois de l’homme, du citoyen solidaire et de l’artiste.

Le prof de 2016 aura parlé, peut-être, de la « destinée européenne » de Joseph Czapski, honorant la « Pologne éternelle » dite aussi « Christ des nations », grands mots un peu abstraits pour des mômes nés après la chute du rideau de fer. Mais les livres du bon Józef resteront à découvrir par les kids, ses livres et ses tableaux dont certains, peints par un octogénaire, ont la vigueur expressive et la fraîcheur des « jeunes sauvages » de son époque…

La Maison des Arts de Chexbres : foyer de reconnaissance

Au musée Czapski de Cracovie, comme dans les salles du plus solennel Musée national, un bon nombre des œuvres du peintre ont été offertes au patrimoine polonais par Barbara et Richard Aeschlimann, dont le soutien à l’artiste s’est manifesté dès les années 70, d’abord à l’enseigne de la galerie Plexus, à Chexbres, et ensuite dans la plus vaste Maison des Arts.

Artiste et écrivain lui-même, notre ami Richard, et son épouse bénéficiant d’une fortune familiale appréciable, ont fait œuvre de mécènes éclairés en présentant très régulièrement les nouvelles toiles du peintres et en lui attirant assez de collectionneurs pour que la première rétrospective des œuvres de l’exilé en Pologne soit présentée, en 1986, avec le sous-titre « Joseph Czapski dans les collections suisses ».

Dans sa biographie monumentale (plus de 500 pages et un superbe cahier d’illustrations), Eric Karpeles rend l’hommage qui se doit aux Aeschlimann et caractérise magnifiquement, en peintre de métier, ce qui fait l’originalité largement méconnue de Czapski en un temps où « l’hystérie du monde de l’art contemporain, avec son addiction à l’hyperbole et sa prédisposition à la superficialité, reflète une culture dans laquelle l’importance esthétique se mesure à la valeur financière bien plus que l’inverse ». Ainsi, lorsqu’une prestigieuse galerie allemande proposa aux Aeschlimann de présenter l’artiste à condition que ses prix soient multipliés par dix pour satisfaire aux normes du marché de l’art, les galeristes et Czapski lui-même se refusèrent-ils à cette surenchère artificielle.

Est-ce dire que cette peinture ne soit pas « contemporaine » du fait qu’elle n’a jamais été « abstraite », conforme à telle ou telle doctrine « avant-gardiste », réfractaire autant au « conceptualisme » qu’au « minimalisme », coupable de penchants « réactionnaires » ?

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Absolument pas. Au contraire, et dès ses jeunes années, lors d’un premier séjour à Paris, Czapski n’aura cessé d’être opposé à tous les conformismes d’écoles, pour tracer son chemin personnel dans la double lignée de Cézanne (fidélité à la nature) et de Van Gogh (force de  l’émotion) ou plus encore de Bonnard (liesse de la couleur) et de Soutine (véhémence de l’expression), avec une touche unique et des thèmes qui lui seront propres : solitude des êtres dans la grande ville (petit théâtre quotidien du café ou de la rue, des trains ou du métro), beauté des choses simples qui nous entourent (objets et bouquets, visages ou paysages) expression sans relâche (dessins à foison dans un journal illustré de plus de 200 volumes) du poids du monde et du chant du monde.  

Contre toute idéologie : les réalités de la beauté et de la bonté

Si la touche du peintre Czapski est unique, celle de l’écrivain ne l’est pas moins, qui est à la fois d’un mémorialiste-reporter, d’un critique d’art pur de tout jargon, d’un sourcier de pensée sans rien du maître à penser, enfin d’un lecteur du monde dont l’écriture et la peinture ne cessent de communiquer entre elles et de féconder les observations quotidiennes dont témoigne son journal.

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A cet égard, les deux expositions à voir dès ces jours prochains à Chexbres et Montricher, autant que les deux grands livres paraissant en même temps (la bio de Karpeles et une nouvelle version augmentée de Terre inhumaine) reflètent parfaitement la démarche «polyphonique» qui caractérise la vie et l’œuvre de Czapski.

Ce rejeton de la grande aristocratie européenne, dont le très digne précepteur eût aimé faire un Monsieur stylé, n’a cessé d’en faire qu’à sa tête et selon son cœur et son esprit curieux de tout : tolstoïen en sa prime jeunesse (comme en témoigne une lettre de Romain Rolland) confrontée aux violences de la révolution bolchévique autant qu’aux inégalités du régime tsariste, préférant la voie des beaux-arts au lieu de poursuivre ses premières études de droit et débarquant dans le Paris mythique de Montparnasse et de Picasso, engagé sans armes  dans les deux boucheries du vingtième siècle, racontant la Recherche du temps perdu de Marcel Proust à ses camarades prisonniers des Soviets dont beaucoup finiraient d’une balle dans la nuque, voué pendant cinquante ans au rétablissement d’une vérité longtemps occultée (le massacre de Katyn faussement attribué aux nazis), participant en son exil parisien à l’animation de la revue Kultura devenue le centre de la résistance intellectuelle à l’oppression communiste – tout cela dont témoignent ses livres, de Terre inhumaine (la recherche de ses camarades disparus dans le goulag) à Souvenirs de Starobielsk et Tumulte et spectres (les tribulations du prisonnier et les passions partagées du lecteur-écrivain), Proust contre la déchéance(ses conférences du camp de Griazowietz) ou encore L’œil (ses essais sur la peinture), notamment.

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Unknown-3.jpegUn jour que je lui rendais visite à Maisons-Laffitte, où je lui apportai le rituel saucisson lyonnais marqué Jésus ( !) qu’il appréciait particulièrement, après que je lui eus fait ,la lecture (il était à peu près aveugle) de la nouvelle de Tchekhov intitulée L’étudiant, Czapski me résuma sa croyance peu dogmatique en affirmant que, pour lui, la religion se résumait à l’histoire de la bonté, punkt schluss – il parlait aussi bien  l’allemand que le français, le russe et le polonais.

Sa petite voix haut perchée m’évoquait celle d’un vieil enfant éternel, telle que se la rappellent ses innombrables amis défilant dans sa soupente de Maisons-Laffitte (du Nobel de littérature Czeslaw Milosz au  jeune poète Zagajewski qui voyait en lui un mentor,  auquel il rendra d’ailleurs hommage ces jours à Montricher) ou partageant les soirées de Chexbres ou de son ami Dimitri sur les hauts de Lausanne.

Le 13 janvier 1993, par téléphone et d’une voix à la fois triste et sereine, notre amie Floristella Stephani, conjointe artiste de Thierry Vernet (autre ami peintre de longue date), nous apprit la mort paisible de Joseph Czapski, endormi la veille « comme un enfant »…  

Avec le recul, je me refuse de penser à Czapski comme à un héros national, au dam de toute récupération chauvine actuelle, et moins encore à un saint genre « subito ». Mais il y avait chez lui,  sûrement, du juste épris de beauté et de bonté.    

Eric Karpeles. Joseph Czapski, L’Art et la vie. Traduit de l’anglais par Odile Demange. Nombreuses illustrations. Noir sur Blanc, 569p, 2020.

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Joseph Czapski. Terre inhumaine. Traduit du polonais par Maria Adela Bohomolec et l’auteur. Nouvelles préface de Timothy Snyder. Noir sur Blanc, 438p. 2020.

 

Expositions : Joseph Czapski, peintre et écrivain. Fondation Jan Michalski pour l’écriture er la littérature. Montricher, du 3 octobre au 17 janvier. Détails pratiques : info@fondation-janmichalski.ch

Joseph Czapski, l’existence dans la peinture (une cinquantaine de toiles et  un choix important de dessins). Maison des Arts Plexus, Chexbres, du 3 octobre au 17 janvier. Visites sur rendez-vous, tel. 021 946. 28.30

 

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     Joseph   Czapksi en dates

 

  1. 1896. - 3 avril. Naissance de à Prague. Passe son enfance en actuelle Biélorussie.
  2. – Mort de sa mère

1909-1916. – Séjour à Saint-Pétersbourg, bac et début d’études de droit

1916-17. - Mobilisé en octobre. Quitte l’armée  pour participer à une communauté pacifiste, à Pétrograd,  pendant la famine et la terreur du premier hiver bolchévique.

1919. - revient en Pologne et participe en simple soldat sans armes à la guerre russo-polonaise. Médaillé pour acte de bravoure.

1921 .- Entrée à l’académie des Beaux-arts de Cracovie.

1924. - Séjour à Paris avec le groupe des artistes « kapistes » (Komitet pariski).

1926. - Atteint du typhus, il découvre Proust en convalescence à Londres.

1939. Officier de réserve, il rejoint son régiment, bientôt prisonnier des Soviétiques ; interné 18 mois en divers camps.

1942. – Sur ordre du général Anders, part à la recherche de ses camarades disparus. Découvre les traces du massacre de Katyn.

1944. – Avec l’armée Anders et de nombreux civils polonais en fuite, traverse le Turkestan, l’Irak, la Palestine et l’Egypte. Organise la vie culturelle de l’armée.

1945-47. – Début de l’exil à Paris avec sa sœur Maria, elle aussi écrivain-historienne.

1950.- Tournée aux USA pour récolter des fonds utiles à l’établissement d’une université pour jeune Polonais déracinés.

Dès 1950, expositions à Paris, Genève, New York, Londres, etc.

1974. – Première monographie en française de Murielle Werner-Gagnebin, La Main et l’espace, à L’Âge d’homme. Vladimir Dimitrijevic finance la première expo lausannoise. Après l’insuccès de celle-ci, Barbara et Richard Aeschlimann fondent la galerie Plexus à Chexbres pour accueillir Czapski.

1986. – Première exposition à Varsovie, Cracovie et Poznan, de « Czapski dans les collections suisses ».

1993- 12 janvier, mort de Joseph Czapski à Maisons-Laffitte.

2016. - Ouverture du pavillon-musée Czapski de Cracovie.

2020. - Réédition de Terre inhumaine chez Noir sur Blanc, dont le préfacier américain, Timothy Snyder, salue « le plus grand peintre polonais du XXe siècle, même s’il est resté méconnu »…

10/04/2020

Journal sans date (10)

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Des jours entiers se perdirent pour certains dans le spectacle continu de la violence et des exhibitions diverses, tandis que d’autres (beaucoup) mouraient de faiblesse ou de vieillesse et d’autres encore (également nombreux) se remettaient.

Ce mal étrange , inexplicable en aucune langue même savante, cette maladie inattendue et aussi imprévisible que le Président américain en exercice cette année-là, fut ainsi le révélateur momentané de toutes les angoisses latentes, de toutes les peurs, de tous les aveuglements involontaires ou volontaires de cette non moins étrange Espèce dont beaucoup d’intelligence fut perdue à invoquer des causes et des conséquences qui se contredisaient d’un jour à l’autre comme se contredisaient le Président américain et ses divers homologues - l’étrangeté était alors devenue l’air qu’on respire et les morts-vivants sortirent des écrans le temps d’une orgie de violence et d’extase virtuelle sans pareille.

Tel, qui avait toujours trouvé les films de morts-vivants d’une stupidité humiliante pour l’Espèce, ressentit une humiliation sans égale au cours de ces journées pendant lesquelles ses proches et ses moins proches affrontaient le mal avec une détermination non moins inattendue - beaucoup de femmes au premier rang.

Beaucoup de femmes en effet s’activèrent silencieusement ou parfois en chantonnant à la cuisine de quarantaine et à d’inlassables lessives, entre autres soins de l'Urgence -pendant que les doctes diplômés en théorie théorisaient à qui mieux mieux; et pas mal de conjoints (re)découvrirent ainsi, en leur conjointes, la femme réelle en sa force durable.

De jour en jour il apparut que les arguments d’autorité invoqués par les maîtres diplômés du bien-penser et du bien-parler - femmes titrées comprises -, s’effondraient dans le magma de leur jactance aussi insignifiante que les graphes mondiaux d’une Statistique dépassée par la réalité réelle de ce mal décidément étrange..

Journal sans date (9)

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Le fait qu’il y eût encore quelque chose plutôt que rien , et le fait qu’il y eût moins de choses à considérer en se représentant encore moins de choses stimula l’imagination de l’Individu de tout genre capable d’extrapolations physiques à résonances métaphysiques, à commencer par la supposition que toute électricité fît soudain défaut.

L’éventualité d’un monde soudain éteint, bel et bien obscurci comme en vrai temps de guerre, soudain tout silencieux, plus aucun chargeur, plus aucune énergie de computation donc plus aucune possibilité de communiquer qu’entre conjoints ou voisins, plus de smartphones ni de trains à grande ou petite vitesse, plus de micro-ondes ni d’ascenseurs - cette impensable situation réjouit l’imagination de l’Individu en question, poète en vers réguliers ou aiguilleuse du ciel adepte de la pensée ZEN, reconnaissants tout de même de cela qu’on pût encore s’entendre à vive voix entre balcons et s’écrire des petits bleus au crayon simple.

Image: Philip Seelen

Journal sans date (8)

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Quant au Relativiste, il relativisa d’un ton qui laissait à entendre que son relativisme, irréductible à aucune autre façon de relativiser, avait en somme un caractère absolu, à commencer par le fait que le caractère prétendument brutal de la Pandémie de 2020 l’était nettement moins que celle que figure le romancier américain Richard Matheson dans son roman I am a legend qui voit la transformation des contaminés en êtres assez effrayants mais d’une férocité à vrai dire relative puisque les trois films tirés du roman inaugurent pour ainsi dire les espèces nouvelles du mort-vivant et du zombie alors qu’en fait de monstruosité le peintre batave Hieronymus Bosch s’était illustré quelques siècles plus tôt dans la représentation de personnages à peu près sans comparaison, à lui inspirés par la peste noire à côté de laquelle les toussotement et les montées de fièvre de l’actuelle épidémie faisaient piètre figure - et que dire du Pandémonium de l'Enfer de Dante ?

Sur quoi le Relativiste a commencé de tousser, sa fièvre a subitement fait bondir le mercure dans son tube, le souffle au cœur qui le tarabustait relativement souvent s’est transfomé en palpitation absolue, mais on fut impressionné de l’entendre insister, juste avant d’être intubé, sur le fait que son cas ne prouvait rien alors qu’un séisme risquait à l’instant même d’anéantir le rutilant établissement hospitalier dans lequel on l’avait emmené de force et que, par rapport aux données des statistiques cumulées et considérées avec le recul, dans une centaine d’années, ce qui était en train de lui arriver d’irrémédiable et de tragique aux yeux des siens ne ferait que confirmer sa théorie relativiste - et cette seule pensée qu’il avait raison suffit à lui valoir le bonheur absolu d’une guérison hélas toute relative, juste avant sa chute fatale dans l'escalier que vous savez...

Journal sans date (7)

 

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On titube, on est de plus en plus sûr qu’on n’est sûr de rien, on ne sait exactement s’il faut porter le masque ou pas : on s’informe de tout et du contraire de tout et tout fait Question, et tout fait Problème.

Faut-il porter le masque ou pas ? Faut-il faire cuire le masque à 70° pour tuer « le microbe » avant de resortir, et faut-il resortir ou pas ?

Faut-il sortir du confinement après Pâques ou faut-il attendre l’Ascension ou la Fête du Travail ? Faut-il arrêter l’été ?

Quant au Problème, on s’est tout de suite demandé (dans nos pays de nantis) qui allait payer ? Et qui ne payera pas dans les pays pauvres ? Comment les pays sans eau vont-ils se laver les mains ? Et faudra-t-il confiner les pauvres dans des camps puisqu’ils s’obstinent à vivre les uns sur les autres ?

Que fait le Président américain qui a eu l’air dès le commencement de s’en laver les mains sans se les laver au demeurant ? Va-t-il se masquer ou la pandémie va-t-elle le démasquer ? Va-t-il s’en prendre personnellement aux contaminés coupables de ne pas s’être protégés après avoir stigmatisé le complot combiné de l’Organisation Mondiale de la santé et de la Chine aux yeux notoirement bridés, ou le Virus va-t-il continuer de ne pas se montrer fair-play ?

Enfin répondre à la Question du Problème va-t-elle nous aider à résoudre le Problème de la Question ?

06/04/2020

Journal sans date (4)

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À la présomption d’une Nature jugée naturellement inégaliaire s’opposa, dès le début de la Pandémie, le constat d’une similitude transnationale, transconfessionnelle et même transraciale (la notion de race venait d’être rétablie dans l’usage conceptuel courant et parfois savant) des symptômes et des souffrances liés au Virus, qui faisait se ressembler tous les patients de tous les services d’urgence dans une commune angoisse, une commune plainte et un commun désir de survivre ou de ne pas survivre, de même que les soignantes et soignants de tous grades, se trouvaient unis comme un seul par le seul souci de bien faire.

D’un jour à l’autre aussi, dans le monde extraordinairement divers et divisé de la sempitermelle tour de Babel, s’imposèrent quelques gestes et mesures de défense aussitôt décriés par la jactance des caquets abstraits, mais scellant une autre façon d’égalité tendre.

En langage commun, celles et ceux qui savaient ce que c’est que d’en baver, patients ou soignants et autres saints hospitaliers, prièrent tout un chacun de se laver les mains et de se tenir coi.

Les mains jointes de l’amour ou de la prière se disjoignirent alors, chacune et chacun se repliant pour quelque temps à quelque distance, tandis que les jactants jactaient, les plus forts en gueule se montrant souvent les plus faibles en esprit, médiocres humains pour ne pas dire morts-vivants en leur jactance experte.

 

Journal sans date (2)

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La croissance bientôt exponentielle des chiffres de la Statistique, réelle ou trafiquée, alla de pair avec celle des compétences expertes en tout genre, à commencer par l’hygiène théorique et le conseil moral.

 

En peu de temps foisonnèrent les experts en pathologie virale ou boursière et les moniteurs virtuels du vivre-ensemble, et tout aussitôt proliférèrent les analystes immédiatement subdivisés en adversaires du pour et en contempteurs du contre, chantres opposés d’une sortie de la nature essentiellement fondée sur le Déjà Vu et tous indistinctement adonnés à la jactance.

Les uns évoquaient la peste noire et les dangers de l’étatisme, les autres la grippe hispanique et les dangers du libéralisme, tandis que les soignantes et les soignants soignaient, fort applaudis des balcons et autres promontoires sécurisés du point de vue sanitaire.

Alors les constats restaient confus et la peur incertaine, mais de nouvelles pétititons, assorties d’appels aux dons solidaires, accusaient une urgence croissante et peut-être réelle ; cependant le doute subsistait, qu’exacerbait la foi des pasteurs américains et des chefs d’entreprises à carrures carrées - c’était bien avant la fermeture des premières boîtes de nuit et l’interdiction graduelle des chantiers, le confinement local et bientôt mondial.

L’inanité intrinsèque de toute idéologie apparut bientôt comme le constat de ce qui faussait toute interprétation des causes et des conséquences du phénomène global de la pandémie, renvoyant dos à dos les analystes libéraux stigmatisant les «progressistes » et ceux-ci chargeant les «capitalistes» de tous les maux.

Les arguments des idéologues de l’ «échangisme» furent de peu de poids, notamment après la fermeture des établissements de l’Empire de la Nuit (selon l’expression pompeuse des médias et autres réseaux) par contaste avec ceux des zélateurs de l’« humanisme » idéologique, alors même qu’une sorte d’angélisme de circonstance contribuait à la confusion des premiers jours...

17/03/2020

État de choc

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Ce qui nous arrive, arrive donc. Et nous met, tous tant que nous sommes, à la même épreuve ; et d’abord à l’épreuve de nous-mêmes sous l'effet de la sidération.

(Dialogue schizo)

Moi l’autre: - Je t’ai senti très ému, tout à l’heure, après les déclarations solennelles du ministre suisse de la santé Alain Berset et celles d’Emmanuel Macron. Je ne t’ai jamais vu comme ça, presque au bord des larmes…

 

Moi l’un: Oui, je suis sensible à la solennité, et je pleure aux enterrements, et je pleure au cinéma. L’autre soir, quand nous regardions le reporter anglais Robert Fisk marcher seul dans les ruines d’Alep ou d’Homs, avant de voir les atroces images d’archives des monceaux de cadavres de Sabra et Chatila, je n’ai pas pleuré du tout. Mais en voyant le visage du vieux reporter en train de se demander si toute cette violence ne relevait pas, chez l’homme, d’une espèce de passion de la destruction – de l’autodestruction aussi bien, j’avais les larmes aux yeux. Or il y avait quelque chose de solennel dans sa réflexion, après son parcours au front de la guerre, comme s’il touchait à une vérité qui le dépassait. Et c’est ce que je ressens ce soir : que nous sommes devant une vérité qui nous dépasse, et d'autant plus qu'elle n'est pas d'origine humaine. Vérité de la vie, vérité de la mort, réalité de nos morts, notre père au dernier jour, notre mère nous quittant après ses années de solitude, les rues vides de ce soir…

Moi l’autre:- Tu t’es un peu énervé, l’autre soir, après les déclarations de notre ministre de la santé, la jeune et fringante Rebecca Ruiz, qui s’indignait de la présence de «tant de retraités» dans les rues de Lausanne, où tu as vu comme un début de stigmatisation d’une classe de la population, mais à présent c’est en somme un pas de plus qui est franchi avec le «tous à la maison», et comment ne pas la comprendre ?

 

Moi l’un: - J’ai repensé à ce qu’elle dû vivre en s’exprimant à la télé devant tout le monde, elle qui vient de prendre sa charge et qui n’a aucune expérience d’une situation pareille, pas plus qu’aucun de ses collègues, d’ailleurs, ni que nous tous, ni que le pauvre Donald Trump qui bafouille tout et son contraire en se plantant devant son prompteur, pas plus que Vladimir Poutine apparemment si sûr de lui, ni que le joli Macron ni personne, et surtout pas les experts en ceci ou en cela qui me rappellent leurs homologues économistes sachant-tout il y a dix ans de ça.

Or je crois que nous ressentons tous la même chose ce soir. Tu as vu tout l'heure la rue où les champions de la pétarade se défonçaient hier à bord de leurs bolides noirs de petits parvenus à la con: vide. Et tu imagines la nuit des « gens de la nuit ». Or il n'y a pas là de quoi ricaner ni moins encore de se réjouir...


Moi l’autre: - Du jamais vu, tu crois ?


Moi l’un: - Je ne sais pas. Tout est tellement incertain et imprévisible que la sidération en devient extraordinairement réelle, comme l’apparition de nos enfants ou le corps de nos morts après le dernier souffle.


Moi l’autre : - Mais la vie continue. On vendra demain : La vie en quarantaine pour les nuls, et les conseils vont faire florès un peu partout…


Moi l’un: - Bien entendu, et les théories du complot, et les débats sur qui va payer quoi, et la faute aux migrants qui ont coûté si cher que nos systèmes de santé sont à sec, et les hymnes à la décroissance, et la redécouverte des Vraies Valeurs et tout le toutim…


Moi l’autre:- Et si l’on relisait La Peste du cher Camus ?

 

Moi l’un: - Eh tiens, je n’y avais pas pensé. Mais c’est vrai que ça pourrait nous rajeunir, quand nous apprenions Le vent à Djemila par cœur…

 

Moi l’autre: - Ah là, c'est moi qui vais pleurer ! Mais au fait: que dirait Albert Camus aujourd’hui, d’après toi ?

 

Moi l’un: - Je crois qu’il se tairait…

 

20/11/2019

Sam ou l'enfance volée

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D’une densité émotionnelle et d’une qualité d’écriture hors pair, le premier roman d'Edmond Vullioud, acteur vaudois bien connu, place celui-ci au premier rang de nos écrivains. Dans le décor admirablement restitué de nos bourgs calvinistes du début du XXe siècle, l’auteur brosse le portrait infiniment nuancé, tendre et violent,   d’un «innocent» humilié de multiples façons et qui se révèle bientôt, par delà ses blessures, un artiste original et un «justicier» impatient de reconquérir son royaume perdu.

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Les vraie découvertes littéraires, supposées plus durables que les pléthoriques «coups de cœur»  d’un jour, sont aujourd’hui bien rares, et particulièrement en Suisse romande où la foison de livres de second rang disperse l’attention du public autant que de la critique. En ce qui me concerne en tout cas, je ne saurais citer que deux ou trois titres qui fassent vraiment date, ces dernières années, à commencer par le dernier roman d’Etienne Barilier, Dans Khartoum assiégée (Phébus, 2018), ou, venant de paraître, cet extraordinaire roman d’Edmond Vullioud dont l’originalité du talent s’était déjà déployée dans les nouvelles mémorables du recueil intitulé Les Amours étranges, paru en 2013 à L’Âge d’Homme.

Si je parle d’un  roman «extraordinaire», au risque de paraître abuser d’un superlatif, c’est que Sam se distingue à tous égards des romans « ordinaires » à quoi pourraient se rattacher ses thèmes, qu’il s’agisse d’abus sexuel ou de déglingue familiale, d’hypocrisie moralisante ou de préjugés crasses.

Sans doute le jeune Sam, dont l’enfance heureuse de petit prince s’est achevée avec la mort de sa mère, laquelle a provoqué la déchéance alcoolique du père, pourrait-il apparaître comme une victime «ordinaire» depuis  que le jeune Thomas,  fils du pasteur local, en a fait, dès ses douze ans, l’objet de ses «travaux» sexuels, selon son expression,  mais le roman se distingue immédiatement des motifs esthétiques érotico-religieux «à la Chessex» autant que de toute dénonciation explicite de la pédophilie, même si Sam, que son malheur a rendu à peu près muet, souffre de sa sujétion sans oser dire «non» alors que tout crie en lui, faute du moindre amour réel de la part de  Thomas. Le môme est «joli» et, n’est-ce pas, c’est un «simple d’esprit» béni par le Seigneur.  Le viol récurrent se passe dans un cagibi du temple magnifique dans lequel on entre en traversant le cimetière, après que Thomas a fait courir ses fines mains blanches  sur les claviers de l’orgue;  et pour accueillir Sam à son retour penaud de l’église, une gifle supplémentaire de son père le marque d’un «coquard» dont les paroissiens charitables s’inquièteront à l’heure du culte. Bientôt l’on s’empressera de soustraire l’adolescent à la garde de l’indigne William en train de laisser son domaine (le plus beau du village) dépérir, pour le confier d’abord au rigide  pasteur Nicole et à son épouse Marthe, plus attentionnée mais ignorant tout des liens de son cher fils et de son esclave sexuel, et ensuite à une institution spécialisée où les dons d’artiste de Sam s’épanouiront. 

Mais là encore, le roman se distingue de l’ordinaire (et souvent juste) procès fait rétrospectivement aux établissements pour la maltraitance qui y régnait parfois puisque, aussi bien, la bonté et l’intelligence pédagogique offrent un refuge et un terreau fertile aux dons du garçon. 

Sam, à vrai dire, n’est ni un roman « historique », ni l’exposé romancé d’un «cas» social ou psychologique, ni moins encore le portrait-charge d’une société donnée, même s’il y a un peu de tout ça dans ce roman où il y aussi de la tendresse poignante à la Dickens, de l’observation méticuleuse et de la grâce verbale d’un Flaubert ou quelque chose des atmosphères oniriques d’une Catherine Colomb dont les titres des romans (Châteaux en enfance ou Le Temps des anges) entrent en consonance évidente  avec l’univers d’Edmond Vullioud.  

Mais qu’est-ce alors plus précisément que cet étrange roman ?

 

Des faits établis à la fiction

Le portrait photographique d’un adolescent songeur au doux visage et au regard tout intérieur constitue la couverture du roman d’Edouard Vullioud, qui a choisi de représenter ainsi son personnage sous les traits de son propre fils autiste.

Est-ce à dire alors que Sam traite du «problème de l’autisme» à partir du vécu personnel de l’auteur ? Oui, si l’on pense à la souffrance et aux difficultés de relation imposées par cet état de fait, qui leste l’expérience de l’écrivain d’un savoir «extraordinaire » en matière de sentiments, mais la relation père-fils, dans le roman, dépasse ce «cas» particulier pour englober toutes les difficultés de communication vécues que nous connaissons, de même que la légende familiale «réelle» des Vullioud se trouve complètement transposée par le roman.

La douceur de Sam, son rapport «extraordinaire» avec les animaux, sa parole rare, mais aussi le regard suraigu qu’il porte sur la réalité, et son tenace esprit de vengeance, découlent bel et bien de l’expérience à la fois douloureuse et très riche vécue par Edmond Vullioud et son fils, autant qu’il se rapporte à la saga d’une tribu vaudoise portée, comme souvent les dynasties terriennes, aux embrouilles et  à la vindicte.

Dans le roman, il est question de deux vieilles sœurs enfermées par leur famille dont on dit qu’elles ont perdu la boule à la suite d’un chagrin d’amour, et l’auteur, qui a transformé le nom de Vufflens-la-Ville en Bassens, m’apprend (en aparté…) que les sœurs en question, enfermées derrière des barreaux, ont bel et bien vécu à la fin du XIXe siècle dans la grande demeure toujours appelée le Château, à l’entrée du village vaudois, et que cette maison est l’un des modèles du domaine des Auges dont le père de Sam, William Abel, précipite la chute avant de se retrouver valet humilié et pochard de son frère Auguste, autre personnage tonitruant du roman dont les colères folles renvoient à celles que le comédien lausannois a observées chez un de nos metteurs en scène fameux…

Cela noté pour ramener à l’anecdote bavarde ? Tout au contraire : pour souligner l’immense travail, à la fois méticuleux en diable et porté par le souffle de la poésie, accompli par Edmond Vullioud dans ce premier roman à la fois intimiste par sa «voix» narrative, et picaresque dans ses développements romanesques, lesquels nous rappellent, notamment, les aventures collectives de l’émigration des Suisses en Amérique du Sud, et la différence de couleur entre un mauvais lieu de nos régions (le Mironton de la Pernette) et un lupanar chamarré d’Uruguay.

Ce qu’il y a d’unique dans Sam relève d’une sorte de sublimation rêveuse sur fond de lourde réalité, restituée avec une extrême précision; mais il y a plus, car au souci maniaque de minutie, que l’auteur prête aussi à son protagoniste, s’accorde le don de la candeur et de la puissance créatrice qui fera de Sam un artiste non conventonnel  suscitant bien des sarcaasmes (l’incrédulité du notaire conseiller de paroisse Bérard, plouc parfait,  ou d’un critique méprisant) mais aussi de bienveillantes attentions – à commencer par celle du peintre en lettres Timoléon Magetti  devenu son mentor.

Sam est un livre d’une musicalité et d’une pureté émotionnelle sans faille. Chose rare : sa narration elle-même ressortit à la musique par le truchement du murmure intime que l’Auteur adresse à la fois à son protagoniste, puisque tout le récit est modulé en deuxième personne, et à son Lecteur, dans un rapport qui rappelle le murmure du Narrateur de Proust, mais dans une tonalité tout autre, marquée à la fois, et dès la première page, par un mélange détonant de sensualité (l’évocation de la première nuit d’amour de Sam et de la sauvage Philomène) et de sourde douleur, et par une sorte de basse continue qui détaille les multiples nuances de la pensée du présumé «demeuré».

Or ce taiseux peut se révéler terriblement parlant quand il s’exprime, notamment par le dessin et la peinture, autant que l’ «innocent» fait figure de révélateur dans le monde des bavards et des tricheurs. L’art de Sam lui permet de se réapproprier le monde, et parfois même de soumettre les dominants à son pouvoir, non sans cruauté défensive quasi animale.

Quant à l’art du romancier, il tend à l’épopée d’époque dans la partie du roman intitulé Le bout du monde  qui nous emmène vers Paris au temps de la Grande Guerre, les espaces infinis de l’Amérique du Sud où les traces du premier amour de Sam se sont perdues alors qu’il hérite d’un fils (imprévu quoique prévisible…) qui lui survivra après un naufrage apocalyptique…

Requiem pour un paradis perdu

À quoi tient enfin le fait que Sam, qu’on pourrait dire un roman anachronique de tournure selon les codes et conventions actuels,  sonne si clair et vif, si neuf en somme et si frais en dépit de sa mélancolie lancinante, et nous ménage des surprises à chaque page, nous reste au cœur comme une musique tendre et belle en dépit des laideurs et des violences du monde ? 

Sans doute à la substance humaine dense et vibrante, autant qu’à la dimension  onirico-poétique et à la tenue littéraire de ce roman qui peut parler de tout sans jamais flatter ni dévier de sa ligne – en dépit de multiple digressions parfois comiques et de variations d’intensité, voire ici et là de quelques longueurs -, à son style élégant mais jamais trop voyant,  à sa dimension affective hypersensible mais non sentimentale  qui nous attache à Sam jusque dans ses excès de violence compulsive touchant alors au picaresque – et le roman frise alors le conte noir -, enfin  à une teneur spirituelle rare aujourd’hui, qui rappelle les «innocents» de Bernanos et de Julien Green, de Faulkner ou de Dostoïevski, à une vision à la fois évangélique d’inspiration et portée par la révolte contre une Création décidément mal fagotée, où l’enfance volée, par delà toute détresse individuelle,  revêt le sens universel  d’un paradis perdu.

Edmond Vullioud. Sam.Editions BSN Press, 425p. Lausanne, 2019.

 

26/08/2019

Lire et écrire à Lausanne

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À l’occasion de la vaste opération intitulée Lire à Lausanne, JLK invite ses amies et amis, qui sont aussi amis de la littérature, de la lecture et de l’écriture, de la culture et de l’agriculture, à le rejoindre :

ce jeudi prochain 29 août, de 12h.3o à 13h 30, au Forum de l’Hotel de Ville, place de la Palud.

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BookJLK19.JPGPour un libre entretien avec Isabelle Falconnier, où il sera question de son 66837494_10220217479854046_1983787562287759360_n.jpgdernier livre, Les Jardins suspendus, de son ouvrage intitulé Impressions d’un lecteur à Lausanne, paru en 2007 chez Bernard Campiche, et de son prochain libelle à paraître en automne, chez Pierre-Guillaume de Roux, sous le titre affriolant de Nous sommes tous des zombies sympas.

Ne soyez pas des zombies, mais soyez sympas, et si vous n’aimez pas JLK, envoyez-lui vos ennemis !

Lire à Lausanne c’est:

5 ans de politique du livre
14 maisons d'éditions lausannoises
7 soirées littéraires
1 librairie 100 % lausannoise
Et, durant une semaine, des rencontres conviviales avec des auteur-e-s, des soirées festives avec les éditeur-trice-s, des balades, des animations pour les enfants, des propositions de lectures et de découvertes du patrimoine littéraire lausannois et romand!
Le programme complet: https://urlz.fr/a82e

07/03/2019

Dixit Staro

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Entretien avec Jean Starobinski, qui vient de s'élever une dernière fois...

Evoquant sa longue amitié avec Jean Starobinski, Yves Bonnefoy écrivait il y a quelques années que le grand critique genevois était de ceux qui ne cessaient de lui prouver, dans une «continuité chaleureuse», que «la raison et la poésie ne sont pas ennemies, bien au contraire». Le poète disait aussi la part prépondérante du simplement humain chez le penseur, n’oubliant jamais la «priorité du mot ouvert de l’exister quotidien sur la lettre close du texte».

Or c’est à ce double point de rencontre, de l’intelligence claire et des fulgurence intuitives, mais aussi de la vie et de sa ressaisie par les oeuvres, que nous ramène incessamment, en effet, cette parole d’expérience intime approfondie et de connaissance englobante

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- Vous souvenez-vous de votre premier acte qui puisse être dit «créateur» ?

- Ce furent d’abord des envies de traduire. Du grec ancien (L’éloge d’Hélène), de l’allemand (Kafka, Hofmanstahl)... Mon goût d’écrire s’est éveillé moins à l’appel des textes quà celui du monde. J’ai fait ma petite classe d’écriture, cahin-caha, en écrivant des chroniques de la poésie dans Suisse contemporaine, entre 1942 et 1945. J’essayais d’être à la hauteur des circonstances. J’attribuais sans doute trop de pouvoir à la poésie.

- Qu’est-ce qui, selon vous, distingue fondamentalement l’écrivain de l’écrivant ? Et quand vous sentez-vous plutôt l’un ou plutôt l’autre ?

- Je ne me sens pas concerné par l’opposition, établie par Barthes, entre ceux qui écrivent sans souci de la forme littéraire (les «écrivants«) et les écrivains préocupés par l’effet esthétique. Mon propos n’est pas de manifester une singularité littéraire., Je cherche à transmettre ma réflexion le plus nettement possible. Il y faut un très sévère travail sur le langage. Et il faut savoir effacer les traces du travail. A quoi ai-je abouti ? Je n’en sais trop rien.

- «Création et mystère forment le trésor de Poésie», écrivait Pierre-Jean Jouve. Or la critique peut-elle saisir et dire le mystère ?

- Le propos de Jouve est lui-même de la critique. La fonction du critique est d’aviver la perception du «mystère» poétique, d’apprendre au lecteur à mieux s’y exposer. Au reste, savoir quelles ont été les règles du sonnet, ou celles de la fugue, ce n’est pas faire outrage au mystère de la poésie ou de la création musicale. Bien au contraire.

- Avez-vous essayé ce qu’on dit «la fiction», ou la poésie, avant ou à côté de votre oeuvre d’essayiste ?

- Sporadiquement. L’essai en prose m’a convenu. Je suis fermement convaincu qu’une espèce de beauté peut résulter de l’invention d’une recherche - du parcours et des justes proportions de l’essai. Le grand livre de Saxl et Panofsky, Saturne et la mélancolie, ne donne-t-il pas l’impression quîl peut exister un lyrisme de l’érudition ?

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- Vous sentez-vous participer d’une filiation littéraire ou scientifique ?

- Les exemples de Marcel Raymond, de Georges Poulet, de Roger Caillois, de Gaston Bachelard, de Georges Canguilhem, d’Ernst Cassirer, etc. ont compté lors de mes débuts. Puis j’ai tenté d’inventer mon parcours. J’accepte qu’on dise que mon désir de comprendre s’inscrit dans la filiation de la philosophie des lumières. Je n’éprouve en tout cas aucun attrait pour l’irrationalisme raisonneur si répandu à notre époque.

- Y a-t-il un livre particulier, ou des auteurs, auxquels vous revenez régulièrement comme à une source ?


- Je suis beaucoup revenu à Rousseau. Mais sans le considérer comme ma source. C’est un irritant.

- Y a-t-il à vos yeux, malgré les formes d’expression variées, un «noyau» central commun à l’expression artistique ?

- Je tente plutôt d’écouter le son particulier de chaque voix, de percevoir le caractère particulier de la relation au monde et à autrui que chaque oeuvre (ou groupe d’oeuvres) établit. Nous unifions aujourd’hui sous la notion moderne d’art, des manifestations dont l’intention était très diverse: magique, religieuse, fonctionnelle, didactique, ou dégagée de toute finalité.

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- Dans quelle mesure la littérature et la peinture peuvent-elles se vivifier mutuellement ? Et peut-on définir le «moment» où la première tendrait plutôt à parasiter, voire à stériliser la seconde ? Y a-t-il un «pur moment» de la littérature ou de la peinture ?

- Assurément, la lettre (que ce soit celle de la Bible, des mythologistes ou des historiens) a longtemps précédé et commandé l’image.La peinture d’histoire a survécu jusqu’à notre siècle, en se renouvelant et se métamorphosant, jusque dans l’art surréaliste. D’autre part tout un secteur de l’art d’avant-garde, qui ne suscite que peu de plaisir sensoriel, est inséparable des dissertations, souvent des boniments, qui l’expliqent et le légitiment. Avec un mode d’emploi sophistiqué, on peut proposer les pires pauvretés. C’est là que j’éprouve le plus vivement l’impression de «parasitage». Mais il y a, heureusement, des oeuvres de peinture qui établissent un rapport au monde et au spectateur sans passer par des relais intellectuels arbitraires. Je ne veux donc en rien jeter l’interdit sur une peinture qui «pense». Ce fut le cas de Poussin, de Delacroix, de Cézanne, de Klee...

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- Les écrivains forment-ils une catégorie à part dans la critique d’art ?

- En France, la critique d’art est née avec le discours des artistes eux-mêmes, et avec Diderot. La ligne de crête de la critique d’art passe par Baudelaire. Ce sont des écrivains, et parfois des philosophes qui ont su poser, mieux que d’autres, le problème du sens de l’art. L’admiable Giacometti de Bonnefoy en est la preuve la plus récente.

- Comment un thème cristallise-t-il dans votre processus de réflexion ? Qu’est-ce qui vous a fait, par exemple, vous intéresser particulièrement aux rituels du don ? Pourriez-vous désigner le fil rouge courant à travers votre oeuvre ?

- Les thèmes qui me retiennent sont des composantes simples de la condition humaine: la perception que nous avons de notre corps, la succession des heures de la journée, l’acte du don, l’opposition du visage et du masque, etc. Je les considère à travers la diversité des expressions concrètes que j’en puis connaître, selon les moments de l’histoire. Ce qui me met en alerte, ce sont les contrastes, les différences, les mises en oeuvre qui varient à travers les divers moments culturels. Il s’agit donc de thèmes qui sont d’un intérêt très large, et dont les expressions révolues, les évolutions récentes pourront, si possible, mieux mettre en évidence notre condition présente. Pour ce qui concerne le noyau originel du livre sur le don (Largesse), mon attention s’est éveillée en constatant la répétition d’une même scène d’enfants pauvres qui se battent, en se disputant des aliments qu’on leur jette, chez Rousseau, Baudelaire et Huysmans. Il a fallu interpréter, déveloper une explication historique, réfléchir sur le système de rapports violents qui se manifestait dans ces textes. Des avenues s’ouvraient de toute part, avec, à l’horizon, les pauvres de l’âge moderne.

- Votre expérience en psychiatrie a-t-elle constitué un apport décisif à votre travail d’interprétation ?

- L’expérience du travail psychiatrique a été brève (à Cery, en 1957-1958). Mais j’en ai beaucoup retenu, pour mes activités ultérieures. La maladie mentale se manifeste en altérant la relation vécue. Ce qui est mis en évidence par la maladie, ce sont les états-limites, les souffrances de la relation. Mais il ne s’agit pas d’une relation différente de celle qui entre en jeu dans la vie normale, ou dans l’imaginaire de la fiction. La perturbation mentale révèle l’édifice de l’esprit humain (sa fragilité, ses excès, ses déficits).

- Avez-vous le sentiment d’écrire en Suisse et de participer de la littérature romande ?

- Je me sens Genevois, donc Romand, donc Suisse, donc Européen. J’avoue (en ce qui me concerne) ne pas bien savoir où commence et où finit la littérature romande. Mais il y a une cause à défendre: celle de nos compatriotes qui sont de grands écrivains de langue française (Ramuz, Cingria, etc.) et qui ne sont pas encore suffisamment reconnus et lus en France.

- La critique a-t-elle une fonction particulière à jouer dans l’univers de «fausse parole» que représente souvent la société médiatique ?

- L’analphabétisme gagne. Et l’antiscience (ou la pseudo-science). Il faut que des critiques, «littéraires» ou des «philosophes», s’obstinent à protester. Au temps du nazisme, la revue Lettres, à Genève, a pris pour épigraphe cette phrase que j’avais trouvée dans vauvenargues: «La servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer». On peut le redire des diverses dégradations de notre temps qui se propagent au nom du «goût du public», de la «liberté d’expression» ou (en d’autres pays) de l’«identité nationale».

- Quel est selon vous, et particulièrement aujourd’hui, l’honneur de la littérature ?

- L’honneur de la littérature ? C’est de viser plus haut que le succès littéraire.

- Y a-t-il un jardin secret personnel dans votre oeuvre ? Ecrirez-vous des Mémoires ou nous cachez-vous un monumental Journal intime ?

- Mon seul jardin secret: des textes autrefois publiés en revue, qui ne me satisfont pas, mais que je n’oublie pas, et que je garde en instance de révision en attendant de les publier pour de bon... Parmi ceux-ci, quelques rares poèmes.

- Pasternak disait écrire «sous le regard de Dieu». Avez-vous le sentiment d’écrire sous un regard particulier ?

- Ecrire sous le regard de Dieu, quelle garantie ce serait ! Je n’ai pas cet orgueil. «Tu ne prononceras pas en vain le nom du Seigneur»...