20/02/2009

Sur le crime de Payerne

ChessexJuif.jpg 30 ans avant Un juif pour l’exemple, les journalistes Jacques Pilet et Yvan Dalain avaient réalisé un film et un livre constituant la première investigation développée des faits.

Loin de moi l'idée de dénigrer le dernier livre de Jacques Chessex, récit certes elliptique mais percutant, aux résonances profondes. En cause cependant: la façon dont Maître Jacques s'approprie la "paternité" de cette terrible affaire au point de prétendre maintenant, à la Grande Librairie, que Payerne est le prélude d'Auschwitz...  

Chessex27.jpgLe succès du dernier livre de Jacques Chessex a occulté, quelque peu, un important travail documentaire accompli, il y a plus de trente ans, par le réalisateur de télévision Yvan Dalain et le journaliste Jacques Pilet, qui aboutit à un film référentiel de Temps Présent, diffusé sous le titre Analyse d’un crime, que la TSR va rediffuser bientôt, et à un ouvrage intitulé Le crime nazi de Payerne, 1942 en Suisse, un Juif tué pour l’exemple, paru chez Favre en 1977.
Certains de nos lecteurs (lire 24Heures du lundi 16 février) ayant rappelé cet antécédent, il semblait intéressant d’interroger Jacques Pilet à propos de son approche de la terrible affaire et de ses protagonistes encore vivants.
Pilet1.jpg- Comment avez-vous eu connaissance du crime de Payerne ?
- Mon père m’en a parlé à l’adolescence et j’en ai été secoué, puis, jeune journaliste, j’y suis revenu avec Yvan Dalain, Juif d’origine dont le père, marchand de bestiaux à Avenches et ami d’Arthur Bloch, fut alerté le soir même du crime par la femme de la victime. Si Dalain était plus impliqué que moi, il m’a semblé très important d’enquêter sur ce drame oublié, mais hautement symbolique, dont nous pouvions rencontrer encore les protagonistes. C’est ainsi que j’ai retrouvé Marmier, marchand de poulets au marché de Lausanne, qui semblait soulagé de pouvoir « vider son sac » alors même qu’il restait maudit. J’ai également débusqué le pasteur Lugrin, beau parleur et très intelligent qui s’est refusé absolument d’être filmé. Resté complètement nazi. Il semblait chercher à me convertir…
- Quelle impression vous a faite le roman de Chessex ?
- Je suis heureux que l’écrivain traite ce thème, quoique cela vienne tard. C’est du bon Chessex, qui va au tréfonds des motivations humaines les plus sombres. Mais cela pourrait être plus fouillé : on aimerait en savoir plus, en effet, de tout l’arrière plan historique, social et psychologique de ce drame. La propagande du pasteur Lugrin, dans un milieu de gens précarisés, ou ce qu’a vécu Pierre Chessex, le père de l’écrivain, et toutes les réactions des gens du lieu, soumis pour beaucoup à la peur, tout cela pourrait nourrir un roman beaucoup plus ample. Mais le verbe de Chessex n’en est pas moins efficace et propre à marquer les esprits. Il s’inscrit dans un travail de mémoire qui a commencé de s’accomplir dans ce pays, et sans doute est-ce plus difficile de mener celui-ci dans le détail local que sur de grands thèmes généraux.
- Partagez-vous le désir de Jacques Chessex de célébrer concrètement la mémoire d’Arthur Bloch à Payerne ?
- Je ne crois pas tant à la valeur des plaques et des noms de places qu’au travail de mémoire dans les têtes. Et là, une fois encore, il y a à faire… Lorsque notre film est sorti, suscitant de fortes oppositions, j’ai été confronté aux mêmes attitudes de banalisation que nous voyons aujourd’hui. Mais on a changé de génération : les témoins directs ne sont plus là. Le sentiment de culpabilité n’est plus un frein, et ces événements paraissent lointains. En outre, je crois qu’il y a aussi, dans le ressentiment de certains Payernois d’aujourd’hui, quelque chose qui vise Chessex lui-même. L’écrivain a donné une image des lieux qui est parfois mal perçue. Nul n’est prophète en son pays… Par ailleurs, je ne serais pas étonné que les événements récents, à Gaza, qui noircissent l’image d’Israël, ne contribuent à « relativiser » aussi la portée du crime de Payerne.

 

Jacques Chessex en fait trop…

 

 

 

Jacques Chessex a signé, avec Un juif pour l’exemple, un livre qui fera date au double titre de la littérature et du témoignage « pour mémoire ». Lorsque l’écrivain nous a annoncé, en décembre dernier, le sujet de ce nouveau roman, nous avons un peu craint la «resucée» d’un drame déjà évoqué sous sa plume, notamment dans Reste avec nous, paru en 1965, et c’est donc avec une certaine réserve que nous avons abordé sa lecture, pour l’achever d’une traite avec autant d’émotion que d’admiration. La terrible affaire Bloch pourrait certes faire l’objet d’un grand roman plus nourri que ce récit elliptique, mais le verbe de Chessex, son art de l’évocation, sa façon de réduire le drame à l’essentiel, touchent au cœur. Cela étant, avec tout le respect que mérite l’écrivain, et même à cause de l’estime que nous portons à son œuvre, comment ne pas réagir à certaines postures que nous lui avons vu prendre ces jours  au fil de ses menées promotionnelles, et notamment en s’arrogeant la « paternité » du crime de Payerne (lire notre édition du 18 février), traitant avec dédain le travail documentaire qui aboutit à une édition de Temps présent, en 1977, réalisée par Yvan Dalain et Jacques Pilet, et au  livre de celui-ci sous-intitulé (sic) Un juif pour l’exemple ?

Que Jacques Chessex ne mentionne par cette double source dans son roman n’est pas choquant à nos yeux. Un grand sujet n’appartient pas à tel ou tel, surtout dans un travail de mémoire. Cependant, affirmant lui-même qu’il était «sur le coup» avant Dalain et Pilet, Jacques Chessex pourrait faire croire qu’Un Juif pour l’exemple n’est qu’un «coup» et qu’il s’agit  d’occulter tout concurrent. Or son livre vaut mieux que ça!

Une scène saisissante, dans Un juif pour l’exemple, évoque le triple aller et retour d’Arthur Bloch, attiré dans une écurie par ses assassins, qui hésite avant de conclure le marché fatal. Nous imaginions cet épisode inventé  par l’écrivain, or c’est du film de Dalain et Pilet qu’il est tiré. Il va de soi que ce détail n’entache en rien le mérite de Chessex, mais que perdrait celui-ci à saluer le travail d’autrui ? À cet égard, la posture de Chessex nous a rappelé celle du cancérologue médiatique Léon Schwartzenberg qui, un soir, après une émission de télévision à laquelle participait un jeune romancier médecin de notre connaissance, lui téléphona pour lui dire : cher confrère, le cancer à la télévision, c’est moi !

Dans le même élan écrabouilleur, Jacques Chessex s’est répandu récemment, dans l’émission radiophonique Le Grand Huit, en propos consternants sur l’état de la littérature romande actuelle, concluant à son seul mérite exclusif et à l’inexistence d’aucune relève. Ainsi, le même écrivain qui prétend défendre la mémoire collective, piétine ceux qui, à leur façon, contribuent à la culture commune. Plus rien ne se fait après nous : telle est la chanson triste des grands créateurs de ce pays virant aux caciques, de Tanner et Godard à Chessex. Or nous osons le dire à celui-ci : cette posture est indigne de toi, frère Jacques : ton œuvre vaut mieux que ça !  

 

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01/02/2009

La beauté sur la terre

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Carnets de Thierry Vernet


Thierry Vernet s’est éteint au soir du 1er octobre 1993, à l’âge de 66 ans, des suites d’un cancer. Genevois d’origine, le peintre avait vécu à Belleville depuis 1958 avec Floristella Stephani, son épouse, artiste peintre elle aussi. Thierry Vernet avait été le compagnon de route de Nicolas Bouvier durant le long périple que celui-ci évoque dans L’Usage du monde, précisément illustré par Vernet.
A part son œuvre peint, considérable, Thierry Vernet a laissé des carnets, tenus entre sa trente-troisième année et les derniers jours de sa vie, qui constituent une somme de notations souvent pénétrantes sur l’art et la vie.

« La beauté est ce qui abolit le temps »

« Je ne sais pas qui je suis, mais mes tableaux, eux, le savent ».

« Mille distractions nous sollicitent. La radio, le bruit, le cinéma, les journaux Autrefois on devait être face à face avec son démon, on devait patiemment élucider son mystère. Maintenant, vite, entre deux distractions, on doit tout dire, avec brio de chic, faire son œuvre en coup de vent. A moins… à moins de résister aux distractions ».

« L’Art commence quand, après une longue et patiente partie d’échecs, d’un coup de genou sous la table on fait tout valser ».


« D’heureux malgré le doute, arriver à être heureux à cause du doute ».

« Faire la planche sur le fleuve du Temps ».

Vernet6.JPG« C’est dans les larmes qu’on parvient à la géométrie ».

« Aux gens normaux le miracle est interdit ».

« Il suffit de voir qui réussit, et auprès de qui, pour être rassuré et encouragé ».

« Nous vivons, en ce temps, sous la théocratie de l’argent ; et malgré soi on sacrifie de façon permanente à ce culte hideux ».

« D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi ».

« Nous qui avons une patte restée coincée dans le tiroir de l’adolescence, nous en garderons toujours, sous nos rides, quelque chose ».

« D’abord la sensation est souveraine, ensuite le tableau est souverain. Entre ces deux souveraientés, il y a la révolution ».

« Dieu est éternel, le diable est sempiternel ».

« En matière de peinture, la lumière n'a rien à voir avec l’éclairage ».

« Quand son corps devient infréquentable, il convient de le servir poliment, juste ce qu’il demande, et de penser à autre chose, avec enthousiasme ».

« Les visages : des ampoules électriques plus ou moins allumées ».

« Les gens de la rue sont des bouteilles, des quilles, les automobiles des savons échappées de mains maladroites ; Dieu que le monde est beau ! »

« Monsieur Pomarède, mon voisin retraité de la rue des Cascades, me voyant porter un châssis, me dit : « Vous faites de la peinture, c’est bien, ça occupe ! »

Vernet7.JPG« Une forme doit avoir les yeux ouverts et le cul fermé ».

« Je me bats, et il est normal qu’à la guerre on prenne des coups ».

« Ajouter ne serait-ce que sur 10cm2 un peu de beauté au monde, ce qui diminuera d’autant et probablement bien plus de sa laideur ».

« Si l’on tue en soi-même l’espérance du Paradis, on n’hérite que de l’Enfer. C’est, me semble-t-il, le choix de notre civilisation ».

« La foi en le vraisemblable ne nous sauvera pas de grand-chose ».

« Votre société s’ingénie à rendre le désespoir attrayant ».



« La mort, ma mort, je veux la faire chier un max à attendre devant ma porte, à piétiner le paillasson. Mais quand il sera manifeste que le temps est venu de la faire entrer, je lui offrirai le thé et la recevrai cordialement ».

« Je suis un chiffon sale présentement dans la machine à laver. Lâche, hypocrite, flagorneur, luxurieux, cédant au moindre zéphyr de mes désirs et tentations diverses, comptant sur un sourire et mes acquiescements pour conquérir quelques cœurs utiles (et cela enfant déjà pour « m’en tirer » !). La machine à laver à de quoi faire. Mieux vaut tard que jamais.

Le 4 septembre 1993, et ce fut sa dernière inscription, Thierry Vernet notait enfin ceci : « Je peins ce que je crois avoir vu. 4/5 de mon élan m’attache à notre vie et à tout ce qu’elle nous donne de merveilleux, mais 1/5 m’attire vers la vie éternelle d’où tant de bras se tendent pour m’accueillir ».

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28/01/2009

Purs et doux

En mémoire de Thierry Vernet et de Floristella Stephani. Hommages à Genève.

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De janvier à juin 2009, les œuvres des peintres Thierry Vernet (1927-1993) et Floristella Stephani (1930-2007) seront exposées en divers lieux genevois. A l’initiative d’Ilona Stephani et de quelques amis, ce substantiel hommage rend justice à la mémoire de deux créateurs plutôt méconnus de leur vivant, hors de quelques cercles romands et parisiens. Cette généreuse initiative déclinera quatre verbes liés à leur double démarche existentielle et artistique :


PEINDRE : Tous deux avaient l’intime conviction d’être « nés peintres ». A l’écart des modes, dans leur petit logement de Belleville, à Paris, ils ont exploré toutes les ressources de leur art: dessin, gravure, aquarelle, huile, décors de théâtre ou de marionnettes.

VOIR : Floristella Stephani et Thierry Vernet, ouverts au monde à l’enseigne de la même soif spirituelle, vivaient cette relation par le truchement d’un même regard poreux et englobant, libre, essentiel et incarné, aboutissant à une expression communicable. Leurs œuvres participent de deux visions originales et bien distinctes, que relie cependant un même sentiment poétique.

VIVRE : Il leur a fallu composer avec les difficultés quotidiennes d’une vie entièrement dévolue à l’art, sans cesser des rester ouverts au monde, aux autres, aux livres et au voyage. Leurs travaux alimentaires (décors pour Thierry, restauration de toiles anciennes pour Floristella) a nourri leurs œuvres respectives.

S’EXILER : Le déplacement leur a paru correspondre à la recherche de soi et d’un lieu ouvert à la création. Issus tous deux de bonnes familles genevoises, ils se sont installés à Paris en 1958. L’hommage entend répondre à la question du départ et de la recherche d’un lieu favorable à la création.

AU PROGRAMME :

vernet170001.JPGPINACOTHÈQUE DES EAUX-VIVES. Du mercredi 14 janvier au dimanche 15 février 2OO9

www.pinacotheque.ch - 7, rue Montchoisy - 1207 Genève - Arcade au chemin Neuf Tél. + 41 22 735 66 75
Mercredi et vendredi de 16h à 19h - Jeudi de 16h à 20h - Samedi de 11h à 18h
De l'usage du dessin à «l'Usage du Monde»
En constante observation des êtres et paysages rencontrés, Thierry Vernet s’est toujours senti «en voyage». Le récit de cette
aventure donnera à la fois «L‘Usage du Monde», livre écrit par Nicolas Bouvier et illustré par Thierry Vernet et «Peindre,
écrire, chemin faisant», lettres de Thierry Vernet à sa famille. Belgrade, Kaboul, Tabriz, Téhéran et jusqu’à Colombo, partout
Thierry dessine, s’émerveille, apprend, travaille, prépare des expositions qui contribuent financièrement à les pousser plus
loin. La Pinacothèque offre la possibilité exceptionnelle de voir pour la toute première fois les impressions des dessins à partir
des plaques typographiques originales.
- Nicolas Bouvier «L’Usage du Monde», dessins de Thierry Vernet, Payot 1992
- Thierry Vernet «Peindre, écrire, chemin faisant» L’Age d’Homme, Genève 2006
Vernissage le mercredi 14 janv. à 18h en présence de Mme Eliane Bouvier.
Brunch de clôture à la pinacothèque: dimanche 15 février 2009 dès 11h


Vernet11.JPGLES CINÉMAS SCALA. Dimanche 15 février 2OO9, 19h
www.les-scala.ch - Rue des Eaux Vives, 23 - 1207 Genève - Tél. + 41 22 736 04 22
Le film ”22 Hospital Street”
Après deux années de voyage, au début des années 1950, de Genève au sud de l’Inde, Nicolas Bouvier arrive aux portes d’une
île ensorcelée : Ceylan. Il y rejoint son compagnon de voyage, le peintre Thierry Vernet et sa femme, Floristella. Ceux-ci
retournent au pays et le laissent seul dans la petite ville côtière de Galle. Bouvier y sombrera dans une zone de silence, peuplée
d’insectes et de magie noire, Le récit de cette déréliction sera un livre «surécrit», d’une prose splendide et malicieuse:
«Le Poisson-Scorpion». Un film, réalisé par Christoph Kühn, nous en retrace les prémices et l’histoire.
(Bernard De Backer, La Revue nouvelle, décembre 2006). Séances en présence de M. Christoph Kühn, cinéaste, réalisateur indépendant qui crée son propre bureau de production,«Titanicfilm » et de Mme Eliane Bouvier, compagne de Nicolas Bouvier, elle poursuit son oeuvre en la mettant
généreusement à disposition de jeunes talents ou de nouveaux projets. Consciente de rester l'ultime mémoire de ce quatuor
d'amis, elle nous en conte l'histoire.

Flora05.JPGBIBLIOTHÈQUE DES EAUX-VIVES.Du mercredi 28 janvier au jeudi 3O avril 2OO9
www.ville-ge.ch/bmu - Rue Sillem, 2 - 1207 Genève - Tél. + 41 22 786 93 00
Mardi, jeudi vendredi 15h -19h - mercredi 10h-12h, 14h-18h - samedi 13h30-17h
Peindre pour voir le monde
ou «la raison du tableau est toujours la meilleure» Th.V.
L'exposition, réalisée par Francis Renevey (l'Atelier Nomade), retrace le parcours de Floristella Stephani et Thierry Vernet au gré
de leurs peintures, écrits, notes, rencontres et voyages. Elle propose une réflexion sur le métier de peintre avec ses joies et ses
exigences. Cette exigence vis-à-vis de soi et des autres transparaît dans leurs oeuvres, souvent contemplatives,véhiculant à la fois
la sérénité et l’effroi du monde.
Vernissage le mercredi 28 janvier 2009, dès 18h.

Vernet23.JPGLA COMÉDIE DE GENÈVE. Du 5 au 21 février 2OO9.
www.comedie.ch - Bd des Philosophes, 6 - 1205 Genève - Tél. + 41 22 320 50 01
Du mardi au vendredi 10h30 à 18h30 - Samedi 13 février 15h à 18h - et les soirs de spectacles
Peindre le vrai et le faux
De 1949 à 1990 Thierry Vernet a conçu les décors de théâtre à la Comédie Française, à la Comédie, au Grand Théâtre et à l'Opéra
de Chambre de Genève. De ces décors que reste-t-il, peu, car le spectacle fini, les décors sont brûlés. C'est donc à travers un jeu
de croquis, de maquettes, d'aquarelles ou d'accessoires que nous glanerons les éléments qui nous ont fait rêver. Ils démontrent
l'habileté d'un peintre habitué à se consacrer à la recherche du vrai mais qui se joue ici du trompe-l’oeil et de l'éphémère.
Vernissage le jeudi 5 février 2009 à 18h, spectacle de marionnettes d’Alain et Blaise Recoing à 19h, entrée libre.
Punch et Judy: spectacle de marionnettes
Alain Recoing fut à l'origine du deuxième voyage, en Orient, de Thierry Vernet. Ensemble ils ont participé à un échange de
créations entre marionnettistes indonésiens et parisiens. Cette unique représentation de «Punch et Judy» revisite, avec des
marionnettes à gaines, ce canevas conçu dans la plus pure tradition anglaise. «Tout, ici, est soi-même et autre chose, d'où la
distance marionnettique, ce détachement, ce faire-semblant-de-telle-façon-que-ça-se-voit qui confère à cet art son étonnant
pouvoir poétique.» Th.V Un beau moment permettant de retrouver le castelet créé par Thierry Vernet.

Vernet7.JPGLIBRAIRIE LE VENT DES ROUTES. Du samedi 28 mars au mercredi 22 avril 2OO9
www.vdr.ch - Rue des Bains 50 - 1205 Genève - Tél. + 41 22 800 33 81
Du lundi au vendredi de 9h à 18h30 - samedi 9h à 17h
Le visage des peintres de ce monde
Cette librairie de voyage s’inspire du souffle à la fois littéraire et itinérant de l’écrivain genevois Nicolas Bouvier. Il était naturel
que le café-librairie devienne l’escale de ce voyage artistique autour de l’oeuvre de Thierry Vernet et Floristella Stephani.
Seront exposées des photos prises par leurs amis, Nicolas Bouvier, Jean Mohr ou Jean Bouvier, le peintre.
Vernissage le samedi 28 mars 2009 dès 10h
Mercredi 22 avril dévernissage dès 17h30 en présence de M. François Laut, auteur de «l'oeil qui écrit» biographie
de Nicolas Bouvier et de Mme Eliane Bouvier, suivi d'une séance de signature.

THÉÂTRE À LA BIBLIOTHEQUE DES EAUX-VIVES. Le mardi 31 mars à 2Oh3O
Les Anges du Levant
Textes: Thierry et Floristella Vernet, adaptation: Jérôme Richer
Avec une comédienne et un musicien
Lier lettres de Thierry et journal intime de Floristella, dresser le tableau de deux fameux observateurs du monde, créer des
ponts entre l’Europe et l’Asie, faire un voyage à travers la pensée de deux amoureux de la vie, voilà l’invitation à laquelle vous
êtes conviés. Un voyage qui se fera en musique, entrée libre.

Flora01.JPGMANOIR DE COLOGNY. Du mardi 24 mars au dimanche 5 avril 2OO9
4 place du Manoir 1224 Cologny/Genève
Horaires d'ouverture du lundi au vendredi 15h-19h, samedi et dimanche de 15h à 18h. Visites sur demande 079 337 60 14
La peinture du monde
Exposition de peintures issues de collections privées genevoises.
Thierry Vernet et Floristella Stephani se marient à Ceylan et se fixent à Paris pour vivre leur passion commune: la peinture.
Installés sur les hauteurs de Belleville à Paris depuis 1958, ils explorent les joies uniques et les aléas d’une création avec la
rigueur calviniste de suisses exilés. S’interdisant tout jugement sur l’oeuvre de l’autre, ils s’engagent dans une création parallèle
affrontant ensemble avec patience les difficultés du quotidien. Des amis les encouragent et acquièrent leurs tableaux.
Cette exposition est donc un double hommage: à leurs oeuvres et à ceux qui les ont aimées.
Vernissage 24 mars dès 18h


TEMPLE DE SAINT GERVAIS. Du lundi 6 au samedi 11 avril 2OO9
www.espace-saint-gervais-ch - Rue du Temple et Rue des Terreaux-du-Temple - Tél. + 41 22 345 23 11
Du lundi au vendredi de 8h30 à 11h30
Le chemin de croix de Floristella Stephani
et le via crucis de Franz Liszt
Protestante de naissance, Floristella Stephani a choisi de devenir catholique. Une de ses oeuvres majeures qui explicite ce
parcours spirituel est son «Chemin de Croix». Présenté au temple de Saint-Gervais, il sera accompagné de ses textes lus par
la comédienne Dominique Reymond, nièce de Thierry Vernet, et du Via Crucis de Franz Liszt interprété par: Diego Innocenzi
et direction, Marie-Camille Vaquie, soprano, Cendrine Carmelt, alto, Ives Josevski, ténor, Florent Blaser, basse.
Vernissage le lundi 6 avril dès 19h30, concert à 20h
Concert-lecture lors du vernissage de l’exposition du «Chemin de Croix» de Floristella Stephani.

Vernet10.JPGBIBLIOTHÈQUE DE GENÈVE. Mardi 21 avril 2OO9
http://www.ville-ge.ch/bge/actualites/espace-ami-lullin.htm - La salle de conférence Espace Ami Lullin, au rez-de-chaussée.
Horaire dès 18h15, de 18h30 à 20h, conférences.
La Bibliothèque de Genève accueille en présence de Madame Barbara Roth, conservateur du Département des manuscrits,
les conférences d'Alexandra Loumpet-Galitzine et de François Laut.
L’exil de la création, la création de l’exil
En choisissant librement parmi les oeuvres de l'exposition, Alexandra Loumpet-Galitzine docteur de l’Université de Paris I,
interroge le processus de création comme une mise en exil volontaire du monde et de soi.
L'oeil de l'Autre!
François Laut, auteur de «L'oeil qui écrit», portrait littéraire de Nicolas Bouvier Ed. Payot, 2008, une biographie saluée par
la critique, nourrie de leurs échanges, de l’accès qui lui a été accordé aux archives Bouvier et notamment à sa correspondance
avec le peintre Thierry Vernet.

COLLÈGE & ÉCOLE DE COMMERCE NICOLAS BOUVIER. Du jeudi 19 mars au vendredi 3O avril 2OO9
60, rue de Saint-Jean - 1203 Genève - Tél. +41 22 546 22 00
Du lundi à vendredi de 7h30 à 18h30

ECOLE DE CULTURE GÉNÉRALE HENRY-DUNANT. Du jeudi 7 mai au vendredi 3O juin 2OO9
20, av. Edmond-Vaucher - 1203 Genève - Tél. +41 22 388 59 00
Du lundi à vendredi de 7h30 à 18h30
avec la participation du
COLLEGE POUR ADULTES ALICE-RIVAZ (COPAD)
Un nouvel usage du monde
http://wwwedu.ge.ch/po/bouvier/
Exposition de travaux d’élèves réalisés durant les cours d’arts visuels autour de l'oeuvre de Floristella Stephani et Thierry Vernet.
Deux équipes d’enseignants en arts visuels s’associent dans ce projet pédagogique. Les élèves assisteront aux divers événements
organisés lors de cet hommage aux deux peintres. La découverte de l’univers de ces créateurs et la confrontation avec
leurs oeuvres, leur démarche artistique, leur regard sur le monde, constituera pour chacun des étudiants le point de départ
d’une recherche personnelle, puis d’un travail de réinterprétation et de création en dessin, peinture ou photo.
L’exposition présentera au public un florilège de ces réalisations.
Vernissage à CEC Nicolas Bouvier le jeudi 19 mars 2009 dès 17h, à l'espace d'exposition.
Vernissage à ECG Henry-Dunant le jeudi 7 mai 2009 à 17h, dans le hall principal.

Flora06.JPGCRÉATIONS EN 2O1O
Pièce de théâtre > Sur les textes de Thierry Vernet et Floristella Stephani, un travail de Jérôme Richer, metteur en scène
et comédien.
Publication > Rédigée par Alexandra Loumpet-Galitzine, anthropologue et écrivain, une publication articulée à la fois
autour des thématiques de l’exposition: une saison autour de l’oeuvre de Floristella Stephani et Thierry Vernet et d’extraits
choisis de leurs oeuvres.
Film > Une palette à quatre mains, création d'Hélène Faucherre, réalisatrice à la TSR
Âmes généreuses, Floristella Stephani et Thierry Venet ont transmis leur vision artistique à travers leurs oeuvres et leurs
écrits, mais ils ont aussi laissé des traces dans les coeurs de ceux et celles qui les ont côtoyés.

SOUSCRIPTION 2OO9* 2O1O**
IMPRESSION DES DESSINS DE L'USAGE DU MONDE.
5O tirages typographiques numérotés dont 1O folios sur papier cuve
AFFICHE* > Une saison avec Floristella Stephani et Thierry Vernet
AFFICHE DES PANNEAUX > de Francis Renevey Atelier Nomade
MAGASINE VOYAGER* > les cahiers de l'Atelier Nomade N°5, Un voyage d'artiste, numéro spécial Vernet
DVD** > Une palette à quatre mains du film d'Hélène Faucherre, Réalisatrice à la TSR
PUBLICATION** > D'Alexandra Loumpet-Galitzine, anthropologue et écrivain.
ASSOCIATION «A LA DÉCOUVERTE DE L'OEUVRE DES PEINTRES
FLORISTELLA STEPHANI ET THIERRY VERNET»: 4DOP:FS_TV
Cotisation annuelle ordinaire Frs 30.- / cotisation annuelle de soutien Frs 200.- / dons
Compte postfinance No: 10-712838-7 / Pour les paiements en provenance de l’étranger IBAN CH87 0900 0000 1071 28387

Flora02.JPG
Toutes les informations sur le site www.thierry-vernet.org


Images: grand format: Thierry Vernet, Vufflens-la-Ville; Floristella Stephani, Moustapha.

08:39 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (19) | Tags : peinture, littérature

26/01/2009

Du slam pour Vera

Dorota1.jpg

Tchatche ou crève, de Dorota Maslowska, au Cabaret Tastemot. Découverte de l'enfant terrible de la nouvelle littérature polonaise. Suivie d'une rencontre avec Vera Michalski.

« Hep, vous, là, il est temps, allez, réveillez-vous, écoutez un peu l’histoire d’un incendie dans une chaussure, écoutez, c’est l’histoire d’une jeune femme hideuse avec un corps de chien… »
Ainsi commence, en trombe verbale, Tchatche ou crève de la jeune Polonaise Dorota Maslowska, roman très oral et choral d’une sale gamine des mauvais quartiers de Varsovie, dont le nom avait déjà fait le tour au cap de ses 20 ans, après la parution de son premier livre, Polococktail Party. On a comparé son apparition à celle de Sagan, et sa matière brutalement « sexy » à celle d’un Henry Miller. L’apparentement de son écriture et de sn énergie au hip hop et au slam évoque également les petits-enfants anglo-saxons ou néo-russes du grand Céline. Dans un entretien publié par la revue Transfuge, Dorota Maslowska confiait modestement à Oriane Jeancourt Galignani : « La littérature polonaise, en dehors de moi, ne produit pas grand-chose en ce moment ». Passons sur la provoc, rappelant celle de jeunes Russes se la jouant destroy ou du vieux Bukowski pré-punk : par delà le turbulent phénomène, Maslowska a bel et bien un tempérament d’écrivain à cinglante « papatte », qui tire une prose vibrante et vivante, d’un lyrisme grinçant, du dépotoir actuel, partiellement localisé dans le Bronx varsovien que représente le quartier Praga. Autour de celui-ci, au fil d’une acid story gratinée, tourbillonne la « tchatche » du monde comme il va, entre paysans clochardisés et gens de médias « foutraques », mannequins à la peine et psychiatres à la gomme…
Pour lire et dire la prose hyper-rythmée de Dorota Maslowska, la comédienne Delphine Horst et la rappeuse Zelga conjugueront jeudi soir leurs talents. En fin de soirée, l’éditrice Vera Michalski, patronne de Noir sur Blanc, où a paru Tchatche ou crève, parlera de son métier et de ses auteurs.
Lausanne, Cabaret Tastemot, Théâtre 2.21, salle 2. Jeudi 29 janvier, dès 20h. Entrée libre. Bar.

Dorota Maslowska. Tchatche ou crève. Traduit du polonais par Isabelle Jannès-Kalinowski.

Editions noir sur Blanc, 2008, 141p.

Dorota Maslowska. Polococktail Party. Noir sur Blanc 2004, et coll. Points No P1472.

13:02 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature

08/01/2009

Les mots qui purifient

Rando15.jpgLecture de rando (6)

Avec Jacques Henrard et Le Marcheur à genoux, au sommet de la Pointe qui portera son nom (1777m)

L’impatience de m’arracher à la grisaille du jour plombé de brouillard glacial, et le besoin de me retremper dans une langue épurée m’a fait repartir ce matin vers les hauts du ciel limpide, nanti d’un petit livre vital paru il y a quelque temps sous la plume d’un auteur belge qui n’aura pas eu la joie de le tenir en mains, mort à 82 ans quelques jours avant sa sortie. Le titre de ce livre-testament est Le marcheur à genoux. Il n’est pas commode de marcher à genoux sur des raquettes, mais l’agenouillement dont il est ici question est une posture tout intérieure, qui ne signale pas un aplatissement mais au contraire un redressement de l’être conscient à la fois de sa nullité et de son immensité de créature libre et « capable du ciel »
Jacques Henrard est une âme pure, mais nullement éthérée. En gravissant la rude pente qui surplombe les alpages d’Orgevaux, je me sentais de plus en plus léger, ce début de matinée, tout en poussant ma grinçante carcasse en soufflant, visant bientôt le premier sommet d'une suite de trois hautes crêtes; et je me rappelai ces mots combien actuels du préfacier, Gabriel Ringlet, conseillant au lecteur d’emporter ce livre « pour qu’un peu de lumière palestinienne accompagne votre chemin »…
DSCN1541.JPGC’est un livre d’errance et de recherche que Le marcheur à genoux, dont le premier mouvement évoque la mise à la retraite de l’auteur, et son besoin alors de marcher seul pour se retrouver et revivre, pas à pas, une existence zigzaguant entre la foi et le doute, de son enfance à ses derniers jours, en revenant à ce moment essentiel qu’aura signifié son agenouillement tout simple devant son enfant: « Un très grand jour est celui où son premier enfant fait ses premiers pas. De l’état sédentaire, cet enfant passe à l’état nomade. Le père attend avec impatience de l’associer à ses randonnées. Il rêve de partir un jour, sac au dos, en sa compagnie et de planter la tente avec lui. Quand est venu le moment de la première promenade, il met genou au sol pour ajuster les petites chaussures. Il répète souvent par la suite ce geste qui devient peu à peu un rite ».
Tel est le sens de l’agenouillement : « Cet enfant, quand il se met à genoux devant lui, n’a plus de frontières ». Cela se fait sans sacrifier aux caprices éventuels d’une tyrannie enfantine : « Tu ne perds rien pour attendre, mon gaillard. Ton immensité, je vais te la faire mériter ».
« Tout crime, toute profanation vient d’un manque d’agenouillement devant le monde », écrit Jacques Henrard qui ne craint pas de dire qu’il « adore » ceci ou cela, comme chacun le dit par métaphore de petites ou de grandes choses qu’il appelle les «avatars de l’immense». Dans la foulée je me rappelle la défense de l’admiration à laquelle s’est livré Alain Finkielkraut en cette époque où l’on craint d’admirer, justement, alors que l’admiration nous grandit au lieu de nous rabaisser. Or l’Errant du livre de Jacques Henrard n’est pas du genre à se pâmer devant n’importe quoi ou d’idolâtrer n’importe qui. L’immense n’a rien à voir avec les gloires factices au goût du jour. Il l’a rencontré de préférences chez des femmes et des hommes rayonnant de la même beauté simple: « Si Dieu existe, qui l’a approché de plus près que ces personnes ? L’odeur de Dieu est sur elles, un Dieu de petitesse, à genoux devant quiconque, avant même que cet infime ne songe à plier le genou devant lui ».
L’errance de ce livre recoupe la nôtre, hic et nunc, et cheminant vers le ciel je me rappelai l’actuelle tragédie vécue par les Palestiniens de Gaza, entre tant d’autres damnés de la terre, et ce qu’écrit Jacques Henrard, se référant à la Bible, de la lente évolution des hommes et de la lente épuration des mots : « Ce livre est l’épopée d’une errance, celle d’un peuple aux pratiques encore barbares, sacrifices de bêtes et même d’humains, haine des peuples ennemis, glorification de la vengeance et des armes, pratiques parfois grossière et primitives de la relation aux femmes. Mais on le voit s’arracher lentement à la barbarie pour partir non seulemnent à la conquête d’une terre promise, mais à celle de l’invisible. La langue des images parle mieux de l’invisible que les concepts des philosophes fanatiques de contours précis. »
Nous sommes, à l’évidence, nous sommes tous, tant que nous sommes, ce « peuple aux pratiques encore barbares », et Jacques Henrard, se confrontant avec les Lois de l’Ancien et du Nouveau Testament (au seul énoncé du mot « loi » il se rétracte), s’interroge alors en opposant cette Voix en lui à la seule Loi: « Aujourd’hui vais-je tuer ? Moins qu’hier ? Comment ? Que me dit la Loi ? Rien. J’écouterai la Voix. Je volerai un peu moins celui qui n’a rien. Je réduirai d’un peu l’écart entre l’amour que j’ai pour moi et celui que je porte à mon prochain. De combien ? La Voix me le dira, aujourd’hui pour aujourd’hui et demain pour demain »,
DSCN1539.JPGLa neige est comme un désert, et c’est par le désert que passe l’Errant du Marcheur à genoux. Il a fui la ville comme nous éprouvons tous, à certains moments, le besoin de la fuir pour nous retrouver : «L’Errant accusait les objets de voler leur place aux arbres et aux choses vivantes, de créer des faims nouvelles, de puiser dans les pays habités par les pauvres pour être achetés par les riches, de creuser l’abîme entre les possesseurs et ceux qui ne possèdent pas ». Mais c’est aussi le désert qui dit ensuite à l’Errant : Retrouve la ville ». Et justement, touchant au dernier sommet, que je résolus ce matin de rebaptiser secrètement Pointe Henrard (1777m.) je me retournai vers l’immensité du brouillard troué, là-bas, découvrant une ville humaine au bord du lac immense.
Alors de mon sac j’ai sorti cette adorable orange : «Adorable abolit le temps. Il ne peut avoir de terme. Une joie rongée par l’ombre de son terme n’est déjà plus une joie. Une joie refusée à un seul et qui n’est pas promise à tous m’est pas une joie. Rien ne pourra briser la chaîne des joies où ne manquera aucun maillon ».
Autant dire que notre joie ne sera pas complète tant que les autres en seront privés…

LireHenrard0001.JPGJacques Henrard. Le marcheur à genoux. L’Age d’Homme, collection La Petite Belgique, 106p

29/12/2008

Ce que PEUR veut dire

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Avec François Bon au walkman. Lecture de rando (3)

Les verticale des anciennes pluies, scrutées de derrière la vitre dans l’impatience de nos enfances, avant de partir loin, relaient dans Peur les verticales des cordes urbaines entre lesquelles zigzaguent un saxo tâtonnant et un violon titubant, et quel rapport avec les verticales de roc et de glace ?

Je dirai : paysage mental, murs de New York ou de l’Aiguille du Fou, souvenir des villes, paysages où transi d’angoisse on lève la tête dans le matin glacial, Manhattan ou l’Aiguille du Trident – ma seule PEUR panique un matin de roche rouge et de glace il y a bien trente ans de ça avec mon ami R. tombé plus tard au Mont Dolent -, et voici :

Que je repars ce matin avant l’aube, par grand beau se levant, avec Peur de François Bon et de ses musiciens au walkman, prêt à gravir ce couloir d’effroi, un pas sur l’autre, entre les hauts piliers comme de gratte-ciels – On avait traversé des villes sans personne -, et la neige glacée crisse comme les instruments de Peur, mais les crampons s’accrochent comme les tampons aux parois de verre des villes de fer et de béton :

On progresse, le couloir est à la fois paroi trouée de fenêtres comme les buildings hallucinés de Buzzati, et cela:

Quand on ferme les yeux pour souffler, les verticales basculent et voici les ravines bleutées devenues allées de cimetière - Tu marchais dans la maison des Morts -, tout devient Labyrinthe aux yeux fermés un instant, tes morts te pèsent et te soupèsent puis tu entends une voix pure, peut-être le jeune poète de Rilke – Nous manquons d’invocations sorcières –, enfin tes yeux clairs se rouvrent et retrouvent les horizons de plus en plus larges à mesure que tu montes vers le ciel grand ouvert, la PEUR aiguise les marches mais de la surmonter te sort de l’impasse et de là-haut tu vois mieux ce qui te manque et qui te manque, à qui tu manques – Et comment on est venu on sait pas, et où tu vas t’en sais rien ? – mais de moins en moins de PEUR tout en haut du couloir d’angoisse, à monter on surmonte la PEUR, et voici :

L’arête atteinte, l’équilibre entre deux vertiges, étroite rue où danser – Là-bas murs et seringues, voilà pour manger, trajets tracés, tous les bruits du monde -, ici l’ouvert par delà l’obscur et l’indistinct :

Vaincue la PEUR à l’instant, dis-tu, au jour partagé, songeant à eux, mais qui t'attendent demain là-bas - l'angoisse et l'effroi retrouvés tôt l'aube…



LirePeur.JPGCette divagation de rando suit les séquences lues (François Bon en diseur d’extrême sensibilité) de Peur, sur ses textes (cités ici en italiques) et des compositions de Dominique Pifarély (au violon, sur de magnifiques variations), avec François Corneloup (sax baryton), Eric Groleau (batterie) et Thierry Balasse (électro-acoustique).
Peur. 1 CD chez Poros éditions, 2008.
Le texte intégral de Peur peut se télécharger sur internet : http//www.publie.net/peur/

Image: peinture de Buzzati ainsi légendée: Quando la grande montagna all'improvviso diventa la nostra vita, la nostra città, la nostra vecchia casa, l'antica nostra tomba...

25/12/2008

Lecture de rando

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Avec Hafid Aggoune au bord du ciel.

L’air avait une limpidité de cristal pur, cette fin de journée sur les hauts de Saint-Maurice-en-Agaune, et c’est avec émotion que je me suis rappelé l’évocation cruelle et douce à la fois, de l’épisode le plus marquant de son (?) enfance, que détaille Hafid Aggoune dans son dernier livre, Rêve 78, bref et dense récit des retrouvailles d’un gosse de 5 ans, longtemps séparé de sa mère, et de celle-ci, maltraitée par la vie et par ses hommes (son père et son conjoint), et qui revit positivement après qu'il lui a été permis de rejoindre son petit garçon.
« Ma mère a quitté sa famille l’année de ses quinze ans. Elle était battue par son père, détestée de sa belle-mère. Au fil des années elle était devenue la bonne à tout faire de neuf demi-frères et demi-soeurs..."
DSCN1523.JPGCe que j’aime bien, dans le processus de la lecture de rando, c’est qu’elle remet en somme un livre à distance et dans sa juste proportion avec l’univers environnant. Les hauts de Morcles, en dessus de Saint-Maurice, à peu près à 1600 mètres d’altitude, au debouché d’une longue route forestière sinueuse et très étroite bordée de fortifications militaires datant de la dernière guerre (toute la montagne est truffée de forts et de casernes souterraines) s’ouvrent soudain sur un paysage d’une grande majesté, dominé d’un côté par la Dent de Morcles et de l’autre par la Cime de l’Est avec, en arrière-fond, l’Aiguille verte et les Drus. Rando12.jpgCe décor contraste pour le moins avec le climat du récit d’Aggoune, mais après avoir chaussé mes raquettes et gravi une longue pente, jusque sur un promontoire, j’ai lu les phrases suivantes dans une disposition particulière qui en accentuait le relief.
« Si mon enfance n’a pas été précisément heureuse, elle m’aura donné cette capacité essentielle de savoir me confronter au vide. Savoir rester seul à ce pont me fait penser à cet océan immense, pacifique en apparence, mais couvrant la moitié de la surface de la terre, profond et sombre comme les entrailles de Saint-Etienne »...
Et cela aussi qui retentissait dans l’immense solitude de la montagne : « Certaines choses d’une vie s’écrivent avec les mots du silence. On ne les entend pas. Le monde les étouffe. On cherche éperdument. On écoute autre chose. Mais ces choses-là restent, attendent. Elles pourraient attendre une éternité et une nuit de plus ».
Le petit garçon, fils d’ouvrier trop pauvre pour lui offrir des livres, est devenu écrivain comme l’auteur, et l’écriture compte dans sa résilience autant que ce qu’il a vécu avec sa mère dès ces retrouvailles, qu’il évoque aujourd’hui à trente ans de distance, à la veille de devenir père lui-même. Hervé Babel, protagoniste du récit est-il le double de Hafid Aggoune ? Peu importe à vrai dire...
Ce qui est sûr en revanche, c'est que Hafid Aggoune est un écrivain pour qui les mots ont une charge vitale, ceux des autres (« Chaque mot lu de certains écrivains a été cette main qui m’a éloigné du bord des gouffres ») autant que les siens. On s’en était avisé en lisant ses premiers livres, tel notamment Quelle nuit sommes-nous ?, paru en 2005. C'est aussi évident en l'occurrence.
« L’écriture m’apprend à croire en nous », note encore Babel-Aggoune après avoir constaté que la littérature est comme une femme, comme une amante ou comme une mère, et ceci qui est sans doute frappé au sceau de l’expérience personnelle. « Seuls, les livres consolent de l’inconsolable ».
DSCN1522.JPGIl aura fallu trente ans à Hervé Babel, narrateur de ce beau récut, pour comprendre son père, lequel n’a jamais cru en lui, et lui pardonner. Cela me rappelle mon père en montagne, et ce jour de mes quatorze ans où, à un passage délicat d’une ascension, il me dit soudain : « Allez, maintenant, passe devant… »
Heureux celui qui a été adoubé par son père. Mais heureux aussi celui qui retrouve son père manquant.
Vers dix-sept heures, un 24 décembre en montagne, l’air fraîchit soudain et le jour décline. J’ai lu encore ces mots que j’avais souligné avant la descente, et j’ai fait un signe amical à l’écrivain, là-bas, je ne sais où - ciao compère, heureux Noël: « Quand je manque de courage, je pense toujours à ma mère marchant droit devant elle, vivante, née là sous la lueur d’un jour froid de ciel bleu miroir, l’une de ces journées d’hiver où cette couleur suffit à effacer du corps tous les martyres »…
LireAggoune.JPGHafid Aggoune, Rêve 78. Joëlle Losfeld, 63p.
Images JLK : 1) Cime de l’Est, 2) Dent de Morcles, 3) Canon à l’hibernation… 4) Aiguille verte et Drus.

03/12/2008

Faitout de la lecture

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A propos d’une escale lausannoise de François Bon et de ce qu’il en advint.
Qu’y a-t-il de commun entre Walter Benjamin et le livre à venir, Francis Ponge et la meilleure manière de faire couper les jeunes au suicide, les caves de la Bibliothèque universitaire de Lausanne dans lesquelles on lit diverses indications topographiques et telle interjection : Déposez les fantômes !, Kafka et les débuts du cinéma, Baudelaire revenant des Indes et décidant de ne RIEN faire avant de découvrir le simultanéisme contemporain, Robert Walser visitant une exposition de peinture par le truchement d’une émission de radio, Kafka faisant l’acquisition de La Chartreuse de Parme, à Paris (séjour catastrophe à crise de furonculose aiguë) sans savoir un mot de la langue de Stendhal, le même Kafka relisant Don Quichotte comme le faisait Henry Brulard avant lui, Le retable des merveilles de Cervantès et La Guerre des Gaules, Flaubert écoutant la lecture du même Quichotte sur les genoux de son grand-père, l’unicorne de Pline et le rhinocéros de Dürer, la fable de la maman crapaud et de son petit récité par un jeune Tourangeau (prénom François) et Le livre de sable de Borges ?
Rien en tout ça de commun pour un spécialiste de littérature confiné dans sa strate de seiziémiste ou de dix-huitiémiste, mais pour François Bon se livrant à l’impossible exercice de présenter sa bibliothèque idéale : tout ce qui aura mariné dans le faitout de sa cuisine littéraire personnelle, où l’évocation de l’origine de l’écriture peut se fondre-enchaîner, sur un écran portatif, avec sa dissolution en nébuleuse de lettres-sons-cris-soupirs soulignés par un riff puissant de Jimi Hendrix…
Bon16.jpgDevant une centaine de personnes, lundi soir à l’aula du Palais de Rumine - « folie » architecturale dalinienne digne de la gare de Perpignan (disons baroque mastoc néoflorentin, les plafonds de l’aula ruisselant des nudités néoclassiques du laborieux Rivier), l’auteur de Tumulte, récit-journal nocturne d’un écrivain-capteur vivant dans sa chair la mutation des signes, comme disait René Berger avant tout le monde, François Bon, donc, bondissant d’un thème à l’autre en désignant rameaux et nœuds et branches et racines et fleurs envolées d’un seul grand arbre, ou d’une seule grande fresque (au fond de l’aula, retournez-vous), a relevé ce qui pourrait être une projection cartographique de sa pratique de la lecture, articulée à son écriture juste citée à la volée.
Tout commence et tout finit avec le Quichotte, grand lecteur de romans de chevalerie dont Pierre Ménard tirerait aujourd’hui autant de resucées de polars. L’aimable assistance aura-t-elle suivi François Bon sur tous ses sentiers digressifs et saisi tous ses clins d’yeux allusifs ? Probablement pas, sans qu’on pût reprocher au « conférencier » de ne pas tenir son contrat. Certes il n’aura pas parlé de Proust, ni de Musil, ni de Céline, ni de Joyce ni de Ramuz ni de Dante, ni de Michaux ni de Mann, ni de Faulkner ni de Tolstoïevski, mais François Bon a cela de rare aujourd’hui, qu’avait un Charles-Albert Cingria à un degré d’élucidation à vrai dire plus cristallin: le sens du détail révélateur qui relie tous les points de la circonférence au même centre vivant.
A la question solennelle et nécessaire : où va l’homme ? que nous nous posons tous, Alexandre Vialatte répondait : il va au bureau. Et qu’est-ce que la littérature ? C’est ce que vous êtes en train d’en faire en continuant de lire et d’écrire, les enfants, de Lascaux à Valère Novarina (que François Bon allait faire lire hier matin aux gamins du Gymnase du Bugnon), de Walter Benjamin qui pressentait génialement de nouvelles formes de l’écrit et du livre en 1927 (merci au compère François de nous le rappeler) à Kafka griffonnant à sa pauvre table, entre ses sœurs emmerdeuses, dans la même position penchée que saint Augustin.
Avant son escale lausannoise de lundi soir, je ne connaissais François Bon que par certains de ses livres (Tumulte surtout), son immense travail sur la toile et une lecture mémorable aux Petites Fugues de Besançon. Nous relie aussi l’amitié de Marius Daniel Popescu, dont il aime l’écriture incarnée, lequel Popescu lui fit d’ailleurs porter avant-hier une fiole de blanc vaudois (Marius est ces jours à Bucarest pour la sortie de la traduction roumaine de La Symphonie du Loup). Or il nous importait, à l’un et à l’autre, de nous rencontrer tels que nous sommes. Et pourquoi donc ? Le virtuel ne nous suffit-il donc point ? La littérature aurait-elle besoin de s’incarner ?

François Bon. Tumulte. Fayard 2006, 542p.

10:36 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lecture, littérature

01/12/2008

François Bon à Lausanne

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Ecrivain de premier rang, animateur d’ateliers, pionnier de le la création et de l’édition sur internet, il a publié récemment deux livres consacrés à Bob Dylan et Led Zeppelin. Un homme-orchestre des expressions à venir…

Rendez-vous ce soir à l'Aula du Palais de Rumine, à Lausanne, à 19h., pour une lecture-performance.

S’il ne reste qu’un écrivain engagé en France, ce sera François Bon. Mais attention: rien de l’ancien combattant rassis chez ce frondeur de gauche fan des seventies. On pourrait s’y tromper à viser les titres de ses livres, de Sortie d’usine, son premier opus nourri par son expérience du monde du travail, à Daewoo, chronique d’un désastre social annoncé, ou du fait qu’il documente les années rock de ses jeunes années. Or l’engagement de ce franc-tireur-rassembleur au parcours atypique ne se borne ni à la politique et moins encore à l’idéologie. Toute son activité d’écrivain-passeur-éditeur-performeur l’implique dans la réalité contemporaine et l’urgence de la faire parler et signifier. Depuis une douzaine d’année, dans la foulée de son travail dans les ateliers d’écriture en banlieue ou dans les prisons, ses interventions ont littéralement explosé sur la toile dont il est devenu l’animateur d’une véritable constellation littéraire virtuelle (3e rang en France) de sites et de blogs, à l’enseigne de http://www.remue.net , http://www.tiers-livre.net, et http://www.Publie.net., avec d’innombrables ramifications auprès des lecteurs-auteurs, libraires-éditeurs et autres bibliothèques…

Bon1.jpg- Que ferez-vous aujourd'hui ?
- Aujourd’hui : voiture pour emmener la petite dernière au collège, il faudra aussi s’occuper du ravitaillement parce que beaucoup absent ces temps-ci, et ce soir lecture avec Bernard Noël à Poitiers. Publier un livre, après 2 ans ou plus de boulot, c’est une façon d’enterrer ce qu’on vient de faire, les nouveaux projets naîtront progressivement…

- Comment ces trois livres, sur les Stones, Dylan et Led Zeppelin, s'inscrivent-ils dans la suite de votre travail ? Quel fil rouge à travers celui-ci ?
- Tout est parti, dans une rue de Marseille, il y a très longtemps, en achetant d’occase un livre écorné sur les Stones : la photo de couverture était la même photo que j’avais, punaisée, à l’intérieur de mon casier d’interne au lycée de Poitiers. Tout d’un coup, je pigeais que si je voulais partir à la recherche de ma propre adolescence, avec si peu d’événements, et quasi aucune trace, objets, photos, il me fallait entrer dans ce tunnel-là. Mais, une fois le chantier fini, il y avait tout ce qui venait en amont : la guerre froide, l’assassinat de Kennedy, les manifs Vietnam, ça m’amenait à Dylan, et, symétriquement, les années 70 : on avait nos voitures, on migrait vers les grandes villes, et ça c’était Led Zeppelin. Et la découverte que la contrainte du réel, quand il s’agit de légende, ça va bien plus loin que tous les romans possibles.

- Quelle place la lecture prend-elle dans votre travail ? Qu’elle vous est vitale ?
- J’habitais un village très à l’écart, en dessous du niveau de la mer (on apercevait la digue de la fenêtre de la cuisine), et les livres, c’était la révélation de tout ce qui était au-delà de l’univers visible. Chez mon grand-père maternel, une armoire à porte vitrée, avec Edgar Poe, Balzac… ma grand-mère, côté paternel, servait son essence à Simenon, pendant l’Occupation. J’ai lu énormément jusqu’à l’âge de 16 ans, c’est allé jusqu’à Kafka d’un côté, les surréalistes de l’autre. Puis plus rien jusqu’à mes 25 ans. Là j’ai repris via Flaubert et Proust, puis Michaux, tous les autres. Aujourd’hui, j’ai toujours une lecture d’accompagnement continue, Saint-Simon en particulier, fondamental pour la phrase. Sinon, moins de temps dans les livres, mais beaucoup plus d’interpénétration lecture / écriture dans le temps ordinateur.

- Comment le métier de vivre et le métier d'écrire s'articulent-ils ?
- J’allais dire qu’ils se cachent soigneusement l’un de l’autre. Ecrire c’est en secret, violence contre soi-même, fond de nuit . Et le métier de vivre, même si aucun des deux n’est un métier, c’est essayer de garder rapport au concret, à l’immédiat présent.

- Pourquoi l'atelier ? Et comment ? Quel bilan actuel ?
- Toujours la même fascination : on peut vivre au même endroit, et le réel nous reste en large partie invisible. Il s’agit de multiplier les énonciateurs, et on y joue son rôle, puisque la langue est nécessaire, vitale, mais qu’on rend possible d’y recourir. Cette année, projet avec un collège d’un tout petit village rural, et de gens en grande précarité dans la petite ville d’à côté, en plein pays du Grand Meaulnes. Pas un métier, un poumon.

- Quelle relation entre l'atelier et le site ?
- Toujours pensé à un ami luthier, sa petite vitrine sur rue, et comment c’était relié à son travail. Le site, c’est juste vue en direct sur mon ordinateur. L’atelier personnel.

- Comment Tumulte s'inscrit-il dans la suite de votre pratique, perception et modulation ?
-Pendant un an, je m’étais donné cette discipline d’écrire tous les jours un texte, et le faire en ligne, comme ça pas de retour possible. ça amène à fréquenter des zones dangereuses, pas mal d’inconscient. ça m’a permis pour la première fois de ma vie de fricoter avec le fantastique. J’y retournerai, mais il faut être intérieurement prêt.
- Et Rabelais là-dedans ?
Période où tout est bouleversé d’un coup, apparition du livre. Multiplication de l’inconnu à mesure qu’on fait le tour de la terre, renversement du ciel, il est possible qu’on ne tourne plus autour du soleil, pas encore de moi je, ça viendra seulement avec Montaigne, mais émergence de la notion de sujet par le corps. On ne sait rien, alors on y va avec la fiction. Rabelais nous est urgent, aujourd’hui, parce qu’on se retrouve en même secousse.
- Comment, pour vous, le livre actuel et le livre virtuel s'articulent-ils ?
- Dans ma pratique quotidienne de l’information, des échanges privés, du plaisir aussi de la lecture, beaucoup passe par l’ordinateur. Rien d’incompatible entre les univers. Mais un gros défi : est-ce que, à l’écran, on peut construire les mêmes usages denses que ceux de notre génération doivent uniquement au livre ? C’est ça ou la réserve d’indiens, j’ai choisi.
- Qu'est-ce qui défait ? Et qu'est-ce qu'on fait ?
- Peut-être qu’on ne fait pas assez attention aux permanences : le monde s’est toujours défait en permanence, simplement c’est plus ou moins brutal. Et la littérature, là, a toujours la même très vieille tâche. Question d’Aristote en tête de sa Poétique : « Qu’est-ce qui pousse les hommes à se représenter eux-mêmes ? » On le fait.

Un dirigeable au sulfureux sillage
Quel intérêt peut bien trouver un lecteur d’aujourd’hui, qui n’a pas été un fan de Led Zeppelin, à la lecture de cette chronique de près de 400 pages, faisant suite aux 400 pages consacrées à Bob Dylan ?
A vrai dire nous n’avons pas eu le temps de nous le demander : dès les premières séquences, en effet, de cette espèce de film à la chronologie complètement imprévisible (mais parfaitement orchestrée en réalité), l’art et l’énergie avec laquelle François Bon combine le récit de sa passion de jeune provincial pour Led Zeppelin et l’histoire de ce groupe vite érigé en mythe sulfureux (avec orgies zoophiles et défonces barbares à la clef, dont l’auteur démêle l’avéré et le fantasmé) captivent à de « multiples égards. Après la trajectoire solitaire du génial Dylan, la saga de Led Zeppelin, sa genèse progressive, la cristallisation de sa touche de « musique lourde avec un grand contraste de lumières et d’ombres » (dixit Jimmy Page à Robert Plant), sa montée en puissance irrépressible (dès 1968), ses tournées effrénées et ses frasques légendaires, de « clash » en « crash », se déploient ici en fresque à plans multiples, sur fond de seventies. Les protagonistes sont bien dessinés, le mécanisme de la pompe à fric et la logistique délirante (Grant et Cole) détaillés à souhait, sans parler des effets collatéraux (drogues et castagnes) de gains monstrueux et de tournées d’enfer, mais François Bon sait aussi démêler la part créatrice de ce « groupe d’improvisation » au sillage persistant.

François Bon. Rock’n’Roll. Un portrait de Led Zeppelin. Albin Michel, 384p.

François Bon, ce lundi 1er décembre, est l'hôte de la Bibliothèque Cantonale et Universitaire, à Lausanne, pour une conférence où il évoquera les livres de sa bibliothèque. Palais de Rumine, à 19h.

bon3.jpgFrançois Bon en dates
1953. Naissance à Luçon. Père mécanicien, mère institutrice. Etudes d’ingénieur en mécanique. Travaille dans l’industrie.
1982. Premier roman. Sortie d’usine. Minuit.
1983. Séjour à la Villa Médicis. Ne se voue plus qu’à la littérature depuis lors.
1990. La Folie Rabelais. Minuit. Essai sur son auteur fétiche.
1997. Fonde ce qui deviendra www. Remue.net.
2002. Temps machine. Récit. Verdier. Prix Louis Guilloux.
2004. Daewoo. Fayard. Prix Wepler.
2006. Tumulte. Fayard.
2007. Bob Dylan, une biographie. Albin Michel.

Cet entretien a paru, en version émincée, dans l'édition de 24Heures du 24 octobre 2008.

06/09/2008

L'homme qui tombe et son histoire

Ramallah133.jpgLettres par-dessus les murs (54)

Ramallah, vendredi 5 septembre 2008.


Cher JLK,

Tu connais l'image : prise à 9:41, heure de New York, il y a bientôt sept ans. Le photographe est Richard Drew, né en 1946, Associated Press, mais on s'en fiche, cette image-là ne saurait avoir de copyright, tant elle est universelle.
Je n'y suis jamais allé, à New York, mais j'aimerais bien. Je ne sais pas si c'est le centre du monde, mais c'est sûrement sa caisse de résonance, où tout ce qui se pense ailleurs finit par trouver sa place là-bas, à New York, et finit par rebondir et irradier le reste. Vision ethnocentrée, sans doute, et pourtant il me plaît d'imaginer que le moindre murmure, dans le village africain le plus reculé, finisse par s'entendre, quelque part à New York – et vice-versa. C'est en tout cas ce qu'ont pensé ceux qui ont imaginé ces attentats. Il y a quelques années j'avais lu que tout film tourné à New York recevait de sa municipalité un soutien financier considérable, s'il montrait la ville vue du ciel, à un moment ou un autre. D'où le nombre de films hollywoodiens qui s'ouvrent sur les gratte-ciel, lents travellings aériens qui terminent dans un bureau, dans la rue, sur un banc de Central Park. D'où la connaissance que nous avons de cette ville-là, une connaissance presque intime malgré sa démesure.
Et les auteurs de ces attentats le savaient, et le mot auteur est juste, tant on a l'impression d'un scénario parfait, d'une impeccable mise en scène, avec sa cascade de symboles, Manhattan, siège du capitalisme phallique et universel. Ce qu'ils ont oublié, peut-être, c'est le paradoxe qui consiste à utiliser la globalisation pour s'y attaquer : comme tous les terroristes, ils n'ont pu que renforcer le système qu'ils prétendaient détruire.

J'ai fini hier la lecture de Falling Man, Don De Lillo. Je l'ai lu en anglais – je ne sais pas si ça t'arrive aussi, mais les livres lus en V.O. me laissent un souvenir plus vague, je retiens juste les images que j'ai construites, non les mots qui les disent. L'image confuse, la vision hallucinée de Keith, qui marche dans une bourrasque de cendre, au milieu des gens qui courent, qui voit les choses sans les sentir. Une femme lui tend une bouteille d'eau, il remarque vaguement qu'il la saisit de la main gauche, sans doute parce que la droite est blessée. Et puis ce que voit Lianne, lorsqu'elle ouvre la porte : son ex-mari, qu'elle n'a pas vu depuis plus an, un fantôme en costume, couvert de poussière, le visage piqueté de verre.
Le récit alterne les voix de ces deux-là, et de quelques autres, dont Hammad, qu'on suit de Hamburg jusqu'au ciel, jusqu'au moment de l'impact. Incroyable présomption de l'auteur, de se mettre dans la tête de ce type-là : il y réussit pourtant, on y croit, à Hammad, et c'est la preuve d'un vrai courage d'écrivain. Mais c'est sur les vivants qu'il se concentre, ceux d'après la chute, ceux qui cherchent à reprendre pied, qui s'appuyent les uns sur les autres, en vain. Lianne l'intello qui se tournera vers Dieu, Keith qui deviendra joueur de poker obsessionnel, qui se réfugie derrière les cartes, dans l'activité la plus dérisoire qui soit, qui joue pour oublier de vivre. L'ombre absente des tours plane sur le moindre de leurs gestes, l'ombre qui va se poser sur le monde, qui va se poser sur l'Histoire.

On se rappelle bien sûr où l'on était, à ce moment-là. Je me souviens surtout que le lendemain, à l'entrée d'un centre commercial, on m'a demandé d'ouvrir mon sac, pour inspection. J'étais dans une petite ville française, à des milliers de kilomètres de Manhattan, et l'onde de choc était là, j'ouvrais mon sac à cause de cette chose qui ne me concernait pas. La semaine suivante je partais au Liban, et dans les rues de Tripoli des gens manifestaient leur joie – une semaine plus tard cela me concernait déjà, et plus le temps passe plus je me sens concerné, touché par l'événement. La seule chose que j'avais comprise sur le coup, c'est qu'il nous faudrait attendre des années, pour en prendre la mesure, pour en parler avec quelque pertinence. Don de Lillo y a réussi, il dit l'intimité de la tragédie, son universalité, mais aussi en quoi cette tragédie-là est fondamentalement nouvelle, absolument contemporaine, et pour longtemps : suspendue dans le temps, comme l'homme qui tombe.

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La Désirade, ce 5 septembre 2008.


Cher Pascal,
J’ai dû voir et revoir cette image cent fois, comme on vu et revu cent fois les séquences du crash de ce matin-là, mais c’est la première fois que cet arrêt sur image me saisit réellement d’effroi, comme l’image arrêtée d’un homme dont le crâne et le corps éclateront dans la minute qui suit.
Si je n’ai pas vraiment vu jusque-là cette image que j’ai vue et revue cent fois, c’est, je crois, parce qu’elle est faite pour ne pas être vue vraiment. J’entends par là que sa beauté formelle, sa superbe organisation graphique, son irréalité presque ludique illustrant je ne sais quel rêve de l’humanité de marcher la tête en bas, éclipse à peu près complètement l’horreur de la situation en l’acclimatant, au point qu’on en attend le tirage en poster. Qui n’a pas son Homme qui tombe dans son loft ou son studio ?
La première fois que je suis tombé dans New York, véritablement tombé et moi aussi la tête en bas, mais sur mes pieds jouissant de l’élasticité de l’asphalte de l’incommensurable Avenue fuyant en canyon entre deux murailles qui me semblaient de roche noire et de glace, c’était une aube nocturne de janvier, il faisait un froid polaire, je sortais des entrailles louches de la gare routière de Times Square, arrivant en Greyhound de Washington D.C., et descendant l’avenue à grandes enjambées, ivre fou de grand air pur, j’ai retrouvé la sensation de soulante griserie éprouvée des années auparavant sur le glacier d’Arolla, en fin de parcours nocturne d’une étape de la Haute Route, fonçant sur mes lattes sous la lune blême, mais au bout de l’Avenue se trouvait la mer, à New York, et déjà je pensais à nos aïeux qui avaient, au début du siècle, abordé le Nouveau Monde par cette voie peut-être salvatrice…
Ce matin-là des Attentats, cependant, j’étais à Paris, sortant de chez Marina Vlady : autant dire d’un coin de la Russie artiste que j’aime, et j’avais regagné le studio du journal, rue du Bac, lorsque, par téléphone, l’une de mes filles me somma quasiment d’ouvrir la télé, pour voir ce que des millions de gens, autour du monde, avaient déjà vu et revu.
Curieusement, sur le moment, je n’ai pas éprouvé la moindre pitié pour les milliers de gens en train de cramer et de crever dans les incendies, mais je me suis rappelé la prophétie de Witkiewicz, dans les années 20, selon lequel l’humanité avait engendré une machine qui la broierait tôt ou tard, et c’était la scène qui se jouait là : j’y voyais l’effondrement d’un Triomphe mythique, dont nous participions tous peu ou prou, et je me suis senti happé par un vertige pour ainsi dire métaphysique, comme devant un gouffre spatio-temporel sans fond – le trou noir de l’époque. Un peu plus tard, au bar d’en dessous, le premier quidam que j’entendis commenter l’Evénement, avec la gouaille du Parigot, incriminait déjà la main cachée du Mossad. On retombait sur terre... Et les explications, ensuite, de proliférer, tel faiseur d’opinion nous déclarant illico Tous Américains, et autres pompeuses fadaises, avant les vains éclairs de lucidité d’untel et les fulgurances non moins visionnaires et vaines de tel autre, n’est-ce pas Philippe Muray, n’est-ce pas Marc-Edouard Nabe ? Et les romans de s’aligner, dont pas un ne m’a paru jusque-là rendre vraiment compte de la réalité de l’Evénement. N'est-ce pas Frédéric Beigbeder ?
Wolfe4.jpgC’est dire que je vais lire maintenant L’homme qui tombe de Don DeLillo, que je craignais de voir traiter le thème trop en surface et sans assez d’empathie et de pénétration, tout à sa brillante manière intelligente et perspicace mais sans vraie folie... J’imaginais ainsi ce qu’en eût fait le titanesque Thomas Wolfe (à ne pas confondre évidemment avec le Tom Wolfe du Bûcher des vanités) qui a si génialement évoqué New York en tant qu’élan et que vortex d’humanité, en poète et en voyant. Or ce que tu dis de ce livre relance ma curiosité, et je t’en dirai des nouvelles.
Haldas15.JPGCe qu’attendant je te donne des nouvelles de Georges Haldas, qui va mieux que je ne le craignais après ce qu’un proche de L’Age d’Homme m’en avait dit. Son ami Pierre Smolik, qui le voit régulièrement, m’a appelé tout à l’heure pour me dire qu’Haldas, quoique physiquement diminué, reste vif et très présent dans leurs conversations, comme me l’a aussi confirmé son éditeur Vladimir Dimitrijevic qui lui rend visite de son côté.
Georges Haldas l'a dit et répété: l’homme qui tombe est la métaphore même de ce que nous vivons tous les jours. Je me garderai bien de dire que le Falling Man de cette terrible image est une métaphore, mais le chemin est long entre l’effroi convenu que celle-ci peut faire éprouver et la compréhension avérée d’un tel événement. Je me rappellerai toujours, pour ma part, la longue trace de sang brunâtre maculant la chaussée, sous le Pont Bessières, en plein Lausanne, d’où venait de se jeter, un matin de printemps, un jeune désespéré. Il était là, gisant sous une couverture d’où ne dépassait qu’une touffe de cheveux sales. Or cette trace d’une vie, ce paraphe concluant une histoire, Dieu sait laquelle, n'a cessé de me hanter: quelle histoire, n'ai-je cessé de me demander ?

Cette lettre est le 110e d'un échange épistoilaire entre le jeune écrivain slovaco-franco-suisse Pascal Janovjak, établi à Ramallah depuis 3 ans, et JLK. L'entier de cette correspondance se trouve sur le blog: http://carnetsdejlk.hautetfort.com/

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14/08/2008

Une visite à Patricia Highsmith

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 Aurigeno sur Locarno, val Maggia, 1989.

medium_Aurigeno99.JPGCette petite maison de pierre au toit couvert d’ardoises, serré dans ce bled perdu que surplombent de hautes et farouches pentes boisées de châtaigniers roux, sur l’ubac du val Maggia, est vraiment le dernier endroit où l’on imaginerait le gîte d’une romancière américaine mondialement connue dont le dernier livre paru, Catastrophes,  traite des aspects les plus noirs de la vie contemporaine. Pour arriver à sa porte, j’ai traversé toute la Suisse, hier, ralliant Locarno d’où, par le car postal jaune flambant, j’ai débarqué à l’arrêt du bord de la rivière, à vingt minutes de marche d’Aurigeno, après quoi je n’avais plus qu’à suivre les indications téléphonées à voix toute douce : le chemin du haut, la fontaine et, visible tout à côté, la porte verte dont le heurtoir est une délicate main de femme…

Il y avait longtemps, déjà, que je rêvais de rencontrer Patricia Highsmith. J’avais à témoigner à cette dame une reconnaissance personnelle, parce qu’elle m’avait apporté, comme à tant d’autres sans doute, quelque chose de vital à un moment donné : ce regard vrai sur le monde, à la fois implacable et tendre, conséquent et générateur de compréhension.

Et puis il y avait, aussi, le sempiternel malentendu à dissiper une fois de plus, de l’auteur policier aux succès amplifiés par le cinéma, et forcément déclassé dans les rangs de la littérature mineure alors que Graham Greene la tenait, à juste titre, pour un authentique médium poétique de l’angoisse humaine.

Comme si le seul suspense épuisait l’intérêt du Journal d’Édith, ce très émouvant portrait de femme brisée par le manque d’amour de son entourage, sur fond d’Amérique moyenne à l’époque de la guerre du Viêt-nam. Et comme si L’Empreinte du faux, son meilleur livre peut-être, ou Les Deux Visages de Janvier, Ce mal étrange ou Ceux qui prennent le large, son préféré à ce qu’elle me dira, nous intéressaient par leur intrigue criminelle. En réalité, les livres de Patricia Highsmith, comme les récits de Tchekhov ou les romans de Simenon, constituent autant de coups de sonde dans les zones sensibles de la psychologie humaine, où les dérives individuelles recoupent les névroses collectives de notre temps.

Le meilleur exemple en est d’ailleurs donné par le dernier livre de celle que je suis venu débusquer, intitulé Catastrophes et réunissant des nouvelles d’une même noirceur pessimiste, où l’auteur traite les thèmes des excès de la recherche médicale et de l’élimination des déchets nucléaires, de la pagaille sévissant dans les pays décolonisés, des conflits politico-religieux liés à l’apparition des femmes porteuses ou de l’ouverture cynique, dans l’Amérique des gagnants, des asiles d’aliénés déversant soudain sur le pays des hordes de fous à lier.

On m’avait dit, bien entendu, que la dame n’était pas toujours commode. À supposer qu’elle fût, dans la vie, aussi féroce que dans ses livres, et précisément dans ce tout dernier, il y avait certes de quoi trembler. De surcroît, j’avais un peu de retard à l’instant de me présenter à notre rendez-vous, n’ayant pas prévu la complication des correspondances. Ainsi m’aura-t-on puni de près de trois quarts d’heure d’attente, au point de m’inquiéter d’avoir fait ce long voyage en vain. Mais non: la porte de la petite maison a bel et bien fini par s’ouvrir sur une frêle vieille dame lippue, aux traits ravagés et à l’air méfiant, qui m’a invité à la précéder dans un sombre escalier donnant sur deux pièces modestes, la première agrémentée d’une immense vieille cheminée et la seconde, minuscule, entièrement occupée par deux tables de travail guignant vers le ciel, par-dessus les toits et les monts enneigés.

Comme je lui avais amené de petits cadeaux, à commencer par un joli dessin d’escargot de notre fille Julie et un jeu de tarots déniché la veille dans une brocante de Muralto, la redoutable ermite s’est bientôt radoucie.
Deux heures durant, je me suis efforcé, avec mon pauvre anglais, de la faire parler de son œuvre, quitte à brusquer sa réserve pudique. De fait, Patricia Highsmith n’aime guère parler d’elle-même. En revanche, elle s’anime dès qu’on aborde d’autres sujets. Simenon, par exemple, qu’elle estime un auteur vraiment sérieux, et sur lequel elle m’a longuement interrogé, tout excitée par ce que je lui ai raconté de l’homme et de mes lectures. Ou bien le monde actuel, dont elle suit les événements avec beaucoup d’attention même si, m’explique-t-elle, sa peur du sang (!) l’oblige à proscrire la télévision de chez elle. Engagée dans la mouvance d’Amnesty International, elle se dit écœurée par ce qui se passe dans les territoires occupés par Israël. Stigmatisant l’attitude des dirigeants, elle clame en outre sa honte de ce que les États-Unis participent à l’écrasement des Palestiniens.

Lorsque je lui ai demandé ce qu’elle aspirait à transmettre à son lecteur, elle m’a répondu modestement qu’elle aimerait lui suggérer une nouvelle façon de voir les choses, tout en espérant lui procurer le simple bonheur de lire. L’interrogeant sur les qualités humaines qu’elle met le plus haut, elle m’a cité la patience et l’honnêteté, et, loin de me snober lorsque je lui ai demandé en quel animal elle aimerait se voir réincarnée, l’auteur du Rat de Venise m’a répondu très sérieusement qu’elle aimerait être un éléphant dans son milieu naturel, à cause de son intelligence et de sa longue vie, ou bien un petit poisson dans un récif de corail.

Comme nous évoquions le glauque personnage de Ripley, je l’ai interrogée sur ce qu’elle pensait des motivations qui poussent selon elle les gens aux actes criminels. Alors elle d’affirmer que la plupart des crimes s’enracinent dans le besoin profond, chez l’individu, de rétablir la justice foulée au pied.

Sans redouter l’aspect incongru d’une telle question, je l’ai priée de me dire ce qu’elle dirait à un enfant qui lui demanderait de lui décrire Dieu. D’une voix douce, et avec le plus grand sérieux, elle m’a alors expliqué qu’elle dirait de Dieu, à l’enfant, que c’est un nom qui signifie beaucoup de choses. Que Dieu a été inventé par l’homme primitif qui cherchait à surmonter ses peurs élémentaires. Qu’elle chercherait à faire comprendre à l’enfant que chacun devrait être respectueux de tous les dieux que les peuples divers ont inventés et vénérés. Enfin qu’elle s’attacherait à expliquer à l’enfant que, tout au moins idéalement, un aspect important de l’idée de Dieu, exprimé par la Bible, se résume par l’injonction : « Aime ton prochain »…

(Cette visite date de mai 1989. Son évocation figure dans Les passions partagées)

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04/08/2008

Soljenitsyne providentiel

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 Après la mort du grand écrivain russe

Le combat biblique de David contre Goliath  revient à l’esprit à l’instant de se rappeler la destinée historique providentielle, à la fois politique et littéraire, d’Alexandre Soljenitsyne. Nul écrivain du XXe siècle n’a été plus engagé, corps et âme. Nul n’a montré plus de courage et d’énergie, dans sa vie et par son œuvre. Contre le pouvoir totalitaire de Staline, qui l’envoya au bagne. Contre l’Etat soviétique et ses chiens de garde, ministres ou plumitifs. Contre les « pluralistes » occidentaux après son exil de 1974.  Au fil d’une œuvre en continuelle expansion, brassant la langue et la revivifiant (on sait qu’il la renouvelée par un dictionnaire de son cru !) tout en menant ses campagnes de résistant, l’écrivain, conteur plein d’humanité et poète en prose de grand souffle, fit à la fois figure de chef de guerre et de prophète.

Rien de l’aimable littérateur chez ce lutteur marqué au feu de la guerre et du goulag, du cancer et, dès ses premiers livres (Une journée d’Ivan Denissovitch paraît en 1962, aussitôt diffusé dans le monde entier), confronté au déchaînement des larbins de tous les pouvoirs. Dix ans durant, sans cesse en butte au KGB, rusant comme un stratège, il poursuivra son œuvre de romancier (La Ferme de Matriona, Le Pavillon des cancéreux, Le Premier Cercle) tout en construisant l’extraordinaire cathédrale vocale, à valeur de mémorial anthropologique, de L’Archipel du goulag, fondée sur les milliers de témoignage d’anciens détenus. En 1967, le Nobel soviétique de littérature Mikhaïl Cholokhov déclarait: « Il faut interdire Soljénitsyne de plume». Un an plus tard, l’indomptable auteur fera passer en Occident le microfilm de L’Archipel, mais ne donnera l’ordre de le publier qu’en 1973, après le suicide de sa secrétaire arrêtée par le KGB. La campagne anti-Soljenitsyne atteindra, en 1974, une violence inouïe. Incarcéré le 13 février de cette année et déchu de sa citoyenneté, il entrera en exil par l’Allemagne et la Suisse, avant de s’installer au milieu d’une forêt du Vermont avec sa femme Alia et ses quatre fils. Les premières apparitions de Soljenitsyne se sont gravées dans nos mémoires par sa formidable, lumineuse présence, plus rayonnante encore dans l’émission que lui consacra Bernard Pivot en 1993. David à stature de Goliath… 

Soljenitsyne.jpgSi nous rappelons ces faits, pas tous connus des jeunes générations, c’est que l’image de Soljenitsyne a  trop souvent été réduite, dès son exil, à celle d’une espèce d’ayatollah nationaliste, voire fascisant (sa défense malencontreuse du Chili de Pinochet), vitupérant le laxisme occidental. Dès son arrivée à Zurich, le personnage divisa. Ses propos peu amènes sur les accords d’Helsinki, plus tard son pamphlet contre Nos pluralistes, jetèrent les premiers froids. A son propos, on pourrait rappeler ce que Tchekhov disait de Tolstoï : « Les grands sages sont tyranniques comme des généraux, tout aussi impolis et indélicats, car assurés de l’impunité ».

Or c’est ce sentiment d’impunité, précisément, de l’homme convaincu d’incarner une cause le dépassant infiniment, secondé par une non moins increvable épouse, qui saisit à la lecture de l’extraordinaire « roman » autobiographique à épisodes constituant une partie de son œuvre. A côté de l’immense fresque historique à plusieurs « Nœuds» de La Roue rouge, sondant les tenants et les aboutissants de la guerre et de la Révolution, Soljenitsyne a raconté avec  Le chêne et le veau, puis dans ses récentes  Esquisses d’exil, un demi-siècle de combats contre la vilenie des chacals soviétiques, puis, aux Etats-Unis,  des faiseurs de scandales ou de procès juteux, de tel maniaque publiant des montages pornographiques à son effigie à tel reporter « inventant » une interview, jusqu’aux calomnies répandues sur l’usage de son Fonds d’aide aux familles d’anciens détenus, entièrement financé par les droits mondiaux de L’Archipel du Goulag et toujours alimenté dans la Russie actuelle...

Soljenitsyne8.JPGA la fois « David »  à la minuscule écriture (pratique de l’ancien proscrit), témoins des « invisibles », qui lui étaient si chers et revivent dans ses livres autant qu’ils lui firent fête à son retour de 1994, et Goliath tenant tête à Eltsine avant de recevoir Poutine pour lui conseiller quelques réformes, le vieux maître s’est éteint dans sa chère Russie dont il craignait la mort de l’âme (La Russie sous l’éboulement), qu’il aura conjurée, après Tolstoï et Dostoïevski, avec quelle furieuse ferveur.    

Par le seul pouvoir des mots, Soljenitsyne a vaincu les tanks

Alexandre Soljenitsyne, plus qu’aucun écrivain « engagé » du XXe siècle, restera dans l’Histoire comme l’incarnation du pouvoir de la littérature. Après qu’il eut autorisé en 1974, au risque de sa vie, la publication de L’Archipel du Goulag en Occident, l’auteur de cette inoubliable traversée du monde concentrationnaire soviétique insista sur le fait qu’il s’agissait là d’une « enquête littéraire » et non d’un rapport scientifique. Le succès public immédiat de l’ouvrage ne s’explique pas par son contenu idéologique mais par l’extraordinaire vitalité du tableau qu’il brosse à partir des milliers de témoignages recueillis, que l’écrivain ressuscite à travers leurs mots. Ceux-ci ne se bornent pas à un « message ». Ils incarnent autant de ces vies « invisibles » dont Soljenitsyne s’est fait le témoin tantôt en verve et tantôt en rage. Soljenitsyne2.jpgL’Archipel du Goulag ne se borne pas à une « dénonciation », comme tant de textes de dissidents : c’est une polyphonie vocale, au même titre que Souvenirs de la maison des morts, où Dostoïevski décrit le bagne de Sibérie où il passa cinq ans, ou que le Voyage à Sakkhaline de Tchékhov. Le pouvoir des mots, dans ces trois textes essentiels, ne se borne pas à la dimension politique ou morale : ils suent la vie, la détresse, le mélange de courage et d’abjection qui s’observe dans l’archipel des douleurs, les cris et les psaumes. 

En exilant Soljenitsyne et en le privant de sa citoyenneté, les autorités soviétiques l’ont honoré d’une certaine façon : c’était reconnaître le pouvoir de ses mots, qui survivent aujourd’hui à l’empire éclaté, comme ils survivront à l’écrivain. Les mots d’Ivan Denissovitch. Les mots de Matriona. Non tant les mots unidimensionnels du prophète nationaliste ou du prêcheur, mais les mots puisés dans le vivier de la condition humaine, les mots cueillis au dernier souffle des humiliés et des offensés, les mots de la ressemblance humaine dont tous entendent la musique…

21:50 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, russie

01/08/2008

Le dernier Angot

Angot20001.JPG

Dialogues schizo (2) 

 

Moi l’autre :     - Et là, tu fais quoi ?

Moi l’un :         - Là, tu vois, je lis le dernier Angot.

Moi l’autre : - Tu fais ça, toi, tu lis René Girard et le dernier Angot ? C’est le grand écart, ou quoi ? Ou c’est par snobisme ?

Moi l’un :         - Par snobisme en tout cas pas. Parce qui si ça me rase, je laisse tomber vite fait, tu sais. Et par rapport à Girard, je ne vois pas la contradiction. Parce qu’il y a plein de mimétisme, chez Angot. Elle est mimétique à outrance, et ce qu’elle raconte est saturé du mimétisme du monde actuel…

Moi l’autre : - Tu m’en diras tant. Et qu’est-ce qu’elle raconte, là ?

Moi l’un :         - Là, à la page 47, elle est en train de se faire lécher par Doc Gynéco dont elle vient de constater, à leur première rencontre, qu’ils rient « pareil ». Cela me plaît assez parce que c’est comme ça que je reconnais les gens que j’aime : c’est q  u’on « rit pareil ».

DocGynéco.jpgMoi l’autre : - Doc Gynéco, c’est quoi, c’est qui ?

Moi l’un :         - Jamais entendu parler ? C’est un chanteur, j’crois, un rappeur ou quelque chose comme ça, qui a soutenu Sarkozy dans sa campagne.

Moi l’autre : - Un pipole, quoi. Et tu te mets à brouter de ça ?

Moi l’un :         - Ecoute, Christine Angot rencontre ce type au Salon du livre de Brive, elle se retrouve avec les gens de sa maison d’édition dans une boîte le soir, et là il y a ce Doc Gynéco que tous les littéraires ont l’air de mépriser, et voilà qu’au moment des slows le personnage l’invite et que le slow est bon. Tu ne vas quand même pas manquer un bon slow.  Tu te rappelles le premier slow que tu as dansé à douze ans dans la cave de Georges V, à ta première surpatte du quartier des Oiseaux ?

Moi l’autre : - T’en finiras pas de m’étonner. Mais quoi de littéraire là-dedans ?

Moi l’un :         - En fait Le marché des amants est un peu moins littéraire, dans le sens littérature, que Quitter la ville ou que Les désaxés, mais il me semble que c’est de la meilleure littérature, au sens que j’entends, disons dans la transparence et la fusion du mot et de la chose, de la simplicité et du naturel, évidemment très recomposés, qui rappelle un peu le tout premier livre d’Angot, Vu du ciel, avec une vie en plus… Ce qui me bluffe aussi, c’est son art du dialogue et sa façon de rendre l’émiettement du quotidien et de la communication. Bon, tu me laisses lire ?

Moi l’autre : - Tu vas passer tout notre dimanche sur Angot ?

Moi l’un :         - Mais non ma vieille, je vais recopier mes notes sur Le commencement d’un monde de Jean-Claude Guillebaud, qui dit des choses passionnantes sur l’implication des écrivains dans le monde postcolonial, et puis on a encore 1000 bouquins à classer, et j’ai deux papiers à finir avant demain pendant que tu gambergeras sur la question de nos fins dernières, pervers que tu es, enfin notre chère moitié ne manquera pas, dans l’après-midi, de nous suggérer une baignade au lagon voisin… Cela te convient genre travaux forcés ?

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26/07/2008

Marketing de rentrée

Angot2.jpgApperry.JPG

Houellebecq (kuffer v1).jpgRumeurs, effets d’annonce et autres objets de promotion se multiplient avant la déferlante d’automne (676 romans) où Amélie Nothomb, Michel Houellebecq, Christine Angot et Catherine Millet seront « têtes de gondoles ». Aperçu des manœuvres tactiques. Intéressant ? Dérisoire ? Commerce !

La chose s’intitule L’Automne romanesque. Un vrai livre. Presque 200 pages, illustrées de (belles) photos d’auteurs. 4000 exemplaires dont le public ne verra rien : destinés aux seuls passeurs du livre, libraires et gens de médias. Signé Grasset : rentrée 2008. Bel outil de marketing de rentrée avec présentation de 14 auteurs (12 français), qui détaillent leur ouvrage suivi d’un généreux extrait. La Rolls du genre pour véhiculer Yann Apperry, le jeune auteur « qui monte », avec Terre sans maître, Véronique Olmi, elle aussi bien lancée, dans La promenade des Russes, l’incontournable Elie Wiesel (Le cas Sonderberg) et Charles Lewinsky (prix du cinéma suisse 2008 avec Der Freund) dont Melnitz, ici traduit, a été dit en Allemagne « un Cent ans de solitude suisse ». Bel effet d’annonce !
Or la redoutable patronne de Flammarion, Teresa Cremisi, n’est pas en reste, qui joue sur la rumeur confidentielle distillée en 2007 avant la parution de La possibilité d’une île, de Michel Houellebecq (qui en sort le film cette année, coup double !) en annonçant un «roman inédit» de son auteur « culte ». De la même façon, la parlote médiatico-blogueuse a d’ores et déjà répercuté l’affriolante nouvelle échappée des bureaux de Bernard Comment, patron de la collection Fiction & Cie au Seuil : que le nouveau roman de Christine Angot, Le marché des amants, traiterait des amours de la dame et de Doc Gynéco…
Christine Angot, Michel Houellebecq ou encore Catherine Millet, avec un nouvel épisode autobiographique annoncé, , chez Flammarion ont-ils besoin d’une publicité supplémentaire pour conquérir les « têtes de gondoles » ? Le contre-exemple serait une Amélie Nothomb, qui « fera » ses 200.000 exemplaires sans dopage particulier, et d’autant que Le fait du prince, déjà « tasté » par le soussigné, est un excellent cru de la « star » d’Albin Michel. Disons alors que, pour entretenir la rumeur avant d’occuper le « terrain », bien des éditeurs envoient désormais des épreuves reliées aux libraires et aux critiques, ou préparent de vrais « coups médiatiques » dont le modèle du genre fut celui de l’an dernier « sur » Les Bienveillantes.
Cela étant, ce marketing «en amont» n’est pas forcément prescripteur. Les libraires, autant que les lecteurs professionnels, et plus encore le public, « risquent » aussi bien de modifier la donne, comme il en a été avec L’élégance du hérisson de Muriel Barbéry, nullement « boosté » à la source et jouant depuis deux ans le « long-seller»… Et la vraie littérature se borne-t-elle à des chiffres ?
Quoi qu’il en soit, que l’on préfère les valeurs sûres blanchies sous le harnais (Doris Lessing, Prix Nobel, avec Alfred et Emily, chez Flammarion) ou les francs-tireurs originaux (Philippe Ségur avec Vacance au pays perdu, chez Buchet-Chastel), la rentrée d’automne reste essentiellement à découvrir pièces en mains. Des premiers arrivages, en dehors des titres déjà cités, on retiendra aussi le nouveau roman d’Olivier Rolin, au Seuil, combinant aventures exotiques et digressions artistiques (autour de Manet) dans Un chasseur de lions, huit nouvelles d’ Alice Munro, l’une des écrivaines américaines les plus remarquables du moment, parues sous le titre de Fugitives à L’Olivier, ou, à l’enseigne de Noir sur Blanc, associant les talents (pour le dessin) de Lea Lund et de Frédéric Pajak, L’Etrange beauté du mondePajak1.JPG


Des chiffres et des titres


Statistiques : LivresHebdo annonce 676 romans (-7% par rapport à la rentrée d’automne 2007). 466 romans français et 91 premiers romans. 210 romans étrangers. Une quinzaine de titres seulement disposent d’un tirage initial de 50.000 ex. Amélie Nothomb « part » sur 200.000 ex.
Retours attendus : Sylvie Germain (Paradis conjugal) chez Albin Michel, Jean Echenoz (Courir ) chez Minuit, Laurent Gaudé (La porte des enfers) chez Actes Sud, Marie Nimier (Les inséparables) chez Gallimard, Jean-Paul Dubois (Les accommodements raisonnables) à L’Olivier, Alain Fleischer (Prolongations) chez Gallimard.

 RayoWilliam T.Vollman n « étranger » : Ismaïl Kadaré chez Fayard (L’accident), Thomas Pynchon au Seuil (Contre-jour), (Poor people) chez Actes Sud, Richard Ford (L’état des lieux) à L’Olivier.
Rayon Mademoiselle : Colombe Schneck (Val-de-Grâce), chez Stock, Aude Walker (Saloon) chez Denoël.
Surprises : Michel Le Bris, essayiste et directeur du Festival Etonnants voyageurs, avec un roman, La beauté du monde, chez Grasset; et ce livre qui pourrait réellement faire date : Zone de Matthias Enard, chez Actes Sud.
Ehni.jpgHors course: Dans l'immédiat une recommandation aux fous de mots et de poésie pensante et sensitive: Apnée de René Ehni. Une fine merveille. Le génie d'un style sans pareil et une espèce de Requiem joyeux, dédié à Dominique Bourgois, en mémoire de son défunt époux Christian, grand éditeur à tiroirs secrets qu'on entr'ouvre ici; en mémoire aussi de Maurice Béjart, par raccroc amical. C'est délirant et hypertinent, fluide et surprenant à tout bout de phrase. Et c'est publié, normal, chez Bourgois !


Bélier (kuffer v1).jpgDialogue schizo sur la rentrée littéraire

Moi l’autre : - Et ça rime à quoi tout ça ?
Moi l’un : - Tu vois bien : j'évoque l'avant-rumeur de la rentrée littéraire française pour les lecteurs de 24Heures
Moi l’autre : - Et tu vas lire tout ça ? 676 romans, vraiment ?
Moi l’un : - Mais non voyons ! Mais je te dirai ce qu’il ne faut pas manquer !
Moi l’autre : - Quoi pour moi subito ?
Moi l’un : - Là je te dis que ça : Apnée de René Ehni. Sûr qu’on sera d’accord, toi et moi. C’est un pur régal ! Ce petit livre dédié à Dominique Bourgois évoque la figure de son cher disparu. Tu connais Ehni ?
Moi l’autre : - Le dramaturge ? Me semble qu’on avait vu une pièce de lui à Paris, ca va faire vieux…
Moi l’un : - Bonne mémoire compère : Que ferez-vous en novembre ?, en 1969. Et toi, que faisais-tu en novembre 1969 ?
Moi l’autre : - Je lisais Les courtisanes de Michel Bernard, sur lequel tu as commis ton premier papier dans La Tribune, à l’époque de René Langel. Tu te souviens ?
Moi l’un : - Comme de ce matin. Donc tu liras Apnée. Tu te rappelles notre rencontre de Christian Bourgois ?
Moi l’autre : - Il y en a eu pas mal. La dernière à Francfort, tu te souviens, il était tout triste de voir le Nobel passer sous le nez d’Antonio Lobo Antunes, au profit de Saramago… Et quoi d’autre subito ?
Moi l’un : - Tu vas te régaler, sûrement aussi, avec le nouveau Pajak, L’étrange beauté du monde. Il y a là-dedans un humour et une espèce de mélancolie qui te toucheront, je crois. Et les dessins de Léa Lund, sa compagne, sont également remarquables dans tous les registres, parfois on dirait des paysages de notre ami Thierry Vernet, parfois du Pajak en plus organiquement délié, parfois dans l’expressionnisme ardent et parfois dans la note plus anecdotique, parfois du côté du Delacroix voyageur et parfois dans l’exacerbation jeune sauvage, enfin tu vois quoi…
Moi l’autre : - Je vois à peu près quoi. Ce me changera de Gustave Thibon…
Moi l’un : - Quoi, Gustave Thibon…
Moi l’autre : En déménageant notre bibliothèque, je suis retombé sur L’échelle de Jacob. Et ça me nourrit, ça me sourit comme en 40.
Moi l’un : - On n’était pas nés en 40…
Moi l’autre : - Non, mais lui était né, et Simone Weil était née, et Nicolas Berdiaev était encore vivant. Tu te rappelles Le sens de la création ?
Moi l’un : - Nous voilà bien loin de la rentrée, compère !
Moi l’autre : - Mais pas du tout du tout ! Thibon n’a pas pris une ride. Ni Berdiaev pour l’essentiel. Et tu sais qui je viens de découvrir ? Lui, avec Eugenio Corti et son fabuleux Cheval rouge, c’est ma vraie rentrée. Tu vois qu’on n’en sort pas ? Ou qu’on en sort comme on veut quand il y a de quoi. Et là j’te jure qu’il y a de quoi ?
Moi l’un : - Tu vas me parler du premier roman de notre ami Pascal Janovjak ?
Moi l’autre : - Pas encore. Pas encore fini. Nous en avons parlé toute l’autre nuit, pendant que tu te reposais de ton mercenariat. Il est en train de peaufiner la chose en Sardaigne…
Moi l’un : - Qui alors ?
Moi l’autre : - Christian Guillet ?
Moi l’un : - Christian qui ?
Moi l’autre : - Christian Guillet.
Moi l’un : - En deux mnots ?
Moi l’autre : - Non non non, là faut que je sorte !
Moi l’un : - Tu vas encore rêver dans les bois ?
Moi l’autre : - Affirmatif, boss. Je te laisse débloguer. A toute…

11:11 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature, édition

24/07/2008

Passion de Louis Soutter

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Un artiste maudit et génial. Exposé d'Anne-Marie Simond, le 31 juillet à La Comballaz.
Il n’a pas besoin de faire de la beauté convulsive un programme esthétique: il la vit au milieu de ses forêts qui sont des temples et de ses enfants qui sont des anges et de ses catins qui sont des saintes sous le regard de Notre Seigneur crucifié. Frère en esprit de Rouault mais sans doctrine, frère aussi de Van Gogh et de Soutine, c’est un peintre sans peinture, un dessinateur usant de la plume du bureau de poste voisin, on pourrait dire que c’est au commencement l’artiste surdoué qui échappe à l'académisme virtuose par un génie que soulève le feu sacré. Bref: tout ce qui se dit de lui est insuffisant: Louis Soutter est La Poésie incarnée, au sens fulgurant et supérieurement élaboré vécu par Baudelaire.
Soutter160001.JPGSur Louis Soutter on ne devrait donner que des renseignements de police. Né en 1871 à Morges, au bord du lac Léman. Fils de pharmacien. Voisinage darbyste hyper-puritain. Parent de Le Corbusier par sa mère - Corbu qui le soutiendra généreusement, conscient de son génie. Rate ses études d’ingénieur. Se hasarde en architecture, en vain, puis étudie le violon auprès d’Eugène Ysaie, à Bruxelles. A 24 ans abandonne la musique et se lance dans la peinture. A Paris suit les cours du soir de l’Académie Colarossi. Virtuosité classique, sans plus. En 1897 épouse Madge Fursman après s’être installé aux Etats-Unis, où il enseigne la peinture à Colorado Springs. Divorce en 1903. Décline physiquement et psychiquement. En 1907, violoniste à l’orchestre du théâtre de Genève et à l’Orchestre symphonique de Lausanne. Passe pour excentrique et de plus en plus. Refuse la nourriture et claque son argent et celui de ses amis. Sous tutelle dès 1915. Admis en 1923 dans la maison de retraite de Ballaigues, sur les crêtes du Jura vaudois, d’où il s’échappe le plus souvent pour d’interminables errances. Le postier de Ballaigues lui interdit l’usage de l’encrier public, dont il use pour ses dessins. Milliers de dessins à l’encre, tenus pour rien par ses proches, sauf quelques-uns, artistes ou écrivains... Tous autres détails biographiques et critiques à recueillir dans les deux grands ouvrages de Michel Thévoz : Louis Soutter ou l’écriture du désir (L’Age d’Homme, 1974) et Louis Soutter, catalogue de l’œuvre (L’Age d’Homme, 1976).
Soutter77.JPGMais que dire à part ça ? Que Louis Soutter incarme, avec Robert Walser, l’impatience sacrée de l’artiste au pays des nains de jardin et des tea-rooms, des bureaux alignés ou des maisons de paroisse à conseils sourcilleux. Soutter danse au bord des gouffres et se fait tancer par le directeur de l’Institution pour abus d’usage de papier quadrillé. Soutter rejoint Baudelaire au bordel couplé à la grande église sur le parvis de laquelle mendie un Christ en loques, et c’est tout ça qu’il peint de ses doigts de vieil ange agité…
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07:11 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : art, littérature