10/04/2020

Journal sans date (8)

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Quant au Relativiste, il relativisa d’un ton qui laissait à entendre que son relativisme, irréductible à aucune autre façon de relativiser, avait en somme un caractère absolu, à commencer par le fait que le caractère prétendument brutal de la Pandémie de 2020 l’était nettement moins que celle que figure le romancier américain Richard Matheson dans son roman I am a legend qui voit la transformation des contaminés en êtres assez effrayants mais d’une férocité à vrai dire relative puisque les trois films tirés du roman inaugurent pour ainsi dire les espèces nouvelles du mort-vivant et du zombie alors qu’en fait de monstruosité le peintre batave Hieronymus Bosch s’était illustré quelques siècles plus tôt dans la représentation de personnages à peu près sans comparaison, à lui inspirés par la peste noire à côté de laquelle les toussotement et les montées de fièvre de l’actuelle épidémie faisaient piètre figure - et que dire du Pandémonium de l'Enfer de Dante ?

Sur quoi le Relativiste a commencé de tousser, sa fièvre a subitement fait bondir le mercure dans son tube, le souffle au cœur qui le tarabustait relativement souvent s’est transfomé en palpitation absolue, mais on fut impressionné de l’entendre insister, juste avant d’être intubé, sur le fait que son cas ne prouvait rien alors qu’un séisme risquait à l’instant même d’anéantir le rutilant établissement hospitalier dans lequel on l’avait emmené de force et que, par rapport aux données des statistiques cumulées et considérées avec le recul, dans une centaine d’années, ce qui était en train de lui arriver d’irrémédiable et de tragique aux yeux des siens ne ferait que confirmer sa théorie relativiste - et cette seule pensée qu’il avait raison suffit à lui valoir le bonheur absolu d’une guérison hélas toute relative, juste avant sa chute fatale dans l'escalier que vous savez...

Journal sans date (7)

 

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On titube, on est de plus en plus sûr qu’on n’est sûr de rien, on ne sait exactement s’il faut porter le masque ou pas : on s’informe de tout et du contraire de tout et tout fait Question, et tout fait Problème.

Faut-il porter le masque ou pas ? Faut-il faire cuire le masque à 70° pour tuer « le microbe » avant de resortir, et faut-il resortir ou pas ?

Faut-il sortir du confinement après Pâques ou faut-il attendre l’Ascension ou la Fête du Travail ? Faut-il arrêter l’été ?

Quant au Problème, on s’est tout de suite demandé (dans nos pays de nantis) qui allait payer ? Et qui ne payera pas dans les pays pauvres ? Comment les pays sans eau vont-ils se laver les mains ? Et faudra-t-il confiner les pauvres dans des camps puisqu’ils s’obstinent à vivre les uns sur les autres ?

Que fait le Président américain qui a eu l’air dès le commencement de s’en laver les mains sans se les laver au demeurant ? Va-t-il se masquer ou la pandémie va-t-elle le démasquer ? Va-t-il s’en prendre personnellement aux contaminés coupables de ne pas s’être protégés après avoir stigmatisé le complot combiné de l’Organisation Mondiale de la santé et de la Chine aux yeux notoirement bridés, ou le Virus va-t-il continuer de ne pas se montrer fair-play ?

Enfin répondre à la Question du Problème va-t-elle nous aider à résoudre le Problème de la Question ?

07/04/2020

Journal sans date (6)

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Certains virent en ces jours la chance de mieux vivre en reprenant pied, de respirer plus et de moins perdre le temps de leur journée, d’autres cessant d'être futiles se firent utiles, d'autres encore approchèrent enfin leurs enfants trop souvent éloignés d’eux par leurs menées ouvrières et autres affaires, mais d’autres encore furent pris à la gorge par l’invisible main de la Pandémie.

Le Nihiliste de contrefaçon découvrit ainsi sa médiocrité, soudain étranglé de ne se sentir rien et trop veule pour se buter; le Mec fut comme châtré de ne plus assurer, sans un miroir pour se flatter; le Violent fut violenté par les cris de sa violence redoublée; le Nul eut l’illusion d’être légion; l’Avide soudain vidé se dévida, et le vil s’avilit à l'avenant faute de s’incliner devant tant de bonté et de beauté.

Car le monde en surnombre, jusque-là très stressé et très déprécié, apparut bientôt tout nettoyé et pacifié par ce semblant de guerre, et les oiseaux, les fougères, les lingères sur les balcons, tous s’occupant à ne rien faire, tous de moins en moins soucieux de s’en faire, tous soudain rendus à eux-mêmes en leur bonté et leur beauté, tous, enfin presque tous, se trouvèrent comme élevés au-desus d’eux-mêmes…

Peinture. John Constable.

 

06/04/2020

Journal sans date (5)

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Ce lundi matin le ciel est tout limpide et tout frais, on se sent en pleine forme et prêt à faire de bonnes et belles choses, mais on ne fera rien, sauf aux urgences et dans les centres de décision.

Hier soir un subtil Situationniste y a été de la énième analyse du jour, comme quoi tout le monde avait tout faux sauf lui, et qu’il l’a toujours dit: qu’il fallait en revenir à la cueillette et que l’avenir proche était dans le lointain passé.

Mais ce matin appartient aux blouses blanches ou bleues et le Grand Guignol du Président américain ne fait même plus sourire tant les malades en chient dans les couloirs.

Quant aux métaphores analogiques, elles disent ce qu’il faut dire devant le jamais-vu qui se répète : le Virus est un nouveau Pearl Harbour vu que personne ne s’y attendait sauf ceux qui avaient tout prévu au futur antérieur, le Virus est le copy cat d’un Nine Eleven à la chinoise, le Virus est pire que le gaz d’Auschwitz vu qu’il n’a pas d’odeur ou plus exactement: qu’il supprime toute perception de toute odeur y compris chez les Chinoises et les Chinois.

Ce matin cependant les gestes précis de la prévention et de la réparation éclipsent les grimaces et les vociférations des importants, ce matin appartient aux Matinaux.

Image. JLK

Journal sans date (4)

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À la présomption d’une Nature jugée naturellement inégaliaire s’opposa, dès le début de la Pandémie, le constat d’une similitude transnationale, transconfessionnelle et même transraciale (la notion de race venait d’être rétablie dans l’usage conceptuel courant et parfois savant) des symptômes et des souffrances liés au Virus, qui faisait se ressembler tous les patients de tous les services d’urgence dans une commune angoisse, une commune plainte et un commun désir de survivre ou de ne pas survivre, de même que les soignantes et soignants de tous grades, se trouvaient unis comme un seul par le seul souci de bien faire.

D’un jour à l’autre aussi, dans le monde extraordinairement divers et divisé de la sempitermelle tour de Babel, s’imposèrent quelques gestes et mesures de défense aussitôt décriés par la jactance des caquets abstraits, mais scellant une autre façon d’égalité tendre.

En langage commun, celles et ceux qui savaient ce que c’est que d’en baver, patients ou soignants et autres saints hospitaliers, prièrent tout un chacun de se laver les mains et de se tenir coi.

Les mains jointes de l’amour ou de la prière se disjoignirent alors, chacune et chacun se repliant pour quelque temps à quelque distance, tandis que les jactants jactaient, les plus forts en gueule se montrant souvent les plus faibles en esprit, médiocres humains pour ne pas dire morts-vivants en leur jactance experte.

 

Journal sans date (3)

 

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La date inaugurale de la Pandémie resta elle aussi incertaine, notoirement antérieure au Nouvel An lunaire fêté par les familles chinoises honorant cette année le Rat de Métal, donc avant le début de l’an 4718 de la tradition que marquait le 25 janvier 2020, et la géolocalisation du foyer initial de l’infection au marché de fruits de mer de Wuhan, autant que son lien direct avec le commerce de chauve-souris - non consommées dans cette région -, ou avec les séquences du génome de virus trouvés sur les pangolins, ressortissent à autant de supputations connexes ou contradictoires recyclées par les rumeurs ultérieures avérées ou contredtes par les experts et contre-experts de tous bords au bénéfice ou au dam de tout soupçon de complot.

Ce qui est sûr et dûment daté, au 25 janvier marquant le début de l’année du Rat de Métal, est que ce jour même le Président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, reconnut officiellement et devant le monde entier que la situation était grave et que l’épidémie identifiée se trouvait d’ores et déjà en voie d’accélération, au point que, le lendemain déjà, le nombre de sujets infectés dépassait les 50.000, et peut-être le double ou le triple selon diverses sources alors qu’il était établi que la Statistique variait en fonction de critères liés tantôt à la propagande d’État et tantôt au fait que seuls les tests certifiés positifs assuraient la couverture financière aux malades selon le système de santé chinois.

Enfin ce qui est plus sûr encore est que, dès ces prémices non datés de la pandémie, point encore reconnue pour telle, un écart abyssal et croissant à chaque heure se creusa entre la vérité singulière des faits et leur interprétation dont les termes allaient constituer le plus formidable révélateur de l'état du monde que divers Présidents qualifièrent bientôt d’état de guerre.

Journal sans date (2)

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La croissance bientôt exponentielle des chiffres de la Statistique, réelle ou trafiquée, alla de pair avec celle des compétences expertes en tout genre, à commencer par l’hygiène théorique et le conseil moral.

 

En peu de temps foisonnèrent les experts en pathologie virale ou boursière et les moniteurs virtuels du vivre-ensemble, et tout aussitôt proliférèrent les analystes immédiatement subdivisés en adversaires du pour et en contempteurs du contre, chantres opposés d’une sortie de la nature essentiellement fondée sur le Déjà Vu et tous indistinctement adonnés à la jactance.

Les uns évoquaient la peste noire et les dangers de l’étatisme, les autres la grippe hispanique et les dangers du libéralisme, tandis que les soignantes et les soignants soignaient, fort applaudis des balcons et autres promontoires sécurisés du point de vue sanitaire.

Alors les constats restaient confus et la peur incertaine, mais de nouvelles pétititons, assorties d’appels aux dons solidaires, accusaient une urgence croissante et peut-être réelle ; cependant le doute subsistait, qu’exacerbait la foi des pasteurs américains et des chefs d’entreprises à carrures carrées - c’était bien avant la fermeture des premières boîtes de nuit et l’interdiction graduelle des chantiers, le confinement local et bientôt mondial.

L’inanité intrinsèque de toute idéologie apparut bientôt comme le constat de ce qui faussait toute interprétation des causes et des conséquences du phénomène global de la pandémie, renvoyant dos à dos les analystes libéraux stigmatisant les «progressistes » et ceux-ci chargeant les «capitalistes» de tous les maux.

Les arguments des idéologues de l’ «échangisme» furent de peu de poids, notamment après la fermeture des établissements de l’Empire de la Nuit (selon l’expression pompeuse des médias et autres réseaux) par contaste avec ceux des zélateurs de l’« humanisme » idéologique, alors même qu’une sorte d’angélisme de circonstance contribuait à la confusion des premiers jours...

03/04/2020

Journal sans date

 

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1.

Dès ce moment, et pour une durée indéterminée, l’évidence apparut qu’on devrait renoncer à toute date et toute mention de lieu, toute signature aussi dans la suite des constats significatifs.

 

Le premier de ces constats portait sur la difficuté respiratoire frappant d’abord les plus faibles, puis atteignant graduellement les plus forts. Est-ce dire que le monde était devenu irrespirable ? Oui et non.

 

Le deuxième constat significatif était qu’on hésitait , pour une durée indéterminée (l’expression pour une durée indéterminée avait été prononcés en haut lieu et s’était trouvée répercutée par les médias et les réseaux tant sociaux qu'asociaux) entre toute affirmation et son contraire. Nul n’était sûr de rien, sauf ceux qui se targuaient du contraire sans en être sûrs.

 

Le troisième constat indubitable (tout était toujours allé par trois jusque-là, dans ce monde-là, qui conservait ses réflexes binaires) fut que les plus intelligents se montrèrent immédiatement les plus stupides, non moins immédiatement portés au déni que les plus stupides, en affirmant sans le reconnaître qu’on ne pouvait leur faire ça à eux, tant ils étaient intelligents et donc supérieurs aux plus stupides.

 

Les plus forts, les plus puissants, les mieux cotés en Bourse, les plus ostensiblement possédants semèrent quelque temps le doute, de même que les plus portés à se croire croyants et les plus portés à se croire savants.

 

Tous avaient encore un nom dont ils signaient leurs traites et autres actes de foi accréditant leur croyance en la toute puissance de l’Argent et du Dieu en Lequel ils investissaient dans la double soumission au Pouvoir et au Savoir – ou plus exactement au Sachoir des sachants - le savoir (le bon vieux savoir des humbles savants à binocles et tabliers de ménagères) étant d’un autre ordre, plus discret et secret.

 

(À suivre très vite...)

02/04/2020

Journal d'une quarantaine

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Tous ces jours de confinement, à mieux vivre l’éveil du printemps…

À la Maison bleue, ce mercredi 18 mars 2020. - Je me réveille la nuit dans le silence, le vague effroi que je ressens relève à la fois du dedans et du dehors, on ne sait plus où on en est, on est dans l’attente d’on ne sait quoi alors que les chiffres montent et que les experts évoquent des pics avec leurs airs graves de personnages institués sûrs et certains.

Les uns, qui se fient aux certitudes de la politique ou du commerce se gaussent des autres qui s’en tiennent aux convictions de la seule vraie foi en l’Unique, et d’autres décident de faire comme si de rien n’était, d’autres encore se cantonnent dans le pragmatique, et le débat silencieux fait rage ; d’autres enfin vivent la chose et en bavent. Fin du délire extralucide d’avant l’aube...

Ce jeudi 19 mars.- Hier le merle de l’arrière-cour exultait à sa branche dessinée à l’encre de Chine sur le fond du ciel blanc ; j’ai recommandé à Lady L. en visible souci pour tous de chanter elle aussi des airs allègres et suis sorti avec le Chien dont je vois qu’il continue lui aussi d’attendre quelque chose.

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Peu avant sa mort, le vieux Théodore Monod me disait au téléphone qu’il ne voyait que les insectes pour s’en tirer à la longue, tout en prononçant chaque matin une Béatitude, et je me dis ce matin que l’âme humaine est une espèce d’immortelle abeille, et je me le répète sur la pelouse déserte descendant en douce pente vers le quai sans personne et le lac semblant lui aussi dans l’expectative silencieuse, tandis que partout et sans répit la rumeur océanique de la jactance nous sépare au lieu de nous lier.

Ce vendredi 20 mars. - Ce feu dans la gorge qui me réveille est de mauvais aloi sanitaire, me dit mon corps alors que tout dort dans la chambre blanche de la Maison bleue, et je me lève et prend un grand verre d’eau additionné de Dafalgan, puis un autre additionné de Resyl à la codéine. Cependant une horreur confuse m’a glacé hier soir en voyant les crânes jeunes gensonduler là-bas sous les magnolias en fleurs, le long du lac, tout enlacés en leur sensualité printanière et se baisant les lèvres en scandant le rap frondeur - et comme une tristesse m’a saisi devant leur possible panique un de ces jours prochains, la gorge en feu...

 

Ce samedi 21 mars. - On l’a dit après le 11 septembre, on l’a dit après les attentats de Charlie-Hebdo, on l'a répété après les attentats du Bataclan, on le serine aujourd’hui à tout-va : que rien ne sera jamais plus comme avant la pandémie, et chacun d’y aller, selon son bout de science ou son bout de croyance, sur les lendemains qui chanteront ou déchanteront, mais qui sait vraiment quoi ?

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Seul le Superman mondial de la Maison-Blanche prétend savoir l’Absolue Vérité en bonne logique orwellienne qui veut que ce qu’il veut soit vrai et qu’à chaque démenti des faits le faux qu’il a dit soit vrai, incarnation parfaite d’un aveuglement qui n’est pas que de son fait, ni que de sa bande, ni que de l’Occident, mais de toute une Espèce fuyant en avant comme une seule troupe affolée, obsédée par les trois instances du Progrès, du Pouvoir et du Profit ?

Quant à moi je me ferais très bien à la décroissance, mais qui suis-je pour en appeler à un effondrement général du monde que nous connaissons ? Qui sommes-nous pour jurer que nous nous accommoderons d’un monde soudain épuré de tout ce dont nous ne nous sommes jamais privés ?

Tout à coup nous sommes au pied d’une sorte de mur invisible, mais est-ce nouveau ? Certes, mais c’est nouveau depuis la nuit des âges, quand un enfant a découvert son premier oiseau mort. Il y a un avant l’éveil de la conscience, et un après. Le génie universel de l’enfant est de faire, de la mort d’un oiseau, un dessin à nul autre pareil : tel est le présent qui efface l'avant et l'après. Cela doit faire partie, je crois, des choses cachées depuis le début du monde, et le merle de notre arrière-cour y va de son triomphal chant de printemps, qui fait pièce à notre égarement.

Ce dimanche 22 mars.- Le goût mêlé, à la fois amer et rassurant, du Paracetamol et de la codéine, me restera peut-être, dans d’hypothétiques années à venir, tel celui de la petite madeleine proustienne, associé à ces jours où je me trouvais - comme des millions de mes congénères soudain voués au désoeuvrement forcé et à la songerie inquiète -, livré à l’observation du moindre de mes affects physiques jusque-là banalisés par l’expérience récurrente du rhume ou de ce que nous aurons appelé une bonne crève printanière, et c’est avec cette amertume aux lèvres que je me suis réveillé tout à l’heure de ma sieste quotidienne, après une matinée perturbée par force quintes de toux sèche, en me rappelant les moindres détails d’un rêve dans lequel l’état de guerre déclaré par les divers chefs nationaux advenait bel et bien dans le confinement où les tensions latentes éclataient bientôt en bulles d’agressivité, en anicroches verbales, en jets de salive ou de vaisselle, d’abord de façon sporadique ou ponctuelle (dans les familles dites dysfonctionnelles), puis, les jours passant, en gestes dépassant le cercle proche pour atteindre le voisinage, guerre aux étages et bientôt entre immeubles, mobilisation apparemment chaotique et pourtant obéissant à la logique brownienne observée en laboratoire entre les rats énervés, guerre en ville et par les campagnes aux humeurs exacerbées par l’éveil du printemps, guerre ensuite partout et avec toutes les armes les plus dangereuses arrachées à la quiétude domestique, couteaux et fourchettes, ciseaux et machettes, enfin inexorable montée aux extrêmes, tous se toussant soudain ouvertement au visage et justifiant les puissants et les profiteurs à reprendre la main - enfin ma sieste m’aura rappelé mes pires penchants imaginaires d’enfant paniqué devant un combat de scarabées…

Ce lundi 23 mars. - J’ai failli me laisser entraîner, hier soir tard, dans l’espèce de spirale morbide qui semble emporter le monde depuis quelque temps et se nourrit de la somme de nos anxiétés comme la Bête luxurieuse de Dante se repaît et gonfle sous l’effet de son inassouvissement même.

J’avais deux ou trois motifs de me compter parmi les sujets à risques de la pandémie - infarctus récent et souffle au cœur persistant, gorge en feu aggravée de courbatures musculaires un peu partout -, mais ce matin je dis non: assez de ce cinéma.

Le fait est que j’ai déjà signé deux formulaires explicites lors de mes récents séjours à l’hôpital, et je l’ai répété ce matin à Lady L. qui m’a prié d’en faire une note aussi claire qu’un codicille de testament : PAS D’ACHARNEMENT.

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Ce qui signifie qu’on n’intubera pas mon corps immortel, je dis bien : mon corps immortel dont les cendres légères seront déposées au pied de l’épine noire de La Désirade, face au ciel et au lac, donc face aux montagnes qui s’en foutent - face à ceux que j’aime, donc face à l’Univers à jamais vibrant de mystère.

Ma conviction actuelle étant que je suis une Bible à moi seul, de la Genèse à l’Apocalypse, de même que les enfants de nos enfants sont des Bibles en train de s’écrire, je me fie tout entier à la sainte Écriture qui est celle de tous les savoirs et des non-savoirs, du Dieu caché et de ses multiples avatars, et la note que je laisse aux soignants de l’Urgence a valeur elle aussi de texte sacré : PAS D’ACHARNEMENT.

Je le dis assez joyeusement, quelque tristesse que j’éprouve de ne pas voir peut-être grandir nos petits enfants : PAS D’ACHARNEMENT, ce qui ne signifie aucunement que j’aie baissé les bras et vous abandonne à votre triste sort, mes pauvres vivants ; j’étais réaliste à sept ans, je suis devenu idéaliste entre seize et vingt ans, et ce manque d’humilité m’a passé avec la reconnaissance clairvoyante de mes faiblesses et de celles de l’Espèce, pour me retrouver dur et doux comme en enfance, donc PAS D’ACHARNEMENT, mais rassurez-vous les enfants, rassure-toi ma bonne amie : le vieux sapajou s’accroche à la branche et trouve encore, miracle, la force têtue de se laver les mains…

Après quoi le jour se lève comme avant la pandémie, exigeant de notre espèce aussi bonne que mauvaise qu’elle fasse son job en pleine connaissance du fait que le virus fait partie de notre vie.

Ce mardi 24 mars.- Bien entendu la gauche de la gauche stigmatise la droite de la droite, et l’inverse à l’avenant, tous imbus de la même rage, tous jurant que seuls les autres sont responsables et répétant les TU DOIS et les IL FAUT le doigt levé prêt à punir faute d’avoir surveillé, et l’emballement des foules en houles décrit par Dante en ses girons infernaux de se déchaîner une fois de plus.

On aura entendu et lu tout et son contraire, depuis le début de ces jours étranges que nous vivons : jamais on n’aura entendu s’affirmer autant d’opinions expertes et péremptoires, autant de propos lénifiants ou provocants, et les uns et les autres de s'accuser mutuellement, et le serpent de se mordre la queue, mais encore ?

Dans la foulée affolée, comme au-dessus de la mêlée, je me suis surpris à développer des vœux affreux relevant de fantasmes vengeurs, en me figurant l’effrondrement de l’édifice babélien de la richesse accaparée par la partie la plus rapace de nos semblables, la ruine de la maison Trump et la mise sous respirateur de son serial twitter, la ruine du tourisme et du sport de masse, la ruine en un mot du Système dont je m’exclus magiquement, moi et ceux que j’aime, comme si nous allions être épargnés par sélection divine spéciale, ainsi que se le figurent les élus des multiples églises dont les agglutinements récents ont pourtant contribué à la diffusion virale…

Bref, il y a celles et ceux que les circonstances vont peu à peu confiner dans une nouvelle forme exacerbée de haine, selon l’antique mécanique productrice de boucs émissaires (ce vieux dingo, l’autre jour sur le même quai, qui me disait que le virus allait enfin nous débarasser des basanés,ou ces voisins de soignants potentiellement contaminés enjoignant ceux-ci d’aller se faire voir ailleurs...) et sans doute éprouverons-nous tous peu ou prou cette pulsion panique en dépit de nos protestations au nom de la solidarité fraternelle et de la fratenité solidaire, mais encore ?

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Ce samedi 28 mars. - À Jean Ziegler qui me rappelle ce midi pour me demander des nouvelles de mes artères, je réponds qu’elles sont à moitié réparées et que je suis ces jours en pleine forme spirituelle, à vrai dire ravi de ce qui nous arrive, lui rappelant que la finalité de toute situation apocalyptique est une révélation et qu’à tous les degrés, à commencer par les instances du Pouvoir, et jusqu’aux plus infimes détails de la mesquinerie individuelle quotidienne, la pandémie à de quoi nous édifier ; mais c’est de ce qu’il vit, lui, que j’aimerais qu’il me parle...

Et bien entendu ce n’est pas de ses artères à lui qu’il me parle alors mais des gens en train de crever à Lesbos et dans les camps de réfugiés de partout, et des accusations d’irresponsabilité totale dont l’accablent les fonctionnaires de Bruxelles littéralement obnubilés par les effets collatéraux (racisme des populistes) des migrations et l’accusant, avec son livre défendant imperturbablement le droit d’asile, de faire du tort à l’Europe - et Jean de prononcer alors le nom de Munich.

Lequel nom me fait aussitôt rebondir aux années 1938-1940 telles que les raconte Julien Green dans son Journaldont je suis en train de finir la lecture des 1300 pages, quand l’Europe s’est couchée devant Hitler, où le jeune Américain voyait une manière de suicide et ce qu’il appellera «la fin d’un monde» dans le récit de ces années…

Alors Jean d’évoquer à son tour cette nouvelle forfaiture de l’Europe en invoquant le droit imprescriptible pour les réfugés de passer les frontières, fondement de notre civilisation foulée au pied par les bureaucrates relançant bonnement la formule de la barque pleine, Das Boot ist voll,prononcé par le conseiller fédéral Eduard von Steiger en 1940 pour justifier la fermeture de nos frontières aux juifs menacés par les nazis.

Certains de mes amis de droite voient en mon cher Jean un idiot utile, mais ce n’est pas par aveuglement «gauchiste», moins encore parce qu’il se soucie de mes artères, comme si c’étaient les siennes, que je me sens pleinement de son côté, mais du fait que, par delà toute idéologie, je sais que de ce qu’il défend dépend notre survie pour l’essentiel.

Et si ce qui nous arrive ces jours était la chance de notre vie, comme une révélation de tout ce qui est faux dans notre vie, et comme l’illumination de ce qu’est vraiment, mortelle, notre bonne et belle vie ?

Le Passe-Muraille, invitation à la lecture…

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Pour celles et ceux qui se trouvent en mal de lectures, je signale que nous sommes quelques-uns, avec l’aide du webmaster Joël Pizzotti, à relancer, sous forme numérique, le journal littéraire qui, pendant 20 ans, a été le passeur d’innombrables auteurs, de Suisse romande et de partout, mêlant textes inédits et entretiens, critiques et chroniques. Son accès est actuellement libre : https://www.revuelepassemuraille.ch

Dessin: Matthias Rihs.

28/03/2020

Au bonheur de lire Joël Dicker

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Hommage explicite à feu son éditeur et mentor Bernard de Fallois (1926-2018), grand amateur de littérature mais aussi de cinéma et de cirque, le nouveau roman de l’auteur suisse «culte» vaut mieux qu’un (très probable) best-seller formaté de plus, tant par son formidable allant narratif que par la vivacité de son ton.

Le nouveau best-seller annoncé de Joël Dicker est très amusant, relevant du thriller bancaire à connotations politiques (politique de surveillance policière des filous de la finance) et du roman d’amour ou plus encore d’amitié, de l’inventaire des menus de palaces ou des tables les mieux nanties de la bonne société judéo-genevoise, du journal de bord de l’Auteur en train de composer le roman qui s’écrit en temps réel et en décalage horaire quant au récit-dans-le récit, du pastiche au deuxième degré des feuilletons familiaux ou sentimentaux à la Tolstoï ou à la Cohen, du montage narratif spatio-temporel aussi précis qu’une complication horlogère, mais aussi de l’acte de reconnaissance à l’Ami éditeur disparu qui raffolait du cirque, des clowns et des romans dans lesquels on se sent vivre en 3D comme dans un roman.

C’est cela: L’énigme de la chambre 622 est un roman amical qui avance masqué avec son cornet de surprises à la main, mais c’est aussi un tour de prestidigitation où tout est vrai et faux à la fois tant il est vrai que l’énigme en question n'est qu’un prétexte à raconter, que les grands mots de l’amour et de l’amitié sont en même temps des leurres conventionnels à renfort de clichés et des indicateurs de vrais sentiments (Joël rend vraiment hommage à son ami et mentor Bernard de Fallois, et l’Amour court bel et bien entre les lignes et les signes), il y a là-dedans de la farce et de l’attrape et comme une espèce de bonté qui n’est pas sans beauté.

Cela m’amuse de parler ici, en ce moment très particulier de disponibilité générale à la lecture dont plus personne n’aurait le culot de dire qu’il ou elle n’en a pas le temps - de parler d’un livre dont tout le monde va parler sans rien dire de ce que j’ai, moi, à en dire. 

Cela a l’air très prétentieux de dire que ce qu’on va dire de l’objet de grande consommation que représente LE best-seller du moment ne ressemblera en rien à ce qu’en disent les experts publicitaires des médias dits culturels, des spécialistes de la gondole de librairie ou des purs littéraires des réseaux sociaux, mais en réalité c’est la plus modeste position qui revient à dire que ce que je ressens à telle lecture est unique parce que je suis unique - autant que chaque lectrice et chaque lecteur est unique. 

Cela pour dire et répéter que je me suis amusé à la lecture du nouveau roman de Joël Dicker parce que, sans ressortir à la Grande Littérature, il ménage le plaisir de lire le plus pur, gratuit absolument sauf que le roman captive sans qu’on sache trop pourquoi, comme l’histoire éternelle du Vilain petit canard, tel ou tel conte des Mille et une nuit ou le biblique Livre de Job, Autant en emporte le vent ou Arsène Lupin – et chacun(e) complètera selon son goût ou ses souvenirs de jeunesse, quand Pollyana souriait à chaque nouvelle tuile qu’elle prenait sur l’occiput ou que Michel Strogoff pleurait pour ne pas perdre la vue… 

Ce qu’il y a de plus remarquable dans ce cinquième roman de Joël Dicker, c’est son allant, qui vous fait tourner les pages, et son élan de gaieté. L’on me dira qu’il est plus facile d’être gai quand on est riche que d’être gay quand on est pauvre, mais le fait est là, aussi injuste que les «dents du bonheur» offertes de naissance par la Nature à certains individus choisis, et aussi inégalitaire que la répartition des dons en général et du talent de raconter des histoires en particulier. 

L’énigme de la chambre 622 raconte, en gros, l’histoire de la rivalité mimétique entre deux beaux garçons (le fils à papa et le rejeton d’un saltimbanque) épris de la même splendide Anastasia rappelant un peu l’Ariane de Belle du Seigneur et sautillant de l’un à l’autre sous le regard désapprobateur de sa femme de ménage albanaise. 

L’histoire se déroule en deux ou trois temps et mouvements incessants d’une époque à l’autre, entre Genève qui existe avec ses noms, et le palace de Verbier qui n’existe que dans le roman, pour finir à Corfou où la belle et son seigneur, riches et enfin seuls, devant un panorama aussi «incomparable» que celui du Léman vu du balcon d’une suite de l’hôtel des Bergues, sont censé s’ennuyer terriblement (surtout Anatasia, en l’occurrence) ainsi que la morale le veut dans la tradition judéo-calviniste, alors que le roman s’amuse comme une croisière. Car c’est un roman sans morale ni «message» que L’énigme de la chambre 622 de Joël Dicker, et c’est tant mieux.

Mon ami Pierre Gripari, qui était aussi celui-ci de Bernard de Fallois et de Vladimir Dimitrijevic - tous deux cités nommément dans le roman de Joël Dicker -, me disait que les enfants, qui adoraient ses contes autant que ceux de Marcel Aymé – ne s’intéressent pas, dans les histoires qu’on leur narre, à deux sujets obsédant leurs aînés, à savoir le sexe et la politique. 

Or s’il y a bel et bien un peu de (pseudo) politique et pas mal de désir dans ce roman, c’est comme au théâtre ou au cirque, pour en rire plus que pour en pleuricher, pour la drôlerie de l’histoire et la gaieté de l’enquête dont on se fiche complètement «au final», de savoir le pourquoi du comment même si c’est ceux-ci qui nous ont fait tourner les pages de ce livre empreint de reconnaissance filiale – révérence explicite mais jamais indiscrète à l’Ami et Maître éditeur Bernard de Fallois, donc à la littérature autant qu’à la lecture.

(Si la distribution du roman "sur papier" de Joël Dicker a été différée pour cause connue, sa version numérique est d'ores et déjà disponible sur Kindle)

17/03/2020

État de choc

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Ce qui nous arrive, arrive donc. Et nous met, tous tant que nous sommes, à la même épreuve ; et d’abord à l’épreuve de nous-mêmes sous l'effet de la sidération.

(Dialogue schizo)

Moi l’autre: - Je t’ai senti très ému, tout à l’heure, après les déclarations solennelles du ministre suisse de la santé Alain Berset et celles d’Emmanuel Macron. Je ne t’ai jamais vu comme ça, presque au bord des larmes…

 

Moi l’un: Oui, je suis sensible à la solennité, et je pleure aux enterrements, et je pleure au cinéma. L’autre soir, quand nous regardions le reporter anglais Robert Fisk marcher seul dans les ruines d’Alep ou d’Homs, avant de voir les atroces images d’archives des monceaux de cadavres de Sabra et Chatila, je n’ai pas pleuré du tout. Mais en voyant le visage du vieux reporter en train de se demander si toute cette violence ne relevait pas, chez l’homme, d’une espèce de passion de la destruction – de l’autodestruction aussi bien, j’avais les larmes aux yeux. Or il y avait quelque chose de solennel dans sa réflexion, après son parcours au front de la guerre, comme s’il touchait à une vérité qui le dépassait. Et c’est ce que je ressens ce soir : que nous sommes devant une vérité qui nous dépasse, et d'autant plus qu'elle n'est pas d'origine humaine. Vérité de la vie, vérité de la mort, réalité de nos morts, notre père au dernier jour, notre mère nous quittant après ses années de solitude, les rues vides de ce soir…

Moi l’autre:- Tu t’es un peu énervé, l’autre soir, après les déclarations de notre ministre de la santé, la jeune et fringante Rebecca Ruiz, qui s’indignait de la présence de «tant de retraités» dans les rues de Lausanne, où tu as vu comme un début de stigmatisation d’une classe de la population, mais à présent c’est en somme un pas de plus qui est franchi avec le «tous à la maison», et comment ne pas la comprendre ?

 

Moi l’un: - J’ai repensé à ce qu’elle dû vivre en s’exprimant à la télé devant tout le monde, elle qui vient de prendre sa charge et qui n’a aucune expérience d’une situation pareille, pas plus qu’aucun de ses collègues, d’ailleurs, ni que nous tous, ni que le pauvre Donald Trump qui bafouille tout et son contraire en se plantant devant son prompteur, pas plus que Vladimir Poutine apparemment si sûr de lui, ni que le joli Macron ni personne, et surtout pas les experts en ceci ou en cela qui me rappellent leurs homologues économistes sachant-tout il y a dix ans de ça.

Or je crois que nous ressentons tous la même chose ce soir. Tu as vu tout l'heure la rue où les champions de la pétarade se défonçaient hier à bord de leurs bolides noirs de petits parvenus à la con: vide. Et tu imagines la nuit des « gens de la nuit ». Or il n'y a pas là de quoi ricaner ni moins encore de se réjouir...


Moi l’autre: - Du jamais vu, tu crois ?


Moi l’un: - Je ne sais pas. Tout est tellement incertain et imprévisible que la sidération en devient extraordinairement réelle, comme l’apparition de nos enfants ou le corps de nos morts après le dernier souffle.


Moi l’autre : - Mais la vie continue. On vendra demain : La vie en quarantaine pour les nuls, et les conseils vont faire florès un peu partout…


Moi l’un: - Bien entendu, et les théories du complot, et les débats sur qui va payer quoi, et la faute aux migrants qui ont coûté si cher que nos systèmes de santé sont à sec, et les hymnes à la décroissance, et la redécouverte des Vraies Valeurs et tout le toutim…


Moi l’autre:- Et si l’on relisait La Peste du cher Camus ?

 

Moi l’un: - Eh tiens, je n’y avais pas pensé. Mais c’est vrai que ça pourrait nous rajeunir, quand nous apprenions Le vent à Djemila par cœur…

 

Moi l’autre: - Ah là, c'est moi qui vais pleurer ! Mais au fait: que dirait Albert Camus aujourd’hui, d’après toi ?

 

Moi l’un: - Je crois qu’il se tairait…

 

01/02/2020

Le complexe d'Amiel exorcisé

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Quand l’intime à la façon d’Amiel devient noyau de résistance…

Sous le titre explicite d’Amiel & Co, la revue de Gilbert Moreau intitulée Les moments littéraires rassemble vingt-trois fragments de journaux plus ou moins intimes d’écrivains romands où les «classiques» de jadis et naguère (Amiel, Ramuz, Monique Saint-Hélier, Gustave Roud, Jacques Mercanton) voisinent  avec des contemporains de générations diverses – de Douna Loup à Alexandre Voisard, ou de Noëlle Revaz à Jean-Pierre Rochat et Alexandre Friedrich -, dans un ensemble assez représentatif mais surtout varié de ton, avec de vraies découvertes en bonus. Démarche obsolète dans un monde où le «cher journal» fait figure de vieillerie ?  Ou défense du supplément d’âme et de style, de l’indépendance d’esprit et de la qualité littéraire, quand  l’intimité même est livrée en pâture à la meute vorace ?

L’époque est plus que jamais, ces derniers temps, au déballage des vices privés livrés à la «vertu» publique, où tout se mêle dans un magma souvent hypocrite voire obscène qui fait le beurre des médias et que les réseaux sociaux amplifient à outrance, à faire vomir les estomacs les plus solides. Tout cela au dam de toute vraie intimité…

Mais de quoi parle-t-on ? Et qu’est-ce au juste que l’intime ? Qui tient aujourd’hui un journal intime ? Qu’en est-il du secret personnel ? Et qui désire publier ce qui, pour elle, ou lui, relève de la vie privée soumise à une légitime pudeur ?

L’on me dit que 3 millions de Français tiennent aujourd’hui un journal intime. J’ignore où en sont les Suisses allemands, les Russes et les Anglais, les Japonais et les Bantous, mais le commerce des petits carnets est bel et bien florissant un peu partout, de Moleskine en Paper Blanks, et le «cher journal» a connu un revival jusqu’au Texas où la blonde d’Anna Todd a entrepris, il y a quelques années, de noter tous les jours les moindres détails de sa vie de collégienne oscillant entre un boyfriend agrée par sa mère et le bad boyqui lui fait connaître sa première « petite secousse », sous le titre d’Afteret de Before, «cartonnant» d’abord sur Internet et ensuite publié par un éditeur prestigieux avant de donner lieu à un film débile en attendant la série sûrement inepte, etc. 

D’aucuns, grises mines littéraires, n’ont pas attendu Anna et ses «sex-sellers» pour voir dans le «cher journal» un sous-genre avoisinant le degré zéro de la littérature. «Trop facile», estimait un Roland Barthes, longtemps après que ses pairs eurent traité un Henri-Frédéric Amiel (1821-1881) de «noix creuse» et de parangon d’impuissance créatrice, lui-même réduisant en fin de vie les 16.857 pages de son Journal intimeà une forme d’onanisme graphomaniaque et priant ses proches de jeter ses 177 cahiers au feu.

Or Amiel ne prêtait-il sincèrement aucune valeur littéraire à son extraordinaire journal ? Était-il si mauvais juge en matière littéraire et philosophique, pour préférer, à cette somme d’observations et de réflexions nullement bornée à l’examen de son nombril,  les vers archi-conventionnels qu’il composait les yeux au ciel et lisait aux prudes dames de son entourage ? J’en doute et présume qu’il se doutait, lui-même, que son ordre d’autodafé ne serait pas plus respecté que celui de Kafka par son ami Max Brod…

 

Et si l’intime ouvrait à  de grands voyages ?

Un Russe intensément barbu, du nom de Léon Tolstoï , fut l’un des premiers génies littéraires à reconnaître l’intérêt et la valeur du Journal intime d’Amiel, et ce fut un Serbe farouche de vingt ans, Vladimir Dimitrijevic, fuyant la conscription de son pays tombé sous la coupe du communisme, qui publia un siècle plus tard les douze volumes de la première édition complète du monumental objet vingt-cinq ans  après avoir débarqué en Suisse avec une première question posée à un libraire neuchâtelois: «Who is Amiel ?»

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Dans l’intervalle, ledit Amiel, d’abord sous forme d’extraits, suscita à titre posthume l’intérêt de lecteurs du monde entier, sans atteindre jamais ce qu’on appelle le grand public, lequel préfère qu’on lui raconte des histoires avec moult personnages, des intrigues bien ficelées et si possible une fin heureuse - tout cela au nom d’une littérature dite d’évasion, à l’opposé - je caricature… - du «travail sur soi» que suppose l’introspection solitaire.

Mais ce qu’on appelle l’âme humaine, ou le cœur, ou l’esprit, contenus dans un corps vibrant de passions et de pulsions, ne constituent-ils pas un univers riche en virtuelles îles au trésor, odyssées et autres voyages extraordinaires à la Jules Verne ou à la Michaux - pour citer un explorateur des gouffres intérieurs où le docteur Freud a lui aussi mis le nez ?

Ce qui est sûr est qu’Amiel fut un grand arpenteur de l’intime autant qu’un infatigable promeneur de nos campagnes genevoises ou vaudoises, avec quelques détours par Berlin et l’Allemagne ou la France des philosophes et des poètes, mais guère plus. Or qu’y a-t-il donc de si intéressant dans le Journal intime d’Amiel ?

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Une page au hasard et c’est un monde !

J’ouvre au hasard le dixième volume  de l’édition intégrale, le 26 août 1875 (le « diariste » a 54 ans), et sur fond de «très beau temps» je constate qu’on se désole pas mal de ne pas arriver à écrire un article («reconnu avec effroi et horreur la quasi impossibilité de faire un plan, d’aboutir, en un mot d’accoucher le chaos»), qu’on se lamente à propos des larmes d’une certaine Cesca (son amie Fanny Mercier) qui pleure sur les «ruines» de celui auquel elle dit qu’elle ne peut plus se passer de lui, puis s’avoue qu’il a été «véhémentement tenté» de porter, à une certaine Gudule (la même Fanny sous un autre pseudo) , le cahier de journal «où elle aurait vu ce qu’elle est pour moi et bien des vers qui la concernent», car il sent bien que sa vie changerait auprès de Fanny (« Là est le salut, si tu peux être sauvé, là est ta dernière chance ! »), mais il hésite, il atermoie, il se tâte, il veut et ne veut pas comme il a voulu et pas voulu épouser une quantité d’autres amies en se trouvant à tout coup une raison de ne pas «faire le pas»,  puis il se lance dans une digression saisissante sur sa «catalepsie morale» de quasi mort-vivant ou de dormeur éveillé fuyant dans le rêve dont il dit gravement: « Cette habitude est de l’épicurisme pathologique, de la psychologie goumande, une sorte de découragement qui se féconde lui-même, une variété du suicide, cela ressemble à un cancer qui s’amuserait à étudier curieusement ses progrès, à une combustion lente qui se regarderait brûler », et de conclure qu’il y a là de la « torpeur indienne qui refuse de se défendre contre la mort », ainsi de suite et tour à tour rasant et passionant, tordant de candeur quand il dit son  « affinité avec le génie indou, imaginatif, immense, aimant. R’eveur, spéculatif mais dépourvu de brutalité virile » se reconnaissant « trop condamné à la cellule» et ayant « trop vécu avec les femmes pour ne pas devenir un brahmine », bref un fleuve, un océan de sensations et de prémonitions surprenantes (il pressent l’avènement du collectivisme russe après s’être interrogé sur ses vies antérieures), des milliers de pages où grappiller des merveilles dans le tout-venant, et ce qu’on croyait claquemuré dans l’intime se fait constellation de sens et d’émotion à partager si affinités…               

Gilbert Moreau mise sur l’intime, en amateur très éclairé

Des affinités avec l’intime, Gilbert Moreau en a tant qu’il en a fait la base même d’une revue dont il est le fondateur et l’animateur unique, d’autant plus méritant que Les Moments littéraires,dont le premier numéro (paru en 1999) questionnait une vingtaine d’auteurs sur leur raison d’écrire, a été longtemps sa passion d’homme occupé à un «autre travail», à l’écart du monde éditorial et médiatique.

Dès sa deuxième livraison, la revue proposait (notamment) un extrait du journal intime de Marie Curie, et la suite des sommaires affiche plus de trente dossiers personnaliés (où voisinent les noms de « diaristes » emblématiques tels Charles Juliet et Serge Doubrovsky et, sous le titre de Feuilles d’automne(No 40), un premier ensemble d’extraits de journaux intimes datés du 23 au 29 octobre 2017, dont la formule «sur commande» aboutissait à certaines pages faites pour l’occasion.  Or l’artifice soulignait le caractère très «ouvert» de l’écrit intime selon la conception de Gilbert Moreau, qui ne se borne pas forcément à la forme chronologiquement linéaire du «cher journal».

En pays romand, tous n’ont pas le « complexe d’Amiel»…  

La même souplesse préside au choix des vingt-trois auteurs réunis dans Amiel & Co, dont tous ne sont pas «diaristes» réguliers comme l’annonce le sous-titre de la livraison, mais peu importe n’est-ce pas si le caractère «intime» s’y retrouve peu ou prou. Ainsi, des trois auteurs dont  les extraits m’ont fait la plus forte impression quant à leur originalité littéraire, à savoir Corinne Desarzens (toujours plus lyrique et siphonnée), Monique Saint-Hélier et François Vassali (une prose magnifique intitulée Port-sommeil), seule Saint-Hélier aura tenu, à la même époque qu’un Julien Green dont on redécouvre la fascinante intégrale non expurgée des écrits intimes (Bouquins, 2019), un Journalreprésentant 18 volumes dans l’édition récente de L’Aire… 

Ceci noté, le genre du journal intime est-il une expression privilégiée de ce qu’on appelle la littérature romande en dépit des tortillements des beaux esprits prompts à voire de l’identitaire dans toute affirmation d’identité ? Disons ici que la lecture attentive d’Amiel & Co suffit à repérer les parentés liées à la tonalité protestante ou poético-métaphysqiue et au rapport avec la nature de nos auteurs – chez Ramuz, Saint-Hélier ou Gustave Roud, mais aussi chez un Voisard ou une Catherine Safonoff -, autant que les disparités accentuées avec les nouvelles générations. Or  la spécificité « romande » du journal intime semble aujourd’hui aussi aléatoire que la définition stricte du genre, comme le relève Jean-François Duval dans son éclairante Introduction.

Et pourtant c’est bien en Suisse romande, avec Benjamin Constant et Amiel,  que le genre a acquis ses lettres de noblesse, parallèlement aux sources anglaises antérieures et avant que tous les membres de la famille Tolstoï se collent à leur « cher journal »….

Quant au Complexe d’Amielqu’évoquait Jean Vuilleumier dans un essai paru en 1985 à L’Âge d’Homme, pointant la mentalité individualiste voire introvertie, velléitaire ou moralisante de certains de nos auteurs, elle fait aujourd’hui figure désuète dans un monde éclaté ou l’indiscrétion généralisée et l’avachissement de la « littérature » de masse semblent tout niveler alors que, par quel ironique retour des choses,  l’esprit de résistance contre la dilution des identités privées  et l’exhibition médiatisée pourrait bien consister en un retour tranquille et décomplexé à l’intime – lisez donc Amiel & Co pour vous en faire une idée…

Amiel & Co. Diaristes suisses. Les Moments littéraires – revue de littérature, No 43., 333p.

A signaler aussi : le  Hors série consacré à la très intéressante Correspondance (1869-1881) d’Amiel et Elisa Guédin, présentée par Luc Weibel Les Moments littéraires, 353p.           

12/12/2019

Les Zombies au scanner

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par Jean-François DUVAL

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« NOUS SOMMES TOUS DES ZOMBIES SYMPAS»: C’est ce qu’annonce le titre du nouveau livre de Jean-Louis Kuffer (éd. Pierre-Guillaume de Roux, 2019). Comment nier qu’il dit juste, tant les temps nouveaux sont à bien des égards à la fois fantomatiques, robotiques, déréalisés ? Jean-Louis Kuffer le décline encore autrement : nous sommes tous des Chinois virtuels, tous des caniches de Jeff Koons, tous des auteurs culte. Et plus. Après tout, n’étions-nous pas déjà « tous Charlie » ? Notre époque est une époque de foule, et donc de contamination, où le « Je » ne tend plus qu’à se confondre avec la masse d’un « nous » fort indistinct et indifférencié.

C’est un livre de colère et de combat – d’une colère paradoxale puisque (lui-même le dit, on le croit et on le sait), Jean-Louis Kuffer est par essence d’un caractère gentil. N’empêche, certaines choses doivent être posées. Et il arrive des moments où un auteur n’en peut plus de toute la poudre qu’on jette effrontément aux yeux de tous, sur tant et tant de sujets. « Nous sommes tous des zombies sympas » est une invite à s’en débarrasser. En rejoignant par exemple et parmi d’autres résistants un Ma Jian, selon lequel, rappelle JLK, la vérité et la beauté sont les seules « forces transcendantes » qui nous permettront de survivre « aux tyrannies des hommes ».

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Comme il est désormais impossible d’explorer la totalité du champ qu’il s’agirait de remettre en question, JLK, en sept chapitres, choisit d’examiner quelques points focaux et révélateurs. L’ambition est, comme on dit, de « mettre le doigt où ça fait mal ».
Par exemple (on est au chapitre deux du livre), va-t-on considérer qu’un Joël Dicker (au même titre qu’un nombre incroyable d’auteurs très lus aujourd’hui) appartient à la catégorie des écrivains ? Pour être bien comprise, notre époque réclame des distingos, même si personne n’en veut plus. Dicker n’appartiendrait-il pas plutôt à celle des écrivants ? ou des écriveurs ? La question n’est pas du tout anecdotique, de détail. Au contraire ! Dans la mesure où un écrivain, un vrai, DIT à peu près tout de notre société, elle est fondamentale. Comment en effet écrit-on aujourd’hui le monde ? Et quel est à cet égard le rôle décisif de la vraie littérature ? JLK nous rappelle qu’un John Cowper Powys la concevait « comme une sorte de journal de bord de l’humanité ». Sa fonction étant celle d’un miroir révélateur, autorisant une connaissance plus fine de soi, des autres et du réel ?
Notre problème : dans ce miroir-là, les « zombies sympas » que nous sommes devenus ne peuvent plus guère découvrir que d’autres zombies, en leurs multiples reflets. Autant en prendre acte. Finkielkraut le faisait déjà voici trois décennies, quand il insistait sur le fait que sur le plan culturel, tout n’est pas équivalent, « tout ne vaut pas tout » – quand bien même, dès qu’on quitte ce champ-là, un Joël Dicker est tout aussi sympa qu’un Federer.
Mais sur son terrain propre (l’écriture), dira-t-on que Dicker est aussi génial que Federer sur le sien (le sport)? Et où placer un Jean d’Ormesson, dans la confusion ambiante des valeurs ? Que valent réellement ses livres dans le vaste domaine de l’histoire littéraire ? (D’Ormesson lui-même n’était pas du tout dupe et ne se leurrait aucunement). JLK juge à raison que D’Ormesson est à ranger, au même titre qu’un George Steiner, au rang des écriveurs (un peu plus doués que les écrivants, car ils font profession d’écrire). Des personnages brillants, dont la plume l’est tout autant, mais qui, au fond ne dépassent guère leur propre flamboyance (derrière celle-ci, qu’y a-t-il ?). Bref, en regard d’un Flaubert, d’un Proust ou de tout écrivain véritable, de simples brasseurs de mots, si éblouisssants et sympathiques soient-ils. Ainsi le livre de JLK va-t-il de questions en interrogations – à une époque où l’on ne s’en pose plus aucune, sinon celles qui obéissent aux très circonstancielles et éphémères exigences du moment.

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Dans la foulée et pour rester encore un peu dans le domaine de la littérature, JLK pose cette autre question : Michel Houellebecq, si intéressants que soient ses livres en tant que reflet d’un certain état de la société, serait-il, lui, un véritable écrivain ? (c’est-à-dire, pour reprendre les distingos de JLK, non pas un écriveur ou un écrivant) : oui, « un Grand Ecrivain, au sens où un Victor Hugo, un Chateaubriand ou un Balzac » l’étaient ? C’est une vaste question, puisqu’à l’heure actuelle, elle vaut non seulement en littérature, mais dans à peu près tous les domaines censés traduire et révèler ce qui fait le propre de la sensibilité de notre espèce (une faculté dont on se demande parfois si elle n’est pas en train de s’évaporer, à force d’indifférence, de bêtise, de conformisme, d’aliénation consentie, etc). Pour nous aider à penser la chose, JLK cite judieusement quelques vers de Houellebecq qui ne semblent pas entièrement remplir les exigences requises. On les cite :

« Les hommes cherchent uniquement à se faire sucer la queue / Autant d’heures dans la journée que possible / Par autant de jolies filles que possible / Etc. » )

Ne serait-on pas assez loin de l’univers d’un Robert Walser ? D’un Eluard ? Mais qui est le coupable ? Où le chercher ? A moins que la poésie et les alexandrins de Houellebecq ne soient de la plus fine, de la plus indétectable ironie? Passons. Après tout, Houellebecq est un homme de son temps, et ne prétend d’ailleurs à rien d’autre (c’est justement ce qui fait tout son succès). Donc voilà : aujourd’hui, au même titre que Sartre en son temps, Houellebecq est en 2020 un homme semblable à tous les autres, un homme qui (humblement) « les vaut tous et que vaut n’importe qui » (magnifique conclusion de Sartre, à son propre propos, dans «Les Mots »). C’est-à-dire, en infléchissant certes un peu l’idée de Sartre, un zombie. Car le phénomène n’est pas nouveau, il se manifeste simplement sous des avatars différents. L’avatar sartien se distinguait simplement en ce que le personnage se voulait un philosophe de la LIBERTE. Un zombie libre (son «pour-soi» qui à la fois « est » et « n’est pas » appartient forcément à la catégorie des morts-vivants – cela c’est moi qui le glisse en passant, JLK n’est pour rien dans cette incartade, petite tentative de me « singulariser »). Zombies nous étions, zombies nous sommes, zombies nous serons. De plus en plus.Tee-Shirt-Che-Guevara-999808758_L.jpg

Y a t-il jamais eu rébellion contre cette propension, peut-être innée chez nous, inscrite dans notre espèce ? Sur le sujet de la rébellion possible, et cela me fait plaisir, JLK évoque au passage la figure de James Dean (tous deux nés en en 1947, JLK et moi aurions pu nous retrouver côte à côte au cinéma à regarder «La Fureur de vivre ». Mais aujourd’hui, à l’heure de « Black Mirror » sur Netflix, pouvons-nous encore espérer en cette « adorable trinité de youngsters» (comme dit JLK) composée par James Dean, Natalie Wood, Sal Mineo, dont par instant on aimerait tant qu’ils resurgissent dans le monde d’aujourd’hui ? Sauraient-ils semer quelque zizanie dans notre univers de zombies – ou d’aspirants zombies ? S’y débattraient-ils mieux que nous ? On peut en douter, tant nous les avons rejoints dans leur statut de « rebelles sans cause ». Comme le dit Philippe Muray, cité par JLK : « La rébellion, depuis longtemps déjà, est devenue une routine, un geste machinal du vivant moderne. Elle est son train-train ordinaire. »
Le bon marquis de Sade disait : Français, encore un effort si vous voulez devenir républicains ! (in «La Philosophie du Boudoir»). Une certaine évolution veut que désormais l’ambition soit devenue tout autre : « Français (mais pas seulement), encore un effort si vous voulez devenir « fun » (des millions de magazines et guides sont là pour nous en donner la recette chaque matin). Comme le dit JLK, le fun est désormais « le liant fluide du consentement par euphorie auditive et visuelle, mais aussi sensorielle et consensuelle. » Du coup, disparition du tragique, et avec lui, de la condition humaine elle-même. Bientôt, autant que des zombies, nous ne serons plus que des animaux très heureux, bâillant aux corneilles (quand bien même en d’autres terribles coins de la planète on continuera d’être en prise avec les vraies difficultés du réel, avec des questions de vie ou de mort, mais à chacun ses soucis.)

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De fait, nous nous trouvons en présence d’un double dispositif : d’un côté un discours qui n’admet plus rien d’autre que le consensus, d’autre part une rébellion qui n’en est plus une. Double dispositif dans lequel une nouvelle forme de langue de bois prolifère toujours davantage, et qui même, s’incrustant plus profondément dans notre être profond, dans notre substance même, cesse d’être langue de bois pour devenir « pensée» de bois. Vrai qu’il est difficile de faire autrement quand il s’agit d’accommoder, sur cette planète, la présence de 8 milliards d’individus condamnés à s’entendre, sauf s’ils se résolvent unanimement à disparaître de sa surface. Sur ce globe envahi (par notre présence), plus rien n’ira de soi qui ne doive tenir du compromis. Mais jusqu’où aller dans le compromis ?


Si bien que dans «Nous sommes tous des zombies sympas», JLK en vient à prendre résolument la défense de quelques parias. Un Richard Millet par exemple, autrefois encensé, édité chez Gallimard, désormais considéré comme un pestiféré, un paria des lettres françaises. JLK y voit un effet de l’esprit de «délation» qui caractériserait les temps modernes. En soi, le phénomème n’aurait rien d’étonnant : quand tout le monde pense en troupeau, comment pourrait-on éviter que telle ou telle manifestation d’individualité suscite tout à coup de hauts cris d’orfraie. Le mot d’ordre, aujourd’hui, est à La Curée. Pauvre humanité. Une immense partie de celle-ci, parce qu’elle est mise en contact avec elle-même (ce n’était jamais arrivé dans l’histoire de l’humanité), ne supporte tout simplement plus qu’on prenne une opinion CONTRAIRE à la sienne (et c’est bien pourquoi menacent les totalitarismes et les fascismes). Tout se passe un peu comme si, par nature, la société se devait de ne plus admettre le plus minime écart ou excès d’individualité. N’en voulait tout simplement plus. Chacun étant tenu de ne jamais franchir certaines limites acceptables, digestibles. Herman Hesse insistait déjà dans son fabuleux «Loup des steppes» sur le rôle des marginaux, des artistes, et des loups de steppes (le prodigieux et actuel succès de «La panthère des neiges» de Sylvain Tesson m’apparaît pour le coup très révélateur d’une sorte de nostalgie que nous avons d’un mode d’être devenu rare et impossible).

A lire « Nous sommes tous des zombies sympas», on a l’impression un rien désespérante que seuls seraient tenus à cet impossible des gens qui n’ont pas tous bonne réputation : Peter Handke, Richard Millet et autres « infréquentables » du genre Polanski. (Mais aussi : ces infréquentables doivent-ils s’étonner de l’être quand les gens fréquentables ont aujourd’hui nom Jeff Koons et autres ? )

JLK a l’heureuse idée de nous proposer encore d’autres pistes. Ses principales admirations vont à Anne Dillard, à Zamiatine, à Tchekhov, à Bret Easton Ellis. A Joseph Czapski aussi. Et, en art (puisque on parlait de Jeff Koons), à Nicolas de Staël, Thierry Vernet, Soutine, Munch, Bacon ou Lucien Freud (liste non exhaustive).

On l’aura compris : il n’est pas sûr – mais ce n’est aucunement requis – que le livre de JLK soit perçu et reçu « comme il convient » dans l’époque qui est la nôtre. Cela ne le rend que d’autant plus nécessaire.

 

Jean-Louis Kuffer, «Nous sommes tous des zombies sympas », Ed. Pierre-Guillaume de Roux, 2019.

20/11/2019

Sam ou l'enfance volée

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D’une densité émotionnelle et d’une qualité d’écriture hors pair, le premier roman d'Edmond Vullioud, acteur vaudois bien connu, place celui-ci au premier rang de nos écrivains. Dans le décor admirablement restitué de nos bourgs calvinistes du début du XXe siècle, l’auteur brosse le portrait infiniment nuancé, tendre et violent,   d’un «innocent» humilié de multiples façons et qui se révèle bientôt, par delà ses blessures, un artiste original et un «justicier» impatient de reconquérir son royaume perdu.

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Les vraie découvertes littéraires, supposées plus durables que les pléthoriques «coups de cœur»  d’un jour, sont aujourd’hui bien rares, et particulièrement en Suisse romande où la foison de livres de second rang disperse l’attention du public autant que de la critique. En ce qui me concerne en tout cas, je ne saurais citer que deux ou trois titres qui fassent vraiment date, ces dernières années, à commencer par le dernier roman d’Etienne Barilier, Dans Khartoum assiégée (Phébus, 2018), ou, venant de paraître, cet extraordinaire roman d’Edmond Vullioud dont l’originalité du talent s’était déjà déployée dans les nouvelles mémorables du recueil intitulé Les Amours étranges, paru en 2013 à L’Âge d’Homme.

Si je parle d’un  roman «extraordinaire», au risque de paraître abuser d’un superlatif, c’est que Sam se distingue à tous égards des romans « ordinaires » à quoi pourraient se rattacher ses thèmes, qu’il s’agisse d’abus sexuel ou de déglingue familiale, d’hypocrisie moralisante ou de préjugés crasses.

Sans doute le jeune Sam, dont l’enfance heureuse de petit prince s’est achevée avec la mort de sa mère, laquelle a provoqué la déchéance alcoolique du père, pourrait-il apparaître comme une victime «ordinaire» depuis  que le jeune Thomas,  fils du pasteur local, en a fait, dès ses douze ans, l’objet de ses «travaux» sexuels, selon son expression,  mais le roman se distingue immédiatement des motifs esthétiques érotico-religieux «à la Chessex» autant que de toute dénonciation explicite de la pédophilie, même si Sam, que son malheur a rendu à peu près muet, souffre de sa sujétion sans oser dire «non» alors que tout crie en lui, faute du moindre amour réel de la part de  Thomas. Le môme est «joli» et, n’est-ce pas, c’est un «simple d’esprit» béni par le Seigneur.  Le viol récurrent se passe dans un cagibi du temple magnifique dans lequel on entre en traversant le cimetière, après que Thomas a fait courir ses fines mains blanches  sur les claviers de l’orgue;  et pour accueillir Sam à son retour penaud de l’église, une gifle supplémentaire de son père le marque d’un «coquard» dont les paroissiens charitables s’inquièteront à l’heure du culte. Bientôt l’on s’empressera de soustraire l’adolescent à la garde de l’indigne William en train de laisser son domaine (le plus beau du village) dépérir, pour le confier d’abord au rigide  pasteur Nicole et à son épouse Marthe, plus attentionnée mais ignorant tout des liens de son cher fils et de son esclave sexuel, et ensuite à une institution spécialisée où les dons d’artiste de Sam s’épanouiront. 

Mais là encore, le roman se distingue de l’ordinaire (et souvent juste) procès fait rétrospectivement aux établissements pour la maltraitance qui y régnait parfois puisque, aussi bien, la bonté et l’intelligence pédagogique offrent un refuge et un terreau fertile aux dons du garçon. 

Sam, à vrai dire, n’est ni un roman « historique », ni l’exposé romancé d’un «cas» social ou psychologique, ni moins encore le portrait-charge d’une société donnée, même s’il y a un peu de tout ça dans ce roman où il y aussi de la tendresse poignante à la Dickens, de l’observation méticuleuse et de la grâce verbale d’un Flaubert ou quelque chose des atmosphères oniriques d’une Catherine Colomb dont les titres des romans (Châteaux en enfance ou Le Temps des anges) entrent en consonance évidente  avec l’univers d’Edmond Vullioud.  

Mais qu’est-ce alors plus précisément que cet étrange roman ?

 

Des faits établis à la fiction

Le portrait photographique d’un adolescent songeur au doux visage et au regard tout intérieur constitue la couverture du roman d’Edouard Vullioud, qui a choisi de représenter ainsi son personnage sous les traits de son propre fils autiste.

Est-ce à dire alors que Sam traite du «problème de l’autisme» à partir du vécu personnel de l’auteur ? Oui, si l’on pense à la souffrance et aux difficultés de relation imposées par cet état de fait, qui leste l’expérience de l’écrivain d’un savoir «extraordinaire » en matière de sentiments, mais la relation père-fils, dans le roman, dépasse ce «cas» particulier pour englober toutes les difficultés de communication vécues que nous connaissons, de même que la légende familiale «réelle» des Vullioud se trouve complètement transposée par le roman.

La douceur de Sam, son rapport «extraordinaire» avec les animaux, sa parole rare, mais aussi le regard suraigu qu’il porte sur la réalité, et son tenace esprit de vengeance, découlent bel et bien de l’expérience à la fois douloureuse et très riche vécue par Edmond Vullioud et son fils, autant qu’il se rapporte à la saga d’une tribu vaudoise portée, comme souvent les dynasties terriennes, aux embrouilles et  à la vindicte.

Dans le roman, il est question de deux vieilles sœurs enfermées par leur famille dont on dit qu’elles ont perdu la boule à la suite d’un chagrin d’amour, et l’auteur, qui a transformé le nom de Vufflens-la-Ville en Bassens, m’apprend (en aparté…) que les sœurs en question, enfermées derrière des barreaux, ont bel et bien vécu à la fin du XIXe siècle dans la grande demeure toujours appelée le Château, à l’entrée du village vaudois, et que cette maison est l’un des modèles du domaine des Auges dont le père de Sam, William Abel, précipite la chute avant de se retrouver valet humilié et pochard de son frère Auguste, autre personnage tonitruant du roman dont les colères folles renvoient à celles que le comédien lausannois a observées chez un de nos metteurs en scène fameux…

Cela noté pour ramener à l’anecdote bavarde ? Tout au contraire : pour souligner l’immense travail, à la fois méticuleux en diable et porté par le souffle de la poésie, accompli par Edmond Vullioud dans ce premier roman à la fois intimiste par sa «voix» narrative, et picaresque dans ses développements romanesques, lesquels nous rappellent, notamment, les aventures collectives de l’émigration des Suisses en Amérique du Sud, et la différence de couleur entre un mauvais lieu de nos régions (le Mironton de la Pernette) et un lupanar chamarré d’Uruguay.

Ce qu’il y a d’unique dans Sam relève d’une sorte de sublimation rêveuse sur fond de lourde réalité, restituée avec une extrême précision; mais il y a plus, car au souci maniaque de minutie, que l’auteur prête aussi à son protagoniste, s’accorde le don de la candeur et de la puissance créatrice qui fera de Sam un artiste non conventonnel  suscitant bien des sarcaasmes (l’incrédulité du notaire conseiller de paroisse Bérard, plouc parfait,  ou d’un critique méprisant) mais aussi de bienveillantes attentions – à commencer par celle du peintre en lettres Timoléon Magetti  devenu son mentor.

Sam est un livre d’une musicalité et d’une pureté émotionnelle sans faille. Chose rare : sa narration elle-même ressortit à la musique par le truchement du murmure intime que l’Auteur adresse à la fois à son protagoniste, puisque tout le récit est modulé en deuxième personne, et à son Lecteur, dans un rapport qui rappelle le murmure du Narrateur de Proust, mais dans une tonalité tout autre, marquée à la fois, et dès la première page, par un mélange détonant de sensualité (l’évocation de la première nuit d’amour de Sam et de la sauvage Philomène) et de sourde douleur, et par une sorte de basse continue qui détaille les multiples nuances de la pensée du présumé «demeuré».

Or ce taiseux peut se révéler terriblement parlant quand il s’exprime, notamment par le dessin et la peinture, autant que l’ «innocent» fait figure de révélateur dans le monde des bavards et des tricheurs. L’art de Sam lui permet de se réapproprier le monde, et parfois même de soumettre les dominants à son pouvoir, non sans cruauté défensive quasi animale.

Quant à l’art du romancier, il tend à l’épopée d’époque dans la partie du roman intitulé Le bout du monde  qui nous emmène vers Paris au temps de la Grande Guerre, les espaces infinis de l’Amérique du Sud où les traces du premier amour de Sam se sont perdues alors qu’il hérite d’un fils (imprévu quoique prévisible…) qui lui survivra après un naufrage apocalyptique…

Requiem pour un paradis perdu

À quoi tient enfin le fait que Sam, qu’on pourrait dire un roman anachronique de tournure selon les codes et conventions actuels,  sonne si clair et vif, si neuf en somme et si frais en dépit de sa mélancolie lancinante, et nous ménage des surprises à chaque page, nous reste au cœur comme une musique tendre et belle en dépit des laideurs et des violences du monde ? 

Sans doute à la substance humaine dense et vibrante, autant qu’à la dimension  onirico-poétique et à la tenue littéraire de ce roman qui peut parler de tout sans jamais flatter ni dévier de sa ligne – en dépit de multiple digressions parfois comiques et de variations d’intensité, voire ici et là de quelques longueurs -, à son style élégant mais jamais trop voyant,  à sa dimension affective hypersensible mais non sentimentale  qui nous attache à Sam jusque dans ses excès de violence compulsive touchant alors au picaresque – et le roman frise alors le conte noir -, enfin  à une teneur spirituelle rare aujourd’hui, qui rappelle les «innocents» de Bernanos et de Julien Green, de Faulkner ou de Dostoïevski, à une vision à la fois évangélique d’inspiration et portée par la révolte contre une Création décidément mal fagotée, où l’enfance volée, par delà toute détresse individuelle,  revêt le sens universel  d’un paradis perdu.

Edmond Vullioud. Sam.Editions BSN Press, 425p. Lausanne, 2019.

 

19/10/2019

un Ramdam à péter les plombs

Le Ramdam d’Antonin Moeri ne tombera pas dans l’oreille des sourds...

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Dans sa dernière fiction, l’auteur vaudois joue avec un fait de société (la guerre entre voisins) comme s’y emploient le percutant Ferdinand von Schirach dans ses nouvelles ou le non moins grinçant Ulrich Seidl dans ses films proches du « docu ».  Où le style, à tout coup, le regard personnel et la patte font office de valeur ajoutée…     

 

Les conflits de voisinage ont ceci de particulier, dans la longue histoire des relations humaines, qu’ils prennent souvent, à partir de vétilles, des proportions tellement outrées qu’elles en deviennent irrésistiblement comiques, et La brouille des deux Ivan de Gogol en est la meilleure illustration en littérature. 

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Il y a quelques années de ça, un reportage de la télé romande documentait ce genre de bisbilles dans un contexte de villas Mon rêveoù des  nains de jardins de nos régions se transformaient soudain en foudres de haine et autres harpies, recourant tantôt à la police et tantôt aux tribunaux pour des questions infimes de pelouses défrisées ou d’arbrisseaux jetant de l’ombre sur le jacuzzi voisin, que c’en était à se tordre de rire.

Bref, chacune et chacun connaît ce genre de situations bêtes ou méchantes sans en faire pour autant un plat ou pire : un livre, alors qu’Antonin Moeri s’y accroche, dans Ramdam, avec une sorte de passion vorace qui ne date à vrai dire pas d’hier.

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De fait celles et ceux qui ont suivi le parcours littéraire de ce nouvelliste mordant (Allegro amorosoou Le sourire de Mickey) auteur en outre de plusieurs romans décapants travaillant le matériau actuel et le langage des temps qui courent avec une acuité verbale à la Houellebecq, plus ou moins héritier aussi d’un Thomas Bernhard par son usage du sarcasme et de l’humour noir – ceux-là donc auront apprécié (ou pas !)  le type d’observations cinglantes, voire désobligeantes, de celui qui représentait son double narrateur en veste de pyjama dans son roman précédent – l’une de ses plus belles réussites.  

L’homme qui a vu Naïm qui a vu Malik…  

Or Ramdam développe l’observation du scrutateur en veste de pyjama de façon plus têtue, tonique et panique, et plus «explicite » dans sa façon de traiter un fait de société virant à la tragédie - dans une sorte de rapport à valeur de dénonciation au deuxième degré que le narrateur (on dira  l’auteur pour faire simple) dédouble en fiction,  mêlant faits possiblement avérés et compléments extrapolés à sa façon; et c’est là que, véritablement, le roman commence.

Au départ du « travail » du narrateur, un fait divers relatif au ras-le-bol d’un certain Monsier Tavares, victime d’un voisinage toxique, le porte à imaginer, à partir de documents que lui fournit un certain Naïm sur un cas similaire, une fiction romanesque qui se nourrit de témoignages divers relatifs à la vie quotidienne d’un certain Malik, fils binational d’un Algérien et d’une Suissesse, en butte lui aussi aux débordements sonores de son voisin du dessus, un certain Monsieur Bugnon qui n’aime rien tant que de faire trembler tout l’immeuble en laissant retomber ses haltères sur le sol, ou de forniquer non moins bruyamment, avant de provoquer verbalement son « bougnoule » de voisin à chaque fois qu’il le croise flanqué de son chien Brutus…

Pour une « meilleure compréhension »

Ainsi le projet du narrateur a-t-il cela de particulier qu’il joue à la fois sur des faits supposés « réels » et toute une série de compléments relevant de la fiction mais qui nous en diront plus sur la situation  en cours, les détails s’accumulant sur les composantes du conflit opposant Malik et le redoutable Bugnon, lequel devient un personnage assez représentatif du racisme ordinaire tout en s’humanisant quelque peu sous la plume du romancier, alors que Malik, au contraire, apparaît sous un jour quasi parano qui nuance son statut de victime idéale.

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Mais à quoi tout cela rime-t-il ? N’est-ce pas un jeu équivoque que d’imaginer des situations qui procèdent à la fois d’une réalité sociale avérée et de la fantaisie d’un romancier ? Celui-ci ne trahit il pas la «vérité» en soumettant ses personnages au conditionnel de ses conjectures. Ou, tout au contraire, le jeu des suppositions permet-il au romancier, en s’impliquant  également lui-même, de participer à une meilleure compréhension de la situation évoquée.

Une page intéressante éclaire la démarche à la fois « objective » et  non moins « subjective » du narrateur. Celui-ci, plus ou moins en panne sur son « travail », s’accorde une balade au cours de laquelle une rêverie en roue libre l’aidera peut-être à relancer son récit : « Car je m’étais demandé comment persévérer dans cette entreprise, dans cet essai de compréhension (…) Ce que j’ai toujours aimé dans la marche, c’est la délicieuse ivresse qu’elle peut procurer », et de fait la marche vient compléter ici les phrases esquissées entre les quatre murs de sa cellule et voici qu’en pleine nature les images du conflit  imaginé s’exacerbent: « Il y a la bête immonde mue par un obscur instinct, l’exécration et la terreur ; les foudroyantes agressions, les pulsations de la vue et le chant rauque qui monte le long des tours, la guerre entre voisins », etc.

Les  faits et le «plus» de la fiction

L’usage des faits divers en littérature remonte à la plus haute Antiquité, pourrait-on dire en parodiant le délicieux Alexandre Vialatte, mais les choses ont changé avec la prolifération des journaux populaires, à la fin du XIXe siècle (notamment avec Dostoïevski tirant le polar « métaphysique de Crime et châtiment d’une sordide  affaire), et les médias actuels, l’explosion du feuilleton plus ou moins criminel à base sociale ou psychologique rebondissant en séries télévisées auxquelles s’ajoutent de nombreuses docu-fictions parfois supérieures en qualité, tout cela nous incitant à mieux discerner ce qui relève du « photomaton », pure copie du réel, et ce qui, par le style de l’auteur, ressortit à ce qu’on appelle la littérature, sans connotation « élitaire » obligatoire.

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Mais la patte d’une Patricia Highsmith, ou celle d’un Simenon, dont les romans partent souvent de faits divers, signalent bel et bien une «valeur ajoutée» qui se retrouve, au cinéma, dans les fictions astringentes de l’Autrichien Ulrich Seidl, très proches de docus sociaux en plus carabinées, ou dans les nouvelles de l’auteur allemand Ferdinand von Schirach  (Coupableset Crimes),  avocat de métier qui « traite » les affaires les plus significatives, et parfois les plus atroces, avec le regard acéré d’un moraliste et le talent d’un vrai conteur.

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Je tombe enfin, dans le journal de ce matin, sur le compte rendu du procès intenté à une jeune mère qui a étouffé son nouveau-né après avoir dissimulé cette troisième grossesse à son entourage, je vois la scène en tremblant de rage et de compassion mêlées et je me dis : « affreux ! », tout en constatant in pettoque faire de cette tragédie  autre chose qu’un épisode à sensation demandera autant d’empathie que de délicatesse, de lucidité et d’honnêteté…

Alors qui s’y collera d’Antonin Moeri, de Ferdinand von Schirach ou du terrible Ulrich Seidl ? Défi !

Antonin Moeri. Ramdam. Bernard Campiche, 190p.

Ferdinand von Schirach, Crimeset Coupabes, Folio et Gallimard.