20/11/2019

Sam ou l'enfance volée

3932528553.jpg

D’une densité émotionnelle et d’une qualité d’écriture hors pair, le premier roman d'Edmond Vullioud, acteur vaudois bien connu, place celui-ci au premier rang de nos écrivains. Dans le décor admirablement restitué de nos bourgs calvinistes du début du XXe siècle, l’auteur brosse le portrait infiniment nuancé, tendre et violent,   d’un «innocent» humilié de multiples façons et qui se révèle bientôt, par delà ses blessures, un artiste original et un «justicier» impatient de reconquérir son royaume perdu.

3643044073.jpg

Les vraie découvertes littéraires, supposées plus durables que les pléthoriques «coups de cœur»  d’un jour, sont aujourd’hui bien rares, et particulièrement en Suisse romande où la foison de livres de second rang disperse l’attention du public autant que de la critique. En ce qui me concerne en tout cas, je ne saurais citer que deux ou trois titres qui fassent vraiment date, ces dernières années, à commencer par le dernier roman d’Etienne Barilier, Dans Khartoum assiégée (Phébus, 2018), ou, venant de paraître, cet extraordinaire roman d’Edmond Vullioud dont l’originalité du talent s’était déjà déployée dans les nouvelles mémorables du recueil intitulé Les Amours étranges, paru en 2013 à L’Âge d’Homme.

Si je parle d’un  roman «extraordinaire», au risque de paraître abuser d’un superlatif, c’est que Sam se distingue à tous égards des romans « ordinaires » à quoi pourraient se rattacher ses thèmes, qu’il s’agisse d’abus sexuel ou de déglingue familiale, d’hypocrisie moralisante ou de préjugés crasses.

Sans doute le jeune Sam, dont l’enfance heureuse de petit prince s’est achevée avec la mort de sa mère, laquelle a provoqué la déchéance alcoolique du père, pourrait-il apparaître comme une victime «ordinaire» depuis  que le jeune Thomas,  fils du pasteur local, en a fait, dès ses douze ans, l’objet de ses «travaux» sexuels, selon son expression,  mais le roman se distingue immédiatement des motifs esthétiques érotico-religieux «à la Chessex» autant que de toute dénonciation explicite de la pédophilie, même si Sam, que son malheur a rendu à peu près muet, souffre de sa sujétion sans oser dire «non» alors que tout crie en lui, faute du moindre amour réel de la part de  Thomas. Le môme est «joli» et, n’est-ce pas, c’est un «simple d’esprit» béni par le Seigneur.  Le viol récurrent se passe dans un cagibi du temple magnifique dans lequel on entre en traversant le cimetière, après que Thomas a fait courir ses fines mains blanches  sur les claviers de l’orgue;  et pour accueillir Sam à son retour penaud de l’église, une gifle supplémentaire de son père le marque d’un «coquard» dont les paroissiens charitables s’inquièteront à l’heure du culte. Bientôt l’on s’empressera de soustraire l’adolescent à la garde de l’indigne William en train de laisser son domaine (le plus beau du village) dépérir, pour le confier d’abord au rigide  pasteur Nicole et à son épouse Marthe, plus attentionnée mais ignorant tout des liens de son cher fils et de son esclave sexuel, et ensuite à une institution spécialisée où les dons d’artiste de Sam s’épanouiront. 

Mais là encore, le roman se distingue de l’ordinaire (et souvent juste) procès fait rétrospectivement aux établissements pour la maltraitance qui y régnait parfois puisque, aussi bien, la bonté et l’intelligence pédagogique offrent un refuge et un terreau fertile aux dons du garçon. 

Sam, à vrai dire, n’est ni un roman « historique », ni l’exposé romancé d’un «cas» social ou psychologique, ni moins encore le portrait-charge d’une société donnée, même s’il y a un peu de tout ça dans ce roman où il y aussi de la tendresse poignante à la Dickens, de l’observation méticuleuse et de la grâce verbale d’un Flaubert ou quelque chose des atmosphères oniriques d’une Catherine Colomb dont les titres des romans (Châteaux en enfance ou Le Temps des anges) entrent en consonance évidente  avec l’univers d’Edmond Vullioud.  

Mais qu’est-ce alors plus précisément que cet étrange roman ?

 

Des faits établis à la fiction

Le portrait photographique d’un adolescent songeur au doux visage et au regard tout intérieur constitue la couverture du roman d’Edouard Vullioud, qui a choisi de représenter ainsi son personnage sous les traits de son propre fils autiste.

Est-ce à dire alors que Sam traite du «problème de l’autisme» à partir du vécu personnel de l’auteur ? Oui, si l’on pense à la souffrance et aux difficultés de relation imposées par cet état de fait, qui leste l’expérience de l’écrivain d’un savoir «extraordinaire » en matière de sentiments, mais la relation père-fils, dans le roman, dépasse ce «cas» particulier pour englober toutes les difficultés de communication vécues que nous connaissons, de même que la légende familiale «réelle» des Vullioud se trouve complètement transposée par le roman.

La douceur de Sam, son rapport «extraordinaire» avec les animaux, sa parole rare, mais aussi le regard suraigu qu’il porte sur la réalité, et son tenace esprit de vengeance, découlent bel et bien de l’expérience à la fois douloureuse et très riche vécue par Edmond Vullioud et son fils, autant qu’il se rapporte à la saga d’une tribu vaudoise portée, comme souvent les dynasties terriennes, aux embrouilles et  à la vindicte.

Dans le roman, il est question de deux vieilles sœurs enfermées par leur famille dont on dit qu’elles ont perdu la boule à la suite d’un chagrin d’amour, et l’auteur, qui a transformé le nom de Vufflens-la-Ville en Bassens, m’apprend (en aparté…) que les sœurs en question, enfermées derrière des barreaux, ont bel et bien vécu à la fin du XIXe siècle dans la grande demeure toujours appelée le Château, à l’entrée du village vaudois, et que cette maison est l’un des modèles du domaine des Auges dont le père de Sam, William Abel, précipite la chute avant de se retrouver valet humilié et pochard de son frère Auguste, autre personnage tonitruant du roman dont les colères folles renvoient à celles que le comédien lausannois a observées chez un de nos metteurs en scène fameux…

Cela noté pour ramener à l’anecdote bavarde ? Tout au contraire : pour souligner l’immense travail, à la fois méticuleux en diable et porté par le souffle de la poésie, accompli par Edmond Vullioud dans ce premier roman à la fois intimiste par sa «voix» narrative, et picaresque dans ses développements romanesques, lesquels nous rappellent, notamment, les aventures collectives de l’émigration des Suisses en Amérique du Sud, et la différence de couleur entre un mauvais lieu de nos régions (le Mironton de la Pernette) et un lupanar chamarré d’Uruguay.

Ce qu’il y a d’unique dans Sam relève d’une sorte de sublimation rêveuse sur fond de lourde réalité, restituée avec une extrême précision; mais il y a plus, car au souci maniaque de minutie, que l’auteur prête aussi à son protagoniste, s’accorde le don de la candeur et de la puissance créatrice qui fera de Sam un artiste non conventonnel  suscitant bien des sarcaasmes (l’incrédulité du notaire conseiller de paroisse Bérard, plouc parfait,  ou d’un critique méprisant) mais aussi de bienveillantes attentions – à commencer par celle du peintre en lettres Timoléon Magetti  devenu son mentor.

Sam est un livre d’une musicalité et d’une pureté émotionnelle sans faille. Chose rare : sa narration elle-même ressortit à la musique par le truchement du murmure intime que l’Auteur adresse à la fois à son protagoniste, puisque tout le récit est modulé en deuxième personne, et à son Lecteur, dans un rapport qui rappelle le murmure du Narrateur de Proust, mais dans une tonalité tout autre, marquée à la fois, et dès la première page, par un mélange détonant de sensualité (l’évocation de la première nuit d’amour de Sam et de la sauvage Philomène) et de sourde douleur, et par une sorte de basse continue qui détaille les multiples nuances de la pensée du présumé «demeuré».

Or ce taiseux peut se révéler terriblement parlant quand il s’exprime, notamment par le dessin et la peinture, autant que l’ «innocent» fait figure de révélateur dans le monde des bavards et des tricheurs. L’art de Sam lui permet de se réapproprier le monde, et parfois même de soumettre les dominants à son pouvoir, non sans cruauté défensive quasi animale.

Quant à l’art du romancier, il tend à l’épopée d’époque dans la partie du roman intitulé Le bout du monde  qui nous emmène vers Paris au temps de la Grande Guerre, les espaces infinis de l’Amérique du Sud où les traces du premier amour de Sam se sont perdues alors qu’il hérite d’un fils (imprévu quoique prévisible…) qui lui survivra après un naufrage apocalyptique…

Requiem pour un paradis perdu

À quoi tient enfin le fait que Sam, qu’on pourrait dire un roman anachronique de tournure selon les codes et conventions actuels,  sonne si clair et vif, si neuf en somme et si frais en dépit de sa mélancolie lancinante, et nous ménage des surprises à chaque page, nous reste au cœur comme une musique tendre et belle en dépit des laideurs et des violences du monde ? 

Sans doute à la substance humaine dense et vibrante, autant qu’à la dimension  onirico-poétique et à la tenue littéraire de ce roman qui peut parler de tout sans jamais flatter ni dévier de sa ligne – en dépit de multiple digressions parfois comiques et de variations d’intensité, voire ici et là de quelques longueurs -, à son style élégant mais jamais trop voyant,  à sa dimension affective hypersensible mais non sentimentale  qui nous attache à Sam jusque dans ses excès de violence compulsive touchant alors au picaresque – et le roman frise alors le conte noir -, enfin  à une teneur spirituelle rare aujourd’hui, qui rappelle les «innocents» de Bernanos et de Julien Green, de Faulkner ou de Dostoïevski, à une vision à la fois évangélique d’inspiration et portée par la révolte contre une Création décidément mal fagotée, où l’enfance volée, par delà toute détresse individuelle,  revêt le sens universel  d’un paradis perdu.

Edmond Vullioud. Sam.Editions BSN Press, 425p. Lausanne, 2019.

 

01/11/2019

Les cadeaux de Monsieur Berchtold

73251426_10221169452732773_8278883856308764672_n.jpg

C’est à un très grand et tout modeste Monsieur que j’aimerais dire ici ma reconnaissance en saluant une dernière fois Monsieur Berchtold, dont la présence restera vive, pleine de respect et d’affection dans la mémoire de celles et ceux qui ont approché la personne, bénéficié de l’enseignement du professeur, assisté à ses conférences ou lu ses livres.

Ce fut un cadeau de rencontrer Monsieur Berchtold et lui-même, en tant qu’homme d’esprit et de cœur, rayonnait de cette même reconnaissance à l’égard de la vie et des êtres qu’il avait aimés, considérés comme autant de cadeaux

Alfred Berchtold était un humaniste suisse dans la plus haute tradition de l’Europe cultivée, un lettré de très vaste érudition aussi sensible à la peinture qu’à la littérature, à la musique et aux multiples aspects de la vie de l’esprit, mais aussi au fonds populaire de notre culture; un historien non dogmatique et probablement le plus «romancier» de ceux que la Suisse passée et présente a inspirés, un passeur de culture et de littérature incomparable et notamment entre les quatre entités helvétiques; un honnête homme enfin d’un compagnie délicieuse à laquelle j’aime associer, tout naturellement, la présence de la malicieuse Madame Berchtold, dont la disparition lui fut un arrachement.

74913854_10221169457892902_3863276546781347840_n.jpg

Pour les lecteurs passionnés de littérature, et plus précisément de celle qui s’est développée en pays romand, le premier cadeau de Monsieur Berchtold fut un livre d’un peu moins de mille pages, intitulé La Suisse romande au cap du XXe siècle et sous-titré Portrait littéraire et moral, paru en 1963 et constituant un formidable aperçu des tenants et aboutissants de notre littérature – au sens très large incluant les écrivains et les pédagogues, les théologiens et les scientifiques, les artistes et les multiple phénomènes de la vie culturelle -, et c’était une thèse de lettres mais de l’espèce la plus rare puisque rédigée dans un langage accessible à tous, multipliant les portraits de messieurs bien graves ou de poètes plus fantasques (d’Alexandre Vinet à Charles-Albert Cingria, du pacifiste Pierre Ceresole au peintre Ferdinand Hodler - dont je me rappelle qu’un dessin ornait la «prison trois étoiles» dans laquelle Monsieur Berchtold passa ses dernières années – ou d’Amiel à Ramuz, de Pierre Girard à Monique Saint-Hélier, entre tant d’autres dont l’auteur brossait les portraits avec un art confinant parfois à celui, j’y insiste, du romancier, sans prétention «littéraire» trop insistante au demeurant.

La littérature romande avait certes connu d’autres défenseurs de qualité, tel un Virgile Rossel, mais Monsieur Berchtold y apportait une chaleur particulière, une pratique singulière des rapprochements inattendus – de quinze siècles de présence catholique à la présence des Juifs à Genève et en Suisse, entre tant d’autres mises en rapport éclairantes - et un art de la synthèse où le pays romand n’était pas isolé mais en relation diachronique avec ses voisins et le monde où nos aïeux passèrent du service étranger à l’émigration, du refuge protestant au grand large de Blaise Cendrars.

Je ne vais pas énumérer ici tous les cadeaux que Monsieur Berchtold nous a offerts en matière de littérature et d’histoire, et ne citerai qu’en passant ses ouvrages si nécessaires consacrés par exemple à cinq Suisses aussi différents les uns des autres qu’emblématiques (Euler, Ueli Bräker, Pestalozzi, le général Dufour et Sismondi), à Jakob Burckhardt ou à Émile Jaques-Dalcroze, mais deux autres cadeaux sans prix méritent une mention particulière puisqu’ils intéressent, mais oui, l’Europe, et le monde tant qu’on y est !

76747484_10221169458772924_2506414795071160320_n.jpg

Le plus imposant est assurément Bâle et L’Europe, paru en 1990 et représentant une nouvelle somme d’érudition et de gai savoir aux portraits non moins mémorables (d’Erasme à Castellion, ou du fascinant trio de Thomas Platter, le chevrier humaniste et ses fils, à Carl Gustav Jung), qui décrit admirablement la cristallisation d’une identité par la culture.
À ce propos, Denis de Rougemont me dit un jour que l’Europe de ses vœux serait celle des cultures et non point celle du profit – et Monsieur Berchtold l’illustre magnifiquement à sa façon.

Quant à cet autre cadeau que nous à légué Monsieur Berchtold avec son Guillaume Tell, résistant et citoyen du monde, paru en 1994, où l’historien se fait un malin plaisir de montrer que le « mythe » de Guillaume Tell, sèchement décrié par certains intellectuels, a valeur universelle en tant que symbole de la liberté reconnu en Amérique latine ou en Asie du Sud-Est, notamment, j’y vois à la fois une somme d’érudition joyeuse et comme un clin d’œil moqueur de Monsieur Berchtold aux «nouveaux historiens ».

74647613_10221169459532943_5394149628633415680_n.jpg

À l’instant, Monsieur Berchtold, je me rappelle l’immense cadeau que vous m’avez fait en m’accordant de longues heures d’entretiens, dont nous avons tiré un petit livre qui dit très exactement l’une de vos nombreuses qualités : La passion de transmettre.

Et dire que c’est vous qui m’en avez remercié en m’offrant cet autre cadeau, en retour, d’une toile lumineuse, aux confins de l’abstraction, et si précisément évocatrice des bords du lac de Zurich dans son miroitement matinal polychrome, signée de cet autre admirateur de Ferdinand Hodler que fut Karl Landolt – passion transmise !

Merci, de tout cœur merci, Monsieur Berchtold !

72969794_10221169462813025_8154367596142002176_n.jpg

Larbins des dictateurs

images.jpeg

 

À propos de la nécessité de "tirer un trait" sur le massacre de Tian'anmen, prônée par le président de la Confédération suisse Ueli Maurer, et de sa caution apportée au régime sanguinaire de l'Arabie saoudite après une "pesée d'intérêt" justifiant sa visite aux princes sanguinaires de l'Arabie saoudite...

images-2.jpeg

images-4.jpeg

Que se passait-il dans la tête du président Xi Jinping lorsque, le 17 janvier 2017, au Forum économique mondial de Davos, ce pur et dur communiste chinois fit l’éloge du libre-échange devant un parterre de capitalistes durs et purs qui s’en trouvèrent apparemment enchantés ?
Se poser la question revient à se demander ce qui se passait dans la tête du président de la Confédération helvétique Ueli Maurer quand, en visite à Pékin en 2013, il affirma crânement que, s’agissant du massacre de Tian’anmen, en 1989, donc il y avait plus de vingt ans de ça, il était temps de «tirer un trait» sur cette page «tournée depuis longtemps». Et l’on imagine, passant en battant de ses deux ailes, l’ange Win-Win invoqué in petto par les deux présidents.

(...)

Nous sommes, évidemment, et tous tant que nous sommes, portés à tirer un trait sur ce qui nous disconvient, et d’autant plus que nous sommes souvent confrontés à une pesée d’intérêt, notamment lorsque nous exerçons les fonctions délicates de Président d’une Confédération démocratique capitaliste ou d’un Empire communiste néo-libéral.

Cette pesée d’intérêt a d’ailleurs été invoquée tout récemment au plus haut niveau du gouvernement helvétique et de diverses institutions économiques après le sauvage assassinat du journaliste saoudien Jamal Kashoggi, impliquant là encore une prise de conscience dont les médias suisses ont rendu compte en évoquant l’embarras du gouvernement et l’éventualité de mesures à prendre au cas où le Conseil de Sécurité de l’ONU en fondrait la nécessité, et des condoléances furent présentées à la famille de Jamal alors qu’on manifestait fermement son espoir qu’une enquête en bonne et due forme fût diligentée par les services concernés; mais la pesée d’intérêt excluait en revanche l’interruption de la vente d’armes au Royaume pour l’instant, étant entendu par ailleurs et au total que, depuis 2009, les exportations n’étaient plus autorisées sauf pour les pièces de rechange et les munitions de systèmes d’armement déjà vendus, alors même que le gouvernement appelait une nouvelle fois l’industrie concernée à la plus stricte vigilance «compte tenu de la situation actuelle»…

(Extraits du libelle qui vient de paraître sous le titre Nous sommes tous des zombies sympas)

 

66837494_10220217479854046_1983787562287759360_n.jpg

 

19/10/2019

un Ramdam à péter les plombs

Le Ramdam d’Antonin Moeri ne tombera pas dans l’oreille des sourds...

Unknown-1.jpeg

Dans sa dernière fiction, l’auteur vaudois joue avec un fait de société (la guerre entre voisins) comme s’y emploient le percutant Ferdinand von Schirach dans ses nouvelles ou le non moins grinçant Ulrich Seidl dans ses films proches du « docu ».  Où le style, à tout coup, le regard personnel et la patte font office de valeur ajoutée…     

 

Les conflits de voisinage ont ceci de particulier, dans la longue histoire des relations humaines, qu’ils prennent souvent, à partir de vétilles, des proportions tellement outrées qu’elles en deviennent irrésistiblement comiques, et La brouille des deux Ivan de Gogol en est la meilleure illustration en littérature. 

Unknown-2.jpeg

Il y a quelques années de ça, un reportage de la télé romande documentait ce genre de bisbilles dans un contexte de villas Mon rêveoù des  nains de jardins de nos régions se transformaient soudain en foudres de haine et autres harpies, recourant tantôt à la police et tantôt aux tribunaux pour des questions infimes de pelouses défrisées ou d’arbrisseaux jetant de l’ombre sur le jacuzzi voisin, que c’en était à se tordre de rire.

Bref, chacune et chacun connaît ce genre de situations bêtes ou méchantes sans en faire pour autant un plat ou pire : un livre, alors qu’Antonin Moeri s’y accroche, dans Ramdam, avec une sorte de passion vorace qui ne date à vrai dire pas d’hier.

Unknown.jpeg

De fait celles et ceux qui ont suivi le parcours littéraire de ce nouvelliste mordant (Allegro amorosoou Le sourire de Mickey) auteur en outre de plusieurs romans décapants travaillant le matériau actuel et le langage des temps qui courent avec une acuité verbale à la Houellebecq, plus ou moins héritier aussi d’un Thomas Bernhard par son usage du sarcasme et de l’humour noir – ceux-là donc auront apprécié (ou pas !)  le type d’observations cinglantes, voire désobligeantes, de celui qui représentait son double narrateur en veste de pyjama dans son roman précédent – l’une de ses plus belles réussites.  

L’homme qui a vu Naïm qui a vu Malik…  

Or Ramdam développe l’observation du scrutateur en veste de pyjama de façon plus têtue, tonique et panique, et plus «explicite » dans sa façon de traiter un fait de société virant à la tragédie - dans une sorte de rapport à valeur de dénonciation au deuxième degré que le narrateur (on dira  l’auteur pour faire simple) dédouble en fiction,  mêlant faits possiblement avérés et compléments extrapolés à sa façon; et c’est là que, véritablement, le roman commence.

Au départ du « travail » du narrateur, un fait divers relatif au ras-le-bol d’un certain Monsier Tavares, victime d’un voisinage toxique, le porte à imaginer, à partir de documents que lui fournit un certain Naïm sur un cas similaire, une fiction romanesque qui se nourrit de témoignages divers relatifs à la vie quotidienne d’un certain Malik, fils binational d’un Algérien et d’une Suissesse, en butte lui aussi aux débordements sonores de son voisin du dessus, un certain Monsieur Bugnon qui n’aime rien tant que de faire trembler tout l’immeuble en laissant retomber ses haltères sur le sol, ou de forniquer non moins bruyamment, avant de provoquer verbalement son « bougnoule » de voisin à chaque fois qu’il le croise flanqué de son chien Brutus…

Pour une « meilleure compréhension »

Ainsi le projet du narrateur a-t-il cela de particulier qu’il joue à la fois sur des faits supposés « réels » et toute une série de compléments relevant de la fiction mais qui nous en diront plus sur la situation  en cours, les détails s’accumulant sur les composantes du conflit opposant Malik et le redoutable Bugnon, lequel devient un personnage assez représentatif du racisme ordinaire tout en s’humanisant quelque peu sous la plume du romancier, alors que Malik, au contraire, apparaît sous un jour quasi parano qui nuance son statut de victime idéale.

images.jpeg

 

Mais à quoi tout cela rime-t-il ? N’est-ce pas un jeu équivoque que d’imaginer des situations qui procèdent à la fois d’une réalité sociale avérée et de la fantaisie d’un romancier ? Celui-ci ne trahit il pas la «vérité» en soumettant ses personnages au conditionnel de ses conjectures. Ou, tout au contraire, le jeu des suppositions permet-il au romancier, en s’impliquant  également lui-même, de participer à une meilleure compréhension de la situation évoquée.

Une page intéressante éclaire la démarche à la fois « objective » et  non moins « subjective » du narrateur. Celui-ci, plus ou moins en panne sur son « travail », s’accorde une balade au cours de laquelle une rêverie en roue libre l’aidera peut-être à relancer son récit : « Car je m’étais demandé comment persévérer dans cette entreprise, dans cet essai de compréhension (…) Ce que j’ai toujours aimé dans la marche, c’est la délicieuse ivresse qu’elle peut procurer », et de fait la marche vient compléter ici les phrases esquissées entre les quatre murs de sa cellule et voici qu’en pleine nature les images du conflit  imaginé s’exacerbent: « Il y a la bête immonde mue par un obscur instinct, l’exécration et la terreur ; les foudroyantes agressions, les pulsations de la vue et le chant rauque qui monte le long des tours, la guerre entre voisins », etc.

Les  faits et le «plus» de la fiction

L’usage des faits divers en littérature remonte à la plus haute Antiquité, pourrait-on dire en parodiant le délicieux Alexandre Vialatte, mais les choses ont changé avec la prolifération des journaux populaires, à la fin du XIXe siècle (notamment avec Dostoïevski tirant le polar « métaphysique de Crime et châtiment d’une sordide  affaire), et les médias actuels, l’explosion du feuilleton plus ou moins criminel à base sociale ou psychologique rebondissant en séries télévisées auxquelles s’ajoutent de nombreuses docu-fictions parfois supérieures en qualité, tout cela nous incitant à mieux discerner ce qui relève du « photomaton », pure copie du réel, et ce qui, par le style de l’auteur, ressortit à ce qu’on appelle la littérature, sans connotation « élitaire » obligatoire.

images-1.jpeg

Mais la patte d’une Patricia Highsmith, ou celle d’un Simenon, dont les romans partent souvent de faits divers, signalent bel et bien une «valeur ajoutée» qui se retrouve, au cinéma, dans les fictions astringentes de l’Autrichien Ulrich Seidl, très proches de docus sociaux en plus carabinées, ou dans les nouvelles de l’auteur allemand Ferdinand von Schirach  (Coupableset Crimes),  avocat de métier qui « traite » les affaires les plus significatives, et parfois les plus atroces, avec le regard acéré d’un moraliste et le talent d’un vrai conteur.

images-2.jpeg

Je tombe enfin, dans le journal de ce matin, sur le compte rendu du procès intenté à une jeune mère qui a étouffé son nouveau-né après avoir dissimulé cette troisième grossesse à son entourage, je vois la scène en tremblant de rage et de compassion mêlées et je me dis : « affreux ! », tout en constatant in pettoque faire de cette tragédie  autre chose qu’un épisode à sensation demandera autant d’empathie que de délicatesse, de lucidité et d’honnêteté…

Alors qui s’y collera d’Antonin Moeri, de Ferdinand von Schirach ou du terrible Ulrich Seidl ? Défi !

Antonin Moeri. Ramdam. Bernard Campiche, 190p.

Ferdinand von Schirach, Crimeset Coupabes, Folio et Gallimard.

05/09/2019

À chacun sa rentrée

BPLT_JLK_rentree_litt2.jpg

Phénomène franco-français à ramifications romandes, la rentrée littéraire d’automne, en phase avec la parisienne «saison des prix», fait désormais l’objet de présentations médiatiques à caractère essentiellement publicitaire, où les livres supposés « cartonner » sont souvent élus sans avoir été lus, sur la foi de rumeurs orchestrées. Faut-il en rire ou en sangloter ? Et comment s’y retrouver ?

La rentrée littéraire est-elle un baudruche pleine de vide, comme l’affirmait crânement notre ami Etienne Barilier il y a quelques années dans une chronique relevant de la belle éthique « à l’ancienne », ou faut-il plutôt en jouer de manière plus cynique à la façon d’un Philippe Sollers qui, à la veille d’une autre rentrée, n’hésitait pas à parler de son propre livre à paraître comme d’un « véritable tsunami éditorial » ?

A cette question rapportée au domaine des « plasticiens », le défunt Pierre Keller répondait sans hésiter, à propos des étudiants de l’école d’art qu’il avait dirigée à Lausanne, qu’il lui importait de leur apprendre à se vendre avant de se réaliser en tant qu’artistes. Or, celui qu’on a taxé de « génie » dans nos médias locaux, après l’hommage éploré de nos édiles tous partis confondus à ce présumé « provocateur», représentait à vrai dire la parfaite conformité à l’esprit du temps consistant désormais, précisément, à savoir se vendre dans le seul but de plaire à ceux qui sont supposés consommer les yeux fermés.

Revenant au monde littéraire, on relèvera que le verbe hideux de «cartonner» prolonge l’exercice consistant à se vendre, non plus comme l’effet collatéral qu’a toujours été le succès momentané ou durable d’un livre, mais comme le critère premier d’une appréciation opportuniste soumise au seul règne de la quantité.

Avatars variés d’une mission impossible

Pour l’avoir pratiqué durant une trentaine d’années, je sais que l’exercice consistant à présenter équitablement une rentrée littéraire relève de la mission difficile, devenue quasiment impossible aujourd’hui pour motifs d’abdication critique plus encore que de surnombre.

Si l’on considère, ainsi, la rentrée littéraire romande des années 60-90, c’est pour s’apercevoir en effet que les parutions de nos éditeurs étaient bien plus conséquentes que ce n’est le cas aujourd’hui, quantitativement et qualitativement, et que nos rubriques littéraires étaient bien moins « aux ordres » du parisianisme que ce n’est actuellement le cas. Je me rappelle ainsi telle rentrée où j’annonçais plus de 100 titres en matière de littérature romande, partagés entre les nouvelles parutions de L’Âge d’Homme, de Bertil Galland, des éditions Zoé ou Bernard Campiche, L’Aire, les éditions d’En bas, Noir sur Blanc, Metropolis et j’en passe

En tant que critique littéraire, JAMAIS, entre 1970 et 1990, je n’ai été sommé de préférer les « gros tirages » annoncés aux ouvrages qui me semblaient dignes (à tort ou à raison) d’être présentés. Collaborateur libre de La Liberté de Fribourg, du Journal de Genève et de la Gazette de Lausanne, chef de la rubrique culturelle du Matin et chargé des pages littéraires de 24 Heures, j’ai connu ce privilège, basé sur la confiance et engageant ma responsabilité personnelle, de pouvoir défendre les livres qui me semblaient les plus intéressants, sans me borner pour autant à mon seul goût subjectif, pas plus qu’au préjugé « élitaire » qui écarterait tout livre à succès.

Dès le début des années 1990, il en alla tout autrement : d’abord sous l’effet du déferlement croissant de la production parisienne, et ensuite par la « starisation » et la « pipolisation » des écrivains.

Celle-ci n’avait rien de foncièrement nouveau, si l’on se rappelle que le jeune Radiguet fut lancé par Grasset comme un savon pour Bébé Cadum, avant que le concept d’ auteur-culte cristallise « à l’américaine » avec Fançoise Sagan et ses voitures de course ou Simenon faisant de ses « sorties » des rentrées mondaines avant la lettre où il conviait le Tout-Paris, etc.

Or cette tendance s’est développée de manière exponentielle ces vingt dernières années dans une société hyperfestive où tout devient « event » culturo-commercial, de festivals en salons du livres et d’une rentrée automnale à son rebond printanier, alors que l’exigence critique s’affaiblissait à proportion inverse de la surproduction, par effet de nivellement, avant qu’un nouvel esprit comparable aux compétitions juvéniles de la Star’Ac transforme peu à peu beaucoup de jeunes poulains et pouliches littéraires, stimulés par autant de « coachs » éditoriaux à l’écoute de leurs services commerciaux, en aspirants fiévreux à la gloriole et aux gros tirages dont un jeune blondin genevois talentueux deviendrait le modèle fantasmatique : être Joël Dicker ou laisse béton…

Comment slalomer entre foutaise et passion

La qualité littéraire et l’engouement du public ne sont pas incompatibles, cela va sans dire, mais l’étiolement de la critique fondée sur une vraie lecture et disposant d’espaces décents pour s’exprimer s’est indéniablement aggravé depuis une vingtaine d’années en même temps que s’accentuait la pression du commerce et de la publicité, de la mode passagère et de la futilité, sans parler de la concurrence entre les médias soucieux de ne pas louper le « coup » du moment, à l’annonce d’un nouveau Houellebecq ou du dernier Nothomb. Une comparaison entre les débats d’émissions télévisées comme Apostrophes, de Bernard Pivot, ou La Grande Librairie de François Busnel - très « vendeuses » au demeurant à en croire les libraires - et la jactance vomitive déferlant sur les plateaux de Laurent Ruquier ou Cyril Hanouna, entre autres bateleurs, fait image éloquente il me semble.

Dans la même mouvance clientéliste et consumériste, la présentation des dernières rentrées parisiennes, jusque dans nos journaux, relève de plus en plus du tapage publicitaire à renfort de « coups de cœur » où les superlatifs sont d’autant plus véhéments qu’ils procèdent d’une lecture « en croix » des prières d’insérer et autres « quatrièmes » de couverture. J’te fais rapide un « phone » au service de presse de Galligrasseuil et j’te ficèle un tableau « supercool » des « musts » de la rentrée avec focus sur le scandale d’Yann Moix, etc.

Baudruches que tout cela ? C’est ce qu’affirmait Etienne Barilier dans une chronique polémique, il y a quelques années, mais je ne sache pas que l’écrivain se fût jamais offusqué du fait qu’on annonçât ses livres à paraître. Ceci n’excluant pas qu’il eût raison « quelque part »...

Et moi dans tout ça ? se demande chaque auteur dans la foulée…

Que faire alors de la baudruche en question ? La percer d’une épingle dédaigneuse et faire comme si la parution de 666 nouveaux livres ne rimait à rien ? Ou plutôt en jouer à la mariole, comme Philippe Sollers qui-a-tout-compris » s’y employa en annonçant un « tsunami éditorial » à la veille de la parution d’un de ses livres ?

Le même Sollers qui-a-tout-compris a d’ailleurs, et depuis des années préfiguré la pratique du « buzz » publicitaire des réseaux sociaux en multipliant, dans ses ouvrages de critique – de haut niveau quand il oublie de parler de lui-même -, les entretiens avec de complaisants complices travaillant à sa seule gloire.

Mais alors cessez de vous gêner ! Si vous estimez que les critiques ne font plus « le job », à vous de vous y coller !

66837494_10220217479854046_1983787562287759360_n.jpg

Je profite donc de cette chronique pour annoncer la parution de mon prochain livre, un pamphlet s’il vous plaît, ou plus exactement ce que j’appelle un libelle, mêlant coups d fouets et caresses, intitulé Nous sommes tous des zombies sympas et brocardant précisément les multiples aspects du nivellisme contemporain.

Constater sept aspects majeurs de la délirante confusion actuelle, en détailler les aspects les plus inquiétants - non sans relever leur tour souvent tragi-comique -, et marquer autant de contrepoints immunitaires: tels sont les trois « moments » de ce plaidoyer vif pour une pensée plus libre, une littérature et un art dégagés des simulacres et des contrefaçons, une meilleure façon de vivre au milieu de ses semblables. Contre la massification sociale (Nous sommes tous des Chinois virtuels) et le nivellement culturel (Nous sommes tous des caniches de Jeff Koons et Nous sommes tous des poètes numériques), la globalisation soumise à la seule recherche du profit, la soumission à tous les simulacres et la montée en puissance de la meute en rage (Nous sommes tous des rebelles consentants et Nous sommes tous des délateurs éthiques) , ce libelle alterne violente colère et douceur créatrice, par delà toute simplification binaire, opposant le chant du monde au poids du monde. Si vous me détestez, recommandez donc à vos ennemis de lire mon livre !

Ma rentrée est faite des livres que je lis tranquillement

Le nouvel ordre médiatico-publicitaire voudrait ces jours que chacune et chacun se jetassent sur le dernier roman « familial » de Yann Moix dont-tout-le-monde parle, la dystopie d’ores et déjà déclarée « culte » de la belle Léonora Miano, les extases de Marie Darrieussecq se penchant sur le migrant sublime, etc. Mais Allah est-il obligé ? Et vous donc ? Et si l’on sortait de cette fuite en avant et de cette hystérie collective, en lisant simplement.

Unknown.jpeg

Donc je lis, en version numérique, le nouveau roman d’Amélie Nothomb, superstar comme on dit et que j’ai toujours défendue pour son originalité, chapeaux non compris ; et Soif est un livre immédiatement étonnant, mais j’en dirai plus quand je l’aurai lu en entier et soigneusement annoté, comme je le ferai du deuxième roman de notre camarade Jacques Pilet, Hôtel Belvédère, autre récit « familial » évoquant un monde (notre pays à la veille de la Grande Guerre, pour commencer) qui me rappellera sûrement les destinées hôtelières de mes propres aïeux, ou d’un livre merveilleux de mon vieil ami Gérard Joulié, paru à 30 exemplaires au Cadratin sous le pseudo de Sylvoisal, intitulé Dans la vallée des larmes de la mort et constituent un bouleversant poème funèbrement joyeux en proses fragmentaires, qui m’évoque le Leopardi de toutes les mélancolies radieuses…

69873328_10220630871468578_7383823589629231104_n.jpg

Vanité et copinage que ces propositions de lectures de rentrée ? Chacune et chacun en jugera en toute liberté, comme c’est très librement que ma rentrée littéraire est faite aussi de la relecture d’Anna Karénine de Léon Tolstoï, ce barbon féminicide, des Destinées sentimentales de Jacques Chardonne, ce réac au style tellement stylé que Virginie Despentes en ravale son vomi verbal, La seule exactitude d’Alain Finkielkraut, dont la rectitude de pensée au jour le journée m’en impose plus que les glapissements de ses détracteurs, et la nave va tandis que la meute aboie…

Dessin: Matthias Rihs. 

26/08/2019

Lire et écrire à Lausanne

20882564_10214082966455045_8934503663127614844_n.jpg

À l’occasion de la vaste opération intitulée Lire à Lausanne, JLK invite ses amies et amis, qui sont aussi amis de la littérature, de la lecture et de l’écriture, de la culture et de l’agriculture, à le rejoindre :

ce jeudi prochain 29 août, de 12h.3o à 13h 30, au Forum de l’Hotel de Ville, place de la Palud.

37714378_10217182298576411_1219481480376352768_n.jpg

BookJLK19.JPGPour un libre entretien avec Isabelle Falconnier, où il sera question de son 66837494_10220217479854046_1983787562287759360_n.jpgdernier livre, Les Jardins suspendus, de son ouvrage intitulé Impressions d’un lecteur à Lausanne, paru en 2007 chez Bernard Campiche, et de son prochain libelle à paraître en automne, chez Pierre-Guillaume de Roux, sous le titre affriolant de Nous sommes tous des zombies sympas.

Ne soyez pas des zombies, mais soyez sympas, et si vous n’aimez pas JLK, envoyez-lui vos ennemis !

Lire à Lausanne c’est:

5 ans de politique du livre
14 maisons d'éditions lausannoises
7 soirées littéraires
1 librairie 100 % lausannoise
Et, durant une semaine, des rencontres conviviales avec des auteur-e-s, des soirées festives avec les éditeur-trice-s, des balades, des animations pour les enfants, des propositions de lectures et de découvertes du patrimoine littéraire lausannois et romand!
Le programme complet: https://urlz.fr/a82e

07/08/2019

La Fête des gens révèle l'âme d'un pays

67480154_10220361364811080_1859210219096113152_n.jpg

Une liesse générale sans artifices a marqué la Fête des vignerons 2019, dont le rythme en frénésie, l’énergie des chœurs et des chorégraphies, le tourbillon des images et des visages, sur un canevas enfantin, se sont déployés en beauté, relevant de ce qu’on peut dire sans vanité le génie des lieux et la bonhomie des gens, voire le bonheur d’être suisse cher à un certain Jean Ziegler…

Il est émouvant de voir, juste avant minuit sous les étoiles, 25.000 personnes se lever et clamer leur joie sans qu’on ait envie de parler d’euphorie conditionnée, et vraiment c’était à n’y pas croire, en tout cas je n’ai jamais vécu ça comme ça…
Or j’avoue que je n’étais pas disposé, a priori, à croire que cette quatrième Fête des vignerons à laquelle je pourrais assister de mon vivant serait plus qu’un grand machin clinquant style Son et Lumière augmenté à l’enseigne du dernier chic technologique.

Je gardais au cœur l’émotion toute pure d’un petit garçon juché sur les épaules de son paternel, 65 ans plus tôt, fasciné par le défilé tout doré des Archers du soleil et plus encore par la blondeur de la déesse de l’été Cérès dont je n’ai appris qu’avant-hier, par ma bonne amie, qu’elle avait été hôtesse de l’air « au civil »…

Jamais je n’ai revécu cet émerveillement de mes huit ans, quels qu’aient été les mérites des éditions de 1977 ou de 1999, et mon agoraphobie croissante, ma défiance persistante envers toute forme de chauvinisme ou de folklore relooké en clinquance à la manière des fonctionnaires de Présence Suisse, enfin les premiers échos faisant état d’une manifestation comparable aux démonstrations sans âme d’un Etat totalitaire avaient achevé de me décourager, d’autant que nous avions du boulot au chalet: du bois et de l’herbe à couper avec notre journalier népalais au sourire himalayen, un grand meuble chinois à installer dans l’atelier perso de Lady L. avec l’aide de deux forts à bras macédonien et syrien, un petit-fils à dorloter dont le frère d’un an avait déjà traversé le Cambodge entre autres cieux et pays européens – autant dire que nous vivons la mondialisation au quotidien, enfin je travaillais à la correction de mon vingt-cinquième livre où je m’en prends assez virulemment à l’air du temps et au politiquement correct , intitulé Nous sommes tous des zombies sympas ; enfin j’apprends que le traditionnel messager boiteux est cette année d’émois humanitaires et climatiques une jeune messagère infirme championne de gymnastique – non mais des fois !

67632235_10220343695009346_8719980218833436672_n.jpg

L’hameçon de la télé, et l’étourdi piégé…

Sur quoi, ne regardant plus la télévision depuis belle lurette, je tombe sur un bout de la retransmission de la Fête que me balance ma bonne amie d’une tablette à l’autre, un premier regard distrait semble me conforter dans mon rejet, mais j’y reviens peu après, je regarde l’entier de la chose et me fais bel et bien attraper : je commence à croire que j’ai eu tort de n’y pas croire, après quoi ma sœur puînée, bonne Vaudoise dont le conjoint fait partie des confrères du Guillon amateurs de grands vins, me dit au téléphone qu’elle est fan folle de cette Fête, et le même soir ma bonne amie casse sa crousille et me retient l’une des meilleures places qui restent pour le lendemain, et c’est ainsi que l’étourdi se fait piéger par les étourneaux…

67442946_10220351093994316_6838056584883470336_n.jpg

Une féerie en crescendo

Le lendemain du 1er août au soir, me voici donc traînant mes vieilles pattes et vacillant en mes troubles vestibulaire et cardio-vasculaires, sur le quai de Vevey bonnement bondé où je vais faire pisser notre Snoopy quand je l’emmène dans l’atelier dont je dispose à la ruelle du Lac et où j’entrepose des milliers de livres; jamais je n’ai vu la chère petite ville aussi chatoyante et joyeuse entre les statues de Charlot & Gogol et le château de l’Aile où j’aimais bien de son vivant voir Paul Morand faire ses moulinets de gymnastique suédoise à torse poil sur son balconnet ; mais je n’ai encore rien vu: je capte au passage l’image d’une ondulante chanteuse en plein Tutti frutti accompagnée de musiciens et de nostalgiques de la promotion Presley, je grappille deux ou trois autres images sur mon smartphone et me voilà dans les gradins où m’accueillent d’accortes jeunes ou vieilles dames déguisées en étourneaux, et c’est parti mon Louli, vite une dernière image de tout ça à ma Dulcinée restée au chalet pour cause de mobilité momentanément empêchée, et voici débouler, trépignant et martelant leurs cageots, les anges de la vendange aux dégaines de criquets ou de hannetons furibonds, ou de fourmis à culs rebondis et autres bestioles de carnaval javanais, tandis qu’une libellule humaine prend son envol dans la lumière qui fout le camp…

La candeur matoise des vieux savoirs

Vous qui n’avez pas encore compris ce que c’est que la Suisse, je ne vais pas vous l’expliquer vu que, Lausannois de naissance, à moitié bernois et lucernois d’origine, à moitié lémanique d’adoption et à moitié rital d’atavisme vu que ma trisaïeule maternelle connut bibliquement un curé piémontais qui la fit chasser du Haut-Valais après le péché de l’avoir induit en tentation – toutes ces moitiés se démultipliant à l’exponentielle chez tous nos concitoyens dont j’aime à penser que ce qui les relie, autant qu’un certain goût de la liberté symbolisé par le héros national d’importation nordique connu sous le nom de Guillaume Tell, est ce qu’on pourrait dire l’esprit de la forêt : de la forêt pleine de contes et bordée de vignes, semée de lacs cristallins et peuplée de chèvres en tabliers et de chevriers jamais guéris d’avoir été chassés du paradis, là-haut sur la montagne ou la blonde ado Heidi s’adonne à la youtse et au jodel avec son Grossvati…

67521121_10220343693529309_30446056793702400_n.jpg
On n’en dira pas plus d’ailleurs sur la dramaturgie de la Fête des vignerons 2019 : voici la petite Julie et son jeune vieux barbon barbu qui traversent de concert un cycle de saisons non sans commentaires gentiment patauds de trois compères guillerets.

Quant à l’histoire saisonnière racontée au fil des tableaux d’une beauté à couper le sifflet, on en connaît la chanson, et les mélodies de l’occurrence se retiendront moins que les rythmes endiablés. De même que le peuple grec connaissait par cœur la story des tragédies quand il y assistait, nos ancêtres médiévaux n’avaient pas besoin du « livret » pour suivre le cours des Mystères.

Enfin c’est comme ça, sans faire outrage à mes excellents confrères Etienne Hofmann et Stéphane Blok, dont je n’ai pas eu sous les yeux le détail des mots, que j’aurai absorbé physiquement, et sûrement aussi spirituellement, la substantifique substance, vive et parfois explosive, crépitante d’inventions et légère comme un vin frais de grotto sous le soleil plombant, mais bien ancrée en Lavaux et magnifiée par ce talent avéré de nos gens - dont la culture séculaire est d’abord villageoise et terrienne, tissée de métiers et de petites sociétés -, pour le champ choral le plus raffiné.

67715503_10220351116514879_4626327841112326144_n.jpg

Je n’aurai pas ici le cœur ni le cran de «déconstruire» la représentation relevant à mes yeux de la cérémonie plus que du show géant. Il va de soi que je m’incline bien bas devant l’immense savoir-faire de ses artisans, bravissimo a la signora Maria Bonzanigo et au signor Daniele Finzi Pasca, et tutti quanti cela va de soi, mais c’est surtout dans la sublimation populaire du travail des champs par le travail géant des gens, que j’entrevois ce qu’il y a de grand dans ce petit fouillis cantonal sous les étoiles .

Une Raison d’être ici, et c’est partout…

Rien ne me semble sonner faux dans l’imagerie et les musiques de la Fêtes des vignerons 2019, et ce n’est pas tant une prouesse artistique comparable à une mise en scène d’opéra géniale ou à l’organisation high tech d’un spectacle olympique multimondial: c’est autre chose.

Chacune et chacun aura remarqué, dans l’imagerie rebrassant les bons vieux clichés vaudois, la présence des « trois soleils » dont Ramuz a parlé en relançant lui-même une observation « sur le terrain » remontant aux moines vignerons du Moyen âge, constatant que le soleil du ciel ne suffit pas, en Lavaux, à faire du vin, sans les deux autres soleils de la terre et du lac.
Dans la foulée, je remarque qu’on n’a jamais impliqué les plus grands poètes et musiciens de ce pays dans la réalisation de la Fête (de Ramuz et Honegger à Frank Martin et Philippe Jaccottet), mais de bons artisans peut-être moins éminents mais plus proches aussi de l’esprit et de la familiarité d’avec les gens. Tout le monde ici connaît La Venoge de Jean-Villard Gilles par cœur, mais qui aurait eu l’idée de lui demander, ou à Paul Budry ou à Charles-Albert Cingria, à René Auberjonois le peintre ou à Julien-François Zbinden le savant musicien jazzy – plus récemment au ludique et non moins flamboyant Richard Dubugnon, de s’y coller ?

La chimie particulière de la Fête des vignerons est trop organiquement associée à la vie populaire pour se monter le coup hors des associations – je me rappelle dans la foulée que tout dernièrement plus de 100.000 pelés et tondues se sont rassemblés à l’enseigne des Jeunesses campagnardes - et le miracle de 2019 est qu’il réalise plus que jamais cette fusion combien improbable en ce temps de confusion et de nivellement globalisé.

ramuz1.jpg

Dans un texte qu’on dira pompeusement « fondateur », intitulé Raison d’être et marquant le lancement en 1914 des Cahiers vaudois où quelques (grands) artistes de nos régions prétendaient exister loin de Paris, Ramuz définissait, en poète s’en tenant à une certaine courbe du rivage et à une certaine lumière, ce qu’on peut dire le génie d’un lieu, que mille poètes de mille autres lieux auront pu qualifier à leurs façons en accord avec le génie particulier des gens.

Sous le titre Le génies des Suisses, le sympathique François Garçon s’est élevé à juste titre contre le dénigrement de bas étage, croulant de clichés, à quoi s’est adonné notamment le médiocre littérateur Yann Moix. Mais François Garçon, à son tour, schématise un tantinet en ne voyant guère, derrière le succès fracassant de nos start up et autres succès techno-économiques, la douce et très sage folie forestière des Helvètes que mon ami Jean Ziegler, autre contempteur de notre pays mais pour de plus justes raisons que celles de l’âne Yann, reconnaissait en percevant plus de génie démocratique chez ses aïeux paysans que parmi se camarades militants. Nicolas Bouvier, de son côté rendit un bel hommage aux arts populaires, et l’on se réjouit de voir ici les motifs des papiers découpés se décliner sur le dos des armaillis et les écrans géants.

Dieu sait (Dieu sait tout, m’ont appris mes propres grand-mères) que je suis loin de partager l’idéologie catho-marxiste de celui que j’appelle Jean le fou, mais je dois à la lecture de son Bonheur d’être Suisse de nous avoir découvert, avec la passion de la poésie, plus de points communs que de raisons de nous dépecer à la hallebarde.

68270483_10220343696009371_3280460174887747584_n.jpgEt l’âme dans tout ça ? Je vous réponds : santé !

Si vous n’avez pas chialé pendant le chant sublime des armaillis modulé à treize voix et bien plus, puisque la petite Julie y est allée de son couplet, tandis que mille briquets s’allumaient dans l’arène au-dessous des lumières du Pèlerin et des constellations plus vieilles que nos vieux ; et si vous n’avez pas vibré de toute votre chair païenne au déboulé des tracassets conduits comme des bolides de karting par des dieux déjantés, tandis que les chœurs alternés se répondaient des quatre coins du cercle de l’arène – il n’y a qu’en poésie que les cercles ont des coins - , si le « sens » de tout le reste vous a manqué, si vous avez regretté le peu de «message» délivré au niveau d’un signifiant pastoral signifié , enfin si l’âme de cette Fête folle vous a échappé, je ne dirai pas que c’est de votre faute mais avec un clin d’œil et le peu de mots que notre bon peuple de plus ou moins taiseux plus ou moins timides aura trouvé en son tréfonds – je ne saurai joyeusement que vous répondre, avec ou sans verre dans le nez : santé !

Jean Ziegler. Le Bonheur d’être suisse. Seuil/Fayard, 1993.

François Garçon. Le Génie des suisses. Tallandier, 2018.

05/08/2019

En attendant les zombies

66837494_10220217479854046_1983787562287759360_n.jpg

 

Entretien de JLK avec Livia Mattei, à la Casa Rossa de Trieste, à propos d'un libelle à paraitre à la rentrée...

4. Nous sommes tous des caniches de Jeff Koons

Livia Mattei: - Le quatrième chapitre de votre libelle, consacré à l’art dit contemporain, même s’il n’en représente qu’une partie, démarre à fond de train puisque vous y taxez Jeff Koons, le plus grand «vendeur» actuel en la matière, de charlatan…

JLK: - Charlatan est bien le mot dans l’absolu que représente l’Art méritant une majuscule et une révérence point forcément pieuse mais non moins sincère, de Lascaux à Nicolas de Staël, mais vous aurez remarqué que je nuance le terme en présentant notre ami Jeff comme un manager capable et un spéculateur cynique aussi avisé que le bateleur actuel de la Maison-Blanche. En fait, plus que cet habile crétin milliardaire qui a su recycler à sa façon toutes les resucées pseudo-avant-gardistes de son époque, dans la lointaine filiation de Marcel Duchamp ou sur les traces plus récentes de Warhol & Co, ce sont ses laudateurs extraordinairement complaisants que je vise, galeristes en vue ou conservateurs, critiques ou historiens d’art, qui ne cessent de glorifier ses babioles de luxe, jusqu’à la dernière enchère du Balloon Dog vendu à plus de 55 millions de dollars. Je vise les pontes de Beaubourg ou de la Fondation Beyeler qui se foutent du public avec des hymnes d’une vacuité prétentieuse sans pareils, et toutes celles et tous ceux qui en rajoutent comme à propos d’un Damian Hirst et de pas mal d’autres stars momentanées du Marché de l’Art. Faites un tour dans les archives de la Toile et vous verrez que pour un Jean Clair, lucide et implacable connaisseur à qui on ne la fait pas, la majorité des commentateurs se couchent…

L.M.- Votre premier coup de gueule date de 1992, à Lausanne. C’était encore du temps de notre délicieuse Cicciolina…

Book-107_cor.jpg

JLK: - C’était l’hiver, il faisait froid, nos amies les Brésiliennes ou les Roumaines se les gelaient sur les trottoirs de l’ancien quartier industriel du Flon, et c’est là, dans un ancien atelier de tanneur recyclé en loft de luxe, que j’ai découvert, au milieu de toute une société de snobards de nos régions, les fellations ravissantes et les sodomies reluisantes de Jeff et sa putain mauve, traitées en délicates teintes sulpiciennes, à 75.000 dollars la pipe et, parmi autres objets, tel caniche de bois polychrome ou telle truie à 150.000 dollars pièce TVA non comprise, sans oublier la verge en érection du Maître en matière polymère, à disposer chastement sur sa table de nuit...

jeff-koons-1-1080x720.jpg

L.M.- Vous étiez alors chroniqueur littéraire à 24 Heures, mais vous avez commis un édito d’humeur qui vous a presque valu un procès…

JLK: - Comme je traitais la galerie de porcherie modèle et plaignais les péripatéticiennes de la rue voisine moins bien traitées, l’épouse de trader new yorkais qui tenait la boutique a failli me traîner en justice, mais un abondant courrier de lecteurs m’a valu d’y couper, alors même qu’un artiste branché de la place me taxait de censeur à la Goebbels. Mais ça n’est qu’un début anecdotique, avec la série porno de Made in Heaven, après laquelle Jeffie allait frapper beaucoup plus fort «à l’international»…

L.M.– Ce qui me touche, c’est que vous parlez surtout, entre vos diatribes, de l’Art qui vous tient à coeur…

JLK: Je ne suis pas un spécialiste ni un critique d’art, mais j’aime la peinture depuis l’âge de treize ou quatorze ans, quand j’ai découvert les coulures vert sombre ou les moires à multiples noirs des murs de Paris d’Utrillo, et un bon prof à lavallière m’a entraîné ensuite dans les jardins provençaux de Cézanne, les jardins marins de Gauguin et les jardins méditerranéens de Bonnard, et c’était parti pour rencontrer un jour Joseph Czapski et devenir l’ami de Thierry Vernet, très humbles et très admirables artistes partageant en outre une admiration presque sans bornes pour l’un des derniers représentants de la grand peinture occidentale en la personne de Nicolas de Staël. Donc au pamphlet s’oppose l’exercice amoureux…

1858999720.2.JPG

L.M.- Comme vous rappelez le conformisme des pseudo-rebelles, dans le chapitre précédent de votre libelle, vous vous en prenez à ce qu’on pourrait dire un nouvel académisme à verni progressiste, consacré par des collectionneurs fortunés et répertorié comme dans une Bourse…

JLK: - Jean Clair, dans cet essai salubre qui s’intitule L’Hiver de la culture, décrit assez exactement le processus qui a permis à un pseudo-artiste comme Jeff Koons - dont on peut rappeler qu’il a fait lui aussi ses débuts comme trader à Manhattan -, de développer ses sociétés de bricolage de luxe à l'échelle mondiale, citant ce bunker bâlois, nommé le Schaulager, où sont stockées les œuvres les plus intéressantes du point de vue de la spéculation, au gré des décideurs qui manipulent le Marché de l’Art à leur guise. En Suisse, nous avons en outre des ports-francs qui facilitent le transit de ces « produits structurés » en 3 D, si j’ose dire. Tout cela pour convenir, carissima Livia, que le prétendu progressisme de Jeff Koons, si proche du peuple n’est-ce pas, célébré par l’impayable Bernard Blistène, lors de la rétrospective Koons à Beaubourg relève de la pure foutaise…

L.M. : Après Lausanne, Bilbao, Versailles, Beaubourg et Bâle, vous revenez en votre pays pour administrer une taloche posthume au très officiel influenceur local que fut Pierre Keller en terre vaudoise…

JLK: Bah, c’est en effet le serpent qui se mord la queue, et je ne vais pas cracher sur le joli cercueil de Pierre Keller décoré par le plasticien millionnaire John Armleder, mais le fait est que, des pissotières de Los Angeles, constituant son premier sujet de photographe-plasticien, au culs de chevaux et autres étapes mineures dans le pseudo-conceptuel, avant sa vraie carrière de manager scolaire et de notable concélébré par tous les amateurs de vins et de beaux discours, ce Vaudois parfaitement aligné, jusque dans sa gay-attitude joviale,  n’aura pas manqué de célébrer les idoles du Marché de l’Art que sont devenus un Jeff Koons ou un Damian Hirst, proclamant lui-même en tant que fondateur et directeur de l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne) : « Avant de leur apprendre à devenir artistes, j’apprends à nos élèves à se vendre »…

04/08/2019

De dieux la Fête !

67739389_10220343690209226_4305540882712494080_n.jpg

(Dialogue schizo)

À propos de la Fête des vignerons 2019, de l’hésitation à s’y rendre pour de multiples bons motifs, et des raisons d’en être fou par delà toute réserve, le génie populaire damant le pion au message populiste…

Moi l’autre : - Alors là, compère, nous voici pour une fois 100% d’accord, et même plus…

Moi l’un : -Et tu m’en as vu le premier  ébahi, ébloui, illico charmé par l’ambiance bon enfant de la rue et des places encore ensoleillées, ensuite touché par l’accueil si prévenant des placeuses et placeurs bénévoles déguisés en étourneaux, enfin conquis en crescendo par cet incroyable spectacle dont j’avais craint le pire…

Moi l’autre : - C’est vrai que nous y allions un peu à reculons…

Moi l’un : - Moi surtout : tu me connais, je suis de nous deux la partie la plus lucidement sceptique, bien moins avenant voire tolérant que toi, et je cumule l’agoraphobie, le rejet de tout chauvinisme national ou cantonal, mais aussi la démagogie de tous bords et le folklore abruti par les clichés et la clinquant touristique, enfin je redoutais le gigantisme creux à grand renfort d’effets du dernier cri technologique. Et puis j’ai lu deux ou trois premières critiques évoquant le manque d’âme de tout ça et son côté parade de masse à la Kim Jong-Un. La Corée du Nord sur la place du marché où Jean-Jacques Roussau effeuillait le liseron : tu vises l’horreur ! 

Moi l’autre : - Pour ma part, âme sensible comme tu me connais, plus Anima qu’Animus que toi, je redoutais plutôt l’artifice à la page tel qu’on l’a déjà vu en 1999, avec tous les gadgets de mise en scène resucés des années 70-90, de la musique pour flatter - pourquoi pas du rap ou du slam des Alpes ? et des images à en saturer Instagram…

Moi l’un : - Ajoutant à cela que nous sommes, tous deux, allergiques à l’hyperfestif qui fait que la vraie fête n’existe plus, c’était en effet mal parti. Comme sont partis, envolés comme des baudruches dans le soir se faisant nuit et la nuit de plus en plus noire et pleine d’étoiles, toutes nos préventions et autres préjugés. Or le plus fou est que tous les aspects que nous craignions : le côté mégalo du projet, le brassage des airs choraux très rythmés et des chorégraphies, la dramaturgie réduite à trois fois rien, les trucs de mise en scène rappelant telle séquence de Fellini (la grande toiles agitée des eaux) ou telle vision de je ne sais quel film astro-futuriste – tout ça se trouvait intégré comme le sublime Ranz de vaches me rappelant la poignante litanie nocturne de Padre Padrone ou les incantations himalayennes, et la scène des tracassets m’a paru le summum d’une transposition coupant court à tout naturalisme pour convoquer les dieux de la terre… 

Moi l’autre : -  Assez loin de Ramuz tout ça…

Moi l’un : - Très loin de l’usage conventionnel qu’on  a fait de Ramuz, mais Ramuz était à sa façon à l’écoute des dieux de la terre et de la chair, plus que du Dieu des chaires synodales, et la façon de la Fiesta 2019 de recycler les puissances naturelles, le soleil et les angoisses, me semble rejoindre le mysticisme naïf toujours présent chez les petits bourgeoisde tous âges sortant de la Migros pour rejoindre la « répète » des choristes, au dam des idéologues helvétistes ou anti-helvétistes…

67736267_10220343689569210_3045582969113673728_n.jpg

Moi l’autre : De fait, il n’y a pas de message dans cette fête, ou disons que le message est cousu dans le costume des messagers. Donc rien à voir avec les spectacles de propagande militaro-politiques, avec les rassemblements d’évangélistes, les célébrations olympiques ou les défilés massifs de l’Allemagne nazie…

Moi l’un : - Comparer cette manifestation populaire, qui est l’émanation des villes et villages de cette terre, de ses sociétés locales et de ce qu’on peut dire « nos gens », aux shows totalitaires de la Corée du Nord est d’une imbécillité et d’un manque de tact, de sensibilité et de santé tellement énormes qu’on aura la charité de ne pas en rajouter, et qui dirait que le défilé des carrés de Cent-Suisses, même un peu tiré en longueur, fait l’apologie de la guerre ou de la force virile ? Dira-t-on que les jupons voltigeurs des effeuilleuses sont des incitations à  l’incivilité sexiste ou que les petits solistes  aux voix angéliques, les magnifiques gymnastes tournoyant sont des exaltations pédophiles ou des défis jetés aux handicapés ?

Moi l’autre : - D’autant moins que le messager boiteux de la tradition  est une messagère à jambe de titane articulée et qu’elle rebondit sur l’écran de sol comme un ange sans ailes !

67632235_10220343695009346_8719980218833436672_n.jpg

Moi l’un : - Une autre objection à la représentation a invoqué son manque d’âme ! C’était un peu vrai, m’a-t-il semblé,  pour l’édition de 1999, malgré son empreinte plus ostensiblement « artistique » et « littéraire », mais chaque édition reflète aussi son époque, et celle de 2019, par delà les prestiges culturels locaux d’époque, me paraît remarquable par sa façon d’intégrer les codes d’un méli-mélo culturel de plus en plus « foutraque », pour le dépasser en saisissante connivence avec les gens – et cela c’est dans l’arène seulement qu’on l’aura perçu. L'âme y était partout, dans le vitrail visuel de la saint-Martin et les yeux des enfants dessous les âges, dans la grâce et la fluidité du mouvement, l'âme des corps et des visages, l'âme qui a un coeur et point trop d'esprit à l'affiche mais dans l'intelligence instinctive et délicate, etc. 

Moi l’autre : - Tu te rappelles notre émotion de 1955 ? Ce supplément d'âme au nom des dieux plus explicitement figurés - mais ça prouve quoi ?

Moi l’un : - Et comment : sur les épaules de notre employé de bureau modèle, ancien des éclaireurs de Sauvabelin et bon paroissien des hauts de Lausanne, lecteur de Ramuz et de Giono, qui a frémi comme sa Lucernoise de conjointe à l’apparition des archers du soleil et de Bacchus presque tout nu tandis que nous tombions raides amoureux de Cérès la déesse de l’été, hôtesse de l’air au nature. Le rêve ! Et c’est le souvenir que je souhaite aux kids d’aujourd’hui qui auront vécu ça : que ça leur chant au cœur une vie durant - poil aux dents.

67521121_10220343693529309_30446056793702400_n.jpg67521121_10220343693529309_30446056793702400_n.jpg68270483_10220343696009371_3280460174887747584_n.jpg

30/05/2019

Freddy la fronde

702521808.jpg

Freddy Buache , grand passeur du 7e art, pionnier de la Cinémathèque suisse, nous a quittés à l'âge de 94 ans. Retour sur une rencontre datant de son 80e anniversaire.

Il faut du temps pour devenir jeune », disait Picasso qui n'a jamais cessé de l'être. Et Freddy Buache non plus, sous ses longues mèches chenues d'éternel bohème râleur et passionné, n'a jamais cessé de faire la pige à la décrépitude d'esprit. On attendra, et Lausanne surtout, le lendemain de sa dernière révérence pour le classer monument culturel national, comme il y a droit au titre d'indomptable pionnier défenseur du cinéma. Du moins ce jour peut-il être l'occasion de rappeler, et notamment aux générations d'après 1945, l'aventure personnelle inénarrable et les combats de ce franc-tireur dont l'esprit libertaire éclaire tous les paradoxes.

3438170.image.jpeg

Le fils du cafetier de Villars-Mendraz devenu l'une des références de la défense et de l'illustration du 7e art sur la Croisette de Cannes ou la Piazza Grande de Locarno, disciple de Sartre et d'Edmond Gilliard à 20 ans, cofondateur des Faux-Nez et de la Cinémathèque suisse après sa rencontre décisive avec Henri Langlois, fut à la fois un agitateur culturel intempestif et un bâtisseur tenace sinon rigoureux dans l'archive « scientifique », autodidacte et supercultivé, marginal et ralliant à sa cause des gens de pouvoir de tous les bords, égocentrique comme tous les créateurs et payant de sa personne sans compter.

Freddy Buache aurait bien aimé défiler, au 1er Mai de ce millésime finissant, sous le drapeau noir. Mais celui-ci n'est plus qu'une relique. Le blues des regrets va pourtant de pair avec l'éclat de rire ou le rebond de révolte du gauchiste jamais aligné, dans la vaste soupente de grand goût qu' il occupe à Lausanne avec son épouse journaliste et écrivain Marie-Madeleine Brumagne, à la Vallombreuse, en cette maison sous les arbres centenaires où vécut Benjamin Constant.

Mais au fait: comment ce cap des 80 ans apparaît-il à Freddy Buache ? « Ecoutez, lorsque je constate la jeunesse d'esprit de types comme Starobinski, Lévi-Strauss ou Oliveira, qui ont largement passé cet âge, ou que je découvre le dernier film de Chris Marker, je me dis qu' il n'y a pas vraiment de quoi paniquer … Il est vrai que j'ai eu de la peine à sortir de mon activité. Cela s' est d'ailleurs manifesté par une casse, physiquement parlant, puis je me suis remis. A partir de là, j'ai pensé que la meilleure solution, aujourd'hui, était d'opter pour le silence. Nous vivons dans un monde de bavardage où, finalement les seuls qui ont encore un point d'appui sont ceux qui ne parlent pas. Je suis donc devenu de l'ordre des silencieux. Ce qui ne m'empêche pas d'avoir des conversations … avec d'autres silencieux.
« Je voudrais pourtant ajouter autre chose: à savoir qu' il y a eu, par rapport à ce que j'ai pu faire, une coupure énorme, liée à l'arrivée de la télévision. L'essentiel de mon travail est lié à une époque où un film était une chose rare, qu' il fallait de surcroît préserver de la destruction. Sans avoir l'esprit d'un collectionneur, j'ai dû faire ce travail, qui s' effectue aujourd'hui dans de tout autres conditions. C'est pourquoi il est très difficile de comparer ce que j'ai pu faire avec ce qui peut se faire aujourd'hui. »

csm_4_07_881958adf1.jpg

Lorsqu' on lui demande comment il perçoit le monde actuel, Freddy Buache hésite visiblement entre le rejet désabusé, lié au règne de la publicité et du marketing, de la profusion mercantile ou du tout-culturel insignifiant, et un reste d'espoir que lui souffle sa générosité naturelle.
« Je ne dis pas que tout soit foutu, poursuit-il, mais je reste sceptique devant cette surabondance creuse. Je partage l'idée de Jean-Luc Godard selon lequel la culture relève de la règle, alors que l'art procède de l'exception. Regardez le dernier film d'Angeloupoulos, Eleni. A mes yeux, c'est un œuvre valable pour les vingt ans à venir, mais encore faut-il savoir lire ce film de plans-fixes dans lequel il ne se passe à peu près rien. Résultat: insuccès total ... »

4758.jpg

Il faut rappeler alors, en quelques traits, ce que fut l'époque du jeune Buache.
« Autant que je me souvienne, et du fait de ma situation sociale, j'ai toujours été révolté. Dans mon coin, inquiétant mes parents qui trouvaient que je lisais trop, j'ai découvert Rimbaud et les surréalistes à l'adolescence et très vite je me suis passionné pour le théâtre et le cinéma, qui ne coûtaient pas cher, fréquenté Le Coup de Soleil de Gilles et, malgré ma timidité, j'aimais faire un tour au musée en sortant du collège ou me pointer à la sortie des artistes pour y rencontrer un Roger Blin. Sartre a pourtant été la grande influence de ma jeunesse, avant la rencontre d'Henri Langlois qui présentait une exposition au Palais de Rumine et grâce auquel, ensuite, j'ai plongé dans le monde foisonnant du Paris d'après-guerre, avec les caves de Saint-Germain-des-Prés et la Cinémathèque française. »

Choisissant, avec son compère Charles Apothéloz, de rester à Lausanne au lieu de « monter » à Paris, Buache va se trouver mêlé à la vie culturelle lausannoise en participant au premier Ciné-Club et au lancement des Faux-Nez, à l'inauguration légendaire de la Cinémathèque (en présence d'Erich von Stroheim) et à l'animation du journal Carreau où signaient un Edmond Gilliard ou un Charles-Albert Cingria, entre découvertes éclatantes (un Artaud) et polémiques. Plus tard, ce sera la participation à l'établissement d'une loi sur le cinéma, l'aventure de l'E xpo 64 avec Max Bill et son ami Tinguely, Mai 68 au Festival de Locarno qui lui décernera en 1996 son Léopard d'honneur, la Cinémathèque enfin installée à Montbenon — tout cela sans jamais interrompre son soutien aux réalisateurs suisses et son activité de critique de cinéma (dès 1959 à La Tribune de Lausanne, à l'invite de Marc Lamunière qu' il gratifie au passage d'un salamalec chaleureux) et de passeur-prof-conférencier ne désespérant pas de révéler Orson Welles ou Antonioni aux étudiants de la dernière pluie acide.

Unknown.jpeg

Jamais lié à aucun parti, quoique proche des trotskistes, Freddy Buache n'en a pas moins été, toujours, suspect aux yeux de maints vigiles de l'ordre établi. « J'ai vécu, par rapport au monde, une chose que je ne peux pas laisser de côté, et c'est d'avoir été une victime de la guerre froide », constate-t-il en se rappelant que la moindre rencontre avec tel attaché culturel des pays de l'E st, ou le moindre rendez-vous avec un Godard jamais trop bien rasé, lui auront valu la collection de fiches d'un véritable ennemi de l'Etat. De la même façon, le premier lieutenant Buache aura dû se battre contre une exclusion de l'armée injustifiée selon lui, qu' il affrontera avec l'appui du libéral Fauquex et du radical Chevallaz 

2e034d67ff1fa95c.jpg

De fait, le béret rouge de Freddy la fronde ne l'a pas empêché de frayer avec les humanistes de toute tendance, de Jean-Pascal Delamuraz à Vladimir Dimitrijevic, avec lequel il lança une prestigieuse collection de livres de cinéma à L'Age d'Homme, ou de Luis Bunuel à Claude Autant-Lara, entre tant d'autres. Aux dernières nouvelles, son ouvrage sur Daniel Schmid vient d'ailleurs d'être réédité. En outre, sous le titre Passeur du 7e art, Michel Van Zele lui a consacré un film produit par AMIP, repris dans le double DVD.
VD " Freddy Buache", édité par la Cinémathèque suisse.

Pour mémoire, rappelons que tous les ouvrages de Freddy Buache consacrés au cinéma ont paru à L'Âge d'Homme.

 

 

28/05/2019

L'Europe au top du roof

 

61159418_10219758899109814_6205987469364559872_n.jpg

À propos d’une virée au Petit Cervin devenu haut-lieu de génie-civil, de la globalisation linguistico-touristique et d’un bref essai lumineux du sinologue Jean-François Billeter, intitulé Demain l'Europe.

 

(Dialogue schizo)

Moi l’autre : - Et ta résolution, compère, à nos vingt ans, de dynamiter les pylônes au-dessus de 3333 mètres, tu y as renoncé ?

Moi l’un :- Absolument pas, ou alors ce serait dynamiter nos idéaux de jeunesse, mais que serait la vie sans belles et bonnes contradictions ? D’ailleurs rappelle-toi notre première descente de la Vallée Blanche, à vingt piges: le pied que nous avons pris !

Moi l’autre : - C’est pourtant vrai que, déjà, la première montée à l’Aiguille du Midi avait quelque chose de grisant ! Ces tunnels dans le piton. Le viandox de la cafète, et ensuite, la petite colonne en crampons jusqu’à la selle neigeuse, et vlouf dans la poudreuse !

Moi l’un :- Géant ! Et pas que la Dent d’en face ! Et les Jorasses au fond ! Supergéant ! Et les tuiles de vent d’en haut, et ensuite les crevasses, et le type que les guides étaient en train d’en ressortir sans une égratignure ! Et le soleil à poil sur la terrasse du refuge du Requin!

61430840_10219758914070188_5617023697895292928_n.jpg

Et voilà qu'au sommet du Petit Cervin nous apparaît ce Christ tout caparaçonné de neige glacée ! Manquaient juste le Pape en anorak et la Curie en doudounes violettes…

Moi l’autre :- Enfin, ça c’était hier, et nous revoici sur le top du roof du Charm-Inn…

Moi l’un : - Comme tu le dis, en bon vieux patois zermattois…

Moi l’autre :- Non mais c’est vrai, et ça ne nous choque même plus, cette américanisation à outrance version publicitaires zurichois…

Moi l’un : - Le vieil Etiemble en aurait fait une jaunisse à faire pâlir nos hôtes Japs et Chinetoques, mais pour ma part je préfère le judo au karaté…

Moi l’autre :- C’est-à-dire ?

Moi l’un : - Disons qu’en poussant le langage de Booking, via lequel nous avons réservé le Charm-Inn, jusqu’à l’absurde, nous en reviendrons peut-être à notre langue propre qui est celle de La Fontaine et de Goethe, de Molière et de Thomas Bernhard. Donc le job se ferait de façon cool plus qu’à la dogmatique à coups de lattes.

61904649_10219758912790156_6672232656408674304_n.jpg

Moi l’autre :- Tu me fais un plan genre Demain l’Europe de Jean-François Billeter ?

Moi l’un : - On peut le dire comme ça. Et comme l’Europe n’existe pas plus à l’heure qu’il est que la juste considération du multilinguisme en nos régions, le moment d’en parler vraiment devient notre job, comme disait Denis de Rougemont au tournant de nos trente ans : L’Avenir est notre affaire

Moi l’autre :- Le petit livre du sinologue europhile est lumineux… Pour ainsi dire un mode d’emploi, ou le début d’une refondation…

Moi l’un : - Le terme de refondation fait un peu fourre-tout électoral, par les temps qui courent, mais c’est bien de ça qu’il s’agit en effet, avec le retour aux fondamentaux (encore un terme-bateau, mais…) des droits de l’homme qui sont aussi de la femme, le projet d’une nouvelle République digne de ce nom par delà l’amalgame des Etats-nations et la soumission aux prétendues lois du marché, la sortie du capitalisme et la réflexion sur une nouvelle conception de la personne, du travail et du génie régional.

Moi l’autre : - Demain l’Europe, ou après-demain… Jean-François Billeter, qui a en tête le temps long et lent de la Chine millénaire, emprunte ses idées à l’essayiste allemande Ulrike Guérot, il bat en brèche le cynisme à courte vue, comme le fait Peter Sloterdijk dans son dernier essai, et sait très bien ce qui distingue une utopie réalisable (comme l’a été l’abolition de l’Ancien régime, de l’esclavage et tutti quanti) d’une idéologie coupée de la misérable réalité humaine.

61460137_10219758913190166_3051816195020816384_n.jpg

Moi l’un : - Oui, c’est ce qu’on peut dire un homme de bonne volonté, et les femmes du 14 juin seront contentes de lire ce qu’il écrit à propos de leur rôle dans la reconstruction de l’Europe à venir…

Moi l’autre :- Sa mise en garde est immédiate, contre les démagogues européens nationalistes, mais plus encore contre les efforts de Trump de la briser, contre la Russie de Poutine et contre la guerre bien moins visible mais non moins résolue menée par les Chinois contre les « valeurs occidentales », qu’il est désormais interdit d’évoquer alors même que le Président chinois fait l’éloge du libre échange et mène son double jeu en beauté…

Moi l’un : - Ce qui est intéressant dans son propos, qui rejoint en somme le projet de Denis de Rougemont, c’est qu’il est à la fois politique et philosophique, revenant à la République de Cicéron, dépassant les clivages de la droite et de la gauche, refusant implicitement la posture « ni de gauche ni de droite » pour envisager des mesures effectivement « révolutionnaires » mais en rupture complète avec l’enfumage idéologique relancé. Billeter a vu la « révolution culturelle » de près, puisqu’il est arrivé en Chine en 1963 comme étudiant, il sait mieux que nos maoïstes de salon ce que qu’a été la catastrophe du Grand Bond, et son regard sur la Chine actuelle est d’un observateur réaliste et pas d’un idéologue à la Badiou ou d’un esthète frelaté à la Sollers…

 

Moi l’autre :- Mais parlons alors de sa République européenne, qui se sera complètement émancipée de la bureaucratie de Bruxelles et de l’emprise du grand capital. Et comment cela ?

Moi l’un : - Simple comme bonjour ! Primo, avec l’effacement unique et général des dettes privèes et publique, du moins de la part majeure qui sert à maintenir la domination de la finance. Mesure extravagante et irréaliste ? Pas du tout, puisu’elle a été réalisée dans les temps les plus anciens quand elle s’imposait. Secundo, création d’un système de banques appartenant à la république et assurant un service public.

Moi l’autre : - Là, ça va râler partout…

Moi l’un : -Et comment, mais on fera mieux : on interdira aux banque privées de créer de la monnaie fiduciaire et de créer de la dette à leur guise. Tu te souviens que Madame de Staël avait salué cette idée de Sismondi, y compris l’intéressement des travailleurs aux bénéfices de l’entreprise, Plus largement, on limitera légalement l’intérêt exigible par les prêteurs dans toute l’économie. L’accroissement du capital sera sous contrôle. Mais encore mieux, comme le proposait d’ailleurs notre ami Roland Jacard aux séminaires du Yushi : en lieu et place d’impôts inappropriés, le prélèvement d’une taxe sur les opérations financières alimentera les ressources communes sans gêner lesdites opérations. Et mieux encore par rapport à la concurrence entre Etats européens; ceux-ci disparaîtront et avec eux toute concurrence sociale et fiscale, étant entendu que les entreprises étrangères à la République européenne seront, elles, soumises à des impôts conséquents.

Moi l’autre :- Tout cela fleure sa liquidation du capitalisme…

Moi l’un : - En effet, mais cette « révolution » irait de pair avec la fondation de la nouvelle République européenne et se fonderait sur une nouvelle philosophie. Je cite le camarade Billeter, qui rappelle comment les privilèges aristocratiques et l’esclavage ont été abolis après 1789: «L’abolition du capitalisme sera une entreprise différente. Comme il a soumis à sa loi toute l’activité sociale, c’est toute l’acticité sociale qu’il faudra réorienter. On cessera de produire ce qui détruit la nature, dont on restaurera autant que possible les équilibres. On mettra fin aux comportements nuisibles induits par le conditionnement publicitaire et ce conditionnement lui-même. On fera cesser le gaspillage organisé, l’obsolescence programmée, l’innovation technologique écervelée dont le ressort est une fuite en avant dans la recherche du profit. On arrêtera dans leur course les scientifiques, les industriels et derrière eux les financiers qui, sous prétexte de nous assister en tout, cherchent à nous rendre de plus en plus dépendants d’eux et à assurer encore une fois par là leurs profits. Il faudra délibérer et décider de ce qui est utile à l’accomplissement humain et de ce qui ne l’est pas (…) Cette réorientation sera l’œuvre d’une ou deux générations, ou de plusieurs »…

Moi l’autre : - Donc toi et moi ne serons plus là pour nous en réjouir…

Moi l’un : - Non, ni Jean-François Billeter non plus, mais ses petits-enfants seront peut-être fiers de lui dans une Europe réinventée au lieu de subir un nouvel empire de zombies sino-américain, qui sait ?

Jean-François Billeter, Demain l’Europe. Editions Allia, 2019.

16/03/2019

Les Jardins suspendus dans Le Temps

46380964_10218132182682920_8329153201513168896_n.jpg

 

Jean-Louis Kuffer rassemble une vie de lectures dans «Les jardins suspendus», invitation vibrante à vivre en lisant et à lire en vivant...

par Lisbeth Koutchoumoff

A se promener dans Les jardins suspendus de Jean-Louis Kuffer, on est pris de vertige comme on le serait devant une bibliothèque immense et accueillante, de celles qui donnent envie de poser son sac, et de fureter des heures durant, volant d’un monde à l’autre, d’îles en péninsules, au contact des mots. Car il s’agit bien de cela dans ce livre merveilleux. Jean-Louis Kuffer, écrivain et journaliste, figure de la scène littéraire de Suisse romande, longtemps responsable des pages Livres de 24 heures et nourrissant aujourd’hui son blog «Les carnets de JLK», rassemble ici ses critiques et ses interviews d’écrivains, comme on construit une bibliothèque, une vie durant. Avec émotion, au gré des éblouissements, des révélations. Avec reconnaissance.

20882564_10214082966455045_8934503663127614844_n.jpg

Ainsi si ces Jardins suspendus – le titre désignant ce lieu à la fois calme et électrique où se produit la rencontre entre le lecteur et l’écrivain –, si ces Jardins donc déploient un charme puissant, c’est que Jean-Louis Kuffer y déploie, page après page, un art de lire qui n’est rien de moins qu’un art de vivre.


Le sésame du conte

Avant de débuter la visite, où chaque livre apparaît comme une rencontre, avant de pénétrer dans cette «Maison Littérature» aux mille et une pièces et recoins, Jean-Louis Kuffer a placé quelques textes en prologue, comme autant d’anti-chambres. Sur ce que la lecture ouvre en soi, tel le sésame du conte. Sur «l’imperceptible frontière entre les livres et la vie» dès lors qu’une «présence se manifeste par le seul déchiffrement des lettres inscrites sur une page».

Ainsi les mots de Blaise Cendrars, dans Vol à voile, qui ont révélé à l’adolescent que le voyage est d’abord «l’appel à la partance d’une simple phrase». «J’avais lu […]: «le thé des caravanes existe», et le monde existait, et j’existais dans le monde.» Sur le métier de critique, sorte de Noé «appelé à faire cohabiter, dans son arche, les espèces (d’écrivains) les plus dissemblables, voire les plus adverses» et qui doit distribuer «ses curiosités entre toutes les espèces sans tomber dans l’omnitolérance ou le piapia au goût du jour».

En inspirateur d’une critique créative et tonique pratiquée comme une palpitante «chasse aux trésors», Jean-Louis Kuffer choisit John Cowper Powys (1878-1963), qui, dans Les plaisirs de la littérature, évoque ces quelques livres où se concentre «la somme des rêves et des pensées que l’énigme du monde a inspirés à nos frères humains».

46445206_10218132181882900_6063692883565740032_n.jpgLe temps de l’oiseleur

L’aventure que constitue la lecture des Jardins suspendusdémarre avec les écrivains de langue française. Et c’est une fête vraiment de voir défiler, sous la plume précoce de Jean-Louis Kuffer (première critique à 19 ans dans La Tribune de Lausanne), Henri-Frédéric Amiel («Nombriliste cosmique»), Alexandre Vialatte («Le rebouteux mirifique»), Albert Cossery («Le dandy révolté»), Georges Haldas, Jacques Chessex ou Maurice Chappaz. A chaque fois, il est question de s’approcher de ce qui fait le cœur vivant d’une langue, d’une façon de transmettre le monde et d’être au monde. Une mention spéciale pour les pages que Jean-Louis Kuffer consacre à Charles-Albert Cingria, baptisées «Le temps de l’oiseleur» et qui saisissent la modernité «non voulue» du vélocipédiste.

Continent russe

Une mention aussi pour les pages dédiées aux auteurs du continent littéraire russe, à «l’ami Tchekhov», à Nabokov au moment de sa mort à Lausanne, à Soljenitsyne. Les écrivains américains sont rassemblés sous le chapitre «Le rêve éclaté» avec le chéri et trop oublié Thomas Wolfe, mais aussi Flannery O’Connor ou encore Philip Roth. Beaucoup de rencontres mémorables avec Doris Lessing en 1990 à l’occasion de la parution de son roman Le cinquième enfant, avec Imre Kertész lors d’une conférence de presse à Paris; avec Patricia Highsmith, chez elle au Tessin, en 1988; passionnante aussi l’interview de Milan Kundera, de passage à Genève, en 1979.

Avec Annie Dillard

Si Jean-Louis Kuffer fait bien entendre la voix écrite, la voix parlée de tous ces écrivains, il lui faut aussi, pour y parvenir si bien, le talent du poète. «Vivre, lire et écrire ne représentent à mes yeux qu’une seule démarche. Ecrire m’est devenu aussi vital que respirer, mais écrire sans vivre ou sans lire, qui renvoie à la vie et à l’écriture des autres, me semblerait tout à fait vain», précise-t-il, au tout début du recueil, lui le grand lecteur d’Annie Dillard. Et c’est bien cette ronde entre écriture, lecture et la vie au milieu qui donne à ces Jardins suspendus leur vibrant éclat.


 


CHRONIQUES


Jean-Louis Kuffer
«Les jardins suspendus. Lectures et rencontres 1968-2018»
Pierre Guillaume de Roux, 416 p.

07/03/2019

Dixit Staro

 pmfr75starobinskimanuel-braun2.jpg

Entretien avec Jean Starobinski, qui vient de s'élever une dernière fois...

Evoquant sa longue amitié avec Jean Starobinski, Yves Bonnefoy écrivait il y a quelques années que le grand critique genevois était de ceux qui ne cessaient de lui prouver, dans une «continuité chaleureuse», que «la raison et la poésie ne sont pas ennemies, bien au contraire». Le poète disait aussi la part prépondérante du simplement humain chez le penseur, n’oubliant jamais la «priorité du mot ouvert de l’exister quotidien sur la lettre close du texte».

Or c’est à ce double point de rencontre, de l’intelligence claire et des fulgurence intuitives, mais aussi de la vie et de sa ressaisie par les oeuvres, que nous ramène incessamment, en effet, cette parole d’expérience intime approfondie et de connaissance englobante

jean-starobinski_2k19_291_hd.jpg

- Vous souvenez-vous de votre premier acte qui puisse être dit «créateur» ?

- Ce furent d’abord des envies de traduire. Du grec ancien (L’éloge d’Hélène), de l’allemand (Kafka, Hofmanstahl)... Mon goût d’écrire s’est éveillé moins à l’appel des textes quà celui du monde. J’ai fait ma petite classe d’écriture, cahin-caha, en écrivant des chroniques de la poésie dans Suisse contemporaine, entre 1942 et 1945. J’essayais d’être à la hauteur des circonstances. J’attribuais sans doute trop de pouvoir à la poésie.

- Qu’est-ce qui, selon vous, distingue fondamentalement l’écrivain de l’écrivant ? Et quand vous sentez-vous plutôt l’un ou plutôt l’autre ?

- Je ne me sens pas concerné par l’opposition, établie par Barthes, entre ceux qui écrivent sans souci de la forme littéraire (les «écrivants«) et les écrivains préocupés par l’effet esthétique. Mon propos n’est pas de manifester une singularité littéraire., Je cherche à transmettre ma réflexion le plus nettement possible. Il y faut un très sévère travail sur le langage. Et il faut savoir effacer les traces du travail. A quoi ai-je abouti ? Je n’en sais trop rien.

- «Création et mystère forment le trésor de Poésie», écrivait Pierre-Jean Jouve. Or la critique peut-elle saisir et dire le mystère ?

- Le propos de Jouve est lui-même de la critique. La fonction du critique est d’aviver la perception du «mystère» poétique, d’apprendre au lecteur à mieux s’y exposer. Au reste, savoir quelles ont été les règles du sonnet, ou celles de la fugue, ce n’est pas faire outrage au mystère de la poésie ou de la création musicale. Bien au contraire.

- Avez-vous essayé ce qu’on dit «la fiction», ou la poésie, avant ou à côté de votre oeuvre d’essayiste ?

- Sporadiquement. L’essai en prose m’a convenu. Je suis fermement convaincu qu’une espèce de beauté peut résulter de l’invention d’une recherche - du parcours et des justes proportions de l’essai. Le grand livre de Saxl et Panofsky, Saturne et la mélancolie, ne donne-t-il pas l’impression quîl peut exister un lyrisme de l’érudition ?

a9r7216241_0.jpg

- Vous sentez-vous participer d’une filiation littéraire ou scientifique ?

- Les exemples de Marcel Raymond, de Georges Poulet, de Roger Caillois, de Gaston Bachelard, de Georges Canguilhem, d’Ernst Cassirer, etc. ont compté lors de mes débuts. Puis j’ai tenté d’inventer mon parcours. J’accepte qu’on dise que mon désir de comprendre s’inscrit dans la filiation de la philosophie des lumières. Je n’éprouve en tout cas aucun attrait pour l’irrationalisme raisonneur si répandu à notre époque.

- Y a-t-il un livre particulier, ou des auteurs, auxquels vous revenez régulièrement comme à une source ?


- Je suis beaucoup revenu à Rousseau. Mais sans le considérer comme ma source. C’est un irritant.

- Y a-t-il à vos yeux, malgré les formes d’expression variées, un «noyau» central commun à l’expression artistique ?

- Je tente plutôt d’écouter le son particulier de chaque voix, de percevoir le caractère particulier de la relation au monde et à autrui que chaque oeuvre (ou groupe d’oeuvres) établit. Nous unifions aujourd’hui sous la notion moderne d’art, des manifestations dont l’intention était très diverse: magique, religieuse, fonctionnelle, didactique, ou dégagée de toute finalité.

images-1.jpeg

- Dans quelle mesure la littérature et la peinture peuvent-elles se vivifier mutuellement ? Et peut-on définir le «moment» où la première tendrait plutôt à parasiter, voire à stériliser la seconde ? Y a-t-il un «pur moment» de la littérature ou de la peinture ?

- Assurément, la lettre (que ce soit celle de la Bible, des mythologistes ou des historiens) a longtemps précédé et commandé l’image.La peinture d’histoire a survécu jusqu’à notre siècle, en se renouvelant et se métamorphosant, jusque dans l’art surréaliste. D’autre part tout un secteur de l’art d’avant-garde, qui ne suscite que peu de plaisir sensoriel, est inséparable des dissertations, souvent des boniments, qui l’expliqent et le légitiment. Avec un mode d’emploi sophistiqué, on peut proposer les pires pauvretés. C’est là que j’éprouve le plus vivement l’impression de «parasitage». Mais il y a, heureusement, des oeuvres de peinture qui établissent un rapport au monde et au spectateur sans passer par des relais intellectuels arbitraires. Je ne veux donc en rien jeter l’interdit sur une peinture qui «pense». Ce fut le cas de Poussin, de Delacroix, de Cézanne, de Klee...

staro_519487_20190306182331.jpg

- Les écrivains forment-ils une catégorie à part dans la critique d’art ?

- En France, la critique d’art est née avec le discours des artistes eux-mêmes, et avec Diderot. La ligne de crête de la critique d’art passe par Baudelaire. Ce sont des écrivains, et parfois des philosophes qui ont su poser, mieux que d’autres, le problème du sens de l’art. L’admiable Giacometti de Bonnefoy en est la preuve la plus récente.

- Comment un thème cristallise-t-il dans votre processus de réflexion ? Qu’est-ce qui vous a fait, par exemple, vous intéresser particulièrement aux rituels du don ? Pourriez-vous désigner le fil rouge courant à travers votre oeuvre ?

- Les thèmes qui me retiennent sont des composantes simples de la condition humaine: la perception que nous avons de notre corps, la succession des heures de la journée, l’acte du don, l’opposition du visage et du masque, etc. Je les considère à travers la diversité des expressions concrètes que j’en puis connaître, selon les moments de l’histoire. Ce qui me met en alerte, ce sont les contrastes, les différences, les mises en oeuvre qui varient à travers les divers moments culturels. Il s’agit donc de thèmes qui sont d’un intérêt très large, et dont les expressions révolues, les évolutions récentes pourront, si possible, mieux mettre en évidence notre condition présente. Pour ce qui concerne le noyau originel du livre sur le don (Largesse), mon attention s’est éveillée en constatant la répétition d’une même scène d’enfants pauvres qui se battent, en se disputant des aliments qu’on leur jette, chez Rousseau, Baudelaire et Huysmans. Il a fallu interpréter, déveloper une explication historique, réfléchir sur le système de rapports violents qui se manifestait dans ces textes. Des avenues s’ouvraient de toute part, avec, à l’horizon, les pauvres de l’âge moderne.

- Votre expérience en psychiatrie a-t-elle constitué un apport décisif à votre travail d’interprétation ?

- L’expérience du travail psychiatrique a été brève (à Cery, en 1957-1958). Mais j’en ai beaucoup retenu, pour mes activités ultérieures. La maladie mentale se manifeste en altérant la relation vécue. Ce qui est mis en évidence par la maladie, ce sont les états-limites, les souffrances de la relation. Mais il ne s’agit pas d’une relation différente de celle qui entre en jeu dans la vie normale, ou dans l’imaginaire de la fiction. La perturbation mentale révèle l’édifice de l’esprit humain (sa fragilité, ses excès, ses déficits).

- Avez-vous le sentiment d’écrire en Suisse et de participer de la littérature romande ?

- Je me sens Genevois, donc Romand, donc Suisse, donc Européen. J’avoue (en ce qui me concerne) ne pas bien savoir où commence et où finit la littérature romande. Mais il y a une cause à défendre: celle de nos compatriotes qui sont de grands écrivains de langue française (Ramuz, Cingria, etc.) et qui ne sont pas encore suffisamment reconnus et lus en France.

- La critique a-t-elle une fonction particulière à jouer dans l’univers de «fausse parole» que représente souvent la société médiatique ?

- L’analphabétisme gagne. Et l’antiscience (ou la pseudo-science). Il faut que des critiques, «littéraires» ou des «philosophes», s’obstinent à protester. Au temps du nazisme, la revue Lettres, à Genève, a pris pour épigraphe cette phrase que j’avais trouvée dans vauvenargues: «La servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer». On peut le redire des diverses dégradations de notre temps qui se propagent au nom du «goût du public», de la «liberté d’expression» ou (en d’autres pays) de l’«identité nationale».

- Quel est selon vous, et particulièrement aujourd’hui, l’honneur de la littérature ?

- L’honneur de la littérature ? C’est de viser plus haut que le succès littéraire.

- Y a-t-il un jardin secret personnel dans votre oeuvre ? Ecrirez-vous des Mémoires ou nous cachez-vous un monumental Journal intime ?

- Mon seul jardin secret: des textes autrefois publiés en revue, qui ne me satisfont pas, mais que je n’oublie pas, et que je garde en instance de révision en attendant de les publier pour de bon... Parmi ceux-ci, quelques rares poèmes.

- Pasternak disait écrire «sous le regard de Dieu». Avez-vous le sentiment d’écrire sous un regard particulier ?

- Ecrire sous le regard de Dieu, quelle garantie ce serait ! Je n’ai pas cet orgueil. «Tu ne prononceras pas en vain le nom du Seigneur»...

09/02/2019

De lectrice en lecteur...

46445206_10218132181882900_6063692883565740032_n.jpg

Notes de lecture d'Isabelle Roche, sur son blog, à propos de mon 23e livre, Les jardins suspendus. 

Je disais donc...

je crois d'ailleurs savoir où j'irai en premier... 

En écrivant cela je pensais à une page très précise d'un cahier bien particulier, où le soin que j'ai mis à ne pas laisser mes phrases déborder dans la marge contraste avec l'écriture hâtée, fébrile, fortement raturée et, en bien des points, quasi illisible tant les lettres sont déformées. Écrire si mal, de manière si peu lisible, témoigne moins d'une fébrilité à capter une pensée insaisissable que d'une conviction obscure et profonde, sans doute agissante tandis que j'écrivais, que cela ne vaut rien – n'a pas en tout cas la valeur, la signifiance que je lui ai vue sous le coup de l'embrasement scriptural. La meilleure preuve est qu'en à peine quelques jours ce que je croyais avoir amené à se mouvoir dans le texte ne m'est plus perceptible. Mais en réécrivant, en retouchant, peut-être quelque chose sortira-t-il de ce chaos...

 

J'ai inscrit une date en haut de la page – j'entendais ainsi marquer que le surgissement était consécutif au travail que j'effectuais alors: la lecture-correction des épreuves d'un recueil de textes de Jean-Louis Kuffer, Les Jardins suspendus* – mais elle est erronée: j'ai noté «semaine du 17/09» quand la période correspondant à ce travail est cette même semaine mais du mois suivant. Un lapsus révélateur de mon rapport au temps. Deux pages plus loin, ce fouillis au crayon, toujours issu de la lecture des Jardins suspendus:

La présence= «arrêt sur être» que seul l’art peut rendre manifeste.

Présence:un mot stable où se meut imperceptiblement un perpétuel flux d’être à régime variable.

Et sur mon bureau numérique, contemporain de cette page de cahier mi-ordonnée mi-chaotique, un fichier-texte sauvegardé sous le titre BROUILLON:

C'est bien souvent sous les mots des autres – quand on est lecteur goûteur de mots et que ces «autres» sont d'authentiques écrivains – que l'on découvre quelques clés menant à l'une ou l'autre de ses propres vérités. Ainsi ai-je tout juste – juste avant de consentir à taper, ici, ces lignes, pour une fois cédant à la pulsion brute de «filer la phrase» à défaut de métaphores pour donner forme à l'un, au moins, de ces innombrables afflux discursifs qui sans cesse me traversent – tout juste compris, donc, à travers de savoureuses phrases de Jean-Louis Kuffer le concernant lui ou d'autres écrivains dont il dit si bien l'art, de quelle nature pouvait être ce mystérieux embrasement d'où naissent tant de sublimités textuelles.

21768395_10214426197595609_3198907643227132995_n.jpg

La littérature – c'est-à-dire cet usage non ustensilaire de la langue qui fait proliférer confluences et ambiguïtés sémantiques, jeux sonores, interpolations lexicales... toutes choses qui fondent la littérarité – a ce pouvoir unique...

Quel pouvoir? Bien vite mon élan a été coupé, ne restent que ces points de suspension par lesquels je me signifiais qu'il y aurait une suite à écrire. Je crois qu'elle est là, sur la page de cahier – oui, en effet:

La littérature a ce pouvoir unique de faire vibrer entre les mots, les phrases, une ineffable présence, un «au-delà de ce qui est écrit» peignant à l’horizon de la lecture un vague paysage qui donne à celle-ci sens et relief – un vague paysage propre à chaque lecteur et dont l’auteur ne saura jamais rien. Le vrai critique, le critique lumineux, est celui qui sera capable de rendre justice à la littérarité d’autrui non pas seulement en citant de larges extraits – car ce faisant il reste en surface, dans une monstration qui n’amène pas le lecteur dans les profondeurs bouleversantes de l’écriture dont il est question – mais en faisantà son touradvenir dans sesphrases une littérarité singulière, en suscitant à son tourun «vague paysage». Celui qui saura aussi, en même temps, faire entrevoir au lecteur ce «paysage» qu’il a lui-même entrevu en lisant, et souligner comment l’écrivain dont il parle parvient à rendre manifeste la présencemystérieuse.

Jean-Louis Kuffer est de cette confrérie des critiques lumineux.

Mais avant que d'avoir extrait de la note broussailleuse ce qui précède, quelque peu désordonnée et pressée surtout d'attraper un peu de sens quand des phrases avenantes se présentent qui paraissent le servir, j'avais ajouté au bas de ce BROUILLON :

Un livre admirable, où en toute page se révèle la langue d'un orfèvre-joaillier – non pas «langue de poète», une expression si figée qu'elle me semble rapetisser le «poète», et l'auteur de Jardins suspendus, poète assurément, ne mérite en aucune façon pareil sort – qui excelle à faire rutiler l'écriture des autres mais aussi, taillant à facettes ses propres mots et rythmes, les émerveillements qui tiennent son âme en éveil, qu'ils soient suscités par les livres ou par les innombrables percepts offerts à tout moment par le monde environnant.

23316383_10214799614010786_3168564900267992562_n-1.jpg

Donnant irrésistiblement envie de lire les livres dont il parle, d’aller à son tour, par les chemins littéraires, à la rencontre des écrivains auxquels il prête l’oreille, Jean-Louis Kuffer s’avère un passeur majuscule pour cette autre raison qu’en ces délectables «jardins suspendus» il fait advenir ce miracle rare: à travers des expériences profondément intimes dont il transfigure par son écriture la singularité, l’irréductibilité, il tend à qui le lit de ces mêmes clefs de vie, de ces mêmes clefs d'être qu'il a trouvées au creux des livres. Ainsi dit-il, par exemple, de la lecture: Avant de commencer à écrire, entre seize et vingt ans, j’ai d’abord vécu les mots, si l’on peut dire: j’ai vécu ce rapport parfois vertigineux qu’on peut éprouver devant l’étrangeté mystérieuse des mots qui découle de l’énigme insondable de notre présence au monde.

… Voulant rapiécer toutes ces bribes à seules fins introscopiques – car sous les mots de Jean-Louis Kuffer, je crois bien avoir ramassé deux ou trois clefs d’or, dont il me faut maintenant apprendre à me servir – je me suis aperçue que je retouchais et réécrivais non pas tant pour cerner de plus près quelles jouissives lumières m’avaient apportées ce livre mais pour, au bout du compte, tâcher de rendre hommage à un auteur que je lisais pour la première fois. Mais alors il me faut rajouter deux ou trois petites choses à propos du livre.

48380393_277559349620668_5368650991912615936_n.jpg

À l’évidence compilation de textes déjà publiés c’est avant tout une totalité qui se tient par elle-même et pensée comme telle, où chaque pièce a été subtilement retaillée pour prendre place à l’intérieur d’une architecture extrêmement précise. Outre que se glissent ici et là des poèmes, de petites fugues autobiographiques, on voit que les interviews, les articles critiques ont été habilement pérennisés, non pas coupés artificiellement de leur époque d’écriture (certains sont explicitement datés) mais revus de telle manière que celle-ci en relève la saveur dans notre présent en dépit des années écoulées. L’on a ainsi un recueil exceptionnel, qui mérite d’être lu comme un ensemble mais dont on peut, aussi, goûter chaque texte isolément, dans l’ordre que l’on veut – et quel que soit le mode de lecture adopté, le plaisir sera pareillement intense.  

Pour toutes les richesses que contient le livre dont je ne laisse rien paraître, des points de suspension suffiront qui vaudront invite à visiter sans attendre ces jardins...

* Jean-Louis Kuffer, Les Jardins suspendus, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2018. 416 p. - 27,00 €.

 

Ce texte a été publié sur le blog d'Isabelle Roche: http://terres-nykthes.over-blog.com

 

01/02/2019

Sur Les Jardins suspendus

20882564_10214082966455045_8934503663127614844_n.jpg

Quand la critique est un art

Jean-Louis Kuffer nous présente cinquante ans de lectures et de rencontres littéraires. Un livre qui donne envie d’en acheter mille.

Par Olivier Maulin.

On devrait, nous autres Français, davantage écouter nos amis suisses, ce qui nous éviterait cette forme de condescendance si typique de notre nation, dont nous n’avons bien ssûr le plus souvent pas conscience.

Dans un article intitulé «Moi parler joli français», Jean-Louis Kuffer raconte comment Edmonde Charles-Roux, après avoir remis la bourse Goncourt au poète valaisan Maurice Chappaz, en 1997, s’extasiait sur les onde de la radio romande : « Et vous savez que Chappâze écrit un très joli français !» Ce qui nous vaut une volée de bois vert sur le nombrilisme de l’édition parisienne de la part du grand critique suise, qui n’imagine pas une second un de ses confrères allemands s’étonner si candidement du «bel allemand» de l’Autrichien Peter Handke…

JLK54.JPG

Ecrivain et journaliste littéraire dans de nombreuses publications romandes, cofondateur d’une revue consacrée aux livres et aux idées, Le Passe-Muraille, Jean-Louis Kuffer est un authentique passionné de littérature. Il publie aujourd’hui une anthologie de textes sur le sujet écrits durant cinquante ans (1968-2018) où l’éclectisme de ses goûts et sa curiosité sans limites ne le font pas sombrer dans l’«omnitolérance» qui est la manière la plus efficace de se débarasser du livre.

Ramuz.jpg

On ne s’étonnera pas de retrouver dans ce corpus de nombreux articles sur des écrivains suisses « écrivant joliment », à commencer par Ramuz, «l’auteur d’origine romande le plus important depuis Rousseau», dont la langue d’une beauté exceptionnelle, précisément, à mis du temps à s’imposer à Paris, hors Céline qui en perçut immédiatement le caractère poétique et novateur.

C’est un fait : les Suisse sont de grands voyageurs, et c’est une riche idée d’avoir arraché Thierry Vernet à son statut d’éternel compagnon de Nicolas Bouvier, auteur culte des écrivains-voyageurs, lui qui apporte un « ajout radieux et profus » à l’œuvre magistrale de son camarade de voyage. Riche idée également de faire découvrir aux lecteurs français Lina Bögli, qui décida en 1892 d’accomplir un tour du monde en dix ans et qui en revint, «ponctuelle comme un coucou suisse », en se félicitant de la politesse partout rencontrée.

TCHEKHOV.jpg

Un des jardins suspendus de Jean-Louis Kuffer (qui fut directeur de collection à L’Âge d’Homme) est la Russie, ce qui nous vaut des textes pénétrants sur Tchekhov, Bounine, Dostoïevski , Grossman ou Soljenitsyne; un autre est l’Amérique, et il est alors question de Thomas Wolfe, Flannery O’Connor, Philip Roth ou Cormac McCarthy, ce « visionnaire pascalien » au lyrisme sauvage, certainement le plus grand écrivain américain vivant.

Quelques rencontres émaillent ce recueil. Notamment celle d’Albert Cossery, écrivain égyptien de langue française et figure de Saint-Germain-des-Prés, dont l’œuvre étonnante pleine de vagabonds et de fainéants en rupture avec la société est celle d’un grand moraliste.
Aphone au moment de la rencontre à cause d’un cancer du larynx, l’écrivain de 87 ans voulait expliquer à Jean-Louis Kuffer sa défiance envers le pouvoir. Il prit un bout de papier, y griffonna cette simple question : « Pouvez-vous écouter un ministre sans rire ? ». Tout était dit.

Olivier Maulin (Valeurs actuelles, le 24 janvier 2019)

Jean-Louis Kuffer, Les Jardins suspendus. Pierre-Guillaume de Roux, 416p.

37714378_10217182298576411_1219481480376352768_n.jpg