03/04/2012

Couleurs de Hermann Hesse

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Hermann Hesse à Montagnola, et ces jours au Kunstmuseum de Berne.

La belle saison se réfracte dans ce livre solaire: «Cet été est une fournaise digne de l'Inde, y lit-on par exemple. Même le lac a perdu depuis longtemps sa fraîcheur, mais tous les jours, en fin d'après-midi, une brise souffle sur notre plage; il est alors rafraîchissant de se baigner dans les vagues puis de rester debout, nu, en plein vent. C'est l'heure où, souvent, je descends ces pentes qui mènent à la plage. Je prends parfois avec moi un bloc de papier à dessins, une boîte d'aquarelle ainsi que des provisions et un cigare pour rester là toute la soireé.»

Ces lignes sereines, préludant à l'évocation sensuelle et pudique à la fois de jeunes filles au bain, Hermann Hesse les écrivait en été 1921, deux ans après son installation dans un petit palazzo baroque, «mi-comique, mi-majestueux» de Montagnola, au Tessin (Suisse méridionale) où il allait positivement renaître. Après le désastre de la guerre, durant laquelle il s'était épuisé en tâches humanitaires et en écrits pacifistes, l'écrivain avait quitté sa femme (internée dans un hôpital psychiatrique de Zurich pour schizophrénie) et ses trois jeunes fils (confiés à des amis ou placés en internat) afin de donner la «priorité absolue» à son travail littéraire. C'est au Tessin, où il vécut la seconde moitié de sa vie, qu'il écrivit la plupart des livres qui établirent sa renommée mondiale, consacrée en 1946 par le Prix Nobel, et c'est à Montagnola qu'il s'éteignit en 1962.

Au charme du Tessin, consommant la fusion du nord et du sud (il dira même y retrouver l'Inde, l'Afrique et le Japon...), Hesse avait déjà goûté en 1905, lors d'une randonnée pédestre, et en 1907, où il suivit une cure naturiste au fameux Monte Verità d'Ascona. Lorsqu'il y revient en 1919, après le «grand naufrage», l'ex-père de famille propriétaire n'est plus qu'un «petit écrivain sans le sou» qui se sent «étranger miteux et vaguement suspect», se nourrissant de lait, de riz et de macaronis, «portant ses vieux costumes jusqu'à ce qu'ils s'effrangent et ramenant, à l'automne, son souper de la forêt sous forme de châtaignes.» Loin de se plaindre, au demeurant, le poète célèbre les bienfaits de la vie en «amoureux du monde» porté à la sublimation de ses pulsions.

«Nous autres vagabonds, écrit-il alors, sommes rompus à l'art de cultiver les désirs amoureux précisément parce qu'ils ne sont pas réalisables, et cet amour qui devrait revenir à la femme, à le dispenser par jeu au village, aux lacs et aux cols de montagne, aux enfants du chemin, au mendiant près du pont, aux troupeaux sur l'alpage, à l'oiseau, au papillon. Nous détachons l'amour de son objet, l'amour lui-même nous suffit, de même que, dans nos errances, nous ne cherchons pas le but mais la joussances, le simple fait d'être par monts et par vaux.»

Hesse4.JPGCes accents lyriques préfigurent Le dernier été de Klingsor (1920), où la magie tessinoise sera très présente, et le sentiment de la nature romantico-bouddhiste qu'on retrouvera dans Siddharta (1922). On pense aussi aux émerveillements et aux pointes de rebellion d'un Robert Walser (très apprécié d'ailleurs par Hesse) en suivant l'écrivain au fil de ses promenades et des digressions jamais conventionnelles qu'il en tire dans ces écrits publiés par les quotidiens alémaniques ou allemands de l'époque. Loin de se dissoudre dans la jouissance égotiste, Hermann Hesse reste en efet bien virulent contre les philistins, notamment dans la cinglante Lettre hivernale envoyée du midi à ses amis berlinois où il fustige les «profiteurs de guerre» et autre bourgeois encourageant le poète crève-la-faim d'un sourire hypocritement paternaliste.

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«Je ne suis pas un très bon peintre, écrit Hesse dans un texte de 1926, je ne suis qu'un amateur; mais dans toute celle vallée, ajoute-t-il aussitôt, il n'y a pas une seule personne qui connaisse et aime mieux que moi les visages des saisons, des jours et des heures, les plissements du terrain, les dessins de la rive, les caprices des sentiers dans les bois, qui les garde comme moi précieusement en son coeur et vive avec eux autant que je le fais». Dans un des poèmes émaillant ce recueil de proses, intitulé Le Peintre peint une usine dans la vallé, la vision plastique de l'écrivain-aquarelliste se prolonge tout naturellement par les mots d'une feinte naïveté: «Tu est très belle aussi dans la verte vallée,/Usine, abri pourtant de tout ce que j'abhorre:/Course au gain, esclavage, amère réclusion». Ainsi salue-t-il le «tendre bleu, /bleu passé sur les murs des modestes demeures/A l'odeur de savon, de bière et de marmaille!», avant de lancer en finalement que «le plus beau, c'est bien la rouge chemineée/Dressée sur ce monde stupide,/Belle, fière, jouet ridicule,/Cadran solaire de géant».
Or, se défendant de poser au maître (même si certaines de ses aquarelles ont parfois la grâce lumineuse de celles d'un Louis Moillet ou du Klee des paysages stylisés, en beaucoup plus gauche), Hermann Hesse ne transmet pas moins, par la couleur, une vision du Tessin qui enchante le regard.

Partiellement inédit dans notre langue, ce livre dense et limpide est à la fois une plongée roborative dans l'univers d'un poète au verbe pur et bienfaisant, et une conversation passionnante avec un homme libre et formidablement vivant. La remarquable postface de Volker Michels, qui a dirigé la présente édition, ajoute encore à l'intérêt de cet ouvrage plus que bienvenu.

Hermann Hesse, Tessin. Proses et poèmes, avec 16 aquarelles polychromes et 2 photos hors texte. Traduit de l'allemand par Jacques Duvernet. Editions Metropolis, 345pp.

Exposition des aquarelles de Hermann Hesse au Kunsmuseum de Berne.

19:53 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : peinture, tessin, montagnola

20/08/2011

Carnets tessinois (4)

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Paradiso. - En langue italienne Paradis se dit Paradiso. En langue italienne le nom du Tessin se dit Ticino. Le nom du Paradis et le nom du Tessin ne riment pas dans la langue de Sarkozy, ni ne riment plus dans celle de Berlusconi, où le nom du Dio Denaro rime en revanche avec le mot ladro, désignant le voleur dans la langue de Rousseau. Notre paradis de limpidité a été sali dès l'apparition du mot PRIVAT aux rives du lac paradisiaque. Nos élans de petits baigneurs ont été stoppés par ce mot hideux : PRIVAT, qui ne rime pas mieux avec Ticino qu'avec Paradiso.

 

Vergogna.jpgDio Denaro. - L'invasion massive a commencé par là. L'invasion massive dont on brandit aujourd'hui la menace en visant le seul straniero, l'étranger, qui ne rime pas toujours avec denaro, l'argent, l'invasion massive n'est pas celle du povero, le pauvre, qui ne rime jamais avec denaro, l'invasion massive est celle-là seule du Dio Denaro, ce dieu de l'argent des nantis se claquemurant derrière le mot hideux de PRIVAT, qui se dit PRIVATO dans la langue de ce stronzo, ce con de Berlusconi. L'invasion massive est celle du PRIVAT qui est plus qu'une légitime limite de vie privée : un mur, et plus qu'un mur : le bunker où se planque le Dio Denaro...

Putti et putani. - Le nom de Tessin rime désormais avec celui de putain, mais nous sommes tous devenus des putains. Le nom des Ticinesi, les Tessinois qui furent jadis de bravi soldati, selon la chanson, rime avec celui des putti qui sont de petit baigneurs peints dans le lac bleu des cieux voûtés des églises du Tessin, dont le nom rime avec celui de tous les saints...

 

Image : l'affiche hideuse du parti populiste UDC.

 

 

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Carnets tessinois (3)

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Nocturnes. - Le banc à la fontaine du bout du village a été repeint, mais une couche de rouge ne suffit pas à effacer nos souvenirs de baisers volés aux soirs de l'adolescence, à présent  il fait encore jour, un garçon fou de rap y gravera peut-être demain, au couteau à cran d'arrêt,  Ti amo Luisa, et dès la nuit revenue reprendront les chers murmures au paradis des premières sensualités, dans le vol effaré des noctuelles et des chauves-souris...

Le Marseillais. - Il nous était permis, enfants, de tapoter les trois ventres du Marseillais se vantant de tout à nos veillées de la fontaine, mais de ses trois boules il se gardait de nous parler, enfants, alors que notre grand frère en partageait le secret tout en nous enjoignant de tapoter le bedon, faute de bossu sous la main pour nous porter chance - mais sur les trois boules notre père concluait : bidon de Marseillais !

Fumetti2.jpegRomances. - Les filles de l'été se repaissaient de feuilletons à l'eau de rose et les garçons  de fumetti, aux filles de l'été nos mères et nos tantes refilaient les derniers numéros de Nous Deux, et toutes cet été-là craquèrent pour les yeux bleus de Jean Sorel en beau meccano  qui en pinçait pour la fille d'un nabab gominé, et l'histoire intitulée L'été fatal finissait par la mort en automobile des deux amants après une première et dernière nuit qui faisait rêver les fanciulle de tous les âges - se non è vero è ben trovato...

Image : le banc à la fontaine de Scajano. Fumetto.

 

11:38 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tessin, balades

Carnets tessinois (2)

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Casa  nostra. - La très haute et très étroite maison de pierre se trouvait à la proue du village en surplomb sur le lac, et si serré le village qu'on atteignait la maison par des ruelles et des tunnels au débouché desquels on voyait les eaux vertes tout en bas, et tout était vert de l'autre côté de la maison aux tonnelles sous lesquelles tous le matins la smala se régalait de tartines au miel et de caffelatte...

 

HighsmithCasa.JPGCasaccia sua. - Ses livres et les films qui en ont été tirés en nombre lui auront sûrement rapporté de quoi se construire un palazzo à elle, ce qu'elle a d'ailleurs fait sur le tard au-dessus d'Ascona, mais c'est dans une espèce de casetta ou de casaccia de pierre que j'ai rendu visite à Patricia Highsmith cette année-là, de la même pierre que la maison de nos enfances à l'estive, et c'est là qu'elle a dessiné le petit éléphant que j'ai ramené à l'enfant Julie qui partageait avec elle la passion pour cet animal lent et subtil en lequel elle me dit qu'elle se réincarnerait volontiers...

 

CassFrisch.jpegAu quaternaire. - Et lui aussi, le tout vieux Frisch à tête de Frosch, lui aussi trouva refuge dans les pierres sûres et mûres, sous le soleil pur et dur d'une haute vallée tessinoise - lui aussi choisit ce refuge à l'écart millénaire pour écrire son plus beau livre sans âge...

Images: la maison de nos enfances, à Scajano; la maison de Patricia Highsmith à Aurigeno, dans le val Maggia; la maison de Max Frisch.

 

11:34 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : suisse, tessin, balades

Carnets tessinois (1)

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Pluies tessinoises. - Il n'est pas de vert plus vert que celui du Lac Majeur, de ce vert émeraude de l'eau qui tourne au noir sur les monts à la péruvienne que le subit et grondant orage d'été dramatise encore, et nulle pluie n'est si drue et si liquide et si fraîche et si limpide et si vivement mouillée que celle qui tombe en trombes de ce ciel tessinois du partage des eaux du Nord et du Sud évoquant à la fois les fjords et le Brésil - le plus sévère et sensuel mélange de l'alpin et du latino...

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Vocaboli . - Les mots chantent ici comme nulle part en Suisse, les mots et les noms aussi, pergola et Solari,  zoccoli et Solduno, les mots chantent ici autrement qu'en Italie, en Italie on ne dit pas grotto comme ici, en Italie on hésiterait tout de même à baptiser une montagne Monte Generoso, ou une autre Monte Verità, il y a là quelque chose de terrien et de lyrique à la fois, de pierreux et de fluide, d'âpre et de soleilleux comme le vin d'un rouge un peu noir et d'un goût un peu dur qui se retrouve dans les visages des vieux aux yeux lucides...

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Vasques. - En remontant la Maggia l'on passe de la Polynésie languide aux marmites d'eaux glacées où les corps mortels et les âmes suressentielles se purifient, et c'est dans un bleu d'agate qu'on se plonge et se frotte et se lustre, il y a là de quoi revigorer les peaux jeunes et vieilles, nulle part au monde sauf peut-être au Japon  l'eau n'est si belle et bonne que dans cette rivière tombée du ciel et polie par la pierre...

 

11:33 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tessin, suisse, voyage