29/12/2008

Ce que PEUR veut dire

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Avec François Bon au walkman. Lecture de rando (3)

Les verticale des anciennes pluies, scrutées de derrière la vitre dans l’impatience de nos enfances, avant de partir loin, relaient dans Peur les verticales des cordes urbaines entre lesquelles zigzaguent un saxo tâtonnant et un violon titubant, et quel rapport avec les verticales de roc et de glace ?

Je dirai : paysage mental, murs de New York ou de l’Aiguille du Fou, souvenir des villes, paysages où transi d’angoisse on lève la tête dans le matin glacial, Manhattan ou l’Aiguille du Trident – ma seule PEUR panique un matin de roche rouge et de glace il y a bien trente ans de ça avec mon ami R. tombé plus tard au Mont Dolent -, et voici :

Que je repars ce matin avant l’aube, par grand beau se levant, avec Peur de François Bon et de ses musiciens au walkman, prêt à gravir ce couloir d’effroi, un pas sur l’autre, entre les hauts piliers comme de gratte-ciels – On avait traversé des villes sans personne -, et la neige glacée crisse comme les instruments de Peur, mais les crampons s’accrochent comme les tampons aux parois de verre des villes de fer et de béton :

On progresse, le couloir est à la fois paroi trouée de fenêtres comme les buildings hallucinés de Buzzati, et cela:

Quand on ferme les yeux pour souffler, les verticales basculent et voici les ravines bleutées devenues allées de cimetière - Tu marchais dans la maison des Morts -, tout devient Labyrinthe aux yeux fermés un instant, tes morts te pèsent et te soupèsent puis tu entends une voix pure, peut-être le jeune poète de Rilke – Nous manquons d’invocations sorcières –, enfin tes yeux clairs se rouvrent et retrouvent les horizons de plus en plus larges à mesure que tu montes vers le ciel grand ouvert, la PEUR aiguise les marches mais de la surmonter te sort de l’impasse et de là-haut tu vois mieux ce qui te manque et qui te manque, à qui tu manques – Et comment on est venu on sait pas, et où tu vas t’en sais rien ? – mais de moins en moins de PEUR tout en haut du couloir d’angoisse, à monter on surmonte la PEUR, et voici :

L’arête atteinte, l’équilibre entre deux vertiges, étroite rue où danser – Là-bas murs et seringues, voilà pour manger, trajets tracés, tous les bruits du monde -, ici l’ouvert par delà l’obscur et l’indistinct :

Vaincue la PEUR à l’instant, dis-tu, au jour partagé, songeant à eux, mais qui t'attendent demain là-bas - l'angoisse et l'effroi retrouvés tôt l'aube…



LirePeur.JPGCette divagation de rando suit les séquences lues (François Bon en diseur d’extrême sensibilité) de Peur, sur ses textes (cités ici en italiques) et des compositions de Dominique Pifarély (au violon, sur de magnifiques variations), avec François Corneloup (sax baryton), Eric Groleau (batterie) et Thierry Balasse (électro-acoustique).
Peur. 1 CD chez Poros éditions, 2008.
Le texte intégral de Peur peut se télécharger sur internet : http//www.publie.net/peur/

Image: peinture de Buzzati ainsi légendée: Quando la grande montagna all'improvviso diventa la nostra vita, la nostra città, la nostra vecchia casa, l'antica nostra tomba...

26/12/2008

L'édredon de Marcel

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Avec Proust et Frédéric Ferney sur la piste du Diable. Lecture de rando (2)
Marcel Proust ne s’est guère arrêté à Montreux quand il y passa en 1899, trop fauché pour se payer le petit funiculaire à crémaillère de Glion (cher à Henri Calet, qui en parle dans Rêver à la Suisse), qu’il eût sans doute apprécié lui aussi, et plus encore le tortillard de montagne qui escalade les roides pentes jusqu’au sommet des Rochers de Naye, d’où la vue plonge sur le lac comme sur Rio du haut du Pain de Sucre.
Ici c’est la Dent de Jaman qui a l’air d’un pain de sucre (certains passants étrangers la confondent avec le Cervin…) et ce n’est pas par le train des neiges mais par la piste noire dite du Diable que j’ai fait ma balade du jour avec, en poche, un petit livre récemment paru au Castor astral sous le titre de Précaution inutile, constituant une espèce de première mouture de La prisonnière, préfacé par Frédéric Ferney.
Rando9.jpgConformément au principe de la lecture de rando, j’ai d’abord gravi la première pente enneigée dominant les Hauts de Caux (où François Nourissier avait naguère son chalet) jusqu’au lieu dit Le Pacot, où je me suis arrêté près d’une fontaine à l’eau gloussant sous la glace pour lire ceci : « Avant Turner, il n’y avait pas de brumes sur la Tamise, disait Oscar Wilde. Avant Proust, on ne savait pas ce qu’était le chagrin, et ce loisir enchanté que devient en prose la tristesse. Et peut-être aussi ce ressentiment, ce ressac amer du sentiment, qui naît d’un amour déçu, et que Proust érige en joie sombre – quelque chose comme l’envers du bonheur et l’un des plus sûrs chemins de la vérité ».
Voilà comment écrit Frédéric Ferney. Qui ajoute : « Il y a un je-ne-sais-quoi d’absolu, de fanatique dans ce processus ».
En relevant les yeux de ce premier paragraphe d’une sensibilité si moirée, j’ai constaté que le jour déclinait déjà (j’étais parti tard) et que la mer de brouillard recouvrait presque entièrement le lac Léman, comme d’un édredon… proustien. Derrière moi, la Dent de Jaman flamboyait de dernière lumière orangée. Devant: une pente vertigineuse semblant un toboggan par lequel on eût pu se précipiter jusqu’au lac. Pour ma part, je suis alors descendu à freine-raquette jusqu’à un banc d’où le couchant rougeoyait. Et là j’ai continué ma lecture de la présentation de Frédéric Ferney : «L’intelligence de Proust est pure, conquérante, archaïque, révolutionnaire, contagieuse comme un islam ou un christianisme premier : on croit s'engouffrer, et pourtant tout est imbu de clarté, comme si on entrait dans les ordres..."

Proust2.jpgAinsi est aussi, parfois, la marche en montagne, comme ces jours de neige et d’air de cristal.
Et Ferney encore : « A lire ce texte (il parle de Précaution inutile), inespéré, on est ému comme devant un pastiche tant Proust se ressemble, et se décèle d’emblée à sa perception du détail, à sa cruauté, à sa douceur maladive, à certains petits émois frileux et surannés qui ornent son style et que Saint-Simon, son maître lointain, aurait rougi de connaître ».
Et voici encore comment Frédéric Ferney pratique la lecture-écriture critique : « Du blanc, du bleu et du noir. C’est sa palette – comme Vermeer, qu’il admirait tant.
« Le froid, c’est le pays d’où il vient et qui ne le quitte pas : écrire, ce sera rompre avec des lenteurs d’hiver, des paniques immobiles, des peurs bleues comme la glace. Il faudra beaucoup d’encre noire et de nuits blanches pour faire fondre cette «banquise invisible détachée d’un hiver ancien ».
Proust n’a pas connu Montreux, mais il a retrouvé une sorte de Montreux suspendu, plus japonais de lumière, mais au même confluent du nord et du sud, où nature et culture s’aiment (avec Nietzsche et Thomas Mann, Rilke et Jouve et bien d’autres), dans l’Engadine de Sils-Maria. On retrouve la trace de ses séjours dans Mille et un voyages, de la collection Voyager avec, un volume riche et truffé d’images émouvantes ou cocasses, mais aussi dans Marcel Proust sur les Alpes de Luzius Keller, où il est surtout question du séjour de l’été 1893 du gentil Marcel avec Louis de La Salle. Je n’ai rien dit de Précaution inutile, mais ce sera pour une autre randonnée, alors que l’air fraîchit et que la nuit tombe sur l’édredon proustien. Quant à Frédéric Ferney, outrageusement interdit de péniche, il se retrouve dès aujourd’hui sur son blog à cette adresse, passant du Bateau-livre au Bateau libre : http://fredericferney.typepad.fr/. Bon vent à lui.
Ferney1.jpgMarcel Proust. Précaution inutile. Edition présentée par Frédéric Ferney. Le castor astral, 173p.
Marcel Proust, Mille et un voyages. Textes présentés et choisis par Anne Borrel. LaQuinzaine/Vuitton, 375p.
Luzius Keller. Marcel Proust sur les Alpes. Zoé, 135p.

25/12/2008

Lecture de rando

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Avec Hafid Aggoune au bord du ciel.

L’air avait une limpidité de cristal pur, cette fin de journée sur les hauts de Saint-Maurice-en-Agaune, et c’est avec émotion que je me suis rappelé l’évocation cruelle et douce à la fois, de l’épisode le plus marquant de son (?) enfance, que détaille Hafid Aggoune dans son dernier livre, Rêve 78, bref et dense récit des retrouvailles d’un gosse de 5 ans, longtemps séparé de sa mère, et de celle-ci, maltraitée par la vie et par ses hommes (son père et son conjoint), et qui revit positivement après qu'il lui a été permis de rejoindre son petit garçon.
« Ma mère a quitté sa famille l’année de ses quinze ans. Elle était battue par son père, détestée de sa belle-mère. Au fil des années elle était devenue la bonne à tout faire de neuf demi-frères et demi-soeurs..."
DSCN1523.JPGCe que j’aime bien, dans le processus de la lecture de rando, c’est qu’elle remet en somme un livre à distance et dans sa juste proportion avec l’univers environnant. Les hauts de Morcles, en dessus de Saint-Maurice, à peu près à 1600 mètres d’altitude, au debouché d’une longue route forestière sinueuse et très étroite bordée de fortifications militaires datant de la dernière guerre (toute la montagne est truffée de forts et de casernes souterraines) s’ouvrent soudain sur un paysage d’une grande majesté, dominé d’un côté par la Dent de Morcles et de l’autre par la Cime de l’Est avec, en arrière-fond, l’Aiguille verte et les Drus. Rando12.jpgCe décor contraste pour le moins avec le climat du récit d’Aggoune, mais après avoir chaussé mes raquettes et gravi une longue pente, jusque sur un promontoire, j’ai lu les phrases suivantes dans une disposition particulière qui en accentuait le relief.
« Si mon enfance n’a pas été précisément heureuse, elle m’aura donné cette capacité essentielle de savoir me confronter au vide. Savoir rester seul à ce pont me fait penser à cet océan immense, pacifique en apparence, mais couvrant la moitié de la surface de la terre, profond et sombre comme les entrailles de Saint-Etienne »...
Et cela aussi qui retentissait dans l’immense solitude de la montagne : « Certaines choses d’une vie s’écrivent avec les mots du silence. On ne les entend pas. Le monde les étouffe. On cherche éperdument. On écoute autre chose. Mais ces choses-là restent, attendent. Elles pourraient attendre une éternité et une nuit de plus ».
Le petit garçon, fils d’ouvrier trop pauvre pour lui offrir des livres, est devenu écrivain comme l’auteur, et l’écriture compte dans sa résilience autant que ce qu’il a vécu avec sa mère dès ces retrouvailles, qu’il évoque aujourd’hui à trente ans de distance, à la veille de devenir père lui-même. Hervé Babel, protagoniste du récit est-il le double de Hafid Aggoune ? Peu importe à vrai dire...
Ce qui est sûr en revanche, c'est que Hafid Aggoune est un écrivain pour qui les mots ont une charge vitale, ceux des autres (« Chaque mot lu de certains écrivains a été cette main qui m’a éloigné du bord des gouffres ») autant que les siens. On s’en était avisé en lisant ses premiers livres, tel notamment Quelle nuit sommes-nous ?, paru en 2005. C'est aussi évident en l'occurrence.
« L’écriture m’apprend à croire en nous », note encore Babel-Aggoune après avoir constaté que la littérature est comme une femme, comme une amante ou comme une mère, et ceci qui est sans doute frappé au sceau de l’expérience personnelle. « Seuls, les livres consolent de l’inconsolable ».
DSCN1522.JPGIl aura fallu trente ans à Hervé Babel, narrateur de ce beau récut, pour comprendre son père, lequel n’a jamais cru en lui, et lui pardonner. Cela me rappelle mon père en montagne, et ce jour de mes quatorze ans où, à un passage délicat d’une ascension, il me dit soudain : « Allez, maintenant, passe devant… »
Heureux celui qui a été adoubé par son père. Mais heureux aussi celui qui retrouve son père manquant.
Vers dix-sept heures, un 24 décembre en montagne, l’air fraîchit soudain et le jour décline. J’ai lu encore ces mots que j’avais souligné avant la descente, et j’ai fait un signe amical à l’écrivain, là-bas, je ne sais où - ciao compère, heureux Noël: « Quand je manque de courage, je pense toujours à ma mère marchant droit devant elle, vivante, née là sous la lueur d’un jour froid de ciel bleu miroir, l’une de ces journées d’hiver où cette couleur suffit à effacer du corps tous les martyres »…
LireAggoune.JPGHafid Aggoune, Rêve 78. Joëlle Losfeld, 63p.
Images JLK : 1) Cime de l’Est, 2) Dent de Morcles, 3) Canon à l’hibernation… 4) Aiguille verte et Drus.