20/07/2009

Scribe de la douleur

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Jean-Claude Fontanet, l’auteur de L’Espoir du monde vient de s’éteindre à 85 ans.
L’écrivain genevois Jean-Claude Fontanet, décédé il y a quelques jours, était de ces êtres « foudroyés » pour lesquels l’écriture fait figure d’exorcisme salvateur. Né à Genève en 1925, fils du fameux caricaturiste fascisant Noël Fontanet, frère en outre de l’ancien Conseiller d’Etat Guy Fontanet, il fut très marqué dans sa jeunesse par de longs séjours en sanatorium avant de connaître l’épreuve de dépressions chroniques.
Remarqué en ses débuts d’écrivain pour La Mascogne, évocation acide de ses années de collège, suivie de divers autres romans, Jean-Claude Fontanet publia, il y a juste vingt ans de ça, un sombre et magnifique roman intitulé L’Espoir du monde et constituant une victoire effective sur des années d’atroce dépression endémique passées dans le silence et les larmes. Or ce qu’il faut rappeler, c’est que ce livre - trajectoire d’un damné de la psychiatrie marqué par la compassion féminine et l’amour de la musique - fut littéralement arraché à cet enfer psychique, qui n’accordait alors qu’une heure par jour de lucidité à son auteur.
À côté de cet ouvrage, Jean-Claude Fontanet a bâti une œuvre intègre et cohérente, habitée par des personnages dont il disait que c’étaient des figures de sa vie intérieure cherchant à s’incarner. Et de fait, l’écrivain ne se payait ni de mots ni de sentiments édulcorés : ses livres témoignent de la difficulté d’être et des bienfaits de l’art et de la présence salvatrice de quelques êtres, dont son épouse Paule Fontanet fut le plus bel exemple. Avec L’Effritement (Prix Schiller 1975), Mater dolorosa (1976) et Printemps de beauté (1983), l’auteur a donné le plus dense et le plus aigu d’une œuvre à la fois marquante et discrète.

06/03/2009

Ruines de Gaza et rires enregistrés

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Lettres par-dessus les murs (75)

Ramallah, le 1er mars 2009.

Cher JLK,

Me voici de retour à la maison, la poussière a eu le temps de se poser sur le clavier, les voyages secouent les neurones et remplissent les carnets, mais je regrettais l’atelier, la table de travail… par la fenêtre, la vigne folle lance ses sarments décharnés contre le gris du ciel, et je me replonge dans mon roman.
Le retour n’a pas été facile, dans ce froid qui mord les os bien plus profond qu’à la Chaux-de-Fonds, où pourtant il ne fait pas bien chaud, et le chauffage à gaz brûle le dos sans réchauffer les pieds, et le matin au réveil on se retrouve les pieds dans l’eau, il a plu toute la nuit et l’eau s’est infiltrée par je ne sais où, je soupçonne les joints de la fenêtre mais peut-être est-ce le mur qui est pourri. Je calfeutre avec ce que j’ai sous la main, ça aidera, je fais comme tout le monde ici, on rafistole, on s’arrange, alors même que tout va à vau-l’eau.
Ramallah est une ville facile, une fille légère, à la mémoire courte – pourtant elle ne s’est toujours pas remise de ce qui s’est passé à Gaza, et Ramallah aussi se réveille avec peine. Les cafés tournent au ralenti, les témoignages s’enchaînent, les amis qui reviennent de là-bas, qui racontent ce qu’ils ont vu, parfois en secouant la tête, l’air de ne pas y croire eux-mêmes. Les champs saccagés pour rien, les systèmes d’irrigation détruits, les arbres arrachés. Pour rien. Les maisons occupées dont les murs sont couverts de tags racistes et meurtriers, les meubles brûlés, les canapés qu’on a éventrés pour chier dedans, les capotes usagées dans la chambre des mômes. On dit que certaines familles refusent de regagner leurs domiciles, tant les traces de l’invasion sont insupportables, impossibles à effacer.
Comme pour les massacres, je voulais voir là les actes de groupes isolés, de soldats qui auraient perdu la tête, mais les témoignages sont trop nombreux désormais pour ne pas impliquer une responsabilité directe des supérieurs. On a clairement laissé faire le pire. Armée éthique… la seule éthique qui ait tenu, c’est celle, personnelle, de ce soldat inconnu que j’imagine refusant de suivre les ordres des officiers ou les encouragements de ses camarades. Il doit être bien seul à présent, je l’imagine se tenir la tête, assis sur son lit, quelque part dans un studio à Tel Aviv.
Et je ne peux qu’imaginer, parce que ces histoires-là ne feront pas la Une, c’est bien trop tard, c’est la mort qui fait vendre, pas les deuils. Dans cinquante ans les journaux télévisés montreront en temps réel la balle pénétrer dans les chairs, les maisons au moment où elles sont disloquées par le souffle, et tout ce qui précède et tout ce qui suit sera jugé d’un ennui mortel par les rédacteurs en chef. Pourtant ce qui suit ne manque pas de couleur, c’est assez surréaliste pour être vendable. Quelques images : des tas de gravats, sur chacun est assis un homme, il attend le défilé des ONG dont il connaît désormais le manège, il racontera son histoire et ses besoins, si ce n’est pas Care qui l’aidera ce sera Oxfam. Prohibition : des couvertures qu’il faut faire passer par les tunnels de Rafah, parce que les terminaux israéliens sont fermés aux couvertures, ainsi qu’aux macaronis – une ONG américaine s’escrime à faire entrer douze camions d’aide, on en laisse passer six, mais pas ceux qui contiennent des macaronis. Gouvernement d’unité nationale : dans une salle de conférence au Caire, sous les dorures des plafonds, les représentants du Hamas et du Fatah se partagent l’argent du Golfe, ça c’est pour toi, ça c’est pour moi, ça c’est pour Gaza. Politique israélienne : interview de Tzipi Livni, en keffieh à carreaux – elle n’abandonnera jamais sa dure lutte pour un Etat Palestinien. Dans tout ce non-sens un analyste d’Haaretz tente de faire entendre sa voix, il se demande à quoi aura servi cette « guerre », il craint qu’elle n’ait servi à rien ni à personne. Suivent des rires enregistrés.
Ce qui est en Une du Monde, ce matin, c’est Bashung qui a gagné les Victoires de la Musique. C'est insignifiant et je ne suis pas fou de ces trophées, pourtant ça me fait plaisir. On continuera à écouter de la musique, pendant que les grues continueront à tourner, dans les colonies, pendant qu’on fermera le Mur, toujours un peu plus, comme à Ram la semaine dernière – désormais il nous faudra deux fois plus de temps pour rejoindre Jérusalem. Tant pis pour Jérusalem, au premier soleil je taillerai la vigne, on attendra l’été.
Je t’embrasse,
Pascal

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La Désirade, ce lundi 2 mars 2009.

Cher Pascal, mon ami,

Te voici de retour à la maison, comme tu dis, là-bas au bord des champs de ruines, une année après notre première lettre – une année dont les derniers mois ont été marqués par le martyre de Gaza juste digne, pour nous autres, de rires enregistrés. Qu’ajouter à ce que tu décris ? Ce matin encore je lisais un bilan de l’Opération Plomb durci, avec un appel de Jean Ziegler à sanctionner les crimes de guerre : « Du 27 décembre 2008 au 22 janvier 2009, l’aviation, la marine, l’artillerie et les blindés israéliens ont pilonné le ghetto surpeuplé de Gaza. Résultat : plus de 1 300 morts, plus de 6 000 blessés graves – amputés, paraplégiques, brûlés – l’immense majorité d’entre eux étant des civils, notamment des enfants. L’ONU, Amnesty International, le CICR ont constaté des crimes de guerre nombreux, commis par les troupes israéliennes. En Israël même, des intellectuels courageux – Gidéon Lévy, Michael Warschawski, Ilan Pappe, entre autres – ont protesté avec véhémence contre les bombardements d’hôpitaux, d’écoles et de quartiers d’habitation.
« Le 12 janvier, au Palais des nations de Genève, le Conseil des Droits de l’homme des Nations Unies s’est réuni en session extraordinaire pour examiner les massacres israéliens. La session a été marquée par le rigoureux et précis acte d’accusation dressé par l’ambassadeur de l’Algérie, Idriss Jazaïry.
« Les ambassadrices et ambassadeurs de l’Union européenne ont refusé de voter la résolution de condamnation. Pourquoi ? Régis Debray écrit : « Ils ont enlevé le casque. En dessous leur tête est restée coloniale. » Quand l’agresseur est blanc et la victime arabe, le réflexe joue ».
Et Jean Ziegler de rappeler les «expériences» faites par Tsahal sur les habitants de Gaza en matière d’armes, dont l’inédite DINE (pour : Dense Inert Metal Explosive) aux terrifiants effets sur les corps humains, tels que les a décrits un médecin norvégien (Le Monde du 19 janvier 2009) et par l'usage d'obus de phosphore blanc.
Par ailleurs, alors que nous nous trouvions en léger désaccord, toi et moi, sur l’importance à accorder à la religion dans ce conflit, j’ai lu ce matin cette autre analyse de Slimane Zeghidour, rédacteur en chef à TV5Monde, qui rend compte dans son blog Deus ex machina (http://blogs.tv5.org) du rôle des rabbins qui auront exhorté les soldats pénétrant dans la bande de Gaza à ne pas s’encombrer de scrupules moraux ou de lois internationales et à combattre sans pitié ni merci les Gazaouis, miliciens et civils confondus en «assassins». Les rires enregistrés retentiront-ils encore dans cinquante ans ?
Pascal5.jpgCe qui est sûr, c’est que notre échange de quelque 150 lettres, un an durant, ne pouvait qu’être touché par ce que vous, Serena et toi, vivez au jour le jour à Ramallah. Ni toi ni moi ne sommes pourtant des partisans de quelque cause que ce soit : notre premier contact s’est fait par le truchement de ton premier livre, que j’ai aimé et commenté. Nos premières lettres m’ont donné l’idée de cette correspondance suivie, et le jeu s’est poursuivi en toute liberté et sincérité, de part et d’autre. Nous avons fait connaissance, nous nous sommes bien entendus il me semble, nous avons réellement dialogué, puis vous nous avez rendu visite à La Désirade, à l’été 2008, tu m’as fait lire ton premier roman aujourd’hui achevé et en voie de publication, je t’ai fait lire mon récit en chantier que tu as bien voulu commenter à ton tour, et diverses efflorescences amicales ont aussi marqué nos échanges, notamment avec Jalel El Gharbi et ton ami Nicolas, autre précieux veilleur sur le blog de Battuta.

Bref, la vie continue et c’est sous le signe d’une amitié qui n’a rien de virtuel que s’achève, aujourd’hui, ce voyage commun dont je te remercie de tout cœur et qui trouvera, peut-être, la forme d'un livre...

Images: Graffiti de Banksy, mur de Gaza. Pascal et Serena à Lavaux.

04/01/2009

Silence sur Gaza

Ramallah778.jpgLettres par-dessus les murs (67)


Ramallah, ce 4 janvier, 14h.

Cher JLs,
Je viens de recevoir un mail disant que les bâtiments de l'opérateur Paltel viennent d'être touchés, à Gaza, ce qui implique des conséquences sur tous les réseaux de téléphonie fixe et mobile. Je ne sais pas si c'est vrai, d'ailleurs les journalistes occidentaux ne peuvent m'en apprendre plus, puisqu'ils ne sont pas autorisés à entrer à Gaza. Ce que je sais, c'est que nous n'arrivons pas à joindre nos amis ce matin.
Sur Haaretz, je lis que tous les téléphones portables des soldats israéliens ont été confisqués : on a compris, après Abu Ghraib, le danger de ces appareils. Al Jazeera a un correspondant sur place, nous verrons donc quelques images qui n'émaneront pas du service de presse de l'armée - les dernières que celui-ci nous a fait parvenir étaient sympathiques, tu as vu comme moi ces quelques courageux fantassins qui marchaient seuls dans le noir, comme si c'était ça, une incursion – des types armés de leur seul courage, qui marchent dans le noir.

Je me rappelle quand l'armée est entrée à Ramallah en 2006. Une « opération » un peu plus ample que celles qui ont lieu ici presque toutes les nuits. C'était en plein jour, vers midi, le téléphone sonne et je suis tétanisé parce que je ne comprends pas bien ce que dit Serena, parce que des sanglots coupent ses mots, elle s'est réfugiée dans une épicerie, derrière le comptoir, elle reprend son souffle, elle traversait le centre quand les gens se sont mis à courir, à se mettre à l'abri dans les magasins, elle les a suivi, les balles sifflaient – j'allume la télévision, la caméra d'Al Jazeera couvre le centre de la ville, et la place centrale est occupée par les blindés, des gens courent dans les rues adjacentes, des militaires épaulent, protégés par les portières des véhicules– par la fenêtre ouverte j'attends les rafales, et sur l'écran, avec un léger décalage, je vois le recul des fusils. La voix de Serena se calme, elle n'est pas seule dans l'épicerie, il y a le petit vendeur, fasciné, qui regarde par la fenêtre, et puis une femme, encore plus terrorisée qu'elle. Son mari est dans un centre commercial à quelques mètres, il lui conseille de la rejoindre, c'est plus sûr là-bas, alors elles prennent leur courage à deux mains et sortent, longent les murs, s'engouffrent là, pendant que je reste devant mon écran, que je lui fais part de ce que je vois, les blindés qui tournent en rond, des gens cachés derrière des poubelles, qui attendent, une cannette de coca qui rebondit sur un blindé, qui a eu cette inconscience, et c'est insupportable de voir les choses avec une telle netteté, sur l'écran, avec cette vue de haut, ce regard divin, et d'être complètement impuissant – mais au moins je peux deviner que le bout de rue où elle se trouve est déserte, et je peux lui décrire le mouvement des troupes, cent mètres plus loin, pendant qu'elle me décrit le peu qu'elle voit de la rue, des gens qui fuient, des adolescents qui s'approchent, qui veulent en découdre avec l'armée, des pierres à la main…
L'incursion a duré quatre heures, pendant quatre heures j'ai écouté les hélicoptères tourner, les rafales, par la fenêtre. La télé allumée, mon ordinateur sur les genoux. Serena me dit que dans le centre commercial les gens ont recommencé à faire leur courses… à la télé le bulldozer blindé a préparé la retraite, en écrasant les voitures garées au bord de la route, et l'armée est repartie.

Il n'y a eu que deux morts, ce jour-là. Va imaginer la terreur à Gaza. Le correspondant d'Al Jazeera vient d'en dire deux mots: privés d'électricité, les habitants n'ont accès à aucune information sur ce qui se passe au-delà de leurs murs. Ils n'entendent que le bruit. Cette nuit une journaliste de la BBC interrogeait depuis Jérusalem un homme réfugié dans sa cave, avec sa famille. La conversation fut coupée par une explosion - et l'on reste suspendu au silence, le silence comme une claque, même la journaliste n'a pas pu le combler, bouche bée. Et puis l'homme a pu parler à nouveau, c'est la maison d'à côté qui a été touchée, il parle de vitres brisées, de son père resté à l'étage, qu'il doit aller voir.
Maintenant c'est un type du conseil de sécurité des Nations-Unies qui apparaît à l'écran. Il redit la phrase : « la sécurité d'Israël n'est pas négociable ». J'éteins, c'est insupportable.
Pascal.

Panopticon99.jpgA La Désirade, ce 4 janvier, soir.

Cher Pascal,

Nous rentrions tout à l'heure d’une grande balade dans la neige, L. et moi, lorsque j’ai pris connaissance des dernières nouvelles de Gaza, avant de lire ta lettre, à laquelle je n’aurai pas l’indécence de répondre, tant ce que je pourrais t’écrire serait dérisoire.
Au chapitre de la dérision, un ami m’a appris ce matin que Pierre Assouline, sur son blog de La République des Livres avait supprimé la référence du mien au motif que notre correspondance le contrarierait. Cela m’étonne à vrai dire, surtout de la part de quelqu’un que j’ai défendu à plusieurs reprises contre ses détracteurs, mais voilà ce qu’on me dit; et moi je réponds que nos lettres n’ont jamais donné dans l’agressivité partisane – tu ne fais que dire ce que tu vois et ce que tu vis, je te réponds en toute sincérité et sans attaquer aucune partie, juste fidèle à ma résistance envers toute forme de fanatisme. Comme Pierre Assouline n’a pas de compte à me rendre, je ne lui en demanderai pas et je maintiens sa référence au nombre de mes liens – chacun sa liberté.
Ce qui est sûr, au demeurant, c’est que je continuerai de publier tes lettres tant qu’elles ne risqueront pas de vous inquiéter, Serena et toi, et que j’y répondrai dans le même esprit.
Je pense à vous et à vos amis – à commencer par ceux qui se trouvent piégés à Gaza. Je vous embrasse très fort.
Votre Jls

Image: Philip Seelen

Ces lettres font parties d'un ensemble de 130, échangées depuis mars 2008 par Pascal Janovjak, jeune écrivain slovaco-franco-suisse, établi à Ramallah depuis trois ans, et JLK. La totalité est en ligne sur le blog personnel de JLK: http://carnetsdejlk.hautetfort.com/

31/12/2008

Gaza vu de Ramallah

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Lettres par-dessus les murs (66)

Ramallah, ce 29 décembre 2008.

Cher JLs,
Merci pour cette citation de Jean Soler. Ne pouvant lire l'ouvrage entier, je ne peux que discuter les quelques lignes que tu m'envoies – j'aime le ton catégorique et inspiré de l'auteur mais je partage ton avis, il réduit la religion au fanatisme, et semble ériger la foi en cause majeure de nos souffrances – c'est injuste, et c'est aussi donner trop d'importance à la religion, qui n'est somme toute qu'un des multiples outils du mal : un drapeau que l'on brandit pour rallier les troupes, marquer l'identité, justifier la haine.
Soler est sans doute trop athée, ou peut-être pas assez, s'il est incapable de penser sans Dieu… Dans les massacres auxquels nous assistons, je ne vois pas la main de Dieu, pas plus que je ne crois au pouvoir politique des rabbins ou à la soi-disant conspiration évangéliste qui aurait à elle seule permis l'occupation américaine en Irak. Ici en tout cas la religion n'est qu'une composante, primordiale d'un point de vue historique, mais secondaire politiquement parlant, dans une société israélienne où les convictions sont aussi diverses que la provenance des habitants. Soler s'attaque à une minorité.
Bien sûr la notion de peuple élu contient la guerre en germe, mais encore faudrait-il que les juifs d'Israël croient véritablement en cette élection pour y voir le moteur de leur politique d'Etat, et ce n'est assurément pas le cas : d'abord parce que le mythe d'une origine commune ne fait plus guère illusion, ensuite parce que cette rhétorique biblique ne parle plus aux nouvelles générations.
Plutôt que d'élection divine, on pourrait parler des élections parlementaires à venir : les divisions israéliennes elles-mêmes expliquent en grande partie l'ampleur des bombardements de Gaza. Le Likud de Netanyahu est en avance dans les sondages, le gouvernement en place veut renverser la tendance, et ce n'est pas la première fois qu'on utilisera des bombes pour gagner des élections… l'Histoire se dessine moins selon de grands principes religieux qu'au hasard des petites ambitions personnelles, ce qui est d'ailleurs autrement plus inquiétant.
Que faire alors du repli identitaire qui touche ce pays, de cette peur collective qui justifie toutes les agressions ? Là encore, je vois moins le signe de la foi à défendre que la volonté larvée qu'a chacun de protéger son pré carré, son territoire personnel, ses petits avoirs. Une obsession sécuritaire qui fait trembler le monde entier (ou en tout cas le "nord" du monde, qu'il s'agisse d'un épicier européen, d'un nanti de Delhi ou d'un expatrié à Ramallah), une obsession sécuritaire qu'Israël, en vertu de son histoire particulière et encouragé aujourd'hui par les phobies américaines, a désormais hissé au rang d'idéologie nationale. "Zecurrity", c'est le mot qu'on entend sans cesse en Israël, et c'est bien plus qu'une justification pour fouiller votre sac à l'entrée d'un restaurant - c'est une Weltanschauung. On serait étonné de voir combien d'Arabes israéliens s'y accommodent, dont les enfants parlent d'abord hébreu, et qui pour rien au monde ne voudraient partager les conditions économiques de leurs cousins de Cisjordanie…
Bien entendu on ne saurait évacuer la religion de ce conflit, mais je crois qu'on assiste ici à un changement de paradigme, très inquiétant par ailleurs : si la religion garde toujours une face lumineuse, en dépit de ses dévoiements, il n'en va pas de même pour l'égoïsme érigé en morale.
Bien à toi,
Pascal

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A La Désirade, ce 30 décembre, soir.
Cher Pascal,
Ta réponse m’a beaucoup intéressé, d’abord parce que tu vis le conflit de l’intérieur, ensuite parce que tu es dans la trentaine. Il m’a semblé à première lecture que tu minimisais le rôle néfaste de la religion dans la montée aux extrêmes de la guerre, pour relativiser les propos radicaux de Jean Soler, qui est lui-même, soit dit en passant, beaucoup plus nuancé et complet dans son approche que ne pourraient le faire croire les citations que j’ai tirées de La violence monothéiste. Ce qu’il montre bien, cependant, dans la chronique des échecs successifs du règlement du conflit, comme en ce qui concerne l’Irak – et quand bien même les cyniques n’y croiraient pas -, c’est l’importance majeure, pour la cristallisation de l’Hybris des peuples et des nations, de quelques images-force ou de quelque slogans-force relançant une mission universelle d’essence divine . Ces clichés et ces formules peuvent nous paraître simplistes, et les cyniques au pouvoir sont encore moins dupes que nous, mais il serait aussi simpliste de n’y voir qu’une rhétorique « bonne pour le peuple », dans la ligne d’interprétation réductrice et méprisante qui voulait que la religion fût «l’opium du peuple». Bien entendu, je comprends que tu ne voies pas trace de «main de Dieu » dans les massacres actuels, et sans doute les vrais extrémistes sont-ils minoritaires. N’empêche, et c’est un autre argument-force de Soler, que la petite Weltanschauung sécuritaire que tu évoques, qu’on peut rapporter au seul souci du bien-être généralisé d’une majorité d’Occidentaux, ne saurait faire le poids, aujourd’hui, par rapport à l’idée-force, essentiellement religieuse, que la vraie vie n’est pas la vallée de larmes de cette existence, mais une autre à venir, qui vaut tous les sacrifices pour un désespéré, et qui donne aux chefs religieux un pouvoir spécial, et aux mythes fondateurs une fonction durable.
Tu es d’une génération qui a envie de tourner la page, et comme je la comprends, après les monstruosités commises au XXe siècle au nom d’idéologies mortifères. L’an tout prochain, l’affreux Bush, dont la bigoterie providentialiste n’est pas qu’un gadget, cèdera la place à Barack Obama, et pendant ce temps les politiciens israéliens, comme tu l’as bien souligné, font le ménage. De tout mon cœur je souhaite une vie meilleure aux Palestiniens, en espérant que les hommes de bonne volonté de toutes les parties – et Dieu sait qu’il y en a – triompheront de l’invisible main du Mal.
Je viens de lire La Haine de l’Occident de Jean Ziegler, dont le fil rouge est précisément le double langage des nations chrétiennes prônant le bien à travers l’Histoire, au nom du Tout-Puissant , et continuant de confisquer le mot « humanité » pour leur seul profit. Je sais bien que mon ami Ziegler a cautionné lui-même des régimes pourris, comme je sais que l’Autorité palestinienne à son lot de casseroles aussi sales que les consciences corrompues de moult dirigeants israéliens. Mais Ziegler se dit aussi croyant, chrétien, convaincu que le Christ nous engage du côté des humiliés et des offensés.
Je reviens enfin à Jean Soler qui écrivait il y a quelques mois : «Aujourd’hui que les Israéliens font semblant de négocier avec les Palestiniens pour ne pas déplaire à Bush, qui aimerait se prévaloir d’un succès diplomatique pour compenser le fiasco irakien, avant de quitter ses fonctions, un membre de la délégation palestinienne (au sommet d’Annapolis de novembre 2007) a déclaré : « Nos approches sont complètement antithétiques. La notre consiste a partir du droit international et des frontières de 1967 (avant la guerres des Six-Jours, il y a quarante ans !) et à négocier, sur cette bas , quelques arrangements. Celles des Israéliens consiste à partir des faits accomplis sur le terrain. Ils disent que le droit international n’a reien à voir avec notre conflit. Ils affirment qu’ils ont un titre de propriété sur Eretz Israël (la « terre d’Israël » dans sa définition biblique, on dit aussi : le Grand Israël), qu’il ne s’agit pas de nous rendre des territoires mais de nous en donner »…
Tu sais bien mieux que moi, cher Pascal, ce qui a fait le jeu du Hamas, au dam des Palestiniens. Jean Soler rappelle encore, en citant ses sources, qu’ environ 500 Palestiniens ont été tués entre le sommet d’Annapolis, en novembre 2007, et le mois d’août 2008. Au cours de ces huit mois, on a vu le triplement des permis de construire aux colons et l’augmentation de 8% des checkpoints. « Ce qui signifie que les autorités israéliennes n’ont absolument rien entreprise sur le terrain pour faciliter la création d’un Etat palestinien qu’elles appellent de leurs vœux et que la mainmise sur la Cisjordanie s’est accentuée »…
Mais je me répands alors qiue tu aurais tellement plus, toi, à dire de ce que tu vois et de ce que tu vis là-bas en ces jours terribles...

Merci, cher Pascal, de nous donner de tes nouvelles.
Je pense beaucoup à vous deux et à vos amis.

Jls

Images: Eyad Baba, Philip Seelen.

Ces lettres font parties d'un ensemble de 130, échangées depuis mars 2008 par Pascal Janovjak, jeune écrivain slovaco-franco-suisse, établi à Ramallah depuis trois ans, et JLK. La totalité est en ligne sur le blog personnel de JLK: http://carnetsdejlk.hautetfort.com/

28/12/2008

Les enfants de Gaza

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Lettres par-dessus les murs (65)


Ramallah, ce samedi 27 décembre.

Caro,
Je travaille sur mon site, il paraît que c'est utile, d'avoir une carte de visite en ligne, alors j'aligne tranquillement les images et les mots, et puis la voix de ma douce, qui me dit qu'il y a 150 morts à Gaza. Elle dit ça comme elle aurait dit qu'il allait pleuvoir, ou que la voisine est passée ce matin, de l'air le plus détaché du monde. Ou plutôt, je l'entends ainsi. Ou plutôt, j'aimerais l'entendre ainsi. Surtout ne pas laisser aux mots le temps de diffuser leur sens, ne pas les laisser charrier leurs images de corps et de gravats, les images stéréotypées de la télévision, mais elles passent quand même, il faudrait refaire barrage maintenant mais c'est déjà trop tard, apparaissent collées à elles les images plus personnelles que j'ai de Gaza, la ville, le port, les amis, et l'inquiétude de ne savoir si ces images sont encore valides, quelle est l'ampleur du décalage, à quoi ressemblent maintenant la ville, le port, les amis, où est-ce que les bombes ont frappé, est-ce que les bombes ont détruit ces images-là ? Sami est sain et sauf, il rejoindra sa famille dans le nord, s'il le peut. Un ami photographe coincé à Erez nous dit qu'il n'a jamais vu le ciel aussi noir, de l'autre côté du mur. Il aimerait aller plus avant, se glisser sous le noir du ciel, faire son travail, témoigner - mais le terminal d'Erez est fermé, normal : c'est shabat. Je ne me demande plus pourquoi les employés du terminal ne travaillent pas le samedi, tandis que les pilotes des F16 semblent besogner à bras raccourcis, eux... je suis souvent étonné de voir comment la religion, tellement rigide lorsqu'il s'agit de combattre l'hérétique, de défendre ses intérêts et ses territoires, comment cette religion se plie avec grâce aux petites exigences de la guerre. Les lanceurs de roquettes n'ont pas chômé non plus, hier vendredi, et sont-ils allés à la mosquée, avant ? Les courageux combattants ont tué deux petites Palestiniennes, mauvais réglage du tir, on ajuste et on recommence, allez. Il y a bien longtemps que les dommages "collatéraux" n'intéressent que les associations des droits de l'homme.

J'étais au Bangladesh quand la guerre en Irak a éclaté. C'était un jeudi, je m'en souviens parce que j'étais censé animer une soirée musicale à l'Alliance Française, le jeudi c'était fête, on servait de l'alcool au café, on dansait... ce jeudi-là je n'avais pas vraiment envie de danser ni de faire danser, mais à l'Ambassade on trouvait qu'une guerre n'empêcherait personne de boire un verre, alors je me suis retrouvé devant mes manettes de disc-jockey, la guerre dans l'âme, et j'ai commencé avec Rock around the bunker, de Gainsbourg,
il tombe des bombes ça boume surboum sublime
des plombes qu'ça tombe un monde immonde s'abîme…
Ils avaient raison, à l'Ambassade : la guerre n'a pas empêché les gens de danser, et ils avaient deux fois raison : il ne fallait pas se priver de ce moment, malgré cette guerre, là-bas, et malgré les enfants qui dormaient dans la rue, un peu plus près, et malgré tous les autres malheurs du monde, parce qu'on n'en finirait pas : si tu ne peux rien faire contre, fais autre chose, mais fais – c'est aussi ce que je retiens des dernières lignes de Personne Déplacée. Je vais donc continuer à travailler sur mon petit site, cette lettre envoyée... Mais ce soir nous irons manger chez Benoît et Rawan, au lieu de sortir comme prévu, parce qu'en ville tout sera fermé.

Le salut et nos meilleurs voeux (sans ironie aucune),
Pascal


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A La Désirade, ce 27 décembre, soir.



Cher Pascal,

Ma mère aurait eu 92 ans aujourd’hui et, sept ans après avoir été terrassée par une attaque cérébrale, la lecture de ta lettre l’aurait confortée dans sa conviction que le monde des hommes devient de moins en moins fréquentable et qu’il vaut mieux, en conséquence, se limiter à la contemplation de la nature…

Pour ma part, je me contenterai de te recopier ceci dans un livre que je suis en train de lire et d’annoter, intitulé La violence monothéiste et signé Jean Soler.

« Aussi longtemps que l’Etat d’Israël n’acceptera pas de rentrer dans le rang de la communauté des nations, et préférera s’enfermer dans un ghetto entouré de murs, conformément à l’idéologie biblique qui exigeait la séparation d’avec les goyim et l’auto-ségrégation fondatrice de l’identité du peuple, aussi longtemps que les Israéliens refuseront de considérer les Palestiniens comme leurs égaux, une vie arabe valant une vie juive, et laisseront un grand rabbin, Ovadia Yossef, les traiter de « serpents », en ajoutant : « Dieu a regretté d’avoir créé les Arabes », ou un quotidien populaire, le Maariv, donner la parole à un autre rabbin qualifié de «savant » (...) pour qu'il dise : « Les Arabes sont plus proches de l’animal que de l’humain » - ce qui est d’autant moins admissible que 20% des citoyens israéliens sont arabes, l’avenir de l’Etat juif ne sera pas assuré. Tout le reste n’est que propagande ».

Pour faire bon poids, Jean Soler rappelle ce que furent, dans l’Histoire, les massacres imputables au Dieu unique sous ses trois «visages», de l’extermination des Cananéens, entre autres, perpétrée au nom de Yahvé, à l’extermination des Chrétiens lors de la première croisade musulmane, jusqu’à l’extermination des hérétiques, des Indiens et autres « animaux », cautionnée par l’Eglise très chrétienne au nom du Dieu unique…

Jean Soler ne minimise les responsabilités d’aucune des trois parties continuant, aujourd’hui de s'entretuer, de Bush à Ben Laden ou aux faucons israéliens, mais puisque nous parlons des enfants de Gaza, je te citerai encore ce « rêve » qu’il formule, de voir un jour se lever un Juif d’envergure qui tiendrait ce discours à ses coréligionaires d’Israël et du monde entier :

« Amis Juifs, il y a un temps pour planter et un temps pour arracher le plant» dit l’Ecclésiaste. Le temps est venu pour nous d’arracher nos illusions pour faire preuve de lucidité.

« Nous devons renoncer solennellement et pour toujours aux fables d’un peuple élu, d’une Terre promise, d’un Livre sacré. D’un Dieu unique. Non seulement l’histoire a montré depuis trois mille ans que ces fables ne sont que du « vent », pour parler comme l’Ecclésiaste, mais d’autres peuples se les sont appropriées et les ont retournées contre nous. Des goyim ont prétendu qu’ils appartenaient à un peuple élu, qu’ils avaient reçu de Dieu une mission, ou qu’ils détenaient un livre révélé – comme le Coran que les Islamistes utilisent pour nous tuer. Parce que nous utilisons notre Livre, disent-ils, pour tuer des musulmans.

« Puisque c’est par nous que tout a commencé, c’est par nous que tout peut finir. Si nous affirmons d’une seule voix, comme un seul homme, qu’il ny a pas de Dieu et donc pas de peuple élu, de terre promise, de livre sacré, nos ennemis n’auront aucun argument pour eux, ni aucune arme contre nous ».

Le « rêve » de Jean Soler de supprimer Dieu est d’un homme des Lumières – d’un athée français qui réduit par trop, à mes yeux, la religion à ses pires aspects. L’extrémisme religieux est certes une peste, mais on a vu ce que fut l’extrémisme révolutionnaire, de la Terreur au Goulag, et la Shoah ne fut pas ordonnée par un Dieu unique. Les livres sacrés sont aussi, dans toutes les traditions, porteurs de sagesse lentement conquise et acquise, de beauté, de bonté et d’espérance.

Dans la pensée des enfants de Gaza, amis, je vous embrasse.

Jls


Jean Soler, La violence du monothéisme. Bernard de Fallois, 476 p.
Images : Port de Gaza, par Pascal Janovjak

02/07/2008

Au bon jeune temps

Hejaz.jpg 

Lettres par-dessus les murs (50)


Ramallah, samedi 28 juin 2008

Caro,
Les temps ne sont plus ce qu'ils étaient, nous en parlions hier avec les amis, de ta lettre et des malheurs de l'éducation, en Suisse, en France et ailleurs. Quelques lueurs d'espoir tout de même, comme tu as pu le lire, le Conseil de l'Europe veut interdire la fessée : elle porte atteinte à la dignité de l'enfant, comme on le sait, et elle bien peu efficace. On privilégiera désormais au sein des familles la bonne vieille pratique de la brûlure de cigarette ou de la torsion de bras, l'autorité parentale s'en trouvera renforcée, c'est bien.

Ziad m'a raconté cette semaine la Ramallah de son enfance, on s'est croisé par hasard, on s'est salué bien bas, parce que Ziad est un gentleman de la vieille garde et qu'il mérite tout le respect, on a échangé deux banalités et il s'est lancé dans la peinture d'une fresque du temps jadis. Quand il n'y avait pas d'hôtel en Palestine, mais des salles communes où tout voyageur était accueilli par un repas, un narguilé et un coin de tapis... quand aux carrefours on trouvait des grandes jarres d'eau fraîche pour rassasier la soif des promeneurs... quand il n'y avait en ville que cinq voitures, pour les deux médecins et les trois nantis. De sa voix grave et douce, il m'a parlé de ces étés qu'il passait à Hébron, dans les champs, en ce temps-là tout le monde travaillait en été, pour se préparer aux rigueurs de l'hiver, et l'on chauffait les maisons avec les noyaux des olives issues de la récolte.
En ce temps-là peu d'enfants apprenaient vraiment à lire, ils récitaient le Coran assis sur le sol de l'unique pièce de l'école. Lui faisait partie des privilégiés, son père était cheminot, il portait le bleu mais le soir il mettait la cravate et le fez ottoman, parce qu'il était fier d'être fonctionnaire, et la mode était à la moustache hitlérienne, on était solidaire des Allemands et des Turcs, contre les Anglais. La locomotive paternelle desservait alors le Caire et Damas, l'on pouvait aller jusqu'à Cape Town en train, et à neuf ans, pour apprendre la géographie, l'instituteur leur demandait de trouver le chemin le plus court de Jérusalem à Madrid, en s'aidant des cartes et des horaires de chemins de fer.
Ensuite nous passons du coq à l'âne, aux hommes invisibles et aux djinns, il m'avoue qu'à son âge il a encore peur du noir, parfois, quand il va vérifier le fonctionnement de la citerne derrière la maison, les mystères sont grands, on cause religion et son regard plonge dans la nuit des temps, savais-je que la circoncision trouve son origine dans les rites cananéens, et me suis-je rendu compte que dans les synagogues et dans les mosquées subsistait encore la trace de l'autel des premiers sacrifices ? Non, mais je repense aux offrandes hindoues, aux lingams arrosés de lait et couverts de fleurs, et cette soudaine redécouverte de l'unité humaine me réjouit. Il est tellement facile d'oublier même les évidences, quand on vit le dos au Mur… De l'Occupation nous n'avons point parlé, je ne tiens pas à savoir comment un homme aussi épris de connaissance, de voyages dans l'espace et dans le temps peut supporter d'être Palestinien aujourd'hui.
Il regarde sa montre, je vais devoir rentrer, je vous prie de m'excuser, le match va commencer, dit-il avec un petit sourire. Espérons que la Turquie gagne, dis-je – Que le meilleur gagne, répond-il de sa voix grave et douce.

Nous quittons Ramallah lundi aux aurores, pour de longues vacances, et Istanbul où nous faisons une petite escale. La ville ne sera ni klaxonnante ni pavoisée, mais ça restera la plus belle du monde… je t'en enverrai des nouvelles, avant de débouler enfin à la Désirade, dans une dizaine de jours...

A très bientôt,

Pascal
PS. Mon ami Nicolas reste ici pendant l'été, les curieux de littérature, les amoureux de photo et les passionnés du monde arabe pourront consulter son blog, il y enfile perle sur perle : http://battuta.over-blog.com/



Suisse420001.JPGA La Désirade, ce 2 juillet 2008.

Cher vieux,
Tu seras déjà parti quand tu liras ce mot, mais cela ne fait rien n’est-ce pas ? Nous avons tout le temps, et bientôt je vais te tanner avec mes souvenirs remontant au moins au XVe siècle, lorsque je traversais l’Europe dans la bande d’escholiers de Thomas Platter le fils de bergers de montagne devenu grand humaniste à multilangues.
Les souvenirs de Ziad me rappellent ceux de mon Grossvater, qui possédait lui aussi sept langues et lisait tous les soirs, sur la table de la Stube dont les quatre pieds tournés constituaient les colonnes de notre temple d’enfants, quelques pages de sa grande Bible et quelques sourates du Coran en V.O. Grossvater avait connu sa promise au Caire, et tous deux y rencontrèrent aussi le père de mon père, lui aussi dans l’hôtellerie. Le père du père de mon père, en revanche, était dans les chemins de fer comme le père du père de ma mère, qui fut de la première équipe à traverser le tunnel du Gothard, au titre de chef de train.
Je ne voue aucun culte particulier, en ce qui me concerne, aux choses et aux gens du bon vieux temps. L’attitude de beaucoup des gens de ma génération ou de la précédente, qui consiste à prétendre que plus rien ne se fait de bon aujourd’hui, me semble déplorable. Je suis tout à fait conscient, en matière de littérature et d’art, que nous vivons dans une période d’eaux basses, mais c’est en pensant et en sensibilisant notre temps que nous pourrons faire le mieux que nous pourrons, et non en nous cantonnant dans le passé, qui n’est à mes yeux qu’une modulation du présent. Lorsque la mère de ma bonne amie, Batave anarchisante, me parlait de Sénèque dont je lui ai filé un opuscule, avant qu’elle n’achète toute la série, elle me parlait de « ton M. Seneque » et me citait ses propos comme si elle venait de boire un coup avec lui au Café du débarcadère. Elle aussi regrettait le temps des vitriers chantant dans la rue, comme je regrette l’odeur de crottin que diffusait le passage des chars des maraîchers remontant du marché, dans les hauts de Lausanne des années 50, et l’autre jour ma vieille marraine, troisième fille de Grossvater, me racontait comme celui-ci, pingre et demi, au retour de leurs immenses balades du dimanche, parfois jusqu’au sommet du Rigi et retour, conseillait à ses filles, sur la route du soir, de faire semblant de boiter pour apitoyer quelque conducteur de char ou des rares voitures de l’époque…
Nos souvenirs sont-ils plus beaux que ceux que nous avons offerts sans le savoir à nos enfants ? Qui peut le dire ?. Le tout est de s’arranger pour ne pas les leur pourrir d’avance. Mais les émerveillements de nos mômes valent bien les nôtres et, à vue de nez, la tradition ne se perd pas malgré les Barbie connes et le Coca Zéro.
Je t’envoie, avec cette vue de La Désirade où vous êtes attendus, cette photo de la famille de la mère de ma mère, quoi doit dater de 1911. Tous les gens qu’il y a là sont morts. L’un de nos arrière-grands-oncles présents fut chercheur d’or aux States et mourut de déprime après son retour en Suisse. L’autre était boucher. Un autre encore, que nous appelions l’oncle Fabelhaft, avait pas mal voyagé et pratiqué le négoce de tapis orientaux. Il nous faisait, enfants, beaucoup rire, je ne me rappelle plus pourquoi. L’une de nos tantes vécut en Chine, une autre se pendit de chagrin (l'Amour...), une autre encore se perdit d’inconduite. La personne très digne du premier rang est ma grand-mère Agata, mère de ma mère qui, le jour de ses 80 ans, fut ensevelie sous les fleurs de tous ceux qu’elle avait aidés petitement ou grandement, au dam de mon grand-père qui trouvait que c’était là bien de l’argent gaspillé. De la même façon, s’il prenait la fantaisie à ses filles de nous voiturer en taxi depuis la gare, il ne manquait pas de leur faire remarquer qu’avec l’argent de ce taxi on eût acheté trois pains.
Ainsi de suite : c’est la saga des familles. Un jour, me trouvant sur une butte dominant le quartier de nos enfances, et me rappelant le voisinage de Simenon, sur les hauts de Lausanne, j’ai pensé que je pourrais un jour, comme de petites boîtes qu’on ouvre, guigner dans chaque maison et en regarder vivre les gens. Dans ce quartier qui nous semblait, adolescents, la banalité même, voire la mort vivante, j’ai appris à détailler depuis lors des romans et des nouvelles à n’en plus finir, nourris de drames de la jalousie et de suicides, de trésors de bonté et de d’abîmes de solitude ou de mesquinerie. En notre enfance nous étions bien cinquante à jouer sur le grand pré, et les aiguiseurs passaient avec leurs aiguisoirs, les vanniers avec leurs paniers, les pasteurs et les curés avec leur propre bazar, puis il n’y eut presque plus d’enfants, et voici qu’il en repousse !
Liras-tu ces lignes à Constantinople (j’en suis resté à ce nom magnifique), ton portable sur tes genoux au milieu d’un souk moyennageux, ou dans quelque aérogare futuriste fleurant le kérosène ou le parfum dutyfree ? Quoi qu’il en soit, je me réjouis de vous voir tous les deux, je vais vous amener au Chemin de la Dame, en plein Lavaux, comme j’y ai amené Fabienne Verdier, Nancy Huston et tous ceux que j’aime ou que j’ai envie de pousser un peu au bord de la falaise (ça ne pardonne pas), et nous parlerons de ton roman en fumant nos bonnes vieilles pipes pendant que nos bonnes vieilles compagnes feront ensemble un peu de tricot sur le banc qu’il y a devant le chalet…

Lavaux4.JPGPaintJLK15.jpgImages : Chemin de fer du Hejaz, 1957. Portrait de groupe Lavaux, au Chemin de La Dame.  au début du XXe siècle. Vue de La Désirade, huile sur toile de JLK.Ces deux lettres sont les dernières échangées d'une centaine, depuis mars 2008, entre le jeune écrivain Pascal Janovjak, établi à Ramallah, et le soussigné. L'échange intégral est lisible sur le blog personnel de JLK: http://carnetsdejlk.hautetfort.com/

12:10 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : culture, voyages, palestine