31/03/2009

Gustave Roud épistolier

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 CORRESPONDANCE

La réputation de grand épistolier de Gustave Roud se confirme ce printemps par la publication de deux volumes de correspondance, avec Georges Nicole (1898-1959), d’une part et, d’autre part, avec Marcel Raymond (1897-1981).
L’échange avec Georges Nicole, qui a duré près de quarante ans, donne à voir une relation née dans la pratique poétique, et marquée par la reconnaissance réciproque : à l’admiration de Nicole pour la poésie de Roud répond l’enthousiasme de l’écrivain pour la vision critique de son ami. Tous deux acteurs et témoins privilégiés de la vie culturelle romande des années 1930-1950, Roud et Nicole restituent les anecdotes et les événements majeurs d’une période de création littéraire féconde. L’évocation des fleurs, des saisons, des longues promenades dans le Jorat ponctue l’échange, rapprochant ces deux hommes à l’égale solitude et à la sensibilité aiguë.

Carrouge 8 septembre 1937


Mon cher Nicole,

Voici plusieurs jours déjà que me sont parvenus quelques exemplaires du numéro romantique des Cahiers du Sud. La tête un peu tourneboulée par des arrivées de soldats et surtout par des vols d’avions, j’ai attendu la fin des manœuvres et le retour d’une relative tranquillité d’esprit pour accompagner d’un petit mot ces pages, où tu aimeras j’en suis sûr les « contributions » de Béguin et les pages de Du Bos.
Tu ne saurais croire quelle vie divisée et incohérente je mène au milieu d’une saison si sûre d’elle-même et si belle. Le contraste est douloureux. J’espère bientôt te revoir, mais pas à Lausanne, où je deviens tout de suite pathologique !
Romneya est magnifique, et je pense à toi en respirant l’odeur étrange et délicate de ces corolles, en regardant ce plissement soyeux des pétales. Le pays est très beau, mais je suis enchaîné ici par des promesses non tenues, et j’enrage.
Puisse cette reprise du collège n’avoir pas été trop dure pour toi, cher ami ! Déjà je fais des projets pour « nos » vacances d’automne – et il me semble que ce sera encore l’été.
Le village s’est vidé de ses hôtes en uniforme. Je redoutais leur venue, car cela me rappelle impitoyablement le seul moment de ma vie où j’aie simplement et vraiment vécu. Que donner pour retrouver, un seul instant, le rire et la gaîté de ces garçons qui chantaient dans notre grange la moitié de la nuit !
Mes respectueux hommages à Madame Nicole, je te prie. Dis à ton frère mes condoléances – si tu le rencontres bientôt. Cette mort de M. Debarge suscite tout un monde d’échos mélancoliques.

Bien affectueusement à toi

Gustave Roud


Gustave Roud – Georges Nicole, Correspondance 1920-1959, édition établie, annotée et présentée par Stéphane Pétermann, Gollion,

 Infolio, 2009.

 

Le compagnon des poètes

Critique de poésie très réputé de son vivant, Georges Nicole a collaboré aux principales revues littéraires de Suisse romande. Concevant le verbe poétique comme une forme moderne de métaphysique, dans le prolongement de la vision des romantiques allemands, il a magistralement commenté les œuvres de Pierre-Louis Matthey, Gustave Roud ou Maurice Chappaz, mais a aussi été un lecteur attentif de la poésie française de son temps. La parution de la correspondance qu’il a échangée avec Gustave Roud et la commémoration des cinquante ans de sa mort sont l’occasion de redécouvrir dans une anthologie une voix qui a fait autorité.

 

Je pense que les vrais poètes ne sont pas sur la terre pour nous apporter une philosophie, ni une sagesse. Simplement, ils disent, pour reprendre une phrase admirable de Supervielle, « ils disent les choses au fur et à mesure qu’ils les voient et qu’ils les savent. Et ce qui doit rester obscur l’est malgré eux. » Quand ils parlent, il faut les croire. Ce ne sont ni des menteurs, ni des enchanteurs. Si nous avons quelque peine à éprouver ce qu’ils ont éprouvé, c’est que nous n’avons ni leur pouvoir d’aimer ni leur puissance de vision ou de sensation. Mais nous ne sommes pas essentiellement différents d’eux, ce qu’ils disent nous concerne aussi, et nous pouvons le comprendre si nous y mettons de la bonne foi et de l’attention.

 Georges Nicole, La poésie est le réel absolu. Articles et chroniques, textes choisis, présentés et annotés par Daniel Maggetti, Vevey, L’Aire, printemps 2009.

 

Raymond.jpgMarcel Reymond, critique fraternel

La relation professionnelle que Gustave Roud entretient, au sein du Comité littéraire de la Guilde du livre, avec le professeur genevois de littérature française Marcel Raymond se double vite d’une amitié solide, d’où naît un échange épistolaire aux intérêts pluriels.

Dès son premier message, en 1942, Roud admire la manière qu’a Marcel Raymond de « fraterniser » avec les auteurs dont il fait la critique. Bientôt, ce sont les œuvres du poète vaudois lui-même que Raymond accueille avec empathie. Mais l’universitaire genevois est aussi l’auteur de plusieurs textes autobiographiques que Roud, à son tour, s’applique à lire « dans les meilleures dispositions intérieures ». C’est une véritable éthique de la lecture que leur correspondance développe en filigrane.

Souvent, l’échange de lettres et de volumes pallie l’absence de rencontres effectives. En effet, les séances à la Guilde du livre se raréfient. Les deux hommes regrettent le manque de communication qui sévit au sein de la maison d’édition et n’approuvent pas toujours les choix commerciaux du directeur Albert Mermoud. Quant à celui-ci, il accorde de moins en moins de crédit à l’avis de ses conseillers littéraires, au point de rompre avec eux en 1966. Après cette date douloureuse, la correspondance adopte un rythme moins soutenu. Mais elle ne s’achève qu’à la mort de Roud, en 1976.

Ainsi, les lettres de Gustave Roud et de Marcel Raymond ne nous informent pas seulement sur l’œuvre respective des deux épistoliers. Alimentées par les aventures éditoriales de la Guilde du livre, elles rendent ostensibles les rapports – parfois complexes – entre écrivains, critiques et éditeurs romands au milieu du XXe siècle.

 

Gustave Roud – Marcel Raymond, Correspondance 1942-1976, établie, annotée et présentée par Nicolas Fleury et Timothée Léchot, Cahiers Gustave Roud, n° 13, Lausanne et Carrouge, Association des Amis de Gustave Roud, 2009.