07/12/2008

Jouets de destruction massive

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Lettres par-dessus les murs (63)

Ramallah, le 5 décembre 2008.


Cher JLs,

Les journées raccourcissent et même ici on trouve un goût de Noël, en adaptant les vacances de l'Eid et sa petite fièvre d'achat à nos propres habitudes. Pendant que les colons s'excitent, à Hébron et ailleurs, ici on déambule sur les trottoirs, la plupart des magasins sont ouverts en cette fin de vendredi, les bambins font de grands yeux devant les vitrines des magasins de jouets. On y trouve cet ordinateur portable dernier cri, qui apprendra aux petits Palestiniens à reconnaître les différents éléments constitutifs de l'Esplanade des Mosquées, qu'ils ne verront peut-être jamais de leurs yeux. Ou bien ces faux téléphones portables pour petites barbies voilées… A côté de ça s'alignent les Bratz qui aguichent les petites filles du monde entier, déshabillées du regard par les Tortues Ninja du rayon opposé, réservé aux fantasmes des mectons : dragons et robots en tout genre, et surtout beau choix d'AK47 taille réelle.
Les rues sentent le falafel, impossible de résister pour ma part, et c'est un réflexe tellement bien acquis que j'en arrive à me demander s'il n'est pas atavique. On admire les montagnes de sucreries du magasin Eiffel, surmonté de sa tour en fer-blanc, on lorgne les vitrines des boutiques de fringues, étonnamment sensuelles, mais je te parlerai de ça une autre fois, notre amie Lucia prépare une expo sur le sujet. Inévitable pause de ma douce devant les magasins de godasses, on n'achète jamais rien, moins parce que les goûts des ramallawis sont différents des nôtres que parce qu'on n'a besoin de rien, juste de se faire plaisir de temps en temps et un bon falafel y suffit. Non, tout de même, je demande à ce vieux bonhomme qui vend sa quincaillerie à même la rue s'il n'a pas, dans son stock, ce fameux briquet lumineux qui projette le portrait d'Arafat sur les murs (une autre version représente Nasrallah, plus difficile à exporter via Ben Gurion). Le vieux répond à mon mauvais arabe par un anglais oxfordien, impeccable et tout en nuances, il doute fort que le charmant objet soit encore fabriqué, mais on ne perdra rien à aller voir chez Rami, là-bas, juste après l'Arab Bank. Pendant notre conversation un bambin s'est penché sur son étal, il attrape finalement un petit porte-clé en bois, découpé au formes de la Palestine historique. Je me demande combien de gamins, chez nous, convoiteraient ainsi un porte-clés représentant l'Hexagone ou l'Helvétie... C'est trois shekels, dit le vieux, le gamin contemple encore l'objet avant de le reposer sur l'étal, de s'en aller d'un pas sautillant, les mains dans les poches. On prend la direction opposée, les bras raidis par nos légumes en vrac, ce soir c'est potage.

Je t'embrasse, Pascal.


Barbie7.jpgA La Désirade, ce samedi 6 décembre, soir.
Il a neigé tout le jour. Notre intention première, avec ma bonne amie, était de faire un tour au marché de Noël de Montreux, qui est la négation de tout ce que j’aime à Noël, à savoir boutiques d’artisans sur boutiques d’artisans fourguant la même camelote genre faux authentique que sur tous les marchés de Noël du moment, mais la neige a vaincu cette tentation morbide et nous sommes restés planqués à lire et à écrire au coin du feu.
Saki.jpgL’évocation des jouets offerts aux petits Ramallawis m’a fait sourire, me rappelant une nouvelle délicieuse de Saki. Il y est question de parents politiquement corrects avant la lettre (la nouvelle doit dater du vivant de Saki, alias H.H. Munro (1870-1916), qui décident d’offrir, à leurs garçons, des jouets à haute teneur éducative, pour faire pièce à la détestable tradition de la carabine ou du tomahawk, voire du char d’assaut à tourelle articulée. C’est ainsi qu’ils dénichent, pour l’aîné, une ferme modèle et ses habitants humains ou animaux, dont toutes les activités et caractéristiques sont explicitées dans une brochure documentaire joliment illustrée. Quant au cadet, il a droit à un hôpital complet, avec ses médecins et ses escouades d’infirmières, son bloc opératoire et ses ambulances. En mauvais esprit tout à fait dans la ligne antimoderne de Chesterton, Saki détaille les épisodes successifs de la remise des cadeaux, marquée par la conviction souriante des parents convaincus de faire avancer l’Humanité, et le léger désappointement des deux boys, qui se retirent bientôt dans leur chambre pour jouer comme on le leur suggère avec l’impatience pédagogique que tu imagines. Or qu’en advient-il ? Tu l’as sans doute deviné, mauvais esprit que tu es toi-même, mais il faut le lire sous la plume de Saki, qui évoque avec brio la transformation de l’hôpital en fort assiégé par unBarbie6.jpge armée de desperados, lesquels captureront les infirmières et les ligoteront sur les vaches modèles métamorphosées en broncos piaffants.
Et comment, me demanderas-tu, avez-vous résolu vous-mêmes la question des jouets de destruction massive ? Simplement, cher ami, en nous contentant d’engendrer deux petites filles d’un pacifisme visiblement inné. A vrai dire, les seules armes qui ont été introduites dans leurs chambres le furent par leurs Barbie-Mecs respectifs, qui n’ont pas tardé à les décevoir pour un tout autre motif…
Avec mon amitié, et à Serena. Jls

04/12/2008

Frankenstein, blogueurs et chats toscans

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Lettres par-dessus les murs (63)

 

Ramallah, ce mercredi 3 décembre 2008

 

Caro,
Tu te souviens de mon Frankenstein abandonné, dont je te parlais dans ma toute première lettre ? J'entends le monstre qui remue sous terre, des gémissements lointains, la chose s'impatiente. Blessée aussi de ce que je l'aie laissée tomber pour mon homme invisible, il y a entre ces créatures fantastiques une jalousie qu'on n'imagine pas.  Je la ressusciterai, c'est écrit, mais il y a aussi cette autre idée velue dans mon tiroir, qui gratte, et j'ai récemment entendus des bruits dans l'armoire de la cuisine et je ne te parle pas du Golem tassé dans le jardin, qui attend l'heure de prendre forme.
Lassé de leurs plaintes je me suis échappé au cinéma hier, voir quelques documentaires de Chris Marker, commandés par le centre culturel français à l'occasion de l'anniversaire de mai 1968 – les délais de la poste, le mur, tout ça fait que nous fêtons le printemps en décembre, et j'aime ce doux décalage qui nous préserve des soubresauts de l'actualité galopante.
Marker retrace les grèves de l'usine textile Rhodia, Besançon 1967, et ce qui me touche, dans les balbutiements de la révolution, ce sont les entretiens avec les ouvriers, chez eux, dans leurs cuisines, qui décrivent leurs conditions avec cette étonnante économie de moyen, celui-ci qui refait devant la caméra les gestes quotidiens de l'usine, ces bras qui répètent avec une précision tragique les automatismes de la machine, cette main qui empoigne un levier imaginaire, cette autre qui enroule le fil invisible, mieux qu'un mime professionnel parce que ces gestes sont inscrits à jamais dans ses muscles. Cet autre qui se plaint avec un demi-sourire : « J'arrive à 8h. A 8h10 je regarde déjà ma montre. On s'ennuie quoi, moralement, on s'ennuie ». Tout ça n'a guère changé, on s'ennuie toujours à l'usine, mais l'exaltation des hommes, lors des grêves, le rêve des hommes, cela a changé. Ces types qui s'avouent mal dégrossis, à peine débarqués de leurs campagnes, qui découvrent la solidarité et la foi dans la progrès, ce type épaté par ses collègues qui montent sur un tonneau pour parler à la foule, il ne pensait pas que des ouvriers en soient capables, de parler ainsi à toute une foule, et puis on collait des affiches, on discutait, le soir il y avait le cinéma gratuit, pour tous les grévistes, et «y a des soirs où ça dansait, c'était du tonnerre ». Touché par la simplicité des mots, par leurs hésitations, le vocabulaire qui se cherche, comme j'étais touché dans Délits Flagrants de Depardon par ce triste décalage entre la parole mesurée de l'avocat et les bouillonnements mal contenus du délinquant, mais les mots ici sont portés par un espoir sans limite, une solidarité sans faille : « donner 500 francs à des copains licenciés, c'est ça qui est beau. C'est pas ce qu'on lit dans Franche-Dimanche ou Ici Paris.»

Il y a quelques semaines j'observais un ban de poissons étranges, à 7700 mètres de profondeur. Les images étaient un peu saccadées, normal : c'est la première fois que des images ont pu être retirées intactes des abysses, disait le site du Monde. Il y a quelque mois je t'avais envoyé le plus vieil enregistrement sonore connu, un gamin qui chantait « Au Clair de la Lune » et cela nous arrivait tout droit de 1860, et ce matin je fais un tour sur Vénus, et puis je me ballade un peu dans Cassiopée, parce que nos ordinateurs nous permettent désormais ce genre de promenades matinales, et il est étrange d'assister à cet incroyable élargissement de nos connaissances, dans l'espace et dans le temps, et de voir, dans le même moment et quasiment en direct, un type qui meurt écrasé par une foule d'acheteurs dans un supermarché de Long Island, en période de soldes surmédiatisées. De voir que le progrès sert aussi à ça, à transformer les hommes en bêtes avides.
C'est l'Ile du docteur Moreau devenue réalité… et du coup je n'ai aucune hésitation à retrouver mes merveilleux démons grattant et haletant, mes créatures des marais et mes monstres composites… leurs grognements me sont infiniment sympathiques, même s'ils ne parlent, eux aussi, que de ça.

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A La Désirade, ce 3 décembre 2008.

 

Cher toi,

 

Je suis en train, tout en te pianotant ces quelques mots, d’écouter/voir, sur mon Dell Latitude D630 made in China, le film tourné par Martin Scorsese avec les Stones, intitulé Shine a Light et capté à New York en 2006. À l’instant Mick Jagger reprend un vieux truc très tendre de notre jeunesse, As tears go by,  tout à l’heure il y avait Bill Clinton sur scène, accompagné de sa mère (tendrement embrassée par Keith Richards) et d’une Hillary toujours fit, et là je t’imagine à Ramallah tandis que mon regard plonge sur l’arc lémanique enneigé, ce soir nous irons écouter Angélique Ionatos au théâtre Kléber-Méleau avec ma bonne amie, je t’imagine avec Serena à Ramallah, je pense à Battuta dont je n’ai jamais vu le visage, je pense à toi et à nos lettres dont nous parlions lundi soir, au Lyrique, avec François Bon, qui y trouve l’illustration même (une de plus) de ces nouveaux vecteurs d’écriture et d’échange que nous sommes quelques-uns à explorer.

En même temps que je t’écris, je pense à Jean-Daniel Biolaz, qui souffre depuis des années de la sclérose en plaques et dont les éditions d’En Bas ont publié, il y a peu, un livre intitulé Deux milans sous les nuages, journal de bord (« des bords, de la spirale vers le centre »), paradoxalement tonique alors que l’espace vital et l’autonomie de l’auteur sont en train de se restreindre de plus en plus, et pourtant Biolaz (qui a lu Jollien) refuse de s’identifier à son handicap et son écriture, de rage et d’ouverture aussi à toute vie frémissante (la nature, les zoziaux de « marques » diverses, sa femme Françoise, ses potes, les emmerdements de tous les jours et leurs petits bonheurs d'autant plus chers), son écriture communique au lecteur une force et une joie que tu chercherais en vain chez moult littérateurs bien portants. Je pense à Jean-Daniel Biolaz car c’est sur son livre que j’écrirai mon prochain papier, et de penser à lui me ramène à Phil Rahmy, grand pote de François Bon et avec lequel je communique régulièrement sur Facebook sans l’avoir jamais rencontré non plus mais que j’aime autant que ses livres.

Tu parles, à raison, de cet incroyable élargissement de nos possibilités de connaissance, avec d'extraordinaires outils dont l’efficience ne dépend évidemment que de nous. Je souris évidemment, in petto, à l’idée que j’ai 487 « amis » sur Facebook, et que dans les dix minutes qui viennent je pourrais communiquer avec Nicolas Pages, qui vient de finir son nouveau roman à Los Angeles, Pascal Janovjak à Ramallah qui cherche un éditeur à son excellent Homme invisible, Miroslav Fismeister qui m’a envoyé récemment, de Brno où il vit, des poèmes pour Le Passe-Muraille, ou avec mon ami Marius Daniel Popescu actuellement à Bucarest pour la sortie de la traduction de La Symphonie du loup...

Et l’incarnation dans tout ça ? Ces liens multipliés à foison ne sont-ils pas la négation de la vraie communication ?

Eh bien, Pascal, comme j’ai eu plaisir à vous embrasser, Serena et toi, j’ai vécu, l’autre soir, avec François Bon, que je ne connaissais jusque-là que par la toile et par ses livres, la confirmation partagée d’une possible amitié réelle, en pleine chair et pâté. Une amie romancière (Cookie Allez) me disait un jour qu’il y avait deux sortes d’écrivains : les généreux et les autres. Voilà l’évidence : François Bon est généreux, qui fait un travail immense au service des autres et « pour le plaisir », et je me réjouis, trois ans après l’ouverture de mon blog, de pouvoir tracer une sorte de carte céleste des âmes généreuses de la blogosphère, dont une s’appellerait Battuta, une autre Jalel ElGharbi, une autre Jean-Michel Olivier, une autre Michèle Pambrun (liseuse de blogs comme pas deux), une autre encore Phil Rahmy, une autre Frédéric Rauss, enfin maintes autres perdues de vue ou parfois retrouvées qui ne m’en voudront pas de ne pas les citer…

On voit les blogs, souvent, devenir des foires d’empoigne où se déversent toutes les haines et se déchaînent les envies, mais à cela je ne vais pas opposer un archipel de Justes se congratulant parmi... Tiens, Pascal, je suis en train de relire La Chute d’Albert Camus. Sacré bouquin, où il est question de la grande supercherie contemporaine du Bien affiché et de la fausse modestie, de l’affectation de générosité dissimulant un ricanement dont Dostoïevski fut le premier observateur. Mais me voilà bien sérieux, alors que Buddy Guy rejoint Mick Jagger sur scène pour attaquer un blues d’Enfer. D’ailleurs faut que je retourne à mes chats, qui sont à vrai dire ceux de la Professorella, à Marina di Carrare, et que je vais essayer de peinturlurer à ma façon. L’esquisse n’est pas fameuse, mais tu la verras peut-être s’améliorer au fil de nos lettres…

Je t’embrasse et te souhaite un excellent goûter avec Frankenstein.

Jls  

 


Images: 2084, de Chris Marker. Quelques-uns de ses documentaires sur les mouvements sociaux viennent d'être réédités en DVD sous le titre Le fond de l'air est rouge.

JLK. Les chats de la Professorella. Huile sur panneau. En chantier…

 

Cette correspondance, qui compte actuellement 126 lettres, a été amorcée en mars 2008 entre JLK et Pascal Janovjak, écrivain slovaco-franco-helvète installé à Ramallah depuis trois ans. Pascal a publié un premier livre aux éditions Samizdat, Coléoptères,  et vient d'achever son premier roman, L'Homme invisible. L'ensemble des lettres de Par-dessus les murs est lisible sur le blog personnel de JLK: http://carnetsdejlk.hautetfort.com/

Page blanche et bleu pétrole

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Lettres par-dessus les murs (62)

Ramallah, le 25 novembre 2008


Cher JLK,

Je reviens vers toi après ce long silence, passé à creuser, couper, gommer. C'est Nicolas Couchepin qui me disait que l'écriture consistait moins à noircir des pages qu'à se résoudre à en jeter aux oubliettes, ce qui me rappelle ton mot lu quelque part sur le blog, lorsque tu dis qu'écrire, c'est d'abord sculpter dans la masse. On pourrait avancer bien d'autres définitions, par exemple qu'écrire c'est surtout pisser dans un violon – c'est ce que je me dis ces jours-ci, après avoir tant taillé, buriné, poli – mais cette définition de la création en négatif, en creux et en coupes, me semble très juste. C'est peut-être là sa partie la plus difficile, mais aussi la plus mature, et sans doute la plus plaisante, somme toute : lorsqu'après de pénibles réécritures on parvient enfin à faire le vide, à s'avouer ce qu'on savait dès le début : que ce passage-là n'est pas bon, que ce chapitre-là est inutile, voire que ce livre ne mérite pas d'être lu. C'est une vraie lumière, un énorme soulagement – bien que relatif à la taille de ce dont on se défait.
Sans m'extasier devant la pureté de la page blanche et la valeur du non-dit, je crois beaucoup à cette responsabilité de ne proposer que le meilleur, malgré la vanité de ce choix tout subjectif : c'est aussi le seul pouvoir qui nous reste. Puisqu'on ne peut forcer le lecteur à nous lire (quel dommage, soit dit en passant), la seule chose que nous puissions vraiment faire, dans cette circulation de nos mots, c'est les choisir avec soin, ou décider de les taire.
Je me souviens de ce livre d'Enrique Vila-Matas, Bartleby et Compagnie, qui énumère à sa manière, à la fois tragique et burlesque, quelques non-écrivains, impuissants ou héroïques, qui à l'instar du personnage de Melville trouvent dans le refus ou le silence leur raison d'être, leur dignité, ou leur malheur… Le vertige du silence reste une vraie menace, parce que cette exigence-là a les dangers de l'accoutumance, une fois lancée il est difficile de dire quand s'arrêtera la machine à nier, à effacer, à brûler.
Un certain nombre de lettres « par-dessus les murs » sont ainsi passées à l'égout, qui ne valaient pas grand-chose. Sans doute la vue de ce pays maudit n'aide pas : on en parlait avec Battuta récemment, l'Occupation étouffe aussi par sa lassante permanence. Que reste-t-il à dire, quand on voit les habitants de Gaza obligés de creuser des tunnels pour s'approvisionner ? Vittorio, le Popeye de Gaza dont je te parlais il y a quelques mois, a été arrêté en mer, à sept milles des côtes, dans une zone que seules les cartes de l'Onu osent encore déclarer sous autonomie palestinienne. Lui et deux collègues sont en prison depuis une semaine, ils ont entamé une grève de la faim. On finira par les sortir du trou, pour les habitants de Gaza c'est une autre histoire.
Je t'embrasse, Pascal.

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A La Désirade, ce 25 novembre, midi.

Cher vieux,


Je n’aime pas du tout, pour ma part, cette idée qu’écrire se réduirait à pisser dans un violon. Cela doit relever, chez toi, de la classique déprime d’après le chef-d’œuvre, que les Chinois soignent le mieux à fins coups de becs de plumes. Comme je viens moi aussi de boucler un manuscrit, je devrais partager ton coup de blues, mais les Japonais ont leur propre parade aïkido, et je m’en inspire en me replongeant dans le tunnel du prochain Opus, que j’aimerais bien achever avant la fin de cette année. Mais la fin de ta lettre à déjà repiqué, et tu es en somme vacciné contre les états d’âme avec Gaza sous tes fenêtres, Serena et le cher Battuta…
A propos de tunnels, la neige est là qui invite à en creuser, comme en nos enfances, surtout en rêve. L’idée qu’on puisse forer ainsi de longues galeries dans le silence ouaté, comme Alice dans son terrier, fut un de mes fantasmes enfantins entêtants, mais la neige a toujours fondu avant réalisation, et voilà qu’on se retrouve devant la page blanche.
La fascination pour l’extrême épure, le goût de la perfection parfaite et du minimalisme filtré à l’entonnoir de pharmacien, je m’en défie autant que de ton violon compissé, même si je partage ton goût artisan pour le travail bien fait ou même plus. Mais les extases du presque rien, les pâmoisons devant les bribes d'émincé genre nouvelle cuisine anorexique d’une certaine poésie contemporaine, la préciosité pour dire moins que rien, pas mon truc, sauf quand c’est Li Po qui mène la barque, ou Paul Celan. Quand certaine dame, les yeux au ciel, prit un jour à témoin le brave Ramuz en supposant que lui aussi devait trouver incomparable une seule rose blanche dans un seul vase, le malotru lui répondit qu’il préférait, lui, des tas de fleurs des villes ou des champs dans un tas de vases.
A la vérité, je pense (je le sais, je l’ai vécu moi-même en déchirant longtemps la première page d’un roman sûrement immortel mais non moins heureusement mort-né) que l’impuissance créatrice est souvent liée à un excès de prétention, à moins qu’il ne s’agisse plus simplement, comme c’était mon cas, de simple immaturité. En tout cas, cette mystique du manque ou de la rétention me paraît de plus en plus douteuse, et d’autant plus qu’elle fait florès dans une certaine poésie romande cultivée en serres. Plus généralement, sur ce terreau stérile de la Difficulté de Créer, on fait beaucoup de manières et de chichis pour rien. Si l’on n’a rien à dire, mieux vaut se taire ; et si CELA ne PEUT se dire, on va prendre un pot avec Wittgenstein au bar voisin où le cher Bashung nous livrera Le secret des banquises.
Cela s’intitule Bleu pétrole et cela ne veut à peu près rien dire, mais ça dit quand même, ça chante, c’est d’un lyrisme noir qui se déploie somptueusement sur la neige, c’est du vrai belge et tu m’en diras des fumées…

Tout amicalement à toi, Jls