29/02/2012

Désamour et déchirures

Char111.jpg

Le Palais des autres jours, deuxième roman de la Lausannoise d'adoption, aborde les thèmes du désamour filial et des difficultés de la migration. Dur et tendre, en crescendo puissant. Entretien.

Yasmine Char a les dehors d'une battante au regard vif, le geste délié et le rire éclatant. Sous le brillant de la directrice du Théâtre de L'Octogone, figure lausannoise connue, cohabitent aussi une femme marquée par la guerre au Liban, une mère attentive à l'éducation de ses deux garçons et un écrivain de talent. Déjà remarqué à la parution de son premier roman, La main de Dieu (Gallimard, 2008), plébiscité par le jeune jury du premier Prix du roman des Romands, l'art de la romancière se déploie plus largement dans un deuxième livre grave et prenant, aux personnages fortement présents et nuancés. La désertion d'une mère sur fond de guerre, l'exil à Paris de ses jumeaux de dix-huit ans, l'insertion difficile et la trouble tentation de la violence constituent les lignes de force du Palais des autres jours, en librairie cette semaine.

  • - Comment ce nouveau livre est-il né? Fait-il suite à La main de Dieu?
  • - Pas directement, si ce n'est que la jeune Lila ressemble à l'adolescente de mon premier roman, en cela qu'elle croit en la vie et ne peut se résigner au triomphe du mal. Mon intention n'était pas, cependant, de donner une «suite» mais d'aborder, par le truchement de personnages vivants, deux thèmes qui me préoccupent. D'une part, le fait que de plus en plus d'êtres proches, et qui s'aiment, en arrivent à ne plus se parler. D'autre part, la question de la migration qui m'interpelle, puisque j'ai aussi connu l'exil même si j'ai eu la chance, parlant français et étant femme, de m'intégrer en douceur. Ce problème de l'assimilation, souvent difficile, fera partie de notre avenir. Et comme je le vois abordé par les politiques, en Occident je me dis que nous allons droit dans le mur!
  • - Vos protagonistes sont des jumeaux. Pourquoi?
  • - Parce que cela me semble la meilleure incarnation de l'amour fusionnel que j'avais envie de décrire, avec tout le fantasme lié à la gémellité. Lila et Fadi me sont apparus assez rapidement, après quoi se sont développées ce que j'appelle «les constellations», avec les personnages secondaires, dont celui de Nour, la Libanaise épouse de diplomate français enlevé, avec leur fille, par des terroristes. Ainsi les thèmes du rapt, de l'attente, de la peur se sont-ils greffés au motif du désamour.
  • - Quelle part de votre vécu intervient-elledans le roman?
  • - J'ai eu de la chance de ne pas perdre de proche durant la guerre, mais nous avons vécu la peur et la violence. Ce que j'ai constaté, par ailleurs, c'est que la guerre développe une forte acuité des priorités de la vie. Dans un état de paix, on risque de perdre de vue ces vraies questions, au profit de choses qui n'ont pas d'importance. C'est ainsi que mes jumeaux ont vécu très intensément avant de quitter le Liban, et que leur désarroi s'amplifie dans la grande ville.
  • - Pensez-vous que les femmes soient plus «solides» que les hommes, comme vos romans le suggèrent?
  • - Je crois que les femmes ne mentent pas. Elles sont plus près des réalités tangibles et plus tendres aussi. La mère de Lila manque pourtant totalement de tendresse, qui ne trouve qu'une remarque, horrible, à faire à sa fille qu'elle retrouve: «Je t'apprendrai à te maquiller». Mais Lila va trouver, auprès de Nour, une mère de substitution et une alliée. Ce sont donc deux femmes de générations différentes, qui vont s'aider et s'adopter. Cela étant, tous mes personnages sont doubles, comme nous le sommes tous...
  • - Qu'aimeriez-vous transmettre à vos enfants?
  • - Plutôt que de transmettre, j'ai envie de «remettre». De leur confier ce qui m'est cher, des valeurs, le goût de la pensée et de la lecture, en les laissant en faire ce qu'ils veulent. Je ne délivre pas de message. Mon livre pose des tas de questions, mais je n'ai pas la prétention d'y répondre...

 

Dédale du cœur et des ombres

« Qu'est-ce que ce pays où il fait froid au mois de mai ? », se demande Lila, dix-huit ans, lorsqu'elle débarque à Paris avec son frère jumeau Fadi, au lendemain de leurs dix-huit ans, fuyant le Liban en guerre et un oncle tuteur considéré comme leur « plus fidèle ennemi ». Avant de se plonger avec euphorie dans la grande ville où ils ont « tout de suite été personne », les jeunes gens ont passé par Nancy où ils ont retrouvé la mère, froide et conventionnelle, qui les a abandonnés sans explication et refuse de se justifier avec hauteur.

Fusionnels jusque-là, les jumeaux vont s'éloigner peu à peu l'un de l'autre. C'est que Lila, positive et entreprenant, cherche à réintégrer les études et s'engage dans la boutique de la Libanaise Nour, tandis que Fadi erre la nuit et va se réfugier dans la « famille » de remplacement de l'armée, où il rencontre un « ami » aux activités louches qui prendre l'ascendant sur lui.

Au fil de relations captant bien les phénomènes, positifs ou destructeurs, du mimétisme, Yasmine Char campe, avec une force croissante, sensible et sensuelle à la fois, des personnages modulant de multiples aspects de l'amour, sans juger. Même le conjoint de l'affreuse mère, genre chien de compagnie (le chien de John Fante en a d'ailleurs été le modèle, nous a confié la romancière... ) a quelque chose d'émouvant, et la même touche humaine  imprègne tous les acteurs  de ce drame romanesque, cerné d'abîmes psychologiques et sociaux, aux résonance actuelles profondes.  

Yasmine Char, Le palais des autres jours. Gallimard, 208p.     

10:10 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théâtre, histoire, paris

20/02/2009

Sur le crime de Payerne

ChessexJuif.jpg 30 ans avant Un juif pour l’exemple, les journalistes Jacques Pilet et Yvan Dalain avaient réalisé un film et un livre constituant la première investigation développée des faits.

Loin de moi l'idée de dénigrer le dernier livre de Jacques Chessex, récit certes elliptique mais percutant, aux résonances profondes. En cause cependant: la façon dont Maître Jacques s'approprie la "paternité" de cette terrible affaire au point de prétendre maintenant, à la Grande Librairie, que Payerne est le prélude d'Auschwitz...  

Chessex27.jpgLe succès du dernier livre de Jacques Chessex a occulté, quelque peu, un important travail documentaire accompli, il y a plus de trente ans, par le réalisateur de télévision Yvan Dalain et le journaliste Jacques Pilet, qui aboutit à un film référentiel de Temps Présent, diffusé sous le titre Analyse d’un crime, que la TSR va rediffuser bientôt, et à un ouvrage intitulé Le crime nazi de Payerne, 1942 en Suisse, un Juif tué pour l’exemple, paru chez Favre en 1977.
Certains de nos lecteurs (lire 24Heures du lundi 16 février) ayant rappelé cet antécédent, il semblait intéressant d’interroger Jacques Pilet à propos de son approche de la terrible affaire et de ses protagonistes encore vivants.
Pilet1.jpg- Comment avez-vous eu connaissance du crime de Payerne ?
- Mon père m’en a parlé à l’adolescence et j’en ai été secoué, puis, jeune journaliste, j’y suis revenu avec Yvan Dalain, Juif d’origine dont le père, marchand de bestiaux à Avenches et ami d’Arthur Bloch, fut alerté le soir même du crime par la femme de la victime. Si Dalain était plus impliqué que moi, il m’a semblé très important d’enquêter sur ce drame oublié, mais hautement symbolique, dont nous pouvions rencontrer encore les protagonistes. C’est ainsi que j’ai retrouvé Marmier, marchand de poulets au marché de Lausanne, qui semblait soulagé de pouvoir « vider son sac » alors même qu’il restait maudit. J’ai également débusqué le pasteur Lugrin, beau parleur et très intelligent qui s’est refusé absolument d’être filmé. Resté complètement nazi. Il semblait chercher à me convertir…
- Quelle impression vous a faite le roman de Chessex ?
- Je suis heureux que l’écrivain traite ce thème, quoique cela vienne tard. C’est du bon Chessex, qui va au tréfonds des motivations humaines les plus sombres. Mais cela pourrait être plus fouillé : on aimerait en savoir plus, en effet, de tout l’arrière plan historique, social et psychologique de ce drame. La propagande du pasteur Lugrin, dans un milieu de gens précarisés, ou ce qu’a vécu Pierre Chessex, le père de l’écrivain, et toutes les réactions des gens du lieu, soumis pour beaucoup à la peur, tout cela pourrait nourrir un roman beaucoup plus ample. Mais le verbe de Chessex n’en est pas moins efficace et propre à marquer les esprits. Il s’inscrit dans un travail de mémoire qui a commencé de s’accomplir dans ce pays, et sans doute est-ce plus difficile de mener celui-ci dans le détail local que sur de grands thèmes généraux.
- Partagez-vous le désir de Jacques Chessex de célébrer concrètement la mémoire d’Arthur Bloch à Payerne ?
- Je ne crois pas tant à la valeur des plaques et des noms de places qu’au travail de mémoire dans les têtes. Et là, une fois encore, il y a à faire… Lorsque notre film est sorti, suscitant de fortes oppositions, j’ai été confronté aux mêmes attitudes de banalisation que nous voyons aujourd’hui. Mais on a changé de génération : les témoins directs ne sont plus là. Le sentiment de culpabilité n’est plus un frein, et ces événements paraissent lointains. En outre, je crois qu’il y a aussi, dans le ressentiment de certains Payernois d’aujourd’hui, quelque chose qui vise Chessex lui-même. L’écrivain a donné une image des lieux qui est parfois mal perçue. Nul n’est prophète en son pays… Par ailleurs, je ne serais pas étonné que les événements récents, à Gaza, qui noircissent l’image d’Israël, ne contribuent à « relativiser » aussi la portée du crime de Payerne.

 

Jacques Chessex en fait trop…

 

 

 

Jacques Chessex a signé, avec Un juif pour l’exemple, un livre qui fera date au double titre de la littérature et du témoignage « pour mémoire ». Lorsque l’écrivain nous a annoncé, en décembre dernier, le sujet de ce nouveau roman, nous avons un peu craint la «resucée» d’un drame déjà évoqué sous sa plume, notamment dans Reste avec nous, paru en 1965, et c’est donc avec une certaine réserve que nous avons abordé sa lecture, pour l’achever d’une traite avec autant d’émotion que d’admiration. La terrible affaire Bloch pourrait certes faire l’objet d’un grand roman plus nourri que ce récit elliptique, mais le verbe de Chessex, son art de l’évocation, sa façon de réduire le drame à l’essentiel, touchent au cœur. Cela étant, avec tout le respect que mérite l’écrivain, et même à cause de l’estime que nous portons à son œuvre, comment ne pas réagir à certaines postures que nous lui avons vu prendre ces jours  au fil de ses menées promotionnelles, et notamment en s’arrogeant la « paternité » du crime de Payerne (lire notre édition du 18 février), traitant avec dédain le travail documentaire qui aboutit à une édition de Temps présent, en 1977, réalisée par Yvan Dalain et Jacques Pilet, et au  livre de celui-ci sous-intitulé (sic) Un juif pour l’exemple ?

Que Jacques Chessex ne mentionne par cette double source dans son roman n’est pas choquant à nos yeux. Un grand sujet n’appartient pas à tel ou tel, surtout dans un travail de mémoire. Cependant, affirmant lui-même qu’il était «sur le coup» avant Dalain et Pilet, Jacques Chessex pourrait faire croire qu’Un Juif pour l’exemple n’est qu’un «coup» et qu’il s’agit  d’occulter tout concurrent. Or son livre vaut mieux que ça!

Une scène saisissante, dans Un juif pour l’exemple, évoque le triple aller et retour d’Arthur Bloch, attiré dans une écurie par ses assassins, qui hésite avant de conclure le marché fatal. Nous imaginions cet épisode inventé  par l’écrivain, or c’est du film de Dalain et Pilet qu’il est tiré. Il va de soi que ce détail n’entache en rien le mérite de Chessex, mais que perdrait celui-ci à saluer le travail d’autrui ? À cet égard, la posture de Chessex nous a rappelé celle du cancérologue médiatique Léon Schwartzenberg qui, un soir, après une émission de télévision à laquelle participait un jeune romancier médecin de notre connaissance, lui téléphona pour lui dire : cher confrère, le cancer à la télévision, c’est moi !

Dans le même élan écrabouilleur, Jacques Chessex s’est répandu récemment, dans l’émission radiophonique Le Grand Huit, en propos consternants sur l’état de la littérature romande actuelle, concluant à son seul mérite exclusif et à l’inexistence d’aucune relève. Ainsi, le même écrivain qui prétend défendre la mémoire collective, piétine ceux qui, à leur façon, contribuent à la culture commune. Plus rien ne se fait après nous : telle est la chanson triste des grands créateurs de ce pays virant aux caciques, de Tanner et Godard à Chessex. Or nous osons le dire à celui-ci : cette posture est indigne de toi, frère Jacques : ton œuvre vaut mieux que ça !  

 

10:49 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : histoire, littérature

25/06/2008

Calvin en travelingue

Buri.jpg

Dans son premier roman, Pierre de scandale, Nicolas Buri fait revivre le réformateur et son époque, de Rabelais au bûcher de Michel Servet, avec une belle maîtrise du montage «cinématographique», doublée d'une écriture en verve.

Au nom de Calvin est attaché, de nos jours, le cliché du rabat-joie par excellence. Même s'il y a du vrai dans cette image qui a lesté le protestantisme romand de son poids, Calvin ne se borne pas aux séquelles moralisantes du calvinisme perpétué par de graves pasteurs. N'oublions pas le grand dessein d'un esprit frondeur qui défia les pouvoirs au nom d'une réforme spirituelle et temporelle radicale, ni le formidable écrivain. Or le double mérite de Nicolas Buri, qui s'est toujours passionné pour les religions (dont il a étudié l'histoire, parallèlement à des études de droit) est d'incarner le personnage (c'est Calvin qui parle) et son époque sans trop simplifier, tout en développant un récit aussi elliptique qu'efficace, clair et vif, captivant de bout en bout, marqué surtout par un ton personnel et une espèce de gouaille (plutôt Grottes que Tranchées genevoises...) et ne se privant pas de mêler réalité historique et fiction.

Exemples: François Rabelais n'a pas vraiment «pété au nez» du jeune Calvin débarquant chez les «sorbonnicoles», mais sa présence récurrente n'est pas gratuite. Calvin n'a pas rencontré Luther «pour de vrai», mais l'épisode colle à la dramaturgie du récit, et le terrifiant inquisiteur Trithème Segarelli, qui livre les parties «sacrées» des hérétiques aux dents de sa chienne Alicia, relève également de l'invention, illustrant du moins la violence de l'époque, comme la peste répandue par intention maligne (historique...) censée faire ici des papistes les inventeurs d'une arme de destruction massive à venir...

Autres licences de romancier: le traumatisme initial de Calvin «naissant» à 6 ans à la mort de sa mère aimée, l'aversion que lui inspire un père cupide dont il reniera le nom (Cauvain) devant son lit de mort, le génie et le courage précoces qu'il manifeste contre les puissants au nom d'un Dieu qu'il s'impatiente de mieux connaître et de servir au lieu de s'en servir, fondent autant de scènes d'une chronique animée, où le tragique et le burlesque se mêlent comme sur une bande dessinée d'époque, en bois gravé à rehauts de couleurs.

«J'ai toujours été passionné par le théâtre», explique Nicolas Buri, qui a lui-même une expérience de scénariste, notamment pour Jacob Berger et Claude Champion. C'est d'ailleurs au pied du mur des Réformateurs, aux Bastions, que l'idée initiale d'un film sur Calvin lui est venue avec le metteur en scène Dominic Noble.

D'une écriture puisant au vivier verbal de l'époque, où les traités des reliques et du scandale de Calvin lui-même, autant que Rabelais et la «parlure» populaire, font florès, Pierre de scandale réserve une part notable aux combats de «l'élu» prophétique contre les libertins genevois (Ami Perrin) et autres athées, tel Jacques Gruet dont le procès précède celui, d'une autre portée, de Michel Servet. Si Castellion, autre grand contradicteur de Calvin, n'est pas au casting, Nicolas Buri renvoie le lecteur aux ouvrages plus doctes que le sien, passionnant divertissement au demeurant.

LireCalvin.JPG Nicolas Buri. Pierre de scandale. Editions d'autre part, 277p.