13/11/2011

Une Maison du livre à Lausanne ?

 

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Le 10 novembre 2011 se sont tenues, à Lausanne, des Assises du Livre réunies par les autorités du de la Ville et du Canton. Pour défendre le « parent pauvre » reconnu de la politique culturelle.

L'enseigne était un peu ronflante, et pourtant les Assises du Livre qui se sont tenues hier à l'Hermitage, à l'instigation des instances culturelles de la Ville et du Canton, n'avaient rien de trop solennel ou d'académique. La journée de réflexion proposée aux divers acteurs de la « chaîne du livre », éditeurs ou libraires, bibliothécaires et autres auteurs ou enseignants, témoignant tous de leur expérience concrète, a été reconnue féconde et constructive par les participants, une bonne huitantaine.

Sur fond de crise, mais sans lamentations, avec en point de mire la votation populaire de mars 2012 sur le prix règlementé du livre, un premier
état des lieux de la politique culturelle lausannoise et vaudoise en matière de livre a d'abord a été établi, base souhaitable de développements concrets mieux concertés. Ainsi que l'ont répété Grégoire Junod et Fabien Ruf, respectivement municipal de la culture et chef des affaires culturelles, autant que Nicolas Gyger, aux affaires culturelles vaudoises, le livre est indéniablement le parent pauvre de la politique culturelle, comparativement au théâtre ou à d'autres domaines. Paradoxe évident, souligne Fabien Ruf, dans la mesure où le livre est la base première de notre apprentissage. Or une prise de conscience des « politiques » semble ouvrir de nouvelles perspectives à l'enseigne de la prochaine législature, souligne Grégoire Junod qui évoque, avec son collègue Frédéric Sardet, Chef de la Bibliothèque et des archives de la Ville de Lausanne le bouleversement que pourrait représenter la nouvelle bibliothèque municipale, en projet au Flon. De là à rêver à une « Maison du livre » qui rapprocherait bibliothèques, librairies, lieux de rencontres et de débats, il y a un pas qui inspire à notre confrère Raphaël Aubert la comparaison avec la « maison du théâtre » lausannoise de la Manufacture.

Autre témoignage appelant réflexion et rebonds vaudois possibles : celui de l'éditrice Caroline Coutau, nouvelle directrice des éditions Zoé, qui décrit les innovations apportées à la politique culturelle genevoise en matière d'édition et de défense du livre, sous l'impulsion de Patrice Mugny, avec l'établissement de contrats de confiance durables dont bénéficient quelques éditeurs.

Du côté des éditeurs, précisément, deux autres témoignages contrastés, et nuancées, ont été apportés par Frédéric Rossi, directeur d'Infolio qui rappelle que le soutien du livre n'est pas forcément limité à des subventions, et de Michel Moret, éditeur strictement littéraire témoignant de la difficulté d'être noblement serviteur des auteurs... Or, au nom de ceux, la poétesse et enseignante José-Flore Tappy a trouvé des mots aussi justes qu'émouvants. « Un livre, c'est quelqu'un qui nous parle », a ainsi rappelé l'auteure lausannoise, refusant de confondre « une librairie et un centre commercial » sans donner pour autant dans l'angélisme. Ce qui aura d'ailleurs frappé, tout au long de ces échanges, marqués par les expériences de la librairie (Pascal Vandenberghe et Véronique Overney) et de l'édition (Francine Bouchet de La Joie de lire), c'est la convergence des bonnes volontés appliquées à la défense d'un « produit » relevant de l'exception culturelle. Là se trouve, assurément, le « dénominateur commun » qu'a évoqué Anne-Catherine Lyon en rappelant la multiplicité des approches de cet objet bien identifié...

Au cours des débats de l'après-midi, auxquels ont participé Jean-Frédéric Jauslin et Anne-Catherine Lyon, notamment, diverses « pistes » ont été passées en revue, tel le souci d'améliorer la défense de la littérature de notre pays dans les écoles ou la mise sur pied d'une commission consultative impliquant, comme à Genève, les divers « acteurs » de la chaîne du livre.

 

 

Anne-Catherine Lyon

Conseillère d'Etat, cheffe du Département jeunesse et formation

 

« Les échanges de cette journée montrent combien ces assises étaient nécessaires. La situation liée au franc fort et à ce qui se passe d'inquiétant dans les librairies a précipité la nécessité de cette première concertation des différents acteurs de la chaîne du livre. Ce qui manquait peut être aujourd'hui, ce sont les lecteurs ou les représentants des consommateurs. Mais la rencontre m'a paru de haut niveau et constructive. La votation, en mars 2012, sur le prix unique du livre, permettra aussi de mieux rythmer le travail à venir, avec une échéance proche. «

Jean-Frédéric Jauslin

Directeur de l'Office fédéral de la culture

« On a ici une approche régionale, mais il était important pour moi d'écouter ce qui se passe à l'aube de la votation. On parle beaucoup de crise, et je suis convaincu que la situation du livre est délicate, mais on n'est peut-être pas entré assez dans le détail. On a, par rapport à d'autres pays, une densité énorme de petites librairies. Or je constate que beaucoup d'entre elles sont dans une précarité d'innovation, avec des méthodes dépassées. Ces petites entreprises ont une chance de survie, par rapport aux grandes, à condition de s'adapter au changement».

 

Grégoire Junod

Conseiller municipal, directeur de la culture et du logement

« Cette journée ouvre une perspective stimulante pour qu'on puisse mettre sur pied une politique du livre plus cohérente à Lausanne et dans le canton. Nous avons évité les affrontements stériles et les querelles de clocher. A longue échéance, l'idée d'une Maison du Livre me semble intéressante, liée au développement d'une nouvelle bibliothèque modernisée au cœur de la ville, et à plus court terme s'impose la nécessité de revoir nos mécanismes d'aide, de mieux soutenir les éditeurs et de réorienter la politique d'achat vers les librairies »

 

Utopie ou beau projet ?

Y aura-t-il un jour, à Lausanne, une « Maison du livre » qui rapprochera notre  bibliothèque et sa fabuleuse collection de BD, des libraires et des éditeurs, des écrivains d'ici ou passant par là, des lecteurs sur papier ou sur tablettes, un café ou un restau peut-être et des « espaces » de débats ou de conférences, dans une proximité réinventée ?

C'est une question qu'on a pu se poser, chimère ou vœu fou d'une Abbaye de Thélème telle que l'excellent Rabelais l'appelait de ses vœux, lors des Assises du Livre qui se sont tenues hier sur la colline peut-être inspirée de l'Hermitage.

Une « journée de réflexion » réunissant des passeurs de livres de toutes sortes (éditeurs, bibliothécaires, libraires, auteurs) pour gamberger sur les moyens de défendre ce « produit » pas comme les autres : l'intention, lancée par des « politiques » du cru, était belle, dont on pouvait craindre cependant qu'elle ne tourne au concert de jérémiades ou à la parlote sans lendemain, relançant les vieilles « bringues » locales dopée à l'esprit de clocher.

Parler, se parler, pour faire du rêve une réalité ? C'est le propre des créateurs.

Or, comme nous le rappelait Daniel Vuataz, jeune écrivain et chercheur bûchant ces jours sur les géniales idées de feu Frank Jotterand, inventeur de La Gazette littéraire, le renouveau de la politique culturelle suisse (qui aboutit au Rapport Clottu en 1975) n'aurait jamais vu le jour sans de préalables « assises » tenues à Aubonne en 1967 et réunissant écrivains, éditeurs, musiciens et cinéastes. Le même Frank Jotterand écrivait en outre ceci en 1978 : « Il suffit, tant le terreau culturel est riche en Suisse française, de créer des instruments de travail pour que le talent éclate ».

07/07/2011

Ceux qui se souviennent

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En mémoire de Vladimir Dimitrijevic, alias Dimitri

Celui qui pense au gisant seul et nu / Celle qui a de la peine / Ceux que la nouvelle a terrassés / Celui qui pense aux enfants du défunt / Celle qui voit dans cette mort un Signe du destin / Ceux qui se rappellent tant d’heures passées en sa compagnie hors du temps / Celui qui se rappelle les rhumatismes articulaires du quadra vaticinant comme si de rien n’était mais assez chiant à d’autres moments où tout allait bien / Celle qui se rappelle sa belle jeunesse de Vitellone à Belgrade vers 1952 / Ceux qui jouissent de rappeler ses défauts / Celui qui se rappelle les derniers mots de Migrations de Milos Tsernianski : « Les migrations existent. La mort n’existe pas ». / Celle qui lui a été fidèle jusqu’au bout / Ceux qui voient en lui l’éternel jeune homme / Celui qui lui commandera une noisette tout à l’heure au Café de la Mairie de la place Saint-Sulpice / Celle qui a gardé ses cartes postales d’un peu partout / Ceux qui savent qu’il se jugeait lui-même très durement et se taisent par conséquent / Dimitri7.JPG Celui qui se sent envahi par la présence de cette absence / Celle qui rapporte tout aux instants qu’on pourrait dire les minutes heureuses de cette vie / Ceux qui se disent indifférents à ce décès parmi d’autres /Celui qui se rappelle la traversée de la Côte d’or à bord d’Algernon au printemps 1974 quand la nature exultait / Celle qui a toujours cancané à son propos / Ceux qu’il a blessés / Celui qui l’observait de loin dans cette rue de Lausanne où il se tenait penché sur un étal de bouquiniste et qui donnait un surcroît d’existence au dit étal / Celle qui se flatte de lui avoir posé des questions dérangeantes à la radio suisse / Ceux qui en savent plus sur l’homme après la rencontre de celui-là / Celui qui aimait le contredire / Celle qui en avait marre de le voir mimer les films japonais ou suédois /  Ceux qui le trouvaient juste odieux et lui en veulent toujours de ne pas leur avoir versé leur dû / Celui qui sait ce que signifient les longs silences enregistrés sur la bande magnétique où il raconte sa découverte à six ans des cadavres couverts de fleurs dans les rues de Belgrade / Celle qui allait avec lui à la porte de la prison où croupissait son père aux côté de Milovan Djilas / Ceux qui se retrouvaient à la Taverne des entrepôts dans la lumière des samedis matins / Celui qui se rappelle Pierre Jean Jouve tiré à quatre épingles et ses pantalons à lui flageolants sur ses savates / Celle qui le voit encore le jour de la mort de Staline à Kalemegdan / Ceux qui étaient avec lui sur le quai de la gare de Lausanne lorsque les Zinoviev  ont débarqué / Celui qui l’a vu houspiller Jean Ziegler sur un stand du Salon du Livre / Celle qui n’aimait pas le braillard de fin de soirée / Ceux qui lui ont tout pardonné sans raison précise / Celui qui l’entendait maugréer « intense activité littéraire, intense activité littéraire, intense activité littéraire» en arpentant le dédale de son antre / Ceux qui l’ont mis en demeure de dégager les lieux en sorte de les gérer à meilleur compte / Celui qui affirme que son père est à présent « dans la paix » / Celle qui pleure son papa / Ceux qu’il continuera longtemps de vivifier par la pensée / Celui qui se rappelle la soirée passée à lire le tapuscrit de La bouche pleine de terre de Branimir Scepanovic et l'extrême émotion partagée de la dernière page / Celle qui le houspillait comme un sale fils de cinquante-trois ans / Ceux qui le redoutaient / Celui qui se rappelle leur première visite à Pierre Gripari dans son hôtel pisseux du XIIIe / Celle qui lui tenait tête en public et même en privé / Ceux qui l'ont fui pour rester libre / Celui qui a fait son procès public pour se faire bien voir de son amie croate / Celle qui ne lui a pas pardonné d'avoir défilé avec l'étoile jaune en assimilant la cause serbe au martyre du peuple juif / Ceux qui invoquent l'épaisseur de l'Histoire / Celui qui s'est violemment fâché contre lui quand il a pris la défense de Martin Heidegger au prétexte qu'un philosophe ne peut se juger à ses opinions / Celle qui ne lui en a jamais voulu d'avoir égaré son manuscrit d'un recueil de poèmes ésotériques / Ceux qui le tapaient devant l'église Saint-Sulpice / Dimitri3.JPGCelui qui se rappelle ce que lui avait dit le bedeau de Saint-Sulpice à propos du goût de miel de l'hostie / Celle qui l'a vu un soir plus que seul sur un banc de métro / Ceux qui aimaient bien le voir revenir en Belgique avec son côté belge / Celui qui lui a racinté sa vie dans les jardins de la clinique où ils commençaient tous deux de marcher / Celle qui estime que c'était un vampire point barre / Ceux qui appréciaient sa grande pudeur / Celui qui se rappelle son récit du premier jour de sa petite entreprise consacrée à balayer les locaux comme la novice débarquant au couvent de Sainte Thérèse enfin tu vois le genre / Celle qui a préféré parler d'autre chose quand il insultait les Musulmans de Bosnie / Ceux qui se sont éloignés de lui pour se protéger sans espérer le protéger de lui-même / Celui qui ne lui passait rien / Celle qui lui passait tout / Ceux qui changeaient de trottoir à son approche / Celui qui a beaucoup réfléchi à ce qu'est vraiment la fidélité en amitié sans conclure à vrai dire / Celle qu'amusait son côté despote dont elle se fichait en le singeant / Ceux qui pensaient "Comédie humaine" en l'observant / Celui que son hybris faisait l'apparenter aux bâtisseurs paranos / Celle qui l'a mise en garde contre l'auto-destruction dostoïevskienne / Ceux qui le croisaient tous les midis au Milk Bar / Celui qu'il a soutenu en dépit (ou à cause) de sa dépendance grave à la dope / Celle qui l'appelait mon petit Oblomov / Ceux qui n'en auront jamais fait le tour et qui n'en demandent d'ailleurs pas tant / Celui qui se méfiait de sa cruauté émotive / Celle qui l'aimait en dépit de sa muflerie / Ceux qui ne toucheront pas au secret de l'ami disparu, etc.

(Liste jetée dans l’isba en réfection, où seront rangés tous les livres de L’Age d’Homme. Le lieu sera connu des générations futures et suivantes sous l’appellation de Nach Dom (Notre Maison), selon le mot d’Alexandre Zinoviev).

 

29/06/2011

Reconnaissance à Dimitri

 

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Vladimir Dimitrijevic, fondateur des éditions L’Age d’Homme, s’est tué sur une route de France.
Une figure légendaire de l’édition littéraire européenne vient de disparaître en la personne de Vladimir Dimitrijevic, dont le van commercial est sorti de la route aux abords de Clamecy, dans la soirée du mardi 28 juin, percutant ensuite un autre véhicule et provoquant la mort immédiate du conducteur, seul à bord. Bien connu à Paris et dans les grandes foires du livre, de Francfort à Montréal, le directeur de L’Age d’Homme, âgé de 77 ans, avait fondé sa maison d’édition en 1966 et publié plus de 4000 titres.
Mondialement connu pour son catalogue slave, établi avec la collaboration des professeursGeorges Nivat et Jacques Catteau, L’Age d’Homme avait également redimensionné l’édition romande. À côté de l’intégrale mythique du Journal intime d’Amiel et desŒuvres complètes de Charles-Albert Cingria, réunies par Pierre-Olivier Walzer,de nombreux auteurs contemporains y ont publié leurs ouvrages aux bons soins particuliers de Claude Frochaux. En outre, les collections de cinéma, sous la direction de Freddy Buache, de théâtre, de sciences humaines ou de spiritualité, entre autres domaines, ont souvent fait référence au-delà de nos frontières.

Bien au-delà de l’aire romande, Vladimir Dimitrijevic n’eut de cesse de faire partager sa passion de jeunesse pour un titan de la littérature américaine, Thomas Wolfe. La révélation du bouleversant Vie et destin de Vassili Grossman, arrivée en Suisse sous la forme de microfilms miraculeusement sauvés, est également à son crédit. De la même façon, il alla jusqu’à hypothéquer sa maison de hauts de Lausanne afin de publier les « pavés » d’Alexandre Zinoviev, des Hauteurs béantes au mémorableAvenir radieux (prix Médicis 1976).

Au nombre des auteurs «phares» vivants défendus par « Dimitri », comme tout le monde l’appelait, figurent en outre Georges Haldas au premier rang des écrivains romands, les Français Vladimir Volkoff ou Pierre Gripari, mais l’originalité de L’Age d’Homme a souvent consisté en découvertes dans les périphéries francophones de la Belgique ou du Québec.

Dimitri7.JPGUn personnage à la Simenon

La destinée de Vladimir Dimitrijevic, né en 1934 dans la Yougoslavie de Tito, est elle-même un fabuleux roman. Fils d’un artisan horloger-bijoutier jeté en prison en 1945, comme nombre de commerçants, le jeune Vladimir, fou de littérature et de football, fuira la conscription en 1954 pour débarquer en Suisse sous le faux nom d’un personnage de Simenon. Sous le titre d’Autobiographie d’un barbare, Dimitri a d’ailleurs raconté ses années d’enfance et de jeunesse hautes en couleurs en Macédoine puis à Belgrade, dans une série de propos recueillis par le soussigné : Personne déplacée. Arrivé en Suisse le 4 mars 1954 avec 12 dollars en poche, le jeune déserteur de l’armée du peuple devint libraire à Neuchâtel puis à Lausanne, chez Payot Bourg où son passage laisse un souvenir marquant.

Dimitri.JPGUn homme de passions
Impatient de combler les « vides » d’un catalogue selon son cœur, Vladimir Dimitrijevic, avec quelques amis et son épouse Geneviève, fonda L’Age d’Homme en 1966 et ne tarda pas à tisser des liens avec Paris, où il se rendait régulièrement avec « Algernon », sa camionnette d’éternel errant dans laquelle il serrait son sac de couchage, par mesure d’économie. Les rapports de Dimitri avec l’argent marquaient d’ailleurs une partie de sa légende, autant que ses positions idéologiques...
Orthodoxe croyant et conservateur, Vladimir Dimitrijevic passa ainsi d’un anticommunisme résolu à un nationalisme serbe qui le rapprocha, dès la fin des années 1980, de ceux-là même qui avaient persécuté son père. Devenu l’éditeur des grands romans serbes historico-politiques de Dobritsa Tchossitch, futur président de la Serbie, en relation directe avec Slobodan Milosevic et même Radovan Karadzic, dont il publia les écrits, Dimitrijevic, et son «lieutenant» Slobodan Despot, animèrent un Institut serbe à vocation de propagande (ou de contre-propagande, selon leur dire) qui entacha durablement la réputation de L’Age d’Homme. Cela étant, l’héritage de cet éditeur sans pareil ne saurait se réduire à de tels choix, si discutables qu’ils aient pu être.

Un être lumineux et complexe

« La somme des instants où l’on sent les choses devenir sans poids et de la vie émaner un parfum constitue pour moi la preuve de la communion avec Dieu», nous disait Dimitri en 1986, lors de conversations dont il nous reste l’aura d’une présence sans pareille.

Dimitri était un homme inspiré, proprement génial par moments, qui pouvait se montrer d’une extrême délicatesse de sentiments. Ses intuitions de lecteur étaient incomparables et ses curiosités inépuisables. Mais c’était aussi un «barbare», selon sa propre expression, qui ne savait pas «faire le beau».

Malgré les services exceptionnels qu’il rendit à notre littérature et à notre vie culturelle, aucune reconnaissance publique ne lui a été manifestée. Or il ne s’en plaignait pas, n’ayant rien fait pour flatter. L’opprobre s’accentuant après ses prises de positions de patriote serbe, il sembla même s’en accommoder.

En son antre du Métropole, à Lausanne, nous l’avons connu irradiant et fraternel, puis il s’est assombri. Les lendemains de la guerre en ex-Yougoslavie, la difficulté de survivre dans cet «empire du simulacre» qu’il fut des premiers à stigmatiser, la perte de l’être lumineux qui avait partagé tant d’années, l’obligation récente de quitter sa tanière tapissée d’icônes, le poids du monde, enfin, ont accentué la part d’ombre de cette personnalité à la Dostoïevski. Une personnalité complexe et parfois insaisissable, croyant jusqu’au fanatisme, tantôt avenant et tantôt impossible, terroriste ou bouleversant de douceur retrouvée.

Un jour que Bernard Pivot, l’accueillant à Apostrophes, lui demandait ce qu’il espérait voir par-delà la mort, Dimitri le mystique lui répondit, devant le public médusé: la face de Dieu.

«Ses» milliers de livres, sur nos murs, en sont comme le reflet, par-delà les eaux sombres de sa mort tragique.

Dimitri70001.JPGVladimir Dimitrijevic. Personne déplacée. L’Age d’Homme. Poche suisse, réédité en 2010.

 

Témoignages des amis de Dimitri

 

Olivier.JPGL'Homme des frontières

par Jean-Michel Olivier

«Dimitri, c’était l’homme des passions partagées (les livres, le foot, indissociables). Des défis impossibles. Toute sa vie, il a traversé les frontières, bravé les interdits (esthétiques ou idéologiques) et brisé les murs de silence. Il avait de l’édition une vision mystique : il devait publier Haldas et Grossman, Corti et Cingria. Non seulement parce qu’il aimait leurs œuvres, mais parce que celles-ci devaient appartenir à tout le monde. Au genre humain, pourrait-on dire. C’était à la fois un passeur et un agitateur d’idées. Qui aimait être contredit et trouvait dans la discussion une vigueur, souvent teintée d’humour, qui stupéfiait ses interlocuteurs. Un homme d’une rare intelligence et d’une grande générosité. »

Frochaux2.jpgClaude Frochaux

Écrivain et éditeur à L’Age d’Homme.

« Je connaissais Dimitri depuis cinquante ans. J’ai travaillé à ses côtés trente ans durant, de 1968 à 2001. Notre rencontre, fulgurante, fut celle de deux libraires. Mais immédiatement, nous avons pensé édition. Ensuite, avec son immense personnalité un brin écrasante, il a imposé une vision large qui manquait chez nous. Elle était fondée sur son amour de la littérature. Ce fut un passeur d’exception. Il m’a ouvert au monde. Son rayonnement dépasse de loin nos frontières. »

 

Buache6.jpgFreddy Buache

Fondateur de la cinémathèque suisse

« Je suis triste à en crever. C’est le seul type au monde pour lequel, sans partager toutes ses idées, j’aurais pu faire n’importe quoi! La mort de Dimitri me frappe au cœur. Pas à cause de ses qualités intellectuelles ou de son talent d’éditeur, insurpassable. Mais il avait des intuitions et des observations qui relevaient de l’ordre de la sensation et de la perception du monde. Tout cela faisait qu’il ne ressemblait à nul autre, ici et maintenant. »

Patrick Besson

Écrivain

« Sa mort me cause une grande peine. C’est un des très grands éditeurs européens. L’équivalent slave de Maurice Nadeau. Il a connu deux positions successives et opposées. Après avoir été le chouchou des anticommunistes lorsqu’il publiait des dissidents, il est devenu un paria pour ses positions proserbes pendant la guerre civile yougoslave. Ce dont je veux me souvenir, c’est d’abord qu’il fut un ami, un très grand lecteur et un extraordinaire éditeur. »

22:50 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature., édition

25/02/2010

Du jamais vu !


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Au jour de la mise en vente de La Meute de Yann Moix, ce 25 février, Pascal Vandenberghe directeur général de Payot Librairie, exprime publiquement ce qu'il pense de ce livre, pourquoi il le vendra sans le mettre en avant et comment il "recyclera" les bénéfices de cette vente.

Fallait-il en parler ? Après l’émotion suscitée, tout d’abord par la publication d’extraits du livre de Yann Moix, La Meute, sur le site de la revue française La Règle du Jeu, ensuite par l’interview que l’auteur a accordée au Matin le 2 février, fallait-il revenir sur ce sujet à quelques jours de la parution du livre, au risque de lui faire une publicité supplémentaire malvenue ? N’est-ce pas lui accorder plus de visibilité qu’il n’en mérite, et participer ainsi à la volonté de l’auteur de faire parler de lui ? « Il faut que les hommes fassent du bruit, à quelque prix que ce soit - peu importe le danger d’une opinion, si elle rend son auteur célèbre », écrivait Chateaubriand dans son Essai sur les révolutions.
Certes, nous aurions pu choisir de ne pas nous exprimer sur ce sujet. Mais de nombreux lecteurs nous ont interrogés : allons-nous vendre ce livre ? Si oui, pourquoi ? Et, pour certains, il a paru choquant que Payot puisse gagner de l’argent avec ses ventes. C’est afin de clarifier les choses que nous affichons aujourd’hui notre position.

Des lecteurs adultes et responsables
Oui, ce livre sera en vente dans les librairies Payot : notre mission est de favoriser l’accès à tous les livres pour tous les lecteurs. Nous considérons les lecteurs comme adultes et responsables, et capables de se faire une opinion par eux-mêmes. Nous n’avons ni à pratiquer la censure, ni à nous substituerà la loi : si un livre n’est pas interdit, sur quelle base nous arrogerions-nous le droit de nous constituer en directeurs des consciences ? Le mettre ainsi à disposition de nos clients ne signifie pas pourautant en partager les thèses. C’est donner à chacun la possibilité de se faire sa propre opinion, en ayant accès au texte dans son intégralité. Dédramatiser n’est pas minimiser La lecture de l’intégralité du texte permet d’une part de remettre les choses dans leur contexte, d’autre part de vérifier dans quelle mesure les soi-disant « extraits » publiés sur le site de La Règle du Jeu se retrouvent bien in extenso dans la version finale publiée. Le livre de Yann Moix comporte 266 pages et est constitué de 26 chapitres, dont un seul est consacré à la Suisse. S’il est bien titré « Jehais la Suisse », sa teneur en est toutefois beaucoup moins virulente que ce qui a été publié le 31 janvier. Yann Moix y tient bien des propos virulents contre la Suisse, mais pas contre les Suisses, contrairement à ce que son interview au Matin pouvait laisser penser. Les propos restent critiques, mais l’injure et l’insulte directes sont nettement atténuées dans le livre. Il termine le chapitre (pp. 218 et 219) en reconnaissant avoir volontairement provoqué un buzz de façon à prouver ses dires sur ce qu’il appelle « la meute ». Tout cela serait donc simple provocation destinée à faire réagir. On doit reconnaître que, de ce côté-là, ce fut réussi.
Mais on ne peut pas en dire autant du livre lui-même : la lecture des vingt-cinq autres chapitres est édifiante. Car le chapitre 22 consacré à la Suisse n’est ni plus ni moins crédible que le reste : l’ensemble est affligeant d’interprétations historiques erronées, de distorsions de la réalité, d’arguments contestables, de conclusions fallacieuses. Si Yann Moix s’érige en avocat de Roman Polanski, alors ce dernier est bien mal défendu !
Le rôle de prescripteur du libraire
Par principe, nous ne critiquons jamais un livre négativement. En règle générale, nous choisissons de défendre et promouvoir les livres que nous avons aimés ou trouvés intéressants, mais nous n’attaquons pas ceux que nous n’aimons pas : ceci est du ressort des critiques littéraires. La Meute constitue donc bel et bien une exception, la critique négative étant justifiée par la provocation stupide et déplacée de l’auteur, son dénigrement outrancier de la Suisse dans sa « campagne de promotion ». Cela méritait, à nos yeux, une prise de position sans ambiguïté.
Gagner de l’argent avec ce livre ? Vendre ce livre ne signifie pas pour autant en faire la promotion, ni accepter de gagner de l’argent avec lui. S’il sera bien en vente dans les librairies Payot, il ne bénéficiera d’aucune mise en avant : ni vitrine, ni piles sur les tables. Il sera simplement présent dans le rayon « Actualité », accompagné de ce communiqué de presse. Par ailleurs, nous avons décidé de reverser la totalité des marges dégagées par les ventes de ce livre à une fondation de notre choix, en l’occurrence la Fondation Théodora (www.theodora.org), dont la vocation est d’apporter aux enfants hospitalisés un peu de rêve dans leur quotidien de petits malades.


Pascal VANDENBERGHE
Directeur général de Payot Librairie.

Commentaire: Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, la prise de position de Pascal Vandenberghe a déjà suscité diverses réactions, pas toutes favorables. On dira probablement: courage. Courage d'un professionnel de la librairie qui ose prendre parti dans un débat public à propos d'un produit qu'il est censé vendre les yeux fermés, au garde-à-vous devant l'éditeur et le distributeur. On connaît Pascal Vandenberghe: le type du patron de librairie actif et réactif, qui défend le livre avec passion et compétence. Mais on pourra se dire aussi: complaisance, politiquement correcte, à l'égard d'un public enfiévré par la critique d'un auteur en mal de publicité. On a lu les propos provocateurs, voire imbéciles, d'Yann Moix dans les médias. D'aucuns ont même parlé d'interdire La meute à la vente. On en a jugé avant même d'avoir lu La Meute. Pas touche à la Suisse ! On croit rêver. Or, voici que Pascal Vandenberghe nous dit que La Meute n'est pas qu'une insulte à la Suisse (d'ailleurs moins pire qu'on ne pouvait s'y attendre au vu des propos débiles de l'auteur) mais également une injure faite à l'honnêteté intellectuelle. Ah bon ? Et ce délit mériterait qu'on mette le livre au pilori, ou disons au semi-pilori ? Mais n'est-ce pas ouvrir, du même coup, la voie à une nouvelle forme de censure prescriptive ? La mise en garde de Pascal Vandenberghe relève du jamais vu, à notre connaissance, et mérite pour le moins débat. Quant au produit des marges bénéficiaires reversé à une bonne oeuvre, disons gentiment qu'elle fait sourire. À qui seront versées demain les marges bénéficiaires des livres jugés comme des "crimes" contre l'humanité. À qui profitera demain la vente admise-refusée de Mein Kampf ? Aux victimes du génocide ?   

01/08/2008

Le dernier Angot

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Dialogues schizo (2) 

 

Moi l’autre :     - Et là, tu fais quoi ?

Moi l’un :         - Là, tu vois, je lis le dernier Angot.

Moi l’autre : - Tu fais ça, toi, tu lis René Girard et le dernier Angot ? C’est le grand écart, ou quoi ? Ou c’est par snobisme ?

Moi l’un :         - Par snobisme en tout cas pas. Parce qui si ça me rase, je laisse tomber vite fait, tu sais. Et par rapport à Girard, je ne vois pas la contradiction. Parce qu’il y a plein de mimétisme, chez Angot. Elle est mimétique à outrance, et ce qu’elle raconte est saturé du mimétisme du monde actuel…

Moi l’autre : - Tu m’en diras tant. Et qu’est-ce qu’elle raconte, là ?

Moi l’un :         - Là, à la page 47, elle est en train de se faire lécher par Doc Gynéco dont elle vient de constater, à leur première rencontre, qu’ils rient « pareil ». Cela me plaît assez parce que c’est comme ça que je reconnais les gens que j’aime : c’est q  u’on « rit pareil ».

DocGynéco.jpgMoi l’autre : - Doc Gynéco, c’est quoi, c’est qui ?

Moi l’un :         - Jamais entendu parler ? C’est un chanteur, j’crois, un rappeur ou quelque chose comme ça, qui a soutenu Sarkozy dans sa campagne.

Moi l’autre : - Un pipole, quoi. Et tu te mets à brouter de ça ?

Moi l’un :         - Ecoute, Christine Angot rencontre ce type au Salon du livre de Brive, elle se retrouve avec les gens de sa maison d’édition dans une boîte le soir, et là il y a ce Doc Gynéco que tous les littéraires ont l’air de mépriser, et voilà qu’au moment des slows le personnage l’invite et que le slow est bon. Tu ne vas quand même pas manquer un bon slow.  Tu te rappelles le premier slow que tu as dansé à douze ans dans la cave de Georges V, à ta première surpatte du quartier des Oiseaux ?

Moi l’autre : - T’en finiras pas de m’étonner. Mais quoi de littéraire là-dedans ?

Moi l’un :         - En fait Le marché des amants est un peu moins littéraire, dans le sens littérature, que Quitter la ville ou que Les désaxés, mais il me semble que c’est de la meilleure littérature, au sens que j’entends, disons dans la transparence et la fusion du mot et de la chose, de la simplicité et du naturel, évidemment très recomposés, qui rappelle un peu le tout premier livre d’Angot, Vu du ciel, avec une vie en plus… Ce qui me bluffe aussi, c’est son art du dialogue et sa façon de rendre l’émiettement du quotidien et de la communication. Bon, tu me laisses lire ?

Moi l’autre : - Tu vas passer tout notre dimanche sur Angot ?

Moi l’un :         - Mais non ma vieille, je vais recopier mes notes sur Le commencement d’un monde de Jean-Claude Guillebaud, qui dit des choses passionnantes sur l’implication des écrivains dans le monde postcolonial, et puis on a encore 1000 bouquins à classer, et j’ai deux papiers à finir avant demain pendant que tu gambergeras sur la question de nos fins dernières, pervers que tu es, enfin notre chère moitié ne manquera pas, dans l’après-midi, de nous suggérer une baignade au lagon voisin… Cela te convient genre travaux forcés ?

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26/07/2008

Marketing de rentrée

Angot2.jpgApperry.JPG

Houellebecq (kuffer v1).jpgRumeurs, effets d’annonce et autres objets de promotion se multiplient avant la déferlante d’automne (676 romans) où Amélie Nothomb, Michel Houellebecq, Christine Angot et Catherine Millet seront « têtes de gondoles ». Aperçu des manœuvres tactiques. Intéressant ? Dérisoire ? Commerce !

La chose s’intitule L’Automne romanesque. Un vrai livre. Presque 200 pages, illustrées de (belles) photos d’auteurs. 4000 exemplaires dont le public ne verra rien : destinés aux seuls passeurs du livre, libraires et gens de médias. Signé Grasset : rentrée 2008. Bel outil de marketing de rentrée avec présentation de 14 auteurs (12 français), qui détaillent leur ouvrage suivi d’un généreux extrait. La Rolls du genre pour véhiculer Yann Apperry, le jeune auteur « qui monte », avec Terre sans maître, Véronique Olmi, elle aussi bien lancée, dans La promenade des Russes, l’incontournable Elie Wiesel (Le cas Sonderberg) et Charles Lewinsky (prix du cinéma suisse 2008 avec Der Freund) dont Melnitz, ici traduit, a été dit en Allemagne « un Cent ans de solitude suisse ». Bel effet d’annonce !
Or la redoutable patronne de Flammarion, Teresa Cremisi, n’est pas en reste, qui joue sur la rumeur confidentielle distillée en 2007 avant la parution de La possibilité d’une île, de Michel Houellebecq (qui en sort le film cette année, coup double !) en annonçant un «roman inédit» de son auteur « culte ». De la même façon, la parlote médiatico-blogueuse a d’ores et déjà répercuté l’affriolante nouvelle échappée des bureaux de Bernard Comment, patron de la collection Fiction & Cie au Seuil : que le nouveau roman de Christine Angot, Le marché des amants, traiterait des amours de la dame et de Doc Gynéco…
Christine Angot, Michel Houellebecq ou encore Catherine Millet, avec un nouvel épisode autobiographique annoncé, , chez Flammarion ont-ils besoin d’une publicité supplémentaire pour conquérir les « têtes de gondoles » ? Le contre-exemple serait une Amélie Nothomb, qui « fera » ses 200.000 exemplaires sans dopage particulier, et d’autant que Le fait du prince, déjà « tasté » par le soussigné, est un excellent cru de la « star » d’Albin Michel. Disons alors que, pour entretenir la rumeur avant d’occuper le « terrain », bien des éditeurs envoient désormais des épreuves reliées aux libraires et aux critiques, ou préparent de vrais « coups médiatiques » dont le modèle du genre fut celui de l’an dernier « sur » Les Bienveillantes.
Cela étant, ce marketing «en amont» n’est pas forcément prescripteur. Les libraires, autant que les lecteurs professionnels, et plus encore le public, « risquent » aussi bien de modifier la donne, comme il en a été avec L’élégance du hérisson de Muriel Barbéry, nullement « boosté » à la source et jouant depuis deux ans le « long-seller»… Et la vraie littérature se borne-t-elle à des chiffres ?
Quoi qu’il en soit, que l’on préfère les valeurs sûres blanchies sous le harnais (Doris Lessing, Prix Nobel, avec Alfred et Emily, chez Flammarion) ou les francs-tireurs originaux (Philippe Ségur avec Vacance au pays perdu, chez Buchet-Chastel), la rentrée d’automne reste essentiellement à découvrir pièces en mains. Des premiers arrivages, en dehors des titres déjà cités, on retiendra aussi le nouveau roman d’Olivier Rolin, au Seuil, combinant aventures exotiques et digressions artistiques (autour de Manet) dans Un chasseur de lions, huit nouvelles d’ Alice Munro, l’une des écrivaines américaines les plus remarquables du moment, parues sous le titre de Fugitives à L’Olivier, ou, à l’enseigne de Noir sur Blanc, associant les talents (pour le dessin) de Lea Lund et de Frédéric Pajak, L’Etrange beauté du mondePajak1.JPG


Des chiffres et des titres


Statistiques : LivresHebdo annonce 676 romans (-7% par rapport à la rentrée d’automne 2007). 466 romans français et 91 premiers romans. 210 romans étrangers. Une quinzaine de titres seulement disposent d’un tirage initial de 50.000 ex. Amélie Nothomb « part » sur 200.000 ex.
Retours attendus : Sylvie Germain (Paradis conjugal) chez Albin Michel, Jean Echenoz (Courir ) chez Minuit, Laurent Gaudé (La porte des enfers) chez Actes Sud, Marie Nimier (Les inséparables) chez Gallimard, Jean-Paul Dubois (Les accommodements raisonnables) à L’Olivier, Alain Fleischer (Prolongations) chez Gallimard.

 RayoWilliam T.Vollman n « étranger » : Ismaïl Kadaré chez Fayard (L’accident), Thomas Pynchon au Seuil (Contre-jour), (Poor people) chez Actes Sud, Richard Ford (L’état des lieux) à L’Olivier.
Rayon Mademoiselle : Colombe Schneck (Val-de-Grâce), chez Stock, Aude Walker (Saloon) chez Denoël.
Surprises : Michel Le Bris, essayiste et directeur du Festival Etonnants voyageurs, avec un roman, La beauté du monde, chez Grasset; et ce livre qui pourrait réellement faire date : Zone de Matthias Enard, chez Actes Sud.
Ehni.jpgHors course: Dans l'immédiat une recommandation aux fous de mots et de poésie pensante et sensitive: Apnée de René Ehni. Une fine merveille. Le génie d'un style sans pareil et une espèce de Requiem joyeux, dédié à Dominique Bourgois, en mémoire de son défunt époux Christian, grand éditeur à tiroirs secrets qu'on entr'ouvre ici; en mémoire aussi de Maurice Béjart, par raccroc amical. C'est délirant et hypertinent, fluide et surprenant à tout bout de phrase. Et c'est publié, normal, chez Bourgois !


Bélier (kuffer v1).jpgDialogue schizo sur la rentrée littéraire

Moi l’autre : - Et ça rime à quoi tout ça ?
Moi l’un : - Tu vois bien : j'évoque l'avant-rumeur de la rentrée littéraire française pour les lecteurs de 24Heures
Moi l’autre : - Et tu vas lire tout ça ? 676 romans, vraiment ?
Moi l’un : - Mais non voyons ! Mais je te dirai ce qu’il ne faut pas manquer !
Moi l’autre : - Quoi pour moi subito ?
Moi l’un : - Là je te dis que ça : Apnée de René Ehni. Sûr qu’on sera d’accord, toi et moi. C’est un pur régal ! Ce petit livre dédié à Dominique Bourgois évoque la figure de son cher disparu. Tu connais Ehni ?
Moi l’autre : - Le dramaturge ? Me semble qu’on avait vu une pièce de lui à Paris, ca va faire vieux…
Moi l’un : - Bonne mémoire compère : Que ferez-vous en novembre ?, en 1969. Et toi, que faisais-tu en novembre 1969 ?
Moi l’autre : - Je lisais Les courtisanes de Michel Bernard, sur lequel tu as commis ton premier papier dans La Tribune, à l’époque de René Langel. Tu te souviens ?
Moi l’un : - Comme de ce matin. Donc tu liras Apnée. Tu te rappelles notre rencontre de Christian Bourgois ?
Moi l’autre : - Il y en a eu pas mal. La dernière à Francfort, tu te souviens, il était tout triste de voir le Nobel passer sous le nez d’Antonio Lobo Antunes, au profit de Saramago… Et quoi d’autre subito ?
Moi l’un : - Tu vas te régaler, sûrement aussi, avec le nouveau Pajak, L’étrange beauté du monde. Il y a là-dedans un humour et une espèce de mélancolie qui te toucheront, je crois. Et les dessins de Léa Lund, sa compagne, sont également remarquables dans tous les registres, parfois on dirait des paysages de notre ami Thierry Vernet, parfois du Pajak en plus organiquement délié, parfois dans l’expressionnisme ardent et parfois dans la note plus anecdotique, parfois du côté du Delacroix voyageur et parfois dans l’exacerbation jeune sauvage, enfin tu vois quoi…
Moi l’autre : - Je vois à peu près quoi. Ce me changera de Gustave Thibon…
Moi l’un : - Quoi, Gustave Thibon…
Moi l’autre : En déménageant notre bibliothèque, je suis retombé sur L’échelle de Jacob. Et ça me nourrit, ça me sourit comme en 40.
Moi l’un : - On n’était pas nés en 40…
Moi l’autre : - Non, mais lui était né, et Simone Weil était née, et Nicolas Berdiaev était encore vivant. Tu te rappelles Le sens de la création ?
Moi l’un : - Nous voilà bien loin de la rentrée, compère !
Moi l’autre : - Mais pas du tout du tout ! Thibon n’a pas pris une ride. Ni Berdiaev pour l’essentiel. Et tu sais qui je viens de découvrir ? Lui, avec Eugenio Corti et son fabuleux Cheval rouge, c’est ma vraie rentrée. Tu vois qu’on n’en sort pas ? Ou qu’on en sort comme on veut quand il y a de quoi. Et là j’te jure qu’il y a de quoi ?
Moi l’un : - Tu vas me parler du premier roman de notre ami Pascal Janovjak ?
Moi l’autre : - Pas encore. Pas encore fini. Nous en avons parlé toute l’autre nuit, pendant que tu te reposais de ton mercenariat. Il est en train de peaufiner la chose en Sardaigne…
Moi l’un : - Qui alors ?
Moi l’autre : - Christian Guillet ?
Moi l’un : - Christian qui ?
Moi l’autre : - Christian Guillet.
Moi l’un : - En deux mnots ?
Moi l’autre : - Non non non, là faut que je sorte !
Moi l’un : - Tu vas encore rêver dans les bois ?
Moi l’autre : - Affirmatif, boss. Je te laisse débloguer. A toute…

11:11 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature, édition

12/07/2008

A l'écoute de la poubelle

Poubelle.jpg 

Martine * ne sait plus à quel saint se vouer. Vous connaissez Martine: elle est à l'édition littéraire ce que le soldat fidèle est à toute armée. Martine donnerait sa vie pour un bon livre. Martine est entrée en édition comme sa cousine Bluette * de Clermont-Ferrand choisit d'offrir sa vie à l'Epoux divin, et sa fonction de Lectrice aux prestigieuses Editions Madrigal * relève à ses yeux du sacerdoce au même titre que le titre actuel de Bluette, Abbesse crossée de son couvent.

Des lustres durant, la tâche de Martine consista, dans sa cellule feutrée du sanctuaire de la rue Saturnin-Potin *, à trier, à réception des 333 manuscrits quotidiennement reçus par l'illustre maison, le bon grain de l'ivraie. A savoir, en termes non châtiés: fiche au panier l'essentiel de ce papier. Sans le moindre état d'âme, se rappelant que l'élection rarissime du génie (comme celle du spermatozoïde zélé) suppose un sacrifice multitudinaire, Martine répéta donc mille fois ce geste, à la fois sévère mais juste, de balancer 999 manuscrits sur mille à la poubelle.

Or voici que, tout récemment, une note de service tombée des hautes sphères de Madrigal, probablement sous l'influence de l'occulte service commercial de l'institution, s'en est venue rompre la sublime ordonnance de la tâche de Martine en ces termes clairs et nets:


Le Service Lecture est prié, désormais, de se mettre à l'écoute de la poubelle.

A l'écoute de la poubelle: voilà ce qu'on demande à Martine. Mais que cela signifie-t-il au fond ? Martine le sait mieux que personne, qui poubellise depuis tant d'années ce qu'un grand auteur de la maison (Céline le maudit) appelait non sans dédain misogyne la « lettre à la petite cousine ». Autrement dit: le bavardage quotidien, la confidence à ras la fleurette, le cancer du chien de Paul * ou les fantaisies sexuelles des perruches de Jeanne *, bref le tout-venant de l'immense déballage alimentant, tous les soirs, le Confessionnal cathodique et, tous les matins, les tabloïds dont Martine n'envelopperait même pas les déchets de la salade de sa tortue Clitemnestre *.
Certains lecteurs, méfiants envers les « cimes » de la Littérature ou simplement attachés aux « choses de la vie », l'auront peut-être déjà conclu: votre Martine est une oie blanche corsetée. Ce qu'elle balançait à la poubelle relevait peut-être de ce qu'il y a de plus vivant dans l'expression humaine. Le maudit Céline n'a-t-il pas lui-même donné du galon au populo et du brillant à la dégoise ? A vrai dire, ils auront pris Martine pour une autre, tant il est vrai que la littérature brassant la vie et la langue, de Rabelais à Cendrars ou de Villon à Guilloux, l'a toujours « vachement branchée », pour causer comme sa nièce Elodie *. Mais une chose est le récit au premier degré d'une aventure style Papillon, et tout autre chose la transposition que suppose la magie du conte et de la fiction, vieille comme le monde et qui fait se taire tous les peuples quand retentit la formule-sésame d' « il était une fois ». Autant dire que ce n'est pas la vie simple, mais la platitude que Martine vouait jusque-là à la poubelle. La parole intime n'a jamais rebuté non plus Martine, qui aime sentir le souffle de Montaigne à fleur de page, ou les jérémiades de Rousseau, les rosseries de Léautaud, les notes journalières de cette suave peste de Jouhandeau, les pages déchirantes d'Hervé Guibert en ses derniers jours. L'aveu personnel ne relève en rien, aux yeux de Martine, de la fameuse poubelle, à l'opposé du ragot qui flatte les plus bas instincts de la foule ou de l'étalage éhonté qui fait désormais « pisser le dinar », selon l'expression d'Elodie.

Mais à quel Bienheureux se vouer alors, si le saint des saints du Critère littéraire se trouve à son tour contaminé ? Martine se tâte. Va-t-elle rendre son tablier et rejoindre Bluette en son désert ? Penchée sur sa poubelle, Martine reste à l'écoute depuis ce matin. Et si son éditeur la faisait raconter à son tour sa story ? Elle a des choses sûrement porteuses à raconter, Martine ...

* Noms et prénoms fictifs.

08:41 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : edition, satire