25/03/2010

Imagier du vécu magnifié

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Avec son prénom quasi mythique et sa dégaine de grand diable hirsute à l’air vaguement gitan, son sourire craquant et son regard chaleureux, Germinal Roaux dégage une immédiate sympathie que son travail de photographe et de cinéaste ont déjà marqué d’une espèce d’aura. Si son œuvre est encore mince en dépit d’un premier succès d’estime, la « patte » de Germinal accuse un regard sur la vie et les gens qui saisit à la fois par son humanité et la beauté de ses images. Sensibilité tendre et vive, netteté et honnêteté, qualité de la perception et de l’expression en exclusif noir et blanc: des ados qu’il observe aujourd’hui aux cabossés de la vie qu’il a longtemps approchés, l’imagier témoigne et magnifie à la fois, sans flatter. Même difficile ou fragile, la vie sous son regard est émouvante et belle. Or, cette valeur ajoutée n’est pas qu’une affaire de talent. Il y a là derrière un individu, un apprentissage, des blessures et l’effort de les surmonter, autant dire un premier scénario existentiel…
C’est l’histoire d’un petit garçon un peu fragile, à tous égards, que ses parents (le père est cuisinier, d’origine française, et la mère infirmière, à formation de sage-femme) ont choisi de confier à l’école Steiner, dont il ne dit aujourd’hui que du bien : douze ans avec les mêmes camarades, des chances données à chacun de se réaliser, plus de créativité, une véritable « école de l’amitié » à son dire. Nul en allemand, il se fait virer de la classe en question, mais un prof l’encourage à monter un atelier de photo, qui l’intéresse déjà, autant que le cinéma. Pour « chef-d’œuvre » de fin de scolarité, il réalise ainsi, au Burkina-Faso où il séjourne un mois, un premier « docu » d’école sur la désertification. Peu après, avec son meilleur ami d’enfance, prénom Julien, le voici parti à dix-huit ans pour un périple africain de 7 mois. Les deux compères sont encore « de vrais gamins », qui échappent de justesse à des pirates de la route, en Mauritanie, mais ils font le plein d’observations et d’expériences.
Ce début de film d’une vie va se trouver marqué, cependant par un drame bouleversant: la mort accidentelle de Julien, après son retour en Suisse, qui révèle à Germinal que nous sommes mortels, que la vie est précieuse et nous est comptée, que l’enfance est finie et qu’il va falloir donner désormais un sens à « tout ça ».
Autodidacte en photo et en cinéma, Germinal Roaux va suivre alors, dix ans durant, la « meilleure école » que représente la rubrique Vécu de L’Illustré, où l’occasion lui est donnée de se colleter à ce qu’il appelle les « grands brûlés de la vie ». C’est au fil de cette série qu’il rencontre le jeune trisomique Thomas Bouchardy auprès duquel, 8 mois durant, il va vivre et préparer son premier film, intitulé Des tas de choses. D’une rare délicatesse dans son approche humaine, et d’une beauté de poème visuel, ce film fait avec des bouts de ficelles séduit aussitôt Jean Perret, directeur du Festival Visions du réel, où il est présenté, autant que Gérard Ruey et Jean-Louis Porchet de Cab Productions, qui lui commandent illico un court métrage de fiction - ce sera l’étincelant Icebergs, primé à Locarno et à Soleure – et le scénario d’un premier « long », dont le tournage pourrait démarrer cette année encore.
Capter le mélange de violence et de fragilité, de grâce et d’âpreté de ce qu’on appelait naguère l’âge tendre, en moins d’un quart d’heure : c’est ce qu’a réussi Germinal Roaux dans ce bijou consacré à l’adolescence, qui se prolonge aujourd’hui dans ses portraits d’ados sous le titre « panique » de Never young again…
À en croire Germinal, l’adolescence que nous avons connue serait en train de disparaître. « À treize, quatorze ans, la plupart ont fait l’expérience du sexe et de la drogue, mais ils restent désarmés devant la réalité. Cela a quelque chose d’assez inquiétant pour l’avenir…». Rien évidemment d’un regard de censeur, chez Germinal Roaux, mais le simple effet, conséquent, d’une lucidité qui va de pair avec la tendresse et l’angoisse qui l’habitent depuis que son ami Julien lui a révélé la fragilité et le prix de la vie…

Les images de Germinal Roaux sont à voir ces jours au club Le Romandie, à Lausanne, place de l'Europe. Never young again... On peut les retrouver aussi sur son site personnel: http://www.germinalroaux.com/

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28/07/2009

Sokourov le contemplatif

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Lecture traversante de 10 DVD du réalisateur russe.

Alexandre Sokourov est sans doute le plus pur poète des auteurs de cinéma contemporains, dont l’œuvre nous fait entrer dans un espace et un temps particuliers, comme lorsqu’on entre dans l’univers de Proust. Il y faut d’ailleurs la même patience et la même attention, car les films de Sokourov, à commencer par le Journal de guerre en cinq parties intitulé Voix spirituelles, qui amorcera cette lecture de dix films, se déploie en 340 minutes et ne compte à peu près aucune « action ». Pour qui est attentif et sensible, chaque film de Sokourov se révèle cependant d’une densité et d’une richesse sans pareilles, tant du point de vue de la perception de ses multiples thèmes que dans la modulation polyphonique de son expression.
Poète, Alexandre Sokourov l’est à la fois en musicien de cinéma et en peintre de cinéma : la bande-son est chez lui aussi importante que l’image plan par plan, et la « musique » continue de ceux-ci est simultanément une sorte de suite picturale dont  beauté, d’une limpidité fluide et semblant toute naturelle, se trouve atteinte – et c’est le grand paradoxe de cette écriture – par les moyens techniques les plus raffinés, où l’image filtrée sublime tout effet comme l’image proustienne la plus sophistiquée sublime le maniérisme. Voix spirituelles en est une première illustration remarquable.
Sokourov45.jpgLe film date de 1995. Il résulte d’un reportage, tourné en vidéo en 1994, sur la situation des soldats garde-frontières se trouvant sur la frontière du Tadjikistan pour résister aux talibans. Ce conflit « para-afghan » était alors ignoré du public russe, dont l’attention se concentrait sur la Tchétchénie. Les soldats russes ne sont pas, ici, en situation de force impérialiste, mais ils défendent les frontières d’un nouvel Etat indépendant sans moyens. Cela doit être souligné, car Sokourov ne nous éclaire en rien, dans le film, sur les circonstances exactes de la mission des soldats qu’il observe. On pense au Désert des Tartares en assistant à leur longue attente et à leurs errances au bout de nulle partir, dans ces montagnes arides où l’ennemi n’est jamais vu - la seule opération violente se trouvant éludée. La plupart des soldats présents sont très jeunes. Les appelés ne pensent qu’à rentrer chez eux. Avec la grande tendresse qui le caractérise, Sokourov les regarde, les montre en train de ne rien faire, montre leurs visages, montre leurs regards, montre leurs bottes dépareillées, montre leur matériel misérable, saisit des bribes de conversation, regarde une tortue bousculer deux fusils, regarde un criquet poussiéreux escalader un éboulis, regarde les regards troublés par la romance d'une chanteuse passant à la radio, regarde ces garçons écrire des lettres qui mettront trois mois à arriver à destination, regarde les gestes d’amitié de ces types qui partagent tout quelque temps et ne se reverront plus jamais, regarde les cultures abandonnées à cause de la guerre, regarde un petit rapace, entend un mitrailleur mitrailler Dieu sait quoi, regarde ces énormes machins que sont les avions militaires hors d'âge, regarde ce drôle de monde des hommes et recommande chacun à la protection des anges.
Sokourov78.jpgDans Le rêve d’un soldat, court métrage qui fait pendant aux quatre épisodes « guerriers » du journal, un jeune soldat voit, en rêve, un ange représenté en peinture par je ne sais quel réaliste russe, sous la forme d’une jeune fille aux yeux bandés, assise, l’air accablé, sur un brancard porté par deux adolescents hagards. Cette dernière image, comme saturée de non-dit tragique, renvoie à la sublime première partie du film, constituant une ouverture musicale en trois mouvements.
On voit d’abord un paysage d’hiver schubertien, une forêt au bord d’un lac gelé, sur fond de montagnes, tandis que Sokourov lui-même évoque la vie d’un type mal fichu, nabot maladif et peu avenant, marqué par une vie de perpétuels déplacements et par toutes les vicissitudes de la vie, du nom de Mozart. Nous entendons un mouvement du Concerto pour piano no 19 et le paysage se transforme imperceptiblement, la forêt s’approchant et la lumière verdissant sous une lance fine de lumière, puis des oiseaux blancs apparaissent, et Messiaen succède à Mozart, dont Sokourov dit que la musique, comme surgie de nulle part, fait penser à un instrument qui s’accorde, puis un feu lointain apparaît dans le paysage, puis ce sont les accords de la 7e Symphonie de Beethoven qui semblent sortir de ceux de Messiaen, et la voix de Sokourov revient à Mozart qu’il nous prie, comme s'il nous écrivait une lettre personnelle, d’écouter attentivement avant de lire une lettre de la mère de Mozart, souffrant à Paris, à son mari resté à Vienne, peu avant sa mort, et une lettre de Mozart à un ami où il lui raconte les derniers jours de sa mère, reprise par le Seigneur qui en « avait besoin »…
Or que vient faire ce préambule élégiaque avant les quatre parties suivantes du Journal de guerre, toutes situées sur les hautes terres perdues des confins de l’ancien Empire soviétique ? Chacun trouvera sa réponse…

Sokourov51.jpgAlexandre Sokourov, Spiritual Voices. 2DVD. Facets Video. Toutes zones. Sous-titres français, anglais, allemand, italien, espagnol.

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24/07/2009

Anti-catéchisme barjo

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Antichrist de Lars von Trier, où le summum du kitsch pseudo-poétique et pseudo-libérateur
On croit d’abord rêver, avec une première séquence onirique mêlant sexe et drame (un petit garçon qui tombe dans une neige d’étoiles du haut de la maison où ses parents sont en train de faire l’amour sous la douche, avec accompagnement de sublime musique vocale de Haendel), puis on se pince de plus en plus fort, au fur et à mesure des séquences du dernier film du réalisateur danois Lars von Trier, pour se convaincre que ce salmigondis pseudo-profond, dédié à Tarkovski, est bien l’œuvre de l’auteur de Breaking the waves et de Dancer in the dark.
N’ayant suivi que de très loin, au printemps dernier, la réception de ce nouveau film controversé, notamment pour quelques scènes « choquantes », comme on dit, dont les finales versant carrément dans le trash et le gore, c’est avec sérénité que j’ai assisté à sa projection, où je me suis surtout ennuyé avant de rire devant le déferlement de symboles téléphonés émaillant un discours aussi plat que violent, aussi convenu que simpliste, d’autant plus pénible que le métier du réalisateur est ce qu’il est, que l’esthétique de la chose est parfois somptueuse et que le jeu des acteurs en impose, à commencer par celui de William Dafoe, d’une remarquable intensité, mais aussi de Charlotte Gainsbourg, malgré la pauvreté caricaturale de son personnage.
À l’évidence, la thématique fait a priori « profond », qui implique la mort d’un enfant et l’associe d’abord à la culpabilité autoproclamée de la mère, dont le compagnon thérapeute entreprend d’assumer le chemin de deuil, avant que l’affaire ne se complique diablement, c’est le cas de dire. Car le sentiment de culpabilité de la femme remonte à la nuit des croix et s’enracine dans un imbroglio de sado-masochisme judéo-chrétien (ben voyons) où les rapports avec la nature originelle, déclarée « chaos » par un renard parlant qui surgit soudain de la nuit des glands (sic) sont aussi corsés de nihilisme que les relents sempiternels de la guerre des sexes naguère traités (mais avec génie) par les grands Nordiques Ibsen et Strindberg le sont d'incommunicabilité. Or ici, tout semble resucé et surtout « téléphoné », bien en dessous de Tarkovski et de Sokourov (dont Lars von Trier s’inspire parfois dans ses très belles images de nature au vaporeux sfumato), sans parler de Bergman. Alors que celui-ci, également « travaillé » par le besoin de s’émanciper d’un puritanisme écrasant, n’a cessé d’échapper à certain dogmatisme de la démonstration par l’approfondissement croissant de sa perception des êtres et des relations interpersonnelles (comme on le voit du radical Fanny et Alexandre à l’admirable Saraband), Antichrist se réduit à une sorte de pamphlet à prétention libératrice dont le dénouement pue l’anti-catéchisme. Ainsi, après avoir été mutilé et torturé par la femme, qu’il est contraint d’étrangler pour survivre, l’homme fait-il finalement se lever la cohorte des malheureuses ressuscitées des charniers gynocidaires de l’histoire, toute prêtes à entonner l’hymne au libérateur thérapeute…
« Tout est vain » est l’un des dernières exclamations jaillies de ce chaos d’époque. Et de fait : tout est dit…

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20/07/2009

Scribe de la douleur

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Jean-Claude Fontanet, l’auteur de L’Espoir du monde vient de s’éteindre à 85 ans.
L’écrivain genevois Jean-Claude Fontanet, décédé il y a quelques jours, était de ces êtres « foudroyés » pour lesquels l’écriture fait figure d’exorcisme salvateur. Né à Genève en 1925, fils du fameux caricaturiste fascisant Noël Fontanet, frère en outre de l’ancien Conseiller d’Etat Guy Fontanet, il fut très marqué dans sa jeunesse par de longs séjours en sanatorium avant de connaître l’épreuve de dépressions chroniques.
Remarqué en ses débuts d’écrivain pour La Mascogne, évocation acide de ses années de collège, suivie de divers autres romans, Jean-Claude Fontanet publia, il y a juste vingt ans de ça, un sombre et magnifique roman intitulé L’Espoir du monde et constituant une victoire effective sur des années d’atroce dépression endémique passées dans le silence et les larmes. Or ce qu’il faut rappeler, c’est que ce livre - trajectoire d’un damné de la psychiatrie marqué par la compassion féminine et l’amour de la musique - fut littéralement arraché à cet enfer psychique, qui n’accordait alors qu’une heure par jour de lucidité à son auteur.
À côté de cet ouvrage, Jean-Claude Fontanet a bâti une œuvre intègre et cohérente, habitée par des personnages dont il disait que c’étaient des figures de sa vie intérieure cherchant à s’incarner. Et de fait, l’écrivain ne se payait ni de mots ni de sentiments édulcorés : ses livres témoignent de la difficulté d’être et des bienfaits de l’art et de la présence salvatrice de quelques êtres, dont son épouse Paule Fontanet fut le plus bel exemple. Avec L’Effritement (Prix Schiller 1975), Mater dolorosa (1976) et Printemps de beauté (1983), l’auteur a donné le plus dense et le plus aigu d’une œuvre à la fois marquante et discrète.

26/03/2009

L'Eiger toujours fascinant

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De l’alpinisme comme arme de propagande

DRAME Grand film de montagne, Nordwand reconstitue la tragédie de 1936 à l’Eiger. À voir en pensée avec les deux nouvelles victimes de l'"ogre"...

 

Une extraordinaire tempête de montagne, évoquant aussi bien les déchaînements de la haute mer, s’est abattue l’an dernier sur la Piazza Grande, au Festival de Locarno, point culminant de la projection de Nordwand, du réalisateur munichois Peter Stölzl, retraçant  les péripéties d’une tragédie alpine légendaire.

Au cours de l’été 1936, deux jeunes chasseurs alpins allemands, Toni Kurz et Andi Hinterstoisser, entreprirent l’ascension de la paroi nord de l’Eiger, considérée comme « le dernier grand problème » par les alpinistes de l’époque. Durant l’ascension, ils rencontrèrent les Autrichiens Edi Rainer et Willy Angerer, qui fut le premier blessé, par une pierre, avant que les quatre hommes n’amorcent leur retraite sous les avalanches. Du déferlement de celles-ci, seul Toni Kurz échappa, passant encore une nuit, gelé, pour expirer alors que les sauveteurs n’étaient qu’à quelques mètres de lui. 

De ce drame resté obscur à certains égards, Peter Stölzl a tiré un film à grand spectacle (7.5 millions d’euros) coproduit par la Suisse, l’Allemagne et l’Autriche, dont les séquences les plus extrêmes  ont été tournées par – 30° dans… un entrepôt frigorifiques de la ville de Graz ! Le film, réalisé en bonne partie dans la redoutable paroi, sous la surveillance de guides, impressionne par son atmosphère, sa vraisemblance (même si l’on a renoncé aux cordes de chanvre d’époque…)  et sa puissance épique, accentuée par le contraste opposant les grimpeurs en pleine tourmente et les journalistes observant leur progression des salons confortables de l’hôtel de la Petite Scheidegg, au nombre desquels se trouve Luise Fellner, liée à Toni Kurz par de tendres sentiments.

À part son crescendo dramatique, Nordwand intéresse aussi par sa façon de traiter le thème de l’utilisation spectaculaire, par les médias (notamment nazis), de la course au sommet, que la propagande hitlérienne récupérera plus bruyamment lors de la première victorieuse de 1938 conduite par Anderl Heckmair…

Sur les écrans     

11:42 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : cinéma, alpinisme

19/06/2008

Simenon citoyen du monde

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Jeune Rastignac belge las des mondanités parisiennes, Simenon se fait, de 1931 à 1935 et entre 1945 et 1946, reporter au long cours à la rencontre de l’«homme nu». Au scalpel de son regard s’ajoute le témoignage de ses photos.

Si Georges Simenon parcourut le monde en tous sens, de la France profonde aux quatre coins de l’Europe, de l’Amérique à la Russie soviétique et de l’Afrique à Tahiti, il ne fut jamais un écrivain voyageur au sens où on l’entend de nos jours. C’est ce qui ressort clairement de la passionnante anthologie de reportages du jeune Simenon que Benoît Denis, directeur du Centre d’études Georges Simenon de Liège, a montée comme un grand film à thème, présentée et commentée avec autant de pertinence chaleureuse que d’objectivité lucide, dans la collection Voyager avec… dont chaque volume supplémentaire (lire ci-contre) fait éclater les nouveaux clichés du voyage plus ou moins moutonnier.
Georges Simenon est un immense voyageur immobile, pourrait-on dire, à la fois curieux et lucide, impatient de voir les choses et les gens, aux antipodes du baroudeur romantique, convaincu que l’aventure n’a plus cours à l’ère des voyages organisés.
«J’ai horreur de l’observation», remarque-t-il même, non sans provocation, alors que rien ne lui échappe; mais plus que d’observation, c’est plutôt d’osmose qu’il faut parler à son propos: poreux comme personne, il sent les choses et les gens plus qu’il ne les détaille ou les «pense». Ce qui intéresse Simenon n’est pas la «merveille» du monde d’un poète à la Cendrars, ou le récit «épique» à la Kessel, ni non plus le reportage-témoignage documenté d’un Albert Londres. Dès son premier périple de six mois sur les canaux de France profonde, en 1928, qui fournira une mine d’observations au romancier futur, ce sont les gens ordinaires qu’il approchera au jour le jour.
Dès 1930, l’écrivain (indépendant mais déjà en vue) va financer des voyages de plus en plus importants en écoulant ses reportages entre quotidiens et magazines. Ses Escales nordiques (1931) paraîtront ainsi dans Le petit journal, que suivront, à un rythme effréné, L’heure du nègre (1932) et Europe 33, dans Voilà, Peuples qui ont faim (pays de l’Est et Russie soviétique), en 23 livraisons dans Le jour, ou encore Mare nostrum ou la Méditerranée en goélette (1934), dans Marianne, et L’Amérique en auto (1946), dans France-Soir. Ceci entre beaucoup d’autres séries de reportages, dont Benoît Denis caractérise utilement la «manière», le style (faussement naïf) et les obsessions récurrentes, de l’agonie d’un certain monde (d’une certaine France) à la recherche d’un humanisme universel, sans oublier son goût pour les bas-fonds, la vérité de la rue, le commerce de la femme…
L’horreur du monde
Le Simenon voyageur est essentiellement romancier. La posture du reporter, privilégiant le détail et l’anecdote, exclut la pose de celui qui en sait plus. Sa découverte de l’Amérique des années pauvres ou de la calamiteuse vie quotidienne dans les pays de l’empire communiste n’est pas d’un idéologue mais d’un homme curieux de vérité, à qui «on ne la fait pas».
Sans poser au vertueux, souvent sarcastique, il montre le colonialisme en Afrique autant que la calamiteuse arriération du «nègre», la morgue capitaliste en Amérique, la terreur latente et la famine en URSS.
Ne lui importent que les constats et les faits portant sur l’état de tel pays ou le sort de tel individu. La différence l’intéresse moins que la ressemblance et plus il va, plus il voit partout le même homme, qu’il appellera l’«homme nu». Celui-ci sera le personnage omniprésent de ses romans non-Maigret, qu’il commence d’ailleurs à publier au début des années 1930 en passant chez Gallimard.
Nourris de ses pérégrinations, ces «romans de l’homme» seront irradiés par une profonde empathie humaine, alors que ses reportages sont d’un témoin plus «objectif», critique voire polémique. Benoît Denis est le guide avisé de ce voyage «à travers Simenon», à vivre par tous les temps d’un été à crachin…
Georges Simenon, Les obsessions du voyageur. Textes choisis et commentés par Benoît Denis. La Quinzaine/Louis Vuitton, coll. Voyager avec…, 313?p.

27/05/2008

Le livre de la palme

1887746258.jpgA propos d’Entre les murs, le livre...
Des dialogues carabinés constituent la matière en fusion d’Entre les murs, où François Bégaudeau ressaisit les relations exacerbées qu’entretiennent un prof de français de classes d’un quartier populaire de Paris (dans le XIXe), ses élèves et les autres profs de la salle des maîtres, en pêle-mêle de mots et de gestes, de signaux expressifs de toute sorte (jusqu’aux inscriptions-logos-acronymes des t-shirts), tout cela puissamment signifiant et significatif aussi bien.
Dans un débat public, François Bégaudeau parlait de la notion, fondamentale selon lui, de respect, et mutuel, qu’il s’efforce de concrétiser dans sa propre pratique de prof au prix d’une bagarre de chaque instant, de chaque mot, de chaque regard et de chaque geste, douce et dure bagarre dont l’écrivain transcrit les moindres signes dans Entre les murs, avec l’enjeu, et mutuel là encore, d’une vraie reconnaissance.
Tel est, de fait, le mot-clé de tout ça, et qui éclaire évidemment l’actuel conflit mahousse secouant salubrement la France : la reconnaissance de ce que je suis et de ce que tu es, de ce que je m’efforce tant bien que mal de faire et que j’aimerais que tu reconnaisses, de ce que tu m’apportes et que tu attends que je reconnaisse, ainsi de suite.
C’est un livre violent et hyper-attentif, mais tendre aussi, plein d’amitié rude et d’aveux pas faciles, de netteté et d’honnêteté, de souci de tout saisir de bonne foi jusque dans les élans de mauvaise foi de part et d’autre, de lassitude-envie-de-tout-envoyer-foutre et de bon vouloir qu’ Entre les murs, qui relève en outre du tour de force littéraire, captant à la fois la novlangue des temps qui courent et ses bordures gestuelles ou comportementales - tout le dit et le non-dit que les oreilles des murs et leurs yeux enregistrent sismographiquement entre deux sonneries…
François Bégaudeau. Entre les murs. Verticales, 2006. Ce livre a obtenu le premier Prix France Culture-Télérama, et constitue la base du film de Laurent Cantet qui vient d'obtenir la Palme d'or du Festival de Cannes.

07:01 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, cinéma

15/04/2008

Brando le mouton noir

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Avec Le bel obèse, son 19e livre, Claude Delarue  signe un livre formidable, à la fois captivant, cinglant, amusant, émouvant, profond sans jamais peser.

Qui fut vraiment Marlon Brando ? L’un des plus grands acteurs du XXe siècle ? Certes, mais encore ? Un mufle odieux à ses heures ? Sans doute. Un mégalo dépressif chronique ? Sûrement. Un interprète génial crachant sur le cinéma ? Un tombeur de femmes crachant sur le sexe ? Un boulimique à jamais inassouvi ? Un rustre capable de respect humain ? Un révolté sincère mais incompris ? Un extravagant ascète à sa façon ? Tout cela et bien plus, autant dire la complexité tordue faite homme, immense comédien et mec perdu : monstre fragile.

Or son autobiographie en dit-elle beaucoup plus que la douzaine de bios qui lui ont été consacrées jusque-là ? Et que peut nous en apprendre un roman ? La réponse  est dans Le bel obèse, le plus extraverti (en apparence) et le plus puissant des romans de l’écrivain genevois de Paris, qui « sculpte » un grand fauve humain, aussi attachant qu’indomptable, dans la masse mouvante d’une destinée «inventée» mais toujours plausible, entre deux femmes et un ami constituant eux aussi de magnifiques figures romanesques.

Qu’est allé chercher Brandès sur l’île suédoise de Fårö cher à Bergman, où il se planque seul dans une propriété en bord de mer ? Est-ce en hommage au cinéaste qu’il adule en regrettant de n’avoir jamais joué pour lui ? A d’autres ! pense Laure Danielli, quadragénaire italo-franco-américaine qui vient de s’installer dans une grande maison toute proche de celle du «monstre», avec lequel elle a un compte à régler depuis plus de vingt ans. Humiliée sur un lieu de tournage par «l’Empereur», la jeune actrice qu’elle voulait devenir a sombré dans l’autodestruction avant de rebondir dans la fabrication de romans dont le succès international l’étonne la première, car elle se trouve plutôt médiocre romancière. Sa propre présence à Fårö, où elle a racheté la demeure du mari architecte d’une amie de jeunesse, est liée à ce passé, et comme une connivence teigneuse s’établit dès sa première visite à Brandès, qu’elle aide à se couper les ongles des doigts de pieds (pas facile pour un gros tas de 130 kilos) avant de lui offrir de l’aider à rédiger son autobiographie. Dans la foulée débarque une espèce de vieil hippie, porteur d’une drôle de sacoche tissée au mystérieux contenu : David pour son vieil ami Brandès, l’inoubliable Alkan pour ses anciens étudiants du Collège de France où il enseignait l’ethnologie, censé rejoindre l’acteur avec l’une des rares femmes qui aient à peu près « dompté » le fulminant étalon. Mais Emerinda Ullman n’est pas là, ou pas tout à fait. Car son fantôme, et pas seulement, apparaît parfois à Brandès, lequel a loué cette maison (où elle a passé son enfance) pour se racheter d’on ne sait encore quoi. On le verra : mais gardons-nous d’en «raconter» plus…

S’il a les ingrédients d’un thriller, avec des « scènes à faire » carabinées, Le bel obèse impressionne pour d’autres raisons que l’« efficacité » : c’est que tout y sonne humainement vrai, jusqu’au grotesque spectaculaire qui va si bien à Brandès-Brando (son « vrai nom », issu de l’alsacien Brandeau…) et au tragi-comique grinçant dans lequel baignent quatre personnages hors norme en quête d’eux-mêmes et en proie aux mêmes démons : la solitude, le manque d’amour, le vieillissement, le besoin compulsif de créer, la maladie et la mort qui font les folles sur le carrousel du Happy End.

Il n’y a actuellement, parmi les romanciers suisses, que Martin Suter (notamment dans le splendide Small World) pour combiner, avec autant de maestria, un scénario si captivant et un « sous-texte » si riche, des personnages si fouillés et une masse d’observations si pénétrantes sur l’époque, la « vraie vie » et ses illusions, la comédie humaine et les à-pics qui la cernent, l’émotion pure enfin d’un dénouement à chialer. Solidement ancré sur ce rivage nordique où Rabelais broute des fraises sauvages avec des moutons menacés de tremblante, riche d’évocations lyriques, tour à tour grinçant et poignant, scabreux parfois mais avec une sorte d’élégance, le sourire du désespoir aux lèvres, Le bel obèse, sans peser, a le poids des grands livres…    

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Claude Delarue. Le bel obèse. Fayard, 357p.

 

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01/04/2008

Le retour des zéros

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Dernières nouvelles de Bret Easton Ellis

Que sont devenus les jeunes paumés de Moins que zéro ? Lesquels ont survécu à la drogue, au Sida ou au spleen de la Cité des Anges ? C’est ce que nous apprendrons en américain dans le texte au tournant de l’an 2010, en découvrant le nouveau roman de Bret Easton Ellis, d’ores et déjà intitulé Imperial Bedrooms.
Après l’autobiographie fictive de Lunar Park, et la fresque grinçante de Glamourama, le ci-devant « enfant terrible de la littérature américaine », selon l’expression du New York Times qui mérite aujourd’hui un petit correctif puisque le jeune auteur approche des 45 ans - le romancier affirme que ce nouvel ouvrage pourrait marquer, aussi, son chant du cygne.
Ce qui est sûr, c’est que les personnages de Moins que zéro, son premier roman minimaliste paru en 1985 (il avait à peine plus de vingt ans), à commencer par Clay, l’étudiant de retour à Los Angeles pour les vacances de fin d’années, et qui va de défonce en défonce, ont eux aussi vingt-cinq ans de plus (même les personnages de romans vieillissent, paraît-il) et c’est à savoir ce qu’ils sont devenus que s’est intéressé l’écrivain.
D’où tiens-je ces renseignements de seconde main ?
D’un exemplaire, grand ouvert à la page 53, de l’édition du Corriere della Sera du jeudi 27 mars, reposant sur un des bancs de la Via dell’Amor, fine corniche piétonne reliant les villages de Manarola et de Riomaggiore, dans le site des Cinque Terre fort prisé par les jeunes Américains à backpackers et où je me baladais l'autre jour...
Sous la plume glamourameuse d’Alessandra Farkas, correspondante du quotidien lombard à New York, l’on y apprend également que Bret a fini par pardonner à son père d’avoir été un nul (comme le laissait entendre Lunar Park) et que sa mort l’a moins secoué que celle du jeune sculpteur Michael Wade Kaplan, « peut-être le plus grand amour de sa vie ». Passons sur quelques détails relatifs à la vie privée de l’écrivain, entre autres potins du gotha littéraire américain, (Bret correspond tous les jours par mails avec Jay McInerney qui a été l’un des premiers à défendre American Psycho contre la curée de l’époque) pour relever cette observation qu’il fait à propos de ce fameux brûlot : « Une allégorie de mon enfance dans une famille parfaite d’apparence, sous la surface de laquelle couvaient alcoolisme, folie et abus sexuels... »
Pour ceux qui ont apprécié The Informers, ses premières nouvelles traduites sous le titre discutable de Zombies, constituant à mes yeux l’un des meilleurs livres de Bret Easton Ellis, la dame du Corriere précise que l’adaptation cinématographique du recueil est la seule (sur une demi-douzaine) à laquelle ait participé l’auteur, avec un casting d’enfer (Winona Ryder, Kim Basinger, Mickey Rourke et Chris Isaak, notamment) et qu’on devrait la découvrir bientôt…