19/05/2022

Avec Guerre, inédit, Céline culmine dans l’obscène vérité

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250 feuillets volés et retrouvés et c’est reparti pour le bout de la nuit dans une langue apparemment brute et très ciselée à la fois, musicale et d’une forte plasticité, à équidistance du Voyage, de Casse-pipe et de Guignol’s Band. Malgré le décalage entre les faits évoqués (avérés en partie) et leur transposition, la chronique, hallucinée et burlesque parfois, donne une impression de proximité insoutenable…

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Dès la première page de Guerre, l’impression physique d’être pris par la gueule tient à la puissance d’évocation de ce récit relevant d’un expressionnisme exacerbé, lequel fut précisément la marque en peinture autant qu’en littérature, de toute une époque et de sa génération traumatisée par la Grande Guerre, même si ces pages se dégagent de toute «école» par leur ton et leur rythme, leurs images et leur langage qui sont illico «du pur Céline».

Le premier jus de Guerre a certes quelque chose ici de brut de décoffrage, et certains passages (indiqués par les éditeurs), ou certains mots illisibles (également signalés) rappellent qu’il s’agit là d’un manuscrit en chantier, mais l’agencement des phrases, jusque dans leur syntaxe, comme chahutée par le chaos guerrier évoqué, n’en accuse pas moins un «savoir» stylistique déjà très éprouvé, avec des trouvailles verbales souvent inouïes, souvent drolatiques aussi, tant il est vrai que le tragique s’y mêle à tout moment au burlesque, voire au sordide absolument dégoûtant - dégoûtant autant que l’est la vraie sale guerre en somme, sans fleurs au fusil ni couronnes de dentelles autres que celles des chairs éclatées dans les campanules pour le ravissement des rats et des asticots…

Des faits à la chronique transposée

On le sait de sûres sources : les tribulations de Ferdinand, le narrateur de Guerre, recoupent celles, à vingt ans, de Louis-Ferdinand Destouches, blessé (notamment au bras par balle et à la tête à la suite d’un probable choc violent qui laissera des séquelles durables au dire de sa dernière épouse) le 24 octobre 2014 près de Poelkapelle, en Flandres, évacué dans un hôpital auxiliaire de Hazebrouck où il est opéré sans anesthésie (c’est lui qui l’a exigé) avant d’être transféré au Val-de-Grâce près de Paris où il sera décoré pour comportement héroïque avéré.

Dans son avant-propos éclairant, où il fait très bien la part du vrai et de l’invention, François Gibault rappelle qu’ «il n’y a jamais eu de concordance exacte entre les événements vécus par Céline et leur évocation dans ses romans», mais la base vécue de tous les faits transposé par la fiction n’est pas moins réelle, inscrite dans la chair et la conscience de l’écrivain.

Plus précisément ici : le champ de bataille et ses morts au milieu des carcasses de chevaux et de véhicules; la longue marche du blessé affamé et délirant (le père parlera de sept kilomètres à pied avant la première ambulance), son séjour à l’hôpital entre blessés et cadavres, la visite des parents, la relation privilégiée avec une infirmière pieuse, etc.

Sur quoi la fiction, sans rien de gratuit pour autant, donne aux faits leur relief et leur aura, comme toujours en littérature et en art où le « mentir vrai » transforme un fait divers en cristallisation symbolique, de L’Odyssée homérique au Guernica de Picasso.

Mais «réaliser» ce qu’est la guerre, quand on ne l’a pas flairée de près, est difficile. Même dedans, Ferdinand a de la peine à la «penser» alors qu’elle se déchaîne autour de lui et dans sa tête en vacarme non stop: «De penser, même un bout, fallait que je m’y reprenne à plusieurs fois comme quand on se parle sur le quai d’une gare quand un train passe. Un bout de pensée très fort à la fois, l’un après l’autre. C’est un exercice je vous assure qui fatigue. À présent je suis entraîné. Vingt ans, on apprend. J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités. J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais »…

 

Sous la loupe de l’émotion panique

D’aucuns, et plus encore d’aucunes, sans être forcément pudibonds ou bégueules, s’offusqueront à la lecture de certaines pages très sexualisées de Guerre, notamment relatives au traitement manuel et buccal réservé aux blessés à l’enseigne du Virginal Secours ( !) par une très tripoteuse Mlle L’Espinasse, laquelle s’occupe plus particulièrement du quasi mourant des mains et de la bouche, et en redemande avec le consentement plus ou moins truffé d’injures  du grabataire.

Or l’obscène crudité de ces détails, apparemment énorme, paraît bientôt anodine à côté des «petits morceaux d’horreur » qui suivront  avec le Dr Méconille impatient de charcuter les blessés histoire de se «faire la main» alors qu’il n’a aucune expérience de chirurgien, puis à l’apparition du redoutable commandant Récumel (dans lequel «y avait rien sûrement que la méchanceté en dessous du vide») qui se trouve là en inquisiteur traquant le déserteur virtuel que représente à ses yeux tout blessé....

Comme on l’a vu dans Voyage au bout de la nuit, l’horreur de la guerre et de la mort éprouvée par Céline « au contact » suscitent ces visions amplifiées où son instinct de défense le galvanise, qui ne le « trompe pas contre la mocherie des hommes » ; et quand il évoque les Méconille et Récumel, on se rappelle, sous la plume de Blaise Cendrars, dans J’ai saigné, l’épouvantable colonel clamant, en imbécile parangon d’obscénité, au jeune troufion en train de se tordre de douleur sur son grabat, à côté de Blaise, qu’il doit se sentir fier de crever pour son pays !

Et ce n’est pas fini, car il y aura, dans la partie la plus atroce de Guerre – en contraste avec les honneurs soudains  réservés à Ferdinand - de la délation abjecte au menu entre le joyeux Bébert et sa garce d’Angèle en visite - une scène hallucinante relevant de la guerre des sexes et qui s’achèvera au poteau pour le malheureux auto-mutilé…

Bref, si Guerre n’a pas l’ampleur ni le «fini» des grands livres de Céline, de Voyage au bout de la nuit à Guignol’s band, et si certaines parties frisent l’esquisse (notamment à propos de la légende du roi Krogold), cet inédit contribue pour beaucoup à mieux percevoir l’évolution du style de l’écrivain vers l’éruptif et la transe rythmée à points de suspension, tout en multipliant les «arrêts sur images» propres à nous faire haïr la putain de guerre autant que lui pendant que Poutine et les Ricains remettent ça…

Louis-Ferdinand Céline. Guerre. Editions établie par Pascal Fouché Avant-propos de François Gibault. Gallimard, 183p. 2022.

 

12/04/2022

Quand Jo et Jerry nous la jouent âge tendre et tête de gondole

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images-9.jpegCoïncidence : deux auteurs genevois signent, au même moment, deux romans «américains», chacun dans sa catégorie. Joël Dicker se revisite lui-même avec L’Affaire Alaska Sanders, pour une enquête étroitement liée à celle qui lui valut son premier (phénoménal) succès; et Jean-François Duval, dans le plus original de ses romans, décape et revivifie le mythe des beatniks avec LuAnne, sur la route de Neal Cassady et Jack Kerouac, en donnant (notamment) la parole à la fille fleur Marylou du roman « culte » Sur la route dont il a rencontré le modèle. Deux livres peu comparables apparemment, mais qui ont plus d’un point commun - et peut-être des plus importants ?
Les voies de la littérature sont décidément très variables, et la parution simultanée de deux livres de deux auteurs genevois de générations différentes mais également passionnés par le livre et l’écriture, la culture américaine et la vie des écrivains, peut être l’occasion, sans comparaisons abusives, d’apprécier des voies différentes dans la façon d’approcher le monde et de traduire ses perceptions et autres émotions, qui se rejoignent cependant dans leur soubassement affectif et sensible.
Pour «la faire court», selon l’expression courante, je dirai que Joël Dicker et Jean-François Duval, sont également amoureux : amoureux de l’amour, amoureux de l’amitié et amoureux de la liberté. Cela paraît « nunuche » comme départ d’une chronique littéraire, mais c’est mon sentiment profond après lecture de ces deux livres également imprégnés d’amour, d’amitié et d’aspiration à la liberté manifestée de façons certes très variées, dans les deux romans, mais avec autant d’intensité candide.
Voilà le mot lâché : candeur. Candeur de Marcus Goldman, l’écrivain «prodige» qu’on peut dire le double romanesque de Joël Dicker ; et candeur de LuAnne Henderson, inspiratrice de la Marylou de Kerouac, en tout cas dans le personnage qu’en reconstruit Jean-François Duval à partir de nombreux éléments oraux qu’il a glanés de vive voix.
Candeur et pureté, ajouterai-je. Pureté du jeune mec qui croit que la vie d’écrivain est la plus formidable qui soit. Pureté de la nana qui vole d’aventure en aventure sur ses ailes de Lolita Peace & Love. Malgré des crimes carabinés et des intrigues retorses : pureté limpide du feuilleton selon Dicker. Malgré frasques de voyous, coucheries multisexuelles, drogues et déprimes : pureté joyeuse des personnages de Duval.
 
Quand Joël via Marcus écrit le roman de Goldman signé Dicker…
C’est entendu : Joël Dicker en fait trop. Vraiment too much, Jo. Non mais visez cette sortie : ces devantures envahies, ces présentoirs à foison, ces piles un peu partout, et partout son effigie de gendre idéal devenu, multimillionnaire, son propre éditeur contrôlant donc toute la chaîne, et plus encore que vous ne l’imaginez…
Parce que le festival continue dès que vous passez le seuil de son dernier livre forcément voué au succès, si forcément que c’est annoncé à la fin du roman, lequel paraît (fictivement) en 2011 et se trouve aussitôt en voie d’adaptation à Hollywood - ce qu’on appelle une mise en abyme caractérisée à dédoublement diachronique pour ainsi dire «quantique», puisque le roman de Dicker que vous allez lire est le roman que Marcus Goldman a écrit quasiment en même temps qu’il menait, avec son rugueux ami le sergent de la criminelle Perry Gahalowood, l’enquête sur l’assassinat de la ravissante Alaska Sanders, Miss Nouvelle-Angleterre rêvant de faire du cinéma avant d’être étranglée puis dépecée par un ours noir – mais là j’en dis déjà trop…
Or dès les premières pages, l’auteur de L’Affaire Alaska Sanders (Jo Dicker qui tient la main de Marcus Goldman), rappelle à la fois sa gloire et les déboires liés à celle-ci (le coup de la panne d’inspiration paralysant soudain l’écrivain écrasé par son succès), le premier million d’exemplaires de son premier roman (G comme Goldman, qui n’est paru que dans l’imagination du binôme), suivi du triomphe de La Vérité sur L’Affaire Harry Quebert (dont il n’est plus seulement l’un des protagonistes mais l’auteur), la lectrice et le lecteur – déjà au parfum ou nouveaux venus - étant invités à partager l’enthousiasme qu’a soulevé la lecture de La Vérité sur L’Affaire Harry Quebert, et la parole du flic bourru fait office de conclusion de rapport : Marcus Goldman est le Top Gun des lettres américaines, point barre, et vous comprenez in petto que Big Jo est son copilote…
Ceci dit, et blague à part: le dernier Dicker est, c’est le cas de dire, une affaire qui roule à tous égards, littérature comprise dans le mulktipack.
Vous prétendez que ce que fabrique Joël Dicker n’est pas de la littérature, après les adoubements successifs du grand proustien Bernard de Fallois, du magistral Marc Fumaroli du Collège de France et de l’Académie française lui collant son Prix ? Vous affirmez qu’un auteur qui raconte des histoires pleines de personnages relève d’une esthétique dépassée par la Nouveau Roman et les dernières conquêtes de la Déconstruction ? Vous relevez le manque de «style» de cet écrivain que Blaise Pascal, aussi grave que vous, dirait probablement adonné au seul « divertissement » ? Vous concluez, en policiers du littérairement correct, que le succès ne prouve rien ? Et comment ne pas vous donner raison ?
Et tort à la fois, vu que la littérature est faite de tout ça : Pif le chien ou Petzi à vos cinq ans, le Club des cinq à vos dix ans, et ensuite L’île au trésor, Dickens, les romans-photos des années 60 et les mangas des années 90, Bob Morane et Jack London, Le Mouron rouge et Boris Vian, que des bonheurs de lecture !
Et n’est-ce pas à cela que ramènent, aussi et sans prétention, les romans de Joël Dicker ? Sûrement pas un styliste, mais un storyteller imbattable et, dans L’Affaire Alaska Sanders, un ingénieur-architecte du roman policier dont la construction temporelle et les effets de réel participent en somme aux rebonds de l’intrigue, un auteur mûri dont les thèmes très personnels se réaffirment avec des nouvelles avancées: la passion amoureuse et ses délires sur fond de classe moyenne américaine propre-en-ordre, l’amour et l’amitié qui « baignent » et que plombent (heureusement !) défaillances et trahisons. Très résumée: l’histoire d’un crime parfait bonnement machiavélique, ses dommages collatéraux dramatiques, une erreur judiciaire et ce qu’elle implique de connaissance des rouages du Système explorés par l’auteur avec la redoutable minutie qui est la sienne, en toute candeur, mais combien rouée et rôdée en son professionnalisme, n’est-ce pas ?
 
Le mentir vrai de Jerry Duval fait florès
Certains livres ont ce qu’on pourrait appeler «la grâce», sans référence «mystique» pour autant mais par l’espèce d’aura qui en émane, ou par leur façon douce et persuasive à la fois de vous emmener vous ne savez trop où, peut-être au bout du monde ou peut-être au fond de vous-même, en tout cas vous y allez, vous vous laissez faire comme en enfance quand on vous racontait une histoire et que plus rien d’autre n’existait alors après le sésame d’ « il était une fois »…
Or cette fois, en suivant Luanne sur la route avec Neal Cassady et Jack Kerouac, ce n’est pas tant mon enfance mais toute une part de notre jeunesse qui m’est revenue par la grâce du dernier roman de Jean-François Duval, instaurant aussitôt une sorte de magie qui tient, plus qu’à son thème (le premier underground culturel américain des années 60-70), à sa tonalité affective et «musicale».
Cette tonalité m’a immédiatement évoqué, pêle-mêle, l’adorable «trio fatal» de La fureur de vivre (James Dean, Nathalie Wood et Sal Mineo), futur « film culte » datant de 1955 mais que je n’ai découvert qu’à mes seize ans au cinéma Colisée des hauts de Lausanne, nos propres premières amours et révoltes de boomers oscillant plus tard entre militantisme politique et libération sexuelle, passions musicales et littéraires, tels en somme qu’on les retrouve dans le roman non moins « culte » de Jack Kerouac intitulé Sur la route et paru en 1957 – découvert bien plus tard en nos contrées…
Cependant je me garderai du ton de l’ancien combattant raseur pour évoquer le roman de Jean-François Duval, dont la « grâce » devrait toucher toutes les générations tant sa Luanne - d’abord quasi nymphette par son âge, mais très vite entraînée dans un tourbillon – incarne, plus que la fureur : l’appétit de vivre et l’impatience de partager les aventures de la joyeuse bohème littéraire du moment aux formidable incarnations, en les personnes de Neal Cassady le viveur indomptable, Jack l’écrivain et Allen le poète, notamment.
De cette Amérique-là, qu’on a dit de la contre-culture au tournant de 68, Jean-François Duval est un connaisseur de longue date et non seulement par les écrits ou les films puisqu’il a rencontré Allen Ginsberg, Charles Bukowski ou LuAnne Henderson en sa soixantaine, et signé déjà plusieurs ouvrages de spécialiste. Or le romancier de Boston Blues (2000, Prix Schiller) sur la base de lectures référentielles indiquées en fin de volume, parvient ici à l’exploit d’effacer, pour ainsi, dire, la masse des documents consultés ou des témoignages enregistrés dans un récit à plusieurs voix d’une parfaite fluidité et, surtout, d’une vivacité à la fois généreuse, lucide et tendre.
Quoi du roman dans ce dialogue entre Jerry (le pseudo transparent de l’auteur) et LuAnne, dont les propos sont partiellement repris d’un entretien de son vivant ? Précisément : cette « grâce » d’une fiction plus vraie que nature (Ginsberg saluait lui-même ces mensonges qui disent le vrai mieux que certains rapports même fidèles), qui doit beaucoup au magnifique personnage de LuAnne tenant à la fois de la petite fille folâtre et de la femme à qui on ne la fait pas, de la jeune amante sans préjugés et, d’une certaine manière, de la compagne de bon conseil auprès de ces grands fous artistes, parfois infantiles et parfois dangereux (surtout l’incontrôlable Neal) qu’elle accompagne sur la route dans leur folle équipée – tous à poil à tel moment mythique…
À relever alors, dans la foulée, le travail de «musicien» opéré par Jean-François Duval - reporter au long cours bien connu pour ses entretiens et la qualité de son écoute – sur les multiples registres vocaux de sa narration, autant que sur la reconstruction quasi cinématographique de la suite des séquences du roman, qu’on a parfois l’impression de vivre en 3 D.
Bref, la très sympathique (et parfois pathétique) saga serait à détailler dans ses multiples aspects «réels» ou «fictifs», avec les malicieuses retouches faites par LuAnne ou Jerry au « mentir vrai » antérieur du roman de Kerouac, mais à chacune et chacun de «prendre la route» et de se trouver à son tour possiblement touché par telle «grâce»…
Joël Dicker. L’Affaire Alaska Sanders. Editions Rosie & Wolfe, 674p. 2022.
Jean-François Duval. LuAnne sur la route avec Neal Cassady et Jack Kerouac.Gallimard, 343p. 2022.

09/03/2022

Pour votre, et notre liberté

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Lettre ouverte de Mikhaïl Chichkine
 
Des livres contre les bombes (1)
 
Cette guerre n'a pas commencé aujourd'hui, mais en 2014. Le monde occidental n'a pas voulu le comprendre et a fait comme s'il ne se passait rien de grave.
 
Pendant toutes ces années, j'ai tenté,dans mes interventions et mes publications, d'expliquer aux gens d'ici qui était Poutine. Je n'y suis pas parvenu. Maintenant, Poutine a tout expliqué lui-même.
 
Je suis Russe. Au nom de mon peuple, de mon pays, en mon nom, Poutine est en train d'accomplir des crimes monstrueux.
 
Poutine, ce n'est pas la Russie. La Russie ressent de la douleur, de la honte. Au nom de ma Russie et de mon peuple, je demande pardon aux Ukrainiens. Et je comprends que tout ce qui se fait là-bas est impardonnable.
 
Chaque fois qu'un de mes articles était publié dans un journal suisse, la rédaction recevait des lettres indignées de l'ambassade de Russie à Berne. À présent, ils se taisent. Peut être qu'ils sont en train de faire leurs valises et d'écrire pour demander qu'on leur accorde l'asile politique ?
 
Je veux rentrer en Russie. Mais dans quelle Russie ? Dans la Russie de Poutine, on ne peut pas respirer - la puanteur des bottes policières est trop forte. Je rentrerai dans mon pays, sur lequel j'ai écrit une lettre ouverte en 2013 déjà, quand j'ai refusé de représenter la Russie de Poutine dans les salons du livre internationaux - avant l'annexion de la Crimée et le début de cette guerre contre l'Ukraine : "Je veux et je vais représenter une autre Russie, ma Russie, un pays libéré de ses imposteurs ,un pays avec une structure étatique qui protège non le droit à la corruption, mais le droit de la personne, un pays avec des médias libres, des élections libres et des gens libres.»
 
L'espace d'expression libre, en Russie, était déjà précédemment réduit à Internet, mais maintenant, la censure militaire s'applique même sur la Toile. Les autorités ont annoncé que toutes les remarques critiques sur la Russie et sa guerre seraient considérées comme une trahison et punies selon les lois martiales.
Que peut un écrivain ? La seule chose en son pouvoir est de parler clairement. Se taire, c'est soutenir l'agresseur. Au 19e siècle, les Polonais révoltés se sont battus contre le tsarisme, "pour votre et notre liberté". À présent, les Ukrainiens se battent contre l'armée de Poutine, pour votre et notre liberté. Ils défendent non seulement leur dignité humaine mais la dignité de toute l'humanité. L'Ukraine, en ce moment, est en train de défendre notre liberté et notre dignité. Nous devons l'aider autant que nous le pouvons.
 
Le crime de ce régime, c'est aussi que la marque de l'infamie retombe sur tout le pays. La Russie aujourd'hui est assimilée non à la littérature et à la musique russes, mais aux enfants sous les bombes.
 
Le crime de Poutine, c'est d'avoir empoisonné les gens avec la haine. Poutine partira, mais la douleur et la haine peuvent rester longtemps dans les coeurs. Et seuls l'art, la littérature, la culture pour aider à surmonter ce traumatisme. Le dictateur, tôt ou tard, termine sa vie misérable et inutile, et la culture continue : ainsi en a-t-il toujours été, ainsi en sera-t-il après Poutine.
 
La littérature ne doit pas parler de Poutine, la littérature ne doit pas expliquer la guerre. Il est impossible d'expliquer la guerre : pourquoi est-ce que des gens donnent l'ordre à un peuple d'en tuer un autre ? La littérature, c'est ce qui s'oppose à la guerre. La vraie littérature traite toujours du besoin d'amour de chacun de nous, et non de la haine.
 
Qu'est ce qui nous attend ? Dans le meilleur des cas, il n'y aura pas de guerre atomique. J'ai très envie de croire que le fou n'aura pas accès au bouton rouge, ou que l'un de ses subordonnés n'exécutera pas ce dernier ordre. Mais c'est, semble-t-il, la seule bonne chose à espérer.
 
La Fédération de Russie, après Poutine, cessera d'exister sur la carte en tant que pays. Le processus de désagrégation de l'Empire continuera. Quand la Tchétchénie sera devenue indépendante, d'autres peuples et régions suivront. Une lutte pour le pouvoir s'engagera. La population ne voudra pas vivre dans le chaos, et le besoin d'une main ferme apparaîtra. Même en cas d'élections aussi libre que possible- si elles ont lieu- un nouveau dictateur prendra le pouvoir. Et l'Occident le soutiendra, parce qu'il promettra de contrôler le bouton rouge.
 
Et qui sait, tout se répétera peut être encore une fois...
 
 
(Traduit du russe par les éditions Noir sur Blanc)
 
Dernier livre paru en traduction de Mikhaïl Chichkine: Le manteau à martingale et autres textes. Noir sur Blanc, 2020.
 
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02/02/2022

Un soupçon d'humour noir peut aider à supporter le poids du monde...

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Une série anglaise de l’humoriste Ricky Gervais, After Life, évoquant le deuil de manière plutôt hilarante, et le premier roman d’Emmanuelle Robert, Malatraix, détaillant les méfaits d’un terroriste préalpin qui venge la Nature afin de préserver les hauteurs sublimes de l’invasion parasitaire des «traileurs», modulent les envies de tuer qui nous viennent parfois pour de plus ou moins nobles raisons, avec ou sans passage à l’acte…

C’est d’abord l’histoire d’un quinqua déprimé, prénommé Tony, qui vient de perdre la Lisa de sa vie et se demande s’il va plutôt tuer son prochain qui ne lui a rien fait, pour se venger de la vie salope, ou plutôt se taillader les veines – ce à quoi il renonce devant le regard réprobateur de sa chienne Randy. 

Tel est l’argument de départ de la série à succès After Life, délectable suite d’horribles petits épisodes écrits et interprétés par l’humoriste Ricky Gervais  et que, me sachant en grand deuil depuis décembre dernier, un ami né le jour de la mort de Che Guevara, en octobre 1947, a cru bon de me conseiller, à moi qui suis né le jour de la naissance du Che  et de Donald Trump, le 14 juin de cette même année.

Or, allez comprendre la nature humaine : je sais gré à mon compère de  la découverte (tardive, puisqu’on en est à la troisième et dernier saison qui a drainé plus de 100 millions de spectateurs) de ce feuilleton ironisant à sa façon sur le « travail de deuil», quand bien même je n’ai pas été tenté, une seconde, de trucider mon entourage ni de me jeter dans la baye de Montreux avec une pierre au cou.  

Par ailleurs, After Life m’a rappelé, aussi, ma carrière dans les diverses rédactions où j’ai sévi pendant cinquante ans - Tony collaborant à un «gratuit» qu’il trouve décidément minable depuis la mort de Lisa, alors que celle-ci, tous les jours, continue de  l’encourager à vivre par la truchement de l’ordi sur lequel elle a enregistré des messages à lire après sa mort, entre autres vidéos de leur joyeuse vie commune.

C'est aussi parce qu’il y a bel et bien une vie après Lisa, qui le pousse à lui trouver une remplaçante, que tous ses proches s’efforcent de raisonner Tony dont la douleur lui fait croire qu’il peut tout se permettre: son beau-frère qui dirige le «gratuit» et la brave dame venant se recueillir devant la tombe de son défunt Stan, voisine de celle de Lisa; son psychiatre gentiment débile mais de bonne volonté qu’il traite de nul sans se gêner; une plantureuse courtisane qu’il remballe d’abord et qui lui propose de lui faire son ménage en tout bien tout honneur; d’autres encore; et peu à peu, malgré sa rage, lui apparaissent la gentillesse et pire: la bonté des braves gens, tandis que Lisa, sur son écran de laptop, lui répète qu’il est le roi des types – tout cela pimenté d’irrésistibles épisodes, au fil des «sujets» qu’il traite pour sa feuille locale, dont la rencontre avec une centenaire - fierté locale à citer  absolument en exemple pour sa probable sagesse , qui lui lance  que la vieillesse est une calamité et qu’elle se réjouit de clamser…

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Bref, et comme dans la série Mum, version féminine du même sujet, le succès phénoménal d’After life tient sans doute à l’immense tendresse que dissimule son apparent cynisme, faisant de tous ses personnages des sœurs et frères humains en somme dignes de sympathie…  

Sympathie même avec le démon ? Chiche !

Le terme qui convient le mieux à la nature des relations d’Emmanuelle Robert avec les nombreux personnages, de tous les âges, de son premier roman, est sans doute celui-ci : sympathie, et qui se communique illico à la lectrice et au lecteur.

Ceux-ci, bien élevés ou sagement conformés aux traditions bienséantes de la paroisse littéraire romande, se formaliseront peut être à la lecture des quatre premières pages de Malatraix, intitulées Carnet et rédigées par un malappris agressif au langage grossier, visiblement talonné par «cette merde de virus», non moins cancéreux en rémission temporaire et tout décidé, avant le grand saut, de purger la Montagne, sacrée à ses yeux, de tous les « guignols en baskets» qui en polluent les flancs et les crêtes. On apprendra plus loin que cet ange exterminateur est un ancien guide à l’ego proportionné à ce qui lui reste de belle gueule, mais pas question de «spoiler  la story», n’est-ce pas, comme le recommandent les amateurs de séries.

Or précisément, dans le même style des séries, l’on parodiera tout de même la mise en garde d’usage : langage grossier, violence, sexe, drogue, suicides, déconseillé au moins de 13 ans…

Et la sympathie là-dedans ? Pas moins immédiate dans la mesure où le Carnet du type se posant en nouveau Farinet, «résistant» et chargé de mission par l’Alpe sublime, fait écho à quelque chose que tout Helvète ami de la nature de tous les sexes peut éprouver.

Il me souvient, ainsi, qu’entre seize et vingt ans, fous de grimpe d’avant et après mai 68, nous aurons, à l’enseigne du FDA (Front de désintoxication alpine), imaginé de dynamiter moult pylônes et autres obscénités mécaniques souillant la pureté des hauteurs, quitte à user nous-mêmes de moyens artificiels pour passer un surplomb ou remonter une dalle ou une fissure de sixième degré supérieur, etc. 

Donc «grave sympa» la Manu, comme le relèverait le joli Dani, le plus jeune de ses personnages, qui parle comme vos ados même  moins «chelous» que lui, et dont la «galère perso»   s’inscrit bien dans les zones d’ombre de la crise sanitaire, entre «teufs de oufs» et « plans culs » à voile et vapeur, sans parler de faits carrément « relous » (trafics de filles de l’Est et autres malversations liées au Covid), etc

Cela surtout à souligner d'emblée: que la narration de Malatraix se fait dans le langage particulier de chaque personnage, sans que sa fluidité ou son naturel n’en pâtissent. Il est vrai que le parler actuel, jusque «par chez nous» où l’on dit «contour» pour virage et «là-bas en haut » pour là-haut, est aussi métissé que la société des temps qui courent…

 Purs et durs en dolce Riviera

Après quelque pages d’anthologie sur l’argot des bagnards, dans Splendeurs et misères des courtisanes, Balzac fait cette remarque concernant les exagérations de la fiction par rapport aux données de la réalité : «Une des obligations auxquelles ne doit jamais manquer l’historien des mœurs, c’est de ne point gâter le vrai par des arrangements en apparence dramatiques, surtout quand le vrai a pris la peine de devenir romanesque ». Puis le romancier dit, en substance, que la «nature sociale», notamment dans une grande ville, est devenue tellement «romanesque»  qu’elle dépasse tout ce qu’un écrivain peut imaginer. Et d’ajouter : «La hardiesse du vrai s’élève à des combinaisons interdites à l’art, tant elles sont invraisemblables et peu décentes, à moins que l’écrivain ne les adoucisse, ne les émonde , ne les châtre »…

Or Balzac n’était pas du genre à « châtrer» la réalité, ni non plus à brider sa folle imagination. Cependant, rapportés à la Suisse actuelle, et à l’image qu’en donnent nos écrivains, que dire de leur souci du «vrai» ou de éventuelles exagérations de leurs fictions ? Je me suis posé la question en lisant naguère les premiers romans de Marc Voltenauer, qui ne se situaient ni à Paris ni à Los Angeles mais dans nos Préalpes où tel tueur en série rôdait entre marmottes et ruminants placides. Du moins Voltenauer achoppait-il bel et bien à une thématique sociale, économique ou psycho-pathologique  impliquant telle ou elle «affaire» à connotations criminelles, comme un Dürrenmatt ou un Glauser dans leurs récits «noirs» antérieurs.

Cela noté pour en revenir à Malatraix,  qui emprunte les sentiers locaux à la manière de Voltenauer – au ravissement probable des randonneurs de notre classe moyenne gentiment encanaillée et redécouvrant la belle nature.

Quant à la vraisemblance du «killeur» s’en prenant aux «traileurs» du Haut-lac, genre ex-beau mec grand baiseur et pervers narcissique quoique guide patenté, pourquoi ne pas y croire quand on sait ce qu’on sait et qu’on voit ce qu’on voit, comme le dirait l’adorable vieille Marie-Rose bientôt centenaire qui risque de s’exploser en fumant ses clopes trop près de ses bonbonnes à oxygènes ?

Ce qui est sûr, au sens balzacien du «vrai», c’est qu’Emmanuelle Robert et ses personnages sont «en phase» avec notre présent récent (la pandémie, l’obsession sanitaire, la non moins obsédante courses aux «perfos», la crise climatique et ses dérives para-terroristes, l’errance affective et sensuelle d'un peu toutes et tous, la liberté des mœurs n’excluant pas les éthiques personnelles rigoureuses) et qu’il en ressort, conforme aux codes du genre très bien maîtrisés, un roman franc de collier et tendrement accordé au sens commun, narquois et débonnaire, dont le sentiment qui s’en dégage, excluant toute complaisance morbide ou malsaine, relève, une fois encore, d’une sympathie partagée qui ne s’aveugle pas, disposée cependant à «faire avec» l’impureté de notre putain d’espèce… 

Emmanuelle Robert, dès son premier roman, sait faire parler notre terre et ses gens, démêler en nous la part des anges et des démons, célébrer aussi la bonne vie au bord du ciel splendide cerné d’orages, etc.

Emmanuelle Robert, Malatraix, Editions Slatkine, 493 p. 2021.

After Life, de Ricky Gervais, 3 saisons sur Netflix.

 

 

19/01/2022

La bonne nouvelle, c’est que la terre explose avant la fin du monde...

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Un film satirique déjanté au casting d’enfer (Meryl Streep en présidente des USA et Leonardo Di Caprio en astronome à chemise de coton à carreaux, Jennifer Lawrence en découvreuse de comète et Tim Chalamet en skater angélique, notamment), intitulé Don’t look up et traitant de l’extinction de l’humanité avec une légèreté parfois un peu lourdingue mais un regard critique non moins acéré sur le monde actuel (politique, économique, médiatique, matérialiste ou transhumaniste), pétille ces jours au-dessus de la brume pandémique ou endémique, signé Netflix (pour la prod) et Adam McKay. À voir avant le Big Boum…
Que diriez-vous si l’Autorité politique (un Alain Berset mondial) et sa Task Force d’experts scientifiques, vous annonçaient, en ces splendides journées de début d’année au ciel apparemment pur de toute pollution et de tout virus flottant, que les jours de notre terre « qui est parfois si jolie », comme disait le poète, sont comptés, ou plus précisément qu’avant trente jours toute vie animale ou végétale aura disparu de sa croûte après la percussion d’un astre fou d’un diamètre de 5 à 10 kilomètres lancé de là-haut vers notre ici-bas ?
La question, qu’on pourrait rapporter à l’annonce, à chaque individu de tous les sexes, de sa mort prochaine, est celle qui plombe les 100 dernières pages assez déchirantes d’anéantir, le dernier roman de Michel Houellebecq, mais les deux points d’interrogation se conjuguent dans la formidable BD cinématographique que représente en somme Don’t look up d’Adam McKay, dont les cinémanes avertis se rappellent sûrement qu’il a déjà raconté «le casse du siècle» avec The Big short, en 2015.
 
Le «problème» et sa gestion…
Lorsque l’éminent professeur d’astronomie Randall Mindy (alias Di Caprio) se pointe à la Maison-Blanche avec la jeune doctorante Kate Dibiaski (Jennifer Lawrence), la première lanceuse d’alerte, pour annoncer à la présidente Janie Orlean qu’ «on a un problème», selon l’expression en vogue dans les séries, et plus précisément qu’une comète se dirige droit sur la planète terre pour en bousiller les habitants, Meryl Streep, du haut de ses talons aiguilles, ne s’exclame pas « Oh my God ? », mais répond par une question : « Et qu’est-ce que ça va me coûter ? ». Il faut dire que le mi-mandat approche et que se prendre une comète dans les sondages n’est pas franchement une bonne nouvelle.
 
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Du moins le ton de l’affrontement entre Science et Politique est-il immédiatement donné, l’incrédulité de la présidente tenant aussi à la tenue vestimentaire flottante du Dr Mindy et à l’impétuosité alarmiste de la jeune Kate, et ce malgré la présence d’un général en uniforme et d’un représentant de la NASA.
Pratiquement éconduit, le tandem scientifique décide d’alerter les médias (le boyfriend de Kate est journaliste) et se trouve «calé» dans le programme du soir de Feu sur l’info, émission d’impact national dont il partage la vedette avec une chanteuse hyper sexy qui vient de rompre avec son rappeur mais assure un max dans la promo de son nouveau tube virtuel.
Quant à la terrible nouvelle annoncée par le beau Randall (qui tape tout de suite dans l’œil de la présentatrice blonde sur le retour d’âge) et une Kate réellement angoissée pour le genre humain : on la trouve originale quoique peu cool, genre « ici on aime adoucir les mauvaises nouvelles », et ladite Kate d’exploser, perdant toute crédibilité et se faisant ensuite flinguer par les réseaux sociaux déchaînés, au point d’être larguée par son boyfriend...
Rebondissement cependant à la Maison-Blanche, où l’on a réfléchi, pensé que l’Amérique pouvait sauver la planète, et décidé qu’un Héros lancé dans une navette spatiale escorté d’une flotte de fusées tueuses de comètes pourrait redorer le blason de la nation, alors que, parallèlement, un certain Peter Isherwell (l’irrésistible Mark Rylance), prépare sa propre intervention à l’enseigne de son programme BASH de ponte mondial du numérique à visées transhumanistes, qui envisage de faire exploser l’astéroïde et d’en récolter, avec ses drones capteurs, les inestimables richesses de ses roches truffées de silicium et autres composants dont bénéficieront vos i-Phones de générations à venir – tout cela trop grossièrement résumé, s’agissant d’un film qui vaut surtout par la profusion de ses trouvailles comique, gorillages et parodies, clins d’yeux à n’en plus finir que le public américain saisira plius entièrement que nous autres - mais chaque abonné à Netflix n’est-il pas "in" à sa façon, qui a déjà vu la percutante série anglaise Black Mirror ?
 
Au pied du mur, du tragi-comique à la tendresse
Lorsque le poète algérien Kateb Yacine, impatient de s’exprimer à propos de la tragédie vécue par son pays, s’en alla prendre conseil auprès de Bertolt Brecht, celui-ci lui répondit : écrivez une comédie ! Or bien plus qu’un paradoxe plus ou moins cynique, l’injonction du dramaturge allemand contenait un fond de sagesse dont l’humour des peuples, et particulièrement des peuples opprimés, témoigne depuis la nuit des temps et partout.
C’est ainsi que, devant la pire situation imaginable, à savoir sa destruction collective imminente, ou la mort prochaine d’un individu particulier, notre espèce a pris, parfois, le parti d’en rire.
Dans le cas de Dont’look up, le rire est évidemment «jaune», car tout de la situation, décrite à gros traits caricaturaux autant qu’à fines pointes faisant mouche, renvoie à une réalité que nous connaissons, catastrophique à bien des égards. Notre rire ne va donc pas sans malaise, et celui-ci est porteur de sens et vecteur de lucidité.
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Le sous-titre du film, « déni cosmique », se rapporte à de multiples situations actuelles, de la crise climatique à la pandémie, entre autres moments de l’histoire où nous n’aurons pas «voulu savoir». Entre les métaphores de la « danse sur le volcan » et de « la croisière s’amuse », la saga du déni devrait inciter au désabusement, mais en rire est peut-être plus sain…
Ce qui est sûr en tout cas, si l’on s’efforce de prendre au sérieux le propos du film d’Adam McKay, et par exemple en focalisant son attention sur le personnage de la jeune Kate – qui incarne au plus haut point l’esprit de conséquence et l’honnêteté devant les faits établis – c’est que le rire déclenché par ce film n’a rien de gratuit.
Et sil y a à rire, ne vous rassurez-pas : ce n’est pas qu’aux States: une heure avec l’immonde Cyril Hanouna et c’est notre monde aussi, le « déni cosmique » implique toutes les récupérations, la lutte contre le terrorisme devenant terreur d’Etat, tout le monde il est Charlie et si tu me dis que le ciel menace j’en fais un hashtag ou son contraire : mateleciel ou don't lookup.
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Le film a l’air de cogner genre karaté, mais regardez mieux : c’est du judo qui utilise le poids de l’autre pour lui faire toucher terre en douceur. Et suivez le regard de Kate: il est d’abord colère, folle rage face au déni de la Présidente, à l’imbécilité dilatoire des médias et à l’hystérie de masse des réseaux, puis elle « fait avec » comme au judo, et merde pour vous tant qu’à faire et les yeux au ciel avec le joli Yule: on s’envoie en l’air, après quoi ce sera, frères et sœus , une des scènes finales (il y en a une autre plus tard, délectable, où les transhumains goûtent aux délices ( !) d’une exoplanète édenique) que baigne une lumière adorablement douce où l’on se fait un dernier repas entre amis avec la bénédiction du Très-Haut invoqué par Timothée Chalamet – et ne croyez pas que c’est un blasphème !
Pas plus que n’est obscène, à la fin d’anéantir de Michel Houellebecq, le dernier recours du couple principal à la baise d’amour quand Paul, atteint d’une tumeur affreuse, exténué par les rayons et les chimios, bénit Prudence de le sucer et de le branler en prenant elle-même un pied géant dans un grand fondu enchaîné de tendresse - oui la comète et le cancer nous pendent au nez mais il nous reste, bordel, cette tendresse aux résonances (quasi) infinies...
Adam McKay, Don’t look up, à voir sur Netflix.
Michel Houellebecq, anéantir, Flammarion, 2002.
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22/09/2021

L'ami Roland boit la ciguë, ou la mort du moineau perdu

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À la veille de ses 80 ans, le chroniqueur et polygraphe Roland Jaccard, qui avait publié deux nouveaux livres depuis le début de l’année, dont son journal 1983-1988 comptant 834 pages et intitulé Le Monde d’avant, a choisi de mettre fin à ses jours, à l’imitation de sa mère autrichienne et de son père vaudois. Esprit libre s’il en fut, hédoniste posant au cynique désabusé en dépit de sa vibrante porosité sensible et de son humour jamais en défaut, notre ami Roland laisse, par delà son important travail de passeur-éditeur, une œuvre personnelle d’une rare vivacité, qui fera date par son style.
Mais que fut donc son «monde d’avant» ?
 
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La première image que je conserve de Roland, en usant du JE comme il le faisait lui-même sans se gêner, est celle, dans notre «monde d’avant» lausannois, d’un long personnage en «calosse» de bain à la piscine de Montchoisi, maigre comme un héron et la mèche un peu canaille bon chic, au milieu d’un quarteron de filles en bikinis, visiblement en train de draguer alors que nous, les garçons, bien cinq ans de moins que lui, nous attendons le moment de l’annonce par haut-parleur: «Attention, on va faire les vagues !» et là nous nous jetterons à l’eau comme des sauvages tandis que le tombeur, là-haut, restera planté bien snob sur ses longues pattes à faire sa cour aux minettes.
Cela dit, je n’aimais pas Montchoisi, trop fils à papas pour moi, qui préférais les bains popus du port de Pully où nous dévalions en vélo des hauts de la ville avant de plonger dans l'eau verte et ensuite de reluquer les entraîneuses du Tabaris ou du Brummel; et cette fois c’est moi qui ai snobé Roland, au moins soixante ans plus tard chez Yushi, quand je lui ai raconté comment, chatouillant les pieds des belles endormies à plat ventre sans soutifs, nous les faisions se cambrer, sauter en l’air et montrer leur lolos débridés... de Dieu la vue ! Et lui : comme dans Amarcord, mon cher, nous aurons été les ragazzi…
Ce qui nous fait revenir au centre-ville, un mercredi après-midi au Bio, le cinéma du western-spaghetti par excellence, où la meute à grands cris met en garde John Wayne quand un Indien va lui lancer son tomahouac, et je ne sais pas si Roland est de la bande vu la différence d’âge, mais on lira bientôt ses chroniques de cinéma dans la feuille socialo du coin, et Freddy Buache en personne m’en signera le certificat plus tard : que le même Roland le côtoyait souvent au premier rang dans les salles noires du «monde d’avant», disons au tout début des années 60. Un peu plus tard, j’étais moi-même placeur au Colisée où j’ai vu 25 fois Juliette des esprits de Fellini, auquel je préférais à vrai dire Les Vitelloni en m’identifiant au doux Moraldo. De là comme un début de complicité...
Ensuite notre Lausanne du «monde d’avant» sera, dans la foulée et pour résumer, celui du bar à café Le Barbare au pied de la cathédrale et de la cité genre Montmartre avec ateliers des Beaux-arts et autres nids d’étudiants, la librairie anar de Claude Frochaux aux escaliers du Marché, ou L’Escale, de l’autre côté du pont Bessières propice aux suicides urbains, avec ses filles de pensionnats huppés célébrées par Godard ; et dans ce monde d’avant les jeunes discutent beaucoup et fument beaucoup et baisent plus librement que leurs parents, et tout ce monde d’avant se politise et se subdivise, il y a plein de groupes et de troupes de théâtre, plein de cafés très enfumés et l’on «toraille» aussi dans les rédactions, enfin il y a là tout un habitus et sa faune des années 60-70 que Roland retrouvera plus ou moins à Paris, diplômé de je ne sais plus quelle faculté, quand il débarquera dans le Quartier latin et se fera un nom au journal Le Monde en tant que chroniqueur freudien jouxtant le sartrien Michel Contat, autre transfuge de nos douces périphéries lémaniques.
 
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Je raconte ça pêle-mêle, de mémoire, comme on se le racontait l’an dernier au Palace ou chez Yushi, en zappant une longue période durant laquelle, perçu de Lausanne, le nom de Roland Jaccard flottait un peu dans les marées montantes de la rentrée littéraire, un bout de journal chez Grasset (L’ombre d'une frange) par ci, un extrait de journal chez Zulma par là (Le rire du diable) , et chaque fois que je lui consacrais un papier il me répondait amicalement même quand je l’avais égratigné, bref les années passèrent et tel jour on apprit que les bains Deligny s’étaient noyés dans la Seine, ce qui me sembla le comble de l’humour à la Jaccard avant que j’apprenne, dans son Journal d’un homme perdu, que ce naufrage avait marqué la rupture de son amitié avec Gabriel Matzneff pour quelques années…
 
De Stefan Zweig à Cyril Hanouna, suivez la courbe…
Le titre du Monde d’avant fait écho, de toute évidence, au Monde d’hier de Stefan Zweig, et vous n’aurez rien compris à Roland Jaccard si vous ne passez pas par Vienne, vu que l’Autriche le tient par sa mère dont une amie l’a dépucelé à 15 ans, comme il me l’a confié non sans fierté, tant il est vrai que ce «viol», selon son expression, et comme pour défier l’esprit de Me-too, le flattait, lui joli personnage d’une nouvelle de Zweig ou d’Arthur Schnitzler, autre auteur de ses préférences…
Dans Le Monde d’hier, Stefan Zweig évoque sa rencontre ratée avec un de ses condisciples, proprement génial, du nom d’Otto Weininger et suicidé à l’âge de 23 ans après avoir publié un essai sulfureux intitulé Sexe et caractère, succès européen de l’époque dont la version française a paru à Lausanne, aux éditions L’Âge d’Homme, préfacée par un certain… Roland Jaccard.
Otto Weininger, juif antisémite et homosexuel, homophobe et misogyne, ne pouvait que plaire à l’ami Roland, car Otto se psychanalysait lui-même en théorisant la guerre des sexes et les aléas de la bisexualité de manière combien plus hardie que ne le ferait Sigmund Freud, alors que les nouvelles de Zweig et les pièces de théâtre de Schnitzler ou de Strindberg brassaient le même matériau psycho-sexuel avec la même rage iconoclaste d’époque.
Et Roland Jaccard retrouvera le même genre de défi intellectuel dans l’œuvre fascinante d’Albert Caraco, philosophe juif méconnu publiant à compte d'auteur à Neuchâtel et Lausanne, maître altier d’une langue admirablement anachronique, nihiliste en apparence et visant en réalité une réorganisation future de l’écosystème démographique et spirituel mondial (!) pour se suicider en 1971 à 52 ans comme il l’avait annoncé, quasiment sur le cadavre de son père…
Univers de cinglés que ce «monde d’avant» ? Sans doute, aux yeux des anges sanitaires de la nouvelle censure mondiale, mais c’était à la fois le monde de Socrate (cet affreux pédéraste) et d’Aristote (ce misogyne avéré), plus récemment d’Emil Cioranescu dit Cioran (ce facho recyclé) et d’Albert Caraco (ce raciste prophétisant le retour triomphal des Juifs) ou enfin de Roland Jaccard lui-même, déclaré «infréquentable» par tel folliculaire lausannois une semaine avant sa dernière révérence…
 
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À ce propos, je laisse aux vertueux de cet acabit la tâche de taxer Roland Jaccard d'idéologiquement suspect, estimant personnellement que l'idéologie est un virus mortel pour l'Esprit et n'étant jamais entré, avec Roland, dans aucun débat, ni sur la droite française, dont je me foutais quoique publiant deux livres chez Pierre-Guillaume de Roux, classé par les bien-pensants à l'extrême-droite alors que jamais nous n'avons parlé politique ensemble, et je souriais quand Roland traitait mon ami Jean Ziegler d'arnaqueur, estimant que l'un et l'autre valaient mieux que leurs postures idéologiques respectives.
Un texte assez déchirant, sur son blog, où il est question de la mort d'un moineau, dit assez le peu d'estime, à mon sens injustifié, que Roland se portait. D'aucuns prétendront l'avoir compris, sûrement à trop bon compte, mais moi qui ne croyais ni à son cynisme ni à sa misogynie affichée, ni à ses rodomontades de pro-Trump (juste pour contredire les bien-pensants), ni à son prétendu nihilisme, aussi relatif que celui de Caraco et de Cioran (qu'on lise le journal de celui-ci pour découvrir quel farceur était au naturel le prétendu Maître du néant...), je n'aurai pas le prétention d'avoir compris cet être si superficiel et si complexe à la fois, si vaniteux et si humble, si puant en son parisianisme et si fraternel, si généreux en éditeur de Clément Rosset et de Frédéric Pajak, de Comte-Sponville et de tant d'autres alors qu'il se reprochait son manque de générosité, si gentil au moment même où il se la jouait méchant de cinéma - comme s'il fallait comprendre la vie...
Et le «monde d’après» ? Le nom de Cyril Hanouna le résumera, bien insuffisamment certes mais lié à une émission auquel Roland participa un soir, consacré à la prostitution. Devait-il y participer ? m’avait-il demandé au téléphone avant de s’y pointer, et comme j’avais assisté peu de temps auparavant, moi qui ne regarde jamais la télé, à l’atroce spectacle ordonné par le monstre en question, je lui dis que même payé (il le serait de 60 euros) jamais je ne m’infligerais une telle torture.
Mais Roland était joueur (ce que je ne suis aucunement détestant le ping-pong et nul en échecs) et toujours un peu frimeur (comme tout écrivain), et c’est en joueur frimeur qu’il aura touché à tous les aspects du «monde d’après» en restant scotché au monde d’hier. Là-dessus, c’est sur le pauvre Hanouna qu’il conclut son dernier blog d’avant le lundi fatal, comme s’il avait tiré la chasse.
Mais qu'en est-il du vrai Cyril Hanouna ? Et le monde d'après ne sera-t-il pas aussi habitable que le monde d'avant taxé de décadence absolue par Platon ou Juvénal ? Roland a tiré l'échelle derrière lui et moi je vais retrouver tout à l'heure mes petits-kids Anthony (4 ans) et Timothy (2 ans). Poil aux dents...
 
De la plume d’oie de Léautaud au smartphone de Roland…
Roland Jaccard est sans doute le lecteur d’Amiel qui a fait le plus pour la défense et l’illustration du plus extraordinaire Journal intime de l’histoire de la littérature de langue française, jusqu’à se couler dans la peau du pusillanime prof genevois, et de même était-il «fan» des journaux de Benjamin Constant - dont l’esprit sous-tend Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel - de Jules Renard et de Paul Léautaud en son Journal littéraire rédigé à la plume d’oie…
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Or c’est via Youtube que Roland, il y a deux ans de ça, m’a relancé, ou plus exactement par Facebook, où nous avions fait ami-ami, quand il me transmit une vidéo de son ami Olivier François, réalisée dans le bureau de Dominique de Roux (le premier écrivain français, proche de L’Âge d’Homme dès les débuts de la maison de Vladimir Dimitrijevic et que j’avais interviewé en 1970, à mes débuts de critique littéraire), dans laquelle il détaillait ses découvertes et préférences en matière cinématographique : un grand moment de passion partagée !
Et ce n’était pour moi qu’un début, ce premier contact aboutissant bientôt à la rencontre de Pierre-Guillaume de Roux, fils de Dominique et bientôt l’éditeur de mes Jardins suspendus, ceci grâce à l’entregent amical de Roland connu de tous ceux qui se sont assis à sa table de chez Yushi.
C’est ainsi là que j’ai rencontré Denis Grozdanovitch, son compère aux échecs, Jean-François Braunstein, magistral contempteur de La Philosophie devenue folle, les délicieux Pierre Mari et Mark Greene dont j’ai lu par la suite et commenté les livres par estime réelle et non par copinage de bistrot nippon…
Se taxant parfois lui-même de «réactionnaire», notre ami Roland, social et sociable en diable, n’en usait pas moins des multiples moyens de communiquer que nous offre aujourd’hui la technologie subtile, rédigeant ses carnets à la main et jouant du podcast et des applis avec la souplesse d’un geek – il n’y a pas d’équivalent dans la langue de Caraco ni de Cioran.
Joueur et frimeur, Roland Jaccard a fui Paris et le « monde d’après » au commencement du cauchemar sanitaire que nous vivons, réalisant en partie les prédictions d’Albert Caraco, précisément. Il raconte ce dernier épisode dans On ne se remet jamais d’une enfance heureuse, son chant du cygne en quelque sorte, que je l’imagine composer dans sa suite à 800 francs la nuit du Lausanne-Palace, à 33 bornes de la crèche non moins luxueuse de feu Nabokov.
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Roland m’a vu, de se yeux vu, dérober un ouvrage doré sur tranche intitulé La Désirade, dans la bibliothèque du Lausanne-Palace, il m’a promis de n’en rien dire et je lui sais gré de sa discrétion. En revanche, il m’a autorisé à répandre le bruit, que j’ai fantasmé, selon lequel il séjournerait à l’année dans l’hôtel le plus cher de la ville de Lausanne grâce à sa double vie de casseur, les soirées d’hiver, braquant les villas de la Côte d’azur avec son ami Alain Caillol, ancien complice de Jacques Mesrine et gravement impliqué dans l’enlèvement brutal du baron belge Empain, condamné pour cela à plus de vingt ans de prison qu’il mit à profit pour étudier les œuvres complètes de George Sand - donc le nihiliste conséquent et compétent à tous égards.
J’aurai vu ça de mon vivant : Alain Caillol chez Yushi. Cela vaut bien Mitterrand débarquant en hélico chez Michel Tournier. Et cela reste le « monde d’avant ».
Après, Mademoiselle et Monsieur les Millenials,vous lirez Confession d’un gentil garçon ou De l’influence des intellectuels sur les talons aiguilles, vous lirez Une liaison dangereuse avec Marie Céhère ou Cioran et compagnie, vous lirez le Dictionnaire du parfait cynique ou Dis-moi la vérité sur l’amour
C’est ça, Roland, dis-moi la vérité sur l’amour, et je ferai semblant de te croire, mais surtout restons amis par delà les eaux sombres…
 
Roland Jaccard. Le Monde d’avant. Journal 1983-1988, Serge Safran éditeur, 2021.
 
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Roland Jaccard et le moineau égaré.
 
« Que dire de cet été qui s’achève avec quelques mesures sanitaires de plus, sinon que je l’ai traversé comme un mauvais rêve ? J’en garderai l’image de ce moineau égaré dans la cage de mon escalier, tentant frénétiquement de s’en échapper, frappant les vitres closes avec son bec et mourant d’épuisement ou de panique sur mon paillasson. Quand j’ai entrepris de le délivrer, il était trop tard. Il est toujours trop tard d’ailleurs quand j’entreprends quelque chose. La lâcheté, la paresse, le sentiment profond de l’inutilité de tout acte me conduisent à cette abstention qu’ensuite je me reproche. Ce n’est que quand le drame s’achève que je comprends qu’il s’agissait d’un drame.
J’aurais certes pu me dire : qu’importe qu’il y ait à Paris un moineau de plus ou de moins ? Mais son cadavre encore chaud là devant ma porte, m’interdisait toute esquive.
Ma compagne, qui ne manquait pas de mordant, me dit que l’histoire de ce moineau résumait à elle seule l’histoire de toutes les femmes qui m’avaient aimé. Je n’eus même pas le courage de prendre ce petit cadavre encore doux et palpitant dans mes mains et de le descendre dans la cour. Ce fut mon amie qui s’en chargea. Ce qui lui traversa l’esprit pendant qu’elle descendait les six étages, je l’imagine sans peine : je vis avec un irresponsable doublé d’un couard. Mais comme les femmes savent d’instinct que l’irresponsabilité et l’égoïsme sont les deux vertus majeures des hommes, l’affaire en resta là.
Confortablement installé sur mon lit à écouter des slows, j’en arrivai à cette conclusion : tous ceux qui me laissent tomber ont raison; tous ceux qui me démolissent ont raison; tous ceux qui me dépouillent ont raison. Pourquoi ? Parce que j’ai gâché mes chances. Parce que mes ambitions étaient risibles – et que je ne les ai même pas réalisées. Parce que…..mais tous ces « parce que » sont également dérisoires et inutiles face à cette évidence : le manque de générosité est ce qui se paie le plus cher dans la vie. »

06/09/2021

Le Temps accordé

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(Lectures du monde, 2021)
 
AU MAJOR. – Je me trouvais hier soir sur la terrasse du Major, hanté depuis quelques jours par le drame de lundi soir et songeant à ce qu’éprouvait en ce moment précis le pauvre mec qui a tiré trois balles sur un autre pauvre mec en survêt jaune qu’on voit lui foncer dessus sur une vidéo, j’étais venu à Cully seul dans ma Honda Jazz (Lady L. restée là-bas sur son canapé avec sa nouvelle tablette) par les hauts de la Corniche encombrée de cyclistes, j’avais envoyé une image du bord du lac à Jackie qui m’avais incité à les rejoindre dans leur jardin de la grande maison vigneronne, cependant je n’avais pas la tête à clabauder joyeusement, j’avais repris la lecture d’Un promeneur solitaire dans la foule d’Antonio Muñoz Molina tout en savourant mon café liégois sous le regard envieux de mon escort dog, surtout je pensais à la terrible scène banalisée par la vidéo dont on avait déjà écrit qu’elle avait «enflammé les réseaux», et je restais très énervé par le silence des «officiels» trois jours après cette très probable bavure policière, je me disais qu’il était impossible que le fait soit occulté par la police, j’avais été énervé une première fois par l’affirmation précipitée du chef de la police régionale déclarant que ses agent avaient agi « au plus près de leur conscience », belle façon selon moi de noyer le poisson, et qu’en savait-il donc ? Mais moi aussi qu’en savais-je ? Et qu’en savaient tous ceux qui « enflammaient les réseaux sociaux » alors que l’enquête avait à peine commencé ?
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« PROFITER DE L’ÉTÉ ». – Le livre de Muños Molina, dès que je l’avais ouvert au rayon étranger de la FNAC, m’avait immédiatement paru celui que j’attendais à ce moment-là, recoupant visiblement l’observation panoptique que je m’efforce de développer dans mes Lectures du monde depuis plus de cinquante ans - tout de suite sa narration simultanéiste incluant l’hypertexte du langage publicitaire et des news tournant en boucle dans le magic circus du monde m’a scotché, donc je me le suis payé illico et en ai lu le même soir les premières pages à Lady L., lui annonçant que ce serait mon livre-mulet de ces prochaines semaines, après quoi je me suis mis à l’annoter - et je me trouvais donc, hier soir, à la terrasse du Major Davel, quand j’en ai repris la lecture à la séquence intitulée Tout ce qu’Il te Faut pour profiter de l’Eté, et je lisais en sirotant un premier Aperol et soulignais ici et là les phrases clignotant sous mes yeux tandis qu’une barque à voile noire passait au large de l’embarcadère : « Dans la nouveauté de la mode couvait déjà l’annonce de son anachronisme », qui me rappelait la veste à col de renard à 32000 balles de la vitrine de la Grand Rue que j’avais photographiée la veille, je lisais « Le présent des temps verbaux glissait vers le passé à l’instant même de l’écriture et de la conversation », je lisais « L’été dans toute sa plénitude renvoyait une lumière de dernier été d’une époque, celui qu’on évoque très peu de temps après avec un recul exagéré », et je voyais le ciel orangé se foncer à l’ouest tandis que les Préalpes à l’est se fondaient dans une brume bleuâtre encore irisée de lumière, je lisais que l’Espagne est «le septième pays du monde à jeter le plus de nourriture à la poubelle» et me rappelai le reste de charcuterie que j’avais fourré la veille dans mon doggy bag ; et la pensée du jeune policier paniqué tirant sur le mec en survêt jaune lui fonçant dessus avec un présumé couteau que personne n’avait vu m’est revenue avec les premiers éléments rapportés à la diable par les médias : à savoir qu’on avait cru voir ce type prier sur le quai, comme si ce fait était immédiatement suspect, et qu’ensuite il s’était comporté de telle sorte (sans savoir à vrai dire de quelle sorte) que la police avait débarqué, et les commentaires de déferler dans la foulée, comme quoi ce n’était pas étonnant dans cette zone où l’on ne se sentait pas en sécurité (une femme interrogée) alors qu’une autre disait le contraire, et l’on rappelait le meurtre d’un jeune Portugais par un fanatique islamiste un an plus tôt à un kebab du coin, et revenant au promeneur solitaire dans la foule je lisais : « Je veux être happy. L’air de Minuit à Madrid en juin avait une densité de mélasse et on entendait les cigales comme dans la chaleur de midi. Le frère d'une top modèle pakistanaise assassinée au nom de l’honneur affirmait ne pas regretter ni avoir honte d’avoir tué sa soeur », et je me demandais quand, bordel, on en saurait plus sur l’identité du garçon de 37 ans (l’âge de notre fille cadette) qui venait de se faire flinguer sur le quai 4 de la gare de Morges un soir d’été idéalement propice à « profiter des bons moments»...
 
LE FAMEUX COTTIER. – Après être rentré a casa par la route d’en bas, j’ai appris hier soir que le procureur général Eric Cottier – le fameux Cottier ai-je envie de dire en me rappelant diverses affaires où il a incarné la justice d’Etat de façon inflexible et parfois discutée, comme dans l’affaire Légeret relevant peut-être de l’erreur judiciaire – avait ouvert une instruction pour meurtre en précisant que l’expression était toute formelle et n’impliquait pas forcément la responsabilité du policier tireur, mais on sentait la prudence du magistrat et sa réserve marquée, aussi par rapport au fait que, loin de porter assistance au blessé, menotté au sol selon certains témoins, les policiers auraient assisté aux soins donnés par un tiers après de longues minutes à le laisser agoniser sur le quai - c’est donc avec un peu moins d’énervement que je suis allé me coucher après avoir pris ces notes et regardé la fin de l’enregistrement d’Assurance sur la mort de Billy Wilder, autre aperçu de la noirceur humaine, etc.
(À la maison bleue, ce vendredi 3 septembre)
 
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LA VIE « SOUS CONTRÔLE ». – Un jeune Japonais s'est noyé, le 11 juin dernier, sous nos fenêtres. C’est par l’hélico en vol stationnaire au-dessus de la statue de Freddie Mercury que j'ai été alerté et me suis rendu sur place pour assister aux efforts de réanimation des sauveteurs (une femme, deux policiers et un médecin hélitreuillé) qui n'auront pu ramener le gosse à la vie.
Le rapport officiel dira que le noyé est mort à l’hôpital, ce qui est probablement faux mais peu importe : ce qui compte est l’important «dispositif policier» déployé à cette occasion sur la place du Marché autour du pauvre corps repêché à huit mètres de profondeur après une vingtaine de minutes, et je ne suis pas moins étonné, ce soir du 4 septembre, d’apprendre que l’immolation par le feu, aujourd’hui même à Lutry, d’une femme ayant probablement «paniqué» lors de la visite de trois fonctionnaires de l’Office des poursuites accompagnés de deux policiers, se présentant à propos de son appartement destiné à être vendu, a nécessité, après que deux personnes ont été blessées elles-mêmes en essayant de sauver la désespérée, l’intervention de plusieurs patrouilles de la gendarmerie et de patrouilles mixtes (Police Lavaux, Police Est lausannois, Police de l’Ouest lausannois), des inspecteurs de la police de sûreté et de la brigade de police scientifique, du personnel du Centre universitaire romande de médecine légale (CURML), de cinq ambulances, des sapeurs-pompiers de l’Ouest Lavaux et de Lausanne ainsi que d’une équipe de soutien d’urgence (ESU).
Formidable organisation en apparence, dans les deux cas, à laquelle s'ajoute celle du branlebas entourant la fusillade de lundi dernier en gare de Morges, et chaque procédure aura sûrement été adaptée au «formel» indiqué pour chaque occurrence, mais encore ?
Saura-t-on demain pourquoi telle «Française de 56 ans» a été poussée à cet acte hallucinant, avant le déploiement non moins hallucinant des « secours » ? Et comment ne pas se rappeler la disproportion non moins hallucinante qui a abouti à la mort d’un « Zurichois de 37 ans » au début de la semaine, après qu’on l’eut suspecté de «prier» sur le quai, entre autres signes d’un comportement non «approprié» ?
On voudrait nous faire croire que «tout est sous contrôle», mais «la vie» n’est finit pas de manifester des « comportements inappropriés », voire « suspects », etc.
En lisant les centaines de commentaires, souvent affligeants de simplisme ou de vulgarité, qui ont « enflammé les réseaux sociaux » après les diverses informations produites sur les circonstances du drame de la gare de Morges – à commencer par les premiers communiqués officiels mensongers du site de l’Etat de Vaud -, je me suis dit qu’il était aussi vain d’accuser le policier tireur – visiblement dépassé par les circonstances et ne faisant en somme qu’appliquer un « formel» en policier drillé comme un automate et qui portera «à vie» le poids de son acte, que d’établir le niveau de responsabilité du «forcené» immédiatement assimilé à un terroriste potentiel...
«Comprendre, ne pas juger», me soufflent Simenon et Tchekhov, qui auraient été, pourtant, les premiers à relever, exemples humains à l’appui, ce que l’obsession de l’ordre et la peur de la réalité ont parfois de dangereux, voire de mortel.
 
AU CHÂTEAU. – Comme la terrasse de la Gondola, dont le croque-monsieur à 6 francs me convient, est ce soir envahie par de bruyants parapentistes qui ont atterri sur la pelouse séparant la buvette du lac – d’où le joli tableau d’une douzaine de corolles multicolores étalées sur le gazon vert vif - je nous réfugie, Snoopy et moi, sous les arbres de l’auberge du Château, mais le melon de ce soir est trop dur pour mes fausses dents et le jambon ne plaît qu’à mon escort dog ; cependant je ne suis là que pour lire Munoz Molina, téléphoner à un ou deux amis et noter deux ou trois choses, non sans enrager en me rappelant les propos de Jacques Antenen, le commandant sortant de la police vaudoise, s'exprimant tout à l'heure dans l'émision Forum, et qui a commencé à se lamenter, à propos du drame de lundi dernier, en évoquant le traumatisme du policier ayant à affronter une telle situation, pour nous assurer ensuite que la formation de la police régionale en matière de « gestion de l’arme » était irréprochable et que la thèse de la légitime défense est évidente en ce cas même si le jeune homme flingué se trouvait seul avec un couteau de cuisine face à trois policiers armés – or ce sont ceux-ci qui ont risqué leur vie prétendait l’autre soir le commandant Leu de la police régionale en termes également dénués de la moindre empathie – bref, ce melon est vraiment trop dur, et je reviens donc à Un rêveur solitaire dans la foule…
 
LE « PROFOND AUJOURD’HUI ». – La première série de séquences narratives d’Un promeneur solitaire dans la foule tend à relancer notre attention à ce que Blaise Cendrars et autres poète « futuristes» du début du XXe sipcle appelaient le « profond aujourd’hui », et c’est en somme la même démarche que celles des carnets et autres écrits d’un Peter Handke cherchant à ressaisir «l’heure de la sensation vraie », autant que celle d’un Georges Haldas grappillant ses « minutes heureuses », d'un Charles-Albert Cingria dans son observation quotidienne des «premiers plans », comme je m’y emploie moi-même depuis des décennies dans mes Lectures du monde – et maintes fois je me suis rappelé ce que m’a dit un jour Maurice Chappaz à propos du manque d’attention, précisément, des gens de notre temps.
L’attention, cependant, ne suffit pas si l’on se contente d’un inventaire indifférencié «en vrac», ou d’une liste où tout et n’importe quoi s’empilerait sans distinction, pour se noyer dans un chaos insignifiant ; et c’est ainsi que, dès les premières pages de cet exercice d’attention que représente ce livre du romancier espagnol abordant, ici, un registre tout à fait différent de ses ouvrages antérieurs, la cristallisation de l’image et du sens aboutissent à un premier repérage poétique de la profusion du monde.
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LE VENT DANS LES FEUILLES. – Notre samedi après-midi a été l’illustration parfaite de notre effort partagé de vivre le mieux possible notre «survie», Lady L. avec sa tumeur déclarée inguérissable et moi avec ma cardiopathie et ma déglingue physique en progression non moins avérée, donc c’est mollo mollo que nous sommes montés cet après-midi à La Désirade, avons rejoint nos deux filles et les adorable petits vibrions de la seconde, nous sommes immergés dans notre bain nordique où ma bonne amie a remarqué qu’elle avait oublié, avec les mois passant, le bruit de la brise dans les feuilles des grands arbres surmontant, et cette remarque exprimait toute la poésie du moment, irremplaçable et si fragile…
 
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POURQUOI PAS ? – La musique invasive, ruisselant à proportion des sentiments évoqués, et même dégoulinante, qui accompagne le récit émouvant mais évitant toute sentimentalité moite de la série sud-coréenne Navillera, consacrée à la rencontre d’un jeune danseur habité par la grâce et d’un vieil homme rêvant depuis son enfance de danser le trop fameux Lac des cygnes – cette musique relève du kitsch des feuilletons alors que les douze épisodes de la série, avec beaucoup d’acuité sensible et de vigueur expressive, racontent les espérances secrètes et contrariées de plusieurs personnages aussi attachants les uns que les autres, à commencer par le «couple» fils-père (de substitution) du danseur prodige en manque cruel de paternel et du vieux retraité que sa chère (et insupportable famille) a toujours obligé à différer son rêve d’enfance.
Et voilà que la question « Pourquoi pas ? » leitmotiv » qui revenait sans cesse aux lèvres du scénariste de Billy Wilder, le vieux Diamond, illustrant à merveille son propre sens de la repartie, se pose au septuagénaire impatient de s’imposer une vraie torture physique afin de pouvoir danser un jour un scène du ballet qui l'a fasciné en son enfance, comme je me la pose en constatant ce soir que je pourrais me lancer, sur le tard, dans l'étude de la langue coréenne ou réaliser le rêve de mes 65 ans qui était de gravir le Miroir de l'Argentine pour la quatorzième fois, histoire de ne pas en rester au chiffre treize - et pourquoi pas croire, avec ma bonne amie, que nous avons encore un peu de vie devant nous ? (Ce samedi 4 septembre, après minuit)

27/08/2021

By bye Jimmy - forever young

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Dernière révérence à James Parramore, en envol final à l'âge de 96 ans... Flash-back sur une rencontre de 2011, après la sortie de son disque.
« Nous avons eu beaucoup de chance », aime à dire et répéter James Parramore, alias Jimmy, au soir de son (grand) âge qui fleure la jeunesse à rallonge. Il y a, chez cet octogénaire à dégaine d’éternel bohème, du viveur à la Henry Miller et, par mimétisme de navigateur, du Zorba méditerranéen, aussi à l’aise à Ibiza que dans tel petit port d’Anatolie où il se fit un ami, un soir, du tenancier du troquet du coin, rien qu’à identifier tel morceau de Stéphane Grappelli et tel autre d’un jazzman aimé des deux compères. Cinq étés durant, il a fait le tour de la Grande Bleue à bord d’un voilier baptisé Robe de Chine, avec l’amour de sa vie, prénom Françoise. Et c’est pour Françoise, aujourd’hui, quatre ans après qu’elle lui a été arraché par la maladie, que Jimmy sort un CD au doux murmure mélodieux, pas loin de Gainsbourg, entouré des meilleurs musiciens qu’on puisse trouver dans nos contrées, tels Antoine Auberson (saxo), Pierre-François Massy (contrebasse) ou Lee Maddeford (piano), notamment.
Dans l’appartement sédunois où ils s’étaient retrouvés après maints périples, Françoise est partout, ici varappant aux Ecandies, là tous cheveux au vent sur le voilier, toute nue plus souvent qu’à son tour et même à son chevalet d’accro de peinture. « Une belle nature », a-t-on envie de dire rien qu’à la voir en photos ou à la retrouver dans la profusion de couleurs de ses rêves éveillés où la mer, les chats, les corps semblent danser entre la vie et la nuit. On en oublierait presque son absence, et d’autant plus que Jimmy la ressuscite à tout moment, fût-ce les larmes aux yeux et la gorge serrée, quand il évoque les lendemains de la vente du voilier, quand Françoise sanglota : « Ce bateau, c’était nous… » Ou, deux mois après sa mort, lorsque, terrassé par le blues, il jeta sur le papier les paroles et la musique de son Coup de cœur…
Quand il évoque la chance qui lui a souri, Jimmy Parramore ne parle pas que de son coup de cœur. Parce que la chance, il l’a connu dès ses premières années de petit Ricain fils de médecins, dont la profession l’a protégé des rigueurs de la Crise de 1929 avant de relancer sa seconde vocation, la première étant celle de pilote. Or la chance était, aussi, au rendez-vous du chasseur de la guerre de Corée accomplissant ses cent missions réglementaires sans être touché par la DCA. Ensuite, autre coup de pot : que la mère de James, rejoignant son aviateur de fils stationné en France avec son unité, l’emmène un jour en Suisse pour voir de plus près le Cervin, lui offrant du même coup un autre coup de cœur de longue durée pour Lausanne.
C’est en pensant, malin, à Paris et aux mythiques caves de Saint Germain-des-Prés, qu'il était parti pour la guerre de Corée, sachant que sa prochaine affectation serait la France. Mais en lieu et place du Tabou de Boris Vian, ce fut sur le Barbare lausannois qu’il tomba, immédiatement séduit par notre bonne ville autant que par les filles du pays célébrées par Godard, au point de s’établir en nos murs pour y faire sa médecine. Anesthésiste en retraite, il remarque à présent que sa spécialité était proche de celle du pilote de chasse : « Tu dois faire bien gaffe, au départ et à l’arrivée !»…
Le visage buriné de Jimmy Parramore, ses petits yeux clairs et vifs, sa douceur sans rien d’onctueux, ses gestes restés souplement décontractés malgré ses putains de genoux qui grincent, sont d’un homme qui « a vécu », comme on dit. Et ce n’est pas fini !
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Sa chance est, aussi, d’être resté proche de ses deux filles d’un premier mariage, Estelle et Wendy. Chance aussi d’avoir des tas d’amis « au rendez-vous des artistes », pour reprendre le titre d’une de ses chansons. Chance d’avoir plein de beaux souvenirs d’amour, autour du feu central de son coup de cœur, ou d’amitiés sous tous les soleils. Chance enfin de pouvoir chanter sa chance, avec les mots et les mélodies qu’il a lui-même arrangées avant de les confier à ses potes musiciens – chance de pouvoir dire si bien enfin : merci la vie !
 
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(JLK, dans les colonnes de 24Heures, le 14 octobre 2011. Portrait photographique de Sedrik Nemeth)

18/03/2021

Balzac, j'te décris pas !

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Après avoir lu tout Balzac, en dilettante éclairé plus qu’en spécialiste imbu de scientificité, Sergio Belluz nous invite tout jovialement à (re)parcourir les avenues et les ruelles, les antichambres publiques et les chambres privées de l’immense cité observée et rêvée - Paris métaphore du monde entier - par le géant à tête de chien et cœur d’enfant blessé. Dans la foulée, de Dante à Marcel Aymé, de Saint-Simon à Simenon via Proust avant les coups de becs de Michel Houellebecq, le roman balzacien de la Société rebondit aujourd’hui dans certaines séries télévisées…
 
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Unknown-2.jpegUn grand romancier se reconnaît, me semble-t-il, à sa capacités de discerner et de lier entre eux la partie et le tout, le détail révélateur et la vue d’ensemble, l’instant anecdotique et le mouvement de l’épopée, le fait tragique et sa pondération comique, la part de l’individu et celle de la tribu, du groupe, de la troupe, de la foule en sa houle.
Or Balzac avait cette qualité amplifiée jusqu’à tous les excès d’une vitalité quasi bestiale et plus délicatement géniale dont on ne voit pas aujourd’hui l’ombre d’un héritier de même format même s’il s’inscrit lui-même dans une filiation, de la cour de saint Simon aux salons de Marcel Proust. Grande machine humaine à l’aube de l’ère industrielle, ancré dans son époque entre nostalgie conservatrice et prescience visionnaire, Balzac ramasse tout le bazar passé et présent avec une option sur le futur de ce qu’on pourrait dire l’actuel fantastique urbain à dimension mondiale.
La France littéraire n’est plus grand chose aujourd’hui, mais le regard et l’esprit de Balzac revivent aujourd’hui après avoir été quelque peu refoulés par les contempteurs modernes de l’histoire à raconter ou du reportage, dénigrant jusqu’à l’existence du personnage, impatients de réduire le texte à la textualité sans tripes et à la froideur professorale du concept. Mais il y a une autre histoire de la littérature vivante que celle des pions et d’autres lectures que celle des spécialistes confinés, dont témoigne un petit livre épatant paru l’an dernier : en cent pages vives et limpides, avec un titre malicieux qui en donne le ton, Balzac c’est bien, mais les descriptions sont trop longues, le lettré vaudois secundo Sergio Belluz nous invite ainsi à revoir notre copie d’écoliers souvent mal lunés et à larguer pas mal de préjugés…
 
La réalité est une fiction que le romancier ne saurait ignorer…
 
J’improvise les mots de cette 124e chronique sur notre média indocile au rythme irrésistible de Van Morrison sous mes fenêtres ou peu s’en faut (en live au Montreux-Jazz en 2016), l’homme-orchestre passant du saxo, à la guitare ou à la musique à bouche, sans compter sa voix de nègre blanc bluesy à chapeau de gangster et lunettes fumées, et Balzac était touche-à-tout comme ça en plus géant, ça va de soi, romancier sociologue à visées réalistico-mystiques et panse enceinte du monde entier, et le compère Sergio se la joue lui-même en chanteur d’opéra grand lecteur-écrivain-philologue arpenteur des Ramblas de Barcelone, érudit comme pas deux et quoique diplômé resté simple comme une fils du populo avec qui rire est un si rare plaisir - bref revenir à Balzac nous ramène à la pleine chair de nos vies qui se déguste en bonne chair sans oublier le sermon en chaire, Belluz nous rappelant à bon escient que l’immense Honoré pratique le roman tous formats: de la romance sentimentale à la saga d’aventures, du traité de mœurs au maltraité de zoologie humaine, de la nouvelle métaphysique à l’envolée fantastique, de l’échange épistolaire au feuilleton page-turner, et l’entomologiste dantesque de brasser son maëlstrom d’humanité - et sans le plagier la vie continue que je retrouverai tout à l’heure sur Netflix dans les dernières séries coréennes d’un hyperréalisme et d’une précision, d’une foison d’observations et d’un méli-mélo tragi-comique bonnement balzaciens!
 
Du réalisme exacerbé au fantastique urbain
 
Question littérature à filiations, serial teller avant l’heure, Balzac le chroniqueur relance donc le scanner social de Saint-Simon et le conteur débonnaire ou fantastique rebondit chez Marcel Aymé, le romancier aux mille masques se retrouve chez Simenon, ses curiosités d’économistes repiquent dans les romans de Michel Houellebecq, et son Paris, détaillé par Sergio Belluz exemples à l’appui, se mondialise aujourd’hui à l’avenant – et là Van Morrison nous balance une duo fatal sur l’air de Sometimes we cry, avec la superbe Noire dont j’ignore le nom, et Balzac remue sa vaste viande au rythme du swing !
Dans l’esprit d’un Balzac féru d’inventaires, Sergio Belluz passe en revue les avatars de Paris identifié comme le cœur nucléaire de l’usine atomique du romancier, du Paris-Léviathan qui dévore ses enfants à Paris-Olympe qui consacre leurs ambitions, en passant par Paris-Babylone où tous les plaisirs engloutissent vices et vertus; et l'Auteur lui même fournit le plan des lieux et le casting des plus de 3000 personnages dans l’avant-propos sidérant de la Comédie humaine précédant le topo détaillé de l’ouvrage .
Incroyable lucidité du démiurge distinguant le travail de l’historien de celui du raconteur d'histoire, ou la fonction du médecin et du savant de celle du romancier; géniale prémonition de ce que sera au XXe siècle la connaissance scientifique en collaboration avec l’imaginaire poétique où les tâtons métaphysiques, et tout ça sans renier deux piliers encore solides de la civilisation européenne et française, à savoir la Croix et la Couronne. Réac le Balzac ? Autant (ou aussi peu) que le jeune Hugo et que Baudelaire, mais sa catholicité peu orthodoxe englobe l’Espèce et n’exclut pas le flirt avec les religiosité nordiques ou orientales même si la femme protestante est selon lui moins riche de fruit et de bête que les filles de Marie s’agenouillant à confesse les yeux aux cieux.
Le fruit et la bête : qualités par excellence de Balzac qui va jusqu’à bander en chaire, si j’ose dire, en Bossuet de bordel mondial angélique et démoniaque à la fois. Et dans son même avant-propos le voici qui vrille une taloche aux moralistes à la petite semaine qui voudraient que la littérature et les arts ou la Pensée éternelle fussent ramenés à la médiocrité unidimensionnelle. Je cite : "Le reproche d'immoralité, qui n'a jamais failli à l'écrivain courageux, est d'ailleurs le dernier qui reste à faire quand on n'a plus rien à dire à un poète. Si vous êtes vrai dans vos peintures; si à force de travaux diurnes et nocturnes, vous parvenez à écrire la langue la plus difficile du monde, on vous jette alors le mot immoral à la face. Socrate fut immoral, Jésus-Christ fut immoral; tous deux ils furent poursuivis au nom de la Société qu'ils renversaient ou réformaient. Quand on veut tuer quelqu'un, on le taxe d'immoralité. Cette maneoiuvre familière aux partis, est la honte de tous ceux qui l'emploient"...
 
Balzac le retour: série d’avenir
 
Sergio Belluz souligne la dimension fantastique de la Comédie humaine, et nous pouvons le prendre au-delà du genre à effets spéciaux, comme une ouverture aux fantaisies et autres inventions actuelles. Avec du terreau de terrien jurassien aux galoches, Marcel Aymé débarqué à Montmartre savait autant les magies féeriques des étangs à vouivres que les prodiges de la forêt urbaine, et comme son ami Céline il avait perçu le caractère fantastique de la grande cité broyeuse d’hommes. Michel Lecureur a fait un sort au cliché du gentil conteur pour enfants dans sa très substantielle Comédie humaine de Marcel Aymé où il établit à son tour l’inventaire du très vaste aperçu social et psychologique de l’auteur d’Uranus (la France sous l’Occupation) ou de Maison basse (un microcosme parisien avant Perec) de Brûlebois (première eau-forte paysanne franc-comtoise) ou de Travelingue (zoom sur le milieu du cinéma) entre tant d’autres aperçus roses et verts ou plus noirs des drôles d’oiseaux que nous sommes.
Est-ce dire que Marcel Aymé imite Balzac ? Absolument pas ! Pas plus que la non moins grouillante comédie humaine de Tchékhov, souvent inaperçue, ne duplique en Russie l’observation de l’amant de dame Hanska. Mais l’œil clinicien d’Anton Pavlovitch et son oreille ouverte à tous les parlers, son empathie réaliste de médecin qui sait ce c’est que d’en baver au bagne ou dans les isbas, son impressionnante vitalité de poitrinaire et son intelligence du cœur ont bel et bien quelque chose de balzacien, autant que, plus d’un siècle et demi plus tard, l’observation des névroses individuelles de notre temps et de la psychose maniaco-dépressive de notre société, sur fond de malaise de civilisation détaillé de multiples façons, rebondissent chez un Michel Houellebecq aussi féru en matière d’économie politique (à lire: Houellebecq économiste par le regretté Bernard Maris, martyr du massacre de Charlie-Hebdo) que le Balzac de Gobsek ou de César Birotteau.
Le même Balzac a décrit, dans Illusions perdues, la naissance du journalisme , et lui-même fut un média indocile avant l’heure… L’on peut aujourd’hui taxer Internet de «poubelle», comme l’a fait un Alain Finkielkeaut, mais je parie que le cher Honoré y fouillerait de nos jours pour en tirer de sacrés portraits. D’ailleurs c’est par le même réseau des réseaux que j’accède, d’un clic, à l’entier de La Comédie humaine via Kindle, et que l’occasion nous est donnée à tout moment de voyager partout sans cesser pour autant d’aller «sur le terrain»…
J’achève à l’instant cette 124e et dernière «Chronique de JLK» en prenant d’un clic, par Messenger, des nouvelles du senhor Sergio Belluz dans sa carrée catalane de Sitges, sûrement en train d’écouter du Rossini ou de s’exercer à la composition de sa prochaine opérette. Soit dit en passant, le lascar ferait un excellent chroniqueur sur BPLT, genre Mon auberge espagnole ou Dernières nouvelles du Rastro...
Sur quoi je bifurque direction la Corée du Sud où m’attend, moyennant des clics à me faire des cloques aux doigts, une foison de personnages, de films en séries coréennes d’une saisissante fécondité où fraîcheur hilarante et virulence critique cohabitent, - et c’est la jolie procureure et le légiste ronchon de Partners for justice, le gourou blond délavé de la terrifiante secte décrite dans Save me, c’est le mémorable Parasite de Bong Joon-hoo palmé d’or à Cannes, ou c’est The Chase à découvrir illico sur Netflix, et de clics en claques j’aurai visionné ces derniers temps, en pédalant sur ma Rossinante de chambre, le meilleur des «dramas» de très inégale qualité que nous balancent les dragons émergents - or à chacune et chacun de trier, en toute lucidité balzacienne, dans le Big Bazar de la terrible Humanité…
Sergio Belluz. Balzac, c'est bien, mais les descriptions sont trop longues, Irida Graphics Arts LDD, 2020.
Michel Lecureur. La Comédie de Marcel Aymé. La Manufacture, 1985.
Bernard Maris. Houellebecq économiste. Flammarion, 2014.
Dessin: @Matthias Rihs/Bon Pour La Tête

22/01/2021

Décrire plutôt que dénoncer...

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À propos de L'Empire du bling, virée via Netflix chez les milliardaires chinois de Californie, et de l'idéologue ultra droitier Stéphane Montabert célébrant Trump et le mouvement Q-Anon...
 
À la Maison bleue, ce vendredi 22 janvier. – Une irrépressible envie de sortir mon revolver m’est venue à deux reprises, hier, d’abord en découvrant, lancé sur mon vélo d'appartement pour mes dix kilomètres quotidiens d’exercice, le premier des huit épisodes de L’Empire du bling, série consacrée à l’humble vie quotidienne des (plus ou moins) jeunes milliardaires chinois de Los Angeles, et ensuite à la lecture, sur le site de l’ultradroite romande Observateurs.ch, des divers propos d’un Monsieur Stéphane Montabert, sévissant aussi parmi les blogueurs de 24 Heures, où l’élection de Joe Biden est assimilée à un coup d’État, tout à fait dans la ligne des complotistes à la sauce de Q-Anon, n’en finissant par ailleurs d’injurier mes chers confrères journalistes en ses envolées verbales; et puis non : je me suis dit qu’au lieu des armes prisées par ces lugubres zombies je me contenterais de décrire ceux-ci et de citer texto leur jactance.
 
 
COMME TCHEKHOV. – Je m’en suis fait une éthique personnelle, que j’oppose à la pratique pléthorique et quasi obsessionnelle de la dénonciation vertueuse de gauche (Mediapart) autant que de droite (Contrepoints ou Boulevard Voltaire), sans parler du nouveau tribunal populacier des médias multiples et des réseaux sociaux : décrire les faits et citer les dits avec précision, en laissant la conclusion à chacune et chacun.
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Mon ami Anton Pavlovitch Tchekhov avait montré l’exemple au temps des prêcheurs pacifistes à la Tolstoï et des flagellants orthodoxes à la Dostoïevski : si tu es écrivain et qu’il te chante de décrire des voleurs de chevaux, nul besoin à la fin, si tu as vraiment fait le job, de dire qu’il est mal de chourer des bidets. J’ai développé cette thématique dans le cinquième chapitre de mon dernier libelle, Nous sommes tous des zombies sympas, intitulé Nous sommes tous des délateurs éthiques, et comprenne qui voudra bien.
 
L’OBSCÉNITE PORNO CHIC. – En huit épisodes à valeur de roman-photo glamour convoquant une vingtaine de zombies asiatiques zonant entre les villas de Bel-Air (à droite en montant depuis Sunset Boulevard) et les suites présidentielles de Los Angeles ou de Vegas et même Paris (France, pas Texas), L’Empire du bling m’aurait paru, en mes vingt ans plutôt gauchistes, l’abomination de la désolation.
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Découvrir, avec le mannequin-gigolo Kevin, qu’une paire de pompes que lui offre son amie Anne, héritière de marchand d’armes, est griffée Dior et vaut plus de 2000 dollars, ou que Kane la jolie frappe milliardaire de Singapour, se paie sans moufter une soupe aux produits de la mer hyper-rares à hauteur de 15.000 dollars le sachet, m’aurait fait gerber et déplorer, en petit rebelle moralisant que j’étais , mais aujourd’hui plus du tout et pas par cynisme mais par souci d’exactitude pour ainsi dire ethnologique.
Je vais donc sortir l’un de mes sept carnets à motifs d’éléphants (cadeaux de notre fille benjamine à chacun des ses retours d’Asie lointaine) et noter très précisément tout ce qui, dans L’Empire du bling,ressortit à telle anthologie du toc de luxe le plus caractérisé (jusqu’à ce crucifix signé Chanel) et, pour les dits et comportements, de la plus clinquante vulgarité.
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CONTRE LA CENSURE. - Un article tout récent signé Stéphane Montabert, paru conjointement sur le site Observateurs.ch et sur son blog perso hébergé par 24 Heures, et que j’ai trouvé intéressant de copier/coller sur mon profil de Facebook, a été illico censuré pour inadéquation avec les codes de la plateforme, et je le déplore.
Je ne vais pas faire le vertueux à l’envers : il m’est arrivé, aussi, de virer des commentaires de mon profil, que j’estimais injurieux pour des tiers (récemment encore, à propos de l’avocat Marc Bonnant dont le seul énoncé du nom viole certaines bonnes consciences), mais s’agissant des propos, même contestables, d’un idéologue du néolibéralisme présidant la section locale d’un parti gouvernemental (l’UDC de Renens, en région lausannoise), je désapprouve pour le même motif que je désapprouve la censure de Mein Kampf ou du charmant Lolita de Vladimir Nabokov.
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Je trouve au contraire utile, sinon agréable, de citer M. Montabert dans le texte, et voici par exemple ce que je lisais hier sur ses deux supports principaux : « Aujourd'hui, Joe Biden vient de prêter serment au Capitole, démontrant qu'en 2021, aux États-Unis, il est possible de voler une élection présidentielle grâce à la fraude électorale, et de devenir Président dans la foulée ».
Or n’est-ce pas son droit d’écrire cela, comme d’autres prétendent que la terre est plate sans être censurés ?
Je note ensuite le fait que M. Montabert taxe les défenseurs de l’élection de « négationnistes » ou Joe Biden de «vieillard sénile», classant ses partisans de « gauchistes » jubilant aujourd’hui en deux clans : « ceux qui haïssent l'Amérique et qui n'y vivent pas, et ceux qui haïssent l'Amérique et qui y vivent », avant de célébrer les quatre ans de Trump marqués par des «records boursiers, la baisse des impôts et la hausse des petits salaires, la fin du matraquage climatique et l’indépendance énergétique », constituant, je note, « une éclaircie entre deux nuages de tempête ».
Je note ceci encore : « Mark Zuckerberg, patron de Facebook, postait en 2016 depuis l'île pédophile de Jeffrey Epstein. » Et M. Montabert d’en conclure: « Les pédophiles sont entrés en force au Capitole »...
Puis, à propos de la censure exercée par Facebook, que je désapprouve en ce qui concerne M. Montabert, je note que le réseau social Parler, concurrent de Twitter, et « respectant, la liberté d'expression» selon M. Montabert, a été lui aussi censuré « au point que nos confrères romands du Matin jubilent: Parler serait "utilisé par l'extrême droite... »
Enfin de conclure ceci que je me fais un devoir citoyen, comme on dit, de noter : « Donc suivant le même raisonnement des gens d'extrême- droite lisant Le Matin, ce journal doit être interdit. Mais ce qui tient lieu de journalistes en Romandie n'est même pas capable de penser aussi loin »…
Pour ma part, n’ayant jamais été qu’une espèce de chroniqueur mondain ès littérature et arts divers, mais sûrement pas un journaliste à la hauteur des exigences de M. Stéphane Montabert, libéral français naturalisé suisse, collaborateur pléthorique de la Revue militaire suisse et laudateur du mouvement conspirationniste Q-Anon, je me borne à noter…
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25/11/2020

Quentin Mouron le faux bad boy dynamite tous les clichés

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Sous le look trompeur du joli rocker ou du dandy à la coule, le trentenaire multinational dissimule un auteur d’une lucidité rare dont l’écriture s’aiguise de plus en plus. En millenial apparemment cynique, le jeune écrivain construit une œuvre sérieuse et en expansion constante, dont l’hyperréalisme panique fait écho aux romans de Bret Easton Ellis et de Michel Houellebecq. Après son dernier livre paru, le prochain (lu sur tapuscrit) annonce une œuvre possiblement majeure.
 
L’image de Quentin Mouron séduit ou déplaît depuis que le lascar de 22 ans, en jeans et santiags, perfecto noir et mèche de corbeau sur l’œil, a surgi de la forêt québecoise de son adolescence dans nos arènes médiatico-littéraire avec une road-story au rythme célinien et au regard externe et intérieur tout personnel intitulée Au point d’effusion des égouts.
 
 
Pour l’apparence, rupture complète avec la représentation ordinaire du jeune écrivain en nos contrées francophones, même si un Philippe Djian a donné à Paris le ton du nouveau bad boy à l’américaine. Mais déjà, le contenu et le contenant de l’auteur et de son ouvrage annonçaient un double jeu et un double fond parfaitement conformés, en somme, à la dualité du monde des apparences et des simulacres cachant celui des émotions et des affects personnels.
Dès le premier roman de 2011, un double thème récurrent m’a semblé caractériser la perception intellectuelle et affective de la réalité par le jeune Quentin que deux formules résumeront: malaise dans la civilisation et l’amour n’est pas aimé. Et puis il y avait cette papatte : signature d’un véritable écrivain à venir ; enfin cette autre constante d’un personnage s’avançant masqué, de clinquante apparence au carnaval social, dissimulant une âme sensible.
 
 
Une narration fondée en réflexion...
 
Le septième livre de Quentin Mouron est un drôle d’objet-concept à deux têtes, combinant un essai littéraire plutôt sage à dégaine para-universitaire, Jean Lorrain ou l’impossible fuite hors du monde, et la reprise d’un petit roman noir plutôt fou en nouvelle version améliorée, L’Âge de l’héroïne.
Or à quoi rime cet accouplement textuel ? Quel sens y a-t-il a rapprocher un esthète décavé du début du XXe siècle et un « privé » américain se dandinant dans un pastiche de polar sexy ? Le cher Olivier Morattel, éditeur fan de Mouron à l’inoxydable fidélité et néanmoins soucieux de ne pas ruiner son épicerie fine, aurait-il perdu la boule par amitié en proposant cet improbable multipack défiant tout succès commercial ? Que non pas ! Car ce qui pourrait apparemment relever de l’artifice littéraire propre à décourager la lectrice ou le lecteur correspond bel et bien à une double démarche poursuivie par le jeune auteur, de narration et de réflexion.
 
À la première ressortissait entièrement le deuxième roman de Quentin, Notre-Dame-de-La-Merci, très remarquable plongée dans les embrouilles sociales et émotionnelles d’un groupe humain paumé dans la forêt des Laurentides, où le malaise existentiel était aussi présent que les exutoires du sexe et de la drogue.
À la seconde, ensuite, répondait la diatribe polémique de La Combustion humaine, figurant un éditeur aussi intransigeant qu’irascible en quête furieuse de vraie littérature et concluant à la nullité d’à peu près tout. Trois premier livres, ainsi, actionnaient plus ou moins consciemment la « collaboration » des deux hémisphères de notre cerveau sapiential : l’intello et le sensitif, ou pour ce qui est du corps global : le cœur et le cul.
 
Les masques de Jean Lorrain le pédé et de Franck le camé : deux décadents en quête de dépassement…
 
Mais comment, sept ans plus tard, le tardif étudiant en lettres Quentin en est-il venu à s’intéresser à un Jean Lorrain, figure équivoque du Tout-Paris des années folles qu’on pourrait dire un personnage secondaire de la société proustienne, poète de seconde zone et romancier très oublié, mais auteur de deux romans (au moins) du plus vif intérêt, abordant avec verve et pénétration clairvoyante deux thèmes : l’individu hautement singulier face à la société en voie de massification, et la fonction de l’art ou de la littérature ?
Si le jeune romancier s’est intéressé à Jean Lorrain, c’est peut-être à cause d’un petit roman noir antérieur et de son protagoniste paradoxal de détective privé cocaïnomane ferré en matière de bibliophilie, au prénom de Franck.
De fait, de Frank le privé à Jean Lorrain le pédé, deux dandys incarnant apparemment la décadence, court une réflexion qui vise curieusement au dépassement de celle-là. D’une manière parente, Michel Houellebecq s’est intéressé, dans Soumission, à cet autre « décadent » que fut Joris Karl Huysmans, auteur de l’emblématique À rebours - également cité à propos de Jean Lorrain - pour aboutir à ses propres conclusions.
Mais pour dire quoi tout ça ? Dit en quelques mots: pour situer l’individu d’aujourd’hui par rapport à la meute, le roman par rapport au « reportage » ou le langage par rapport à la langue en perdition...
Du tragique Hamlet au pré-romantique Werther de Goethe, anticipations « métaphysiques » de la moderne conscience malheureuse de l’individu occidental dont les avatars poétiques se multiplieront dans le romantisme et jusqu’aux sublimes figures de poètes maudits incarnée par Baudelaire et Lautréamont, l’on voit bien comment, sur fond d’évolution sociale et de révolution industrielle, le philosophe (tel Nietzsche) ou l’écrivain (tel Dostoïevski) ont fondé leur esthétique ou leur éthique par rapport à la nouvelle société.
Comme le montre aussi Quentin Mouron dans son essai, Jean Lorrain, par opposition au naturalisme d’un Zola, a été tenté par la pose et les masques, la comédie et les extravagances imitées de Baudelaire et de son « aristocratique plaisir de déplaire », du côté de l’art pour l’art et de la fuite du monde, pour finir pas s’empêtrer dans les marécages de celui-ci. Avant lui, le nihilisme esthétique de Franck, protagoniste de L’Âge de l’héroïne, avait abouti à peu près à la même impasse, fauteuse d’un regain de mélancolie finalement sublimée par un style étincelant...
Et quelle conclusion tirer alors ? Détachement ou engagement, fuite ou implication ? Nihilisme ou réalisme ? Entre les deux, à vrai dire, Quentin Mouron semble hésiter comme un personnage de Beckett dans sa poubelle. Désespéré et pourtant joyeux. C’est en tout cas ce qu’on se dit à la lecture des Suites bergamasques – titre de travail de son dernier roman encore en chantier.
 
 
Love story 2020, ou les enfers du fun
 
Une image de Quentin Mouron, datant il me semble de l’époque de son avant-dernier roman (Vesoul, le 7 janvier 2015), le représente en bad boy ténébreux tenant en mains un livre en feu. Le roman en question mettait en scène un jeune plumitif fuyant son devoir d’Helvète civiliste pris en stop par un cadre propre sur lui du nom « improbable » de Saint-Preux, le jour de la tuerie de Charlie-Hebdo coïncidant avec sa découverte d’un trou de province où congrès et festivals de tout acabit culminaient dans l’hyperfestif.
Là encore, le jeune auteur se la jouait sur deux tableaux simultanés, développant une intéressante réflexion sur la figure littéraire du picaro tout en incarnant un avatar de celui-ci dans cette mini-épopée sarcastique non moins que « foutraque ».
Au passage, la lectrice attentive et le lecteur futé auront relevé les guillemets que j’ai collés aux adjectifs improbable et foutraque, entrés dans les mœurs langagières de notre époque. Tel étant d’ailleurs le nouvel opus de Quentin, cinquante ans après la parution de la romance mondialement concélébrée sous le titre de Love story (le roman d’Erich Segal, le film, la série, la BD, la ligne de parfums, etc.) dont le charmant (!) Gérard de Villiers me disait un jour en interview qu’elle valait bien mieux que Proust – telles apparaissant, en lecture de surface, les Suites bergamasques de Quentin le millenial : improbables et foutraques !
En 2020, année de pandémie catastrophique à Bergame et environs, tout baigne pour le protagoniste du dernier roman encore inédit de Quentin fêtant, entre deux vagues et leurs confinements plus ou moins stricts, ses 31 ans : rien que du bonheur pour ce petit influenceur et sa « meuf » Sixtine, tous deux au début de leur vingtaine et vivant leur feuilleton quotidien sur les réseaux sociaux, escortés et le plus souvent adulés du matin au soir par leurs milliers de followers.
Coté love story, vous aurez peut-être suivi, dans vos tabloïds préférés, les péripéties du feuilleton glamour vécu en 3D par le «vrai» Quentin et une jeune musicienne très chou, mais on « oublie » l’anecdote « perso » en découvrant les tribulations merveilleuses (ou bonnement atroces, selon le point de vue du narrateur schizo) du couple idéal se pointant quelque temps à Bergame pour se « ressourcer » et peut-être « faire le point » sur leur relation aussi foutraque qu’improbable.
 
Copié/collé romancé d’épisodes de la « vraie vie » de Quentin Mouron et d’une compagne genre « fille capitaine » de sa génération alignant tous les poncifs de la jeune femme émancipée « à tous les niveaux » ? Bien mieux : transposition littéraire affolante de vérités-qui-blessent d’une pandémie invisible, toute mentale et affective, tissée de simulacres et de formules vides, qui affecte non seulement les générations XYZ mais tout cet univers qui est le nôtre, notre « ressenti » de chaque instant et notre jactance.
Depuis son premier livre, tantôt « prenant sur lui » - vivant pour ainsi dire les délires de l’époque dans sa chair et son verbe -, et tantôt se gaussant du dehors en polémiste ou même en moraliste (le narrateur des Suites bergamasques cite parfois les Anciens…), Quentin Mouron n’a cessé d’achopper aux traits sigificatifs du langage commun tissé de clichés, à ces fameux lieux communs dont Léon Bloy a fait l’exégèse exacerbée au dam du Bourgeois, mais plus qu’aux bourgeois ou aux « bobos » c’est au langage de la tribu mondiale et de la «dissociété» qu’il s’en prend avec une fureur lucide réjouissante, retournant comme peaux de lapins tous les poncifs liés à la jeunesse qui gagne, au voyage formidable, au vivre-ensemble merveilleux, aux expos cultes (Joseph Beuys à Bergame, c’est carrément incontournable), aux débats citoyens sur Polanski et la fonte des calottes, à la cuisine ou à la baise éco-responsables et tutti quanti.
Or l’on n’est plus ici au-dessus de la mêlée, comme un Philippe Muray quand il « déconstruit » ce monde des simulacres, on n’est plus dans la critique de gauche ou de droite genre Mediapart ou Causeur: on est dans le même sac que l’homme « pris au piège » et ça fait mal « quelque part ».
Bret Easton Ellis, dès son premier roman (Moins que Zéro) scrutant les adorables zombies de sa génération blonde et droguée, avait « initié » le job, relancé par Houellebecq ou, un ton en dessous, par Vincent Ravalec ou Aurélien Bellanger. Autant dire que Quentin Mouron, scrutateur des solitudes, n’est pas tout à fait seul même s’il me semble unique par son timbre de voix et sa poétique en voie de développement...
 
Et l’Avenir radieux dans tout ça ?
 
Les voies de la littérature sont multiples, et désespérer de son avenir me semble aujourd’hui aussi vain que d’annoncer la mort du roman entre 1960 et 1990, la fin du cinéma selon Godard ou la nullité des nouvelles générations selon Régis Debray se confortant dans ses « modernes catacombes ».
Il y a un siècle, le génial catastrophiste polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz, pointait l’avènement du « nivellisme » avant qu’un Cornelius Castoriadis ne constate « la montée de l’insignifiance », en attendant la « fin de l’Histoire » annoncée par Francis Fukuyama. Or tout ça est salubrement propice à nous maintenir éveillés, mais la vie continue, et si les idéologies politiques et religieuses n’en finissent pas de nous enfumer, le pas de côté reste possible et la littérature est là pour ça.
Dans la conclusion d’un essai lumineux du physicien « hérétique » Freeman J. Dyson intitulé La vie dans l’univers, le savant dit la confiance inaltérable qu’il voue, parallèle au récit de la Science, à celui de la littérature constituant ce que John Cowper Powys, autre visionnaire, appelait le journal de bord de l’humanité.
Quel rapport avec les livres d’un Quentin Mouron que je viens d’évoquer ? Celui que résume la phrase fameuse : J’étais là et telle chose m’advint…
Dans ses Suites bergamasques, confirmant un grand talent et préludant à une œuvre peut-être importante, le romancier illustre (sans le vouloir évidemment) la montée aux extrêmes de la relation mimétique maintes fois décrite par René Girard. Une love story à la fois réelle et fantasmée vécue par triangulation, via la meute d’Internet, la destruction de toute intimité, le sexe évoqué à tout vent plus que vécu, toutes les certitudes affichées sur fond de détresses personnelles non-dites, de frustrations non avouées, de pétoche silencieuse annonçant la trouille virale que nous connaissons.
« Peu importe jusqu’où l’on regarde dans l’avenir », écrit Freeman J. Dyson, « les êtres humains auront toujours besoin de partager des histoires, et ce partage est le fondement essentiel de la littérature » (…) La littérature restera une manière d’embaumer nos pensées et nos sentiments pour les transmettre à nos descendants »…
 
Quentin Mouron. Jean Lorrain ou l’impossible fuite hors du monde (essai) suivi de L’Âge de l’héroïne(roman, 2ee édition). Olivier Morattel éditeur, 219p., 2020.
 
Freeman J. Dyson. La vie dans l'univers, réflexions d'un physicien. Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 256p., 2009.

29/10/2020

L'idéologie vertueuse pousse les meutes à la déraison

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Unknown-5.jpegDe la décapitation « islamiste » de Samuel Paty aux multiples formes de bigoterie politisée enflammant les clans « radicalisés », une vraie folie entretient toutes les confusions sur les thèmes, notamment, de la différence sexuelle, de la race, du genre et de l’identité, avec la même intolérance croissante. La Grande déraisonde Douglas Murray, en donne un aperçu tantôt atterrant et tantôt hilarant, appelant Molière et Rabelais au secours…
 
Le hasard des circonstances a fait que nous aurons appris à peu près en même temps, ces derniers jours, la nouvelle de la mort atroce de Samuel Paty, brave prof français dans la quarantaine décapité par un jeune Tchétchène fraîchement acquis à la cause de l’islamisme conquérant, et la proposition benoîte du pontife catholique Francesco de considérer les homosexuels de genres divers comme des sœurs et frères humains dignes d’une évangélique bienveillance.
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Or l’idée, apparemment discutable, de rapprocher ces deux actes de présumée barbarie et de supposée compassion, m’est venue tandis que je lisais La grande déraison du journaliste anglais Douglas Murray, quadra lui aussi et gay déclaré, dont le vaste aperçu des «sujets qui fâchent» actuellement une partie de la société occidentale - et plus précisément dans la caste intellectuelle anglo-saxonne et la nébuleuse des réseaux sociaux galvanisés par le «politiquement correct» - est précisément marqué par des rapprochements inattendus et non moins révélateurs, impliquant la complexité humaine et pointant le simplisme ravageur des idéologies les plus radicales.
Le bon sens de bonne foi laïque voudrait, naturellement, que l’assassinat de «droit divin» d’un enseignant par un fanatique publiquement encouragé, entre autres, par un imam autoproclamé, soit considéré comme un exemple emblématique de la monstruosité de l’islamisme, confondu par certains avec l’islam tandis que le mantra «pas d’amalgame» monte aux cieux.
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Or ceux qui s’empressent, à gauche comme à droite, de «récupérer» politiquement et surtout idéologiquement, cet acte affreux, seront peut-être les mêmes qui taxeront, pour des motifs idéologico-politiques, l’attitude du «saint père» de joyeusement progressiste ou de coupablement laxiste.
Dans les deux cas sans rapport apparent, les idéologies binaires trancheront, les réseaux sociaux s’enflammeront et les chefs d’Etat (le match Macron-Erdogan) se balanceront des caricatures en pleines gueules selon la logique des chaises de coiffeur rivales merveilleusement évoquée dans Le Dictateur de Chaplin et rappelée par René Girard dans sa description de la «montée aux extrêmes».
Et que je te rappelle que certains pères de la Sainte Eglise en appelaient au meurtre des infidèles. Et que je te mêle les images de décapitations ou de lapidations des adultères saoudiens ou des homos au Brunei, du mystique vaudois Jean-Abraham Davel ou de Michel Servet cramé par Calvin, présent contre passé, Sud contre Nord ou inversement, Noirs contre Blancs, femmes à barbes contre juifs intégristes, tout devenant si confus que rien n’a plus de sens : à devenir fou.
 
Du syndrome de Saint-Georges à l’hystérie établie
 
Le titre anglais de l’essai de Douglas Murray, The Madness of Crowds,« la folie des foules », rappelle évidemment les gesticulations grimaçantes des meutes musulmanes réagissant à la publication des Versets sataniques de Salman Rushdie ou des caricatures de Charlie-Hebdo, autant que les mouvements de protestation plus dignes (à nos yeux) suscités par les tueries parisiennes de janvier et de novembre 2015, notamment, mais les « foules » visées, qu’on pourrait dire aussi «la meute» ont cela de nouveau dans la société actuelle qu’elles ne se bornent plus à la rue ou aux grandes places à manifs mais s’étendent à la nébuleuse des médias et des réseaux sociaux où la diffusion des opinions et des slogans, des mots d’ordre et des tweets « influenceurs » atteint une vitesse et une intensité nouvelles, agressives sous couvert d’anonymat et jusqu’à l’appel au meurtre aveugle.
Or le premier constat de Murray, portant sur la transformation récente de la société, tient à la disparition des « grands récits » idéologiques collectifs qu’ont représenté la religion ou politiquement, en Occident, le communisme, le fascisme et le libéralisme, tous porteurs de sens et tous partis en vrille.
Et quel « récit » nouveau pour le XXIe siècle ? Au top de l’esprit d'époque occidental, en termes de grand nombre: le récit d’une nouvelle vertu fondée sur l’exigence universelle de justice (qui n’en voudrait pas ?), avec un nouvel Axe du Bien censé diriger chacune et chacun en matière de droits et de lois, s’agissant de la condition des femmes, des Noirs et des minorités sexuelles, avec une «préférence» inversée par rapport à la domination blanche et patriarcale, etc.
Tout cela qui serait en somme légitime et magnifique, si ce n’est qu’on observe, depuis une vingtaine d’années, le remplacement des dogmes et préjugés anciens, bel et bien lestés d’injustice et de cruauté, par de nouveaux préjugés et dogmes revanchards, socialement invivables.
« Evoquer le sort des femmes », écrit Douglas Murray, des gays, des individus d’origines ethniques diverses ou des transgenres est devenu non seulement une façon d’afficher sa compassion, mais aussi de démontrer une forme de moralité. Ainsi se pratique cette nouvelle religion. « Lutter » pour ces questions et plaider leur cause est devenu une façon de montrer qu’on est quelqu‘un de bien ».
Et d’ajouter cette autre évidence: que ces aspirations reflètent «certaines des plus précieuses conquêtes de nos sociétés - étonnamment rares dans d’autres régions du monde. On compte soixante-treize pays où il est illégal d’être gay, et huit dans lesquels l’homosexualité est passible de la peine de mort. Dans certains pays du Moyen Orient et d’Afrique, les femmes se voient dénier les droits les plus fondamentaux. Des explosions de violence interraciale ne cessent d’éclater en divers points de la planète ».
Or le paradoxe est qu’on présente les pays les plus avancés dans ces domaines comme étant parmi les pires. « Seule une société très libre peut autoriser - et même encourager les récriminations sans fin sur ses propres iniquités », commente Douglas Murray. Et de citer le philosophe australien Kenneth Minogue parlant de «syndrome de Saint-Georges à la retraite» à propos de cette surenchère vertueuse.
«Après avoir occis le dragon, le valeureux guerrier parcourt la contrée en quête d’autres exploits glorieux : il lui faut de nouveaux dragons ». Et c’est alors qu’on entre dans le vif et le concret du sujet, à l’écart de toute idéologie : dans la chair vive des faits et des actes, pièces en mains.
Dans La Philosophie devenue folle (Grasset, 2018), Jean-François Braunstein avait donné un premier aperçu de la déraison croissante des « élites » intellectuelles, plus précisément localisées dans les universités américaines, alors que Murray brasse plus large et propose un panorama très richement documenté, vivant et parfois accablant, souvent drolatique aussi, d’une profondeur très nuancées dans ses parties les plus sensibles.
Subdivisé en quatre grands chapitres (Gay, Femmes, Race, Trans) et trois « entractes » évoquant les fondations marxistes de la nouvelle religion, l’impact de la technologie et donc des Big Data et des réseaux sociaux, et la notion de pardon, l’ouvrage, d’une parfaite clarté en dépit du caractère parfois très embrouillé de la matière traitée, est à la fois polémique, courageux et constructif.
En lisant son premier chapitre consacré à la dérive du mouvement de défense de l’homosexualité, passé d’un juste combat à une mouvance politisée souvent vengeresse et intolérante dans sa nouvelle exigence de conformité, je pensais aux souffrances réelles, et persistantes, éprouvées par d’innombrables personnes toutes « tendances » confondues, tel le jeune Bobby Griffith suicidé à vingt ans, en 1982, à cause de l’intolérance religieuse de sa mère obnubilée par les préceptes bibliques, laquelle mère devint une militante ardente du mouvement LGBTQ.
Ladite Mary Griffith, décédée en février dernier à l’âge de 85 ans, a en somme «pris sur elle» en (re)vivant dans sa chair le désespoir de son fils, sa trajectoire a fait l’objet d’un téléfilm grand public (Tous contre Bobby, avec Sigourney Weaver, en 2009) à la fois poignant et aussi « édifiant » que l’appel à la compréhension du pape Francesco, mais qui dira que le Bobby en question était meilleur que son frère, et qui jettera la pierre aux innombrables parents actuels s’inquiétant des « préférences sexuelles » de leurs enfants ou hésitant à soumettre leur garçon-fille ou leur fille-garçon à tel ou tel traitement hormonal de choc ?
 
Les nouveaux inquisiteurs
sont autant d’« imams » autoproclamés…
 
Tel est pourtant le constat, et combien étayé, de Douglas Murray (lui-même homo et pas plus fier de l’être que vous d’être né roux ou lesbienne) sur l’évolution et la radicalisation « politique » d’un mouvement désormais porté à sa pointe radicale à la survalorisation des gays, des femmes, des noirs ou des transsexuels, voire à la chasse aux nouveaux « dissidents » osant penser ou ressentir différemment : qu’à la violence intolérante on a fini par substituer son contraire caricatural usant des mêmes ressorts et raccourcis.
À cet égard, Douglas Murray multiplie les exemples de nouvelle intolérance, tirés de polémiques parfois délirantes qui incluent des célébrités médiatiques ou universitaires et s’emballent sur les réseaux sociaux - hideux spectacle à vrai dire, où les nouveaux inquisiteurs n'ont rien à envier aux imams autoproclamés de l'islam radical.
Mais comment résister à cette vague vertueuse ? Les conclusions du journaliste-essayiste, évidemment classé « à droite » et même menacé physiquement pour ses courageuses prises de position contre l’islamisme et l’hypocrisie européenne en matière d’immigration (dans un autre best-seller intitulé L'étrange suicide de l’Europe), ne sont pas d’un idéologue mais d’un observateur « sur le terrain » aussi sensible et plein de respect humain qu’intraitable à l’égard de la fausse vertu, qui propose d’aborder les vraies questions de la diversité humaine, s’agissant de la différence profonde entre hommes et femmes dans leur perception de l’amour physique ou de la question trop souvent évacuée de la maternité, de la vraie fraternité telle que la prônait un Martin Luther King ou de la prudence requise dans la qualification juste des victimes ou dans l’approche de l’intersexuation.
Et si nous nous parlions autrement que par mails et tweets ? Et si nous cessions de tout ramener à de la politique tout en restant citoyens ? « Minimiser la différence ne revient nullement à prétendre que celle-ci n’existe pas », conclut Douglas Murray, « Il serait ridicule de supposer que la sexualité et la couleur de peau ne signifient rien. En revanche, partir du principe qu’elle signifient tout nous sera fatal ».
Sur quoi, sœurs et frères, parlons d’autre chose, allons faire un tour dans les bois faute de pouvoir garder la distance sociale dans les bars, baisons tranquillement à la maison ou cultivons nos géraniums comme le vieux Godard, rions avec Rabelais et Molière et soyons réellement déraisonnables sans trop nous décapiter…
Douglas Murray, La grande déraison. Race, Genre, Identité. Traduit de l’anglais par Daniel Roche. L’Artilleur, 457p.

12/04/2020

Pâques du cœur

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De ce dimanche. – Pour nous, les enfants, Pâques, c’était le dimanche des dimanches - un dimanche vraiment plus dimanche que les autres où le ciel était plein de cloches et le jardin plein d’œufs que le Lapin avait peinturlurés et planqués Dieu sait où - donc deux jours après la Croix, le Lapin : tu avoueras que ce n'est qu’un dimanche que ça peut se passer, et ça nous réjouissait plutôt, les enfants, qu’il y ait un dimanche comme ça qui ressuscite chaque année…

De la foi. – Notre ami le théologien me dit qu’il n’y croit pas vraiment : que son intelligence l’en empêche, puis il me dit : toi non plus tu n’y crois pas, rassure-moi, aussi lui dis-je : non mon ami, je ne vais pas te rassurer, je ne sais pas si je crois, je sais de moins en moins ce que c’est que croire au sens où tu crois que tu ne crois pas, mais surtout (et cela je ne le lui dis pas) je ne sais comment je pourrais l’expliquer à quelqu’un que son intelligence empêche de comprendre rien…

De la charité . – Vous connaissez le mendigot du Sacré-Cœur : il sort de chez ce pouilleux d’abbé Zundel qui le régale déjà plus qu’il n’en faut, et le voilà qui nous lance à la sortie de l’office, son : Christ est vraiment ressuscité ! que moi ça me fait honte, mais j’ai beau savoir qu’il ira les boire ce soir, je lui donne quand même ses deux euros - ce n’est quand même pas tous les jours Pâques…

De l’espérance. – Tu me dis, toi le désespéré, que mes pleurs sont inutiles, et tout est inutile alors, toute pensée comme l’aile d’un chant, tout esquisse d’un geste inutilement bon, toute ébauche d’un sourire inutilement offert, ne donnons plus rien, ne pleurons plus, soyons lucides, soyons froids, soyons utiles comme le couteau du bourreau.

De la beauté. – Il n’y a pas une place pour la beauté : toute la place est pour la beauté, du premier regard de l’enfance aux paupières retombées à jamais, et la beauté survit, de l’aube et de l’arbre et des autres et des étoiles de mémoire, et c’est un don sans fin qui te fait survivre et te survit…

De la bonté. – Il n’y a pas une place pour la bonté : toute la place est pour la bonté qui te délivre de ton méchant moi, et ce n’est pas pour te flatter, car tu n’es pas bon, tu n’es un peu bon parfois que par imitation et délimitation, ayant enfin constaté qu’il fait bon être bon…

De la vérité. – Il n’y a pas une place pour la vérité : toute la place est pour la vérité qui t’apparaît ce matin chiffrée comme un rébus – mon premier étant qu’elle me manque sans que je ne sache rien d’elle, mon second qu’elle est le lieu de cette inconnaissance où tout m’est donné pour m’approcher d’elle, et mon tout qu’elle est cette éternelle question à quoi se résume notre vie mystérieuse est belle.

Peinture. Thierry Vernet.

11/04/2020

Journal sans date (veille de Pâques)

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La Vie se demanda, en cette aube de splendide journée-là, si elle allait, ou non, tuer plus de Terriens ou si elle s’en tiendrait à ce qu’elle considérait comme un avertissement et un aveu de faiblesse susceptible d’inquiéter ceux qui se croyaient les plus forts.

En tant que femme sensible, aimant le grand air et les espèces diverses, elle n’avait jamais eu crainte d’avouer sa faiblesse et son goût pour les délires enfantins, les adolescents malades et les sages de grand âge. Or ses aveux ne semblaient pas toucher les fortiches ni la masse violente, imbécile et menteuse.

La Vie, bonne au fond et si belle, était fatiguée de voir le mensonge proliférer au risque de perturber le sommeil des enfants candides et de tromper les plus vulnérables naturellement portés à s’accrocher à elle, qu’elle avait achevés en toute injustice apparente mais en somme pour leur paix.

Que la Vie fût injuste relevait d'un constat qui ne devait point entacher sa bonté potentielle ni moins encore sa rayonnante beauté, mais comment lui reprocher de s’en prendre d’abord aux plus faibles alors qu’elle-même se reconnaissait fragile et parfois fatiguée comme une vieille servante ?

Or les fortiches ne semblaient rien comprendre, et c’est pourquoi la Vie, à l’aube de ce beau jour, se demanda s’il n’était pas temps de les tuer tous, et tous leurs semblables, pour leur ouvrir les yeux ?

10/04/2020

Journal sans date (10)

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Des jours entiers se perdirent pour certains dans le spectacle continu de la violence et des exhibitions diverses, tandis que d’autres (beaucoup) mouraient de faiblesse ou de vieillesse et d’autres encore (également nombreux) se remettaient.

Ce mal étrange , inexplicable en aucune langue même savante, cette maladie inattendue et aussi imprévisible que le Président américain en exercice cette année-là, fut ainsi le révélateur momentané de toutes les angoisses latentes, de toutes les peurs, de tous les aveuglements involontaires ou volontaires de cette non moins étrange Espèce dont beaucoup d’intelligence fut perdue à invoquer des causes et des conséquences qui se contredisaient d’un jour à l’autre comme se contredisaient le Président américain et ses divers homologues - l’étrangeté était alors devenue l’air qu’on respire et les morts-vivants sortirent des écrans le temps d’une orgie de violence et d’extase virtuelle sans pareille.

Tel, qui avait toujours trouvé les films de morts-vivants d’une stupidité humiliante pour l’Espèce, ressentit une humiliation sans égale au cours de ces journées pendant lesquelles ses proches et ses moins proches affrontaient le mal avec une détermination non moins inattendue - beaucoup de femmes au premier rang.

Beaucoup de femmes en effet s’activèrent silencieusement ou parfois en chantonnant à la cuisine de quarantaine et à d’inlassables lessives, entre autres soins de l'Urgence -pendant que les doctes diplômés en théorie théorisaient à qui mieux mieux; et pas mal de conjoints (re)découvrirent ainsi, en leur conjointes, la femme réelle en sa force durable.

De jour en jour il apparut que les arguments d’autorité invoqués par les maîtres diplômés du bien-penser et du bien-parler - femmes titrées comprises -, s’effondraient dans le magma de leur jactance aussi insignifiante que les graphes mondiaux d’une Statistique dépassée par la réalité réelle de ce mal décidément étrange..