11/04/2020

Journal sans date (veille de Pâques)

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La Vie se demanda, en cette aube de splendide journée-là, si elle allait, ou non, tuer plus de Terriens ou si elle s’en tiendrait à ce qu’elle considérait comme un avertissement et un aveu de faiblesse susceptible d’inquiéter ceux qui se croyaient les plus forts.

En tant que femme sensible, aimant le grand air et les espèces diverses, elle n’avait jamais eu crainte d’avouer sa faiblesse et son goût pour les délires enfantins, les adolescents malades et les sages de grand âge. Or ses aveux ne semblaient pas toucher les fortiches ni la masse violente, imbécile et menteuse.

La Vie, bonne au fond et si belle, était fatiguée de voir le mensonge proliférer au risque de perturber le sommeil des enfants candides et de tromper les plus vulnérables naturellement portés à s’accrocher à elle, qu’elle avait achevés en toute injustice apparente mais en somme pour leur paix.

Que la Vie fût injuste relevait d'un constat qui ne devait point entacher sa bonté potentielle ni moins encore sa rayonnante beauté, mais comment lui reprocher de s’en prendre d’abord aux plus faibles alors qu’elle-même se reconnaissait fragile et parfois fatiguée comme une vieille servante ?

Or les fortiches ne semblaient rien comprendre, et c’est pourquoi la Vie, à l’aube de ce beau jour, se demanda s’il n’était pas temps de les tuer tous, et tous leurs semblables, pour leur ouvrir les yeux ?

10/04/2020

Journal sans date (10)

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Des jours entiers se perdirent pour certains dans le spectacle continu de la violence et des exhibitions diverses, tandis que d’autres (beaucoup) mouraient de faiblesse ou de vieillesse et d’autres encore (également nombreux) se remettaient.

Ce mal étrange , inexplicable en aucune langue même savante, cette maladie inattendue et aussi imprévisible que le Président américain en exercice cette année-là, fut ainsi le révélateur momentané de toutes les angoisses latentes, de toutes les peurs, de tous les aveuglements involontaires ou volontaires de cette non moins étrange Espèce dont beaucoup d’intelligence fut perdue à invoquer des causes et des conséquences qui se contredisaient d’un jour à l’autre comme se contredisaient le Président américain et ses divers homologues - l’étrangeté était alors devenue l’air qu’on respire et les morts-vivants sortirent des écrans le temps d’une orgie de violence et d’extase virtuelle sans pareille.

Tel, qui avait toujours trouvé les films de morts-vivants d’une stupidité humiliante pour l’Espèce, ressentit une humiliation sans égale au cours de ces journées pendant lesquelles ses proches et ses moins proches affrontaient le mal avec une détermination non moins inattendue - beaucoup de femmes au premier rang.

Beaucoup de femmes en effet s’activèrent silencieusement ou parfois en chantonnant à la cuisine de quarantaine et à d’inlassables lessives, entre autres soins de l'Urgence -pendant que les doctes diplômés en théorie théorisaient à qui mieux mieux; et pas mal de conjoints (re)découvrirent ainsi, en leur conjointes, la femme réelle en sa force durable.

De jour en jour il apparut que les arguments d’autorité invoqués par les maîtres diplômés du bien-penser et du bien-parler - femmes titrées comprises -, s’effondraient dans le magma de leur jactance aussi insignifiante que les graphes mondiaux d’une Statistique dépassée par la réalité réelle de ce mal décidément étrange..

Journal sans date (9)

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Le fait qu’il y eût encore quelque chose plutôt que rien , et le fait qu’il y eût moins de choses à considérer en se représentant encore moins de choses stimula l’imagination de l’Individu de tout genre capable d’extrapolations physiques à résonances métaphysiques, à commencer par la supposition que toute électricité fît soudain défaut.

L’éventualité d’un monde soudain éteint, bel et bien obscurci comme en vrai temps de guerre, soudain tout silencieux, plus aucun chargeur, plus aucune énergie de computation donc plus aucune possibilité de communiquer qu’entre conjoints ou voisins, plus de smartphones ni de trains à grande ou petite vitesse, plus de micro-ondes ni d’ascenseurs - cette impensable situation réjouit l’imagination de l’Individu en question, poète en vers réguliers ou aiguilleuse du ciel adepte de la pensée ZEN, reconnaissants tout de même de cela qu’on pût encore s’entendre à vive voix entre balcons et s’écrire des petits bleus au crayon simple.

Image: Philip Seelen

Journal sans date (7)

 

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On titube, on est de plus en plus sûr qu’on n’est sûr de rien, on ne sait exactement s’il faut porter le masque ou pas : on s’informe de tout et du contraire de tout et tout fait Question, et tout fait Problème.

Faut-il porter le masque ou pas ? Faut-il faire cuire le masque à 70° pour tuer « le microbe » avant de resortir, et faut-il resortir ou pas ?

Faut-il sortir du confinement après Pâques ou faut-il attendre l’Ascension ou la Fête du Travail ? Faut-il arrêter l’été ?

Quant au Problème, on s’est tout de suite demandé (dans nos pays de nantis) qui allait payer ? Et qui ne payera pas dans les pays pauvres ? Comment les pays sans eau vont-ils se laver les mains ? Et faudra-t-il confiner les pauvres dans des camps puisqu’ils s’obstinent à vivre les uns sur les autres ?

Que fait le Président américain qui a eu l’air dès le commencement de s’en laver les mains sans se les laver au demeurant ? Va-t-il se masquer ou la pandémie va-t-elle le démasquer ? Va-t-il s’en prendre personnellement aux contaminés coupables de ne pas s’être protégés après avoir stigmatisé le complot combiné de l’Organisation Mondiale de la santé et de la Chine aux yeux notoirement bridés, ou le Virus va-t-il continuer de ne pas se montrer fair-play ?

Enfin répondre à la Question du Problème va-t-elle nous aider à résoudre le Problème de la Question ?

06/04/2020

Journal sans date (4)

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À la présomption d’une Nature jugée naturellement inégaliaire s’opposa, dès le début de la Pandémie, le constat d’une similitude transnationale, transconfessionnelle et même transraciale (la notion de race venait d’être rétablie dans l’usage conceptuel courant et parfois savant) des symptômes et des souffrances liés au Virus, qui faisait se ressembler tous les patients de tous les services d’urgence dans une commune angoisse, une commune plainte et un commun désir de survivre ou de ne pas survivre, de même que les soignantes et soignants de tous grades, se trouvaient unis comme un seul par le seul souci de bien faire.

D’un jour à l’autre aussi, dans le monde extraordinairement divers et divisé de la sempitermelle tour de Babel, s’imposèrent quelques gestes et mesures de défense aussitôt décriés par la jactance des caquets abstraits, mais scellant une autre façon d’égalité tendre.

En langage commun, celles et ceux qui savaient ce que c’est que d’en baver, patients ou soignants et autres saints hospitaliers, prièrent tout un chacun de se laver les mains et de se tenir coi.

Les mains jointes de l’amour ou de la prière se disjoignirent alors, chacune et chacun se repliant pour quelque temps à quelque distance, tandis que les jactants jactaient, les plus forts en gueule se montrant souvent les plus faibles en esprit, médiocres humains pour ne pas dire morts-vivants en leur jactance experte.

 

Journal sans date (3)

 

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La date inaugurale de la Pandémie resta elle aussi incertaine, notoirement antérieure au Nouvel An lunaire fêté par les familles chinoises honorant cette année le Rat de Métal, donc avant le début de l’an 4718 de la tradition que marquait le 25 janvier 2020, et la géolocalisation du foyer initial de l’infection au marché de fruits de mer de Wuhan, autant que son lien direct avec le commerce de chauve-souris - non consommées dans cette région -, ou avec les séquences du génome de virus trouvés sur les pangolins, ressortissent à autant de supputations connexes ou contradictoires recyclées par les rumeurs ultérieures avérées ou contredtes par les experts et contre-experts de tous bords au bénéfice ou au dam de tout soupçon de complot.

Ce qui est sûr et dûment daté, au 25 janvier marquant le début de l’année du Rat de Métal, est que ce jour même le Président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, reconnut officiellement et devant le monde entier que la situation était grave et que l’épidémie identifiée se trouvait d’ores et déjà en voie d’accélération, au point que, le lendemain déjà, le nombre de sujets infectés dépassait les 50.000, et peut-être le double ou le triple selon diverses sources alors qu’il était établi que la Statistique variait en fonction de critères liés tantôt à la propagande d’État et tantôt au fait que seuls les tests certifiés positifs assuraient la couverture financière aux malades selon le système de santé chinois.

Enfin ce qui est plus sûr encore est que, dès ces prémices non datés de la pandémie, point encore reconnue pour telle, un écart abyssal et croissant à chaque heure se creusa entre la vérité singulière des faits et leur interprétation dont les termes allaient constituer le plus formidable révélateur de l'état du monde que divers Présidents qualifièrent bientôt d’état de guerre.

17/03/2020

État de choc

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Ce qui nous arrive, arrive donc. Et nous met, tous tant que nous sommes, à la même épreuve ; et d’abord à l’épreuve de nous-mêmes sous l'effet de la sidération.

(Dialogue schizo)

Moi l’autre: - Je t’ai senti très ému, tout à l’heure, après les déclarations solennelles du ministre suisse de la santé Alain Berset et celles d’Emmanuel Macron. Je ne t’ai jamais vu comme ça, presque au bord des larmes…

 

Moi l’un: Oui, je suis sensible à la solennité, et je pleure aux enterrements, et je pleure au cinéma. L’autre soir, quand nous regardions le reporter anglais Robert Fisk marcher seul dans les ruines d’Alep ou d’Homs, avant de voir les atroces images d’archives des monceaux de cadavres de Sabra et Chatila, je n’ai pas pleuré du tout. Mais en voyant le visage du vieux reporter en train de se demander si toute cette violence ne relevait pas, chez l’homme, d’une espèce de passion de la destruction – de l’autodestruction aussi bien, j’avais les larmes aux yeux. Or il y avait quelque chose de solennel dans sa réflexion, après son parcours au front de la guerre, comme s’il touchait à une vérité qui le dépassait. Et c’est ce que je ressens ce soir : que nous sommes devant une vérité qui nous dépasse, et d'autant plus qu'elle n'est pas d'origine humaine. Vérité de la vie, vérité de la mort, réalité de nos morts, notre père au dernier jour, notre mère nous quittant après ses années de solitude, les rues vides de ce soir…

Moi l’autre:- Tu t’es un peu énervé, l’autre soir, après les déclarations de notre ministre de la santé, la jeune et fringante Rebecca Ruiz, qui s’indignait de la présence de «tant de retraités» dans les rues de Lausanne, où tu as vu comme un début de stigmatisation d’une classe de la population, mais à présent c’est en somme un pas de plus qui est franchi avec le «tous à la maison», et comment ne pas la comprendre ?

 

Moi l’un: - J’ai repensé à ce qu’elle dû vivre en s’exprimant à la télé devant tout le monde, elle qui vient de prendre sa charge et qui n’a aucune expérience d’une situation pareille, pas plus qu’aucun de ses collègues, d’ailleurs, ni que nous tous, ni que le pauvre Donald Trump qui bafouille tout et son contraire en se plantant devant son prompteur, pas plus que Vladimir Poutine apparemment si sûr de lui, ni que le joli Macron ni personne, et surtout pas les experts en ceci ou en cela qui me rappellent leurs homologues économistes sachant-tout il y a dix ans de ça.

Or je crois que nous ressentons tous la même chose ce soir. Tu as vu tout l'heure la rue où les champions de la pétarade se défonçaient hier à bord de leurs bolides noirs de petits parvenus à la con: vide. Et tu imagines la nuit des « gens de la nuit ». Or il n'y a pas là de quoi ricaner ni moins encore de se réjouir...


Moi l’autre: - Du jamais vu, tu crois ?


Moi l’un: - Je ne sais pas. Tout est tellement incertain et imprévisible que la sidération en devient extraordinairement réelle, comme l’apparition de nos enfants ou le corps de nos morts après le dernier souffle.


Moi l’autre : - Mais la vie continue. On vendra demain : La vie en quarantaine pour les nuls, et les conseils vont faire florès un peu partout…


Moi l’un: - Bien entendu, et les théories du complot, et les débats sur qui va payer quoi, et la faute aux migrants qui ont coûté si cher que nos systèmes de santé sont à sec, et les hymnes à la décroissance, et la redécouverte des Vraies Valeurs et tout le toutim…


Moi l’autre:- Et si l’on relisait La Peste du cher Camus ?

 

Moi l’un: - Eh tiens, je n’y avais pas pensé. Mais c’est vrai que ça pourrait nous rajeunir, quand nous apprenions Le vent à Djemila par cœur…

 

Moi l’autre: - Ah là, c'est moi qui vais pleurer ! Mais au fait: que dirait Albert Camus aujourd’hui, d’après toi ?

 

Moi l’un: - Je crois qu’il se tairait…

 

12/12/2019

Les Zombies au scanner

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par Jean-François DUVAL

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« NOUS SOMMES TOUS DES ZOMBIES SYMPAS»: C’est ce qu’annonce le titre du nouveau livre de Jean-Louis Kuffer (éd. Pierre-Guillaume de Roux, 2019). Comment nier qu’il dit juste, tant les temps nouveaux sont à bien des égards à la fois fantomatiques, robotiques, déréalisés ? Jean-Louis Kuffer le décline encore autrement : nous sommes tous des Chinois virtuels, tous des caniches de Jeff Koons, tous des auteurs culte. Et plus. Après tout, n’étions-nous pas déjà « tous Charlie » ? Notre époque est une époque de foule, et donc de contamination, où le « Je » ne tend plus qu’à se confondre avec la masse d’un « nous » fort indistinct et indifférencié.

C’est un livre de colère et de combat – d’une colère paradoxale puisque (lui-même le dit, on le croit et on le sait), Jean-Louis Kuffer est par essence d’un caractère gentil. N’empêche, certaines choses doivent être posées. Et il arrive des moments où un auteur n’en peut plus de toute la poudre qu’on jette effrontément aux yeux de tous, sur tant et tant de sujets. « Nous sommes tous des zombies sympas » est une invite à s’en débarrasser. En rejoignant par exemple et parmi d’autres résistants un Ma Jian, selon lequel, rappelle JLK, la vérité et la beauté sont les seules « forces transcendantes » qui nous permettront de survivre « aux tyrannies des hommes ».

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Comme il est désormais impossible d’explorer la totalité du champ qu’il s’agirait de remettre en question, JLK, en sept chapitres, choisit d’examiner quelques points focaux et révélateurs. L’ambition est, comme on dit, de « mettre le doigt où ça fait mal ».
Par exemple (on est au chapitre deux du livre), va-t-on considérer qu’un Joël Dicker (au même titre qu’un nombre incroyable d’auteurs très lus aujourd’hui) appartient à la catégorie des écrivains ? Pour être bien comprise, notre époque réclame des distingos, même si personne n’en veut plus. Dicker n’appartiendrait-il pas plutôt à celle des écrivants ? ou des écriveurs ? La question n’est pas du tout anecdotique, de détail. Au contraire ! Dans la mesure où un écrivain, un vrai, DIT à peu près tout de notre société, elle est fondamentale. Comment en effet écrit-on aujourd’hui le monde ? Et quel est à cet égard le rôle décisif de la vraie littérature ? JLK nous rappelle qu’un John Cowper Powys la concevait « comme une sorte de journal de bord de l’humanité ». Sa fonction étant celle d’un miroir révélateur, autorisant une connaissance plus fine de soi, des autres et du réel ?
Notre problème : dans ce miroir-là, les « zombies sympas » que nous sommes devenus ne peuvent plus guère découvrir que d’autres zombies, en leurs multiples reflets. Autant en prendre acte. Finkielkraut le faisait déjà voici trois décennies, quand il insistait sur le fait que sur le plan culturel, tout n’est pas équivalent, « tout ne vaut pas tout » – quand bien même, dès qu’on quitte ce champ-là, un Joël Dicker est tout aussi sympa qu’un Federer.
Mais sur son terrain propre (l’écriture), dira-t-on que Dicker est aussi génial que Federer sur le sien (le sport)? Et où placer un Jean d’Ormesson, dans la confusion ambiante des valeurs ? Que valent réellement ses livres dans le vaste domaine de l’histoire littéraire ? (D’Ormesson lui-même n’était pas du tout dupe et ne se leurrait aucunement). JLK juge à raison que D’Ormesson est à ranger, au même titre qu’un George Steiner, au rang des écriveurs (un peu plus doués que les écrivants, car ils font profession d’écrire). Des personnages brillants, dont la plume l’est tout autant, mais qui, au fond ne dépassent guère leur propre flamboyance (derrière celle-ci, qu’y a-t-il ?). Bref, en regard d’un Flaubert, d’un Proust ou de tout écrivain véritable, de simples brasseurs de mots, si éblouisssants et sympathiques soient-ils. Ainsi le livre de JLK va-t-il de questions en interrogations – à une époque où l’on ne s’en pose plus aucune, sinon celles qui obéissent aux très circonstancielles et éphémères exigences du moment.

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Dans la foulée et pour rester encore un peu dans le domaine de la littérature, JLK pose cette autre question : Michel Houellebecq, si intéressants que soient ses livres en tant que reflet d’un certain état de la société, serait-il, lui, un véritable écrivain ? (c’est-à-dire, pour reprendre les distingos de JLK, non pas un écriveur ou un écrivant) : oui, « un Grand Ecrivain, au sens où un Victor Hugo, un Chateaubriand ou un Balzac » l’étaient ? C’est une vaste question, puisqu’à l’heure actuelle, elle vaut non seulement en littérature, mais dans à peu près tous les domaines censés traduire et révèler ce qui fait le propre de la sensibilité de notre espèce (une faculté dont on se demande parfois si elle n’est pas en train de s’évaporer, à force d’indifférence, de bêtise, de conformisme, d’aliénation consentie, etc). Pour nous aider à penser la chose, JLK cite judieusement quelques vers de Houellebecq qui ne semblent pas entièrement remplir les exigences requises. On les cite :

« Les hommes cherchent uniquement à se faire sucer la queue / Autant d’heures dans la journée que possible / Par autant de jolies filles que possible / Etc. » )

Ne serait-on pas assez loin de l’univers d’un Robert Walser ? D’un Eluard ? Mais qui est le coupable ? Où le chercher ? A moins que la poésie et les alexandrins de Houellebecq ne soient de la plus fine, de la plus indétectable ironie? Passons. Après tout, Houellebecq est un homme de son temps, et ne prétend d’ailleurs à rien d’autre (c’est justement ce qui fait tout son succès). Donc voilà : aujourd’hui, au même titre que Sartre en son temps, Houellebecq est en 2020 un homme semblable à tous les autres, un homme qui (humblement) « les vaut tous et que vaut n’importe qui » (magnifique conclusion de Sartre, à son propre propos, dans «Les Mots »). C’est-à-dire, en infléchissant certes un peu l’idée de Sartre, un zombie. Car le phénomène n’est pas nouveau, il se manifeste simplement sous des avatars différents. L’avatar sartien se distinguait simplement en ce que le personnage se voulait un philosophe de la LIBERTE. Un zombie libre (son «pour-soi» qui à la fois « est » et « n’est pas » appartient forcément à la catégorie des morts-vivants – cela c’est moi qui le glisse en passant, JLK n’est pour rien dans cette incartade, petite tentative de me « singulariser »). Zombies nous étions, zombies nous sommes, zombies nous serons. De plus en plus.Tee-Shirt-Che-Guevara-999808758_L.jpg

Y a t-il jamais eu rébellion contre cette propension, peut-être innée chez nous, inscrite dans notre espèce ? Sur le sujet de la rébellion possible, et cela me fait plaisir, JLK évoque au passage la figure de James Dean (tous deux nés en en 1947, JLK et moi aurions pu nous retrouver côte à côte au cinéma à regarder «La Fureur de vivre ». Mais aujourd’hui, à l’heure de « Black Mirror » sur Netflix, pouvons-nous encore espérer en cette « adorable trinité de youngsters» (comme dit JLK) composée par James Dean, Natalie Wood, Sal Mineo, dont par instant on aimerait tant qu’ils resurgissent dans le monde d’aujourd’hui ? Sauraient-ils semer quelque zizanie dans notre univers de zombies – ou d’aspirants zombies ? S’y débattraient-ils mieux que nous ? On peut en douter, tant nous les avons rejoints dans leur statut de « rebelles sans cause ». Comme le dit Philippe Muray, cité par JLK : « La rébellion, depuis longtemps déjà, est devenue une routine, un geste machinal du vivant moderne. Elle est son train-train ordinaire. »
Le bon marquis de Sade disait : Français, encore un effort si vous voulez devenir républicains ! (in «La Philosophie du Boudoir»). Une certaine évolution veut que désormais l’ambition soit devenue tout autre : « Français (mais pas seulement), encore un effort si vous voulez devenir « fun » (des millions de magazines et guides sont là pour nous en donner la recette chaque matin). Comme le dit JLK, le fun est désormais « le liant fluide du consentement par euphorie auditive et visuelle, mais aussi sensorielle et consensuelle. » Du coup, disparition du tragique, et avec lui, de la condition humaine elle-même. Bientôt, autant que des zombies, nous ne serons plus que des animaux très heureux, bâillant aux corneilles (quand bien même en d’autres terribles coins de la planète on continuera d’être en prise avec les vraies difficultés du réel, avec des questions de vie ou de mort, mais à chacun ses soucis.)

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De fait, nous nous trouvons en présence d’un double dispositif : d’un côté un discours qui n’admet plus rien d’autre que le consensus, d’autre part une rébellion qui n’en est plus une. Double dispositif dans lequel une nouvelle forme de langue de bois prolifère toujours davantage, et qui même, s’incrustant plus profondément dans notre être profond, dans notre substance même, cesse d’être langue de bois pour devenir « pensée» de bois. Vrai qu’il est difficile de faire autrement quand il s’agit d’accommoder, sur cette planète, la présence de 8 milliards d’individus condamnés à s’entendre, sauf s’ils se résolvent unanimement à disparaître de sa surface. Sur ce globe envahi (par notre présence), plus rien n’ira de soi qui ne doive tenir du compromis. Mais jusqu’où aller dans le compromis ?


Si bien que dans «Nous sommes tous des zombies sympas», JLK en vient à prendre résolument la défense de quelques parias. Un Richard Millet par exemple, autrefois encensé, édité chez Gallimard, désormais considéré comme un pestiféré, un paria des lettres françaises. JLK y voit un effet de l’esprit de «délation» qui caractériserait les temps modernes. En soi, le phénomème n’aurait rien d’étonnant : quand tout le monde pense en troupeau, comment pourrait-on éviter que telle ou telle manifestation d’individualité suscite tout à coup de hauts cris d’orfraie. Le mot d’ordre, aujourd’hui, est à La Curée. Pauvre humanité. Une immense partie de celle-ci, parce qu’elle est mise en contact avec elle-même (ce n’était jamais arrivé dans l’histoire de l’humanité), ne supporte tout simplement plus qu’on prenne une opinion CONTRAIRE à la sienne (et c’est bien pourquoi menacent les totalitarismes et les fascismes). Tout se passe un peu comme si, par nature, la société se devait de ne plus admettre le plus minime écart ou excès d’individualité. N’en voulait tout simplement plus. Chacun étant tenu de ne jamais franchir certaines limites acceptables, digestibles. Herman Hesse insistait déjà dans son fabuleux «Loup des steppes» sur le rôle des marginaux, des artistes, et des loups de steppes (le prodigieux et actuel succès de «La panthère des neiges» de Sylvain Tesson m’apparaît pour le coup très révélateur d’une sorte de nostalgie que nous avons d’un mode d’être devenu rare et impossible).

A lire « Nous sommes tous des zombies sympas», on a l’impression un rien désespérante que seuls seraient tenus à cet impossible des gens qui n’ont pas tous bonne réputation : Peter Handke, Richard Millet et autres « infréquentables » du genre Polanski. (Mais aussi : ces infréquentables doivent-ils s’étonner de l’être quand les gens fréquentables ont aujourd’hui nom Jeff Koons et autres ? )

JLK a l’heureuse idée de nous proposer encore d’autres pistes. Ses principales admirations vont à Anne Dillard, à Zamiatine, à Tchekhov, à Bret Easton Ellis. A Joseph Czapski aussi. Et, en art (puisque on parlait de Jeff Koons), à Nicolas de Staël, Thierry Vernet, Soutine, Munch, Bacon ou Lucien Freud (liste non exhaustive).

On l’aura compris : il n’est pas sûr – mais ce n’est aucunement requis – que le livre de JLK soit perçu et reçu « comme il convient » dans l’époque qui est la nôtre. Cela ne le rend que d’autant plus nécessaire.

 

Jean-Louis Kuffer, «Nous sommes tous des zombies sympas », Ed. Pierre-Guillaume de Roux, 2019.

01/11/2019

Larbins des dictateurs

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À propos de la nécessité de "tirer un trait" sur le massacre de Tian'anmen, prônée par le président de la Confédération suisse Ueli Maurer, et de sa caution apportée au régime sanguinaire de l'Arabie saoudite après une "pesée d'intérêt" justifiant sa visite aux princes sanguinaires de l'Arabie saoudite...

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Que se passait-il dans la tête du président Xi Jinping lorsque, le 17 janvier 2017, au Forum économique mondial de Davos, ce pur et dur communiste chinois fit l’éloge du libre-échange devant un parterre de capitalistes durs et purs qui s’en trouvèrent apparemment enchantés ?
Se poser la question revient à se demander ce qui se passait dans la tête du président de la Confédération helvétique Ueli Maurer quand, en visite à Pékin en 2013, il affirma crânement que, s’agissant du massacre de Tian’anmen, en 1989, donc il y avait plus de vingt ans de ça, il était temps de «tirer un trait» sur cette page «tournée depuis longtemps». Et l’on imagine, passant en battant de ses deux ailes, l’ange Win-Win invoqué in petto par les deux présidents.

(...)

Nous sommes, évidemment, et tous tant que nous sommes, portés à tirer un trait sur ce qui nous disconvient, et d’autant plus que nous sommes souvent confrontés à une pesée d’intérêt, notamment lorsque nous exerçons les fonctions délicates de Président d’une Confédération démocratique capitaliste ou d’un Empire communiste néo-libéral.

Cette pesée d’intérêt a d’ailleurs été invoquée tout récemment au plus haut niveau du gouvernement helvétique et de diverses institutions économiques après le sauvage assassinat du journaliste saoudien Jamal Kashoggi, impliquant là encore une prise de conscience dont les médias suisses ont rendu compte en évoquant l’embarras du gouvernement et l’éventualité de mesures à prendre au cas où le Conseil de Sécurité de l’ONU en fondrait la nécessité, et des condoléances furent présentées à la famille de Jamal alors qu’on manifestait fermement son espoir qu’une enquête en bonne et due forme fût diligentée par les services concernés; mais la pesée d’intérêt excluait en revanche l’interruption de la vente d’armes au Royaume pour l’instant, étant entendu par ailleurs et au total que, depuis 2009, les exportations n’étaient plus autorisées sauf pour les pièces de rechange et les munitions de systèmes d’armement déjà vendus, alors même que le gouvernement appelait une nouvelle fois l’industrie concernée à la plus stricte vigilance «compte tenu de la situation actuelle»…

(Extraits du libelle qui vient de paraître sous le titre Nous sommes tous des zombies sympas)

 

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28/05/2019

L'Europe au top du roof

 

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À propos d’une virée au Petit Cervin devenu haut-lieu de génie-civil, de la globalisation linguistico-touristique et d’un bref essai lumineux du sinologue Jean-François Billeter, intitulé Demain l'Europe.

 

(Dialogue schizo)

Moi l’autre : - Et ta résolution, compère, à nos vingt ans, de dynamiter les pylônes au-dessus de 3333 mètres, tu y as renoncé ?

Moi l’un :- Absolument pas, ou alors ce serait dynamiter nos idéaux de jeunesse, mais que serait la vie sans belles et bonnes contradictions ? D’ailleurs rappelle-toi notre première descente de la Vallée Blanche, à vingt piges: le pied que nous avons pris !

Moi l’autre : - C’est pourtant vrai que, déjà, la première montée à l’Aiguille du Midi avait quelque chose de grisant ! Ces tunnels dans le piton. Le viandox de la cafète, et ensuite, la petite colonne en crampons jusqu’à la selle neigeuse, et vlouf dans la poudreuse !

Moi l’un :- Géant ! Et pas que la Dent d’en face ! Et les Jorasses au fond ! Supergéant ! Et les tuiles de vent d’en haut, et ensuite les crevasses, et le type que les guides étaient en train d’en ressortir sans une égratignure ! Et le soleil à poil sur la terrasse du refuge du Requin!

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Et voilà qu'au sommet du Petit Cervin nous apparaît ce Christ tout caparaçonné de neige glacée ! Manquaient juste le Pape en anorak et la Curie en doudounes violettes…

Moi l’autre :- Enfin, ça c’était hier, et nous revoici sur le top du roof du Charm-Inn…

Moi l’un : - Comme tu le dis, en bon vieux patois zermattois…

Moi l’autre :- Non mais c’est vrai, et ça ne nous choque même plus, cette américanisation à outrance version publicitaires zurichois…

Moi l’un : - Le vieil Etiemble en aurait fait une jaunisse à faire pâlir nos hôtes Japs et Chinetoques, mais pour ma part je préfère le judo au karaté…

Moi l’autre :- C’est-à-dire ?

Moi l’un : - Disons qu’en poussant le langage de Booking, via lequel nous avons réservé le Charm-Inn, jusqu’à l’absurde, nous en reviendrons peut-être à notre langue propre qui est celle de La Fontaine et de Goethe, de Molière et de Thomas Bernhard. Donc le job se ferait de façon cool plus qu’à la dogmatique à coups de lattes.

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Moi l’autre :- Tu me fais un plan genre Demain l’Europe de Jean-François Billeter ?

Moi l’un : - On peut le dire comme ça. Et comme l’Europe n’existe pas plus à l’heure qu’il est que la juste considération du multilinguisme en nos régions, le moment d’en parler vraiment devient notre job, comme disait Denis de Rougemont au tournant de nos trente ans : L’Avenir est notre affaire

Moi l’autre :- Le petit livre du sinologue europhile est lumineux… Pour ainsi dire un mode d’emploi, ou le début d’une refondation…

Moi l’un : - Le terme de refondation fait un peu fourre-tout électoral, par les temps qui courent, mais c’est bien de ça qu’il s’agit en effet, avec le retour aux fondamentaux (encore un terme-bateau, mais…) des droits de l’homme qui sont aussi de la femme, le projet d’une nouvelle République digne de ce nom par delà l’amalgame des Etats-nations et la soumission aux prétendues lois du marché, la sortie du capitalisme et la réflexion sur une nouvelle conception de la personne, du travail et du génie régional.

Moi l’autre : - Demain l’Europe, ou après-demain… Jean-François Billeter, qui a en tête le temps long et lent de la Chine millénaire, emprunte ses idées à l’essayiste allemande Ulrike Guérot, il bat en brèche le cynisme à courte vue, comme le fait Peter Sloterdijk dans son dernier essai, et sait très bien ce qui distingue une utopie réalisable (comme l’a été l’abolition de l’Ancien régime, de l’esclavage et tutti quanti) d’une idéologie coupée de la misérable réalité humaine.

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Moi l’un : - Oui, c’est ce qu’on peut dire un homme de bonne volonté, et les femmes du 14 juin seront contentes de lire ce qu’il écrit à propos de leur rôle dans la reconstruction de l’Europe à venir…

Moi l’autre :- Sa mise en garde est immédiate, contre les démagogues européens nationalistes, mais plus encore contre les efforts de Trump de la briser, contre la Russie de Poutine et contre la guerre bien moins visible mais non moins résolue menée par les Chinois contre les « valeurs occidentales », qu’il est désormais interdit d’évoquer alors même que le Président chinois fait l’éloge du libre échange et mène son double jeu en beauté…

Moi l’un : - Ce qui est intéressant dans son propos, qui rejoint en somme le projet de Denis de Rougemont, c’est qu’il est à la fois politique et philosophique, revenant à la République de Cicéron, dépassant les clivages de la droite et de la gauche, refusant implicitement la posture « ni de gauche ni de droite » pour envisager des mesures effectivement « révolutionnaires » mais en rupture complète avec l’enfumage idéologique relancé. Billeter a vu la « révolution culturelle » de près, puisqu’il est arrivé en Chine en 1963 comme étudiant, il sait mieux que nos maoïstes de salon ce que qu’a été la catastrophe du Grand Bond, et son regard sur la Chine actuelle est d’un observateur réaliste et pas d’un idéologue à la Badiou ou d’un esthète frelaté à la Sollers…

 

Moi l’autre :- Mais parlons alors de sa République européenne, qui se sera complètement émancipée de la bureaucratie de Bruxelles et de l’emprise du grand capital. Et comment cela ?

Moi l’un : - Simple comme bonjour ! Primo, avec l’effacement unique et général des dettes privèes et publique, du moins de la part majeure qui sert à maintenir la domination de la finance. Mesure extravagante et irréaliste ? Pas du tout, puisu’elle a été réalisée dans les temps les plus anciens quand elle s’imposait. Secundo, création d’un système de banques appartenant à la république et assurant un service public.

Moi l’autre : - Là, ça va râler partout…

Moi l’un : -Et comment, mais on fera mieux : on interdira aux banque privées de créer de la monnaie fiduciaire et de créer de la dette à leur guise. Tu te souviens que Madame de Staël avait salué cette idée de Sismondi, y compris l’intéressement des travailleurs aux bénéfices de l’entreprise, Plus largement, on limitera légalement l’intérêt exigible par les prêteurs dans toute l’économie. L’accroissement du capital sera sous contrôle. Mais encore mieux, comme le proposait d’ailleurs notre ami Roland Jacard aux séminaires du Yushi : en lieu et place d’impôts inappropriés, le prélèvement d’une taxe sur les opérations financières alimentera les ressources communes sans gêner lesdites opérations. Et mieux encore par rapport à la concurrence entre Etats européens; ceux-ci disparaîtront et avec eux toute concurrence sociale et fiscale, étant entendu que les entreprises étrangères à la République européenne seront, elles, soumises à des impôts conséquents.

Moi l’autre :- Tout cela fleure sa liquidation du capitalisme…

Moi l’un : - En effet, mais cette « révolution » irait de pair avec la fondation de la nouvelle République européenne et se fonderait sur une nouvelle philosophie. Je cite le camarade Billeter, qui rappelle comment les privilèges aristocratiques et l’esclavage ont été abolis après 1789: «L’abolition du capitalisme sera une entreprise différente. Comme il a soumis à sa loi toute l’activité sociale, c’est toute l’acticité sociale qu’il faudra réorienter. On cessera de produire ce qui détruit la nature, dont on restaurera autant que possible les équilibres. On mettra fin aux comportements nuisibles induits par le conditionnement publicitaire et ce conditionnement lui-même. On fera cesser le gaspillage organisé, l’obsolescence programmée, l’innovation technologique écervelée dont le ressort est une fuite en avant dans la recherche du profit. On arrêtera dans leur course les scientifiques, les industriels et derrière eux les financiers qui, sous prétexte de nous assister en tout, cherchent à nous rendre de plus en plus dépendants d’eux et à assurer encore une fois par là leurs profits. Il faudra délibérer et décider de ce qui est utile à l’accomplissement humain et de ce qui ne l’est pas (…) Cette réorientation sera l’œuvre d’une ou deux générations, ou de plusieurs »…

Moi l’autre : - Donc toi et moi ne serons plus là pour nous en réjouir…

Moi l’un : - Non, ni Jean-François Billeter non plus, mais ses petits-enfants seront peut-être fiers de lui dans une Europe réinventée au lieu de subir un nouvel empire de zombies sino-américain, qui sait ?

Jean-François Billeter, Demain l’Europe. Editions Allia, 2019.

02/01/2019

Bonne apnée 2019 !

 

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Unknown-2.jpegÀ l’avant-garde d’une série de contre-utopies révélatrices parues en 2018, et avant le nouveau Houellebecq, la dystopie d’Olivier Silberzahn, "Journal d’un nageur de l’ère post-Trump", vaut le détour au futur antérieur. Où le crawleur solitaire en «calosse» de bain nous met en garde contre la régression. Après d’autres propos éclairants, sur les gilets jaunes, du penseur allemand Peter Sloterdijk… 

La meute va se déchaîner ces prochains temps «autour » du nouveau roman de Michel Houellebecq, non pour en parler en connaissance de cause mais pour se «positionner» vite fait d’un texto lapidaire ou d’un tweet péremptoire, assortis des émoticons appropriés, entre «j’adore » et «je dégueule», « top sympa » ou « grave facho », pouce en l’air ou grimace « grrr »… 

Or quand j’écris «la meute» je ne parle pas des honorables lectrices et lecteurs, ni de ce qu’on appelle «les gens» (ou plus hypocritement «les vraies gens»), mais de cette nouvelle catégorie sociale qui ne s’exprime plus que par emballement médiatico-numérique aussi spontané qu’aveugle et rageur, mondialement boostée par les réseaux sociaux. 

Depuis le 7 janvier 2015, et plus récemment avec l’explosion de colère des gilets jaunes, la distinction entre la meute, devenue Charlie en un soir, et la communauté humaine des gens personnellement horrifiés par le déchaînement de la violence, ou la meute hurlant au fascisme d’État, et les gens personnellement indignés pour de bonnes raisons de précarité, me semble devenue l’exercice individuel le plus important d’un esprit libre soucieux de ne pas se laisser emporter par la vague du «grand n’importe quoi»… 

Or je crois que l’exercice de réflexion en question, qui implique un recul, peut s’affiner avec l’aide de certains livres. La meilleure preuve en a été donnée, récemment, par les propos tenus, dans un entretien du magazine Le Point ( No 2415 du 13 décembre 2018) par l’un des penseurs européens les plus intéressants de ce nouveau siècle, l’Allemand francophile Peter Sloterdijk, qui réagit précisément à la crise des gilets jaunes en évoquant la fonction du carnaval chez Rabelais, avant de citer d’autres pistes de gamberge. 15105573lpw-15105793-article-jpg_5291668_660x281.jpg

 

« Le gilet jaune », remarque Sloterdijk à propos des déguisements de carnaval, « c’est le costume de l’accident généralisé ». Et de signaler ensuite le « déferlement de clowns et d’interprètes de la révolte hauts en couleurs qui font semblant de comprendre ce qui se passe », de pointer « le moment des pitres, poussés par les réseaux sociaux qui accélèrent encore la « carnavalisation de l’affaire ».

Sur quoi le maître-penseur de Karlsruhe touche à quelque chose qui me semble essentiel: « La splendide et tragique promesse d’Internet, c’est qu’il n’y aurait plus de chef, plus de hiérarchie, plus d’auteur, plus de représentant de quoi que ce soit. Le résultat en est accablant : il n’y a personne avec qui l’Elysée ou Matignon puissent négocier. Le mouvement des gilets jaunes signe de façon éclatante la grande crise de représentation dans laquelle nous vivons. Quand tout le monde est chef ou auteur, il n’y a plus ni l’un ni l’autre. Il n’y a que dans le carnaval que tout le monde peut être roi – pour une journée ou cinq minutes, sur une chaîne d’information. Ca crée de l’ivresse, de la satisfaction fictive. La carnavalisation de la société par les médias ne désarmera pas».

Et comme l’affaire concerne spécifiquemenet les Français, que Sloterdijk dit les «surdoués de la révolte», il en vient à citer les constats d’Alain Pyrefitte dans Le mal français, rappelant la difficulté de ce pays à s’affranchir de son héritage absolutiste, comme figé en « immobilisme convulsionnaire » puis en césarisme technocratique. 

Mais le plus éclairant est encore à venir, avec la référence à René Girard, qui a décrit mieux que personne la crise mimétique collective résolue (ou pas) par le sacrifice du bouc émissaire (l’improbable « Macron démission »…), et, pour rejoindre le thème de la meute, Sloterdijk en revient enfin à l’essai fameux d’Elias Canetti intitulé Masse et puissance qui montre que «la seule volonté de la masse est sa propre croissance» jusqu’au moment où, «selon la psychologie des masses, il y aura un moment où tout va se dégonfler». Avec ce dernier trait d’ironie combien lucide signé Peter Sloterdijk : «En hiver, la météo, c’est la contre-révolution. Le froid exige la réflexion»… 

La pensée remonte le fleuve en «calosse»  

Si le rabelaisien Sloterdijk entretient son physique de colosse à moustaches à la Rembrandt sur son vélo véloce, comme il le raconte dans ses carnets intitulés Les Lignes et les jours, c’est en nageant de piscines en piscines et de lacs en fleuves que l’ingénieur polytechnicien Olivier Silberzahn, à qui rien de ce qui est numérique n’est étranger, a développé, entre mai 2017 et avril 2025, ses observations sur l’évolution de notre planète, depuis l’accession de Marine le Pen au pouvoir, les retombées socio-économiques désastreuses de son programme préludant au retrait de la France de l’Union européenne, dans un mouvement «poutino-trumpien» de démondialisation et, conséquence commerciale logique, de récession et de régression à tous les niveaux. 

Au pic de l’inventivité mondialisée, le smartphone marqua symboliquement la création d’un objet aux composants issus de multiples régions du monde, révolutionnaire du point de vue de la communication et de l’échange, utilisé par tous à peu de frais dans un marché ouvert, mais devenant objet de luxe réservé aux seuls riches dans un monde soudain cloisonné où les anciens partenaires se font la guerre.

Or c’est ce qui arrive entre 2022 et 2024 après la clôture de l’ancien empire américain retiré de l’ONU et de l’OTAN, la faillite de l’Europe et le développement agressif de l’empire économique chinois, etc. 

Une bonne dystopie, comme il y en a eu de sérieuses dès le début du XXe siècle, avec Nous autres du Russe Zamiatine,  L’Inassouvissement du Polonais Witkiewicz, Le meilleur des mondes de l’Américain Aldous Huxley ou 1984 de l’Anglais Orwell , se doit de combiner des faits avérés et des extrapolations révélatrices, et c’est à quoi parvient ce Journal d’un nageur de l’ère post-Trump. Même s’il n’a pu prévoir que James Mattis, dit Mad Dog, et son compère Tillerson , pourtant partisans d’une politique extérieure dure, quitteraient le gouvernement de Trump en 2018, Olivier Silberzahn a pour ainsi dire prévu les gilets jaunes et le soulèvement populiste européen contre les «élites», et ses conjectures sur un nouveau front unifié des pays musulmans (sunnites et chiites surmontant leurs dissensions) faisant pièce au projet néo-colonialiste de l’Occident, ne sont pas d’un rêveur. 

Ainsi qu’il le rappelle, c’est par l’invention du commerce que Sapiens a survécu, au contraire de Néandertal pourtant mieux armé par la nature, et de même la démondialisation et le sacrifice du libre échange sur l’autel du protectionnisme nous conduiront-ils à la régression. 

Dans le détail en outre, ses constats sur le recul de la formation, notamment des digital natives en perte de lecture et de sens critique, et sur l’uniformisation d’une sous-culture de meute, méritent pour le moins réflexion. 

 Quant au retournement final, marqué par le triomphe d’un pouvoir mondial contrôlé par la Grande Singularité, super-cerveau à la modélisation duquel le narrateur a lui-même participé sans le savoir, il rejoint l’imagerie (négative) de Zamiatine et le super-monde (positif) fantasmé par les adeptes du transhumanisme...

Le vaurien Jaccard n’a pas dit son dernier mot

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En 2018, le jeune romancier serbe Andrija Matic, dans L’égout, a brossé le noir tableau dystopique d’une Serbie totalitaire sous la double chape du Parti et de l’Église, comme Philip Roth, dans Le complot contre l’Amérique, imaginait les conséquences d’un ralliement des Etats-Unis au nazisme. Plus récemment, avec Bienvenue à Veganland,Olivier Darrioumerle s’est adonné au même exercice ironico-polémique en daubant sur une dérive idéologique agressivement pavée de bons sentiments, si l’on ose dire.  

Or la meute raffole de ceux-ci, et l’on ne s’étonnera pas que de suaves soucis de préserver la vertu des véritables jeunes filles auront présidé au retrait, sur Youtube, de toutes les vidéos postées par notre compère Roland Jaccard, esprit libre mais gravement adonné au ping-pong et à l’adulation des jeunes Japonaises glabres - notre cher vaurien toujours bienvenu sur BPLT au dam de la meute moralisante !  

 Au début de l’année 2017, en ce haut-lieu de moralité mondialisée que représente le sommet économique de Davos, que mon ami Jean Ziegler surnomme le « bal des vampires », le président chinois Xi Jinping, pur produit du maoïsme d’Etat formé à la dure école des Gardes rouges dont son propre père fut victime avant qu’ils ne le matent avec son consentement, prononça un sermon surréaliste à la gloire du libre échange, que nos idiots utiles saluèrent avec la même complaisance qui fit dire au calamiteux Ueli Maurer, en visite à Pékin, que la page de Tiananmen devait être tournée. 

Mais que se passe-t-il lorsque tel historien chinois établi aux States se permet, sur Facebook, de formuler des propos en désaccord avec l’excellent Xi Jinping ? Jaccardisé : censure ! Plus grave si telle jeune Chinoise, opposante de l’intérieure, se permet de clamer son désaccord sur la Toile : immédiate confiscation du smartphone assimilée à une arme de destruction massive, et droit aux oubliettes pour la jeunote ! Tel étant le libre échangisme à la Chinoise...

Alors quoi faire mes soeurs ? Nagez prudemment avec vos frères à slips moule-bite, placidement et pacifiquement à l’écart. Olivier Silberzahn connaît le bons lieux, notamment en certain fleuve allemand ou le courant et le contre-courant simultanés vous permettent de nager sur place. Pour Madame et Monsieur, genre unisexe voire LGBT, la combinaison Orca Predator à couche de protection thermique en titane, avec néoprène Yamamoto et revêtement Nano Ice pour glisse maximale, sera conseillée avant la montée générale du prix du baril et de la température. 

Bonne apnée 2019 ! 

 Olivier Silberzahn. Journal d’un nageur de l’ère post-Trump. Maurice Nadeau, 157p. Paris, 2017.    

20/12/2018

Lumière des justes

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48418494_10218393787222870_5287418879578996736_n.jpg48379825_10218393788502902_612207992741298176_n.jpgLe romancier français Pierre Mari, dans un livre admirable, bref et dense, intitulé Les grands jours, ressuscitant à plus d’un siècle de distance quelques personnages qui ont vécu l’enfer de Verdun sans rien perdre de leur dignité, rejoint le peintre et écrivain polonais Joseph Czapski, rescapé du massacre de Katyn et auteur de « Terre inhumaine », pour nous rappeler, à la veille de Noël, que la lumière des justes peut résister aux ténèbres.

« Rêvons d’un père Noël terrible, qui ne donnerait que des livres », écrivait un jour André Blanchard que les festivités artificielles et leur débauche de cadeaux mettaient en rogne, mais j’ajouterais volontiers avec le même excellent mauvais esprit : pas n’importe quel livre !

Or ce n’est pas du tout par provocation gratuite, en ces temps de suavité commerciale de commande, que je proposerai quelques livres traitant de nos frères humains confrontés à la guerre, mais parce que les ouvrages en question, par quelques détails bouleversants leur tenant lieu de dénominateur commun, me rappellent ce pauvre vers à coloration évangélique du misérable pochetron débauché que fut Paul Verlaine : « L’espoir lui comme un brin de paille »…

Mièvrerie kitsch de circonstance ? Nullement. Simples sentiments nous ramenant à ce qu’on pourrait dire l’enfance du cœur sans référence obligatoire à telle confession ou à telle culture. Or c’est précisément ces «simples sentiments» que la littérature de tous les temps et de partout filtre à l’enseigne de la ressemblance humaine, tels que je les ai retrouvés dans un magnifique petit roman, dense et intense, paru en 2014 et qui aura été l’une de mes dernières lectures marquantes de 2018.

La révélation apocalyptique des Grands jours

Quel sens cela a-t-il de consacrer, aujourd’hui, un roman à des faits déjà très documentés, alors même que divers chefs-d’œuvre de la littérature, à commencer par Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, ont multiplié les fresques de la Grande Guerre ?

Voilà peut-être ce que se diront celles et ceux qui n’ont pas senti, ce matin, le souffle lustral de la littérature de partout et de tout les temps en ouvrant n’importe où L’Iliade du jeune Homère aux doigts de prose, ou qui tomberaient par hasard sur la phénoménale Marche dans le tunnel de ce bon vieil Henri Michaux, prodigieuse évocation de la guerre à drapeaux.

Or, comme La Fontaine a repris les thèmes de l’antique Ésope, Pierre Mari a revivifié les récits des terrifiantes journées de février 1916 au seul moyen d’une écriture proprement inouïe, au sens de jamais entendue, au fil d’un découpage cinématographique convoquant nos cinq sens (le cinéma peinerait à rendre l’odeur mêlée d’acide et de charogne qui va empester les bois du nord de Verdun) et passant sans cesse du détail zoomé à la vue d’ensemble.

Les grands jours est un poème romanesque épique qui a la précision verbale d’un rapport militaire, autour de quatre personnages infiniment attachants. Le plus tendrement présent est un garçon de vingt ans «vierge de tout» au prénom de Victor et auquel, durant une grande maladie de ses jeunes années, son papa, libraire parisien, fit la lecture des romans très populaires d’un certain Capitaine Danrit, comme il le raconte, en rougissant un peu comme une fillette (c’est comme ça que ses camarades l’ont surnommé sans méchanceté ) au colonel Driant nommé chef des deux bataillons défendant le bois des Caures et ... auteur des romans en question.

Superbe personnage que ce colonel Driant, qui tombera au deuxième jour comme le rapportent les deux autres protagonistes dans leurs carnets respectifs: le lieutenant Simon et le formidable Marc Stéphane engagé volontaire à 46 ans et lui aussi écrivain dont les écrits ont impressionné le fulminant Léon Bloy et qui donne au roman de Pierre Mari sa verve gouailleuse de « grand père » anarchisant.

La guerre des artistes aura-t-elle lieu demain ?

Une scène merveilleuse marque la première partie du roman, quand le colonel Driant, désireux de préparer un beau cimetière à ses hommes, y fait ériger une immense croix de bois de chêne au pied de laquelle il aimerait que se dressât une effigie douce de la Patrie, à laquelle un brave Corio dont on a repéré les talents de sculpteur va travailler avec une jeune fille de la région prénommée Alice.

Survient alors une discussion entre le colonel Driant et le sculpteur, qui donne ceci: «Vous savez, mon colonel, je pense souvent à ma situation. J’essaye de la projeter en grand. On m’a retiré des tranchées, on me fait faire un travail d’art. Imaginez un peu: jour après jour, on découvre un talent dans chaque homme du front. Ce n’est pas une idée en l’air, je vous assure. Vous avez vu ce que certains sont capables de fabriquer avec les fusées d’obus qu’ils ramassent ? Ils travaillent l’aluminium comme des dieux. Ils en font des bagues – j’ai même vu des broches, des bracelets, un bijoutier les achèterait. Alors, supposons. Chaque fois qu’on tombe sur un talent, on l’enlève des lignes, on lui donne de quoi s’exercer. Au bout d’un moment il n’y a presque plus de soldats – il n’y a plus que des artistes, installés dans les villages de cantonnement. Chacun glorifie la patrie à sa façon. Les gens du coin sont réquisitionnés eux aussi, comme Alice. Et de leur côté, les Boches font pareil. Dans les deux camps, on s’escrime à grands coups de beaux-arts. Une surenchère de Muses comme on n’a jamaisvu. Il sort à foison des peintures, des sculptures, des poèmes, des pièces de théâtre » …

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En lisant Les grands jours, je me suis rappelé ce passage très émouvant de la Recherche du temps perdu où le Narrateur précise que les seules personnes du roman citées par leur vrai nom sont les Larivière, symbolisant les Français par excellence, loyaux et droits. Et le nom de Proust m’a fait enjamber d’autres frontières pour me rappeler les conférences du peintre Joseph Czapski à ses camarades polonais détenus au camp soviétique de Griazowietz, au début de la Deuxième guerre mondiale, qui entretenaient leur moral avec tout un programme de causeries (sur l’histoire, la science, l’alpinisme, la nature, la musique, selon les compétences de chacun) pour ne pas déchoir.

Proust contre la déchéance est d’ailleurs le titre des conférences de Joseph Czapski, sauvées des ruines et de l’oubli alors que le peintre, documentant l’archipel du goulag pour la première fois dans son récit de Terre inhumaine, allait jouer un rôle de premier plan dans l’identification des responsables de la mort de quelque 24.000 Polonais sacrifiés sur ordre de Staline...

Les Noëls de l’humaine fraternité

Une autre scène inoubliable du roman de Pierre Mari, au deuxième jour du monstrueux «marmitage» d’artillerie subi par les chasseurs du colonel Driant, est marquée par la reddition en douceur, suggérée à ses hommes encerclés par le sage caporal Stéphane – alors que Robin, le jeune lieutenant inexpérimenté, allait jeter ceux-là au massacre assuré – qui conseille ainsi : «Ce qu’il faut faire, mon lieutenant ? Se montrer courtois s’ils le sont. Sinon, mourir aussi proprement que possible ».

Et de fait, l’officier allemand qui s’adresse aux soldats piégés dans leur abri se montre courtois au possible, leur suggérant de se «déséquiper» et se réjouissant pour eux que la guerre soit finie. Ensuite, Pierre Mari constate avec les yeux de Marc Stéphane sur les Allemands déferlant sur Verdun: «Tous ces hommes sont solides, juvéniles et poupins, beaucoup d’entre eux portent de fines lunettes branchées d’or : ils ressemblent à des savants de bibliothèque mâtinés d’athlètes». Et tous, jeunes Français et Allemands, s’imaginent que demain la paix sera acquise…

L’increvable bonté humaine

Un jour qu’ayant lu Terre inhumaine, autre traversée des cercles infernaux de la guerre et de l’univers concentrationnaire, je m’étonnais, auprès de l’octogénaire Joseph Czapski, qu’il fût resté si vif et curieux, joyeux et poreux, celui-ci me dit comme ça qu’il avait été bien plus malheureux, à vingt ans où l’on vit ses premiers chagrins d’amour, que dans les camps et la tourmente.

Or cela me rappelle, à la veille de Noël, les notes du vieil Ikonnikov, dans Vie et destin de Vassili Grossman, qui fait l’inventaire des gestes de la «petit bonté» individuelle, à ne pas confondre avec les grandes déclarations humanitaires qui n’engagent à rien, et c’est dans cet état d’esprit qu’à l’instant je pense à ce qu’a vu le caporal Stéphane sortant de son trou à rats, avant qu’on apprenne que des 800 hommes de son bataillon il ne restait qu’une trentaine de survivants : « Qui n’a pas vu ça n’a rien vu ».

Et nous verrons le lieutenant Simon sauter de trou en trou jusqu’à l’improbable salut. Et le jeune Victor, qui aura lu en 1929 Ma dernière relève au bois des Caures de Marc Stéphane, se tirera d’affaire lui aussi, en tout cas en apparence, sans rien perdre de son air d’enfant, ni rien oublier de ce qu’il a vu à la vie à la mort…

Or Victor Lerigueur revit par la grâce du livre de Pierre Mari, comme les martyrs de Katyn, dont certains entendirent parler des histoires de comtesses et de pédérastes d’un certain Marcel Proust, continuent de hanter notre mémoire à la veille de ce Noël 2018 - et là nous allons boire ensemble un bon vin chaud avant que le terrible père Noël ne nous tanne avec sa hotte pleine de livres…

Pierre Mari. Les grands jours. Fayard, 2014.

Joseph Czapski. Terre inhumaine. L’Âge d’Homme, 1991. Proust contre la déchéance. Noir sur Blanc, 2012.

 

07/08/2018

Un été de grands livres

 
2153-200x150.jpg48280_patautfabrice18dr.jpgDeux romans exceptionnels, de deux auteurs outrageusement inaperçus, attendent la lectrice et le lecteur non alignés à l’ombre fraîche : Dans Khartoum assiégée, d’Etienne Barilier, marquant le retour en beauté et en profondeur du romancier; et le premier roman de Fabrice Pataut, Aloysius, paru en 2001, redécouvert en 2005 avec la bénédiction d’Alberto Manguel, et que prolongera la lecture des nouvelles éblouissantes d’Un Jeudi parfait, paru en 2018. Triple enchantement avant la rentrée multitudinaire !
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Un lecteur de langue française un peu conséquent (et le mot de lecteur contient inclusivement une lectrice à l’affût de qualité) se trouve confronté, en ces jours de canicule moite, à une alternative impliquant un choix sûr entre la daube molle et le vif des vrais livres.
Passons sur les «livres de plage» qui sont légion et suintent de sueur fade et de monoï, pour gagner la clairière de fraîcheur, le bord de rivière ou la chambre aérée, où lire deux romans formidables ressortissant à la meilleure littérature et renvoyant à deux œuvres majeures de ce temps qui ont pour point commun de rester inaperçues, à tout le moins négligées au profit des «têtes de gondoles»...
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Je reviendrai beaucoup plus longuement, avec deux chroniques séparées du média indocile Bon Pour La Tête, et dans un ouvrage à paraître, sur les œuvres respectives d’Etienne Barilier et de Fabrice Pataut, toutes deux inscrites dans la grande tradition du roman filtrant quelques thèmes essentiels par l’alchimie du langage, où pensée et sensation, raison et fantaisie collaborent à la mise en mots, mais dans l’immédiat, vite vite, il faut donner envie de lire Dans Khartoum assiégée, fabuleuse ressaisie d’une tragédie à valeur actuelle hautement symbolique, au carrefour des cultures opposant divers colonialismes et aux sources du fanatisme islamique, et par delà toute thèse : dans le maëlstrom humain où se débattent des personnages merveilleusement présents, abjects ou bouleversants, dont le protagoniste, le général anglais Gordon surnommé Gordon Pacha, acquiert une stature de figure romanesque stupéfiante de force fragile.
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Pour comparaison, le lectrice ou le lecteur pourraient voir ou revoir (disponible sur le site de streaming gratuit hds.to) le film britannique Khartoum évoquant la même péripétie historique de l’encerclement de la capitale soudanise, en 1884, par les hordes du chef de guerre mystique dit Le Mahdi, inspirateur d’un premier Etat islamique, avec Charlton Heston dans le rôle (assez bien tenu, il faut le reconnaître) de Gordon, et Laurence Olivier en Mahdi au faciès noirci à la cire de soulier militaire, histoire de percevoir la différence entre une sorte de B.D. à grand spectacle fondée sur un schéma simpliste, avec force personnages caricaturaux et chevauchées hurlantes, et les strates d’un roman prodigieusement documenté mais dépassant l’anecdote historique ou la couleur locale dans un brassage qui fait croire au lecteur qu’il sait tout de ce monde par immersion et y comprend les enjeux historiques et politiques, économiques ou culturels (éthique et théologie comprise) d’un drame où violence et sacré, petite religieuse italienne et trafiquant français sans scrupules, partisans du Mahdi vu en libérateur ou défenseurs d’autres plus ou moins nobles causes se mêlent dans une pagaille admirablement détaillée et structurée par le romancier.
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Après le mémorable essai de Barilier paru l’an dernier sous le titre de Vertige de la force, illustrant la connaissance du « sujet islam » par cet auteur à l’incomparable porosité, son nouveau roman marque l’accomplissement du romancier découvert il y a cinquante ans avec Laura et Passion, au talent toujours plus amplement déployé dans Le Dixième ciel ou Le chien Tristan, entre autres nombreux titres, à qui cependant manquait parfois un soupçon d’incarnation «en pleine pâte», alors qu’ici tout se fond en unité vivante et vibrante portée, de surcroît, par une écriture comme rénovée dans le détail et le mouvement d’ensemble.
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cvt_Aloysius_5182.jpegLes diableries de l’histoire humaine
Si j’ai suivi le développement de l’œuvre de Barilier dès son premier roman (L’Incendie du château, en 1973), ce n’est qu’avec son dernier livre que j’ai découvert l’univers de Fabrice Pataut, avec les dix-sept nouvelles éberluantes d'Un Jeudi parfait, paru ce printemps, neuvième ouvrage de fiction d’un philosophe ferré (le wikipédant renseigne sur sa carrière professionnelle de spécialiste international éminent des arcanes logiques de la pensée et du langage) qui serait à la fois un conteur retors à la fantaisie inventive débridée et un poète en prose aux bonheurs d’expression filés à jet continu.
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Ayant commencé de lire Fabrice Pataut par la fin, ma décision subconsciente de tout lire de cet auteur me rappelant à la fois les grandes largeurs romanesques et les plus fins détails poétiques d’un Vladimir Nabokov, mais aussi les mélancolies louches d’un Juan Carlos Onetti, notamment dans son roman faussement scabreux intitulé Valet de trèfle, m’a reporté au premier de ses romans, Aloysius, qui m’a fait me retrouver ces derniers jours à Minorque en 1939, sur fond de guerre civile et plus encore, au milieu de personnages me rappelant d’abord les diableries de Mikhaïl Boulgakov (un chat nommé Verlaine, et parlant comme le Tobermory de Saki, y introduit notamment), entre réalité confuse et rêves hyperréalistes, avant de m’enfoncer dans ce qu’on pourrait dire l’épaisseur du réel mais comme transfiguré par une vision poétique envoûtante.
Ceux qui estiment, avec une sorte de Schadenfreude typique des paresses désabusées de l’époque, qu’il ne se fait plus rien dans la littérature contemporaine de langue française, subissent probablement les effets d’une autre lassitude blasée perceptible dans les rubriques « culturelles » ou plus gravement « littéraires » des temps qui courent, où l’esprit de curiosité et de découverte se fait rarissime alors que tous se rassurent en parlant tous à la fois de « ce dont on parle », etc.
Eh bien merde à la fin: qu’il lisent plutôt Dans Khartoum assiégée, Aloysius et Un jeudi parfait, et bordel qu’on en parle !
 
Etienne Barilier. Dans Khartoum assiégée. Editions Phébus, 2018, 476p.
Fabrice Pataut. Un jeudi parfait. Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2018, 269p ; Aloysius, Le Rocher, réédité en 2005 dans la collection Motifs, avec une préface d’Alberto Manguel.

19/06/2018

Melgar lynché (bis repetita)

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Il y a sept ans de ça, Paulo Branco, président du jury du Festival de Locarno, taxait le film Vol spécial de Fernand Melgar, consacré à la situation des requérants dans notre pays et à leur renvoi parfois intempestif, de documentaire fasciste, sans un début d’argument. Aujourd’hui, le coup de gueule poussé par le cinéaste à propos du trafic de drogue en rue dans son quartier lausannois, à proximité d’une école, dans un édito publié par le journal 24 Heures, hélas assorti d’une discutable dénonciation à visages découverts, sur Facebook, provoque une lettre ouverte, issue de jeunes étudiants en cinéma genevois, et signée par 200 (plus ou moins) collègues de Melgar. Dans la foulée, en vive opposition avec la gauche de la gauche locale, le réalisateur aura été traité cette fois d’humaniste d’extrême-droite. Mais que sont les artistes devenus ?
 
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Le lynchage verbal auquel s'est livré Paulo Branco, président du jury du Festival de Locarno 2011, à l'encontre de Fernand Melgar et de son film Vol spécial, taxé de « film fasciste », nous ramène à la rhétorique des idéologies totalitaires brune et rouge du XXe siècle, dont les affiches hideuses apparues sur nos murs sont un autre avatar.
  
Nous pensions être sortis de ce langage de brutes, et pourtant non : la simplification grossière, gage de bonne conscience guerrière, n'a rien perdu de son fiel mauvais et de sa violence.
Fernand Melgar s'attendait, probablement, à se voir attaqué par les partisans du parti populiste UDC, et cela n'a pas manqué : dès que j'ai présenté Vol spécial dans les colonnes de 24Heures et sur mes blogs, certains censeurs, sans avoir vu le film, ont accusé ce fils d'Espagnols de salir la Suisse qui a si généreusement accueilli les siens, n'est-ce pas.
Entre les lignes on lisait la vieille rengaine sympa des années 50-60, genre «rentre chez toi l'Espingouin ! » ou « va donc voir à Moscou ! ». Taxer Melgar de gauchiste s'inscrivait d'ailleurs dans la logique de son rejet par la droite primaire. Ses films, d'Exit à La Forteresse, sont en effet marqués par ce qu'on pourrait dire un humanisme de gauche, sans qu'on puisse parler de films militants pour autant au sens où on l'entendait dans les années 50-60. Melgar se dit lui-même démocrate, et ce n'est pas une posture mais une position qu'il incarne dans son travail et dans sa vie. Toutes choses qui doivent échapper complètement à l'intello typique de la vieille garde des compagnons de route incarné par Paulo Branco, pour qui la démocratie directe à la manière suisse, dont il ignore évidemment tout du fonctionnement réel, ne peut qu'être suspecte. Pensez : un peuple qui vote si mal ! Yann Moix l'avait d'ailleurs déclaré avant lui : peuple de fachos, peuple de collabos !
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Or, taxé de fascisme par l'élégant Paulo - réalisateur de grand talent par ailleurs mais ça n’a rien à voir -, le gentil Fernand n'a su répondre que ça : qu'il est démocrate, qu'il respecte ses aînés soixante-huitards et qu'il est juste triste...
Après la projection de Vol spécial, pour ma part, j'étais juste en rage, comme je l'ai été à Locarno en découvrant les sales affiches de l'UDC en langue italienne, laquelle fut celle certes de Mussolini, mais qui est surtout à mes yeux la langue de Dante, de Fellini , de Pavese et de Pasolini.
Cela étant, la rage devant le simplisme imbécile d'un slogan et d'une image de quelle fantasmatique invasion est tout autre que la rage découlant du constat d'une injustice et d'une indignité avérées, liées elle-mêmes à une situation européenne et mondiale complexe, enchevêtrée, absolument indémêlable en termes manichéens opposant bourreaux et victimes.
Cette complexité, qui exclut les réductions simplistes, avait été perçue il y a des décennies, d'ailleurs, par ces grands artistes que furent un Dürrenmatt ou un Pasolini, à la hauteur desquels un Fernand Melgar, remarquable artisan, n'a pas la prétention de se hisser.
 
images-4.jpegPaulo Branco, en son simplisme idéologique de vieille ganache toujours imprégnée des eaux de vidures d'évier de la guerre froide, ne peut que détester la complexité ressaisie par Melgar. De toute évidence, notre pistolero de salon ignore les données réelles, sociales et politiques, d'une démocratie directe telle que la nôtre, nullement satisfaisante à bien des égards mais qu'il est malhonnête de juger sans la connaître un tant soit peu.
Qu'un réalisateur suisse, nullement chauvin au demeurant, se pointe à Locarno avec un directeur de prison administrative suisse à cravate rose, ne peut que paraître suspect à Paulo Branco qui prétend, à tort, que le réalisateur le présente en héros. Que le responsable de prison à cravate rose déclare haut et fort, dans le film, qu'il a honte d'être Suisse au lendemain de la mort, à Zurich, d'un requérant d'asile renvoyé dans des circonstances explicitement dénoncées par le film, ne saurait intéresser Paulo Branco dont l’opinion est scellée d’avance.
 
Représentant avéré de ce que notre confrère Claude Ansermoz a appelé exquisement la «Révolution des œillères), Paulo Branco ne voit rien de la réalité effectivement documentée par Melgar, qui est celle d'un piège. La prison de Frambois est un piège qui a cela de particulier que tout le monde y est piégé. Bien entendu, il serait « obscène », pour reprendre les termes de Paulo Branco, de mettre la situation des sans-papiers sur le même plan que celle des fonctionnaires commis à leur entretien, mais ce n'est pas du tout ce que fait Melgar. Pas un instant le réalisateur ne justifie les pratiques des gardiens commandées par le Règlement, qu'il se borne à montrer. Et que s'imagine donc Branco : que les 3000 spectateurs qui ont applaudi Vol spécial applaudissaient le Règlement appliqué ?
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Le malentendu est aussi une affaire de générations, et je comprends que Paulo Branco rêve de prolonger l'illusion du film militant, tel que Francis Reusser, par exemple, le pratiqua jadis dans Biladi, documentaire palestinien strictement unilatéral. Voir Biladi et conclure : salauds d'Israéliens fachos ! Belle preuve de bonne conscience, que j'ai retrouvée l'an dernier chez notre cher Freddy Buache lorsque, lui recommandant de voir Le responsables des ressources humaines, il me répondit : « Ah mon cher, un film israélien, non merci ! »
Dans le même ordre d'observations, je me rappelle les Journées de Sorrente de l'année 1977, consacrées au cinéma suisse, marquées notamment par la projection du Grand soir de Reusser, des Indiens sont encore loin de Patricia Moraz et de Violanta de Daniel Schmid; et quels beaux soirs nous aurons vécu, sur les terrasses dominant la baie de Naples, à entendre ces dames et messieurs disserter sur la meilleur façon de toucher le peuple suisse plus ou moins collabo (le mot n'y était pas, mais l'idée pointait le museau), du moins estimé somnolent à proportion de son peu de goût pour des films jugés (injustement) plus ou moins assommants...
Cette gracieuse désignation des « collabos », introduite par Paulo Branco lui-même dans sa réponse à notre confrère Claude Ansermoz (24 Heures du 17 août 2011) lui demandant comment il interprétait le fait que 3000 personnes, à la FEVI, se lèvent pour applaudir Vol spécial, en dit long sur le respect que le produc à provocs's montre envers le public, bande de veaux qui votent des lois infâmes, c'est bien connu.
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Au même propos, je me souviens d'une soirée passée à Cologne, il y a une vingtaine d'années de ça, en compagnie d'un autre ponte de la provoc', en la personne de Günter Wallraff (Tête de Turc, etc.) qui me dit comme ça, après m'avoir demandé si c'était le journal qui réglerait l'addition, que la Suisse pendant la guerre s'était montrée plus que collabo: vampire de l'Europe nourrie du sang et de l'or des Juifs.
À cette rhétorique de propagandistes prenant leurs désirs ou leurs exécrations pour la réalité, s'oppose évidemment l'exigence plus modeste de rendre compte de celle-ci dans toutes ses composantes, dont les éléments sociaux ou politiques ne sont pas forcément les principales.
 
De ce point de vue, le souvenir de Violanta de Daniel Schmid, sans être son chef-d'œuvre, ou La dernière chance de Leopold Lindtberg , me semble plus vif aujourd'hui, comme celui de L'Âme sœur de Fredi M.Murer, léopard d'or de Locarno en 1985, que celui des réalisateurs engagés de l'heure. Le film militant n’aurait-il pas été, trop souvent, en Suisse en tout cas, le cache-misère d’un manque de talent ?
Or qu'est-ce aujourd'hui qu'un film «engagé» ? À vrai dire je n'en sais trop rien, pas plus qu'en littérature, ou disons plutôt que la notion d'engagement prête trop souvent à malentendu.
En ce qui concerne le cinéma suisse, je constate que Le génie helvétique de Jean-Stéphane Bron, et plus encore Cleveland contre Wall Street, ou Groundding de Michael Steiner, Des épaules solides d'Ursula Meier, Prudhommes de Stéphane Goël ou Vol spécial de Fernand Melgar, relèvent d'un engagement plus frontal et mieux accordé à un débat de large audienceque nombre de films « politiquement » plus explicites de leurs aînés.
 
Sans en faire une question de générations, il me semble que les rélisateurs du nouveau cinéma suisse, à partir des docus de Bron (Connu de nos services) et de Lionel Baier (Celui au pasteur ou La Parade),entre autres, se sont distingués de leurs prédécesseurs en préférant, à la démonstration établie sur des conclusions préalables, la simple exposition des faits supposés parler d'eux.même à un public libre de se faire une opinion en dernière instance.
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Bien entendu, la réalité suisse a un côté modeste et pompon qui peut exaspérer, et les manières du bon Docteur Sobel (dans Exit de Melgar), expliquant à la candidate au suicide que, maintenant, on va gentiment prendre sa potion, frisent parfois le monstrueux, comme l'a bien montré Michel Houellebecq à la fin de La carte et le territoire. Une Zouc,une fois encore, a illustré merveilleusement cette terrifiante gentillesse du petit pays à nains de jardin...
 
TCHEKHOV.jpgAux socialistes révolutionnaires qui lui reprochaient de ne pas prendre, dans ses récits extraordinairement documentés sur la misère de la Russie tsariste, Anton Tchekhov répondait que, s'il s'était attaché sérieusement à la peinture des faits et gestes de voleurs de chevaux, il lui paraissait inutile de conclure en disant qu'il est mal de voler des chevaux. Le problème de Paulo Branco, amateur de chevaux, est qu'il n'en a qu'à la moralité déclarée (ce qu'il appelle pompeusement la « responsabilité ») et qu'à ce taux-là un Tchekhov, comme un Pasolini plus tard, ou un Kundera en littérature - et je ne parle de ce facho de Soljenitsyne - ne peuvent qu'être suspects avec leurs façons respective de montrer sans démontrer.
Frédéric Maire, pour défendre loyalement Fernand Melgar et son travail, a justement souligné que le réalisateur lausannois montrait au lieu de démontrer. À quoi, ajoutant une muflerie sur l'autre, Paul Branco a osé répondre que sans doute le directeur de la Cinémathèque n'avait pas vu le film ! Aggravant son cas, le même Paulo a ajouté qu'il lui paraissait scandaleux que le Festival de Locarno accueille seulement um film aussi fasciste que Vol spécial.
De son côté, Olivier Père ne m'a paru peu bien courageux, quoique défendant Melgar, en invoquant les « motifs artistiques », et non politiques, sur lesquels se fonde son invité, lequel n'a pas amené le début d'une argumentation de type réellement cinématographique sur le film en question.
Autant dire que la Suisse fasciste et collabo est reconnaissante à Edouard Waintrop, grand cinéphile français qui a remplacé Olivier Père à la tête de la Quinzaine des réalisateurs, au Festival de Cannes, de voler au secours de Melgar en se déclarant lui aussi fasciste et collabo !
Si les mots ne veulent plus rien dire dans la confusion amnésique des temps qui courent, alors allons-y petits : après avoir été tous des Juifs allemands au temps de Dany le Rouge, nous voici tous fachos collabos promis bientôt à un vol spécial que pilotera Paulo Branco, avec Yann Moix pour copilote, lesquels nous conduiront, menottés et garottés, jusqu'au bord de la piscine de leur palace préféré où nous attendent les clones téléfilmiques d'Hitler et Salazar, à siroter des mojitos...
Comme une double crise mimétique
 
Pour en revenir aux dernières péripéties liées à la dénonciation collective de Melgar par plus de 200 signataires d’une lettre à mon sens contestable, et notamment quand on apprend que certains de ses initiateurs n’avaient vus aucun film du réalisateur (!), ce qu’on pourrait dire, en se référant aux analyses pénétrantes d’un René Girard, c’est que par deux fois nous aurons assisté à ce que l’anthropologue appelle une crise mimétique, qui se solde ordinairement par la désignation d’un bouc émissaire.Girard7.jpg
Comme toujours en pareil cas, les parties en conflit ont des raisons égales de s’opposer, morale à l’appui (chacun brandissant bien haut son Éthique), mais en l’occurrence l’on a vu finalement que personne n’avait raison et que, s’agissant d’artistes (ou prétendus tels) et non de militants politiques, dans un magma de psychologie et de rhétorique aussi creuse que vertueuse, le résidu de tout ça resterait amer pour les gens de bonne foi, ne bénéficiant qu’aux idéologues ou aux partisans à la petite semaine, à gauche autant qu’à droite.
Du moins est-ce ainsi que je l’aurai vécu, dans la tristesse de voir des gens de qualité se vilipender mutuellement dans cet emballement médiatico-idéologique qui ne résoudra rien. Les apprentis cinéastes de l’école genevoise, dont le directeur n’a pas brillé, donnent des leçons à Fernand Melgar en matière de métier documentaire. Eh bien qu’il commencent à prendre en considération le grand travail accompli par l’auteur de La Forteresse, d’Exit, de Vol spécial et de L’Abri, et ensuite qu’ils fassent eux-même oeuvre concrétisant leurs beaux principes. Et les professionnels, un Jean-Stéphane Bron, un Lionel Baier, un Francis Reusser ont-ils vraiment des leçons de Haute Morale à donner à leur confrère ?
 
Entre désarroi et cynisme de bas étage
L’alerte si mal lancée du citoyen-papa Melgar, usant du réseau social sans se douter que cette arme est à double tranchant, a provoqué un effet de meute affolant les hyènes ordinaires autant que les indignations fondées sur le respect humain. Bref, et une fois encore, tout le monde a déraillé dans cette affaire, mais comment ne pas dérailler ?
Comment garder son sang-froid devant la réalité qui est la nôtre, où le crime organisé profite des désordres de l’injustice ou de l’incurie, où tout est emmêlé au dam des analyses fondées et sereines .
On a lu, parmi les sottises à poussées exponentielles répandues sur les réseaux sociaux, celle d’un jeune écrivain faraud, signataire évidemment de la dénonciation collective, affirmant que, pour lui, la vision des dealers de rue n’est en somme pas pire que celle de militants du WWF. Hélas on en est là: à ce tout petit cynisme ricanant opposé à la bonne foi d’un homme de coeur aussi sincère et soupe au lait que notre Quichotte de quartier. Sacré Fernand ! Mais à présent, fais gaffe quand tu sors, vu que le mal rôde et qu’il a tous les visages du ressentiment larvé et de la vengeance...

21/09/2017

Ah bon, vous êtes au social ?

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Ghislaine Heger l'a vécu malgré ses hautes qualifications, elle a connu la honte qui a frappé les siens et a voulu en savoir plus sur les galères des autres, pas toujours ceux qu'on croit. Il en résulte un livre où des rencontres, parfois très poignantes, illustrent (par des entretiens personnels et de beaux portraits photographiques exposés ces jours à Clarens) les multiples cas de figures de l'aide sociale, quitte à fracasser divers préjugés lourdement accusateurs...

 

En tout cas moi ça m'arrivera jamais, vous exclamerez-vous peut-être !? Moi j'ai toujours travaillé et je comprends pas qu'on aide tous ces profiteurs qui se tournent les pouces, la plupart des étrangers! D'ailleurs on peut très bien vivre avec 2000 francs en se serrant la ceinture! Et puis il y en a des qui sont au social et qui roulent en Mercedes avec des lunettes Ray-ban! Et puis tous ces pauvres qui font trop d'enfants, non mais!

Vous pensez que ça n'arrive qu'aux autres, et sûr que vous n'y croiriez pas, vous qui ne vivez pas dans un de ces quartiers « mal habités » , si l'on vous disait que la petite Ghislaine que vous croisiez à l'époque dans les escaliers de votre immeuble de l'avenue de Rumine, à Lausanne, donc le beau quartier par excellence, oui, la petite des Heger, s'y est bel et bien retrouvée un jour, « au social », avec son père dont l'affaire avait périclité et qui fermait les yeux sur ses dettes, et malgré les hautes études dont elle est sortie diplômée - mais si vous n'y croyez pas lisez donc ce livre, même s'il est préfacé par ce « communiste » de Pierre-Yves Maillard!

 

©GhislaineHeger_9987.jpgLaurence, Jimmy, Nelly, Carlos et les autres, solitaires et solidaires

 

Ghislaine Heger nous propose donc ces Itinéraires entrecoupés, rassemblant les témoignages de 23 personnes dont 19 sont de nationalité suisse (on note en passant qu’environ 50 % des bénéficiaires de l'aide sociale sont des Suisses), à quoi s'ajoutent les réflexions de sept personnalités en vue des médias romands (à savoir Amandine, Sergei Aschwanden, Pierrick Destraz, Jonas Schneiter, Anne Carrard, Jean-Philippe Rapp et Isabelle Moncada) manifestant leur solidarité à leurs semblables souvent solitaires qu'on pourrait dire les intermittents de la poisse vu que , le plus souvent, on ne fait que passer «au social».

Sauf que, parfois, la mouise est encore plus tenace que vos meilleurs efforts d'en sortir. Comme c'est arrivé à Laurence, première à témoigner ici et qui a subi tous les coups durs possibles, de jobs perdus pour liquidations économiques en tabassages conjugaux, fuite du désastreux conjoint pillant toute la famille et se retrouvant évidemment, lui aussi, «au social».

Vous croyez qu'il n'y a pas de hasard dans la faute a pas de chance? Bon, c'est vrai que Jimmy, 24 ans au compteur, fils de Chilienne et de père suisse, tous deux alcoolos et toxicos, avait sa voie toute tracée: l’alcool et la dope. Père à seize ans, l’enfant du couple placé en foyer, il s’est retrouvé au plus bas comme son père qui a perdu toute la famille. «Parce que l’alcool et la drogue, c’est un truc pour rester seul». Et pourtant le filet social et ses propres efforts l’ont ramené vers les autres: le petit gars à l'air au bout du tunnel, avec son fiston auquel il espère épargner ce qu’il a vécu.

Vous avez les larmes aux yeux? C'est signe que vous êtes en train de les ouvrir, et ce ne sera pas de trop pour les surprises de la suite.

Avec Nelly, vous pourriez ainsi tomber des nues: Nelly qui a un CV long comme ça dans le médical et l’humanitaire, repartie à 59 ans en Afrique à la rescousse des réfugiés à la frontière camerounaise, donc la vraie mère courage qui a élevé seule ses trois filles et se retrouve soudain foudroyée dans sa santé par un anévrisme de l’aorte qui l’oblige à un arrêt maladie non payé de six mois, avant de recourir «au social».

Or, le parcours de Nelly a quelque chose d’exemplaire, sinon de significatif. Il y a certes des cas plus dramatiques que le sien, comme en témoignent d’autres interlocuteurs de Ghislaine Heger. Mais autant que Nelly, avec un divorce ou les aléas de missions stressantes, une casse de santé ou les obstacles liés à l’âge, chacun est exposé à l’éventualité d’un recours «au social» et à l’humiliation («Vous avez 60 ans et vous devez quémander, c’est blessant et humiliant…»), qui vous ramènent aux réponses stéréotypées des services sociaux vous serinant leur «il faut»!

De belles et bonnes gens…

Vous vous attendez à voir défiler des vaincus aux mines désolées et aux discours paumés? Votre bonne vieille morale de citoyen équilibré qui-a-bossé-toute-sa-vie vous garde de jeter la pierre aux miséreux («pauvreté n’est pas vice», vous a-t-on appris au catéchisme), mais vous trouveriez en somme normal que les requérants du social baissent le nez, d’autant que nombre d’entre eux n’ont pas su résister à l’alcool ou aux paradis artificiels. «Il ne fallait pas», etc.

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Et les voici à visages découverts! Ghislaine Heger les a protégés en évitant d’accoler portraits photographiques et témoignages, pour mieux suggérer que les parcours s’entrecoupent. Mais Géraldine Chollet, la belle danseuse, a réclamé cette double identification et, comme celui de Nelly, son discours est éclairant, qui débouche sur une perspective politique.

D’autres, une fois, encore, sont plus mal lotis, mais une exigence revient à l’unisson: le respect de leur dignité.

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La galerie de portraits de Ghislaine Heger ne dore pas la pilule pour autant. Des difficultés des uns et des autres rien n’est montré comme une norme: des deux jeunes Sarah (la Suissesse et l’Espagnole) ou de Carlos le Portugais revenu d’Angola et s’épanouissant dans la peinture, de Martial le musicien arraché à l’héroïne et se faisant taper sur les doigts parce qu’il file au Sénégal avec l’argent du social (!), ou de Marie ne demandant qu’à travailler à 22 ans alors qu’elle est «au social» depuis sa majorité…

Or ce qu’on se dit finalement, que confirment les voix solidaires des sept belles personnes s’ajoutant aux vingt-trois autres, c’est que l’aide sociale ne se borne pas aux institutions variées (bien présentes, il faut le relever, et recensées dans le livre de Ghislaine Heger) mais requiert notre attention bienveillante à tous.

Ghislaine Heger. Itinéraires entrecoupés. Préface de Pierre-Yves Maillard. Réalités sociales, Tokyo/Moon, 2017, 207p.

Exposition : Portraits de personnes au bénéfice de l’aide sociale. Clarens, Maison de quartier Jaman 8, du 22 au 29 septembre 2017.