07/08/2018

Un été de grands livres

 
2153-200x150.jpg48280_patautfabrice18dr.jpgDeux romans exceptionnels, de deux auteurs outrageusement inaperçus, attendent la lectrice et le lecteur non alignés à l’ombre fraîche : Dans Khartoum assiégée, d’Etienne Barilier, marquant le retour en beauté et en profondeur du romancier; et le premier roman de Fabrice Pataut, Aloysius, paru en 2001, redécouvert en 2005 avec la bénédiction d’Alberto Manguel, et que prolongera la lecture des nouvelles éblouissantes d’Un Jeudi parfait, paru en 2018. Triple enchantement avant la rentrée multitudinaire !
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Un lecteur de langue française un peu conséquent (et le mot de lecteur contient inclusivement une lectrice à l’affût de qualité) se trouve confronté, en ces jours de canicule moite, à une alternative impliquant un choix sûr entre la daube molle et le vif des vrais livres.
Passons sur les «livres de plage» qui sont légion et suintent de sueur fade et de monoï, pour gagner la clairière de fraîcheur, le bord de rivière ou la chambre aérée, où lire deux romans formidables ressortissant à la meilleure littérature et renvoyant à deux œuvres majeures de ce temps qui ont pour point commun de rester inaperçues, à tout le moins négligées au profit des «têtes de gondoles»...
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Je reviendrai beaucoup plus longuement, avec deux chroniques séparées du média indocile Bon Pour La Tête, et dans un ouvrage à paraître, sur les œuvres respectives d’Etienne Barilier et de Fabrice Pataut, toutes deux inscrites dans la grande tradition du roman filtrant quelques thèmes essentiels par l’alchimie du langage, où pensée et sensation, raison et fantaisie collaborent à la mise en mots, mais dans l’immédiat, vite vite, il faut donner envie de lire Dans Khartoum assiégée, fabuleuse ressaisie d’une tragédie à valeur actuelle hautement symbolique, au carrefour des cultures opposant divers colonialismes et aux sources du fanatisme islamique, et par delà toute thèse : dans le maëlstrom humain où se débattent des personnages merveilleusement présents, abjects ou bouleversants, dont le protagoniste, le général anglais Gordon surnommé Gordon Pacha, acquiert une stature de figure romanesque stupéfiante de force fragile.
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Pour comparaison, le lectrice ou le lecteur pourraient voir ou revoir (disponible sur le site de streaming gratuit hds.to) le film britannique Khartoum évoquant la même péripétie historique de l’encerclement de la capitale soudanise, en 1884, par les hordes du chef de guerre mystique dit Le Mahdi, inspirateur d’un premier Etat islamique, avec Charlton Heston dans le rôle (assez bien tenu, il faut le reconnaître) de Gordon, et Laurence Olivier en Mahdi au faciès noirci à la cire de soulier militaire, histoire de percevoir la différence entre une sorte de B.D. à grand spectacle fondée sur un schéma simpliste, avec force personnages caricaturaux et chevauchées hurlantes, et les strates d’un roman prodigieusement documenté mais dépassant l’anecdote historique ou la couleur locale dans un brassage qui fait croire au lecteur qu’il sait tout de ce monde par immersion et y comprend les enjeux historiques et politiques, économiques ou culturels (éthique et théologie comprise) d’un drame où violence et sacré, petite religieuse italienne et trafiquant français sans scrupules, partisans du Mahdi vu en libérateur ou défenseurs d’autres plus ou moins nobles causes se mêlent dans une pagaille admirablement détaillée et structurée par le romancier.
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Après le mémorable essai de Barilier paru l’an dernier sous le titre de Vertige de la force, illustrant la connaissance du « sujet islam » par cet auteur à l’incomparable porosité, son nouveau roman marque l’accomplissement du romancier découvert il y a cinquante ans avec Laura et Passion, au talent toujours plus amplement déployé dans Le Dixième ciel ou Le chien Tristan, entre autres nombreux titres, à qui cependant manquait parfois un soupçon d’incarnation «en pleine pâte», alors qu’ici tout se fond en unité vivante et vibrante portée, de surcroît, par une écriture comme rénovée dans le détail et le mouvement d’ensemble.
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cvt_Aloysius_5182.jpegLes diableries de l’histoire humaine
Si j’ai suivi le développement de l’œuvre de Barilier dès son premier roman (L’Incendie du château, en 1973), ce n’est qu’avec son dernier livre que j’ai découvert l’univers de Fabrice Pataut, avec les dix-sept nouvelles éberluantes d'Un Jeudi parfait, paru ce printemps, neuvième ouvrage de fiction d’un philosophe ferré (le wikipédant renseigne sur sa carrière professionnelle de spécialiste international éminent des arcanes logiques de la pensée et du langage) qui serait à la fois un conteur retors à la fantaisie inventive débridée et un poète en prose aux bonheurs d’expression filés à jet continu.
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Ayant commencé de lire Fabrice Pataut par la fin, ma décision subconsciente de tout lire de cet auteur me rappelant à la fois les grandes largeurs romanesques et les plus fins détails poétiques d’un Vladimir Nabokov, mais aussi les mélancolies louches d’un Juan Carlos Onetti, notamment dans son roman faussement scabreux intitulé Valet de trèfle, m’a reporté au premier de ses romans, Aloysius, qui m’a fait me retrouver ces derniers jours à Minorque en 1939, sur fond de guerre civile et plus encore, au milieu de personnages me rappelant d’abord les diableries de Mikhaïl Boulgakov (un chat nommé Verlaine, et parlant comme le Tobermory de Saki, y introduit notamment), entre réalité confuse et rêves hyperréalistes, avant de m’enfoncer dans ce qu’on pourrait dire l’épaisseur du réel mais comme transfiguré par une vision poétique envoûtante.
Ceux qui estiment, avec une sorte de Schadenfreude typique des paresses désabusées de l’époque, qu’il ne se fait plus rien dans la littérature contemporaine de langue française, subissent probablement les effets d’une autre lassitude blasée perceptible dans les rubriques « culturelles » ou plus gravement « littéraires » des temps qui courent, où l’esprit de curiosité et de découverte se fait rarissime alors que tous se rassurent en parlant tous à la fois de « ce dont on parle », etc.
Eh bien merde à la fin: qu’il lisent plutôt Dans Khartoum assiégée, Aloysius et Un jeudi parfait, et bordel qu’on en parle !
 
Etienne Barilier. Dans Khartoum assiégée. Editions Phébus, 2018, 476p.
Fabrice Pataut. Un jeudi parfait. Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2018, 269p ; Aloysius, Le Rocher, réédité en 2005 dans la collection Motifs, avec une préface d’Alberto Manguel.

19/06/2018

Melgar lynché (bis repetita)

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Il y a sept ans de ça, Paulo Branco, président du jury du Festival de Locarno, taxait le film Vol spécial de Fernand Melgar, consacré à la situation des requérants dans notre pays et à leur renvoi parfois intempestif, de documentaire fasciste, sans un début d’argument. Aujourd’hui, le coup de gueule poussé par le cinéaste à propos du trafic de drogue en rue dans son quartier lausannois, à proximité d’une école, dans un édito publié par le journal 24 Heures, hélas assorti d’une discutable dénonciation à visages découverts, sur Facebook, provoque une lettre ouverte, issue de jeunes étudiants en cinéma genevois, et signée par 200 (plus ou moins) collègues de Melgar. Dans la foulée, en vive opposition avec la gauche de la gauche locale, le réalisateur aura été traité cette fois d’humaniste d’extrême-droite. Mais que sont les artistes devenus ?
 
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Le lynchage verbal auquel s'est livré Paulo Branco, président du jury du Festival de Locarno 2011, à l'encontre de Fernand Melgar et de son film Vol spécial, taxé de « film fasciste », nous ramène à la rhétorique des idéologies totalitaires brune et rouge du XXe siècle, dont les affiches hideuses apparues sur nos murs sont un autre avatar.
  
Nous pensions être sortis de ce langage de brutes, et pourtant non : la simplification grossière, gage de bonne conscience guerrière, n'a rien perdu de son fiel mauvais et de sa violence.
Fernand Melgar s'attendait, probablement, à se voir attaqué par les partisans du parti populiste UDC, et cela n'a pas manqué : dès que j'ai présenté Vol spécial dans les colonnes de 24Heures et sur mes blogs, certains censeurs, sans avoir vu le film, ont accusé ce fils d'Espagnols de salir la Suisse qui a si généreusement accueilli les siens, n'est-ce pas.
Entre les lignes on lisait la vieille rengaine sympa des années 50-60, genre «rentre chez toi l'Espingouin ! » ou « va donc voir à Moscou ! ». Taxer Melgar de gauchiste s'inscrivait d'ailleurs dans la logique de son rejet par la droite primaire. Ses films, d'Exit à La Forteresse, sont en effet marqués par ce qu'on pourrait dire un humanisme de gauche, sans qu'on puisse parler de films militants pour autant au sens où on l'entendait dans les années 50-60. Melgar se dit lui-même démocrate, et ce n'est pas une posture mais une position qu'il incarne dans son travail et dans sa vie. Toutes choses qui doivent échapper complètement à l'intello typique de la vieille garde des compagnons de route incarné par Paulo Branco, pour qui la démocratie directe à la manière suisse, dont il ignore évidemment tout du fonctionnement réel, ne peut qu'être suspecte. Pensez : un peuple qui vote si mal ! Yann Moix l'avait d'ailleurs déclaré avant lui : peuple de fachos, peuple de collabos !
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Or, taxé de fascisme par l'élégant Paulo - réalisateur de grand talent par ailleurs mais ça n’a rien à voir -, le gentil Fernand n'a su répondre que ça : qu'il est démocrate, qu'il respecte ses aînés soixante-huitards et qu'il est juste triste...
Après la projection de Vol spécial, pour ma part, j'étais juste en rage, comme je l'ai été à Locarno en découvrant les sales affiches de l'UDC en langue italienne, laquelle fut celle certes de Mussolini, mais qui est surtout à mes yeux la langue de Dante, de Fellini , de Pavese et de Pasolini.
Cela étant, la rage devant le simplisme imbécile d'un slogan et d'une image de quelle fantasmatique invasion est tout autre que la rage découlant du constat d'une injustice et d'une indignité avérées, liées elle-mêmes à une situation européenne et mondiale complexe, enchevêtrée, absolument indémêlable en termes manichéens opposant bourreaux et victimes.
Cette complexité, qui exclut les réductions simplistes, avait été perçue il y a des décennies, d'ailleurs, par ces grands artistes que furent un Dürrenmatt ou un Pasolini, à la hauteur desquels un Fernand Melgar, remarquable artisan, n'a pas la prétention de se hisser.
 
images-4.jpegPaulo Branco, en son simplisme idéologique de vieille ganache toujours imprégnée des eaux de vidures d'évier de la guerre froide, ne peut que détester la complexité ressaisie par Melgar. De toute évidence, notre pistolero de salon ignore les données réelles, sociales et politiques, d'une démocratie directe telle que la nôtre, nullement satisfaisante à bien des égards mais qu'il est malhonnête de juger sans la connaître un tant soit peu.
Qu'un réalisateur suisse, nullement chauvin au demeurant, se pointe à Locarno avec un directeur de prison administrative suisse à cravate rose, ne peut que paraître suspect à Paulo Branco qui prétend, à tort, que le réalisateur le présente en héros. Que le responsable de prison à cravate rose déclare haut et fort, dans le film, qu'il a honte d'être Suisse au lendemain de la mort, à Zurich, d'un requérant d'asile renvoyé dans des circonstances explicitement dénoncées par le film, ne saurait intéresser Paulo Branco dont l’opinion est scellée d’avance.
 
Représentant avéré de ce que notre confrère Claude Ansermoz a appelé exquisement la «Révolution des œillères), Paulo Branco ne voit rien de la réalité effectivement documentée par Melgar, qui est celle d'un piège. La prison de Frambois est un piège qui a cela de particulier que tout le monde y est piégé. Bien entendu, il serait « obscène », pour reprendre les termes de Paulo Branco, de mettre la situation des sans-papiers sur le même plan que celle des fonctionnaires commis à leur entretien, mais ce n'est pas du tout ce que fait Melgar. Pas un instant le réalisateur ne justifie les pratiques des gardiens commandées par le Règlement, qu'il se borne à montrer. Et que s'imagine donc Branco : que les 3000 spectateurs qui ont applaudi Vol spécial applaudissaient le Règlement appliqué ?
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Le malentendu est aussi une affaire de générations, et je comprends que Paulo Branco rêve de prolonger l'illusion du film militant, tel que Francis Reusser, par exemple, le pratiqua jadis dans Biladi, documentaire palestinien strictement unilatéral. Voir Biladi et conclure : salauds d'Israéliens fachos ! Belle preuve de bonne conscience, que j'ai retrouvée l'an dernier chez notre cher Freddy Buache lorsque, lui recommandant de voir Le responsables des ressources humaines, il me répondit : « Ah mon cher, un film israélien, non merci ! »
Dans le même ordre d'observations, je me rappelle les Journées de Sorrente de l'année 1977, consacrées au cinéma suisse, marquées notamment par la projection du Grand soir de Reusser, des Indiens sont encore loin de Patricia Moraz et de Violanta de Daniel Schmid; et quels beaux soirs nous aurons vécu, sur les terrasses dominant la baie de Naples, à entendre ces dames et messieurs disserter sur la meilleur façon de toucher le peuple suisse plus ou moins collabo (le mot n'y était pas, mais l'idée pointait le museau), du moins estimé somnolent à proportion de son peu de goût pour des films jugés (injustement) plus ou moins assommants...
Cette gracieuse désignation des « collabos », introduite par Paulo Branco lui-même dans sa réponse à notre confrère Claude Ansermoz (24 Heures du 17 août 2011) lui demandant comment il interprétait le fait que 3000 personnes, à la FEVI, se lèvent pour applaudir Vol spécial, en dit long sur le respect que le produc à provocs's montre envers le public, bande de veaux qui votent des lois infâmes, c'est bien connu.
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Au même propos, je me souviens d'une soirée passée à Cologne, il y a une vingtaine d'années de ça, en compagnie d'un autre ponte de la provoc', en la personne de Günter Wallraff (Tête de Turc, etc.) qui me dit comme ça, après m'avoir demandé si c'était le journal qui réglerait l'addition, que la Suisse pendant la guerre s'était montrée plus que collabo: vampire de l'Europe nourrie du sang et de l'or des Juifs.
À cette rhétorique de propagandistes prenant leurs désirs ou leurs exécrations pour la réalité, s'oppose évidemment l'exigence plus modeste de rendre compte de celle-ci dans toutes ses composantes, dont les éléments sociaux ou politiques ne sont pas forcément les principales.
 
De ce point de vue, le souvenir de Violanta de Daniel Schmid, sans être son chef-d'œuvre, ou La dernière chance de Leopold Lindtberg , me semble plus vif aujourd'hui, comme celui de L'Âme sœur de Fredi M.Murer, léopard d'or de Locarno en 1985, que celui des réalisateurs engagés de l'heure. Le film militant n’aurait-il pas été, trop souvent, en Suisse en tout cas, le cache-misère d’un manque de talent ?
Or qu'est-ce aujourd'hui qu'un film «engagé» ? À vrai dire je n'en sais trop rien, pas plus qu'en littérature, ou disons plutôt que la notion d'engagement prête trop souvent à malentendu.
En ce qui concerne le cinéma suisse, je constate que Le génie helvétique de Jean-Stéphane Bron, et plus encore Cleveland contre Wall Street, ou Groundding de Michael Steiner, Des épaules solides d'Ursula Meier, Prudhommes de Stéphane Goël ou Vol spécial de Fernand Melgar, relèvent d'un engagement plus frontal et mieux accordé à un débat de large audienceque nombre de films « politiquement » plus explicites de leurs aînés.
 
Sans en faire une question de générations, il me semble que les rélisateurs du nouveau cinéma suisse, à partir des docus de Bron (Connu de nos services) et de Lionel Baier (Celui au pasteur ou La Parade),entre autres, se sont distingués de leurs prédécesseurs en préférant, à la démonstration établie sur des conclusions préalables, la simple exposition des faits supposés parler d'eux.même à un public libre de se faire une opinion en dernière instance.
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Bien entendu, la réalité suisse a un côté modeste et pompon qui peut exaspérer, et les manières du bon Docteur Sobel (dans Exit de Melgar), expliquant à la candidate au suicide que, maintenant, on va gentiment prendre sa potion, frisent parfois le monstrueux, comme l'a bien montré Michel Houellebecq à la fin de La carte et le territoire. Une Zouc,une fois encore, a illustré merveilleusement cette terrifiante gentillesse du petit pays à nains de jardin...
 
TCHEKHOV.jpgAux socialistes révolutionnaires qui lui reprochaient de ne pas prendre, dans ses récits extraordinairement documentés sur la misère de la Russie tsariste, Anton Tchekhov répondait que, s'il s'était attaché sérieusement à la peinture des faits et gestes de voleurs de chevaux, il lui paraissait inutile de conclure en disant qu'il est mal de voler des chevaux. Le problème de Paulo Branco, amateur de chevaux, est qu'il n'en a qu'à la moralité déclarée (ce qu'il appelle pompeusement la « responsabilité ») et qu'à ce taux-là un Tchekhov, comme un Pasolini plus tard, ou un Kundera en littérature - et je ne parle de ce facho de Soljenitsyne - ne peuvent qu'être suspects avec leurs façons respective de montrer sans démontrer.
Frédéric Maire, pour défendre loyalement Fernand Melgar et son travail, a justement souligné que le réalisateur lausannois montrait au lieu de démontrer. À quoi, ajoutant une muflerie sur l'autre, Paul Branco a osé répondre que sans doute le directeur de la Cinémathèque n'avait pas vu le film ! Aggravant son cas, le même Paulo a ajouté qu'il lui paraissait scandaleux que le Festival de Locarno accueille seulement um film aussi fasciste que Vol spécial.
De son côté, Olivier Père ne m'a paru peu bien courageux, quoique défendant Melgar, en invoquant les « motifs artistiques », et non politiques, sur lesquels se fonde son invité, lequel n'a pas amené le début d'une argumentation de type réellement cinématographique sur le film en question.
Autant dire que la Suisse fasciste et collabo est reconnaissante à Edouard Waintrop, grand cinéphile français qui a remplacé Olivier Père à la tête de la Quinzaine des réalisateurs, au Festival de Cannes, de voler au secours de Melgar en se déclarant lui aussi fasciste et collabo !
Si les mots ne veulent plus rien dire dans la confusion amnésique des temps qui courent, alors allons-y petits : après avoir été tous des Juifs allemands au temps de Dany le Rouge, nous voici tous fachos collabos promis bientôt à un vol spécial que pilotera Paulo Branco, avec Yann Moix pour copilote, lesquels nous conduiront, menottés et garottés, jusqu'au bord de la piscine de leur palace préféré où nous attendent les clones téléfilmiques d'Hitler et Salazar, à siroter des mojitos...
Comme une double crise mimétique
 
Pour en revenir aux dernières péripéties liées à la dénonciation collective de Melgar par plus de 200 signataires d’une lettre à mon sens contestable, et notamment quand on apprend que certains de ses initiateurs n’avaient vus aucun film du réalisateur (!), ce qu’on pourrait dire, en se référant aux analyses pénétrantes d’un René Girard, c’est que par deux fois nous aurons assisté à ce que l’anthropologue appelle une crise mimétique, qui se solde ordinairement par la désignation d’un bouc émissaire.Girard7.jpg
Comme toujours en pareil cas, les parties en conflit ont des raisons égales de s’opposer, morale à l’appui (chacun brandissant bien haut son Éthique), mais en l’occurrence l’on a vu finalement que personne n’avait raison et que, s’agissant d’artistes (ou prétendus tels) et non de militants politiques, dans un magma de psychologie et de rhétorique aussi creuse que vertueuse, le résidu de tout ça resterait amer pour les gens de bonne foi, ne bénéficiant qu’aux idéologues ou aux partisans à la petite semaine, à gauche autant qu’à droite.
Du moins est-ce ainsi que je l’aurai vécu, dans la tristesse de voir des gens de qualité se vilipender mutuellement dans cet emballement médiatico-idéologique qui ne résoudra rien. Les apprentis cinéastes de l’école genevoise, dont le directeur n’a pas brillé, donnent des leçons à Fernand Melgar en matière de métier documentaire. Eh bien qu’il commencent à prendre en considération le grand travail accompli par l’auteur de La Forteresse, d’Exit, de Vol spécial et de L’Abri, et ensuite qu’ils fassent eux-même oeuvre concrétisant leurs beaux principes. Et les professionnels, un Jean-Stéphane Bron, un Lionel Baier, un Francis Reusser ont-ils vraiment des leçons de Haute Morale à donner à leur confrère ?
 
Entre désarroi et cynisme de bas étage
L’alerte si mal lancée du citoyen-papa Melgar, usant du réseau social sans se douter que cette arme est à double tranchant, a provoqué un effet de meute affolant les hyènes ordinaires autant que les indignations fondées sur le respect humain. Bref, et une fois encore, tout le monde a déraillé dans cette affaire, mais comment ne pas dérailler ?
Comment garder son sang-froid devant la réalité qui est la nôtre, où le crime organisé profite des désordres de l’injustice ou de l’incurie, où tout est emmêlé au dam des analyses fondées et sereines .
On a lu, parmi les sottises à poussées exponentielles répandues sur les réseaux sociaux, celle d’un jeune écrivain faraud, signataire évidemment de la dénonciation collective, affirmant que, pour lui, la vision des dealers de rue n’est en somme pas pire que celle de militants du WWF. Hélas on en est là: à ce tout petit cynisme ricanant opposé à la bonne foi d’un homme de coeur aussi sincère et soupe au lait que notre Quichotte de quartier. Sacré Fernand ! Mais à présent, fais gaffe quand tu sors, vu que le mal rôde et qu’il a tous les visages du ressentiment larvé et de la vengeance...

21/09/2017

Ah bon, vous êtes au social ?

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Ghislaine Heger l'a vécu malgré ses hautes qualifications, elle a connu la honte qui a frappé les siens et a voulu en savoir plus sur les galères des autres, pas toujours ceux qu'on croit. Il en résulte un livre où des rencontres, parfois très poignantes, illustrent (par des entretiens personnels et de beaux portraits photographiques exposés ces jours à Clarens) les multiples cas de figures de l'aide sociale, quitte à fracasser divers préjugés lourdement accusateurs...

 

En tout cas moi ça m'arrivera jamais, vous exclamerez-vous peut-être !? Moi j'ai toujours travaillé et je comprends pas qu'on aide tous ces profiteurs qui se tournent les pouces, la plupart des étrangers! D'ailleurs on peut très bien vivre avec 2000 francs en se serrant la ceinture! Et puis il y en a des qui sont au social et qui roulent en Mercedes avec des lunettes Ray-ban! Et puis tous ces pauvres qui font trop d'enfants, non mais!

Vous pensez que ça n'arrive qu'aux autres, et sûr que vous n'y croiriez pas, vous qui ne vivez pas dans un de ces quartiers « mal habités » , si l'on vous disait que la petite Ghislaine que vous croisiez à l'époque dans les escaliers de votre immeuble de l'avenue de Rumine, à Lausanne, donc le beau quartier par excellence, oui, la petite des Heger, s'y est bel et bien retrouvée un jour, « au social », avec son père dont l'affaire avait périclité et qui fermait les yeux sur ses dettes, et malgré les hautes études dont elle est sortie diplômée - mais si vous n'y croyez pas lisez donc ce livre, même s'il est préfacé par ce « communiste » de Pierre-Yves Maillard!

 

©GhislaineHeger_9987.jpgLaurence, Jimmy, Nelly, Carlos et les autres, solitaires et solidaires

 

Ghislaine Heger nous propose donc ces Itinéraires entrecoupés, rassemblant les témoignages de 23 personnes dont 19 sont de nationalité suisse (on note en passant qu’environ 50 % des bénéficiaires de l'aide sociale sont des Suisses), à quoi s'ajoutent les réflexions de sept personnalités en vue des médias romands (à savoir Amandine, Sergei Aschwanden, Pierrick Destraz, Jonas Schneiter, Anne Carrard, Jean-Philippe Rapp et Isabelle Moncada) manifestant leur solidarité à leurs semblables souvent solitaires qu'on pourrait dire les intermittents de la poisse vu que , le plus souvent, on ne fait que passer «au social».

Sauf que, parfois, la mouise est encore plus tenace que vos meilleurs efforts d'en sortir. Comme c'est arrivé à Laurence, première à témoigner ici et qui a subi tous les coups durs possibles, de jobs perdus pour liquidations économiques en tabassages conjugaux, fuite du désastreux conjoint pillant toute la famille et se retrouvant évidemment, lui aussi, «au social».

Vous croyez qu'il n'y a pas de hasard dans la faute a pas de chance? Bon, c'est vrai que Jimmy, 24 ans au compteur, fils de Chilienne et de père suisse, tous deux alcoolos et toxicos, avait sa voie toute tracée: l’alcool et la dope. Père à seize ans, l’enfant du couple placé en foyer, il s’est retrouvé au plus bas comme son père qui a perdu toute la famille. «Parce que l’alcool et la drogue, c’est un truc pour rester seul». Et pourtant le filet social et ses propres efforts l’ont ramené vers les autres: le petit gars à l'air au bout du tunnel, avec son fiston auquel il espère épargner ce qu’il a vécu.

Vous avez les larmes aux yeux? C'est signe que vous êtes en train de les ouvrir, et ce ne sera pas de trop pour les surprises de la suite.

Avec Nelly, vous pourriez ainsi tomber des nues: Nelly qui a un CV long comme ça dans le médical et l’humanitaire, repartie à 59 ans en Afrique à la rescousse des réfugiés à la frontière camerounaise, donc la vraie mère courage qui a élevé seule ses trois filles et se retrouve soudain foudroyée dans sa santé par un anévrisme de l’aorte qui l’oblige à un arrêt maladie non payé de six mois, avant de recourir «au social».

Or, le parcours de Nelly a quelque chose d’exemplaire, sinon de significatif. Il y a certes des cas plus dramatiques que le sien, comme en témoignent d’autres interlocuteurs de Ghislaine Heger. Mais autant que Nelly, avec un divorce ou les aléas de missions stressantes, une casse de santé ou les obstacles liés à l’âge, chacun est exposé à l’éventualité d’un recours «au social» et à l’humiliation («Vous avez 60 ans et vous devez quémander, c’est blessant et humiliant…»), qui vous ramènent aux réponses stéréotypées des services sociaux vous serinant leur «il faut»!

De belles et bonnes gens…

Vous vous attendez à voir défiler des vaincus aux mines désolées et aux discours paumés? Votre bonne vieille morale de citoyen équilibré qui-a-bossé-toute-sa-vie vous garde de jeter la pierre aux miséreux («pauvreté n’est pas vice», vous a-t-on appris au catéchisme), mais vous trouveriez en somme normal que les requérants du social baissent le nez, d’autant que nombre d’entre eux n’ont pas su résister à l’alcool ou aux paradis artificiels. «Il ne fallait pas», etc.

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Et les voici à visages découverts! Ghislaine Heger les a protégés en évitant d’accoler portraits photographiques et témoignages, pour mieux suggérer que les parcours s’entrecoupent. Mais Géraldine Chollet, la belle danseuse, a réclamé cette double identification et, comme celui de Nelly, son discours est éclairant, qui débouche sur une perspective politique.

D’autres, une fois, encore, sont plus mal lotis, mais une exigence revient à l’unisson: le respect de leur dignité.

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La galerie de portraits de Ghislaine Heger ne dore pas la pilule pour autant. Des difficultés des uns et des autres rien n’est montré comme une norme: des deux jeunes Sarah (la Suissesse et l’Espagnole) ou de Carlos le Portugais revenu d’Angola et s’épanouissant dans la peinture, de Martial le musicien arraché à l’héroïne et se faisant taper sur les doigts parce qu’il file au Sénégal avec l’argent du social (!), ou de Marie ne demandant qu’à travailler à 22 ans alors qu’elle est «au social» depuis sa majorité…

Or ce qu’on se dit finalement, que confirment les voix solidaires des sept belles personnes s’ajoutant aux vingt-trois autres, c’est que l’aide sociale ne se borne pas aux institutions variées (bien présentes, il faut le relever, et recensées dans le livre de Ghislaine Heger) mais requiert notre attention bienveillante à tous.

Ghislaine Heger. Itinéraires entrecoupés. Préface de Pierre-Yves Maillard. Réalités sociales, Tokyo/Moon, 2017, 207p.

Exposition : Portraits de personnes au bénéfice de l’aide sociale. Clarens, Maison de quartier Jaman 8, du 22 au 29 septembre 2017.

17/06/2017

Sacrée bonnes femmes !

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À propos de l'ordre divin visant à confiner l'impure créature à sa place. Des luttes impies de la fin des sixties, jusqu’au vote accordé aux femmes suisses en février 1971 (!) et d'un film de 2017 qui fait un tabac chez les Suisses et jusqu’à New York...
 
Cela commence par les vociférations lancinantes de Janis Joplin à Woodstock, sur fond d'images vintage de gentils hippies à poil, et cela s'achève avec Aretha Franklin invoquant le Respect. La même année, de jeunes Helvètes de tous les sexes baisaient en ville de Zurich et fumaient du H en écoutant les Doors ou quelque Raga, tandis qu'au village nos hommes, suant à la sueur de leur front, comme c'est écrit dans La Bible, rappelaient à leurs épouses l'ordre divin de leur obéir et de se la coincer.
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Ces effets de contraste saisissants, exacerbés par la contiguïté du temps et de l'espace, pourraient se multiplier aujourd'hui aux quatre coins du monde mondialisé ou l'on apprend au même instant sur nos smartphones, qu'une jeune Pakistanaise violée est condamnée pour incitation à la débauche, et qu'une politicienne serbe homosexuelle est en passe de devenir première ministre, etc.
Nous savons tout ça, rien de nouveau sous le ciel du Macho éternel, le maillage de la Toile est censé nous informer de tout en temps réel et pourtant non: le filet a des trous et ce sont peut-être des fenêtres. Pour y jeter ce qu'il nous reste de bribes de mémoire ou au contraire pour tâcher de mieux voir ce qui est ou ce qui a été.
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La littérature et ce qu'on appelle l'art nous proposent de telles ouvertures. Et des livres pour nous dire autrement ce qui a toujours été dit ou pressenti, et ce film qui refait à sa façon le récit d’un moment de l'éclosion féministe au nom du droit le plus élémentaire de liberté et d'égalité, en Suisse cette année-là, trois ans après les manifs de 68 - nous avions vingt ans et des poussières et c’était à côté de chez nous !
Le cinéma suisse de ces années-là s’est fait connaître (avec Alain Tanner, Michel Soutter, Claude Goretta, Francis Reusser, Patricia Moraz et quelques autres, dans le sillage de Godard, sans oublier, à Zurich, le maitre du documentaire Richard Dindo, et Fredi M. Murer, auteur de L’Ame soeur, vrai chef-d’oeuvre de ces années-là), par leur engagement idéologique globalement gauchiste et leur façon déborder des thèmes sociaux ou politiques en phase avec l’esprit frondeur du temps.
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Or L’Ordre divin, plus de quatre décennies après cette époque quasi légendaire, et parfois surévaluée du point de vue artistique - combien de démonstrations manichéennes ou lourdement didactiques, de scénars mal fichus et de dialogues artificiels-, en retrouve l’essentiel de l’esprit quant à l’approche politique de l’époque, mais comme au-delà (ou en deçà) de toute idéologie réductrice, dans la pleine pâte de la vie des gens, avec des personnages certes “typés” mais aussi “vrais” que dans les films de Ken Loach, des situations non moins significatives et une empathie humaine constamment frottée de traits comiques.
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Une femme, Petra Biondina Volpe, signe cette comédie à la fois débonnaire, pétrie d’un humour populaire alémanique très particulier, que module merveilleusement le schwytzertütsch (dialecte très expressif et variant selon les régions), mais parfois aussi grinçante, comme lorsque trois des villageoises se retrouvent à une manif zurichoise puis dans un atelier où une prêtresse hippie leur fait découvrir, miroir en mains, la nature bellement animale de leur chatte et les fait “verbaliser” leur aspiration à l’Orgasme...
 

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Nora, la protagoniste centrale de L’Ordre divin, est une ménagère apparement comme les autres (campée par l’actrice allemande Marie Leuenberger avec un mélange d’énergie et de sensibilité sans faille), qui aime son grand beau Jules chef d’atelier dans une petite fabrique tenue par un dragon en jupon reproduisant tous les poncifs du patriarcat et proclamant que, du vote, les femmes ne veulent pas, point.
 
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Or Nora subit, à la maison, le despotisme borné de son vieux beau-père (qui lit des magazines pornos en cachette), lequel a perdu sa ferme reprise par son fils écrasé lui aussi par la dureté des temps. Et voici qu’autour de Nora, qui rêve de prendre un travail au bourg (on est en Appenzell, ou par là-bas dans la Suisse profonde de Robert Walser ou Jeremias Gotthelf), ce que son mari ne veut pas (et le mari, c’est la loi), se regroupent deux ou trois autres femmes, dont sa belle-soeur écrasée elle aussi par les travaux de la ferme, une ancienne tenancière de café libérée par la mort de son tyran domestique et fumant le cigare, ainsi qu’une Italienne fille de saisonniers revenue en Suisse pour repartir de zéro dans le café en question; à celles-là s’ajoutant la jeune teenager aux beaux yeux, fille du fermier rugueux, qui en pince pour un artiste motard à longs cheveux et le suit à Babylone (Zurich-City) avant de se faire enfermer comme on le faisait en ce temps-là des “traînées” se livrant à la copulation base et tâtant du cannabis...
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Nora, dans la foulée, a découvert le féminisme et profite d’une absence de son conjoint “au militaire” pour fomenter un mouvement local aboutissant à une grève des femmes genre Lysistrata d’Aristophane - un vrai régal même si ça frise la caricature -, la suite et fin “historique” de ces tribulations à la fois locales et universelles se trouvant évoquée par des collages d’archives où l’on voit apparaître les premières politiciennes suisses, etc.
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Lorsque Nora passait l’aspirateur dans la Stube (salle commune), son beau-père en pantoufles levait les pieds. C’était avant. Après, elle l’a collé à la vaisselle avec ses fistons. Et comme, entre temps, le jules de Nora a découvert avec celle-ci que le tigre qu’elle avait entre les jambes désirait lui aussi rugir, la vie a pris le dessus tandis qu’une négresse soul chante Respect à perdre haleine, amen...

31/05/2017

En manque de sens

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Chroniques de la Desirade (2)


Où la chronique devient un genre majeur, à la fois quête de sens et de style. Et comment faire pièce au double matraquage de la Fatwa Valley et de la Silicon Valley...


Dans son introduction au choix de chroniques (un peu moins de 200 sur les 2000 qu'il a rédigées dans l'urgence en vingt ans) de Mes indépendances, Kamel Daoud évoque la pratique de ce genre devenu très populaire en Algérie, dans les sanglantes années 90, en insistant sur l'aspect vital de cette frénétique quête de sens quotidienne (il lui arrivait de composer jusqu’à cinq chroniques par jour sous divers pseudos) et d'échapper à la jactance précipitée par un style personnel.

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C'est essentiellement celui-ci, dès les années 60 (j'avais entre 14 et 16 ans), qui m'a attaché aux chroniques de deux maîtres du genre, dans le Canard enchaîné, aux noms de Morvan Lebesque et de Jérôme Gauthier, le premier figurant l'anar humaniste et le second le pacifiste à tout crin.
Mai 68, pour le meilleur et parfois le pire, aura marqué le pic saillant d'une prise de parole libératrice dont les innombrables publications répondaient à une nécessité du moment, peut-être moins vitale qu'en Algérie dans les années de la guerre civile mais non moins réelle. Mais quoi de durable dans ce magma ? Quelle pensée, quelle parole pour tenir l'épreuve du temps et rester vivace aujourd’hui ? Kamel Daoud se pose la question en relisant ses chroniques souvent limitées à l'actualité et à son public algérien, et la réponse d’un style - bien au-delà des belles tournures et de la rhétorique plus ou moins ronflante - se distingue décidément de la profusion des opinions, avec le sceau du sens.

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Or qu'est-ce au juste qu'un style ? C'est une pensée et une voix sans pareilles, une façon de parler unique découlant d'une expérience personnelle, mais dans laquelle peuvent se reconnaître d'innombrables “prochains”. Le style de Kamel Daoud m'en impose peut-être moins que celui de Pascal, Bossuet ou Céline, mais ce nivellement par le haut, si j'ose dire, me dit bien moins que ce que le chroniqueur algérien, ce frère humain qui aurait l'âge d'être mon fils, me dit de sa quête de sens, dans l'ici mondialisé et le maintenant de tous, sous le ciel du Dieu muet de Pascal et dans le non-sens et le néant de tous les simulacres.

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Donner du sens à sa vie ne relève pas du politique ou de la religion, pour autant que les religieux et le pouvoir politique ne m'imposent pas leur sens unique. Or ce que nous rappellent les chroniques d'un Kamel Daoud, comme “en creux “, c'est que la dépendance à de multiples visages.
Dans sa chronique intitulée L'Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi, parue en novembre 2016 dans le New York Times, Daoud décrit l'industrie de persuasion émanant de ce qu'il appelle la Fatwa Valley : “Il faut vivre dans le monde musulman pour comprendre l'immense pouvoir de transformation des chaînes de TV religieuses sur la société par le biais de ses maillons faibles: les ménages, les femmes, les milieux ruraux. La culture islamiste est aujourd'hui généralisée dans beaucoup de pays - Algérie, Maroc, Tunisie, Lybie, Egypte, Mali, Mauritanie. On y retrouve des milliers de journaux et des chaînes de télévision islamistes (comme Echourouk et Iqra), ainsi que des clergés qui imposent leur vision unique du monde, de la tradition et des vêtements à la fois dans l'espace public, sur les textes de lois et sur les rites d'une société qu'ils considèrent comme contaminée”.

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Or qu'avons-nous à opposer au sens unique proposé par la propagande théologico-politique de la Fatwa Valley ? Je me le demandais récemment, en Californie, en assistant au matraquage publicitaires des chaînes de télé américaines. Je me suis demandé aussi comment résister à la persuasion clandestine véhiculée par les big data de la Silicon Valley et consorts, aux vérités falsifiées des médias et de leur contempteur présidentiel plus menteur qu'eux, et je me suis répondu une fois de plus que la base de mes indépendances à moi, depuis que jeune garçon je lisais le Canard enchaîné, et ensuite de livres en rencontres, à l'école de la vie et des erreurs, au contact quotidien d'hommes et de femmes plus ou moins sensés - , la seule perception du manque de sens me poussait à en donner un à ce que je vis au jour le jour et que je partage avec celles et ceux, y compris le bougnoule Daoud (pour le dire à la façon des Trump, Le Pen et autres prophètes souverainistes du Grand Remplacement) qui sont du voyage.

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A San Diego, nous sommes allés voir, avec le conjoint légitime de notre fille aînée, le film intitulé Le Cercle, tiré du roman éponyme de Dave Eggers, constituant une fable contre-utopique cinglante opposée aux visées sectaires “transhumanistes” de la Silicon Valley. Dans les grandes largeurs du roman faisant pièce à l’idéologie islamiste opposée de la Fatwa Valley, Boualem Sansal a répondu à sa façon dans son magistral 2084.

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Autant dire que, du temps bref de la chronique au roman de plus longue durée, la quête de sens est plus que jamais notre affaire.


Kamel Daoud. Mes indépendances. Chroniques 2000-2016. Préface de Sid Ahmed Semiane. Actes Sud, 463p.


Morvan Lebesque, Chroniques du canard, Pauvert, 1960. Reprises (en partie) dans la collection Libertés.


Boualem Sansal. 2084. Gallimard, 2015.

29/05/2017

Au jour le jour

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Chroniques de La Désirade (1)


Début d'une nouvelle série quotidienne répondant à l'urgence des temps qui courent. À propos des chroniques de Kamel Daoud, Mes indépendances, de leur préfacier Sid Ahmed Semiane et de l'actuelle confusion mondialisée...


Je reprends ce matin la lecture annotée de Mes indépendances de Kamel Daoud. Exercice d'attention au milieu de la confusion. Ramadan depuis hier: pas de commentaire. Je pense juste à Kamel Daoud sorti de son “village de silence” pour faire “vœu de parole”, selon les mots de Sid Ahmed Semiane, chroniqueur algérois saluant en préface son compère d'Oran.

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Semiane rappelle le désastre de la guerre civile, dans les années 90, et la désespérance régnante. “Nous étions des gueules cabossées et chacun y allait de sa propre vertu, réelle ou supposée, créant ainsi, chacun, ses propres outils d'analyse. Creusant des tombes autant que des tranchées de pensée. Des tranchées de vérité exigües : laïcs, islamistes, athées, nationalistes, féministes, troufions, barbouzes, affairistes, communistes, Kabyles, Arabes, francophones, Amazighs, coranistes... corrompus... réconciliateurs, éradicateurs. Janviéristes. Anti-constitutionalistes. Conservateurs, progressistes, reactionnaires".
Et Semiane de conclure : "Il n'y avait plus rien pour faire un tout, et tout était réuni pour que rien ne soit. Plus aucune pensée ne se rattachait à l'autre. Comme des particules dans l'univers, une errance cosmique dans le vide. Sans chute, juste avec des risques de collisions tragiques. La violence avait réussi à creuser autant de tombes pour les morts que pour les vivants. La parole n'était pas considérée comme un point de vue seulement, elle appartenait à un positionnement “belliciste” dans la géographie de la mort. Chacun rendait responsable l'autre de ce qui n'était pas censé relever de sa responsabilité. Et comment dire ? Comment penser l'impensable ? comment créer sa propre “musique” dans ce vacarme ? Kamel Daoud se jeta dans cette arène folle, à ce moment précis où le seul “bien vacant” était le marché de la mort”.

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Pourquoi les mots de Semiane retentissent-il en moi autant que ceux de Kamel Daoud, alors que je ne connais à peu près rien de l'Algérie où je n'ai jamais mis un pied. Du drame algérien je ne sais que ce qu'en ont dit des poètes (un Kateb Yacine) ou des écrivains (un Boualem Sansal), entre autres cinéastes et militants amis, et me rappelle juste, côté malentendus, le reproche vif et justifié que me fit à Lausanne le fils d'Aït Ahmed, mon confrère Jugurtha, après la publication dans le quotidien 24 Heures dont j’étais alors le chroniqueur littéraire, d'un entretien avec Rachid Boudjedra dans lequel celui-ci critiquait rudement le grand exilé auquel d’ailleurs, dans sa dernière chronique de décembre 2015, Kamel Daoud rend un hommage vibrant, célébrant la hauteur éthique de son combat à distance.


Alors pourquoi me sentir concerné, aujourd'hui, par les mots de Semiane et Daoud alors que jamais je n'ai été confronté au “marché de la mort” ni contraint de mener ma vie autrement que cela me chantait ?

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Parce que la parole fragmentée et avilie, émiettée en nébuleuses d'opinions et de positionnements aussi vainement pacifistes que bellicistes, marque aussi le monde atomisé dans lequel nous vivons, où tel président américain à la raison vacillante prétend que la vérité ne sera que ce qu'il décidera qu'elle est, poil au nez.
Ce que rappelle Sid Ahmed Semiane à propos de son compère Kamel Daoud, de plus en plus vilipendé et même menace de mort, c'est que celui-ci n'aura cessé vingt ans durant de “créer de la pensée quotidiennement” et de “créer du sens” dans un monde apparemment vide de sens et d'autre substance que celle de la pensée unique.


Or Kamel Daoud n'est pas que le contempteur révolté de celle- ci: diagnosticien du présent, au sens où l'entendait un Michel Foucault, il incarne aussi le quêteur actif et réactif d'une société affranchie de toutes les "”valeurs-boulets qui peuvent empêcher de penser librement ", et cela sera lourd de conséquences dans un pays "engoncé dans la mythologie du passé” où le ressentiment anticolonialiste incessamment recyclé n'est guère plus libérateur que la soumission islamiste dont l'asservissement de la femme reste l'un des symboles et pierre d'achoppement.


817AWUTxlgL.__BG0,0,0,0_FMpng_AC_UL320_SR170,320_.jpg.pngLe “libéral” Kamel Daoud est devenu suspect numéro un dans son pays (et ailleurs) du fait de l'immense succès international que lui a valu son roman Meursault contre-enquête, au même titre que l'aura été, avant même qu'il ne bronche, le libéral Emmanuel Macron. Or celui-ci m'intéresse, hors de tout positionnement personnel incongru de la part d'un Helvète fédéraliste gauchiste de coeur et libéral d’esprit, par le pari sur l'avenir qu'il représente peut-être (qui peut le dire à part les obsédés du déjà-vu soumis à la pensée binaire?), par delà le sempiternel clivage de la gauche et de la droite et au même titre, à son étage, qu'un Kamel Daoud osant s'affranchir de l'Histoire pour réfléchir au monde de demain.
Kamel Daoud “refuse d'être otage de l'histoire coloniale quand tout le récit national est tissé autour de cette notion", écrit Semiane . "Nous avons décolonisé un pays, il nous reste à décoloniser l'histoire".
Les chroniques réunies dans Mes indépendances ne sont pas des sermons anti-islamistes pas plus qu'ils ne flattent les tiers-mondistes hors sol, les athées dogmatiques ou les néoconservateurs de tous bords.

En ce qui ne concerne en tout cas, j'y vois d'abord une clairvoyance rare et un aplomb d'un grand courage intellectuel, un sens du détail révélateur accordé a un bonheur inventif de la formule signalant l'écrivain à part entière, surtout: un observateur sérieux, honnête, cultivé, personnel, guère homophobe et point trop macho pour autant, disons humain et sûrement trop humain parfois comme nous tous, etc.

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Dans une chronique parue dans le NewYork Times du 20 novembre 2015, intitulé L'Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi, Daoud poursuit sa réflexion amorcée dans plusieurs autres textes percutants visant la “Fatwa Valley”) sur le royaume schizophrène qui arme les terroristes menaçant sa propre survie non sans illustrer l'hypocrisie des dirigeants américains, et ce qu'il dit de La solution par les clowns, en janvier 2016, n'est pas moins conséquent.


“De quoi Donald Trump est-il l'expression ? On lui a trouvé mille sens. Le plus évident est celui de la troisième voie: entre l'illusion Obama et le cauchemar du retour du genre Bush, Trump offre le spectacle, le clown ravageur, ce quelque chose de goinfre et de grossier qui s'apparente à de la malbouffe, la possibilité d'un rire nerveux face à la peur".
À l'instant à ma fenêtre il fait un dimanche tout bleu à 1111 m au-dessus de la mer qui nous sépare et nous unit. Même pas peur, c’est entendu, mais ne fermons pas les yeux...

Kamel Daoud. Mes indépendances , chroniques 2010-2016. Préface de Sud Ahmed Semiane. Actes Sud, 463 p. 2017.

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24/12/2016

Ce qui nous est arrivé...

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Le premier roman de Jacques Pilet, Polonaises, nous conduit en zigzags dans le labyrinthe de la mémoire européenne, en captant admirablement une mutation de mentalités et de moeurs sur fond de tragédies.


« Je me demande ce qui nous est arrivé », s’interroge l’une de quatre Polonaises donnant son titre au premier roman de Jacques Pilet ; et cette question retentit tout au long de notre lecture en nous renvoyant au monde actuel et à notre propre vie : « Mais que nous est-il donc arrivé ? »


Anya, qui se pose cette question, est la plus intello du quatuor. Après des études de linguistique à la Sorbonne, elle est retournée en Pologne où elle gère un petit commerce de vins via Internet en attendant de lancer sa boîte d’informatique. C’est à son bras que le narrateur du roman – conseiller juridique dans une banque zurichoise, mais Vaudois d’origine – se trouve au début du roman, dans un cimetière de Varsovie (premier des « lieux de mémoire » qui vont défiler dans le livre) où l’on enterre l’oncle d’Anya, ex-agent des services secrets de la Pologne communiste tué dans un accident de chasse (ou peut-être assassiné ?), et c’est à Prague, où elle et ses amis enquêtent précisément sur cette mort suspecte, qu’on la retrouve quand elle se pose la question de savoir « ce qui nous est arrivé » à propos de la Pologne, juste après avoir fait ce constat sévère sur l’évolution récente de la Tchéquie : « Ce pays devient dégoûtant (…) Avant la chute du mur, il y avait des penseurs, des écrivains, des réalisateurs de films formidables, et maintenant plus rien. Les gens s’enrichissent, se ruinent en produits de luxe, vont se saouler sur la Costa Brava. Et tu as vu le président qui a succédé à Havel ? Un réac nationaliste qui a rempli les poches de ses copains, qui ne savait que maudire l’Europe et les journaux se pâmaient devant ce bluffeur arrogant ».


Figures d’un monde flottant


L’allusion faite, par Anya, à la culture tchécoslovaque d’avant la fin du communisme, évoque un univers que Polonaises ressuscite d’une certaine manière, dans un contexte plus ouvert en apparence et plus vulgaire. Même si les quatre femmes que nous y rencontrons sont plutôt du genre « libéré », elles peuvent rappeler les personnages de Risibles amours, de Milan Kundera, ou des Amours d’une blonde de Milos Forman, ou disons plus précisément que l’auteur les met en scène comme de possibles filles ou cousines de ces femmes des années 60-70.
Voici donc Karola, amie (et amante) d’Anya, rencontrée par le narrateur sur l’ile d’Ischia où elle s’est trouvé un job momentané de serveuse, et avec laquelle il va nouer une amitié érotique de plus en plus proche de ce qu’on peut appeler un amour tendre. Si elle a à peu près vingt ans de moins que le narrateur, Karola a « vécu », comme on dit, presque mariée à plusieurs hommes et rattrapée par une grave maladie du sang nécessitant des soins et des médicaments très onéreux que son ami Suisse l’aidera à payer – mais ce n’est pas qu’à cause de ça qu’elle l’estime « un type bien ».


Or ce très attachant personnage de Karola, perçu avec une rare finesse, est une figure romanesque centrale de Polonaises, et la quête de son lieu d’origine, aux marches ukrainiennes de la Pologne, lui révélera la plus triste réalité, comme tout ce qui a trait, dans le roman, à un passé marqué par la tragédie collective.
La plus jeune des quatre Polonaises, Dana, est aussi la plus encanaillée, mais pas la moins intéressante. Méchamment rossée par son père en ses jeunes années, elle lui a damé le pion en feignant de prendre goût à ses coups, pour se spécialiser ensuite dans la domination SM, à la limite de la prostitution mais sans se donner aux hommes qui se soumettent à sa cravache. Espérant l’aide du narrateur pour obtenir un permis de séjour en Suisse, elle ouvrira un « donjon » dans une vieille maison des alentours de Bienne, associée à de vigoureux transsexuels brésiliens, non sans aspirer à un avenir plus brillant de star dansante voire chantante. Nullement caricaturée par l’auteur, cette débrouillarde n’est pas rejetée non plus par le narrateur, appliquant en somme la devise de Simenon (qu’il cite d’ailleurs au passage) de « comprendre et ne pas juger ».


Quant à Ewa, dernière compagne de l’oncle d’Anya, qui va pousser l’enquête sur la mort de celui-ci, c’est un autre genre de femme de tête au passé personnel confus (l’identité de son père biologique est incertaine), qui travaille dans un magazine féminin et tombe enceinte sans le vouloir tout à fait et sans savoir non plus très bien qui en est le géniteur, mais pariant pour l’avenir avec une crâne détermination...
Zigzaguant entre ces quatre femmes rompues à la débrouillardise par les circonstances, le narrateur apparaît lui aussi comme un produit assez typique de l’époque, « héros de notre temps » à la manière helvétique, compétent « dans sa partie » mais lui aussi dégoûté par les pratiques bancaires plus que « limites », et se faisant d’ailleurs virer à l’occasion d’une restructuration. Séparé d’une belle Juive américaine également lancée dans le commerce de devises, le type est à la fois intelligent et sensible, tendre avec sa vieille mère et sensibilisé à l’Histoire par ses échanges avec les Polonaises - et sans doute Karola a-t-elle raison de voir en lui « un type bien ». Vivant dans l’immanence pragmatique, sans idéologie ni religion, ce personnage fait un peu figure de Huron envoyé par l’auteur aux quatre coins de l’Europe de l’Est, via Paris, sans que son enquête historico-existentielle ne soit « téléphonée » pour autant - en quoi le journaliste Jacques Pilet se révèle bel et bien romancier dans le brassage des « choses de la vie ».


La fiction, outil de connaissance


La question portant sur « ce qui nous est arrivé », implicitement posée par les Polonaises de Jacques Pilet, se retrouve dans maintes œuvres littéraires « travaillant » l’évolution des mentalités et des mœurs dans la bascule du XXe au XXIe siècle, et notamment chez une Alice Munro, très pénétrante observatrice des bifurcations existentielles de ses personnages féminins liées aux phénomènes de société tels que la contraception et le divorce, l’émancipation par le travail ou le libre choix de sa vie. De la même façon, les romans d’un Milan Kundera et d’un Philip Roth, ainsi que ceux du Suisse Martin Suter, entre beaucoup d’autres, ont accumulé les observations d’une sorte de phénoménologie existentielle à valeur sociologique ou anthropologique, sans prétention scientifique mais non sans valeur de témoignage, au fil de fictions souvent captivantes.

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Jacques Pilet, lecteur probable de plusieurs de ces auteurs, connaisseur non moins avéré des choses de la vie et des temps actuels, voyageur aussi familier de ce qu’on appelait « l’autre Europe » que de l’Amérique latine où son protagoniste se dit finalement qu’il pourrait se « refaire », a le grand mérite, dans son premier roman pur de toute prétention littéraire voyante, de filtrer sa vaste expérience d’Européen aux multiples curiosités et compétences (jusqu’au pilotage d’avion qui lui fait évoquer les loopings d’une « machine à coudre » volante...) par le truchement d’une vraie fiction claire et vivante.
Notre drôle d’époque est ainsi scannée par le regard d’un Monsieur Tout-le-monde ne se prétendant pas au-dessus de tout soupçon, à la fois aisé et chômeur, naïf et lucide, dont les multiples déplacements (les chapitres de Polonaises portent, pour la plupart, le nom d’une destination géographique, d’Ischia à Wroclaw ou de Bienne à Königsberg) nous font découvrir tel café sado-maso ukrainien hallucinant ou tel ravin à massacre de masse (l’atroce lieu de mémoire de Babi Yar), en passant par le bunker de Prusse orientale dans lequel Hitler aurait dû périr si le Hasard n’avait déjoué les plans des conjurés du fameux attentat de juillet 1944 qui coûta la vie à 5000 suspects, y compris évidemment le général Claus von Stauffenberg.

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Dans la foulée, le roman interroge les tenants et les aboutissants de massacres impliquant autant les Allemands que les Russes et les Ukrainiens, où l’antisémitisme (toujours présent en Pologne) et les multiples antagonismes nationalistes ont provoqué la mort de millions de nos frères humains. Cheminant dans la vieille ville magnifique de Kiev, le narrateur (dont on a appris entretemps qu’il se nommait Müller, relancé sur son portable par la firme Nespresso lui réclamant trois mois de factures non payées...) s’interroge: “Comment ce peuple, ou plutôt ces peuples, ont-ils pu bâtir dans une telle beauté cette place pavée du marché, ces maisons harmonieuses au couleurs pastel, ces statues, ces fontaines, et par ailleurs se déchirer avec tant de violence ?”
Mais apprenant, par son portable encore, qu’une nouvelle colonie juive s’est implantée en Cisjordanie, notre Müller pose une autre question banale et obsédante: “Comment une communauté martyrisée comme elle l’a été peut-elle à ce point se montrer si dominatrice et cruelle ?”


Tout cela pourrait être pesant, dans le genre docu-fiction surlignant notre « devoir de mémoire », et pourtant non : à phrases brèves, dialogues sonnant toujours juste, élisions narratives qui sautent volontiers les intervalles, télescopages de situations propres aux nouveaux modes de communication (un texto de Zurich et je repars de Kiev pour Varsovie ou Genève, etc.), Jacques Pilet raconte une histoire vivante et vibrante qui se tient de bout en bout - jusqu’à l’apothéose (si l’on peut dire…) marquant la fin tragique de Karola, et nous ramène autant à notre petite histoire à nous qu’à la prétendue grande qui brandit sa hache majuscule…

LH34_Romans_Romand_Pilet_Polonaises.jpgJacques Pilet. Polonaises. Editions de L’Aire, 256p. 2016.

12/05/2016

Czapski et les Vaudois

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Un nouveau petit musée, à Cracovie, documente la vie et l'œuvre de l'artiste et écrivain Joseph Czapski, rescapé de Katyn et grand témoin du XXe siècle. Où l'histoire européenne passe par Chexbres et le couple de Barbara et Richard Aeschlimann...

13086991_10209378587768518_6548617340242658012_o.jpgJouxtant la gare principale de Cracovie, la paroi d'un immeuble de cinq étages est couverte d'une immense affiche annonçant l'ouverture du nouveau musée Czapski.

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Les mêmes affiches se multiplient en ville et jusqu'au fronton du Musée national.

Ainsi se manifeste la reconnaissance, tardive mais vibrante, de la Pologne libérée à un homme qui, longtemps en exil à Paris, a représenté l'une de ses consciences inflexibles.
28fac866-e9bb-4188-84af-211b09602940.jpgDe la vie de Joseph Czapski (1896-1993), ses livres et ceux de plusieurs auteurs (notamment Wojciech Karpinski, Richard Aeschlimann et Jil Silberstein) témoignaient déjà, ainsi qu'un film du réalisateur polonais Andrzej Wolski, diffusé sur Arte en novembre de l'an dernier.


À ces témoignages s'ajoute aujourd'hui un vrai lieu de mémoire, au coeur d'une ville incarnant le passé européen avec une splendeur intacte comparable à celle de Prague ou de Bruges, où des classes entières d'adolescents et de lycéens affluaient dès le lendemain de son inauguration en présences d'autres figures éminentes de la culture polonaise, tels le cinéaste Andrzej Wajda, le poète Adam Zagajewski et le leader de Solidarmosc Adam Michnik, notamment.

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Si l'expression lieu de mémoire fait un peu gravement solennel, genre Verdun ou Auschwitz, elle se justifie dans la mesure où le destin de Joseph Czapski, de la première à la seconde guerre mondiale, en passant par les camps de prisonniers, le massacre de Katyn fallacieusement attribué aux nazis, l'exil et la résistance, a recoupé celui de la Pologne et de l'Europe meurtrie par les guerres et les révolutions.

13100797_10209351709016566_5899514918033441216_n.jpg13083134_10209351707616531_5671968358406067744_n.jpgCependant il émane, de ce lieu de remémoration collective à valeur historique, une aura personnelle liée à la fois à l'abondante documentation biographique, familiale et artistique détaillant le parcours de Czapski, et la frémissante présence de nombreuses pages, souvent aquarellées, de son monumental journal, ainsi que la reconstitution partielle de son atelier de Maisons-Laffite et, pour couronner le tout, une quinzaine de ses tableaux dont les plus importants ont été donnés par les galeristes vaudois Barbara et Richard Aeschlimann.

À ce propos, il faut rappeler que les amis suisses de Joseph Czapski, à commencer par Jeanne Hersch et Muriel Werner-Gagnebin, qui a signé la premièe monographie consacrée au peintre, parue à L'âge d'homme, ont joué un rôle décisif dans la défense et l'illustration de son œuvre.


13076854_10209351707536529_7385798302857306879_n.jpgUne première exposition à Lausanne, à la Galerie Melisa de Roger-Jean Ségalat, révéla au public romand cette œuvre hors-modes, qui s'est développée dans la double filiation post-impressionniste et expressionniste, avec une touche unique.
Par la suite, alors que deux éditeurs de nos contrées (L'Âge d'homme et Noir sur blanc) publiaient parallèlement les œuvre du Czapski écrivain, premier témoin de l'archipel carcéral du goulag (dans Terre inhumaine) et passionnant commentateur de l'art du XXe siècle (lui-même se réclamant à la fois de Soutine et de Bonnard), s'amorçait une collaboration amicale et professionnelle sans pareille du peintre avec Richard et Barbara Aeschlimann, qui a donné lieu à de multiples expositions à la galerie Plexus de Chexbres, devenue Maison des arts, jusqu'à la grande rétrospective du musé Jenisch, à Vevey, et sans oublier la première exposition d'envergure au musée national de Cracovie, significativement intitulée Joseph Czapski dans les collections suisses...

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13077043_10209351708736559_7407436750056139862_n-1.jpgAlors que de vieux démons pointent leurs vilains museaux chauvins ou antisémites dans certains milieux nationalistes ou ultra-conservateurs de l'actuelle Pologne, provoquant de massives et réjouissantes manifestations, le musée Czapski rappelle à tous, aujourd'hui, que la Pologne, martyre à diverses reprises, a survécu grâce à ceux qui auront résisté aux passions delétères et aux idéologies fallacieuses, tel Joseph Czapski.

 

19/04/2014

Jean Ziegler l'octogénéreux

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Jean Ziegler fête, aujourd'hui, son 80e anniversaire. l'occasion de découvrir La face méconnue d'un grand intellectuel, communiste et croyant,  qui fait honneur à la Suisse. 

Qui est Jean Ziegler au fond ? Je me le suis demandé des année durant, avant de le rencontrer et de fraterniser autour de livres et de lettres que nous avons échangés, d'indignations et de passions partagées. 

 

Dans une première biographie sympathique, Jürg Wegelin, ancien élève du prof de sociologie mais pas complaisant pour autant, a retracé  les grandes lignes de la trajectoire du fils de sage famille bernoise entré en rébellion contre son père, "adopté" à Paris par Jean-Paul Sartre et devenant l'un des phares du tiers-mondisme et le critique radical de son pays "au-dessus de tout soupçon". L'engagement de l'intellectuel, le travail du député, le fracas des livres, les procès, la famille: tout y était, ou presque.   Car la question subsiste : qui est Jean Ziegler "au fond", et quel est le noyau de sa personne ? Or nous aurons parlé un jour, précisément, de ce qui représente le noyau de la vie selon lui. À savoir: Dieu.  

Parce que  Jean Ziegler croit en Dieu. Cela pourrait étonner, chez un sociologue gauchiste qu'on imagine matérialiste à tout crin, mais c'est comme ça: Jean Ziegler est croyant. Et comme je lui demandais un jour ce qu'il répondrait à un enfant l'interrogeant sur la nature de Dieu, il me répondit sans hésiter: l'amour.

 

 Avant de préciser: " L'amour qui est en chacun de nous. Dans le Galilée de Brecht, l'assistant de l'astronome lui demande devant la nouvelle carte du ciel: mais où est Dieu ? Alors Galilée de lui répondre: "En nous, ou nulle part". Du même coup, cela scelle notre destin commun. Comme disait Bernanos: "Dieu n'as pas d'autre mains que les nôtres". Dieu existe au-delà de tout, mais sur terre il agit à travers nous: c'est une conviction qui m'habite depuis longtemps et qui ne cesse de se renforcer. L'humanisation est en cours, même si nous vivons encore dans la préhistoire de l'homme où l'exploitation, la concurrence effrénée, l'écrasement du pauvre dominent. L'amour s'oppose à cette logique, constituant le moteur même du capitalisme, pour lui substituer des valeurs de complémentarité et de solidarité"

 

 Position chrétienne, à l'évidence. Mais comment expliquer que ce fils de juge bernois calviniste se soit converti au catholicisme après avoir claqué la porte de la maison ?

 

" C'est une décision qui date de mes jeunes années à Paris, explique-t-il alors.  Quand  j'ai commencé d'étudier sérieusement le marxisme. Or s'il respecte la religion pour son rôle social, Marx n'en perçoit pas la profondeur. À la même époque, j'ai trouvé des réponses plus satisfaisantes aux questions existentielles que je me posais auprès du Père jésuite Michel  Riquet, ancien résistant, déporté à Mauthausen et Dachau. Si je suis resté communiste, je garde aussi une foi profonde, quoique traversée de doutes. Mais je déteste  le Vatican et le faste indécent dans lequel se complaît sa gérontocratie. Quand je pense aux  richesses inestimables accumulées à Rome  et à tout ce qui  pourrait être fait pour soulager  la misère du monde, je me dis qu'il y a là plus que de l'hypocrisie: une vraie monstruosité  ! C'est dire que je me suis toujours senti plus proche de "l'église invisible". Comme le disait Victor Hugo: "Je déteste toutes les églises, j'aime les hommes, je crois en Dieu."

 

Et les enfants là-dedans ? "Je suis comme les Africains: je ne les nomme pas !", s'exclame d'abord le père de Dominique, né en 1970. Et pourtant: "La naissance de notre fils a été comme le premier matin du monde. Ensuite, j'ai craint qu'il ne me traite comme je l'ai fait avec  mon père, par le rejet. De fait je ne supportais pas les non-réponses de celui-ci, quand je lui désignais telle ou telle injustice et qu'il me répondait qu'on ne pouvait rien faire. Cela me révoltait. Avec mon fils, comme j'avais une totale mauvaise conscience par rapport à la double vie que je menais, entre sa mère que j'aimais toujours et ma deuxième femme  Erica, qui est pour moi la passion absolue, je l'ai emmené avec moi dans mes voyages, dès ses 11, 12 ans et lui ai fait rencontrer toute sorte de personnages, de Thomas Sankara aux leaders cubains, entre beaucoup d'autres. Sa première pièce, Ndongo revient, est directement inspirée par un voyage que nous avons fait au Togo"...

 

Père et grand-père, l'infatigable pèlerin qui a été désigné, en 2000, comme rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation, a été confronté maintes fois à l'enfance malheureuse. Mais comment a-t-il vécu cette déchirure  ? Alors l'homme de coeur de conclure en homme de foi:  "Bernanos dit qu'il ne faut jamais regarder la misère du monde sans prierDurant  les missions que j'ai menées autour du monde, je me suis forcé à ne jamais penser à nos petits-enfants:  je me suis entraîné, véritablement, à l'altérité"...  

 

 

 

Biographie

 

19 avril 1934 - Naissance de Hans Ziegler à Berne. Il grandit à Thoune.

 

1956 - Déménagement à Paris. Etudes de droit et de sociologie à la Sorbonne. Fréquente Jean-Paul Sartre qui le pousse vers l'Afrique.

 

1957 - Premiers longs voyages au Proche-Orient et dans les pays du Maghreb.

 

1965 - Mariage avec Wédad Zénié.

 

1970 - Naissance de Dominique Pascal Karim.

 

1976 - Parution d'Une Suisse au-dessus de tout soupçon. Affrontement autour de sa nomination au poste de professeur, confirmée en 1977 par le Conseil d'Etat.

 

1990 - Parution de La Suisse lave plus blanc. Hans Kopp l'attaque en justice. Neuf procès suivront en 1997.

 

1997- Mariage avec Erica Deubler-Pauli.  Parution de La Suisse, l'or et les morts.

 

2000 - Rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation.

 

 

 

De la vie:

 

"Chaque matin est une merveille renouvelée, avec le sentiment d'être extraordinairement privilégié, qui nous responsabilise en même temps.

 

De la mort

 

"Quant à la pensée de la mort, elle est d'abord liée pour moi au  sentiment panique de la fuite du temps. Comme disait Ramuz: "C'est parce que passe que tout est si beau". Et ce sentiment que tout passe ravive le regret de n'avoir plus le temps de guérir les blessures qu'on a causées. Aussi tout s'accélère avec l'âge. La mort est à la fois le total inconnu et peut-être la porte vers un bonheur plus grand encore"...

18/04/2014

La mort du Patriarche

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Avec« Gabo », génial auteur de Cent ans de solitude,  disparaît le dernier  monstre sacré de la littérature mondiale.

Incroyable mais cette fois vrai : Il est mort le poète. Gabriel Garcia Marquez a finalement été rattrapé ce 17 avril par la camarde en son domicile de Mexico, à l’âge de 87 ans. De son propre aveu, celui que tout le monde appelait affectueusement « Gabo », incarnant par excellence la vitalité, n’avait jamais pensé à la mort avant la soixantaine.« Jamais je n’avais eu le temps d’y réfléchir. Et voilà, bang ! Merde, on ne peut pas y échapper ».

En 1999, pourtant sa personnelle « chronique d’une mort annoncée » avait été marquée par la révélation de son cancer. Du coup, les chroniqueurs du monde entier y étaient allés de leur hommage, ensuite rangé au « frigidaire ». Farceur de « Gabo » ! Lui qui adorait les affabulations et les fausses pistes biographiques, aurait sûrement apprécié les éloges posthumes de ses congénères.

Des dithyrambes, il avait d’ailleurs l’habitude depuis longtemps. Lui qu’un Pablo Neruda, grand poète chilien « nobélisé », avait comparé à Cervantès -  trop peu reconnu de son vivant -, le fut mondialement dès la parution de Cent ans de solitude, en 1967.   À vrai dire, aucun écrivain de la deuxième moitié XXe siècle n’a connu un tel succès,à la fois populaire et littéraire, comparable à ceux de Dickens ou de Victor Hugo, avec l’éclat médiatique contemporain des stars du cinéma ou du rock. À l’instar de ceux-ci, logique du système oblige ! il lui sera arrivé d’exiger un tarif de 50.000 dollars pour une demi-heure d’interview. Enfin, l’ensemble de ses livres se vendit à plus de 50 millions d’exemplaires, traduits dans presque toutes les langues…

Certes très riche, Garcia Marquez avait beau posséder sept résidences en cinq pays et fréquenter les grands de cemonde comme des égaux : il n’en était pas moins resté fidèle à ses origines populaires et à ses engagements de gauche, défenseur de justes causes et fondateur généreux d’institutions diverses. D’où son immense popularité en Amérique latine. Souvent critiqué pour l’indéfectible amitié le liant à Fidel Castro, « Gabo » répondit à Plinio Mendoza qui lui demandait quel personnage le plus remarquable il avait connu : « Mercedes, ma femme »…  

À la célébration de ses 80 ans, en 2007, plusieurs milliers de personnes se retrouvèrent dans le Palais des Congrèsde Carthagène, en présence de la reine et du roi d’Espagne, de Bill Clinton et du Nobel de littérature mexicain Carlos Fuentes, son ami, qui prononça sonéloge.

 

Et la littérature dans tout ça ? Elle fut le noyau pur de la présence au monde de ce maître du « réalisme magique», dont les thèmes récurrents, voire obsessionnels, s’enracinent dans sa vie même. Littérairement, Gabriel Garcia Marquez fut en outre une figure centrale du « boom » de la littérature latino-américaine, avec ses pairs Julio Cortazar, Mario Vargas Llosa, Juan Carlo Onetti ou Carlos Fuentes,notamment. 

Au cœur et au sommet de l’œuvre de Garcia Marquez, Cent ans de solitude déploie la chronique d’une bourgade colombienne fictive, inspirée par la petite ville natale de l’auteur, Aracataca, rebaptisée Macondo. Dans une atmosphère immédiatement fascinante, oscillant entre réalisme (notamment historico-politique) et fantastique, la saga des Buendia revisite le passé parfois dramatique que le grand-père maternel du petit Gabriel, libre-penseuret colonel engagé jadis dans la guerre civile du côté des libéraux, contre les conservateurs, ne cessa de lui ressasser. Le même « Papalelo » raconta ainsi, au futur conteur, le « massacre des bananeraies » (plus de mille ouvriers agricoles en grèves tués par l’armée colombienne sous la pression des USA et de la compagnie américaine United Fruit), transposé dans le roman sous des aspects fantastiques.    

Paru en 1975, L’Automne du patriarche accentuait la veine baroque de l’auteur dans l’évocation lyrico-satirique d’un dictateur latino-américaine mblématique,  dont le tour expérimental diluait, à notre avis, le propos. Dix ans plus tard, en revanche, Garcia Marquez allait renouer avec une narration moins sophistiquée et plus puissante à la fois. Fort de la même intensité visionnaire, et peut-être plus prenant encore dans sa dimension émotionnelle, L’Amour autemps du choléra représente ainsi une sorte de chef-d’oeuvre « bis ».

Cela étant, l’œuvre de Garcia Marquez, conteur dans l’âme mais aussi grand reporter politiquement engagé, vaut également pour ses nombreuses nouvelles, dont celles des Funérailles de la Grande Mémé, et ses autres romans explorant le matériau historique (comme Le général dans son labyrinthe, sur les traces de Bolivar), les passions humaines  (Chronique d’une mort annoncée, immense succès de l’année 1981) ou l’univers érotique (Mémoire de mes putains tristes, datant de 2005), sans oublier les mémoires de Vivre pour la raconter.

Vivre et raconter: on ne saurait mieux, en deux verbes, enfin, caractériser Gabriel Garcia Marquez…

 

 

La saga d’une vie

Si l’œuvre de Gabriel Garcia Marquez est débordante de vie, son parcours d’homme et d’écrivain est aussi romanesque à souhait, donnant souvent lieu à des récits fantaisistes, que l’écrivain lui-même se plaisait à alimenter.   Or c’est en se tenant au plus près des faits avérés, avec l’aide de plus de trois cents témoins plus ou moins proches, que Gerald Martin, qui a consacré dix-huit ans à cette entreprise, a reconstitué la trajectoire de « Gabo ». Il en résulte une somme biographique absolument captivante, qui part des origines familiales dont les composantes (imbroglio des filiations pleines d’enfants illégitimes, mère absente, grand-père jouant le rôle de mentor, grand-mère conteuse essentielle dans son éveil littéraire) sont de première importance dans la psychologie de l’écrivain. Passionnant ensuite : le récit des débuts du jeune journaliste, vite reconnu, et de l’écrivain à la fois bohème et très productif, jetant les bases de son futur chef-d’œuvre au fil de nombreux écrits. Très engagé à tous les sens du terme, lisant énormément et voyageant beaucoup, de Rome à Paris en passant par les pays de l’Est, la Colombie retrouvée et l’Espagne puis le Mexique, Garcia Marquez est le contraire d’un littérateur en chambre. D’abord réticent à l’idée d’une biographie, il a néanmoins fait bon accueil à Gerald Martin et surtout facilité ses rencontres (avec Fidel Castro et Felipe Gonzalez, notamment), pour lui décerner finalement le titre de « biographe officiel ». À recommander chaudement, autant que les entretiens de « Gabo » avec son ami Plino Mendoza.

 

GeraldMartin. Gabriel Garcia Marquez. Une vie.Grasset, 701p.

GabrielGaria Marquez. Entretiens avec Plinio Mendoza. Une odeur de goyave. Belfond, 1982.  

 

17/01/2013

Jean Ziegler sans légende

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Dans une première bio riche de faits exacts et de témoignages révélateurs, Jürg Wegelin brosse le  portrait sans complaisance d'un homme plein de contradictions.  

 

Jean Ziegler est, avec Guillaume Tell et Roger Federer, le Suisse le plus connu au monde. Mais sait-on qui est en vérité cet émule de l'Abbé Pierre, de Sartre et de Che Guevara, devenu célèbre par ses livres fustigeant l'hypocrisie d'une Suisse "au-dessus de tout soupçon" ? Sait-on que ce fils d'un colonel bernois conservateur fut lui-même capitaine des cadets de Thoune à dix-sept ans et qu'il dispose d'un brevet d'avocat ? Sait-on qu'il excelle au tennis et que c'est un skieur aussi ferré que son ami Adolf Ogi  ? Sait-on que ce fils révolté est lui-même un père et un grand-père attentif ?

zap07.jpgQu'on le vomisse ou qu'on le respecte, Jean Ziegler suscite des passions proportionnées à la sienne, intacte à l'approche de ses 8o ans. Or le premier mérite de Jürg Wegelin, journaliste économique de solide expérience qui fut  l'étudiant du prof gauchiste à l'université de Berne, est de dépassionner le débat sans l'aplatir.

Tenant à certains égards du prophète, Ziegler tend parfois à l'affabulation. Pièces en mains, Wegelin corrige alors. Oui, Ziegler brode (dans Le bonheur d'être Suisse)  quand il prétend avoir assisté, en son enfance, à un déraillement de train de marchandises aux wagons chargés d'armes par les nazis. Mais la Suisse était bel et bien sillonnée, alors, de trains aux wagons plombés. Ziegler s'inspire donc de faits réels pour inventer une scène qui frappe les imaginations.

Bien entendu, ses détracteurs stigmatiseront cette "poésie", comme ils pointeront le manque de rigueur de ses livres et en feront un "idiot utile" du colonel Khadafi. Or, à propos de celui-ci, Wegelin précise avec honnêteté quelle fut la conduite de Ziegler, peut-être imprudent mais jamais vendu.

Wegelin.jpgÀ son travail sur les archives, que le sociologue lui a ouvertes, Jürg Wegelin  ajoute une quantité de témoignages de la famille (la soeur de Jean, ses épouses successives et son fils Dominique) autant que ceux des acteurs du monde académique ou politique. Dans la foulée, on en apprend pas mal sur la grande tolérance du prof en matière d'opinions, ses amitiés de tous bords (de Marc Bonnant à Elie Wiesel, ou de Lula à Kofi Annan), son activité de parlementaire, ses dettes de justice et sa détestation d'Internet...     

Traître à la patrie ?

Au nombre des attaques les plus dures qu'il ait encaissées figure l'accusation de haute trahison lancée contre Jean Ziegler à la suite de la publication, en 1998, de L'or, la Suisse et les morts, incriminant l'attitude de notre pays durant la Deuxième Guerre mondiale. Or ses constats, d'abord vilipendés, auront ouvert un débat crucial. C'est ainsi d'ailleurs, à travers les décennies, que ses coups de boutoir contre le secret bancaire, l'accueil des fortunes de dictateurs, le blanchiment d'argent sale ou la complaisance envers certains barons de la drogue et autres seigneurs du crime organisé, ont bel et bien porté après avoir été taxés d'exagération.

Dès la parution d'Une Suisse au-dessus de tout soupçon, son auteur fut considéré par beaucoup de Suisses comme une "Netzbeschmutzer", salisseur de nid, qui avait le premier tort de critiquer notre pays dans les médias étrangers. Or le paradoxe est que ce "traître" présumé a souvent trouvé de forts appuis chez des politiciens de droite également écoeurés par les menées qu'il dénonçait.

Régis Debray voit en Jean Ziegler un "prédicateur calviniste". Il y a du vrai. Ses exagérations sont apparemment d'un utopiste, mais sûrement plus "réaliste" et conséquent que tant de ses détracteurs se flattant d'avoir "les pieds sur terre". Dans les grandes largeurs, conclut Jürg Wegelin, Jean Ziegler connaît aujourd'hui une sorte de "tardive réhabilitation". Mais l'intéressé (lire ci-contre) n'en a cure, qui voit toujours le monde comme il va, et surtout ne va pas, en rebelle !

Jürg Wegelin. Jean Ziegler, la vie d'un rebelle. Editions Favre, 172p.  

 

Ziegler03.jpg"Je me fiche d'avoir raison !"

Mais au fait, qu'a pensé Jean Ziegler de la première biographie qui lui est consacrée ?

 

"D'abord j'ai été soulagé de ne pas être, une fois de plus, descendu en flammes. Jürg Wegelin a fait une biographie à l'américaine, au bon sens du terme: s'en tenant aux faits. Evidemment, un homme est toujours double, et le biographe n'entre pas ici dans les profondeurs de son sujet. Mais j'aurais mauvaise grâce de le lui reprocher puisque j'ai refusé de participer à son travail, comme j'ai refusé au Seuil et à Bertelsman d'écrire mes mémoires.

Cela étant, Wegelin rend très bien le jeu d'oscillation dialectique entre destinée personnelle et personnage social. Son regard reste extérieur,  mais tout ce qu'il dit est fondé. La seule aide que je lui ai apportée est une signature pour l'accès aux archives fédérales, mais il y a ajouté beaucoup de travail d'investigation. 

Où je ne suis pas d'accord avec lui, en revanche, c'est quand il parle de "réhabilitation" à mon propos. Comme si le problème était là ! Je me fiche d'avoir raison: le problème est que le mal que j'ai dénoncé continue de se faire. S'il y a un certain progrès, dans nos relations avec l'Allemagne, la France ou l'Amérique, notamment avec les accords de double imposition, les banquiers n'en finissent pas d'imposer leurs lois et le reste du monde continue de subir les effets du capitalisme: les trois quarts de l'humanité restent ainsi  laissés pour compte, exploités et voués à la sous-alimentation ou à la famine. Où est le progrès ?"

 

 

02/12/2009

Ma Maison n'est pas un minaret

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La démagogie s'affiche en Suisse. Feuilleton en trois épisodes.

 I. Après la dernière avancée du parti populiste UDC, en 2007.

                                                                

 

- A présent, pas d’histoires, vous sortez d’ici : c’est Ma Maison. Raus !
Voilà ce que nous avait assené, ce soir-là, le patron de La Bonne Auberge, au cœur de la ville fédérale de Berne, à mon ami le Gitan et à moi.
Nous avions déjà été avertis deux fois : mon ami le Gitan parlait trop fort.
« Ce n’est pas comme ça qu’on fait chez nous», avait expliqué, une première fois, le patron de La Bonne Auberge à mon ami le Gitan, dont la dégaine de loup détonait déjà en ces lieux , et à moi qui n’ai l’air que d’une sorte de Welche probablement secundo d’Italien ou d’Espagnol, au pire de Juif sépharade : «c’est bien clair ? »
C’était en effet clair et net : le Gitan avait parlé trop fort à La Bonne Auberge, où nous nous étions réfugiés sous la pluie battante qui nous avait surpris à la sortie du consulat de Roumanie où mon ami était allé faire renouveler son passeport.
Ce n’était pas que le Gitan dérangeât les clients de La Bonne Auberge. Des autres tables fusaient à tout moment des éclats de voix typiquement bernois, mais les habitués de La Bonne Auberge ne gesticulaient pas à la manière du Gitan, et la faconde à l'évidence gitane de celui-ci, son plaisir trop voyant de bien manger et de bien boire en croyant faire honneur à La Bonne Auberge, désignaient par trop le caractère gitan du Gitan, autant dire l’étranger, sinon l’indésirable, le criminel en puissance.
Avons-nous fait scandale à La Bonne Auberge ? Nullement. J’eus beau faire valoir au patron qu’il faisait mentir l’enseigne de sa maison et que j’avais honte pour lui et pour notre pays dont tant de ressortissants avaient survécu en s’expatriant, à commencer par mes propres aïeux employés d’hôtellerie aux quatre coins de l’Europe et jusqu’en Egypte ; j’eus beau lui rappeler la haute tradition de refuge et d’accueil de notre pays: rien n’y fit. Sa Maison était sa Maison, nous devions partir, Punkt Schluss.
Sept ans plus tard, lorsque j’ai découvert l’expression «Ma Maison » sur l’affiche de la campagne électorale du parti populiste UDC, représentant un troupeau de moutons blancs dont l’un, d'un sale coup de patte, boutait, hors du pâturage, l’unique mouton noir assimilé à l’étranger criminel, comme un goût amer et comme une tristesse, comme une honte m’ont submergé, relancés hier à l’annonce de la nouvelle avancée du parti populiste UDC aux élections de ce dimanche.
Je ne dirai pour ma part que ceci : ce goût amer, cette tristesse et cette honte.

 

CorbeauxUDC2.gifII. Avant la votation sur la libre circulation des personnes du 8 février 2009.

Pour sa nouvelle campagne contre la reconduction de l’accord sur la libre circulation des personnes avec l’Union européenne et son extension à la Roumanie et à la Bulgarie, l’Union démocratique du centre (UDC) a cette fois décidé d’exhiber de vilains corbeaux menaçant la si douce Suisse. Après des mains d’étrangers tentant d’agripper des passeports suisses et la fameuse affiche des moutons blancs repoussant un mouton noir de notre pays immaculé, l’UDC a choisi d'affreux pour soutenir ses thèses anti-européennes et xénophobes. Que l’ont soit pour ou contre la libre circulation, le procédé d’amalgame (jouant notamment sur la peur des roms chapardeurs),  choque au sein des communautés visées. «Nous avons trouvé la campagne d’affichage tendancieuse et raciste. Elle s’attaque à deux pays qui viennent d’entrer dans l’Union européenne comme s’ils étaient des Etats voyous. Nous ne pouvons pas rester les bras croisés», réagit Adrian Rachieru, le président de l’Association roumaine de Lausanne. L’écrivain Marius Daniel Popescu s’est associé à ce mouvement de protestation, qui  appelle à signer, sur internet, une lettre ouverte adressée au Conseil fédéral, aux habitants et à aux partis politiques. «Nous considérons que cette campagne propage la haine et stigmatise d’une manière diffamatoire deux peuples membres de l’Union européenne», dénonce ce texte en demandant l’interdiction de la campagne.

Ainsi que le détaille notre consoeur Laure Pingoud, dans l’édition de 24 Heures du 9 janvier 2009, la démarche a rapidement trouvé écho au sein de la communauté roumaine de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Arrivée en 2004 après des études en Roumanie, la doctorante Diana Ciressan a ainsi signé et fait circuler le manifeste, choquée par l’affiche qu’elle ressent comme une attaque. «Il faut protester! Bien sûr que la Roumanie est un pays en développement, avec des gens qui vont chercher du travail ailleurs. Mais on a vraiment quelque chose à donner à la Suisse et à l’Europe.» Son collègue Mihai Gurban, sur le point d’obtenir sa thèse, renchérit: «Nous ne sommes pas là pour voler ou créer des problèmes. Il y a beaucoup de Roumains à l’EPFL qui contribuent à la recherche suisse. Nous ne sommes pas des corbeaux. Je sais qu’il y a peu de chance que la campagne soit touchée par notre action et je comprends que chacun exprime ses opinions, mais je veux montrer qu’une telle image n’est pas sans effet.»

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III. Après la votation sur l'interdiction des minarets en Suisse, du 29 novembre 2009.

Trois jours après la votation sur l'initiative populaire visant à interdire la construction des minarets menaçant le voisinage de sa maison, le tenancier de la Bonne Auberge se frotte le ventre tandis que les responsables de la gauche la plus bête d'Europe, après celles de France et d'Italie, tâchent de donner de la voix dans les manifestations confuses répondant à la votation confuse dans laquelle notre bon peuple s'est confusément fait piéger par les démagogues dont les affiches nauséeuses furent le fer de lance, sans que les irresponsables de la gauche confuse ne trouvent de meilleurs arguments que ceux des responsables de la droite financière la moins confuse qui soit dans les pays civilisé: ne fâchons pas les musulmans des pays à fortes concentration de minarets, qui risquent de ne plus pisser le dinar.

De son côté, le Président de la Confédération, M. Rudolf Merz, qui est allé s'excuser auprès de son collègue M.Kadhafi après le traitement indigne que la police genevoise a fait subir à son fils Hannibal (comme son nom l'indique), et vient parfois faire une partie de cartes à la Bonne Auberge, l'a solennellement expliqué hier par voie de médias: maintenant il faut réfléchir. Non, M. Cohn-Bendit, le peuple suisse n'est pas raciste: il a juste un peu peur, mais maintenant on peut lui expliquer qu'il ne faut pas avoir peur, de même qu'on peut expliquer aux musulmans de Suisse pourtant si bien intégrés,  et aux pays à forte concentration de minarets et de puits de pétrole, qu'ils n'ont pas besoin d'avoir peur eux non plus. Enfin, a expliqué notre Président cherchant à sortir de sa propre confusion, il faudrait maintenant expliquer à tous ceux qui n'ont pas compris le fonctionnement de la démocratie en Suisse, qu'en Suisse le bon peuple peut la ramener et plus souvent qu'à son tour, contrairement à ces pays où l'on interdit de construire des églises sauf si elles ont l'air de banques, donc  citoyennes et citoyens, maintenant qu'on en a pris plein la gueule parce que vous n'avez rien compris, nous allons réfléchir et vous expliquer...  

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23/01/2009

La papatte de Sarko

PSEUDO. Sarkozy se révèle un autobiographe épatant par le truchement de David Angevin, qui s’est glissé Dans la peau de Nicolas…

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04/01/2009

Silence sur Gaza

Ramallah778.jpgLettres par-dessus les murs (67)


Ramallah, ce 4 janvier, 14h.

Cher JLs,
Je viens de recevoir un mail disant que les bâtiments de l'opérateur Paltel viennent d'être touchés, à Gaza, ce qui implique des conséquences sur tous les réseaux de téléphonie fixe et mobile. Je ne sais pas si c'est vrai, d'ailleurs les journalistes occidentaux ne peuvent m'en apprendre plus, puisqu'ils ne sont pas autorisés à entrer à Gaza. Ce que je sais, c'est que nous n'arrivons pas à joindre nos amis ce matin.
Sur Haaretz, je lis que tous les téléphones portables des soldats israéliens ont été confisqués : on a compris, après Abu Ghraib, le danger de ces appareils. Al Jazeera a un correspondant sur place, nous verrons donc quelques images qui n'émaneront pas du service de presse de l'armée - les dernières que celui-ci nous a fait parvenir étaient sympathiques, tu as vu comme moi ces quelques courageux fantassins qui marchaient seuls dans le noir, comme si c'était ça, une incursion – des types armés de leur seul courage, qui marchent dans le noir.

Je me rappelle quand l'armée est entrée à Ramallah en 2006. Une « opération » un peu plus ample que celles qui ont lieu ici presque toutes les nuits. C'était en plein jour, vers midi, le téléphone sonne et je suis tétanisé parce que je ne comprends pas bien ce que dit Serena, parce que des sanglots coupent ses mots, elle s'est réfugiée dans une épicerie, derrière le comptoir, elle reprend son souffle, elle traversait le centre quand les gens se sont mis à courir, à se mettre à l'abri dans les magasins, elle les a suivi, les balles sifflaient – j'allume la télévision, la caméra d'Al Jazeera couvre le centre de la ville, et la place centrale est occupée par les blindés, des gens courent dans les rues adjacentes, des militaires épaulent, protégés par les portières des véhicules– par la fenêtre ouverte j'attends les rafales, et sur l'écran, avec un léger décalage, je vois le recul des fusils. La voix de Serena se calme, elle n'est pas seule dans l'épicerie, il y a le petit vendeur, fasciné, qui regarde par la fenêtre, et puis une femme, encore plus terrorisée qu'elle. Son mari est dans un centre commercial à quelques mètres, il lui conseille de la rejoindre, c'est plus sûr là-bas, alors elles prennent leur courage à deux mains et sortent, longent les murs, s'engouffrent là, pendant que je reste devant mon écran, que je lui fais part de ce que je vois, les blindés qui tournent en rond, des gens cachés derrière des poubelles, qui attendent, une cannette de coca qui rebondit sur un blindé, qui a eu cette inconscience, et c'est insupportable de voir les choses avec une telle netteté, sur l'écran, avec cette vue de haut, ce regard divin, et d'être complètement impuissant – mais au moins je peux deviner que le bout de rue où elle se trouve est déserte, et je peux lui décrire le mouvement des troupes, cent mètres plus loin, pendant qu'elle me décrit le peu qu'elle voit de la rue, des gens qui fuient, des adolescents qui s'approchent, qui veulent en découdre avec l'armée, des pierres à la main…
L'incursion a duré quatre heures, pendant quatre heures j'ai écouté les hélicoptères tourner, les rafales, par la fenêtre. La télé allumée, mon ordinateur sur les genoux. Serena me dit que dans le centre commercial les gens ont recommencé à faire leur courses… à la télé le bulldozer blindé a préparé la retraite, en écrasant les voitures garées au bord de la route, et l'armée est repartie.

Il n'y a eu que deux morts, ce jour-là. Va imaginer la terreur à Gaza. Le correspondant d'Al Jazeera vient d'en dire deux mots: privés d'électricité, les habitants n'ont accès à aucune information sur ce qui se passe au-delà de leurs murs. Ils n'entendent que le bruit. Cette nuit une journaliste de la BBC interrogeait depuis Jérusalem un homme réfugié dans sa cave, avec sa famille. La conversation fut coupée par une explosion - et l'on reste suspendu au silence, le silence comme une claque, même la journaliste n'a pas pu le combler, bouche bée. Et puis l'homme a pu parler à nouveau, c'est la maison d'à côté qui a été touchée, il parle de vitres brisées, de son père resté à l'étage, qu'il doit aller voir.
Maintenant c'est un type du conseil de sécurité des Nations-Unies qui apparaît à l'écran. Il redit la phrase : « la sécurité d'Israël n'est pas négociable ». J'éteins, c'est insupportable.
Pascal.

Panopticon99.jpgA La Désirade, ce 4 janvier, soir.

Cher Pascal,

Nous rentrions tout à l'heure d’une grande balade dans la neige, L. et moi, lorsque j’ai pris connaissance des dernières nouvelles de Gaza, avant de lire ta lettre, à laquelle je n’aurai pas l’indécence de répondre, tant ce que je pourrais t’écrire serait dérisoire.
Au chapitre de la dérision, un ami m’a appris ce matin que Pierre Assouline, sur son blog de La République des Livres avait supprimé la référence du mien au motif que notre correspondance le contrarierait. Cela m’étonne à vrai dire, surtout de la part de quelqu’un que j’ai défendu à plusieurs reprises contre ses détracteurs, mais voilà ce qu’on me dit; et moi je réponds que nos lettres n’ont jamais donné dans l’agressivité partisane – tu ne fais que dire ce que tu vois et ce que tu vis, je te réponds en toute sincérité et sans attaquer aucune partie, juste fidèle à ma résistance envers toute forme de fanatisme. Comme Pierre Assouline n’a pas de compte à me rendre, je ne lui en demanderai pas et je maintiens sa référence au nombre de mes liens – chacun sa liberté.
Ce qui est sûr, au demeurant, c’est que je continuerai de publier tes lettres tant qu’elles ne risqueront pas de vous inquiéter, Serena et toi, et que j’y répondrai dans le même esprit.
Je pense à vous et à vos amis – à commencer par ceux qui se trouvent piégés à Gaza. Je vous embrasse très fort.
Votre Jls

Image: Philip Seelen

Ces lettres font parties d'un ensemble de 130, échangées depuis mars 2008 par Pascal Janovjak, jeune écrivain slovaco-franco-suisse, établi à Ramallah depuis trois ans, et JLK. La totalité est en ligne sur le blog personnel de JLK: http://carnetsdejlk.hautetfort.com/

01/07/2008

La stratégie des rapaces

Naomi.jpg 

ALTERMONDIAL Après No Logo, essai percutant sur l’empire des marques qui dépassa le million d’exemplaires, Naomi Klein décrit  la montée du « capitalisme du désastre », ou l’art de profiter des crises et des catastrophes à l’enseigne du néolibéralisme.

Quoi de commun entre le coup d’Etat de Pinochet au Chili et les attentats du Worl Trade Center (les mêmes 11 septembre 1973 et 2001), le massacre des étudiants chinois sur la place Tian'anmen (1989) et le tsunami au Sri Lanka (2004), l’effondrement du communisme soviétique et le cyclone Katrina sur la Nouvelle-Orléans ? Rien apparemment, sauf ces « sauveteurs » d’un nouveau type, débarquant sur les lieux de désastres avec mission de reconstruire sur investissement. Pompiers ou prédateurs ? Agents de la paix et de la liberté, comme ils se présentèrent en Irak, spéculateurs cyniques ou bâilleurs de fonds intéressés, comme en Amérique latine, en Pologne ou au Liban  ? A en croire Naomi Klein : agents d’un véritable « capitalisme du désastre », inspirés par l’idéologue pur et dur du néolibéralisme américain Milton Friedman, Prix Nobel d’économie en 1976 et théoricien d’un capitalisme libéré des entraves de l’Etat, des services publics et de toute politique freinant son expansion. Maître à penser des Chicago Boys de Pinochet et des faucons du gouvernement Bush, il influença notablement  Margaret Thatcher et Ronald Reagan et fonda la « thérapie de choc ».

« Seule une crise – réelle ou supposée – peut produire des changements », affirmait Milton Friedman, dont le premier laboratoire fut le Chili en 1973, où le « traitement de choc » s’appliqua autant à l’économie, au seul profit des riches, qu’à la torture de milliers d’opposants. Sous l’étendard de la liberté économique et de la démocratie, la « thérapie de choc » s’appliquera le plus souvent contre les peuples. Même stratégie en cas de catastrophe naturelle : au lendemain du passage de l’ouragan Katrina sur la Nouvelle-Orléans, l’un des promoteurs immobiliers les plus riches de la ville, Joseph Canizaro, constatait ainsi : « Nous disposons maintenant d’une page blanche pour tout recommencer depuis le début ». De superbes occasions se présentent à nous ». Une razzia sur les logements sociaux et les écoles publiques, entre autres menées spéculatives réalisées au dam de la population, fut une de ces « superbes occasions » saluées  le nonagénaire Friedman. Même opportunisme prédateur au lendemain du 11 septembre 2001, qui fit de la lutte contre le terrorisme « une entreprise presque entièrement à but lucratif », alors même que la stratégie du choc vise à privatiser le gouvernement.

« Je ne dis pas que les régimes capitalistes sont par nature violents », écrit Naomi Klein, qui vise essentiellement le fondamentalisme corporatiste fusionnant politique et économie : « Il est tout à fait possible de mettre en place une économie de marché n’exigeant ni une telle brutalité ni une telle pureté idéologique » ; et de rappeler les réformes d’après la Grande Dépression, à l’enseigne d’une économie mixte et réglementée, assortie de freins et de contrepoids, dont la contre-révolution néolibérale a démantelé les équilibres et les acquis. Or ce qu’on découvre à la lecture de La Stratégie du choc, dont la concentration de faits documentés produit un effet tour à tour accablant et révoltant, c’est, reproduisant à l’inverse « l’axe du Mal » cher à George Bush, un courant de pensée sans âme, cyniquement axé sur le profit et le mépris des peuple et des gens ordinaires, dont les échecs successifs ont progressivement révélé un fonds de corruption, voire de criminalité. Ces taches marquent d’ailleurs son déclin, que Naomi Klein décrit en fin de volume en lui opposant quelques raisons de ne pas désespérer (notamment en Amérique latine) ni d’y voir une fatalité des sacro-saintes lois du marché…     

Naomi Klein. La stratégie du choc ; la montée d’un capitalisme du désastre. Traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Cagné Leméac/Actes Sud, 669p.

 

LireNaomi.jpgLe pavé sous la plage

Paranoïa de gauchiste ? Nouvel avatar de la théorie du complot appliquée à la mondialisation ? Pamphlet anti-américain à la Michael Moore comme d’aucuns l’ont prétendu ? De telles questions tiendront peut-être lieu de jugement a priori au lecteur estival effrayé par ce pavé rouge sang. Or celui-ci se lit, pardon pour le cliché, « comme un roman ». Dès le premier chapitre, le lecteur est transporté par la journaliste en Louisiane au lendemain de l’ouragan Katrina pour y rencontrer Jamar Perry, jeune sinistré choqué par le cynisme des nettoyeurs de La Nouvelle-Orléans. Zap ensuite à Bagdad, pour un zoom « vécu » sur la première tentative avortée du « traitement de choc » américain, puis au Sri Lanka affluent les investisseurs ravis de transformer le littoral rasé en stations balnéaires de luxe, au dam des habitants. Une citation d’un ex-agent de la CIA recyclé à la tête d’une entreprise de sécurité, en Irak, résume la nouvelle donne du « capitalisme du désastre » après avoir décroché des contrats pour environs 100 millions de dollars : « La peur et le désordre nous ont admirablement servis ».

Les faits priment dans cette chronique-enquête extrêmement nourrie et étayée (5o pages de notes) balayant une trentaine d’années et une dizaine de «désastres » emblématiques, alternant témoignages et réflexions, du bas en haut de l’échelle sociale. Le cœur de Naomi Klein bat à gauche, c’est évident, mais la droite honnête devrait s’indigner à l’unisson tant La stratégie du choc, après le mensonge du communisme, sue le faux, la rapine et la mort.  

 

06:43 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (2)