22/09/2021

L'ami Roland boit la ciguë, ou la mort du moineau perdu

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À la veille de ses 80 ans, le chroniqueur et polygraphe Roland Jaccard, qui avait publié deux nouveaux livres depuis le début de l’année, dont son journal 1983-1988 comptant 834 pages et intitulé Le Monde d’avant, a choisi de mettre fin à ses jours, à l’imitation de sa mère autrichienne et de son père vaudois. Esprit libre s’il en fut, hédoniste posant au cynique désabusé en dépit de sa vibrante porosité sensible et de son humour jamais en défaut, notre ami Roland laisse, par delà son important travail de passeur-éditeur, une œuvre personnelle d’une rare vivacité, qui fera date par son style.
Mais que fut donc son «monde d’avant» ?
 
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La première image que je conserve de Roland, en usant du JE comme il le faisait lui-même sans se gêner, est celle, dans notre «monde d’avant» lausannois, d’un long personnage en «calosse» de bain à la piscine de Montchoisi, maigre comme un héron et la mèche un peu canaille bon chic, au milieu d’un quarteron de filles en bikinis, visiblement en train de draguer alors que nous, les garçons, bien cinq ans de moins que lui, nous attendons le moment de l’annonce par haut-parleur: «Attention, on va faire les vagues !» et là nous nous jetterons à l’eau comme des sauvages tandis que le tombeur, là-haut, restera planté bien snob sur ses longues pattes à faire sa cour aux minettes.
Cela dit, je n’aimais pas Montchoisi, trop fils à papas pour moi, qui préférais les bains popus du port de Pully où nous dévalions en vélo des hauts de la ville avant de plonger dans l'eau verte et ensuite de reluquer les entraîneuses du Tabaris ou du Brummel; et cette fois c’est moi qui ai snobé Roland, au moins soixante ans plus tard chez Yushi, quand je lui ai raconté comment, chatouillant les pieds des belles endormies à plat ventre sans soutifs, nous les faisions se cambrer, sauter en l’air et montrer leur lolos débridés... de Dieu la vue ! Et lui : comme dans Amarcord, mon cher, nous aurons été les ragazzi…
Ce qui nous fait revenir au centre-ville, un mercredi après-midi au Bio, le cinéma du western-spaghetti par excellence, où la meute à grands cris met en garde John Wayne quand un Indien va lui lancer son tomahouac, et je ne sais pas si Roland est de la bande vu la différence d’âge, mais on lira bientôt ses chroniques de cinéma dans la feuille socialo du coin, et Freddy Buache en personne m’en signera le certificat plus tard : que le même Roland le côtoyait souvent au premier rang dans les salles noires du «monde d’avant», disons au tout début des années 60. Un peu plus tard, j’étais moi-même placeur au Colisée où j’ai vu 25 fois Juliette des esprits de Fellini, auquel je préférais à vrai dire Les Vitelloni en m’identifiant au doux Moraldo. De là comme un début de complicité...
Ensuite notre Lausanne du «monde d’avant» sera, dans la foulée et pour résumer, celui du bar à café Le Barbare au pied de la cathédrale et de la cité genre Montmartre avec ateliers des Beaux-arts et autres nids d’étudiants, la librairie anar de Claude Frochaux aux escaliers du Marché, ou L’Escale, de l’autre côté du pont Bessières propice aux suicides urbains, avec ses filles de pensionnats huppés célébrées par Godard ; et dans ce monde d’avant les jeunes discutent beaucoup et fument beaucoup et baisent plus librement que leurs parents, et tout ce monde d’avant se politise et se subdivise, il y a plein de groupes et de troupes de théâtre, plein de cafés très enfumés et l’on «toraille» aussi dans les rédactions, enfin il y a là tout un habitus et sa faune des années 60-70 que Roland retrouvera plus ou moins à Paris, diplômé de je ne sais plus quelle faculté, quand il débarquera dans le Quartier latin et se fera un nom au journal Le Monde en tant que chroniqueur freudien jouxtant le sartrien Michel Contat, autre transfuge de nos douces périphéries lémaniques.
 
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Je raconte ça pêle-mêle, de mémoire, comme on se le racontait l’an dernier au Palace ou chez Yushi, en zappant une longue période durant laquelle, perçu de Lausanne, le nom de Roland Jaccard flottait un peu dans les marées montantes de la rentrée littéraire, un bout de journal chez Grasset (L’ombre d'une frange) par ci, un extrait de journal chez Zulma par là (Le rire du diable) , et chaque fois que je lui consacrais un papier il me répondait amicalement même quand je l’avais égratigné, bref les années passèrent et tel jour on apprit que les bains Deligny s’étaient noyés dans la Seine, ce qui me sembla le comble de l’humour à la Jaccard avant que j’apprenne, dans son Journal d’un homme perdu, que ce naufrage avait marqué la rupture de son amitié avec Gabriel Matzneff pour quelques années…
 
De Stefan Zweig à Cyril Hanouna, suivez la courbe…
Le titre du Monde d’avant fait écho, de toute évidence, au Monde d’hier de Stefan Zweig, et vous n’aurez rien compris à Roland Jaccard si vous ne passez pas par Vienne, vu que l’Autriche le tient par sa mère dont une amie l’a dépucelé à 15 ans, comme il me l’a confié non sans fierté, tant il est vrai que ce «viol», selon son expression, et comme pour défier l’esprit de Me-too, le flattait, lui joli personnage d’une nouvelle de Zweig ou d’Arthur Schnitzler, autre auteur de ses préférences…
Dans Le Monde d’hier, Stefan Zweig évoque sa rencontre ratée avec un de ses condisciples, proprement génial, du nom d’Otto Weininger et suicidé à l’âge de 23 ans après avoir publié un essai sulfureux intitulé Sexe et caractère, succès européen de l’époque dont la version française a paru à Lausanne, aux éditions L’Âge d’Homme, préfacée par un certain… Roland Jaccard.
Otto Weininger, juif antisémite et homosexuel, homophobe et misogyne, ne pouvait que plaire à l’ami Roland, car Otto se psychanalysait lui-même en théorisant la guerre des sexes et les aléas de la bisexualité de manière combien plus hardie que ne le ferait Sigmund Freud, alors que les nouvelles de Zweig et les pièces de théâtre de Schnitzler ou de Strindberg brassaient le même matériau psycho-sexuel avec la même rage iconoclaste d’époque.
Et Roland Jaccard retrouvera le même genre de défi intellectuel dans l’œuvre fascinante d’Albert Caraco, philosophe juif méconnu publiant à compte d'auteur à Neuchâtel et Lausanne, maître altier d’une langue admirablement anachronique, nihiliste en apparence et visant en réalité une réorganisation future de l’écosystème démographique et spirituel mondial (!) pour se suicider en 1971 à 52 ans comme il l’avait annoncé, quasiment sur le cadavre de son père…
Univers de cinglés que ce «monde d’avant» ? Sans doute, aux yeux des anges sanitaires de la nouvelle censure mondiale, mais c’était à la fois le monde de Socrate (cet affreux pédéraste) et d’Aristote (ce misogyne avéré), plus récemment d’Emil Cioranescu dit Cioran (ce facho recyclé) et d’Albert Caraco (ce raciste prophétisant le retour triomphal des Juifs) ou enfin de Roland Jaccard lui-même, déclaré «infréquentable» par tel folliculaire lausannois une semaine avant sa dernière révérence…
 
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À ce propos, je laisse aux vertueux de cet acabit la tâche de taxer Roland Jaccard d'idéologiquement suspect, estimant personnellement que l'idéologie est un virus mortel pour l'Esprit et n'étant jamais entré, avec Roland, dans aucun débat, ni sur la droite française, dont je me foutais quoique publiant deux livres chez Pierre-Guillaume de Roux, classé par les bien-pensants à l'extrême-droite alors que jamais nous n'avons parlé politique ensemble, et je souriais quand Roland traitait mon ami Jean Ziegler d'arnaqueur, estimant que l'un et l'autre valaient mieux que leurs postures idéologiques respectives.
Un texte assez déchirant, sur son blog, où il est question de la mort d'un moineau, dit assez le peu d'estime, à mon sens injustifié, que Roland se portait. D'aucuns prétendront l'avoir compris, sûrement à trop bon compte, mais moi qui ne croyais ni à son cynisme ni à sa misogynie affichée, ni à ses rodomontades de pro-Trump (juste pour contredire les bien-pensants), ni à son prétendu nihilisme, aussi relatif que celui de Caraco et de Cioran (qu'on lise le journal de celui-ci pour découvrir quel farceur était au naturel le prétendu Maître du néant...), je n'aurai pas le prétention d'avoir compris cet être si superficiel et si complexe à la fois, si vaniteux et si humble, si puant en son parisianisme et si fraternel, si généreux en éditeur de Clément Rosset et de Frédéric Pajak, de Comte-Sponville et de tant d'autres alors qu'il se reprochait son manque de générosité, si gentil au moment même où il se la jouait méchant de cinéma - comme s'il fallait comprendre la vie...
Et le «monde d’après» ? Le nom de Cyril Hanouna le résumera, bien insuffisamment certes mais lié à une émission auquel Roland participa un soir, consacré à la prostitution. Devait-il y participer ? m’avait-il demandé au téléphone avant de s’y pointer, et comme j’avais assisté peu de temps auparavant, moi qui ne regarde jamais la télé, à l’atroce spectacle ordonné par le monstre en question, je lui dis que même payé (il le serait de 60 euros) jamais je ne m’infligerais une telle torture.
Mais Roland était joueur (ce que je ne suis aucunement détestant le ping-pong et nul en échecs) et toujours un peu frimeur (comme tout écrivain), et c’est en joueur frimeur qu’il aura touché à tous les aspects du «monde d’après» en restant scotché au monde d’hier. Là-dessus, c’est sur le pauvre Hanouna qu’il conclut son dernier blog d’avant le lundi fatal, comme s’il avait tiré la chasse.
Mais qu'en est-il du vrai Cyril Hanouna ? Et le monde d'après ne sera-t-il pas aussi habitable que le monde d'avant taxé de décadence absolue par Platon ou Juvénal ? Roland a tiré l'échelle derrière lui et moi je vais retrouver tout à l'heure mes petits-kids Anthony (4 ans) et Timothy (2 ans). Poil aux dents...
 
De la plume d’oie de Léautaud au smartphone de Roland…
Roland Jaccard est sans doute le lecteur d’Amiel qui a fait le plus pour la défense et l’illustration du plus extraordinaire Journal intime de l’histoire de la littérature de langue française, jusqu’à se couler dans la peau du pusillanime prof genevois, et de même était-il «fan» des journaux de Benjamin Constant - dont l’esprit sous-tend Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel - de Jules Renard et de Paul Léautaud en son Journal littéraire rédigé à la plume d’oie…
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Or c’est via Youtube que Roland, il y a deux ans de ça, m’a relancé, ou plus exactement par Facebook, où nous avions fait ami-ami, quand il me transmit une vidéo de son ami Olivier François, réalisée dans le bureau de Dominique de Roux (le premier écrivain français, proche de L’Âge d’Homme dès les débuts de la maison de Vladimir Dimitrijevic et que j’avais interviewé en 1970, à mes débuts de critique littéraire), dans laquelle il détaillait ses découvertes et préférences en matière cinématographique : un grand moment de passion partagée !
Et ce n’était pour moi qu’un début, ce premier contact aboutissant bientôt à la rencontre de Pierre-Guillaume de Roux, fils de Dominique et bientôt l’éditeur de mes Jardins suspendus, ceci grâce à l’entregent amical de Roland connu de tous ceux qui se sont assis à sa table de chez Yushi.
C’est ainsi là que j’ai rencontré Denis Grozdanovitch, son compère aux échecs, Jean-François Braunstein, magistral contempteur de La Philosophie devenue folle, les délicieux Pierre Mari et Mark Greene dont j’ai lu par la suite et commenté les livres par estime réelle et non par copinage de bistrot nippon…
Se taxant parfois lui-même de «réactionnaire», notre ami Roland, social et sociable en diable, n’en usait pas moins des multiples moyens de communiquer que nous offre aujourd’hui la technologie subtile, rédigeant ses carnets à la main et jouant du podcast et des applis avec la souplesse d’un geek – il n’y a pas d’équivalent dans la langue de Caraco ni de Cioran.
Joueur et frimeur, Roland Jaccard a fui Paris et le « monde d’après » au commencement du cauchemar sanitaire que nous vivons, réalisant en partie les prédictions d’Albert Caraco, précisément. Il raconte ce dernier épisode dans On ne se remet jamais d’une enfance heureuse, son chant du cygne en quelque sorte, que je l’imagine composer dans sa suite à 800 francs la nuit du Lausanne-Palace, à 33 bornes de la crèche non moins luxueuse de feu Nabokov.
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Roland m’a vu, de se yeux vu, dérober un ouvrage doré sur tranche intitulé La Désirade, dans la bibliothèque du Lausanne-Palace, il m’a promis de n’en rien dire et je lui sais gré de sa discrétion. En revanche, il m’a autorisé à répandre le bruit, que j’ai fantasmé, selon lequel il séjournerait à l’année dans l’hôtel le plus cher de la ville de Lausanne grâce à sa double vie de casseur, les soirées d’hiver, braquant les villas de la Côte d’azur avec son ami Alain Caillol, ancien complice de Jacques Mesrine et gravement impliqué dans l’enlèvement brutal du baron belge Empain, condamné pour cela à plus de vingt ans de prison qu’il mit à profit pour étudier les œuvres complètes de George Sand - donc le nihiliste conséquent et compétent à tous égards.
J’aurai vu ça de mon vivant : Alain Caillol chez Yushi. Cela vaut bien Mitterrand débarquant en hélico chez Michel Tournier. Et cela reste le « monde d’avant ».
Après, Mademoiselle et Monsieur les Millenials,vous lirez Confession d’un gentil garçon ou De l’influence des intellectuels sur les talons aiguilles, vous lirez Une liaison dangereuse avec Marie Céhère ou Cioran et compagnie, vous lirez le Dictionnaire du parfait cynique ou Dis-moi la vérité sur l’amour
C’est ça, Roland, dis-moi la vérité sur l’amour, et je ferai semblant de te croire, mais surtout restons amis par delà les eaux sombres…
 
Roland Jaccard. Le Monde d’avant. Journal 1983-1988, Serge Safran éditeur, 2021.
 
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Roland Jaccard et le moineau égaré.
 
« Que dire de cet été qui s’achève avec quelques mesures sanitaires de plus, sinon que je l’ai traversé comme un mauvais rêve ? J’en garderai l’image de ce moineau égaré dans la cage de mon escalier, tentant frénétiquement de s’en échapper, frappant les vitres closes avec son bec et mourant d’épuisement ou de panique sur mon paillasson. Quand j’ai entrepris de le délivrer, il était trop tard. Il est toujours trop tard d’ailleurs quand j’entreprends quelque chose. La lâcheté, la paresse, le sentiment profond de l’inutilité de tout acte me conduisent à cette abstention qu’ensuite je me reproche. Ce n’est que quand le drame s’achève que je comprends qu’il s’agissait d’un drame.
J’aurais certes pu me dire : qu’importe qu’il y ait à Paris un moineau de plus ou de moins ? Mais son cadavre encore chaud là devant ma porte, m’interdisait toute esquive.
Ma compagne, qui ne manquait pas de mordant, me dit que l’histoire de ce moineau résumait à elle seule l’histoire de toutes les femmes qui m’avaient aimé. Je n’eus même pas le courage de prendre ce petit cadavre encore doux et palpitant dans mes mains et de le descendre dans la cour. Ce fut mon amie qui s’en chargea. Ce qui lui traversa l’esprit pendant qu’elle descendait les six étages, je l’imagine sans peine : je vis avec un irresponsable doublé d’un couard. Mais comme les femmes savent d’instinct que l’irresponsabilité et l’égoïsme sont les deux vertus majeures des hommes, l’affaire en resta là.
Confortablement installé sur mon lit à écouter des slows, j’en arrivai à cette conclusion : tous ceux qui me laissent tomber ont raison; tous ceux qui me démolissent ont raison; tous ceux qui me dépouillent ont raison. Pourquoi ? Parce que j’ai gâché mes chances. Parce que mes ambitions étaient risibles – et que je ne les ai même pas réalisées. Parce que…..mais tous ces « parce que » sont également dérisoires et inutiles face à cette évidence : le manque de générosité est ce qui se paie le plus cher dans la vie. »

06/03/2021

Avec Pessoa, via Pajak, Personne devient Tout-le-monde…

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Dans le dernier volume de l’entreprise littéraire et picturale unique que représente assurément le Manifeste incertain, Frédéric Pajak, gratifié récemment du Grand Prix suisse de littérature 2021, combine une suite autobiographique très attachante et l’exploration à la fois bien documentée et toute personnelle du fascinant univers de Fernand Pessoa, poète aux multiples hétéronymes dont l’essentiel de l’œuvre, inédite, reposait, après sa mort, dans une malle cadenassée…
 
Le nom de Personne, dont on dit qu’il vient de la langue étrusque et qu’il désignait le masque du comédien, est le sujet d’un jeu de mot fameux d’un épisode non moins illustre de L’Odyssée du vieil Homère aux doigts de prose, où l’on voit Ulysse le rusé se nommer ainsi (« Mon nom est personne ») pour échapper aux cyclopes avec son équipage de marins ; et ce même non est celui d’un poète devenu célèbre sous au moins trois autres hétéronymes, né Fernand Pessoa (personne en portugais) à Lisboa (Lisbonne en français) le 13 juin 1888 et mort en 1935 en laissant une œuvre considérable dont n’avaient paru que quelques opuscules et autres textes poétiques ou critiques.
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Or, s’il avait été un petit quelqu’un en littérature de son vivant, Pessoa portait bien son nom de Personne à sa mort, humble fonctionnaire très alcoolisé en pardessus gris muraille et chapeau sans fantaisie, dont la postérité a frisé l’avortement autant que celle d’Henri-Frédéric Amiel, lequel avait ordonné la destruction de son Journal intime comptant plus de 16.000 pages, ou que celle de Franz Kafka auquel son exécuteur testamentaire Max Brod désobéit en ne brûlant rien non plus de son œuvre immense, contre sa volonté.
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Et voici qu’après un peu moins d’un siècle, notre obscur rond-de-cuir, impersonnel en dépit de son nom, se retrouve pour ainsi dire poète national, sur lequel tout a été écrit et commenté au gré d’innombrables publications et colloques… Alors pourquoi, gentil senhor Pajak, en rajouter, vous qui n’êtes pas spécialiste pour un centime d’euro ?
 
Entre récits de vie et reportages d’idées
 
Est-ce parce que Pessoa est devenu « culte », selon l’expression à relent publicitaire, que Pajak s’est intéressé à l’œuvre et à la destinée de cet écrivain ? C’est possible, et ça ne me gênerait pas autrement, mais je crois qu’il y a autre chose, qui fait que l’auteur bifide s’est arrêté, dans ses variations autobiographiques illustrées, à Pavese et à Schopenhauer, à Nietzsche et à Ludwig Hohl, à Walter Benjamin ou à Marina Tsveteava et à Emily Dickson, entre autres «personnes» fort différentes les unes des autres mais fortement personnelles et en outre vues par lui «comme tout le monde», disons plus précisément: comme les individus réunis par le symbole vestimentaire des gilets jaunes ou comme Jésus de Nazareth - ce dernier rapprochement ne relevant pas du délire mais du fait que ce neuvième et dernier volume du Manifeste incertain commence bel et bien, dans une méditation sur la démocratie et la liberté par une évocation de la fronde populaire française et s’achève sur une vision différenciée combien humaine du rabbi Iéshoua…
Dans l’introduction brève de son livre, avec le contrepoint de « portraits » d’arbres, Pajak précise ce qu’il entend par incertitude dans son intention de représenter le « paysage d’un sentiment familier », mélange de souffrance et d’acuité lucide, de joie et d’anxiété, perception de sa propre réalité dans le concert souvent confus et les sarabandes où la danse des autres se mêle à la sienne ; et d’expliquer alors que, sans les « choisir » forcément il se sera senti proche de ces « ratés magnifiques » qui n’auront été reconnus de leur semblables, et dans leurs vraies dimensions, qu’après leur mort, tels précisément qu’un Walser ou un Kafka, un Van Gogh ou un Pessoa.
Frédéric Pajak lui-même est une sorte d’irrégulier aux règles personnelles rigoureuses, artiste et journaliste-essayiste-poète-éditeur autodidacte plus ferré dans ses sujets que maints diplômés, marginal sans l’être car participant à l’esprit du temps comme le furent un Arrabal ou un Roland Topor dont il n’est pas loin de la tonalité « panique », enfin amateur au noble sens de celui qui aime plus qu’il ne se réclame d’un standing social – et tel fut, en auteur polymorphe à la fois présent dans son milieu et comme « à côté », Fernando Pessoa et ses multiples avatars, ses obscures passions et leurs apories, son génie innombrable et sa façon de rire avec les petits enfants.
Le journaliste français Jean-Claude Guillebaud a forgé, naguère, le concept de «reporter d’idées», signant quelques grands essais splendides marqués, entre autres, par la pensée anthropologique d’un René Girard. Or Pajak, dans ses investigations pluralistes dessinées et poétiques - au sens le plus composite -, participe de la même curiosité généreuse et, surtout, de la même liberté d’esprit dans ses jugements ou dans les rapprochements qui lui font parler, de sauts en gambades, de l’historien Augustin Thierry aussi pertinemment que du moraliste Joubert, sur le même ton qu’il parle du petit chat Thésée, des recherches ésotériques du jeune Alexander Search (l’un des premiers hétéronymes de Pessoa) ou de son pote gauchiste Jean-Christophe, d’Ofélia la seule amour de Fernando qui la menaçait d’une bonne fessée faute de savoir l’aimer comme il faut ou de ce Jésus qui, comme le Juif errant, a couru le monde et baigné son corps éternel de rivières en fontaines en fabriquant, ici et là, Dieu sait quoi pour Dieu sait qui…
 
L’écriture et la lecture pour lever le masque
 
J’étais en train de relire le Livre de l’intranquillité de Bernardo Soares, philosophiquement le plus profond et le plus astringent des hétéronymes de Pessoa, quand j’ai commencé de lire le neuvième volume du Manifeste incertain, avant la deuxième vague de la pandémie dont Pajak parle du début comme d’un révélateur, tel exactement que je l’ai ressenti.
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Je m’étais remis à Pessoa en vue d’un texte destiné à la revue Instinct nomade de Bernard Deson, j’avais relu L’innombrable, un tombeau pour Fernand Pessoa, très remarquable approche de Robert Bréchon que cite d’ailleurs Pajak à diverses reprises, mais je ne me doutais pas que le Pajak en question allait publier, en même temps que «notre» revue, un pavé de 350 pages qui constituerait une suite très substantielle intégrée dans mes lectures de ce tournant d’année virale.
Cela pour dire que lire les neuf volumes du Manifeste incertain doit se faire comme il a été écrit, à savoir « dans la vie » et donc sans se presser ni stresser, en annotant chaque page ou en dessinant de votre patte (si l’on est un enfant l’on peut coloriser les dessins de Pajak…), en y revenant comme aux Essais de Montaigne ou aux Notizen de Ludwig Hohl, en toute discontinuité continue mais sans lâcher le fil sauf pour aller faire pisser le chien.
J’ai l’air de blaguer mais pas du tout, d’ailleurs c’est toi qui va t’y coller à présent, lectrice adorable ou aimable lecteur - pas croire que le job de la lecture est du prémâché.
Frédéric Pajak le premier, d’ailleurs, souligne que la lecture, autant que l’écriture et la peinturlure, est un métier qui s’apprend et se peaufine avec les ans, et c’est ainsi qu’on a vu l’écriveur écrivant des débuts devenir, ces dernières années, et principalement dans le Manifeste incertain, un écrivain à part entière développant de la manière la plus singulière, un vrai style limpide et coulant avec son merveilleux « cinéma » de dessins racontant leur propre histoire…
Je viens de relire la page où Pajak parle de la mort de son frère, les larmes aux yeux en me rappelant celle du mien, disparu lui aussi trop tôt, et de celui de ma bonne amie qui s’est esquivé une de ces nuits dernières sans crier gare, sur quoi je me rappelle un texte tout récent de V.S. Naipaul sur le chagrin où il est aussi question de la mort de son père, de son frère et d’un chat sur un ton rappelant la saudade de Pessoa – donc tout se tient.
Si la source du mot personne l’apparie au masque, l’histoire de ce mot contient à la fois toutes les personnes et tous leurs pseudos que l’Art et la Littérature, liés au même noyau, démasquent pour leur donner un visage innombrable au nom d’Humanité.
Frédéric Pajak. Manifeste incertain 9. Les Éditions Noir sur Blanc, 350p, 2021.
Instinct nomade, No5. Les sept vies de Fernando Pessoa.
Robert Bréchon. L’innombrable, un tombeau pour Fernando Pessoa. Christian Bourgois, 254p., 2001.
V.S. Naipaul. Étrange est le chagrin. Editions Herodios, 2021, 42p.
 
Dessins de Frédéric Pajak et Matthias Rihs.
 

22/01/2021

Décrire plutôt que dénoncer...

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À propos de L'Empire du bling, virée via Netflix chez les milliardaires chinois de Californie, et de l'idéologue ultra droitier Stéphane Montabert célébrant Trump et le mouvement Q-Anon...
 
À la Maison bleue, ce vendredi 22 janvier. – Une irrépressible envie de sortir mon revolver m’est venue à deux reprises, hier, d’abord en découvrant, lancé sur mon vélo d'appartement pour mes dix kilomètres quotidiens d’exercice, le premier des huit épisodes de L’Empire du bling, série consacrée à l’humble vie quotidienne des (plus ou moins) jeunes milliardaires chinois de Los Angeles, et ensuite à la lecture, sur le site de l’ultradroite romande Observateurs.ch, des divers propos d’un Monsieur Stéphane Montabert, sévissant aussi parmi les blogueurs de 24 Heures, où l’élection de Joe Biden est assimilée à un coup d’État, tout à fait dans la ligne des complotistes à la sauce de Q-Anon, n’en finissant par ailleurs d’injurier mes chers confrères journalistes en ses envolées verbales; et puis non : je me suis dit qu’au lieu des armes prisées par ces lugubres zombies je me contenterais de décrire ceux-ci et de citer texto leur jactance.
 
 
COMME TCHEKHOV. – Je m’en suis fait une éthique personnelle, que j’oppose à la pratique pléthorique et quasi obsessionnelle de la dénonciation vertueuse de gauche (Mediapart) autant que de droite (Contrepoints ou Boulevard Voltaire), sans parler du nouveau tribunal populacier des médias multiples et des réseaux sociaux : décrire les faits et citer les dits avec précision, en laissant la conclusion à chacune et chacun.
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Mon ami Anton Pavlovitch Tchekhov avait montré l’exemple au temps des prêcheurs pacifistes à la Tolstoï et des flagellants orthodoxes à la Dostoïevski : si tu es écrivain et qu’il te chante de décrire des voleurs de chevaux, nul besoin à la fin, si tu as vraiment fait le job, de dire qu’il est mal de chourer des bidets. J’ai développé cette thématique dans le cinquième chapitre de mon dernier libelle, Nous sommes tous des zombies sympas, intitulé Nous sommes tous des délateurs éthiques, et comprenne qui voudra bien.
 
L’OBSCÉNITE PORNO CHIC. – En huit épisodes à valeur de roman-photo glamour convoquant une vingtaine de zombies asiatiques zonant entre les villas de Bel-Air (à droite en montant depuis Sunset Boulevard) et les suites présidentielles de Los Angeles ou de Vegas et même Paris (France, pas Texas), L’Empire du bling m’aurait paru, en mes vingt ans plutôt gauchistes, l’abomination de la désolation.
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Découvrir, avec le mannequin-gigolo Kevin, qu’une paire de pompes que lui offre son amie Anne, héritière de marchand d’armes, est griffée Dior et vaut plus de 2000 dollars, ou que Kane la jolie frappe milliardaire de Singapour, se paie sans moufter une soupe aux produits de la mer hyper-rares à hauteur de 15.000 dollars le sachet, m’aurait fait gerber et déplorer, en petit rebelle moralisant que j’étais , mais aujourd’hui plus du tout et pas par cynisme mais par souci d’exactitude pour ainsi dire ethnologique.
Je vais donc sortir l’un de mes sept carnets à motifs d’éléphants (cadeaux de notre fille benjamine à chacun des ses retours d’Asie lointaine) et noter très précisément tout ce qui, dans L’Empire du bling,ressortit à telle anthologie du toc de luxe le plus caractérisé (jusqu’à ce crucifix signé Chanel) et, pour les dits et comportements, de la plus clinquante vulgarité.
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CONTRE LA CENSURE. - Un article tout récent signé Stéphane Montabert, paru conjointement sur le site Observateurs.ch et sur son blog perso hébergé par 24 Heures, et que j’ai trouvé intéressant de copier/coller sur mon profil de Facebook, a été illico censuré pour inadéquation avec les codes de la plateforme, et je le déplore.
Je ne vais pas faire le vertueux à l’envers : il m’est arrivé, aussi, de virer des commentaires de mon profil, que j’estimais injurieux pour des tiers (récemment encore, à propos de l’avocat Marc Bonnant dont le seul énoncé du nom viole certaines bonnes consciences), mais s’agissant des propos, même contestables, d’un idéologue du néolibéralisme présidant la section locale d’un parti gouvernemental (l’UDC de Renens, en région lausannoise), je désapprouve pour le même motif que je désapprouve la censure de Mein Kampf ou du charmant Lolita de Vladimir Nabokov.
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Je trouve au contraire utile, sinon agréable, de citer M. Montabert dans le texte, et voici par exemple ce que je lisais hier sur ses deux supports principaux : « Aujourd'hui, Joe Biden vient de prêter serment au Capitole, démontrant qu'en 2021, aux États-Unis, il est possible de voler une élection présidentielle grâce à la fraude électorale, et de devenir Président dans la foulée ».
Or n’est-ce pas son droit d’écrire cela, comme d’autres prétendent que la terre est plate sans être censurés ?
Je note ensuite le fait que M. Montabert taxe les défenseurs de l’élection de « négationnistes » ou Joe Biden de «vieillard sénile», classant ses partisans de « gauchistes » jubilant aujourd’hui en deux clans : « ceux qui haïssent l'Amérique et qui n'y vivent pas, et ceux qui haïssent l'Amérique et qui y vivent », avant de célébrer les quatre ans de Trump marqués par des «records boursiers, la baisse des impôts et la hausse des petits salaires, la fin du matraquage climatique et l’indépendance énergétique », constituant, je note, « une éclaircie entre deux nuages de tempête ».
Je note ceci encore : « Mark Zuckerberg, patron de Facebook, postait en 2016 depuis l'île pédophile de Jeffrey Epstein. » Et M. Montabert d’en conclure: « Les pédophiles sont entrés en force au Capitole »...
Puis, à propos de la censure exercée par Facebook, que je désapprouve en ce qui concerne M. Montabert, je note que le réseau social Parler, concurrent de Twitter, et « respectant, la liberté d'expression» selon M. Montabert, a été lui aussi censuré « au point que nos confrères romands du Matin jubilent: Parler serait "utilisé par l'extrême droite... »
Enfin de conclure ceci que je me fais un devoir citoyen, comme on dit, de noter : « Donc suivant le même raisonnement des gens d'extrême- droite lisant Le Matin, ce journal doit être interdit. Mais ce qui tient lieu de journalistes en Romandie n'est même pas capable de penser aussi loin »…
Pour ma part, n’ayant jamais été qu’une espèce de chroniqueur mondain ès littérature et arts divers, mais sûrement pas un journaliste à la hauteur des exigences de M. Stéphane Montabert, libéral français naturalisé suisse, collaborateur pléthorique de la Revue militaire suisse et laudateur du mouvement conspirationniste Q-Anon, je me borne à noter…
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25/11/2020

Quentin Mouron le faux bad boy dynamite tous les clichés

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Sous le look trompeur du joli rocker ou du dandy à la coule, le trentenaire multinational dissimule un auteur d’une lucidité rare dont l’écriture s’aiguise de plus en plus. En millenial apparemment cynique, le jeune écrivain construit une œuvre sérieuse et en expansion constante, dont l’hyperréalisme panique fait écho aux romans de Bret Easton Ellis et de Michel Houellebecq. Après son dernier livre paru, le prochain (lu sur tapuscrit) annonce une œuvre possiblement majeure.
 
L’image de Quentin Mouron séduit ou déplaît depuis que le lascar de 22 ans, en jeans et santiags, perfecto noir et mèche de corbeau sur l’œil, a surgi de la forêt québecoise de son adolescence dans nos arènes médiatico-littéraire avec une road-story au rythme célinien et au regard externe et intérieur tout personnel intitulée Au point d’effusion des égouts.
 
 
Pour l’apparence, rupture complète avec la représentation ordinaire du jeune écrivain en nos contrées francophones, même si un Philippe Djian a donné à Paris le ton du nouveau bad boy à l’américaine. Mais déjà, le contenu et le contenant de l’auteur et de son ouvrage annonçaient un double jeu et un double fond parfaitement conformés, en somme, à la dualité du monde des apparences et des simulacres cachant celui des émotions et des affects personnels.
Dès le premier roman de 2011, un double thème récurrent m’a semblé caractériser la perception intellectuelle et affective de la réalité par le jeune Quentin que deux formules résumeront: malaise dans la civilisation et l’amour n’est pas aimé. Et puis il y avait cette papatte : signature d’un véritable écrivain à venir ; enfin cette autre constante d’un personnage s’avançant masqué, de clinquante apparence au carnaval social, dissimulant une âme sensible.
 
 
Une narration fondée en réflexion...
 
Le septième livre de Quentin Mouron est un drôle d’objet-concept à deux têtes, combinant un essai littéraire plutôt sage à dégaine para-universitaire, Jean Lorrain ou l’impossible fuite hors du monde, et la reprise d’un petit roman noir plutôt fou en nouvelle version améliorée, L’Âge de l’héroïne.
Or à quoi rime cet accouplement textuel ? Quel sens y a-t-il a rapprocher un esthète décavé du début du XXe siècle et un « privé » américain se dandinant dans un pastiche de polar sexy ? Le cher Olivier Morattel, éditeur fan de Mouron à l’inoxydable fidélité et néanmoins soucieux de ne pas ruiner son épicerie fine, aurait-il perdu la boule par amitié en proposant cet improbable multipack défiant tout succès commercial ? Que non pas ! Car ce qui pourrait apparemment relever de l’artifice littéraire propre à décourager la lectrice ou le lecteur correspond bel et bien à une double démarche poursuivie par le jeune auteur, de narration et de réflexion.
 
À la première ressortissait entièrement le deuxième roman de Quentin, Notre-Dame-de-La-Merci, très remarquable plongée dans les embrouilles sociales et émotionnelles d’un groupe humain paumé dans la forêt des Laurentides, où le malaise existentiel était aussi présent que les exutoires du sexe et de la drogue.
À la seconde, ensuite, répondait la diatribe polémique de La Combustion humaine, figurant un éditeur aussi intransigeant qu’irascible en quête furieuse de vraie littérature et concluant à la nullité d’à peu près tout. Trois premier livres, ainsi, actionnaient plus ou moins consciemment la « collaboration » des deux hémisphères de notre cerveau sapiential : l’intello et le sensitif, ou pour ce qui est du corps global : le cœur et le cul.
 
Les masques de Jean Lorrain le pédé et de Franck le camé : deux décadents en quête de dépassement…
 
Mais comment, sept ans plus tard, le tardif étudiant en lettres Quentin en est-il venu à s’intéresser à un Jean Lorrain, figure équivoque du Tout-Paris des années folles qu’on pourrait dire un personnage secondaire de la société proustienne, poète de seconde zone et romancier très oublié, mais auteur de deux romans (au moins) du plus vif intérêt, abordant avec verve et pénétration clairvoyante deux thèmes : l’individu hautement singulier face à la société en voie de massification, et la fonction de l’art ou de la littérature ?
Si le jeune romancier s’est intéressé à Jean Lorrain, c’est peut-être à cause d’un petit roman noir antérieur et de son protagoniste paradoxal de détective privé cocaïnomane ferré en matière de bibliophilie, au prénom de Franck.
De fait, de Frank le privé à Jean Lorrain le pédé, deux dandys incarnant apparemment la décadence, court une réflexion qui vise curieusement au dépassement de celle-là. D’une manière parente, Michel Houellebecq s’est intéressé, dans Soumission, à cet autre « décadent » que fut Joris Karl Huysmans, auteur de l’emblématique À rebours - également cité à propos de Jean Lorrain - pour aboutir à ses propres conclusions.
Mais pour dire quoi tout ça ? Dit en quelques mots: pour situer l’individu d’aujourd’hui par rapport à la meute, le roman par rapport au « reportage » ou le langage par rapport à la langue en perdition...
Du tragique Hamlet au pré-romantique Werther de Goethe, anticipations « métaphysiques » de la moderne conscience malheureuse de l’individu occidental dont les avatars poétiques se multiplieront dans le romantisme et jusqu’aux sublimes figures de poètes maudits incarnée par Baudelaire et Lautréamont, l’on voit bien comment, sur fond d’évolution sociale et de révolution industrielle, le philosophe (tel Nietzsche) ou l’écrivain (tel Dostoïevski) ont fondé leur esthétique ou leur éthique par rapport à la nouvelle société.
Comme le montre aussi Quentin Mouron dans son essai, Jean Lorrain, par opposition au naturalisme d’un Zola, a été tenté par la pose et les masques, la comédie et les extravagances imitées de Baudelaire et de son « aristocratique plaisir de déplaire », du côté de l’art pour l’art et de la fuite du monde, pour finir pas s’empêtrer dans les marécages de celui-ci. Avant lui, le nihilisme esthétique de Franck, protagoniste de L’Âge de l’héroïne, avait abouti à peu près à la même impasse, fauteuse d’un regain de mélancolie finalement sublimée par un style étincelant...
Et quelle conclusion tirer alors ? Détachement ou engagement, fuite ou implication ? Nihilisme ou réalisme ? Entre les deux, à vrai dire, Quentin Mouron semble hésiter comme un personnage de Beckett dans sa poubelle. Désespéré et pourtant joyeux. C’est en tout cas ce qu’on se dit à la lecture des Suites bergamasques – titre de travail de son dernier roman encore en chantier.
 
 
Love story 2020, ou les enfers du fun
 
Une image de Quentin Mouron, datant il me semble de l’époque de son avant-dernier roman (Vesoul, le 7 janvier 2015), le représente en bad boy ténébreux tenant en mains un livre en feu. Le roman en question mettait en scène un jeune plumitif fuyant son devoir d’Helvète civiliste pris en stop par un cadre propre sur lui du nom « improbable » de Saint-Preux, le jour de la tuerie de Charlie-Hebdo coïncidant avec sa découverte d’un trou de province où congrès et festivals de tout acabit culminaient dans l’hyperfestif.
Là encore, le jeune auteur se la jouait sur deux tableaux simultanés, développant une intéressante réflexion sur la figure littéraire du picaro tout en incarnant un avatar de celui-ci dans cette mini-épopée sarcastique non moins que « foutraque ».
Au passage, la lectrice attentive et le lecteur futé auront relevé les guillemets que j’ai collés aux adjectifs improbable et foutraque, entrés dans les mœurs langagières de notre époque. Tel étant d’ailleurs le nouvel opus de Quentin, cinquante ans après la parution de la romance mondialement concélébrée sous le titre de Love story (le roman d’Erich Segal, le film, la série, la BD, la ligne de parfums, etc.) dont le charmant (!) Gérard de Villiers me disait un jour en interview qu’elle valait bien mieux que Proust – telles apparaissant, en lecture de surface, les Suites bergamasques de Quentin le millenial : improbables et foutraques !
En 2020, année de pandémie catastrophique à Bergame et environs, tout baigne pour le protagoniste du dernier roman encore inédit de Quentin fêtant, entre deux vagues et leurs confinements plus ou moins stricts, ses 31 ans : rien que du bonheur pour ce petit influenceur et sa « meuf » Sixtine, tous deux au début de leur vingtaine et vivant leur feuilleton quotidien sur les réseaux sociaux, escortés et le plus souvent adulés du matin au soir par leurs milliers de followers.
Coté love story, vous aurez peut-être suivi, dans vos tabloïds préférés, les péripéties du feuilleton glamour vécu en 3D par le «vrai» Quentin et une jeune musicienne très chou, mais on « oublie » l’anecdote « perso » en découvrant les tribulations merveilleuses (ou bonnement atroces, selon le point de vue du narrateur schizo) du couple idéal se pointant quelque temps à Bergame pour se « ressourcer » et peut-être « faire le point » sur leur relation aussi foutraque qu’improbable.
 
Copié/collé romancé d’épisodes de la « vraie vie » de Quentin Mouron et d’une compagne genre « fille capitaine » de sa génération alignant tous les poncifs de la jeune femme émancipée « à tous les niveaux » ? Bien mieux : transposition littéraire affolante de vérités-qui-blessent d’une pandémie invisible, toute mentale et affective, tissée de simulacres et de formules vides, qui affecte non seulement les générations XYZ mais tout cet univers qui est le nôtre, notre « ressenti » de chaque instant et notre jactance.
Depuis son premier livre, tantôt « prenant sur lui » - vivant pour ainsi dire les délires de l’époque dans sa chair et son verbe -, et tantôt se gaussant du dehors en polémiste ou même en moraliste (le narrateur des Suites bergamasques cite parfois les Anciens…), Quentin Mouron n’a cessé d’achopper aux traits sigificatifs du langage commun tissé de clichés, à ces fameux lieux communs dont Léon Bloy a fait l’exégèse exacerbée au dam du Bourgeois, mais plus qu’aux bourgeois ou aux « bobos » c’est au langage de la tribu mondiale et de la «dissociété» qu’il s’en prend avec une fureur lucide réjouissante, retournant comme peaux de lapins tous les poncifs liés à la jeunesse qui gagne, au voyage formidable, au vivre-ensemble merveilleux, aux expos cultes (Joseph Beuys à Bergame, c’est carrément incontournable), aux débats citoyens sur Polanski et la fonte des calottes, à la cuisine ou à la baise éco-responsables et tutti quanti.
Or l’on n’est plus ici au-dessus de la mêlée, comme un Philippe Muray quand il « déconstruit » ce monde des simulacres, on n’est plus dans la critique de gauche ou de droite genre Mediapart ou Causeur: on est dans le même sac que l’homme « pris au piège » et ça fait mal « quelque part ».
Bret Easton Ellis, dès son premier roman (Moins que Zéro) scrutant les adorables zombies de sa génération blonde et droguée, avait « initié » le job, relancé par Houellebecq ou, un ton en dessous, par Vincent Ravalec ou Aurélien Bellanger. Autant dire que Quentin Mouron, scrutateur des solitudes, n’est pas tout à fait seul même s’il me semble unique par son timbre de voix et sa poétique en voie de développement...
 
Et l’Avenir radieux dans tout ça ?
 
Les voies de la littérature sont multiples, et désespérer de son avenir me semble aujourd’hui aussi vain que d’annoncer la mort du roman entre 1960 et 1990, la fin du cinéma selon Godard ou la nullité des nouvelles générations selon Régis Debray se confortant dans ses « modernes catacombes ».
Il y a un siècle, le génial catastrophiste polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz, pointait l’avènement du « nivellisme » avant qu’un Cornelius Castoriadis ne constate « la montée de l’insignifiance », en attendant la « fin de l’Histoire » annoncée par Francis Fukuyama. Or tout ça est salubrement propice à nous maintenir éveillés, mais la vie continue, et si les idéologies politiques et religieuses n’en finissent pas de nous enfumer, le pas de côté reste possible et la littérature est là pour ça.
Dans la conclusion d’un essai lumineux du physicien « hérétique » Freeman J. Dyson intitulé La vie dans l’univers, le savant dit la confiance inaltérable qu’il voue, parallèle au récit de la Science, à celui de la littérature constituant ce que John Cowper Powys, autre visionnaire, appelait le journal de bord de l’humanité.
Quel rapport avec les livres d’un Quentin Mouron que je viens d’évoquer ? Celui que résume la phrase fameuse : J’étais là et telle chose m’advint…
Dans ses Suites bergamasques, confirmant un grand talent et préludant à une œuvre peut-être importante, le romancier illustre (sans le vouloir évidemment) la montée aux extrêmes de la relation mimétique maintes fois décrite par René Girard. Une love story à la fois réelle et fantasmée vécue par triangulation, via la meute d’Internet, la destruction de toute intimité, le sexe évoqué à tout vent plus que vécu, toutes les certitudes affichées sur fond de détresses personnelles non-dites, de frustrations non avouées, de pétoche silencieuse annonçant la trouille virale que nous connaissons.
« Peu importe jusqu’où l’on regarde dans l’avenir », écrit Freeman J. Dyson, « les êtres humains auront toujours besoin de partager des histoires, et ce partage est le fondement essentiel de la littérature » (…) La littérature restera une manière d’embaumer nos pensées et nos sentiments pour les transmettre à nos descendants »…
 
Quentin Mouron. Jean Lorrain ou l’impossible fuite hors du monde (essai) suivi de L’Âge de l’héroïne(roman, 2ee édition). Olivier Morattel éditeur, 219p., 2020.
 
Freeman J. Dyson. La vie dans l'univers, réflexions d'un physicien. Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 256p., 2009.

29/10/2020

L'idéologie vertueuse pousse les meutes à la déraison

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Unknown-5.jpegDe la décapitation « islamiste » de Samuel Paty aux multiples formes de bigoterie politisée enflammant les clans « radicalisés », une vraie folie entretient toutes les confusions sur les thèmes, notamment, de la différence sexuelle, de la race, du genre et de l’identité, avec la même intolérance croissante. La Grande déraisonde Douglas Murray, en donne un aperçu tantôt atterrant et tantôt hilarant, appelant Molière et Rabelais au secours…
 
Le hasard des circonstances a fait que nous aurons appris à peu près en même temps, ces derniers jours, la nouvelle de la mort atroce de Samuel Paty, brave prof français dans la quarantaine décapité par un jeune Tchétchène fraîchement acquis à la cause de l’islamisme conquérant, et la proposition benoîte du pontife catholique Francesco de considérer les homosexuels de genres divers comme des sœurs et frères humains dignes d’une évangélique bienveillance.
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Or l’idée, apparemment discutable, de rapprocher ces deux actes de présumée barbarie et de supposée compassion, m’est venue tandis que je lisais La grande déraison du journaliste anglais Douglas Murray, quadra lui aussi et gay déclaré, dont le vaste aperçu des «sujets qui fâchent» actuellement une partie de la société occidentale - et plus précisément dans la caste intellectuelle anglo-saxonne et la nébuleuse des réseaux sociaux galvanisés par le «politiquement correct» - est précisément marqué par des rapprochements inattendus et non moins révélateurs, impliquant la complexité humaine et pointant le simplisme ravageur des idéologies les plus radicales.
Le bon sens de bonne foi laïque voudrait, naturellement, que l’assassinat de «droit divin» d’un enseignant par un fanatique publiquement encouragé, entre autres, par un imam autoproclamé, soit considéré comme un exemple emblématique de la monstruosité de l’islamisme, confondu par certains avec l’islam tandis que le mantra «pas d’amalgame» monte aux cieux.
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Or ceux qui s’empressent, à gauche comme à droite, de «récupérer» politiquement et surtout idéologiquement, cet acte affreux, seront peut-être les mêmes qui taxeront, pour des motifs idéologico-politiques, l’attitude du «saint père» de joyeusement progressiste ou de coupablement laxiste.
Dans les deux cas sans rapport apparent, les idéologies binaires trancheront, les réseaux sociaux s’enflammeront et les chefs d’Etat (le match Macron-Erdogan) se balanceront des caricatures en pleines gueules selon la logique des chaises de coiffeur rivales merveilleusement évoquée dans Le Dictateur de Chaplin et rappelée par René Girard dans sa description de la «montée aux extrêmes».
Et que je te rappelle que certains pères de la Sainte Eglise en appelaient au meurtre des infidèles. Et que je te mêle les images de décapitations ou de lapidations des adultères saoudiens ou des homos au Brunei, du mystique vaudois Jean-Abraham Davel ou de Michel Servet cramé par Calvin, présent contre passé, Sud contre Nord ou inversement, Noirs contre Blancs, femmes à barbes contre juifs intégristes, tout devenant si confus que rien n’a plus de sens : à devenir fou.
 
Du syndrome de Saint-Georges à l’hystérie établie
 
Le titre anglais de l’essai de Douglas Murray, The Madness of Crowds,« la folie des foules », rappelle évidemment les gesticulations grimaçantes des meutes musulmanes réagissant à la publication des Versets sataniques de Salman Rushdie ou des caricatures de Charlie-Hebdo, autant que les mouvements de protestation plus dignes (à nos yeux) suscités par les tueries parisiennes de janvier et de novembre 2015, notamment, mais les « foules » visées, qu’on pourrait dire aussi «la meute» ont cela de nouveau dans la société actuelle qu’elles ne se bornent plus à la rue ou aux grandes places à manifs mais s’étendent à la nébuleuse des médias et des réseaux sociaux où la diffusion des opinions et des slogans, des mots d’ordre et des tweets « influenceurs » atteint une vitesse et une intensité nouvelles, agressives sous couvert d’anonymat et jusqu’à l’appel au meurtre aveugle.
Or le premier constat de Murray, portant sur la transformation récente de la société, tient à la disparition des « grands récits » idéologiques collectifs qu’ont représenté la religion ou politiquement, en Occident, le communisme, le fascisme et le libéralisme, tous porteurs de sens et tous partis en vrille.
Et quel « récit » nouveau pour le XXIe siècle ? Au top de l’esprit d'époque occidental, en termes de grand nombre: le récit d’une nouvelle vertu fondée sur l’exigence universelle de justice (qui n’en voudrait pas ?), avec un nouvel Axe du Bien censé diriger chacune et chacun en matière de droits et de lois, s’agissant de la condition des femmes, des Noirs et des minorités sexuelles, avec une «préférence» inversée par rapport à la domination blanche et patriarcale, etc.
Tout cela qui serait en somme légitime et magnifique, si ce n’est qu’on observe, depuis une vingtaine d’années, le remplacement des dogmes et préjugés anciens, bel et bien lestés d’injustice et de cruauté, par de nouveaux préjugés et dogmes revanchards, socialement invivables.
« Evoquer le sort des femmes », écrit Douglas Murray, des gays, des individus d’origines ethniques diverses ou des transgenres est devenu non seulement une façon d’afficher sa compassion, mais aussi de démontrer une forme de moralité. Ainsi se pratique cette nouvelle religion. « Lutter » pour ces questions et plaider leur cause est devenu une façon de montrer qu’on est quelqu‘un de bien ».
Et d’ajouter cette autre évidence: que ces aspirations reflètent «certaines des plus précieuses conquêtes de nos sociétés - étonnamment rares dans d’autres régions du monde. On compte soixante-treize pays où il est illégal d’être gay, et huit dans lesquels l’homosexualité est passible de la peine de mort. Dans certains pays du Moyen Orient et d’Afrique, les femmes se voient dénier les droits les plus fondamentaux. Des explosions de violence interraciale ne cessent d’éclater en divers points de la planète ».
Or le paradoxe est qu’on présente les pays les plus avancés dans ces domaines comme étant parmi les pires. « Seule une société très libre peut autoriser - et même encourager les récriminations sans fin sur ses propres iniquités », commente Douglas Murray. Et de citer le philosophe australien Kenneth Minogue parlant de «syndrome de Saint-Georges à la retraite» à propos de cette surenchère vertueuse.
«Après avoir occis le dragon, le valeureux guerrier parcourt la contrée en quête d’autres exploits glorieux : il lui faut de nouveaux dragons ». Et c’est alors qu’on entre dans le vif et le concret du sujet, à l’écart de toute idéologie : dans la chair vive des faits et des actes, pièces en mains.
Dans La Philosophie devenue folle (Grasset, 2018), Jean-François Braunstein avait donné un premier aperçu de la déraison croissante des « élites » intellectuelles, plus précisément localisées dans les universités américaines, alors que Murray brasse plus large et propose un panorama très richement documenté, vivant et parfois accablant, souvent drolatique aussi, d’une profondeur très nuancées dans ses parties les plus sensibles.
Subdivisé en quatre grands chapitres (Gay, Femmes, Race, Trans) et trois « entractes » évoquant les fondations marxistes de la nouvelle religion, l’impact de la technologie et donc des Big Data et des réseaux sociaux, et la notion de pardon, l’ouvrage, d’une parfaite clarté en dépit du caractère parfois très embrouillé de la matière traitée, est à la fois polémique, courageux et constructif.
En lisant son premier chapitre consacré à la dérive du mouvement de défense de l’homosexualité, passé d’un juste combat à une mouvance politisée souvent vengeresse et intolérante dans sa nouvelle exigence de conformité, je pensais aux souffrances réelles, et persistantes, éprouvées par d’innombrables personnes toutes « tendances » confondues, tel le jeune Bobby Griffith suicidé à vingt ans, en 1982, à cause de l’intolérance religieuse de sa mère obnubilée par les préceptes bibliques, laquelle mère devint une militante ardente du mouvement LGBTQ.
Ladite Mary Griffith, décédée en février dernier à l’âge de 85 ans, a en somme «pris sur elle» en (re)vivant dans sa chair le désespoir de son fils, sa trajectoire a fait l’objet d’un téléfilm grand public (Tous contre Bobby, avec Sigourney Weaver, en 2009) à la fois poignant et aussi « édifiant » que l’appel à la compréhension du pape Francesco, mais qui dira que le Bobby en question était meilleur que son frère, et qui jettera la pierre aux innombrables parents actuels s’inquiétant des « préférences sexuelles » de leurs enfants ou hésitant à soumettre leur garçon-fille ou leur fille-garçon à tel ou tel traitement hormonal de choc ?
 
Les nouveaux inquisiteurs
sont autant d’« imams » autoproclamés…
 
Tel est pourtant le constat, et combien étayé, de Douglas Murray (lui-même homo et pas plus fier de l’être que vous d’être né roux ou lesbienne) sur l’évolution et la radicalisation « politique » d’un mouvement désormais porté à sa pointe radicale à la survalorisation des gays, des femmes, des noirs ou des transsexuels, voire à la chasse aux nouveaux « dissidents » osant penser ou ressentir différemment : qu’à la violence intolérante on a fini par substituer son contraire caricatural usant des mêmes ressorts et raccourcis.
À cet égard, Douglas Murray multiplie les exemples de nouvelle intolérance, tirés de polémiques parfois délirantes qui incluent des célébrités médiatiques ou universitaires et s’emballent sur les réseaux sociaux - hideux spectacle à vrai dire, où les nouveaux inquisiteurs n'ont rien à envier aux imams autoproclamés de l'islam radical.
Mais comment résister à cette vague vertueuse ? Les conclusions du journaliste-essayiste, évidemment classé « à droite » et même menacé physiquement pour ses courageuses prises de position contre l’islamisme et l’hypocrisie européenne en matière d’immigration (dans un autre best-seller intitulé L'étrange suicide de l’Europe), ne sont pas d’un idéologue mais d’un observateur « sur le terrain » aussi sensible et plein de respect humain qu’intraitable à l’égard de la fausse vertu, qui propose d’aborder les vraies questions de la diversité humaine, s’agissant de la différence profonde entre hommes et femmes dans leur perception de l’amour physique ou de la question trop souvent évacuée de la maternité, de la vraie fraternité telle que la prônait un Martin Luther King ou de la prudence requise dans la qualification juste des victimes ou dans l’approche de l’intersexuation.
Et si nous nous parlions autrement que par mails et tweets ? Et si nous cessions de tout ramener à de la politique tout en restant citoyens ? « Minimiser la différence ne revient nullement à prétendre que celle-ci n’existe pas », conclut Douglas Murray, « Il serait ridicule de supposer que la sexualité et la couleur de peau ne signifient rien. En revanche, partir du principe qu’elle signifient tout nous sera fatal ».
Sur quoi, sœurs et frères, parlons d’autre chose, allons faire un tour dans les bois faute de pouvoir garder la distance sociale dans les bars, baisons tranquillement à la maison ou cultivons nos géraniums comme le vieux Godard, rions avec Rabelais et Molière et soyons réellement déraisonnables sans trop nous décapiter…
Douglas Murray, La grande déraison. Race, Genre, Identité. Traduit de l’anglais par Daniel Roche. L’Artilleur, 457p.

15/10/2020

Metin Arditi, romancier, nourrit un rêve pacifique

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Aussi invraisemblablement vrai qu’une pandémie dans un monde supposé sécurisé, « Rachel et les siens », brassant les heurs et malheurs de frères amis ou ennemis en terre promise et spoliée à de multiples égards, tend à nous rappeler que Juifs de tous bords, femmes fortes ou fragiles et Arabes tendres ou teigneux, chrétiens et musulmans fraternisant ou s’entretuant, voire homos collabos, procèdent de la même ressemblance humaine mais tardent plus que jamais à se parler…
 
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Si je vous raconte le dernier roman de Metin Arditi vous n’y croirez pas, mais je vais quand même essayer. À supposer que vous ayez une idée à la fois sûre et arrêtée à propos d’un peu tout, qu’il s’agisse d’histoire à long terme ou de politique à plus courte vue, de la place des femmes dans la maison mondiale ou de la libre circulation des migrants, vous me direz peut-être que cette histoire d’une Rachel juive écrivant des pièces de théâtre plus ou moins jouables où elle défend le dialogue entre voisins de palier relève de la chimère aussi invraisemblable qu’une pandémie en pays civilisés - « rien que de la littérature ! », et vous aurez raison.
Rien en effet de moins raisonnable, en apparence du moins, que ce destin de femme évoqué par un homme (de quoi je me mêle) qui parle d’histoire et de politique sur le même ton que de sexe et de cuisine, au fil d’un récit dont la simplicité de conte pour enfants n’exclut pas la complexité parfois accablante des circonstances et des sentiments.
Entre février 1917 et septembre 1982, dommages collatéraux de deux guerres mondiales et autres génocides, Rachel et les siens se la joue-t-il « roman du siècle » à flots de larmes et vues géopolitiques surplombantes ? Rien non plus de cela. Ni rien d’angélique ou de lénifiant dans le plaidoyer sous-jacent pour un improbable « vivre ensemble » à l’ère des nouveaux murs. Non : la « littérature » se fait ici tout humble, par le détail, tout près du cœur – un vrai feuilleton…
 
Entre Schéhérazade et Brecht au kibboutz
C’est d’ailleurs comme un feuilleton à la sauce actuelle, genre websérie datée heure par heure et géolocalisée, (avec renvoi virtuel sur Instagram, où vous pourrez voir Metin au taf), que se module le roman, amorcé aux environs de Jaffa le 12 février 1917, immédiatement marqué par un drame survenu la veille : le suicide de l’Ashkénaze Iakov auquel le père de Rachel, Juif d’Orient établi en ce lieu, a refusé son assistance, et laissant derrière lui une petite fille au nom d’Ida. Tragédie personnelle emblématique, en cette période où les pogromes se multiplient en Russie, en Pologne et en Roumanie, poussant les Ashkénazes à l’immigration en Palestine où cohabitent Juifs « locaux » et Arabes chrétiens ou musulmans ; et tout aussitôt se précisent les rapports entre les Alkabès, Daoud le tailleur et sa femme Rozika, parents de la jeune Rachel (douze ans mais avec un gabarit physique qui lui en donne quinze d’apparence), leurs voisins arabes chrétiens Khalifa : Abdallah l’artisan merveilleux, la joyeuse Aïcha et leur fils Mounir déjà sensible à la cause palestinienne, ou encore Sarika la cousine de Rozika dont le goût pour les femmes a causé le divorce, etc.
Or la pleine pâte humaine du roman « prend » immédiatement, riche de saveurs et de parfums, dans ce monde de petits artisans qui vivraient en harmonie sans la hache brandie de l’Histoire en marche où Turcs et Anglais se disputent les grandes largeurs de la région tandis que la vie se complique entre petites communautés « travaillées » par les idéologies identitaires diverses ; et les termes du futur débat sur la nature d’Israël, le « Juif nouveau » célébré par les jeunes pionniers, la cohabitation de plus en plus délicate ou les exclusions variées se posent déjà alors que Rachel, se découvrant une ardente passion pour le théâtre, après celle de raconteuse d’histoires, va commencer d’écrire des pièces « à thèse » style Brecht au kibboutz où elle traduira ce que vivent les gens de son entourage.
 
La vie au dam des idéologies « radicales »
Le hasard de mes lectures simultanées a fait que, récemment, lisant parallèlement les passionnantes XXI Leçons pour le XXIe siècle de l’historien israélien Yuval Noah Harari et le roman de Metin Arditi, je tombe sur deux passages évoquant, respectivement, la censure puritaine virulente des Juifs orthodoxes contemporains stigmatisant la femme tentatrice (Harari donne l’exemple de ce journal « floutant » l’image d’une Angela Merkel risquant de flatter la libidinosité des lecteurs…), et la sensualité débridée de la mère de Rachel s’adonnant au plaisir dans les bras de sa cousine Sarika. Avec la même tranquille liberté de ton que l’historien gay, Metin Arditi évoque la relation sexuelle très particulière que Rachel et sa sœur adoptive Ida entretiennent avec leur « frère » Mounir, avant et après l’horrible fin de l’époux légitime de Rachel assassiné avec sa fille par un terroriste.
Or le romancier donne-t-il dans la complaisance équivoque au goût du jour ? C’est peut-être ce que lui reprocheront les censeurs vertueux, comme ils ont pu le faire dans certains romans d’Amos Oz, entre autres écrivains contemporains ne craignant pas de mêler relations sexuelles singulières et questions politico-sociales, sans que celles-là soient soumises aux idéologies liées à celles-ci.
Et pourtant non : le roman, pas plus que la vie, n’est réductible à l’idéologie, que celle-ci soit moralisante ou délétère. À vrai dire ledit roman « trahit » toutes les causes sûres et dures au nom de la fragile vérité humaine perceptible par identification. Tel étant le « génie » prêté à Rachel, qui, dans ses pièces, se met à la place de l’autre au risque de passer elle aussi pour une « traîtresse ».
 
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Dans la lumière de Martin Buber
Dédiant son roman à Martin Buber, grand penseur pacifiste qui défendit (vainement) l’idée d’un État bi-national à l’enseigne du mouvement Brit Shalom (association pour la paix qui prônait la cohabitation des Juifs et des Arabes sur la terre d’Israël), Metin Arditi reprend une idée fondamentale du fameux philosophe et pédagogue fondant sa vision du monde sur le dialogue vivant et l’identification du « je » au « tu », à quoi s’opposent évidemment les idéologies nationalistes ou théocratiques diverses, autant que les instances diverses du puritanisme moral.
Pourriez-vous, vertueux, vous mettre à la place d’une jeune femme tombée amoureuse d’un beau soldat allemand, ou seriez-vous plutôt de ceux qui lui jettent la pierre et la tondent ? Et si la jeune femme était un garçon, Juif ou pas, qui en pince pour un bel Aryen ? C’est le genre de question que Rachel, increvable rêveuse, posera dans les années 60 aux Français, avec une pièce aussitôt déclarée injouable, en attendant de balancer une prophétie abracadabrante dans sa dernière pièce datant de 1982, quand elle sera devenue l’auteure dramatique la plus en vue de son pays: à savoir qu’en 2020 Israël sera coupé par un mur et que des colonies occupées par 600.000 Juifs représenteront le nouveau Royaume.
Or la pièce en question, contre toute attente, finira quand même bien, avec une loi qui dira qu’une fois par mois chaque juif devra prendre un café avec un arabe. On peut rêver ?
Sacré Metin : convaincu que la fraternité est un sentiment naturel, il propose ainsi, via sa Rachel, « la loi du café de la paix » !
Metin Arditi. Rachel et les siens. Grasset, 503p.

11/04/2020

Journal sans date (veille de Pâques)

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La Vie se demanda, en cette aube de splendide journée-là, si elle allait, ou non, tuer plus de Terriens ou si elle s’en tiendrait à ce qu’elle considérait comme un avertissement et un aveu de faiblesse susceptible d’inquiéter ceux qui se croyaient les plus forts.

En tant que femme sensible, aimant le grand air et les espèces diverses, elle n’avait jamais eu crainte d’avouer sa faiblesse et son goût pour les délires enfantins, les adolescents malades et les sages de grand âge. Or ses aveux ne semblaient pas toucher les fortiches ni la masse violente, imbécile et menteuse.

La Vie, bonne au fond et si belle, était fatiguée de voir le mensonge proliférer au risque de perturber le sommeil des enfants candides et de tromper les plus vulnérables naturellement portés à s’accrocher à elle, qu’elle avait achevés en toute injustice apparente mais en somme pour leur paix.

Que la Vie fût injuste relevait d'un constat qui ne devait point entacher sa bonté potentielle ni moins encore sa rayonnante beauté, mais comment lui reprocher de s’en prendre d’abord aux plus faibles alors qu’elle-même se reconnaissait fragile et parfois fatiguée comme une vieille servante ?

Or les fortiches ne semblaient rien comprendre, et c’est pourquoi la Vie, à l’aube de ce beau jour, se demanda s’il n’était pas temps de les tuer tous, et tous leurs semblables, pour leur ouvrir les yeux ?

10/04/2020

Journal sans date (10)

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Des jours entiers se perdirent pour certains dans le spectacle continu de la violence et des exhibitions diverses, tandis que d’autres (beaucoup) mouraient de faiblesse ou de vieillesse et d’autres encore (également nombreux) se remettaient.

Ce mal étrange , inexplicable en aucune langue même savante, cette maladie inattendue et aussi imprévisible que le Président américain en exercice cette année-là, fut ainsi le révélateur momentané de toutes les angoisses latentes, de toutes les peurs, de tous les aveuglements involontaires ou volontaires de cette non moins étrange Espèce dont beaucoup d’intelligence fut perdue à invoquer des causes et des conséquences qui se contredisaient d’un jour à l’autre comme se contredisaient le Président américain et ses divers homologues - l’étrangeté était alors devenue l’air qu’on respire et les morts-vivants sortirent des écrans le temps d’une orgie de violence et d’extase virtuelle sans pareille.

Tel, qui avait toujours trouvé les films de morts-vivants d’une stupidité humiliante pour l’Espèce, ressentit une humiliation sans égale au cours de ces journées pendant lesquelles ses proches et ses moins proches affrontaient le mal avec une détermination non moins inattendue - beaucoup de femmes au premier rang.

Beaucoup de femmes en effet s’activèrent silencieusement ou parfois en chantonnant à la cuisine de quarantaine et à d’inlassables lessives, entre autres soins de l'Urgence -pendant que les doctes diplômés en théorie théorisaient à qui mieux mieux; et pas mal de conjoints (re)découvrirent ainsi, en leur conjointes, la femme réelle en sa force durable.

De jour en jour il apparut que les arguments d’autorité invoqués par les maîtres diplômés du bien-penser et du bien-parler - femmes titrées comprises -, s’effondraient dans le magma de leur jactance aussi insignifiante que les graphes mondiaux d’une Statistique dépassée par la réalité réelle de ce mal décidément étrange..

Journal sans date (9)

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Le fait qu’il y eût encore quelque chose plutôt que rien , et le fait qu’il y eût moins de choses à considérer en se représentant encore moins de choses stimula l’imagination de l’Individu de tout genre capable d’extrapolations physiques à résonances métaphysiques, à commencer par la supposition que toute électricité fît soudain défaut.

L’éventualité d’un monde soudain éteint, bel et bien obscurci comme en vrai temps de guerre, soudain tout silencieux, plus aucun chargeur, plus aucune énergie de computation donc plus aucune possibilité de communiquer qu’entre conjoints ou voisins, plus de smartphones ni de trains à grande ou petite vitesse, plus de micro-ondes ni d’ascenseurs - cette impensable situation réjouit l’imagination de l’Individu en question, poète en vers réguliers ou aiguilleuse du ciel adepte de la pensée ZEN, reconnaissants tout de même de cela qu’on pût encore s’entendre à vive voix entre balcons et s’écrire des petits bleus au crayon simple.

Image: Philip Seelen

Journal sans date (8)

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Quant au Relativiste, il relativisa d’un ton qui laissait à entendre que son relativisme, irréductible à aucune autre façon de relativiser, avait en somme un caractère absolu, à commencer par le fait que le caractère prétendument brutal de la Pandémie de 2020 l’était nettement moins que celle que figure le romancier américain Richard Matheson dans son roman I am a legend qui voit la transformation des contaminés en êtres assez effrayants mais d’une férocité à vrai dire relative puisque les trois films tirés du roman inaugurent pour ainsi dire les espèces nouvelles du mort-vivant et du zombie alors qu’en fait de monstruosité le peintre batave Hieronymus Bosch s’était illustré quelques siècles plus tôt dans la représentation de personnages à peu près sans comparaison, à lui inspirés par la peste noire à côté de laquelle les toussotement et les montées de fièvre de l’actuelle épidémie faisaient piètre figure - et que dire du Pandémonium de l'Enfer de Dante ?

Sur quoi le Relativiste a commencé de tousser, sa fièvre a subitement fait bondir le mercure dans son tube, le souffle au cœur qui le tarabustait relativement souvent s’est transfomé en palpitation absolue, mais on fut impressionné de l’entendre insister, juste avant d’être intubé, sur le fait que son cas ne prouvait rien alors qu’un séisme risquait à l’instant même d’anéantir le rutilant établissement hospitalier dans lequel on l’avait emmené de force et que, par rapport aux données des statistiques cumulées et considérées avec le recul, dans une centaine d’années, ce qui était en train de lui arriver d’irrémédiable et de tragique aux yeux des siens ne ferait que confirmer sa théorie relativiste - et cette seule pensée qu’il avait raison suffit à lui valoir le bonheur absolu d’une guérison hélas toute relative, juste avant sa chute fatale dans l'escalier que vous savez...

Journal sans date (7)

 

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On titube, on est de plus en plus sûr qu’on n’est sûr de rien, on ne sait exactement s’il faut porter le masque ou pas : on s’informe de tout et du contraire de tout et tout fait Question, et tout fait Problème.

Faut-il porter le masque ou pas ? Faut-il faire cuire le masque à 70° pour tuer « le microbe » avant de resortir, et faut-il resortir ou pas ?

Faut-il sortir du confinement après Pâques ou faut-il attendre l’Ascension ou la Fête du Travail ? Faut-il arrêter l’été ?

Quant au Problème, on s’est tout de suite demandé (dans nos pays de nantis) qui allait payer ? Et qui ne payera pas dans les pays pauvres ? Comment les pays sans eau vont-ils se laver les mains ? Et faudra-t-il confiner les pauvres dans des camps puisqu’ils s’obstinent à vivre les uns sur les autres ?

Que fait le Président américain qui a eu l’air dès le commencement de s’en laver les mains sans se les laver au demeurant ? Va-t-il se masquer ou la pandémie va-t-elle le démasquer ? Va-t-il s’en prendre personnellement aux contaminés coupables de ne pas s’être protégés après avoir stigmatisé le complot combiné de l’Organisation Mondiale de la santé et de la Chine aux yeux notoirement bridés, ou le Virus va-t-il continuer de ne pas se montrer fair-play ?

Enfin répondre à la Question du Problème va-t-elle nous aider à résoudre le Problème de la Question ?

06/04/2020

Journal sans date (3)

 

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La date inaugurale de la Pandémie resta elle aussi incertaine, notoirement antérieure au Nouvel An lunaire fêté par les familles chinoises honorant cette année le Rat de Métal, donc avant le début de l’an 4718 de la tradition que marquait le 25 janvier 2020, et la géolocalisation du foyer initial de l’infection au marché de fruits de mer de Wuhan, autant que son lien direct avec le commerce de chauve-souris - non consommées dans cette région -, ou avec les séquences du génome de virus trouvés sur les pangolins, ressortissent à autant de supputations connexes ou contradictoires recyclées par les rumeurs ultérieures avérées ou contredtes par les experts et contre-experts de tous bords au bénéfice ou au dam de tout soupçon de complot.

Ce qui est sûr et dûment daté, au 25 janvier marquant le début de l’année du Rat de Métal, est que ce jour même le Président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, reconnut officiellement et devant le monde entier que la situation était grave et que l’épidémie identifiée se trouvait d’ores et déjà en voie d’accélération, au point que, le lendemain déjà, le nombre de sujets infectés dépassait les 50.000, et peut-être le double ou le triple selon diverses sources alors qu’il était établi que la Statistique variait en fonction de critères liés tantôt à la propagande d’État et tantôt au fait que seuls les tests certifiés positifs assuraient la couverture financière aux malades selon le système de santé chinois.

Enfin ce qui est plus sûr encore est que, dès ces prémices non datés de la pandémie, point encore reconnue pour telle, un écart abyssal et croissant à chaque heure se creusa entre la vérité singulière des faits et leur interprétation dont les termes allaient constituer le plus formidable révélateur de l'état du monde que divers Présidents qualifièrent bientôt d’état de guerre.

03/04/2020

Journal sans date

 

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1.

Dès ce moment, et pour une durée indéterminée, l’évidence apparut qu’on devrait renoncer à toute date et toute mention de lieu, toute signature aussi dans la suite des constats significatifs.

 

Le premier de ces constats portait sur la difficuté respiratoire frappant d’abord les plus faibles, puis atteignant graduellement les plus forts. Est-ce dire que le monde était devenu irrespirable ? Oui et non.

 

Le deuxième constat significatif était qu’on hésitait , pour une durée indéterminée (l’expression pour une durée indéterminée avait été prononcés en haut lieu et s’était trouvée répercutée par les médias et les réseaux tant sociaux qu'asociaux) entre toute affirmation et son contraire. Nul n’était sûr de rien, sauf ceux qui se targuaient du contraire sans en être sûrs.

 

Le troisième constat indubitable (tout était toujours allé par trois jusque-là, dans ce monde-là, qui conservait ses réflexes binaires) fut que les plus intelligents se montrèrent immédiatement les plus stupides, non moins immédiatement portés au déni que les plus stupides, en affirmant sans le reconnaître qu’on ne pouvait leur faire ça à eux, tant ils étaient intelligents et donc supérieurs aux plus stupides.

 

Les plus forts, les plus puissants, les mieux cotés en Bourse, les plus ostensiblement possédants semèrent quelque temps le doute, de même que les plus portés à se croire croyants et les plus portés à se croire savants.

 

Tous avaient encore un nom dont ils signaient leurs traites et autres actes de foi accréditant leur croyance en la toute puissance de l’Argent et du Dieu en Lequel ils investissaient dans la double soumission au Pouvoir et au Savoir – ou plus exactement au Sachoir des sachants - le savoir (le bon vieux savoir des humbles savants à binocles et tabliers de ménagères) étant d’un autre ordre, plus discret et secret.

 

(À suivre très vite...)

17/03/2020

État de choc

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Ce qui nous arrive, arrive donc. Et nous met, tous tant que nous sommes, à la même épreuve ; et d’abord à l’épreuve de nous-mêmes sous l'effet de la sidération.

(Dialogue schizo)

Moi l’autre: - Je t’ai senti très ému, tout à l’heure, après les déclarations solennelles du ministre suisse de la santé Alain Berset et celles d’Emmanuel Macron. Je ne t’ai jamais vu comme ça, presque au bord des larmes…

 

Moi l’un: Oui, je suis sensible à la solennité, et je pleure aux enterrements, et je pleure au cinéma. L’autre soir, quand nous regardions le reporter anglais Robert Fisk marcher seul dans les ruines d’Alep ou d’Homs, avant de voir les atroces images d’archives des monceaux de cadavres de Sabra et Chatila, je n’ai pas pleuré du tout. Mais en voyant le visage du vieux reporter en train de se demander si toute cette violence ne relevait pas, chez l’homme, d’une espèce de passion de la destruction – de l’autodestruction aussi bien, j’avais les larmes aux yeux. Or il y avait quelque chose de solennel dans sa réflexion, après son parcours au front de la guerre, comme s’il touchait à une vérité qui le dépassait. Et c’est ce que je ressens ce soir : que nous sommes devant une vérité qui nous dépasse, et d'autant plus qu'elle n'est pas d'origine humaine. Vérité de la vie, vérité de la mort, réalité de nos morts, notre père au dernier jour, notre mère nous quittant après ses années de solitude, les rues vides de ce soir…

Moi l’autre:- Tu t’es un peu énervé, l’autre soir, après les déclarations de notre ministre de la santé, la jeune et fringante Rebecca Ruiz, qui s’indignait de la présence de «tant de retraités» dans les rues de Lausanne, où tu as vu comme un début de stigmatisation d’une classe de la population, mais à présent c’est en somme un pas de plus qui est franchi avec le «tous à la maison», et comment ne pas la comprendre ?

 

Moi l’un: - J’ai repensé à ce qu’elle dû vivre en s’exprimant à la télé devant tout le monde, elle qui vient de prendre sa charge et qui n’a aucune expérience d’une situation pareille, pas plus qu’aucun de ses collègues, d’ailleurs, ni que nous tous, ni que le pauvre Donald Trump qui bafouille tout et son contraire en se plantant devant son prompteur, pas plus que Vladimir Poutine apparemment si sûr de lui, ni que le joli Macron ni personne, et surtout pas les experts en ceci ou en cela qui me rappellent leurs homologues économistes sachant-tout il y a dix ans de ça.

Or je crois que nous ressentons tous la même chose ce soir. Tu as vu tout l'heure la rue où les champions de la pétarade se défonçaient hier à bord de leurs bolides noirs de petits parvenus à la con: vide. Et tu imagines la nuit des « gens de la nuit ». Or il n'y a pas là de quoi ricaner ni moins encore de se réjouir...


Moi l’autre: - Du jamais vu, tu crois ?


Moi l’un: - Je ne sais pas. Tout est tellement incertain et imprévisible que la sidération en devient extraordinairement réelle, comme l’apparition de nos enfants ou le corps de nos morts après le dernier souffle.


Moi l’autre : - Mais la vie continue. On vendra demain : La vie en quarantaine pour les nuls, et les conseils vont faire florès un peu partout…


Moi l’un: - Bien entendu, et les théories du complot, et les débats sur qui va payer quoi, et la faute aux migrants qui ont coûté si cher que nos systèmes de santé sont à sec, et les hymnes à la décroissance, et la redécouverte des Vraies Valeurs et tout le toutim…


Moi l’autre:- Et si l’on relisait La Peste du cher Camus ?

 

Moi l’un: - Eh tiens, je n’y avais pas pensé. Mais c’est vrai que ça pourrait nous rajeunir, quand nous apprenions Le vent à Djemila par cœur…

 

Moi l’autre: - Ah là, c'est moi qui vais pleurer ! Mais au fait: que dirait Albert Camus aujourd’hui, d’après toi ?

 

Moi l’un: - Je crois qu’il se tairait…

 

01/11/2019

Larbins des dictateurs

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À propos de la nécessité de "tirer un trait" sur le massacre de Tian'anmen, prônée par le président de la Confédération suisse Ueli Maurer, et de sa caution apportée au régime sanguinaire de l'Arabie saoudite après une "pesée d'intérêt" justifiant sa visite aux princes sanguinaires de l'Arabie saoudite...

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Que se passait-il dans la tête du président Xi Jinping lorsque, le 17 janvier 2017, au Forum économique mondial de Davos, ce pur et dur communiste chinois fit l’éloge du libre-échange devant un parterre de capitalistes durs et purs qui s’en trouvèrent apparemment enchantés ?
Se poser la question revient à se demander ce qui se passait dans la tête du président de la Confédération helvétique Ueli Maurer quand, en visite à Pékin en 2013, il affirma crânement que, s’agissant du massacre de Tian’anmen, en 1989, donc il y avait plus de vingt ans de ça, il était temps de «tirer un trait» sur cette page «tournée depuis longtemps». Et l’on imagine, passant en battant de ses deux ailes, l’ange Win-Win invoqué in petto par les deux présidents.

(...)

Nous sommes, évidemment, et tous tant que nous sommes, portés à tirer un trait sur ce qui nous disconvient, et d’autant plus que nous sommes souvent confrontés à une pesée d’intérêt, notamment lorsque nous exerçons les fonctions délicates de Président d’une Confédération démocratique capitaliste ou d’un Empire communiste néo-libéral.

Cette pesée d’intérêt a d’ailleurs été invoquée tout récemment au plus haut niveau du gouvernement helvétique et de diverses institutions économiques après le sauvage assassinat du journaliste saoudien Jamal Kashoggi, impliquant là encore une prise de conscience dont les médias suisses ont rendu compte en évoquant l’embarras du gouvernement et l’éventualité de mesures à prendre au cas où le Conseil de Sécurité de l’ONU en fondrait la nécessité, et des condoléances furent présentées à la famille de Jamal alors qu’on manifestait fermement son espoir qu’une enquête en bonne et due forme fût diligentée par les services concernés; mais la pesée d’intérêt excluait en revanche l’interruption de la vente d’armes au Royaume pour l’instant, étant entendu par ailleurs et au total que, depuis 2009, les exportations n’étaient plus autorisées sauf pour les pièces de rechange et les munitions de systèmes d’armement déjà vendus, alors même que le gouvernement appelait une nouvelle fois l’industrie concernée à la plus stricte vigilance «compte tenu de la situation actuelle»…

(Extraits du libelle qui vient de paraître sous le titre Nous sommes tous des zombies sympas)

 

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