11/04/2020

Journal sans date (veille de Pâques)

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La Vie se demanda, en cette aube de splendide journée-là, si elle allait, ou non, tuer plus de Terriens ou si elle s’en tiendrait à ce qu’elle considérait comme un avertissement et un aveu de faiblesse susceptible d’inquiéter ceux qui se croyaient les plus forts.

En tant que femme sensible, aimant le grand air et les espèces diverses, elle n’avait jamais eu crainte d’avouer sa faiblesse et son goût pour les délires enfantins, les adolescents malades et les sages de grand âge. Or ses aveux ne semblaient pas toucher les fortiches ni la masse violente, imbécile et menteuse.

La Vie, bonne au fond et si belle, était fatiguée de voir le mensonge proliférer au risque de perturber le sommeil des enfants candides et de tromper les plus vulnérables naturellement portés à s’accrocher à elle, qu’elle avait achevés en toute injustice apparente mais en somme pour leur paix.

Que la Vie fût injuste relevait d'un constat qui ne devait point entacher sa bonté potentielle ni moins encore sa rayonnante beauté, mais comment lui reprocher de s’en prendre d’abord aux plus faibles alors qu’elle-même se reconnaissait fragile et parfois fatiguée comme une vieille servante ?

Or les fortiches ne semblaient rien comprendre, et c’est pourquoi la Vie, à l’aube de ce beau jour, se demanda s’il n’était pas temps de les tuer tous, et tous leurs semblables, pour leur ouvrir les yeux ?

10/04/2020

Journal sans date (10)

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Des jours entiers se perdirent pour certains dans le spectacle continu de la violence et des exhibitions diverses, tandis que d’autres (beaucoup) mouraient de faiblesse ou de vieillesse et d’autres encore (également nombreux) se remettaient.

Ce mal étrange , inexplicable en aucune langue même savante, cette maladie inattendue et aussi imprévisible que le Président américain en exercice cette année-là, fut ainsi le révélateur momentané de toutes les angoisses latentes, de toutes les peurs, de tous les aveuglements involontaires ou volontaires de cette non moins étrange Espèce dont beaucoup d’intelligence fut perdue à invoquer des causes et des conséquences qui se contredisaient d’un jour à l’autre comme se contredisaient le Président américain et ses divers homologues - l’étrangeté était alors devenue l’air qu’on respire et les morts-vivants sortirent des écrans le temps d’une orgie de violence et d’extase virtuelle sans pareille.

Tel, qui avait toujours trouvé les films de morts-vivants d’une stupidité humiliante pour l’Espèce, ressentit une humiliation sans égale au cours de ces journées pendant lesquelles ses proches et ses moins proches affrontaient le mal avec une détermination non moins inattendue - beaucoup de femmes au premier rang.

Beaucoup de femmes en effet s’activèrent silencieusement ou parfois en chantonnant à la cuisine de quarantaine et à d’inlassables lessives, entre autres soins de l'Urgence -pendant que les doctes diplômés en théorie théorisaient à qui mieux mieux; et pas mal de conjoints (re)découvrirent ainsi, en leur conjointes, la femme réelle en sa force durable.

De jour en jour il apparut que les arguments d’autorité invoqués par les maîtres diplômés du bien-penser et du bien-parler - femmes titrées comprises -, s’effondraient dans le magma de leur jactance aussi insignifiante que les graphes mondiaux d’une Statistique dépassée par la réalité réelle de ce mal décidément étrange..

Journal sans date (9)

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Le fait qu’il y eût encore quelque chose plutôt que rien , et le fait qu’il y eût moins de choses à considérer en se représentant encore moins de choses stimula l’imagination de l’Individu de tout genre capable d’extrapolations physiques à résonances métaphysiques, à commencer par la supposition que toute électricité fît soudain défaut.

L’éventualité d’un monde soudain éteint, bel et bien obscurci comme en vrai temps de guerre, soudain tout silencieux, plus aucun chargeur, plus aucune énergie de computation donc plus aucune possibilité de communiquer qu’entre conjoints ou voisins, plus de smartphones ni de trains à grande ou petite vitesse, plus de micro-ondes ni d’ascenseurs - cette impensable situation réjouit l’imagination de l’Individu en question, poète en vers réguliers ou aiguilleuse du ciel adepte de la pensée ZEN, reconnaissants tout de même de cela qu’on pût encore s’entendre à vive voix entre balcons et s’écrire des petits bleus au crayon simple.

Image: Philip Seelen

Journal sans date (8)

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Quant au Relativiste, il relativisa d’un ton qui laissait à entendre que son relativisme, irréductible à aucune autre façon de relativiser, avait en somme un caractère absolu, à commencer par le fait que le caractère prétendument brutal de la Pandémie de 2020 l’était nettement moins que celle que figure le romancier américain Richard Matheson dans son roman I am a legend qui voit la transformation des contaminés en êtres assez effrayants mais d’une férocité à vrai dire relative puisque les trois films tirés du roman inaugurent pour ainsi dire les espèces nouvelles du mort-vivant et du zombie alors qu’en fait de monstruosité le peintre batave Hieronymus Bosch s’était illustré quelques siècles plus tôt dans la représentation de personnages à peu près sans comparaison, à lui inspirés par la peste noire à côté de laquelle les toussotement et les montées de fièvre de l’actuelle épidémie faisaient piètre figure - et que dire du Pandémonium de l'Enfer de Dante ?

Sur quoi le Relativiste a commencé de tousser, sa fièvre a subitement fait bondir le mercure dans son tube, le souffle au cœur qui le tarabustait relativement souvent s’est transfomé en palpitation absolue, mais on fut impressionné de l’entendre insister, juste avant d’être intubé, sur le fait que son cas ne prouvait rien alors qu’un séisme risquait à l’instant même d’anéantir le rutilant établissement hospitalier dans lequel on l’avait emmené de force et que, par rapport aux données des statistiques cumulées et considérées avec le recul, dans une centaine d’années, ce qui était en train de lui arriver d’irrémédiable et de tragique aux yeux des siens ne ferait que confirmer sa théorie relativiste - et cette seule pensée qu’il avait raison suffit à lui valoir le bonheur absolu d’une guérison hélas toute relative, juste avant sa chute fatale dans l'escalier que vous savez...

Journal sans date (7)

 

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On titube, on est de plus en plus sûr qu’on n’est sûr de rien, on ne sait exactement s’il faut porter le masque ou pas : on s’informe de tout et du contraire de tout et tout fait Question, et tout fait Problème.

Faut-il porter le masque ou pas ? Faut-il faire cuire le masque à 70° pour tuer « le microbe » avant de resortir, et faut-il resortir ou pas ?

Faut-il sortir du confinement après Pâques ou faut-il attendre l’Ascension ou la Fête du Travail ? Faut-il arrêter l’été ?

Quant au Problème, on s’est tout de suite demandé (dans nos pays de nantis) qui allait payer ? Et qui ne payera pas dans les pays pauvres ? Comment les pays sans eau vont-ils se laver les mains ? Et faudra-t-il confiner les pauvres dans des camps puisqu’ils s’obstinent à vivre les uns sur les autres ?

Que fait le Président américain qui a eu l’air dès le commencement de s’en laver les mains sans se les laver au demeurant ? Va-t-il se masquer ou la pandémie va-t-elle le démasquer ? Va-t-il s’en prendre personnellement aux contaminés coupables de ne pas s’être protégés après avoir stigmatisé le complot combiné de l’Organisation Mondiale de la santé et de la Chine aux yeux notoirement bridés, ou le Virus va-t-il continuer de ne pas se montrer fair-play ?

Enfin répondre à la Question du Problème va-t-elle nous aider à résoudre le Problème de la Question ?

07/04/2020

Journal sans date (6)

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Certains virent en ces jours la chance de mieux vivre en reprenant pied, de respirer plus et de moins perdre le temps de leur journée, d’autres cessant d'être futiles se firent utiles, d'autres encore approchèrent enfin leurs enfants trop souvent éloignés d’eux par leurs menées ouvrières et autres affaires, mais d’autres encore furent pris à la gorge par l’invisible main de la Pandémie.

Le Nihiliste de contrefaçon découvrit ainsi sa médiocrité, soudain étranglé de ne se sentir rien et trop veule pour se buter; le Mec fut comme châtré de ne plus assurer, sans un miroir pour se flatter; le Violent fut violenté par les cris de sa violence redoublée; le Nul eut l’illusion d’être légion; l’Avide soudain vidé se dévida, et le vil s’avilit à l'avenant faute de s’incliner devant tant de bonté et de beauté.

Car le monde en surnombre, jusque-là très stressé et très déprécié, apparut bientôt tout nettoyé et pacifié par ce semblant de guerre, et les oiseaux, les fougères, les lingères sur les balcons, tous s’occupant à ne rien faire, tous de moins en moins soucieux de s’en faire, tous soudain rendus à eux-mêmes en leur bonté et leur beauté, tous, enfin presque tous, se trouvèrent comme élevés au-desus d’eux-mêmes…

Peinture. John Constable.

 

06/04/2020

Journal sans date (5)

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Ce lundi matin le ciel est tout limpide et tout frais, on se sent en pleine forme et prêt à faire de bonnes et belles choses, mais on ne fera rien, sauf aux urgences et dans les centres de décision.

Hier soir un subtil Situationniste y a été de la énième analyse du jour, comme quoi tout le monde avait tout faux sauf lui, et qu’il l’a toujours dit: qu’il fallait en revenir à la cueillette et que l’avenir proche était dans le lointain passé.

Mais ce matin appartient aux blouses blanches ou bleues et le Grand Guignol du Président américain ne fait même plus sourire tant les malades en chient dans les couloirs.

Quant aux métaphores analogiques, elles disent ce qu’il faut dire devant le jamais-vu qui se répète : le Virus est un nouveau Pearl Harbour vu que personne ne s’y attendait sauf ceux qui avaient tout prévu au futur antérieur, le Virus est le copy cat d’un Nine Eleven à la chinoise, le Virus est pire que le gaz d’Auschwitz vu qu’il n’a pas d’odeur ou plus exactement: qu’il supprime toute perception de toute odeur y compris chez les Chinoises et les Chinois.

Ce matin cependant les gestes précis de la prévention et de la réparation éclipsent les grimaces et les vociférations des importants, ce matin appartient aux Matinaux.

Image. JLK

Journal sans date (4)

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À la présomption d’une Nature jugée naturellement inégaliaire s’opposa, dès le début de la Pandémie, le constat d’une similitude transnationale, transconfessionnelle et même transraciale (la notion de race venait d’être rétablie dans l’usage conceptuel courant et parfois savant) des symptômes et des souffrances liés au Virus, qui faisait se ressembler tous les patients de tous les services d’urgence dans une commune angoisse, une commune plainte et un commun désir de survivre ou de ne pas survivre, de même que les soignantes et soignants de tous grades, se trouvaient unis comme un seul par le seul souci de bien faire.

D’un jour à l’autre aussi, dans le monde extraordinairement divers et divisé de la sempitermelle tour de Babel, s’imposèrent quelques gestes et mesures de défense aussitôt décriés par la jactance des caquets abstraits, mais scellant une autre façon d’égalité tendre.

En langage commun, celles et ceux qui savaient ce que c’est que d’en baver, patients ou soignants et autres saints hospitaliers, prièrent tout un chacun de se laver les mains et de se tenir coi.

Les mains jointes de l’amour ou de la prière se disjoignirent alors, chacune et chacun se repliant pour quelque temps à quelque distance, tandis que les jactants jactaient, les plus forts en gueule se montrant souvent les plus faibles en esprit, médiocres humains pour ne pas dire morts-vivants en leur jactance experte.

 

Journal sans date (3)

 

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La date inaugurale de la Pandémie resta elle aussi incertaine, notoirement antérieure au Nouvel An lunaire fêté par les familles chinoises honorant cette année le Rat de Métal, donc avant le début de l’an 4718 de la tradition que marquait le 25 janvier 2020, et la géolocalisation du foyer initial de l’infection au marché de fruits de mer de Wuhan, autant que son lien direct avec le commerce de chauve-souris - non consommées dans cette région -, ou avec les séquences du génome de virus trouvés sur les pangolins, ressortissent à autant de supputations connexes ou contradictoires recyclées par les rumeurs ultérieures avérées ou contredtes par les experts et contre-experts de tous bords au bénéfice ou au dam de tout soupçon de complot.

Ce qui est sûr et dûment daté, au 25 janvier marquant le début de l’année du Rat de Métal, est que ce jour même le Président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, reconnut officiellement et devant le monde entier que la situation était grave et que l’épidémie identifiée se trouvait d’ores et déjà en voie d’accélération, au point que, le lendemain déjà, le nombre de sujets infectés dépassait les 50.000, et peut-être le double ou le triple selon diverses sources alors qu’il était établi que la Statistique variait en fonction de critères liés tantôt à la propagande d’État et tantôt au fait que seuls les tests certifiés positifs assuraient la couverture financière aux malades selon le système de santé chinois.

Enfin ce qui est plus sûr encore est que, dès ces prémices non datés de la pandémie, point encore reconnue pour telle, un écart abyssal et croissant à chaque heure se creusa entre la vérité singulière des faits et leur interprétation dont les termes allaient constituer le plus formidable révélateur de l'état du monde que divers Présidents qualifièrent bientôt d’état de guerre.

Journal sans date (2)

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La croissance bientôt exponentielle des chiffres de la Statistique, réelle ou trafiquée, alla de pair avec celle des compétences expertes en tout genre, à commencer par l’hygiène théorique et le conseil moral.

 

En peu de temps foisonnèrent les experts en pathologie virale ou boursière et les moniteurs virtuels du vivre-ensemble, et tout aussitôt proliférèrent les analystes immédiatement subdivisés en adversaires du pour et en contempteurs du contre, chantres opposés d’une sortie de la nature essentiellement fondée sur le Déjà Vu et tous indistinctement adonnés à la jactance.

Les uns évoquaient la peste noire et les dangers de l’étatisme, les autres la grippe hispanique et les dangers du libéralisme, tandis que les soignantes et les soignants soignaient, fort applaudis des balcons et autres promontoires sécurisés du point de vue sanitaire.

Alors les constats restaient confus et la peur incertaine, mais de nouvelles pétititons, assorties d’appels aux dons solidaires, accusaient une urgence croissante et peut-être réelle ; cependant le doute subsistait, qu’exacerbait la foi des pasteurs américains et des chefs d’entreprises à carrures carrées - c’était bien avant la fermeture des premières boîtes de nuit et l’interdiction graduelle des chantiers, le confinement local et bientôt mondial.

L’inanité intrinsèque de toute idéologie apparut bientôt comme le constat de ce qui faussait toute interprétation des causes et des conséquences du phénomène global de la pandémie, renvoyant dos à dos les analystes libéraux stigmatisant les «progressistes » et ceux-ci chargeant les «capitalistes» de tous les maux.

Les arguments des idéologues de l’ «échangisme» furent de peu de poids, notamment après la fermeture des établissements de l’Empire de la Nuit (selon l’expression pompeuse des médias et autres réseaux) par contaste avec ceux des zélateurs de l’« humanisme » idéologique, alors même qu’une sorte d’angélisme de circonstance contribuait à la confusion des premiers jours...

03/04/2020

Journal sans date

 

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1.

Dès ce moment, et pour une durée indéterminée, l’évidence apparut qu’on devrait renoncer à toute date et toute mention de lieu, toute signature aussi dans la suite des constats significatifs.

 

Le premier de ces constats portait sur la difficuté respiratoire frappant d’abord les plus faibles, puis atteignant graduellement les plus forts. Est-ce dire que le monde était devenu irrespirable ? Oui et non.

 

Le deuxième constat significatif était qu’on hésitait , pour une durée indéterminée (l’expression pour une durée indéterminée avait été prononcés en haut lieu et s’était trouvée répercutée par les médias et les réseaux tant sociaux qu'asociaux) entre toute affirmation et son contraire. Nul n’était sûr de rien, sauf ceux qui se targuaient du contraire sans en être sûrs.

 

Le troisième constat indubitable (tout était toujours allé par trois jusque-là, dans ce monde-là, qui conservait ses réflexes binaires) fut que les plus intelligents se montrèrent immédiatement les plus stupides, non moins immédiatement portés au déni que les plus stupides, en affirmant sans le reconnaître qu’on ne pouvait leur faire ça à eux, tant ils étaient intelligents et donc supérieurs aux plus stupides.

 

Les plus forts, les plus puissants, les mieux cotés en Bourse, les plus ostensiblement possédants semèrent quelque temps le doute, de même que les plus portés à se croire croyants et les plus portés à se croire savants.

 

Tous avaient encore un nom dont ils signaient leurs traites et autres actes de foi accréditant leur croyance en la toute puissance de l’Argent et du Dieu en Lequel ils investissaient dans la double soumission au Pouvoir et au Savoir – ou plus exactement au Sachoir des sachants - le savoir (le bon vieux savoir des humbles savants à binocles et tabliers de ménagères) étant d’un autre ordre, plus discret et secret.

 

(À suivre très vite...)

28/03/2020

Au bonheur de lire Joël Dicker

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Hommage explicite à feu son éditeur et mentor Bernard de Fallois (1926-2018), grand amateur de littérature mais aussi de cinéma et de cirque, le nouveau roman de l’auteur suisse «culte» vaut mieux qu’un (très probable) best-seller formaté de plus, tant par son formidable allant narratif que par la vivacité de son ton.

Le nouveau best-seller annoncé de Joël Dicker est très amusant, relevant du thriller bancaire à connotations politiques (politique de surveillance policière des filous de la finance) et du roman d’amour ou plus encore d’amitié, de l’inventaire des menus de palaces ou des tables les mieux nanties de la bonne société judéo-genevoise, du journal de bord de l’Auteur en train de composer le roman qui s’écrit en temps réel et en décalage horaire quant au récit-dans-le récit, du pastiche au deuxième degré des feuilletons familiaux ou sentimentaux à la Tolstoï ou à la Cohen, du montage narratif spatio-temporel aussi précis qu’une complication horlogère, mais aussi de l’acte de reconnaissance à l’Ami éditeur disparu qui raffolait du cirque, des clowns et des romans dans lesquels on se sent vivre en 3D comme dans un roman.

C’est cela: L’énigme de la chambre 622 est un roman amical qui avance masqué avec son cornet de surprises à la main, mais c’est aussi un tour de prestidigitation où tout est vrai et faux à la fois tant il est vrai que l’énigme en question n'est qu’un prétexte à raconter, que les grands mots de l’amour et de l’amitié sont en même temps des leurres conventionnels à renfort de clichés et des indicateurs de vrais sentiments (Joël rend vraiment hommage à son ami et mentor Bernard de Fallois, et l’Amour court bel et bien entre les lignes et les signes), il y a là-dedans de la farce et de l’attrape et comme une espèce de bonté qui n’est pas sans beauté.

Cela m’amuse de parler ici, en ce moment très particulier de disponibilité générale à la lecture dont plus personne n’aurait le culot de dire qu’il ou elle n’en a pas le temps - de parler d’un livre dont tout le monde va parler sans rien dire de ce que j’ai, moi, à en dire. 

Cela a l’air très prétentieux de dire que ce qu’on va dire de l’objet de grande consommation que représente LE best-seller du moment ne ressemblera en rien à ce qu’en disent les experts publicitaires des médias dits culturels, des spécialistes de la gondole de librairie ou des purs littéraires des réseaux sociaux, mais en réalité c’est la plus modeste position qui revient à dire que ce que je ressens à telle lecture est unique parce que je suis unique - autant que chaque lectrice et chaque lecteur est unique. 

Cela pour dire et répéter que je me suis amusé à la lecture du nouveau roman de Joël Dicker parce que, sans ressortir à la Grande Littérature, il ménage le plaisir de lire le plus pur, gratuit absolument sauf que le roman captive sans qu’on sache trop pourquoi, comme l’histoire éternelle du Vilain petit canard, tel ou tel conte des Mille et une nuit ou le biblique Livre de Job, Autant en emporte le vent ou Arsène Lupin – et chacun(e) complètera selon son goût ou ses souvenirs de jeunesse, quand Pollyana souriait à chaque nouvelle tuile qu’elle prenait sur l’occiput ou que Michel Strogoff pleurait pour ne pas perdre la vue… 

Ce qu’il y a de plus remarquable dans ce cinquième roman de Joël Dicker, c’est son allant, qui vous fait tourner les pages, et son élan de gaieté. L’on me dira qu’il est plus facile d’être gai quand on est riche que d’être gay quand on est pauvre, mais le fait est là, aussi injuste que les «dents du bonheur» offertes de naissance par la Nature à certains individus choisis, et aussi inégalitaire que la répartition des dons en général et du talent de raconter des histoires en particulier. 

L’énigme de la chambre 622 raconte, en gros, l’histoire de la rivalité mimétique entre deux beaux garçons (le fils à papa et le rejeton d’un saltimbanque) épris de la même splendide Anastasia rappelant un peu l’Ariane de Belle du Seigneur et sautillant de l’un à l’autre sous le regard désapprobateur de sa femme de ménage albanaise. 

L’histoire se déroule en deux ou trois temps et mouvements incessants d’une époque à l’autre, entre Genève qui existe avec ses noms, et le palace de Verbier qui n’existe que dans le roman, pour finir à Corfou où la belle et son seigneur, riches et enfin seuls, devant un panorama aussi «incomparable» que celui du Léman vu du balcon d’une suite de l’hôtel des Bergues, sont censé s’ennuyer terriblement (surtout Anatasia, en l’occurrence) ainsi que la morale le veut dans la tradition judéo-calviniste, alors que le roman s’amuse comme une croisière. Car c’est un roman sans morale ni «message» que L’énigme de la chambre 622 de Joël Dicker, et c’est tant mieux.

Mon ami Pierre Gripari, qui était aussi celui-ci de Bernard de Fallois et de Vladimir Dimitrijevic - tous deux cités nommément dans le roman de Joël Dicker -, me disait que les enfants, qui adoraient ses contes autant que ceux de Marcel Aymé – ne s’intéressent pas, dans les histoires qu’on leur narre, à deux sujets obsédant leurs aînés, à savoir le sexe et la politique. 

Or s’il y a bel et bien un peu de (pseudo) politique et pas mal de désir dans ce roman, c’est comme au théâtre ou au cirque, pour en rire plus que pour en pleuricher, pour la drôlerie de l’histoire et la gaieté de l’enquête dont on se fiche complètement «au final», de savoir le pourquoi du comment même si c’est ceux-ci qui nous ont fait tourner les pages de ce livre empreint de reconnaissance filiale – révérence explicite mais jamais indiscrète à l’Ami et Maître éditeur Bernard de Fallois, donc à la littérature autant qu’à la lecture.

(Si la distribution du roman "sur papier" de Joël Dicker a été différée pour cause connue, sa version numérique est d'ores et déjà disponible sur Kindle)

02/01/2019

Et l'opérette ça vous chante ?

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Du 11 au 20 janvier prochains, à la Grange de Dorigny, dans le sud-ouest lausannois, se donnera la première, en création, d’une opérette du compositeur Richard Dubugnon, sous le titre de Jeanne et Hiro. À peine deux mois après la création du Mystère d'Agaune, oratorio salué par d’aucuns comme un chef-d’œuvre, et la présentation à Lyon d’une autre œuvre originale à caractère napoléonien, l’incursion de Richard Dubugnon dans le genre festif, voire folâtre de l’opérette, exigeait un éclaircissement, dûment apporté par notre entretien exclusif plutôt qu’inclusif…

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- Maître, puisque c’est sous ce titre que vous aimez être appelé en début d’année, comment voyez-vous l’avenir à l’horizon de 2019 ?

- Où avez-vous lu que je désirais être appelé ainsi ? Il est vrai que l’on nommait les compositeurs « Maître » encore au début du siècle passé, or aujourd’hui seuls les chefs d’orchestre ont droit à ce terme flatteur, et en italien s’il vous plaît, alors que sans le compositeur, ils n’auraient rien à diriger… Pour 2019, je ne suis pas devin, s’il y avait un horizon à imaginer « en bien », ce serait l’ébauche d’une action globale pour sauver le climat de notre planète ! Je crains cependant que 2019 ne sera que la continuation de 2018 : plus de pollution, plus d’insécurité, plus de peur, donc plus d’agressivité, hélas. L’homme n’a pas évolué moralement depuis l’antiquité, pire : il a mis son affolante technologie au service de ses tares les plus viles. Mon souhait caché serait que la morale de mon ouvrage, que vous découvrirez en fin d’entretien, soit suivie par tous.

- La rumeur parle de votre prochain ouvrage en le qualifiant d’opérette. Est-ce bien sérieux ?

- Il s’agit en effet d’une opérette mais - comme le terme le laisse deviner - c’est évidemment pour ne pas se prendre au sérieux. Une réaction sans doute à l’actualité que nous servent les médias friands de sensationnalisme qui fait leur pain quotidien. En réalité, cela fait longtemps que je voulais m’amuser et montrer mon penchant clownesque, qui est plus « moi » dans la vie réelle que le compositeur de concertos et de musique savante.

- L’on dit aussi que l’opus en question sera représenté dans une grange. Confirmez-vous à l’heure qu’il est ?


- Oui, à la Grange Dorigny, mais on aura pris soin d’en ôter les bottes de paille, car vu que la musique est « hot », le risque d’incendie est grand.

- Est-ce trop vous demander d’en détailler l’intrigue sans déflorer le secret de ses ressorts ?

- On laissera donc les ressorts vierges tout en vous dévoilant ceci : Jeanne & Hiro raconte l’histoire d’une soprano à la voix ordinaire qui débute l’opérette par une audition pour la Sopran’Ac, parodie de programmes télévisés. Recalée, elle décide d’aller à Rio pour changer de voix. Dans un Rio fantasmagorique, où se pratiquent des opérations en tout genre, elle y fera la connaissance du marabout noir albinos Loumbago, des travestis Foao, Woao et Boao, du culturiste Pho To Ma Tong et enfin de Hiro, champion du monde de kakaroké, qui fera battre son cœur un peu plus fort. Ses tentatives de changer de voix lui feront connaître moult aventures et mésaventures, ce qui fait qu’elle n’aura à la fin qu’un seul désir : retrouver sa petite voix d’antan.

- Le transit de l’Oratorio à l’Opérette exige-t-il ce qu’on pourrait taxer de grand écart musical ?

- Je suis habitué à m’adapter à chaque nouveau projet. Pour le Mystère d’Agaune auquel vous faites allusion , je me suis collé au texte magnifique de Christophe Gallaz, teinté de gravité et de douce poésie, tout en le mâtinant de touches humoristiques : ici des ustensiles de cuisine, des sirènes d’ambulances, là un orgue de Barbarie jouant des antiennes grégoriennes, un orgue faux jouant une valse déglinguée… Le burlesque n’est jamais loin, car le rire est sacré. Ceux qui ne rient pas, ne sont pas humains ! N’est-ce pas vrai que le rire est le propre de l’homme, puisque certains animaux pleurent? Ce transit m'est donc intrinsèque, il est organique, intestinal.

- Qu’en est il de vos interprètes, chanteurs et musiciens ? Vont-ils nous dérider ?

- « C’est pas tous les jours qu’on vous déride les fesses» , disait notre ami Tonton georges, mais il s’agit de la troupe Cluster Créations, dirigée par Elisabeth Greppin-Péclat, rompue à l’exercice de création, puisqu’elle avait notamment ressuscité l’opéra Sauvage du regretté Dominique Lehmann en cette même Grange de Dorigny en 2016. Pour Jeanne & Hiro, le foisonnement de Rio nécessite des artistes versatiles capables de faire plusieurs personnages à la fois, des musiciens jouant de plusieurs instruments dans plusieurs styles, du classique au Funk en passant par la Samba bien-sûr, et capables de jouer la comédie. Il y aura aussi de la vidéo, des effets sonores et un peu de magie. Je fais appel à cinq chanteurs, un petit orchestre de couleur jazz : piano, basse, batterie, percussion. La mise en scène est assurée par le dramaturge vaudois Benjamin Knobil, également auteur de pièces de théâtre et qui a fondé la compagnie Nonante Trois.

- Quel message cette œuvre nouvelle fait-elle passer, et notamment à l’attention de nos jeunes ?

- Comme dans toutes les comédies, il y a beaucoup de messages d’avertissement sous le couvert du burlesque : en ouverture d’opérette, le Cancan du cellulaire rappelle d'éteindre son téléphone portable en se moquant de l’addiction de certains. Les répliques du jury de la Sopran’Ac illustrent l'arrogance de ceux qui s’improvisent juges dans des matières où ils n’y entendent rien. L’air avec chœur Fum’ fum’ nous renvoie à l’époque où fumer était un art, alors qu'aujourd’hui c’est devenu un acte terroriste… Ainsi de suite. La morale que je cherche à faire passer - après m’être gentiment vengé des chanteuses égocentriques et copieusement moqué du monde du showbiz classique et télévisé - est « on est vraiment bien qu’avec ce qu’on a » et « il faut s’accepter tel que l’on est ». Une prière toute bête, mais qui rendrait la planète un meilleur endroit pour vivre si elle était suivie par tous !

Je cite le quatrain final de Jeanne & Hiro chanté en chœur :

Ah qu'on est bien avec sa vraie voix,
On est vraiment bien qu'avec ce qu'on a !
Vouloir toujours plus, ça obsède,
Et fait négliger ce qu'on possède.
Il faut savoir s'accepter tel que l'on est.
Soprano, petite ou grande,
Noir, blanc, métis, albinos ou japonais,
La règle reste la même :
On ne peut aimer sans s'aimer soi-même.

 

30/05/2018

JLK en lecture préalpine

20882564_10214082966455045_8934503663127614844_n-1.jpgÀ l’enseigne de Lettres vivantes, JLK vous donne rendez-vous au chalet préalpin de Geneviève Bille pour une lecture conviviale:
 
Vivre, lire et écrire avec JLK
 
Jeudi 31 Mai 2018, de 15h à 17h, à La Comballaz.
 
Deux livres nouveaux, après la vingtaine qui précède, de la poésie et un demi-siècle de lectures et de rencontres avec des auteurs de partout, constitueront la base d’une heure de lecture suivie d’une heure de libre entretien, sur les hauteurs préalpines de La Comballaz.
 
À partir du recueil de «poèmes des circonstances, 1986-2018» intitulé La Maison dans l’arbre, publié à une date et en un lieu encore tenus secrets, et de la somme poético-critique à paraître cet automne à Paris chez Pierre-Guillaume de Roux sous le titre Les Jardins suspendus, JLK proposera un bref parcours rétrospectif d’une longue fréquentation de la littérature de partout et même de nos régions, si possible le pied léger, tout au plaisir des mots, au sel des idées et au trébuchet de l’expérience.
Informations : Mimont 1, 1862 La Comballaz. Tél. 024 491 12 89.

22/05/2017

L'opéra des gens

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À propos du dernier film de Jean-Stéphane Bron, qui reprend la Bastille en douceur...

Les visions du réel modulées par les films de Jean-Stéphane Bron ont été marquées, dès leurs débuts, par leur mélange singulier d'acuité critique non dogmatique et d'empathie profonde, traduit en langage de cinéma vif et mobile , constamment inventif et sans chichis formels.

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De Connu de nos services (sur la surveillance des contestataires lausannois par un inspecteur localement légendaire) à Blocher (portrait rapproché du milliardaire national-populiste suisse) , en passant par les deux films majeurs que représentent Le génie helvétique (dans les coulisses du parlement) et Cleveland contre Wall Street (formidable docu-fiction sur les retombées de la crise américaine des subprimes), Bron n'a cessé d'exercer un regard d'investigation dont l'un des mérites est de laisser parler les faits sans les orienter dans un sens édifiant.
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Cette position, fondée sur l'honnêteté plus que sur la prudence ou le cynisme, lui a parfois été reprochée par ceux qui attendent une conclusion à tout exposé des faits, notamment à propos de Blocher que le réalisateur s'abstient de condamner explicitement.

L'on n'aura rien dit au demeurant, ni rien compris au cinéma de Bron en le classant ni-de-gauche-ni-de-droite, dans la mesure ou ce qui l'intéresse, nullement étranger à la politique, interroge la complexité du réel dont la vie sociale et politique est tissée, mais du côté des gens.

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C'est plus manifeste que jamais dans L'Opéra, dernier film de Jean-Stéphane Bron qui n'est pas seulement un documentaire sur l'Opéra Bastille et un aperçu de ses coulisses et des multiples aspects artistiques ou artisanaux, techniques ou administratifs de sa grande machinerie, mais tout cela et plus encore : un portait de groupe à visage humain et une belle chronique de vrai cinéma.
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ob_2610a5_aonp2017-02.jpgCôté portraits, l'on suit les vacations de tout ce microcosme de la base au sommet: des buanderies où se lavent et repassent les costumes de Mesdames et Messieurs les chanteurs et danseurs, à la salle de réunion ou le patron Stéphane Lissner parle programme et budget avec ses collaborateurs, en passant par la salle d'audition ou un jeune baryton russe est entendu pour l'octroi d'une bourse et par la loge accueillant le président Hollande à une première, entre tant d'autres lieux et moments forts tel le lendemain de l'attentat au Bataclan, etc.
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On voit une petite classe d'ados accorder leurs violons et violoncelles en vue d'un concert en fin de film; on voit des "modulants" râler contre leurs conditions de travail; on voit une danseuse s'effondrant à bout de souffle après un solo; on voit débarquer un chanteur autrichien remplaçant au pied levé un maître chanteur indisposé ; on voit une régisseuse fredonner par cœur en coulisse la partition de Wagner sans cesser d’actionner ses manettes; on voit un taureau qui ne semble pas ébranlé par la docécacophonie de Schönberg ; on voit le chœur en répétition ou à l'essayage des chapeaux; on voit le jeune Mikhaïl Timoschenko en admiration devant un vieux routier baryton de renom probablement mondial; on voit ce que deux ou vingt ou deux cents caméras (c'est le montage champion qui fait illusion) font se succéder sous nos yeux en contrepoint constant, avec une bande-son canon à l'avenant...

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Petite réserve : un minimum de précisions ne gâcherait rien pour préciser qui est qui et qui fait quoi, où le titre du fragment joué à tel ou tel moment, mais le kaléidoscope humain, les tranches de vie, le patchwork d'images signifiantes, le "concert" de tout ça se passe finalement de sous-titres selon la même éthique-esthétique de Jean-Stéphane Bron consistant à montrer sans chercher (forcément) à démontrer...