30/09/2018

Haro sur les délirants !

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Quand Jean-Francois Braunstein éreinte les gourous du politiquement correct...

la-philosophie-devenue-folle-1110275-264-432.jpgProf à la Sorbonne, l'auteur de La philosophie devenue folle a lu à fond les idéologues anglo-saxons foldingues représentant un prétendu progressisme – théoriciens du genre, « animalitaires » et eugénistes -, pour mieux en fustiger l’aberrante régression. Son livre très documenté suscite autant l’effroi que le rire et la révolte, avant d’en appeler à une plus amicale sagesse…

Vous pensez encore, vieilles peaux, que le sexe biologique distingue chattes et matous autant que mecs et nanas ? Vous vous croyez d’une espèce si différente de celles de vos chiens et chèvres que vous vous retenez de forniquer avec elles ? Vous sacralisez la vie humaine au point de discuter du droit d’en disposer à son gré ! Mais dans quel monde vivez-vous donc ? N’avez-vous pas compris qu’il est temps d’en changer ?

C’est du moins à quoi, dans les grandes largeurs d’une croissante ouverture à l’indifférenciation généralisée, en appellent certains idéologues d’une mouvance très influente dans une partie significative de la communauté universitaire surtout américaine, mais pas que...

La visée globale de cette nouvelle «philosophie» est de niveler toutes les frontières entre catégories sexuelles humaines et entre espèces vivantes également «sensibles», de briser tous les tabous liés (notamment) à l’inceste, à la pédophilie, à la zoophilie, au respect des handicapés en particulier ou plus généralement à l’élimination des individus jugés indignes de vivre par les «experts», dans la perspective d’une vie plus dignement jouissive pour tous les individus voués au même compost égalitaire final. Fariboles d’ados surexcités par trop de séries pseudo-futuristes brassant fantasmes et fumisterie ? Absolument pas: théories étayées au plus haut niveau académique par des pontes et pontesses bien établis dans leurs chaires – manquant terriblement de chair hélas -, dont les thèses et les livres à succès ont fait le tour du monde. 

Si vous n’avez pas encore entendu parler des très célèbres John Money, Judith Butler, Donna Haraway et Peter Singer, pour ne citer que cet inénarrable quatuor de gourous avérés, c’est le moment de sortir de votre trou quitte à crier «pouce» dans la foulée ! 

Quand la Sorbonne se la joue Rabelais...

Chacune et chacun, dans la multitude de cette nouvelle abbaye de Thélème virtuelle que figure le Réseau mondial, se rappelle la virulente pétulance avec laquelle un certain Alcofribas Nasier - dit aussi François Rabelais dans les dictionnaires -, fustigea les doctes pédantissimes de la sorbonnicole et sorbonnagre Sorbonne en son Tiers livre, et c’est donc avec un clin d’oeil qu’il faut saluer l’apparition, en la même Sorbonne, d’un émule de l’abbé fripon, en tout cas pour l’esprit, et le remercier d’avoir, tel le routier sympa, roulé pour nous sur les autoroutes de la connaissance. 

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Grâce à lui, c’est en effet une véritable somme de savoir tout frais que nous trouvons dans La Philosophie devenue folle, livrée en langage limpide et souvent relevée de fine ironie ou de bonne fureur. Nul besoin d’avoir un diplôme de philo pour apprécier cet ouvrage salubre frappé au sceau du sens commun, aboutissant à la conclusion que chacune et chacun, au fond, sait ou sent de longue date ce qui est «décent» et ce qui ne l’est pas, quoi qu’elle ou il fasse «de ça». 

Mais venons-en au sujet. Qu’est donc cette «folie» pointée par Jean-François Braunstein ? N’est-il pas légitime de remettre en cause les classifications rigides liées à la définition des sexes, après qu’on a laissé tomber le critère de race ? Et comment s’opposer aux défenseurs de la cause animale ? Pourquoi ne pas envisager une légalisation de l’euthanasie ? Une question subsidiaire se pose cependant, et c'est jusqu'à quelle limite et quelles conséquences on efface, précisément, toute limite ?  

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Exemples à l’appui, Jean-François Braunstein montre alors comment, à partir d’interrogations légitimes et de remises en question en phase avec l’émancipation des moeurs, à la bascule des années 60-70 du XXe siècle, et principalement en Occident, des intellectuels plus ou moins éminents et typiques de l’esprit libertaire de cette époque en sont arrivés à des théories et, parfois, des pratiques effarantes, voire effrayantes. 

 Un tétramorphe de jobardise 

Le premier exemple est celui du psychologue-sexologue John Money, fondateur de la théorie du genre, pour qui l’orientation sexuelle n’a pas de base innée mais relève de la «construction» culturelle. Fondant ses thèses sur l’observation et le «suivi» médical (alors même qu’il n’avait aucune formation spécifique reconnue) de sujets hermaphrodites, Money s’est rendu célèbre en «parrainant» deux jumeaux devenus tristement célèbres à la suite du suicide de celui qui, prénommé David, atteint d’une malformation, fut poussé de force par Money à endosser le rôle d’une fille, hormones et pressions psychologique multiples à l'appui, chirurgie comprise, pour prouver que le genre «choisi» prévalait sur un instinct sexuel inné, l'expérience ratée préludant à d'autres désastres. 

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D’abord auréolé de gloire, et jamais revenu sur sa théorie en dépit de la faillite de ses applications, Peter Money alla beaucoup plus loin dans l'abjection en se faisant le chantre «scientifique» de la pédophilie «douce» ou de l’inceste «consenti», avant de perdre tout crédit public. 

Cela étant, tout en critiquant ce «pittoresque» charlatan porté, par ailleurs, sur la thérapie de groupe sous forme d’orgies conviviales, une figure plus sévère de la théorie du genre, en la personne de Judith Butler, allait pousser encore plus loin la mise en pièces de la différenciation sexuelle avant d’en arriver à nier même la matérialité du corps, celui-ci n’étant que le résultat de tous les «discours sur le corps» découlant de notre culture et de notre éducation, etc. 

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Il vaut la peine, à propos de cette immatérielle prêtresse fort en cour dans les hautes sphères de l’université, de jeter un coup d’œil sur ses écrits, dont l’illisible lourdeur et la prétention pseudo-savante eût fait la double joie de Rabelais et de Molière ! 

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Pour détendre l’atmosphère, ensuite, un cinq-à-sept avec Donna Haraway et sa chienne Mademoiselle Cayenne Pepper s’impose, à égale distance entre les lointains cosmiques très new age d’une rêverie dissolvant tous nos corps et leurs attributs dans une sorte de salive échangiste dont la finalité sera d’arroser le compost idéal où, frères et sœurs, nous retournerons la bouche pleine de terre, etc. 

 

053_edit.jpgMais le summum est encore à venir avec la quatrième incarnation de ce tétramorphe du délire pseudo-philosophique avec Peter Singer, parti de la défense combien louable des grands singes pour devenir une référence mondiale des «animalitaires», avant d'accentuer, de plus en plus, la confusion entre l’homme et l’animal dont les souffrances, éminemment égales, l’inciteront non seulement à une conception de l’euthanasie proche des « hygiénistes » nazis de la meilleure époque, mais à une nouvelle pratique de l’infanticide qui devrait, évidemment, régler bien des problèmes auxquels sont confrontés les parents d’enfants malformés ou déficients, sans parler de régulation démographique à grande échelle et, en attendant le Super Cyborg, la nationalisation des organes prélevés sur les vivants inutiles au profit des battants à réparer, etc. 

 Cette vieille guenille de l’Homme Nouveau… 

Witkacy2.jpgIl y a un peu moins d’un siècle de ça, un génie polymorphe polonais, à la fois peintre, dramaturge, romancier et philosophe, du nom de Stanislaw Ignacy Witkiewicz, publia un roman prémonitoire intitulé L’Inassouvissement dans lequel, sur fond de société massifiée, un parti dit nivelliste se partageait les faveurs de la multitude avec les adeptes d’une secte orientalisante genre Moon. La notion de «folie ordinaire» y était omniprésente, dans le sillage des prédictions sur le Nouvel Homme esquissées par Dostoïesvski et Nietzsche, une décennie avant celles de l’emblématique 1984 d’Orwell, cité à la fin de l’essai de Jean-François Braunstein. 

Or c’est le mérite particulier de celui-ci d’amorcer son tour d’horizon de la «philosophie devenue folle», qui englobe bien d’autres « followers » des idéologues cités plus haut, en citant des auteurs dont les écrits s’opposaient explicitement à ce nivellement généralisé, à commencer par Philippe Muray et Michel Houellebecq. 

Dans sa conclusion tout à fait explicite, Jean-François Braunstein, se démarque de ceux qui, trop frileusement, assimilent identité et fermeture ou excluent tout débat  (notamment sur les « études genres » ou « queer », etc.) en rappelant que « ce sont justement les limites et les frontières qui constituent des identités multiples et permettent de les faire évoluer ». 

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 La façon pathétique des pseudo-scientifiques (dont une Donna Haraway ou une Anne Fausto-Sterling) de s’en prendre au «virilisme» des sciences dites dures, de la biologie à l’immunologie, pour esquiver les faits trop têtus à leurs yeux, comme au temps de la biologie stalinienne promettant au bon peuple quatre printemps par année, va de pair avec l’enfumage idéologique propre à tous les fantasmes et défiant toute contradiction de bonne foi. 

«S’il y a des limites, conclut ainsi l’auteur de La philosophie devenue folle, c’est aussi pour qu’elle puissent être dépassées, mises en question, subverties. Mais il ne s’agit en aucun cas de les effacer. Une frontière permet de vivre en paix de tel ou tel côté, mais aussi de rêver à ce qu’il y a de l’autre côté de la frontière, de la franchir, légalement ou non, et de devenir autre à travers ce passage, ce sont les frontières qui préservent cette diversité qui fait la beauté du monde, qu’il soit humain ou animal. Au contraire, pour la pensée politiquement correcte, la diversité est d’autant plus célébrée qu’elle est niée dans une recherche pathétique du même qui aboutit à plaquer sur la vie animale les exigences d’universitaires américains totalement déconnectée de la réalité. (…) C’est dans cette confrontation à l’altérité, à la négativité, que l’homme prend conscience de lui-même. (…) Il sait qu’il n’est pas un pur esprit, qu’il est indissolublement lié à son corps. Maladies et mort font donc partie de la vie de l’homme, , mais il les combat sans relâche par la science et la médecine qui est, comme disait Foucault, la « forme armée de notre finitude ». Cet homme-là est un être qui affronte le monde pour en repousser les limites. Là est son bonheur, là est ce qui donne un sens à sa vie ». 

 Jean-François Braunstein. La philosophie devenue folle. Le genre, l’animal, la mort. Grasset, 393p. Paris, 2018.

Dessin ci-dessus: Matthias Rihs.

 
 

16/08/2018

Le chef-d'œuvre de Barilier

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Dans Khartoum assiégée, cinquante-troisième livre d’Etienne Barilier, constitue sans doute le chef-d’œuvre de l’écrivain à ce jour. Bien plus qu’un «roman historique» ou le «portrait d’un héros», cet ouvrage polyphonique brasse les questions cruciales liées à l’affrontement des empires, des cultures, des croyances et des destinées personnelles, à la source de l’État islamique. Incarné par une frise de personnages admirablement individualisés, ce roman captivant est porté par un souffle puissant et modulé par une écriture vivante et vibrante, d’une profonde poésie. Pas un roman de cette envergure n’a été publié en Suisse depuis C.F. Ramuz et Max Frisch, et quel équivalent en France actuelle? Présentation et entretien exclusif.

Le génial romancier anglo-américain Henry James estimait que ce qui caractérise un grand roman tient au fait que tous les personnages y ont raison, et c’est ce qu’on se dit aussi bien en achevant la lecture du formidable roman intitulé Dans Khartoum assiégée,dont les protagonistes «historiques», semi-fictifs ou imaginés par l’auteur nous semblent avoir, sinon raison dans l’absolu, du moins leurs raisons respectives que le romancier détaille avec une remarquable équité, s’agissant par exemple d’une jeune religieuse italienne torturée ou d’un aristocrate français trafiquant d’ivoire et d’esclaves d’une abjection caractérisée, entre tant d’autres. 

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Au premier rang de tous, héros déjà fameux au moment où il est envoyé à Khartoum par le Gouvernement anglais, le général Charles Gordon est lui-même l’incarnation d’une contradiction fondamentale en sa double qualité d’âme sensible et de militaire, mystique lisant tous les soirs l’Imitation de Jésus-Christ et comptant à son actif divers massacres «au nom de Sa Majesté», tendre avec les enfants et les animaux et non moins inflexible en sa fonction, notamment en Chine où il a réprimé la révolte des Taïpings dans le sang. 

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De la même façon, «face» à Gordon, qui ne le rencontrera jamais en personne, le chef de guerre «de droit divin» Mohammed Ahmed, dit le Mahdi (terme supposé tombé de la bouche même du Prophète, signifiant le Bien-Guidé), est à la fois un héritier de la plus haute spiritualité islamique (ses maîtres inspirateurs ont été les mystique soufis Al Ghazali et Ibn Arabi), le libérateur autoproclamé du peuple soudanais colonisé, un conquérant fanatique et un grand seigneur prêt à sauver la vie de son adversaire respecté au prix de sa conversion, sinon pas de quartiers au nom d’Allah miséricordieux! 

Une frise de personnages fascinants 

Or, tel est le premier mérite de ce roman: de camper sans parti pris (ou peu s’en faut, tant le parti du Mahdi semble difficile à endosser jusqu’au bout) deux grandes figures «absolutistes» et des personnages «secondaires» non moins importants, qui constituent la chair vivante du roman de Barilier, illustrant le microcosme de Khartoum. 

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Ville «jeune» (elle n’a été fondée qu’en 1823) et décatie à la fois, menacée de ruine à tout moment en ses murs de terre croulant en boue, garnison de colonie anglaise finissante sous-traitée par le khédive égyptien, ramassis d’aventuriers pratiquant (notamment) les trafics d’ivoire et d’esclaves, avec quelque chose d’un rêve oriental, des jardins édéniques le long du Nil, une mission chrétienne à l’adorable chapelle franciscaine et des bordels, une place pour les exécutions publiques, des marchés bigarrés en veux-tu et des intrigues pourries en voilà: telle est Khartoum à cette époque même où Rimbaud traficote à Harar… 

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Le pouvoir anglais, les religieux catholiques, les oulémas, les mercenaires égyptiens, les Soudanais dressés à la courbache ou ployant sous les dettes: un vrai souk en plan large. Et en cadre plus serré: quels personnages! 

Voici donc, au masculin singulier, Hansal le consul d’Autriche-Hongrie, flanqué de sa femme soudanaise et figurant l’homme plutôt débonnaire et même bon; le comte français Alphonse de Veyssieux, débarqué à Khartoum sans un sou, enrichi dans les trafics à la tête d’une armée de forbans, tenant les Noirs pour des «singes» et cependant passionné de cartographie et d’ornithologie; Pascal Darrel l’ancien communard, journaliste et écrivain qui voit en le Mahdi un révolutionnaire incarnant l’avenir de l’Afrique; ou l’archéologue autrichien Karl Richard Lepuschütz en quête d’une élucidation «sur le terrain» de l’écriture méroïque, langue non encore déchiffrée de l’antique royaume de Koush… 

Ou voilà, au féminin pluriel, si l’on passe un peu vite sur une Lady anglaise anti-esclavagiste entichée (pas pour longtemps) de Gordon: la figure lumineuse de Marie, fille de Darrel vouée à la garde de son père et au service des enfants – du pur Barilier; ou sœur Matilda, pendant féminin du général, en plus impénétrable – elle lit le nihiliste Leopardi et tentera de s’ouvrir les veines –, et au sort final non moins affreux… 

Enfin, à part celles-ci et ceux-là, sortis de l’imagination du romancier: trois «anges» d’innocence au destin également déchirant, en les personnes des jeunes James et Lual, qu’on pourrait croire les fils adoptifs de Gordon; et de sœur Concetta venue de Vérone toute soumise au service de son Seigneur doux et tombée aux mains des mahdistes qui lui réservent une fin de martyre relatée dans l’un des plus beaux et terribles chapitres du roman, intitulé Nativité… 

Comme une «scène primitive» 

La tragique prise de Khartoum en janvier 1885, par les troupes du Mahdi, fait figure aujourd’hui de «scène primitive» d’un affrontement à la fois terrestre et «cosmique» qui n’en finit pas de ravager le monde contemporain, quand bien même l’origine du conflit remonterait à la nuit des temps. Une métaphore astronomique marque d’ailleurs l’ouverture du roman sous la forme d’une comète dont l’apparition sera interprétée fort différemment (!) par les uns et les autres, présage de victoire ou de déroute; et c’est bien de la multiplication des points de vue que se nourrit ce roman combinant la vue générale (de Sirius, sinon de la comète) et l’immersion nous faisant croire que nous sommes, nous lecteurs, plongés dans le maelström humain de cette ville dont la topologie se construit comme «autour» de nous… The_Mahdi_or_For_the_Victoria_cross.jpg

Friedrich Dürrenmatt – que Barilier a beaucoup traduit, soit dit en passant, et auquel il fait un clin d’œil en inventant le couple de serviteurs nubiens Hamza & Hamza employés par l’infâme Veyssieux – disait écrire entre le cendrier et l’étoile, et de même pourrait-on dire que Barilier écrit entre le cognac, qu’il fait boire à Gordon de manière compulsive, et le cosmos où son personnage lit son propre avenir «éternel» entre deux méditations empruntées au cardinal Newman, mystique et poète. 

Un saut «quantique» de l’essai au roman... 

Dans l’essai percutant intitulé Vertige de la force, paru en 2016, Etienne Barilier a déjà montré sa parfaite connaissance du «sujet islam» en abordant, avec une largeur de vues d’humaniste, la question de la violence par «devoir sacré» englobant celle des croisés chrétiens, de l’Inquisition espagnole ou du djihadisme actuel. 

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Dans Khartoum assiégée nous fait cependant passer de l’essai au roman filtrant tous les aspects de la réalité, laquelle est captée, dans sa profusion, par le détail. Comme on se rappelle l’épisode, dans Tintin, du sparadrap collé au nez ou au talon du capitaine Haddock, le roman de Barilier grave en notre mémoire une profusion de détails significatifs. 

«Laissez venir l’immensité des choses», disait Ramuz, et c’est, pour ne prendre que ces exemples, le recours compulsif de Gordon l’ascète à sa bouteille de Cognac, ou le télescope avec lequel, juché sur le toit de son palais comme un veilleur à la Garcia Marquez, il surveille la progression des troupes du Mahdi par-delà les eaux du fleuve. Du détail à l’ensemble, le romancier se fait ingénieur, stratège au fait de la pose des mines et du consolidement des fortifications, peintre orientalisant (une scène fameuse de danse du ventre où l’archéologue se fait plumer par ceux qui sont supposés le guider), érudit ou théologien (Barilier est fils de pasteur comme Dürrenmatt), historien ou sondeur d’abysses métaphysiques… 

Si tous les personnages de ce roman ont raison, c’est que le romancier est allé partout à leur rencontre et à leur écoute. Aucun détour, aucune digression, aucune invention romanesque n’y sont gratuits. Tout sonne juste parce que tout est vrai. On devine l’énorme documentation accumulée par l’auteur pour aboutir à cette prodigieuse masse d’informations filtrées, dont le poids ne se fait jamais sentir, alors que la tension et l’émotion montent quand le siège impose la famine après force trahisons et fuites in extremis, jusqu’au grand massacre final. 

Or une sorte de basse continue traverse tout le roman, qu’on pourrait dire la conscience lucide du tragique de la condition humaine, vécue par Gordon comme une inguérissable douleur d’enfance et une mort annoncée et finalement assumée «pour l’honneur» non sans augmenter l’horreur imposée aux autres, présente aussi chez l’athée Darrel et muettement subie par la religieuse Matilda qui se défénestre pour échapper à la meute des violeurs – et dans la mêlée ce sera Gordon décapité, des dizaines de milliers d’innocents à ajouter aux «dommages collatéraux» des causes diverses, le Mahdi mort peu après du typhus mais son sang roulant dans les veines de ses descendants revenus au pouvoir, bénis en 1990 par un certain Ben Laden, et sus aux impies! 

L’incomparable penseur-lecteur que fut René Girard a décrit, dans Mensonge romantique et verité romanesque, le processus qui, dans la création littéraire, tend à une façon de purification spirituelle, et c’est cette élévation que nous vivons, précisément, par delà la montée aux extrêmes des dernier chapitres de ce roman, où la tragédie historico-politique se trouve à la fois dite dans le moindre détail, jusqu’à l’atroce, et comme sublimée par le chant du poète.

 


Entretien avec Etienne Barilier

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Comment êtes-vous arrivé à Khartoum? 

Je ne parviens pas à retrouver quand j’ai entendu parler pour la première fois du général Gordon. Mais dès que ce fut le cas, et dès que j’ai su que cet homme avait tenu un journal pendant le siège de la ville qu’il voulut défendre contre le Mahdi (journal dont hélas les derniers cahiers ont été détruits quand la ville fut prise), sa personne et son drame, comme le drame collectif dont il fut un des acteurs, m’ont fasciné. Le reste a suivi. 

De quel matériau documentaire vous êtes-vous servi? 

Nous avons la chance de posséder sur Gordon et sur le mahdisme nombre de témoignages de première main. Slatin a écrit sur sa captivité, ainsi que d’autres prisonniers du Mahdi, dont le père Ohrwalder. De Gordon lui-même, outre son journal, nous avons divers textes, dont des lettres à sa sœur ou des Reflections in Palestine. Sur Gordon, il existe moult ouvrages en anglais, et même en français. Gordon est un des Victoriens éminents dont Lytton Strachey fait le portrait au vitriol, mais sans parvenir à cacher tout à fait l’admiration que cet étrange personnage lui inspire. 

Y a-t-il un document (le journal de Gordon ?) qui vous ait servi plus que d’autres? 

Tout ce qui pouvait faire vivre et revivre ces événements et ces lieux m’a nourri. Même si, bien sûr, je n’ai jamais perdu de vue le journal de Gordon, où transparaît ce mélange d’idéalisme intransigeant et de pragmatisme ironique, de foi naïve et d’intelligence aiguë, qui en font un personnage si intensément attachant. 

Le roman découle-t-il d’un plan préétabli précis, ou s’est il construit «au fur et à mesure»? Comment avez-vous « construit » la ville de Khartoum? 

Comme lorsque j’écrivais Le Dixième ciel, je me suis établi une chronologie, la plus détaillée possible, qui énumère, sur deux colonnes parallèles, les événements de la vie de Gordon et ceux du monde qui l’entoure. Mais comme pour le Dixième ciel, si ce tableau m’a aidé à rester fidèle aux événements historiques, il ne m’a pas pour autant servi de plan. Quand bien même ce n’est pas moi qui choisissais les événements, j’ai écrit ce roman comme tous les autres, «au fur et à mesure». Les personnages ont évolué selon leur loi propre – j’allais dire, même si c’est paradoxal: y compris les personnages dont tous les faits et gestes sont connus par l’histoire; les profondeurs d’un être humain, fût-il «historique», restent toujours un mystère, dont le roman, peut-être, parvient à s’approcher parfois, parce que l’humanité, après tout, nous est commune à tous. Quant à la ville de Khartoum, ce fut aussi un personnage, bien sûr, dont les traits m’ont été fournis par mes lectures, mais que je devais et voulais aussi faire revivre par l’imagination – l’imagination, cette «reine des facultés», n’étant rien d’autre que la vive intuition du réel. 

Comment les personnages de semi-fiction et de fiction vous sont-ils apparus dans la foulée des figures historiques? 

Précisément, il est un lieu, le roman, où réel et fiction cessent d’être perçus contradictoirement! Veyssieux et Darrel sont des semi-fictions, au sens je me suis inspiré, pour l’un, d’un personnage exploiteur, violeur et tueur, qui a bien existé mais dont on sait relativement peu de chose. Et pour l’autre, j’ai pris pour modèles à la fois Paschal Grousset, ancien communard, connaisseur de l’Afrique, auteur de romans à la Jules Verne et… traducteur de Gordon, et Olivier Pain, autre ancien communard qui, lui, a carrément rejoint les troupes du Mahdi avant d’y mourir misérablement, de maladie et d’épuisement. Ainsi, je savais que je n’«exagérais» pas en mettant face à face un ex-communard et Gordon! Pour sœur Matilda ou Marie, qui n’ont pas de «modèle» direct dans ce qu’il est convenu d’appeler la réalité, ma lecture de témoignages poignants sur des religieuses prisonnières m’a donné une idée de leur courage et de leurs souffrances. Mais je le répète, dans un roman, il n’y a plus de personnages «réels» et de personnages «inventés», il n’y a que des êtres humains. 

Pourriez-vous situer le roman par rapport à Vertige de la force ? Ou plus précisément : qu’apporte le roman, selon vous, de plus (ou d’autre) que l’essai? 

Lorsque j’écris un essai, je parle à la première personne et je dis mes convictions. Lorsque j’écris un roman, je laisse parler mes personnages. Un romancier ne juge personne, il habite ou du moins tente d’habiter la vérité de tous. En particulier, dans un chapitre du début du livre, lorsque la parole est donnée aux croyants musulmans, partisans du Mahdi, j’écoute leur voix plutôt que je ne les fais parler. Je pourrais dire aussi que je suis mes personnages, au double sens du verbe suivre et du verbe être. Bien sûr, le roman est aussi une mise en œuvre des paroles des personnages, la tentative de faire de toutes ces voix une symphonie. L’écrivain-compositeur met peut-être en valeur, fût-ce sans le vouloir, telle voix plutôt que telle autre, et je ne dis pas qu’on ne puisse reconnaître, dans Khartoum, les convictions de son auteur. Néanmoins, ce ne sont pas elles qui comptent d’abord. Ce qui compte, c’est de faire vivre un monde, et de l’offrir à la liberté des lecteurs. Et la fiction a cet avantage sur l’ouvrage d’histoire, que tout en ordonnant le réel, elle ne le fige pas dans une interprétation. Je ne dis pas qu’elle ne travaille pas à rendre le monde intelligible; l’œuvre du romancier, qui est œuvre d’intuition, de sensibilité, de passion, est aussi œuvre d’intelligence. Mais c’est l’intelligence du mystère humain, qui demeure mystère.

 

Etienne Barilier. Dans Khartoum assiégée. Phébus, 476p. Paris, 2018


Vertige de la force. Buchet-Chastel, 2016

 

 

07/08/2018

Un été de grands livres

 
2153-200x150.jpg48280_patautfabrice18dr.jpgDeux romans exceptionnels, de deux auteurs outrageusement inaperçus, attendent la lectrice et le lecteur non alignés à l’ombre fraîche : Dans Khartoum assiégée, d’Etienne Barilier, marquant le retour en beauté et en profondeur du romancier; et le premier roman de Fabrice Pataut, Aloysius, paru en 2001, redécouvert en 2005 avec la bénédiction d’Alberto Manguel, et que prolongera la lecture des nouvelles éblouissantes d’Un Jeudi parfait, paru en 2018. Triple enchantement avant la rentrée multitudinaire !
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Un lecteur de langue française un peu conséquent (et le mot de lecteur contient inclusivement une lectrice à l’affût de qualité) se trouve confronté, en ces jours de canicule moite, à une alternative impliquant un choix sûr entre la daube molle et le vif des vrais livres.
Passons sur les «livres de plage» qui sont légion et suintent de sueur fade et de monoï, pour gagner la clairière de fraîcheur, le bord de rivière ou la chambre aérée, où lire deux romans formidables ressortissant à la meilleure littérature et renvoyant à deux œuvres majeures de ce temps qui ont pour point commun de rester inaperçues, à tout le moins négligées au profit des «têtes de gondoles»...
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Je reviendrai beaucoup plus longuement, avec deux chroniques séparées du média indocile Bon Pour La Tête, et dans un ouvrage à paraître, sur les œuvres respectives d’Etienne Barilier et de Fabrice Pataut, toutes deux inscrites dans la grande tradition du roman filtrant quelques thèmes essentiels par l’alchimie du langage, où pensée et sensation, raison et fantaisie collaborent à la mise en mots, mais dans l’immédiat, vite vite, il faut donner envie de lire Dans Khartoum assiégée, fabuleuse ressaisie d’une tragédie à valeur actuelle hautement symbolique, au carrefour des cultures opposant divers colonialismes et aux sources du fanatisme islamique, et par delà toute thèse : dans le maëlstrom humain où se débattent des personnages merveilleusement présents, abjects ou bouleversants, dont le protagoniste, le général anglais Gordon surnommé Gordon Pacha, acquiert une stature de figure romanesque stupéfiante de force fragile.
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Pour comparaison, le lectrice ou le lecteur pourraient voir ou revoir (disponible sur le site de streaming gratuit hds.to) le film britannique Khartoum évoquant la même péripétie historique de l’encerclement de la capitale soudanise, en 1884, par les hordes du chef de guerre mystique dit Le Mahdi, inspirateur d’un premier Etat islamique, avec Charlton Heston dans le rôle (assez bien tenu, il faut le reconnaître) de Gordon, et Laurence Olivier en Mahdi au faciès noirci à la cire de soulier militaire, histoire de percevoir la différence entre une sorte de B.D. à grand spectacle fondée sur un schéma simpliste, avec force personnages caricaturaux et chevauchées hurlantes, et les strates d’un roman prodigieusement documenté mais dépassant l’anecdote historique ou la couleur locale dans un brassage qui fait croire au lecteur qu’il sait tout de ce monde par immersion et y comprend les enjeux historiques et politiques, économiques ou culturels (éthique et théologie comprise) d’un drame où violence et sacré, petite religieuse italienne et trafiquant français sans scrupules, partisans du Mahdi vu en libérateur ou défenseurs d’autres plus ou moins nobles causes se mêlent dans une pagaille admirablement détaillée et structurée par le romancier.
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Après le mémorable essai de Barilier paru l’an dernier sous le titre de Vertige de la force, illustrant la connaissance du « sujet islam » par cet auteur à l’incomparable porosité, son nouveau roman marque l’accomplissement du romancier découvert il y a cinquante ans avec Laura et Passion, au talent toujours plus amplement déployé dans Le Dixième ciel ou Le chien Tristan, entre autres nombreux titres, à qui cependant manquait parfois un soupçon d’incarnation «en pleine pâte», alors qu’ici tout se fond en unité vivante et vibrante portée, de surcroît, par une écriture comme rénovée dans le détail et le mouvement d’ensemble.
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cvt_Aloysius_5182.jpegLes diableries de l’histoire humaine
Si j’ai suivi le développement de l’œuvre de Barilier dès son premier roman (L’Incendie du château, en 1973), ce n’est qu’avec son dernier livre que j’ai découvert l’univers de Fabrice Pataut, avec les dix-sept nouvelles éberluantes d'Un Jeudi parfait, paru ce printemps, neuvième ouvrage de fiction d’un philosophe ferré (le wikipédant renseigne sur sa carrière professionnelle de spécialiste international éminent des arcanes logiques de la pensée et du langage) qui serait à la fois un conteur retors à la fantaisie inventive débridée et un poète en prose aux bonheurs d’expression filés à jet continu.
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Ayant commencé de lire Fabrice Pataut par la fin, ma décision subconsciente de tout lire de cet auteur me rappelant à la fois les grandes largeurs romanesques et les plus fins détails poétiques d’un Vladimir Nabokov, mais aussi les mélancolies louches d’un Juan Carlos Onetti, notamment dans son roman faussement scabreux intitulé Valet de trèfle, m’a reporté au premier de ses romans, Aloysius, qui m’a fait me retrouver ces derniers jours à Minorque en 1939, sur fond de guerre civile et plus encore, au milieu de personnages me rappelant d’abord les diableries de Mikhaïl Boulgakov (un chat nommé Verlaine, et parlant comme le Tobermory de Saki, y introduit notamment), entre réalité confuse et rêves hyperréalistes, avant de m’enfoncer dans ce qu’on pourrait dire l’épaisseur du réel mais comme transfiguré par une vision poétique envoûtante.
Ceux qui estiment, avec une sorte de Schadenfreude typique des paresses désabusées de l’époque, qu’il ne se fait plus rien dans la littérature contemporaine de langue française, subissent probablement les effets d’une autre lassitude blasée perceptible dans les rubriques « culturelles » ou plus gravement « littéraires » des temps qui courent, où l’esprit de curiosité et de découverte se fait rarissime alors que tous se rassurent en parlant tous à la fois de « ce dont on parle », etc.
Eh bien merde à la fin: qu’il lisent plutôt Dans Khartoum assiégée, Aloysius et Un jeudi parfait, et bordel qu’on en parle !
 
Etienne Barilier. Dans Khartoum assiégée. Editions Phébus, 2018, 476p.
Fabrice Pataut. Un jeudi parfait. Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2018, 269p ; Aloysius, Le Rocher, réédité en 2005 dans la collection Motifs, avec une préface d’Alberto Manguel.

23/07/2018

La bonne âme de Construire

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Charlotte Hug n’est plus, décédée le 15 juillet à Zurich à l’âge de 87 ans. Mais son souvenir demeure très vif, notamment pour ceux qui eurent le privilège de collaborer au journal Construire dont elle incarnait l’esprit avec autant de finesse et d’ouverture d’esprit que de curiosité hardie et de douce fermeté.
C’est avec un mélange de tristesse et de reconnaissance que j’ai appris, ce dimanche, le décès de Charlotte Hug, dont nous évoquions encore la figure si remarquable, il y a peu, avec Jacques Pilet avant que, ce matin, mes amis Roland Jaccard et Jean-François Duval, partageant la même gratitude frottée de nostalgie, ne m’apprennent la nouvelle du décès de cette grande petite dame dirigeant à l’époque les publications de la Migros, et plus précisément Construire, «l’hebdomadaire du capital à but social», avec autant de respect fidèle des principes institués par les Duttweiler que d’ouverture d’esprit et de confiance accordée à ses collaborateurs.
Lorsque, au mitan des années 1970, jeune pigiste indépendant en matière culturelle et littéraire et souvent payé avec un lance- pierres (je me souviens de l’argument de cet éminent rédacteur en chef genevois de la Gazette de Lausanne-Journal de Genève me faisant valoir qu’écrire pour ces titres était déjà une rétribution d’honneur !), je devins collaborateur des pages culturelles de Construire après un entretien à la fois très cordial et très pro dans les bureaux zurichois de Charlotte Hug, la possibilité soudaine de réaliser de pleines pages sur des sujets pas forcément «au goût du jour», sans donner dans l’élitisme confiné, m’est apparue comme une chance rare, immédiatement concrétisée par une page entière consacrée à la poésie chinoise de l’époque des T’ang - plus populaire tu meurs !
Mais en alternance, une rencontre avec le cinéaste Henry Brandt (son film-enquête sur le troisième âge intitulé Le dernier printemps), un entretien avec Denis de Rougemont sur le terrorisme de ces années de plomb, ou cette mémorable semaine passée à Sorrente pour assister aux journées du cinéma consacrée à la Suisse, entre tant d’autres sujets, m’auront permis d’accomplir un travail intéressant sans trop me soucier du prochain commandement de payer…
Surtout, le contexte plus large de Construire, avec ses multiples collaborateurs journalistes ou écrivains - j’ai parlé de Jacques Pilet, mais Etienne Barilier nous rejoignit bientôt avec de très substantielles chroniques, et Jil Silberstein ou Jérôme Deshusses ,Walter Weideli lançant une série sur les moines d’aujourd’hui ou Roland Jaccard défaisant les nœuds de Jacques Lacan…
 
Or la meilleure illustration de l’incomparable accueil ménagé par Charlotte Hug au journalisme culturel (et plus encore) me semble le travail accompli par Jean-François Duval pendant des années, passant cinq semaines en Australie ou sillonnant l’URSS au temps de la pérestroïka, interviewant Woody Allen ou Mircea Eliade aux States et l’on en passe, comme en témoigne son passionnant recueil d’entretiens de Demain quel Occident (Socialinfo, 2018) dont beaucoup ont paru avec la bénédiction de Charlotte Hug...
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30/05/2018

JLK en lecture préalpine

20882564_10214082966455045_8934503663127614844_n-1.jpgÀ l’enseigne de Lettres vivantes, JLK vous donne rendez-vous au chalet préalpin de Geneviève Bille pour une lecture conviviale:
 
Vivre, lire et écrire avec JLK
 
Jeudi 31 Mai 2018, de 15h à 17h, à La Comballaz.
 
Deux livres nouveaux, après la vingtaine qui précède, de la poésie et un demi-siècle de lectures et de rencontres avec des auteurs de partout, constitueront la base d’une heure de lecture suivie d’une heure de libre entretien, sur les hauteurs préalpines de La Comballaz.
 
À partir du recueil de «poèmes des circonstances, 1986-2018» intitulé La Maison dans l’arbre, publié à une date et en un lieu encore tenus secrets, et de la somme poético-critique à paraître cet automne à Paris chez Pierre-Guillaume de Roux sous le titre Les Jardins suspendus, JLK proposera un bref parcours rétrospectif d’une longue fréquentation de la littérature de partout et même de nos régions, si possible le pied léger, tout au plaisir des mots, au sel des idées et au trébuchet de l’expérience.
Informations : Mimont 1, 1862 La Comballaz. Tél. 024 491 12 89.

29/04/2018

Produits d'entretien

Jean-François Duval fait parler

ceux qui s'inquiètent de l'avenir

 J.-F. Duval. Copyright Yvonne Bohler JPEG copie.jpeg

Passeur d’idées et d’expériences humaines, l’écrivain-reporter pratique l’entretien avec autant d’empathie que de compétence, jusqu’au plus pointu de la pensée contemporaine. Deux livres récents nous valent d’extraordinaires rencontres, qu’il s’agisse d’Elisabeth Kübler-Ross en sa retraite d’Arizona, ou de dix-huit personnalités qui ont des choses à dire dépassant la jactance des temps qui courent.

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«L’avenir est notre affaire», nous rappelait Denis de Rougemont il y a plus de quarante ans de ça, dans un livre-testament militant pour une prise de conscience écologique non dogmatique, qui fit ricaner à gauche et soupirer à droite.

Le grand Européen, que Malraux avait dit l’un des hommes les plus intelligents de sa génération, développait une réflexion globale sur le pillage de la planète et sa pollution, la nécessité de redéfinir la notion de territoire, ou l’urgence de dépasser les vanités et les clôtures de l’Etat-nation, qui faisait alors figure, pour certains, d’élucubrations de vieux rêveur impatient de séduire les jeunes filles en fleur, alors qu’elle s’inscrivait dans un courant de pensée devenu, aujourd’hui, bonnement central et vital.

Or je n’ai cessé de me rappeler ma propre rencontre avec le vieux Maître, en 1977, qui m’avait dit qu’une Europe des technocrates ne réaliserait jamais ses espérances et son combat, en lisant le recueil d’entretiens rassemblés par Jean-François Duval, où le souci de «notre affaire» revient à chaque page, chez les personnalités interrogées les plus diverses, qu’il s’agisse de Brigitte Bardot ou du philosophe Paul Ricoeur dont Emmanuel Macron fut le disciple, du penseur slovène non conformiste Slavoj Zizek dialoguant avec Isabelle Huppert, ou de notables penseurs transatlantiques (de Jean Baudrillard à Fukuyama) et du sommital et pétulant Dalaï-Lama rencontré en son exil de Dharamsala, sans oublier Michel Houellebecq en caleçon dans sa cuisine, avant et après sa douche…

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Une espèce de sainte au milieu des coyotes

Les gens qui souffrent le plus sont parfois les plus rayonnants, et c’est une joie aussi rare, et presque scandaleuse à certains égards, qu’on perçoit en la présence d’Elisabeth Kübler-Ross, quasi grabataire après plusieurs accidents cérébraux qui n’ont pas entamé son mental ni son moral quand Jean-François Duval, en 1996, débarque chez elle. 

Quoique mondialement connue, la septuagénaire raconte que son fils Kenneth l'a «kidnappée» après l’incendie criminel qui a détruit sa maison de Virginie où elle avait le tort (aux yeux du Ku-Klux-Klan en tout cas) d’accueillir des enfants sidéens, pour la mettre à l’abri dans ce coin perdu de l’Arizona.

En 1996, Elisabeth, que ses amis indiens ont sacrée «femme au calumet» avant de lui offrir un totem à l’effigie de l’Aigle debout, vivait toute seule dans une maison toujours ouverte, avec une seule jeune aide de ménage mexicaine, et c’est couchée, très affaiblie, quasi paralysée mais terriblement vivante (elle refusait de prendre des médicaments pour garder tous ses esprits) que son visiteur la découvrit et, bientôt, se fit reprocher de ne pas fumer: «Vous n’avez pas honte! Vous n’avez pas vu la pancarte à l’entrée de ma maison: merci de bien vouloir fumer! J’aime les gens qui fument». Et d’évoquer ensuite les sept «merveilleux coyotes» rôdant autour de sa maison…

Une cinglée que cette mystique qui se réjouit de mourir pour rejoindre ceux qu’elle est persuadée de retrouver de l’autre côté? Le gens raisonnables le penseront sûrement quand, sur la base de sa longue expérience, elle lance au mécréant Jean-François que les enfants mourants ont bien de la chance d’en finir et qu’elle a déjà plein d’anges autour d’elle. 

Et l’on se rappelle alors que c’est en découvrant les papillons noirs dessinés sur les murs par les enfants juifs déportés au camp de Majdanek, en sa vingtaine déjà très sensible au sort des autres, qu’elle a décidé de se consacrer à l’accompagnement des mourants. À ses yeux, notre vie serait donc celle de chenilles enfermées dans leur corps, dont la mort les délivrerait…

Au fil de deux rencontres restituées comme deux petites pièces de théâtre savoureuses, c’est pourtant le contraire d’une illuminée qui s’exprime sur la vie autant que sur la mort: les signes qu’elle a reçus de son mari défunt qui ne croyait absolument pas à «tout ça», ce qu’elle a appris des enfants et des mourants devant la souffrance, l’aide d’un «soigneur d’âme prénommé Joseph» qui l’a enjointe de ne plus se focaliser sur la mort, entre autres propos affectueux ou plus sévères sur la Suisse et ses compatriotes trop souvent étroits d’esprit ou attachés à leur seul petit confort, Jésus qu’elle trouve aussi «okay» que mère Teresa (juste un peu trop «complexée» à son goût), l’enfer que les humains se fabriquent sur terre et qu’il est stupide d’imaginer qu’un Dieu ait pu le concevoir, ou encore l’importance de savoir recevoir plus encore que de savoir donner…

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«Reporter d’idées» et bien plus... 

Journaliste et écrivain, Jean-François Duval a accompli, des années durant, un travail qui relevait en partie du «reportage d’idées», au sens où l’entendait un Jean-Claude Guillebaud, grand reporter revenu de divers fronts de l’actualité avant de développer son «enquête sur le désarroi contemporain» dans la magistrale série d’essais nourris que furent La Trahison des lumières(1995) ou Commencement d’un monde (2008), en passant par La Tyrannie du plaisir.

Plus modestement, mais avec autant de curiosité non alignée – qui l’a fait dialoguer par exemple avec un Charles Bukowski, en connaisseur avéré de l’underground culturel américain - que de solide formation, Jean-François Duval a multiplié, des années durant, les reportages et les entretiens de haute tenue qu’une inappréciable petite dame, à Zurich, du nom de Charlotte Hug, accueillait dans les pages de Construire, l’hebdomadaire «du capital à but social»… 

Bien plus qu’un banal recueil d’interviews recyclées, ce nouveau livre intitulé Demain, quel Occident? fait double office de substantiel rappel «pour mémoire», en donnant la parole à quelques voix prophétiques (un Jean Baudrillard, par exemple, qui pressentait avec vingt ans d’avance le besoin compulsif des individus de se prouver qu’ils existent à grand renfort de selfies et autres shows auto-promotionnels sur les réseaux sociaux), mais aussi en multipliant les observations en prise directe sur notre présent et l’avenir que nous réserve un monde en mutation de plus en plus rapide. 

Cinéma d’époque et zooms sur l’avenir 

En rupture complète avec les médias cannibales qui consomment de la vedette et ne s’intéressent qu’au «buzz» de l’opinion, les entretiens réunis ici sont soumis à la double exigence du respect humain et de l’approche bien préparée. Brigitte Bardot n’est pas abordée ici comme un sex symbol décati fondu en écolo réac (je singe le langage des médias vampires), mais comme une personne de bon sens qui formule des jugements aussi respectables que ceux d’un Cioran, et bien plus affûtés que ceux  d’un Michel Houellebecq, dont la rencontre est bonnement drolatique dans le style Deschiens – en fait c’est surtout sa femme qui parle… 

Blague à part, si ce livre est une véritable mine de réflexion, ou plus exactement d’amorces de réflexion et de pistes qu’il nous incombe, lecteurs, de suivre, c’est que Duval, ferré en philo et en connaissances tous azimuts mais ne donnant jamais dans aucun jargon, s’est préparé sérieusement à chaque rencontre. 

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 Tout le monde parle aujourd’hui de transhumanisme, mais c’est en 2002 déjà que le reporter se pointe à Boston chez Ray Kurzweil, et c’est dès 1996 qu’il avait interrogé Francis Fukuyma! Le nom de Paul Ricoeur est souvent réapparu dans les médias depuis l’accession à la présidence française de son disciple, mais c’est dès 1986 que Jean-François Duval avait enregistré ce grand maître de la pensée contemporaine jugeant que «nous sommes le dos au mur» et constatant, comme les Américains Daniel C. Dennett ou Stanley Cavell, ou comme le Dalaï Lama visité à Dharamsala, que le moment est venu pour l’humanité de considérer un peu plus sérieusement que l’avenir est «son affaire», etc. 

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Jean-François Duval. Demain, quel Occident ? Entretiens. Social Info, 251p.

Social Info, 251p.

Elisabeth Kübler-Ross va mourir et danse avec les loups. Social Info, 97p.

04/03/2018

Un autre Joël Dicker

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Sous les dehors d’un polar à l’américaine pastichant plus ou moins les séries du genre, le nouveau roman du jeune écrivain «cultissime», captivant autant que le premier et moins convenu que le suivant, cache autre chose qui relève d’une perception plus pénétrante de la réalité tragi-comique de notre monde.

On sort de la lecture de La Disparition de Stephanie Mailer avec l’impression d’émerger d’une espèce de magma d’images et de visages, de visions et de voix, d’intrigues humaines et de secrets emboîtés les uns dans les autres comme des poupées russes, de scènes et de situations renvoyant aux situations et aux scènes d’autant de récits plus ou moins policiers de l’époque, entre autres séries dont la matière et la dramaturgie souvent stéréotypées constitueraient ce qu’on pourrait dire l’hypertexte des temps qui courent: on est encore sous le coup, comme les deux ou trois protagonistes attachants arrivés au bout de ce qui est pour eux autant une quête qu’une enquête, on reste assez sonné par la révélation finale de l’affaire, mais ce qu’il reste de cette lecture n’a rien de conventionnel (on a trouvé le coupable, ouf, passez lui les menottes, lisez-lui ses droits, etc.), plutôt concentré sur une dernière impression à la fois obscure et claire – la dernière impression d’une lecture est toujours la bonne – selon laquelle ce roman serait autre chose qu’un polar à l’américaine de plus… 

De la graphomanie en promotion mondiale 

Les aspirants écrivains font florès dans les romans de Joël Dicker, et cela ne s’arrange pas dans La Disparition de Stephanie Mailer, où celle-ci, journaliste de talent virée de la Revue littéraire de New York, style New Yorker en déclin, rêve de se faire un nom en tant qu’écrivain au même titre que l’ancien chef de la police d’Orphea, où se passe le roman, qui se pose en dramaturge génial autoproclamé; à ceux-là s’ajoutant un critique littéraire à la fois monumental, grotesque et touchant, ou ce directeur de revue, quinqua pathétique, que manipule une arriviste sans cœur et sans talent autre que celui de vilipender sa rivale plus douée. 

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Joël Dicker, fils de libraire genevoise, est un garçon trop bien élevé pour attaquer les monstres de front, ou peut-être est-il plus retors qu’on ne le croirait? Toujours est-il qu’on se rappelle, au rayon russe du grand magasin Littérature, que toute le monde écrivait dans l’entourage de Tolstoï: tous à s’épancher sur leur cher journal intime! 

Or nous y sommes revenus en plein: l’époque de Joël Dicker est celle d’Anna Todd, à savoir celle du le déferlement mondialisé de l’insignifiance privée via les réseaux sociaux, Youtube et ses myriades d’youtubés, les millions de lecteurs de Whatpad et tout le tremblement de ce que d’aucuns, pour ne pas rater un épisode tendance, taxent de «phénomène intéressant»… 

Quoi de commun avec Joël Dicker? Rien. De fait, ce jeune homme est une vieille peau. Joël est le contemporain, à un an près, de notre fille aînée archiviste et bibliothécaire, qui se trouverait tout à fait à l’aise dans le librairie d’Orphea, après avoir lu, entre dix et douze ans, dix ou douze fois Le Mouron rouge

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Joël Dicker n’est en rien un produit de marketing, comme l’ont prétendu les analystes de la faculté des lettres de Lausanne spécialisés dans les effets secondaires non significatifs du marché du livre, mais un lecteur compulsif de romans russes ou américains, un type intéressé par le théâtre d’Ibsen et de Tchekhov et un observateur attentif des vacations humaines les plus diverses, préparations culinaires et crimes de sang compris. 


De la filiation, du mimétisme, du mal et de la réparation 

Quatre thèmes intéressants courent à travers les romans de Joël Dicker, à savoir la filiation, la relation mimétique, le mal et la réparation. Le personnage de Harry Quebert les cristallisait à lui seul en tant que mentor du jeune protagoniste en quête de sujet et de gloire, de médiateur au sens où l’entend un René Girard dans son analyse de la relation mimétique, de criminel possible et de romancier attaché à démêler les racines du mal (titre de son présumé chef-d’œuvre), comme le jeune auteur-à-succès démêle aujourd’hui un nouvel imbroglio dont l’argument policier n’est pas le motif principal, même si la recherche du ou des coupables nous scotche nerveusement à l’action comme le sparadrap du capitaine Haddock, avec quel irrésistible effet tourne-pages...

 

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Clin d’œil à la filiation au sens le plus direct: la belle image de Joël Dicker en train d’en raconter une bien bonne à Bernard de Fallois, sur la 4ème de couverture de La Disparition de Stephanie Mailer, paraissant deux mois après la mort de la grande figure proustienne que fut l’éditeur et ami du jeune prodige, lequel a la classe de lui rester fidèle et de l’honorer. Or ce thème d’un lien entre générations passe aussi, chez Dicker, par les multiples hommages plus ou moins explicites qu’il rend à tout moment à ceux qui l’ont précédé, notamment écrivains, et au fil conducteur par excellence qu’est le livre, et plus généralement à la littérature, évoquée sans trace de pédantisme, ou aux genres apparentés du théâtre, du cinéma ou des séries télévisées. On se gardera de comparer Joël Dicker à Dostoïevski ou à Cervantès (!) mais ce n’est pas l’écraser, ni faire trop d’honneur au roman noir contemporain, que de rappeler la filiation entre Crime et châtiment, tiré d’un fait divers sordide, et les romans de James Ellroy ou de Simenon, les terrible nouvelles d’une Patricia Highsmith – véritable médium de l’observation des pathologies psychiques ou sociales de nos sociétés – ou les romans d’un Jo Nesbø. 

Est-ce dire que le jeune Joël fasse partie de cette tribu-là? Je ne le crois pas. Rien chez lui de fracassé ni de «métaphysique». Mais les références sont là, et l’on pourrait dire qu’il se sert du matériau policier, toutes proportions gardées une fois de plus, comme Cervantès emprunte à la tradition des romans de chevalerie pour lancer son Quichotte dans son combat contre les moulins à vent, et le comique du génial Espingouin n’est pas loin de la singulière cocasserie judéo-américaine de Dicker en certaines de ses pages. 

 Du serial killer au serial teller 

La figure du serial killer est censée représenter, dans les nouveaux stéréotypes, l’incarnation par excellence du mal, alors que sa récurrence mécanique devrait nous inquiéter pour une autre raison. Et si Jean-Patrick Manchette avait raison quand il dit que la fascination pour le serial killer va de pair avec une dilution de la notion de responsabilité dans un magma mêlant trauma d’origine (maman a été trop méchante ou trop gentille avec le tueur) et massacre compulsif à répétition? 

La question ne se pose pas du tout en ces termes dans le cas du tueur à multiples victimes qui joue à cache-cache au fil des pages de La Disparition de Stéphanie Mailer,vu qu’il ne tue pas par obsession récurrente psychopathologique mais pour effacer, de manière très organisée, son premier crime. Plusieurs autres personnages, dans le roman, auraient eu autant de raisons, sinon de meilleures que lui, de «faire le coup», et l’un d’eux passe même à l’acte en fin de roman à la satisfaction de la lectrice et du lecteur tant la victime, insupportable pécore, mérite de finir sa triste carrière d’intrigante dans le coffre arrière d’une voiture, avant de se dissoudre dans les fumées d’enfer d’une source de soufre! 

Joël Dicker n’est-il que l’habile page-turner que d’aucuns ont pointé du doigt faute de mieux expliciter son succès, après avoir invoqué un plan marketing encore plus bidon? Ne fait-il que surfer sur la vague du polar, et ne fait-il pas des manières en prétendant (dans l’entretien qu’il a accordé à notre camarade Isabelle Falconnier, dans Le Matin Dimanche du 25 février dernier) qu’il ne se sent pas plus auteur de romans policiers qu’il n’a le goût du genre, préférant le roman russe à ceux-là. Or cette mise au point, que je crois de bonne foi, n’exclut pas qu’il joue avec le genre, comme il joue avec les formes standardisées des meilleures séries anglo-saxonnes, qu’il s’agisse de True Detective pour l’enquête dédoublée en récit diachonique, de Revenge pour l’ambiance des Hamptons et la découpe de certains caractères, de Closer pour les démêlés de l’épatante Anna Kanner avec son entourage de flics machistes, et certaines scènes du livre, nombre de postures des protagonistes, et maints dialogues aussi suggèrent ou avèrent ce va-et-vient entre récit romanesque et montage cinématographique ou vidéo. 

Cependant, me semble-t-il, l’essentiel est ailleurs: dans la masse de tout ça, qui relève à la fois de la polyphonie narrative hyper-maîtrisée, d’une limpidité narrative comparable à celle des romans populaires, et dans la cohérence organique de l’ensemble du point de vue de la psychologie et des observations sociales, énormités comprises. 

De l’invraisemblance, fauteuse de comique 

Joël Dicker, comme un Simenon l’incarnait tout autrement, est une bête romanesque. Se fiche-t-il de nous quand il prétend écrire sans notes, sans documentation, sans plans préalables alors qu’il construit des labyrinthes spatio-temporels qui semblent si sciemment architecturés? Je n’en crois rien. Allez jeter un œil sur les carnets préparatoires de vrais romanciers et vous verrez parfois pareil, comme dans l’incroyable fatras préparatoire du saisissant Monsieur Ouine de Bernanos. Et l’alchimie créatrice aboutissant aux meilleurs romans de Simenon ou de Don DeLillo: des rêves qui prennent corps ou peu s’en faut! 

Du point de vue de l’orthodoxie «polaroïde», La Disparition de Stephanie Maileraccumule pas mal d’invraisemblances ou de situations abracadabrantes, mais on voit bien que Joël Dicker vise autre chose, comme lorsqu’il brosse le portrait, tout à fait caricatural, d’un flic se prenant pour le nouveau Shakespeare ou d’un critique littéraire s’identifiant carrément à Dieu le Père, comme cela arrive aussi bien. 

Mais au final, comme on dit, Joël Dicker est-il plus qu’un romancier-à-succès? Curieusement, jamais on ne s’est demandé si Roger Federer était plus qu’un joueur de tennis surdoué...  Ce qui est sûr, c’est le talent, et l’immense boulot fourni par le deux lascars quasi contemporains. Et pour Dicker, le pari sur l’avenir se fait plus réjouissant après Le Livre des Baltimore, où le wonderboy semblait un peu se complaire devant le miroir glamoureux de sa jeunesse. 

Le plus dur reste à faire: rester soi-même et grandir en génie sans perdre de sa fraîcheur. Le clin d’œil posthume d’un grand vieux Monsieur devrait aider le jeune homme à continuer de ne pas se prendre trop au sérieux tout en l’étant de plus en plus - raconte encore sale gamin!  

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Joël Dicker. La Disparition de Stephanie Mailer. Editions de Fallois, 634p.

04/02/2018

Rita vous emmerde et vous aime

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Rita est plus que le personnage flamboyant d’une récente série danoise: c’est le titre d’une passionnante chronique kaléidoscopique de la société, vue par le prisme de l’école. Nicolas Bideau réclamait naguère une série helvétique qu’inspirerait l’exemple du mémorable Borgen, autre fresque scrutant les coulisses privées de la vie publique d’une femme premier ministre. Avec Rita, dans la foulée des Romans d’ados et Romans d’adultes, de Béatrice et Nasser Bakhti, docus romands d’une rayonannte empathie, la preuve est donnée que le genre peut «faire école» pour conjuguer tableau social sérieux et comédie.

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Dès sa première apparition, clope à la main, dans les cabinets de son «bahut» danois où elle sourit en déchiffrant les graffitis des écoliers, non sans corriger une faute d’orthographe sur celui qui affirme qu’elle se tape le principal, Rita fera craquer celles et ceux qui ne se font pas, de l’enseignant actuel, une image trop conventionnelle.

Mais attention: l’on verra très vite que cette forte tête, au valseur hypermoulé par ses jeans, n’a rien d’une rebelle au sens convenu ni rien d’une dogmatique de l’anti-dogme.

Une introduction en introduisant une autre, Rita ne tarde à annoncer la couleur en faisant visiter son beau collège à une collègue du genre godiche-je-débarque, la prénommée Hjordis bien en chair et férue de mythologie nordique, à qui elle explique, un, que mieux vaut ne pas trop écouter le principal Rasmus (qu’elle se tape en effet), vu qu’il règne mais ne gouverne pas en classe, et deux, après avoir croisé dans les couloirs deux punkettes à cheveux laqués de noir et piercées à la wisigothique, que ce n’est pas de ce genre d’élèves qu’il lui faudra se méfier le plus vu que le mal ne prend jamais l’apparence du démon mais est impeccable, propre sur lui, la coupe au carré et prêt à bondir après avoir fait ses devoirs.

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À préciser qu’elles viennent de croiser la petite Rosa, premier gros souci de Rita en sa qualité de bûcheuse modèle dont la mère aimerait que l’enseignante se concentre sur les meilleurs de la classe, point barre. Et c’est là le premier vrai problème récurrent de Rita : les parents, ou disons plus justement : certains parents.

2407571b2eab14448c05d00ddf30a68c--pretty-people-rita.jpgNo problem: mon fils est gay, mais je suis plus grave…

Lorsque son fils cadet Jeppe (elle a trois grands enfants qu’elle a élevé seule), brillant sujet du collège où elle enseigne, fait son coming out au risque de se voir un peu chahuté sur Facebook et dans le préau par certains de ses camarades, Rita le prend aussi souplement qu’elle a vu son aîné traîner avec des mauvais garçons jusqu’aux limites de la petite délinquance, avant sa rencontre de la fille d’un ex de Rita qu’il va épouser au dam de la belle-mère du genre coincé, mais c’est la vie n’est-ce pas; et si l’ex en question, toujours amoureux de Rita, lui fait un soir un enfant dans le dos de sa légitime, et que Rita choisit seule l’interruption de grossesse, là encore c’est la vie, aussi imprévisible que les choses de l’amour ou, plus précisément, que les pulsions sexuelles d’un soir de solitude ou d’abandon nostalgique, etc.

Certes Rita est «grave», avec sa façon de dire tout ce qu’elle pense, sa façon de se reprendre d’une main ferme quand elle s’est donnée imprudemment, sa façon d’être sexuellement plus libre que ses propres enfants, qu’elle ne rejettera jamais pour autant, sauf pour qu’ils vivent leur liberté, sa façon enfin de défendre les gosses les plus fragiles au dam de ses collègues ou de leurs parents.

Mais Rita n’a rien, vraiment rien d’une théoricienne « psy » ou «socio». Quand ainsi, avec deux collègues très «conscientisés» au niveau social, elle rencontre un père au chômage, dont le fils déstabilisé harcèle un de ses petits camarades, lequel père vient là pour excuser son môme avant de s’entendre dire, par les deux pédagogues-à-l’écoute, que c’est de la faute à la société et que c’est eux qui s’excusent, ajoutant ainsi à l’humiliation de l’ homme dont ils ont « étudié le cas» pour mieux «compatir», Rita ne dit rien mais n’en pense pas moins, et c’est elle qui aidera le gosse, toute théorie mise à part, à surmonter sa compulsion agressive.

Or le plus vif de la série, jusque dans la satire, voire la caricature, vise ces nouveaux «techniciens» de l’enseignement qui plaquent des schémas sur la réalité, comme cet inénarrable coach professionnel qui prétend libérer les élèves de leur «carcan» en leur imposant de se «projeter dans l’avenir» et les jugeant alors selon ses seuls critères de manager comportemental, entre autres fadaises qui aboutissent, avec un coup de pouce de Rita, à sa prompte éjection. 

L’enfant, nouvel objet de retour sur investissement 

Du côté des parents, quelques exemples d’emmerdeurs carabinés donnent une idée éloquente du nouveau rapport établi entre ceux-ci et les enseignants. Ainsi de ce père tête-à-gifles, genre cadre moyen, qui pousse son fils à harceler un vieux prof d’anglais fatigué, venu assister triomphalement à la démission du pauvre homme et que Rita finit, dans le couloir où il l’enjoint de venir fêter sa victoire, par baffer magistralement.

Ainsi aussi de cette Madame-le-Maire, fierté de son fils autant que lui-même flatte son orgueil en appliquant en classe une sorte de marketing politique lors d’élections de classe, que la vraie démocratie appliquée par Rita, et sa façon peu orthodoxe de défendre l’école en mal de subsides, excède jusqu’au moment où elle aura le bonheur grimaçant, à la fin de la troisième saison, de la virer.

Le pédagogue n’aime pas les enfants

Au fil des quatre saisons traversées par Rita et sa smala familiale et scolaire, je n’ai cessé de penser à un essai du prof-écrivain-humoriste nééerlando-suisse et non moins libertaire du nom d’Henri Roorda, intitulé Le pédagogue n'aime pas les enfants et visant un enseignement autoritaire et borné.

Rita en a connu un en son adolescence très perturbée (marquée par la fuite de sa mère et la vengeance de son père lui reprochant sa ressemblance avec celle-là), qui avait pour habitude de n’interroger que les garçons et de n’obéir qu’à ses principes de psychorigide condescendant à noeud pap. Or le personnage en question, à un moment donné, réellement touché par le désarroi de l’adolescente, lui donnera le conseil le plus avisé, prouvant qu’un vieux con présumé est aussi capable de compassion. 

8954157.image.jpegS’accueillir après avoir accueilli les autres...

Brassant les questions mineures ou majeures en relation avec la vie d’une école ou de la société environnante – des menus de la cantine scolaire au trafic de drogue, ou des séquelles de divorces au problème de la survie des établissements trop peu rentables -, la série danoise, admirablement scénarisée et servie par un casting sans faille – boosté par l’ébouriffante Mille Dinesen dans le rôle-titre - et un formidable travail avec les enfants, recoupe, à de multiples égards, ne serait–ce que par sa fraîcheur tonique et le sérieux de ses observations, le diptyque documentaire romand signé par Béatrice et Nasser Bakhti, Romans d’ados et Romans d'adultes, où l’on a assisté, en deux temps à l’évolution parfois problématique de jeunes gens dont les prénoms font désormais partie d’une espèce de famille virtuelle au sens très large.

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La famille, foutue en l’air par ses parents, sera bel et bien pour Rita le creuset de sa blessure personnelle et le ressort  d’une rédemption par le double truchement de son boulot de mère (qu’elle déprécie injustement) et de son travail de prof. Sa vocation fait penser à celle de Rachel la bibliothécaire, dans Roman d’adultes, comme l’évolution de son fils homo, déçu par deux relations trop pépères, renvoie à celle du brave Thys faisant la cuisine pour son conjoint presque aussi âgé que son père au déni récurrent.

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Enfin, le retour de Rita à la source de son drame personnel, au fil de nombreux allers-retours, participe d’une résilience vécue plus difficilement par l’emblématique Jordann, dans le docu des Bakhti, passé par la galère de la drogue et tâchant de se reconstruire, vaille que vaille, en renouant les relations qu’il a fracassées avec une mère et une sœur non moins blessées que lui et qui aimeraient toujours y croire.

Feuilletons d’époque ? Alors vive le feuilleton, si notre approche de l’époque y gagne en humanité…

Rita. Série danoise en 4 saisons. À voir sur Netflix.

Henri Roorda. Le pédagogue n’aime pas les enfants. Editions Mille et une Nuits, 2012, 134p.

14/01/2018

Un formidable ciné-roman !

Quand le roi des Belges et le père de Tintin tournaient un film au bord du Léman, Grock s’exclamait : « Sans blâââgue ?!  

9782246860211-001-T.jpegLa pesante réalité se trouve dépassée par la dansante fiction du dernier roman de Patrick Roegiers, Le roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur, qui est à la fois un film et son propre making of, une BD verbale aussi claire que le XXe siècle fut obscur, un retour aux sources du dessin animé et des premiers rêves hollywoodiens, un portrait amical de la Suisse aux clichés savoureusement sublimés, une façon pacifiée de revisiter les pesanteurs humaines en temps de guerre, un hommage à Tintin le vertueux avec la malice de Quick et Flupke et autres Marx Brothers, un festival de trouvailles drolatiques parsemé d’interjections à valeur de sous-titres : chic et chouette, quel talent !    

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Que ferait Donald Duck, le plus américain des canards de nos enfances, s’il apprenait que son homonyme, devenu président de la firme America First après un début de carrière à la Picsou, s’avisait de se pointer au bord du lac de Davos, au pied du mont Forum, pour s’y baigner avec sa suite de mille pingouins en costumes de kleptocrates télévangélistes ?

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La réponse se trouve suggérée noir sur blanc à la page 149 d’un livre qui vient de paraître en France sous la signature d’un auteur d’origine belge à qui rien de ce qui est suisse n’est étranger, à commencer par les règlements de police de celle-ci.

L’on pourrait ainsi imaginer, comme dans le roman au bord du Léman, que Donald lance à Trump s’apprêtant à plonger dans le lac de Davos: « Commencez par lire les écriteaux avant de rouler les mécaniques ! Et d’abord celui-ci: « NOYADE INTERDITE ». Et celui-là pour faire bon poids : « NE VOUS ASSEYEZ PAS DANS LE FOND ».

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Du coup, le Président à mèche d’éléphant rose s’exclamerait : « Damned, mais où suis-je ?». Et le Donald le plus sympa de la paire, soudain métamorphosé en Daffy Duck, le vilain canard de Tex Avery, poursuivrait d’un ton se la jouant inquisiteur cantonal : « Vous êtes en Suisse et pas dans une de ces « pays de m… » que vous avez spoliés avant de punir leurs pauvres gens, et en Suisse ça blague pas. Vous avez le permis pour regarder le lac ? » - « C’est combien ? » - « 50 francs » - « C’est pas donné ». – « C’est comme à Mar-al-lago, tout se paie ! Pas de sous pas de Suisse ! »

 

b95b15c4a87669d80b6eeaf3d83e3aad--herge-tintin-bd-tintin.jpgHergé, cette année-là, se sentait « tout chose »…

« S’il y a une chose que je déteste plus que de ne pas être pris au sérieux, c’est de l’être trop », disait Billy Wilder auquel on doit le plus hollywoodien des films sur Hollywood, Sunset Boulevard, cité par Patrick Roegiers en exergue de la deuxième partie de son roman (intitulée Le principe du rire contradictoire), et l’auteur pourrait le prendre à son propre compte.

B976798403Z.1_20151015101312_000+GR05CUBUG.2-0.jpgDe fait, les gens qui se prennent au sérieux seront tentés de taxer de galéjade ce livre mélangeant tous les genres et traitant d’un pied léger les graves sujets du non moins grave siècle passé. À l’inverse, ceux qui pour les mêmes motifs attendent d’un auteur qu’il traite gravement les graves sujets, tomberont dans le même panneau en prêtant trop de sérieux au propos du romancier.

Ces graves sujets, pour parler clair, se résument à l’attitude jugée irresponsable du roi Léopold III au début de la Deuxième Guerre mondiale, refusant à la fois de rejoindre le gouvernement en exil à Londres et de pactiser avec les Allemands à l’instar des Français de Vichy. Et, côté George Remi, alias Hergé, d’avoir collaboré, fût-ce avec d’innocentes bandes dessinées pour enfants, à un journal taxé de complaisance avec l’occupant, dont les responsables furent condamnés à mort puis graciés.

Léopold traître à la partie ? Hergé collabo ? Devant la justice d’après-guerre, celui-ci fut blanchi, l’Auditeur militaire du procès concluant qu’il ne pouvait se couvrir de ridicule en recommandant sa condamnation. Le résistant William Ugueux, en décembre 1945, déclare ainsi à son propos «Quelqu'un qui s'est bien conduit à titre personnel, mais qui n'en est pas moins demeuré un anglophobe évoluant toujours dans la mouvance rexiste. Il illustrait bien la passerelle qui reliait l'esprit scout primaire et la mentalité élémentaire des rexistes : goût du chef, du défilé, de l'uniforme… Un maladroit plutôt qu'un traître. Et candide sur le plan politique ».

Ces détails avérés se retrouvent bel et bien dans un chapitre du roman de Patrick Roegiers où Léopold et Hergé évoquent leur passé, mais le thème du livre n’est en rien une «démystification» politiquement correcte au goût du jour, ni une retouche d’image comme celle qui avait inspiré L’Autre Simenon, ouvrage antérieur de Patrick Roegiers où celui-ci égratignait la statue du grand romancier en rappelant la dérive fasciste de son frère…e14a3525-3f82-4bc1-a51e-dfe86a0b8326.jpg

Quant à Léopold, dont la conduite pouvait se justifier à certains égards, mais qui s’était rendu impopulaire par sa morgue aristocratique et son style de joueur de golf, il avait finalement abdiqué au profit de son fils Baudoin, de profil plus neutre et mieux approprié au théâtre royal «pour rire» de notre temps de démocratie sociale plus ou moins propre sur elle…

 

La Suisse, pharmacie pour les cabossés de la vie

Durant notre enfance de sauvageons, lorsque nous allions nous royaumer dans les forêts des hauts de Lausanne, il nous arriva de tomber sur un vieux Monsieur maigre comme un oiseau et de haute taille, coiffé d’un béret et nanti d’une loupe, qui scrutait les mousses et les fougères avec la plus vive attention. L’on nous dit qu’il s’agissait d’Auguste Piccard, un savant qui était descendu très profond dans les océans et monté très haut dans la stratosphère, mais nous ignorions alors qu’il avait été le modèle du professeur Tournesol, que nous retrouvons volontiers dans le roman de Patrick Roegiers comme nous y retrouvons Bianca Castafiore à ses débuts et le petit Tchang, l’un de nos meilleurs amis de papier de la même époque.

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Lorsque, en 1948 (je m’en souviens comme d’hier, âgé d’un an et trouvant déjà le ciel très bleu, comme dans le roman), Hergé se retrouve à l’Auberge du Lac, près de Gland, il traverse une période de doute. La serveuse de l’auberge, une prénommée Colette venue d’Yverdon, est pourtant accorte, le patron est non moins avenant et ses menus «de sorte», mais le père de Tintin doute de sa créature, qu’il trouve trop parfait, trop performant, trop vertueux, trop tout. En un mot : Tintin lui casse les pieds, et puis il se pose des questions sur sa relation avec Germaine, dont l’amour est intact de son côté à elle alors qu’il envisage la séparation.

Or une chance est alors offerte à Hergé qui déprime - et notamment à cause de «rêves blancs» assez terrifiants, tant il est vrai que voir tout en blanc n’est pas plus réjouissant que de voir tout en noir -, puisqu’il lui est donné de rencontrer le roi des Belges en état de royale «vacance», un peu comme lui mais la couronne en plus, et qu’avec ce Léopold très porté sur le golf il se trouve là, en Suisse où tout est parfait, embarqué dans un roman qui est à la fois le récit d’un tournage d’un mois, dont lui et le monarque seront les héros, avec une foule de figurants aussi différents que Bugs Bunny et Mary Pickford, Einstein et Ava Gardner, Rodolphe Töpffer et Popeye, Hitler au Bürgenstock et Lénine à Zurich, notamment.

On pourrait trouver loufoque, voire gratuite, l’idée de tourner en 1948 un film à Gland sur la rencontre de deux Belges et d’en faire en 2017 un roman paraissant sous la même couverture jaune que La meute, pamphlet stupidement teigneux de Yann Moix vomissant sa haine de la Suisse après l’affaire Polanski. Et puis non : tout est possible, tout se tient, même si la haine disperse (Satan !) alors que l’affection, l’amitié, l’étonnement, l’enthousiasme, la gentillesse, l’humour, tendent plutôt à tisser du lien. C’était d’ailleurs l’idéal de Renard rusé, alias Hergé, à son époque de scout catho de droite : tissons du lien !

 

Patrick Roegiers (c) Jérôme Bonnet .jpgL’écriture ne se fait pas du cinéma, elle en est un autre…

Patrick Roegiers est un écrivain de tripe et de soin. C’est un grand connaisseur. Qu’il parle de billard ou de ping-pong, de Belgique (dans son mémorable Bonheur des Belges) ou de cinéma, de proverbes suisses (souvent inventés à ce qu'il semble, et pourtant non) ou de faits plus réels qu’historiques (la rencontre de Léopold III et d’Adolf Hitelr au Bürgenstock, avant l’installation en ces lieux de Gina Lollobrigida), il invente juste. Cendrars l’avait dit avant lui : peu importe que j’aie réellement pris le Transsibérien, si je vous l’ai fait prendre !

Un écrivain de tripe et d’esprit se reconnaît à ses qualificatifs et autres formules. Quand il écrit que Peter Lorre, le héros de M. le Maudit, a l’air d’un «marcassin au physique de punaise», ou qu’Hitler au Bürgenstock évoquait un chef de gare , qu'Auguste Piccard était «une sorte de héron dégingandé à l’humeur électrique» ou que l’indifférence était le royaume de Léopold, il marque, comme quand il note qu’Hergé avait la dégaine d’une représentant de cravates…

Mais il n’y a pas que ça : il y a l’action et les situations. Avec le roman en train de se faire, il y a le film en train de se tourner. On connaît la tragique fin d’Astrid, la femme adorée de Léopold, morte à Küsnacht en suite d’une faute de conduite de son jules. Or, dans le film, la doublure d’Astrid en réchappe alors que Léopold (le vrai) s’en sort avec trois côtes cassées, la clavicule brisée la jambe gauche en compote. Et le romancier de commenter : Boum ! Le cinéma est plus dangereux que la littérature quand on veut faire sans cascadeur...

« La vie est-elle autre chose qu’une plaisanterie ? ». Telle est la question-piège que Patrick Roegiers pose à la fin de son roman. Les gens qui se prennent au sérieux en débattront en séminaires. Après le Forum, les prix de Davos redeviennent accessibles. Quant à l’écrivain, il parodie crânement le langage publicitaire du serial twitter le plus inquiétant des temps qui courent: « Le meilleur roman de l’Histoire ! Savoureux ! Le meilleur film de l’année ! Une réussite ! Un livre cinématographique. Original ! »

Patrick Roegiers. Le roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur. Grasset, 291p.

 

02/10/2017

Reconnaissance à Philippe Rahmy

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Un magnifique écrivain nous a quittés ce 1er octobre, après nous avoir laissé son plus beau livre, Monarques, qui dit la tragédie du monde et sa possible transfiguration par le miracle du verbe, du cœur et de l’esprit.
 
Les monarques ont divers sanctuaires migratoires dans le monde. Par exemple à un coup d'aile du petit port de Capitola, au Sud de San Francisco (on y fait volontiers escale au restau de poissons de Paradise Beach), derrière la grande demeure de bois ou séjournèrent Al Capone et la diva du muet Mary Pickford. Les monarques déferlent en ce lieu chaque fin d’année et, je ne sais pourquoi, leurs tourbillons de moires dorées à dentelles noires m'ont rappelé la sentence de Dostoïevski selon lequel la beauté sauverait le monde.
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Mais quelle beauté ? Celle des papillons ou des crépuscules divins sur les forêts maritimes de Carmel ou Big Sur? La beauté de la star hollywoodienne adulée par des nuées d’admirateurs ou celle qui ne se voit qu'en fermant les yeux?

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Le 7 novembre 1938, le jeune Hirsch Feivel Grinszpan - Herschel pour ses parents-, tirait cinq coups de pistolet 6.35 sur le secrétaire de l'ambassade d’Allemagne à Paris, Ernst vom Rath, qui succombait à ses blessures deux jours plus tard, provoquant, en représailles, le pogrom dit de la Nuit de cristal (30.000 déportés et plus de 2000 morts), quatre ans avant le déclenchement de la Shoah.
 
À l'origine du geste meurtrier du jeune Herschel: la volonté d'alerter le monde après le début des persécutions des Juifs d'Allemagne, sa sœur restée à Hanovre lui annonçant la déportation de 12.000 d’entre eux en Pologne.
Mais pourquoi Philippe Rahmy s’est-il intéressé à ce personnage, dont l’acte et ses conséquences évoquent ce qu’on appelle l’effet papillon, au point de s’identifier à lui dans sa propre quête d’identité ?
 
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Si Philippe Rahmy dit que son enfance a pris fin à la mort de son père, en 1983, et que c’est au même moment qu’il a décidé d’écrire sur Herschel, l'esprit d'enfance qu'il y a en lui, au sens où l'entendait Bernanos, est intact, avec l'intransigeance de celui qui attend que les mots ne trahissent pas les choses. Le littérateur moyen se paie souvent de mots, tandis que Philippe Rahmy paie le prix que lui réclament ses os de verre. Là réside sa fragilité et sa force, autant que son besoin d'amour et sa reconnaissance à ceux qui l’aiment: «L’amour est mon seul besoin, un amour troué, disloqué, mais obstiné, out entier ramassé dans la littérature, notre petite éternité avant la mort.»
Les mots sont ancrés dans la réalité, et voilà ce qu'il en est: Philippe Rahmy, dont le nom signifie miséricordieux en arabe, et qui signe Rahmy-Wolff sur les réseaux sociaux pour honorer la lignée de sa mère, est le fils d'un fermier égyptien dont le père a été assassiné, et de Roswitha l’Allemande, fille d'un médecin nazi et d'une Juive convertie au protestantisme. Un bon pasteur vaudois a essayé, en vain, de répondre à Philippe quand celui-ci lui a demandé pourquoi Dieu avait créé un monde mal foutu au point que ses os se brisent pour un rien et que les violents l'emportent un peu partout. Sa maman allemande lui a expliqué, tout en faisant la lessive, que son peuple portait le poids d'un grand péché, et que ça impliquait des responsabilités. Et voilà des années qu'il parle avec son père, musulman attaché à l'islam tolérant du maître soufi Mohamed Abduh, mort il y a plus de trente ans mais toujours présent en son âme ni chrétienne, ni juive non plus qu’arabe - ou plutôt tout ça ensemble qui a fait qu'il se sentirait le frère d'un jeune Juif polonais tirant sur son amant boche pour alerter le monde.
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Philippe Rahmy cite Jean Genet, l'enfant martyr devenu voleur et grand poète voyou dont Herschel le rebelle pourrait être un personnage. La veille de son meurtre, le jeune Juif incarnait en effet, au Bœuf sur le toit où il se donnait en spectacle pour survivre, un ange en pagne couvert de paillettes dorées coiffé par Jean Cocteau d’une colombe affolée…
Affolant spectacle, aussi bien, que ce show délirant dans le cabaret chic et choc de la bohème parisienne de l’Occupation ou dignitaires nazis et grandes figures de la musique française (Poulenc, Milhaud, Honegger et toute la bande) et de la littérature (Gide et Cocteau, notamment) festoyaient à l'occasion du dernier concert du jazzman Benny Carter, et cela pendant que les nazis épuraient joyeusement l'Allemagne !
Herschel victime sacrificielle ? Même si c'est « plus compliqué », comme la légitimité de l'Intifada sera « plus compliquée » à défendre un demi-siècle plus tard, Rahmy s'identifie bel et bien au jeune éphèbe humilié après avoir tabassé lui-même un diplomate russe en posture de le violer !
Comme Jean Genet le paria, qui laisse une œuvre d’une incomparable beauté et prendra fait et cause pour les Palestiniens, c'est par les mots et la poésie, au fil d’un travail d'écriture ardent que Philippe Rahmy a rendu sens au vol affolé des monarques.
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Deux premiers recueils de haut vol (Mouvement par la fin, un portrait de la douleur, et Demeure le corps, chant d’exécration), un récit de voyage en Chine d’une percutante lucidité (Béton armé), et un roman sondant les tenants du terrorisme actuel en Angleterre (Allegra) ont marqué l'extension progressive de sa lutte contre le mal et ses murs, jusqu'à cette sublime rêverie réaliste à travers le temps et le chaos affolé, où les monarques, symboles d'une harmonie mystérieuse, figurent la quête d’un éden «capable d’accueillir leur migration».
Débarquant à Tel-Aviv sur les traces de Herschel, Philippe Rahmy découvre, dans cette «métaphore de l’humanité» dont la Palestine est exclue, une foule : «Dix ou vingt mille expatriés. Ils ont quitté l’Erythrée, le Soudan, par vagues successives, Ils ont franchi le Nil, la frontière égyptienne, le désert. Ils sont désormais en Israël qui les rejette»…
 
Dans l’avion pour Israël, l’auteur de Monarques avait alterné la lecture de L’Homme révolté de Camus et celle du Monde et de Haaretz consacrant leur une à l’élection de Donald Trump.
Et l’affolement continue : « Pour chacun d’entre nous, le romanesque des illusions est supplanté un jour ou l’autre par une image effrayante de réalité, comme une bête éventrée au bord du chemin ».
Reste le geste du poète et son incommensurable effet papillon, dans nos cœurs et nos âmes
 
3750220964.jpgPhilippe Rahmy. Monarques. La Table ronde, 280p.

 

01/09/2017

Petites vertus et talent d'enfer

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À propos du premier roman du jeune auteur vaudois Adrien Gygax, Aux noces de nos petites vertus, perle de rentrée.

L’apparition d’un nouvel écrivain vraiment original, pour qui est attaché au repérage du plus vif de la littérature en train de se faire, est un bonheur d’autant plus intense qu’il est rare, et c’est ce que j’aurai éprouvé, et même en crescendo, à la lecture du premier roman d’Adrien Gygax, Aux noces de nos petites vertus, immédiatement entraînant par son ton et sa drôlerie frottée d’une très singulière verdeur, à la fois crâne et mal assurée  en ses relents d’adolescence romantique et révoltée, sans la moindre recherche apparente de style et se prenant parfois les pattes dans deux trois métaphores à grimper aux rideaux – mais accumulant aussi les grâces et autres trouvailles d’une écriture étonnamment et continûment juste.

Cela commence assez exactement comment comme Voyage au bout de la nuit («Ça a débuté comme ça») sans relever pour autant du pastiche, mais on verra que le doux Adrien G. nous balance parfois des sentences rappelant celles de Céline le duraille, en plus girond où cocasse – donc voici comment ça commence: «Je ne voulais pas y aller, moi, mais ils m’ont convaincu»…

De fait cela part comme à reculons: le Narrateur regimbe à l’idée de se pointer au mariage d’un compère en Macédoine malgré les encouragements de son long pote Paul d’Amsterdam qui répète volontiers «c’est moi le monde!», et plus encore de George son alter ego à moustache très exagérée imitée de Nietzsche, qui pense que ça lui fera du bien. Trois lascars donc à penser pis que pendre du mariage et de ses aléas, et même se défiant de l’amour-toujours, mais allez on sera trois et sûrement qu’il y aura à boire en Macédoine où Valentin enterre sa vie de garçon, et les voilà qui s’en aillent!

Ensuite cela va dare-dare d’avions en taxis: à la page 17 on est déjà en Grèce où le premier constat est sans appel: «La Grèce est un beau pays. Il me semblait que c’était là que le soleil savait briller le mieux. Ce n’était pas qu’il était très fort, non, plutôt qu’il était très présent, carrément obsédé». Et pour qualifier un olivier qui passe par là: «Rien qu’à son tronc, on comprend qu’il est le roi des arbres tellement il est torturé, emmêlé, questionné. Il n’y a pas qu’une seule envie d’arbre dans l’olivier, il y en a des milliers qui se grimpent dessus, se coupent la route, s’empilent et se contredisent».

Dans la foulée, ils ne cessent de picoler, nos trois lascars anti-mariage, anti-amour et anti-tout comme on l’est à vingt ans et des soupières, forts de leur «fainéantise ordinaire» et se retrouvant bientôt à Thessalonique puis en Macédoine, genre Vitelloni de Fellini en vadrouille ou vauriens plus ou moins gitans des premiers films de Kusturica.

Mais la Macédoine, quelle horreur au premier regard, rien que «des champs et du béton avec un lourd soleil posé dessus et rien tout autour, juste une pesanteur vaporeuse, une ambiance de porte fermée». Mais la bière Dab va rallumer l’atmosphère, et voilà les plats de carne débarquer sur la terrasse («ça sentait le cheval mort, le sang cuit et les poils arrachés»), le patron sort ses tord-boyaux obligatoires et «c’est là que le plaisir a commencé» avant que Valentin, «beau comme un chaton qu’on peigne le jour de ses trois mois avant de l’envoyer dans sa famille d’accueil», n’apparaisse et annonce au trio d’enfer qu’avec la petite Sanja, la serveuse du coin, ils seront les rois pour vingt euros.

Mornement macho tout ça, vous direz-vous alors, fines lectrices? Au premier regard en effet, devant ces épaisses «plaque de graille», mais de cette lourde matière va sourdre la grâce, et la voici en autre invitée helvète «extra» de Valentin, prénommée Gaïa et qui va tout faire basculer.

Passons sur le mariage: un poème de  cinéma là encore à pèlerinage en fanfare d’une maison à l’autre avec rasage dans la foulée  du marié selon la tradition, beuverie et danses endiablées, mais déjà les yeux, les fleurs de peau, les désirs se sont allumés et George a bien vu que son ami était ferré, qui hésite cependant à se tirer avec la beauté en délicieuse otage consentante.

Alors George au Narrateur: «Et si on s’y mettait à deux?». Et le pacte de se nouer à la page 30 sur la douce conclusion: «Il me fallait bien ça pour reprendre vie». Et voilà pour le premier chapitre de la série de sept dont chacun aura pour exergue un proverbe turc, le suivant étant: «Le jour passe, la vie s’écoule, et cependant le fou se réjouit de l’approche du jour de fête».

Dès la noce on a compris que le Narrateur en pinçait pour Gaïa, cependant promise en principe à un certain Aaron l’accompagnant. Mais la belle n’a d’yeux que pour lui à ce qu’il semble: Dieu lui avait fourgué un regard envahissant avec de grands iris bruns». Et vingt lignes plus loin: «ça y était, j’avais déjà un peu envie d’elle». Mais lorsque Gaïa veut lui parler d’amour à l’écart des noceurs, il lui dit son «besoin de le fuir à tout à prix» vu qu’à l’amour il a déjà donné, pauvre Werther de l’ère post-romantique et que «cet enfoiré d’amour m’a lâché». Mais Gaïa ni George ne le lâcheront, et c’est en trio qu’ils fuiront jusqu’à la Corne d’or, pour cent pages de plus à Istanbul, où Gaïa poserait posément les règles du jeu en se donnant une nuit à l’un et la suivante à l’autre.    

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Pas tout à fait ce qu’on pourrait croire...

Aux noces de nos petites vertus serait-il alors ce «Jules et Jim balkanique» qu’annonce, marketing oblige, le prière d’insérer ne cherchant pas midi à quatorze heures? Adrien Gygax se la joue-t-il triolet à la mode bi? Et la virée stanbouliote ne va-t-elle pas tourner au scabreux convenu?

Absolument pas! Et c’est là tout l’inattendu, le quasi miraculeux de ce premier roman dont même les défauts ont quelque chose d’épatant. Allons-y donc pour la métaphore énorme de la page 127, et fouettez pédants: «Il faisait définitivement trop chaud, le bois du parquet tirait la langue pour récupérer les gouttes de sueur qui se jetaient du haut de mon front»…    

Pour ce qui compte, et de plus en plus en ce temps de dispersion standardisée et de clichés formatés par la mode et la recherche du succès, je crois déceler dans le talent un peu hirsute, un peu chien fou d’apparence, une voix unique procédant d’un noyau profond.

Sa façon de parler d’un banal olivier ou de la féerie populaire d’Istanbul flottant entre ses eaux, et plus uniquement encore des dehors de la sensualité et des dedans du sentiment, toujours au bord de la mélancolie et de l’effarement devant l’incommensurable étrangeté du monde, des virilités dédoublées en rivalités et des ruses de la guerre des sexes, de l’amitié traître ou salvatrice, des épiphanies du quotidien, de la gaîté subite à la vision d’une rue vue du haut d’un balcon, du besoin soudain de tout foutre en l’air, de ce que peut être l’amour rien qu’à deux et qui dure en douceur – la belle et bonne énergie de son récit, enfin, font de son livre un vrai cadeau, merci la vie et salut l’artiste!

 

Adrien Gygax. Aux noces de nos petites vertus. Le Cherche Midi, 147p. 2017.

Ce texte a paru le 1er septembre 2017 sur le site de Bon Pour La Tête, média indocile. Dessin original: Matthias Rhis.

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22/08/2017

Perles de rentrée

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Quatre moments de vrai bonheur littéraire à partager, entre découverte et retrouvailles.

Quatre ouvrages ressortissant à ce qu'on appelle la littérature romande, mais qui en font plus que jamais déborder voire éclater le concept. Nul hasard, d'ailleurs, si trois d'entre eux sont publiés à Paris ou, pour l'un d'eux, entre Lausanne et Paris. 

 

20842137_10214077382675454_4626414193782392596_n.jpgAdrien Gygax. Aux noces de nos petites vertus. Cherche midi, 147p.

Voici, et c'est merveille, un nouvel écrivain romand d'une complète originalité, loin des effets et postures, dont le premier roman est présenté par le Cherche midi comme une variation sur le thème de Jules et Jim, et qui représente tellement autre chose aussi de jamais lu !

 

20882835_10214077382915460_2993889385581654297_n.jpgCorinne Desarzens. Le soutien-gorge noir. L'Aire, 187p.

On retrouve, avec allegria, l'une des meilleures plumes romandes des temps qui courent, dans un récit vif et profond qui sonde les eaux mêlées de l'Occasion manquée et de ce que la vie fait de nous...

 

20914606_10214077383435473_2143900396921803703_n.jpgFrédéric Pajak. Manifeste incertain 6. Noir sur blanc, 139p.

Passionnant aussi de suivre le nouveau détour autobiographique de Frédéric Pajak dont le grand talent bifide se déploie dans une fresque d'époque sans pareille mêlant destinée personnelle et lectures du monde, textes limpides et dessins aux surprenants cadrages cinématographiques de vrais tableaux...

 

20952915_10214077383155466_6604073927751389951_n.jpgPhilippe Rahmy. Monarques, La Table ronde, 197p.

Enfin je me plais à reconnaître, chez Philippe Rahmy, poète de profonde résilience et de constante et progressive ouverture au monde des plus dures réalités, un écrivain d'exception de haute stature morale et de style à l'avenant. Un grand prix de l'automne littéraire français ne serait pas surprenant, et combien mérité ! 

19:06 Publié dans Lettres, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

18/07/2017

Magicien des petites formes

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Hommage à Armand C. Desarzens, sculpteur, graveur et ami des poètes, de Bonnefoy à Darwich, qui vient de nous quitter à l'âge de 76 ans.

Souvenir d'une belle rencontre à Belmont sur Lausanne, en 2008, en présence de  sa compagne Charlise.


images-1.jpegIl y a une vie après une enfance massacrée. Il y a une vie après le déni et les insultes. Il y a une vie après les coups. La preuve vivante en est la destinée singulière, assez chaotique en certaines années, et finalement pacifiée, d’Armand C. Desarzens que quelques bonnes âmes et l’amour de l’art ont sauvé du pire.


« J’aurais pu très mal tourner, c’est vrai », nous confie aujourd’hui Armand dans le bout de ferme aux trésors qu’il partage avec Charlise, à Belmont-sur-Lausanne, littéralement au bord du ciel. Mais on le sent réticent à parler une fois de plus de tout ça : comment, retiré à ses parents alcooliques, il a été placé avec son frère chez des gens qui n’ont cessé de l’humilier; comment, à l’école, « cradzet » et cancre de surcroît, il attirait les torgnoles; comment on lui interdit de lire avant de le forcer à entrer en apprentissage alors qu’il venait de réussir son examen d’entrée aux beaux-arts.

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Pudeur et philosophie aussi : la vie, sa vie, son œuvre se sont faites, belles malgré tout. Et à ses côtés, Charlise, qui se rappelle celui qu’elle a rencontré au mitan des années 60, souligne tendrement: « Il avait une longue mèche sur le côté, l’air romantique, et si vivant !»

arts plastiques,poésie
La mèche n’y est plus (!) mais le regard du sexa est plus vif que jamais, impatient de nous faire voir ses dernières gravures et, d’abord, son nouvel atelier – cabanon de ses rêves. « C’est là, tu vois, que j’ai mis 40.000 des 100.000 balles de la Fondation », précise-t-il en nous introduisant dans la cabane de bois, à trois sauts de chats de la ferme, juste à côté du vieux poulailler et donnant sur les arbres et le lac là-bas. « Je viens de commencer à travailler avec ça ! », précise-t-il ensuite, fier comme un môme devant son nouveau jouet, en désignant un gros microscope binoculaire pourvu d’une caméra qui transmet, sur un écran, l’image des plaques qu’il entaille au burin. Fascinante plongée dans l’infiniment petit de ses gravures, évoquant autant des constellations cosmiques.
« Je n’aime pas qu’on me taxe de mystique », poursuit Armand C. Desarzens revenu à la table conviviale de la terrasse, « mais c’est vrai que j’ai toujours cherché quelque chose. » La vingtaine passée, ce furent des zigzags existentiels entre darbystes, pentecôtistes et autres « istes » sectaires, entrecoisés avec des aléas professionnels de mécanicien-dentiste diplômé sur le tard après moult interruptions, sans compter les zigzags nocturnes arrosés d’un «foireur» bien présent dans la bohème lausannoise de l’époque…

arts plastiques,poésie
Et l’art là-dedans ? « Mon premier choc, ç’a été Giacometti en sculpture, et Fautrier en peinture ». Mais dès ses quatorze ans, deux rencontres le marquent : celle du poète et artiste Etienne Chevalley, qui l’accueille chez lui et lui révèle la littérature et la musique ; et celle du pasteur Paschoud, et de sa fille Martine, la future femme de théâtre, qui partagent eux aussi son goût pour la création artistique. Mais c’est avec le fameux graveur Albert Yersin, au cap de sa trentaine, qu’Armand se trouve un vrai mentor et un père de substitution. « Je préparais alors ma première expo. Et tout de suite, Yersin m’a encouragé». Une bourse de la Fondation Bailly vient confirmer ce verdict du maître: « La rigueur, tu l’as, mais maintenant vas-y, ouste, grave ! ».

arts plastiques,poésie
Depuis lors, par le dessin, la sculpture, la gravure dans laquelle il insère de plus en plus la parole des poètes – et des plus grands de l’époque, devenus ses correspondants ou ses amis, comme le regretté Mahmoud Darwich, Jean Pache plus près de nous, Guillevic, Bonnefoy et tant d’autres. « Je me nourris des mots des poètes », conclut Armand J. Desarzens dont les merveilleuses architectures imaginaires, folles guipures arachnéennes en trois dimensions, nous entraînent d’un infini à l’autre des deux extrêmes de l’Univers. Et quand on lui demande quel fil rouge court à travers sa vie, Armand C. Desarzens de répondre sans hésiter: « Je crois que tout ce que je fais correspond, finalement, à un immense besoin d’absolu »…

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1942 Naissance, à Lavey. Retiré à ses parents. Placé. Enfance difficile.
1956 Rencontre du poète et artiste Etienne Chevalley, premier mentor.
1967 Rencontre de Charlise, qu’il épousera.
1972. Rencontre décisive d’Albert Y. Yersin, maître graveur.
1973. Première exposition à la Galerie Unip à Lausanne. Bourse de la Fondation Alice Bailly. Suivront une vingtaine d’expositions personnelles ou collectives.
2006 Grand Prix de la Fondation vaudoise pour la culture.Desarzens130001.JPG

06/07/2017

Grignan en toutes lettres

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À propos du Festival de la correspondance, de la tradition épistolaire et de sa vaporisation de courriels en tweets. De la découverte d’un jeune écrivain non formaté et de la lecture autoroutière de son premier livre.
 
Nous serons demain à Grignan, ou une amie et ses amis m'ont convié à parler de L'Enfant prodigue à l'occasion du Festival de la correspondance dont l'édition de cette année est consacrée aux Chères familles.
L'invitation m'est arrivée alors que je lisais les lettres de mon cher Tchekhov réunies dans la collection Bouquins, et peu après je commençai de classer les centaines de missives échangées avec divers écrivains, entre autres parents et amis, que j'ai accumulées depuis le début des années 70 et que j'ai déposées au début de 2017 aux Archives littéraires suisses, avec tous mes carnets plus ou moins enluminés d'aquarelles, mes manuscrits et tapuscrits, documents de toute sorte et autres commandements de payer où avis de saisie. La première en date de ma collection de lettres d’écrivains plus ou moins illustres était datée du 1er janvier 1970 et commençait par “Mon enfant”, signée Marcel Jouhandeau...
 
Je dois être, en Suisse romande, l'un des derniers Mohicans à avoir tenu une correspondance suivie jusqu'à la sécularisation du courriel et du texto, pour ne pas parler du tweet cher aux gens capable de tout dire en 144 caractères, style Décrets & Injures à la Donald Trump.
Or mes courriels restent souvent des lettres-fleuves, sans le charme évidemment de ma graphie aussi verte que souvent indéchiffrable - charme de la main-mystère - et l'un de mes tapuscrits toujours en quête d'éditeur rassemble quelque 300 lettres échangées "par dessus les murs" entre La Désirade et Ramallah avec mon ami Pascal Janovjak, initialement publiées sur mon blog.
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Imagine-ton Madame de Sevigné blogueuse ou fan de Facebook ? Pourquoi pas ? Et les chères familles communiquent-elles mieux que jadis et naguère à l'heure de Messenger et d'Instagram ? Cela se discute. Philippe Jaccottet sur Youtube ?
On imagine le buzz des followers !
Tout à l'heure, Lady L. me racontait le dernier roman d’Eugene Green qu'elle a téléchargé sur Kindle via Amazon, intitulé Les voix de la nuit. Or le même Eugene Green se trouvera demain sur la cour des Adhemar, deux heures après moi-même en personne. Tels sont les progrès de l'internautique, et là, tout de suite, je lis le premier roman d'un jeune auteur lausannois à paraître en août au Cherche-Midi, intitulé Aux noces de nos petites vertus et révélant un nouvel auteur d'une étonnante originalité de perception et de style. Le nom de cet énergumène est Adrien Gygax, notez ça sur la pierre de votre briquet car il va flamber la mèche; et c'est par mon blog, yes sir, que cet Adrien-là a trouvé l'adresse de La Désirade où il m'a envoyé son opus que j'emporte à Grignan fissa.
 
Qu'est-ce qu'un écrivain ? Madame de Sevigné et Philippe Jaccottet sont des écrivains à ce qu'on dit et reconnaît, d'ailleurs La Pleiade le prouve . Mais hic et nunc ?
 
Qui parle de la Grèce, du soleil et des oliviers comme ca ?
Je cite Adrien Gygax, page 16: “La Grèce est un beau pays. Il me semblait que c’était là que le soleil savait briller le mieux. Ce n’est pas qu’il était très fort, non, plutôt qu’il était très présent, carrément obsédé. Il y a des endroits comme celui-là où on ne trouve que rayons blancs et ombres noires. Quand tout est polarisé à ce point, on finit par devoir aimer ou détester, il n’y a plus vraiment de demi-mesure. Moi, j’aimais, complètement. Je comprenais que les premiers génies soient nés ici, entre l’ombre des cavernes et l’éblouissement d’un ciel toujours bleu. C’est vrai que, à choisir, pour dire le monde, je préférerais l’ombre d’un olivier à celle d’un sapin. Rien qu’à son tronc, on comprend qu’il est le roi des arbres tellement il est torturé, emmêlé, questionné. Il n’y a pas qu’une seule envie d’arbre dans olivier, il y en a des milliers qui se grimpent dessus, se coupent la route, s’empilent et se contredisent”, etc.
Et je pourrais vendre plus de mèche : sur un premier souper de cochons mâles en Macédoine, suivi d’un début de mariage en fanfare; sur l'apparition d'une jeune Gaïa qui coupe la chique du narrateur, et ensuite en flash-back sur la première galère d'amour de celui-ci - mais là je n'en suis qu'à la page 40 et déjà j'ai balancé un courriel au lascar pour le mettre en garde: gare à vous si vous me décevez ! Tout le temps qu'on descendra l'autoroute du soleil je lirai votre livre à Lady L. et gaffez le tribunal ! Mais je sens déjà (l’instinct et le nez du vieux Mohican !) que de Grignan je vais fait une lettre à l'encre verte à cet Adrien dont l'envoi me vient de Crissier ou créchait notre arrière- grand-mère aussi vieille que Jaccottet ce matin et dite, précisément, la mémé-de-Crissier.
 
Pour ne pas quitter nos chères famille , je cite encore notre amateur de petites vertus et j'attaque ensuite le plan valises; et ce soir, à l’étape de Valence, faudra que je jette un oeil dans L’Enfant prodigue, vu que j’ai presque tout oublié de ce qu’il contient:
“Je n’avais pas manqué d’amour, enfant, ma place à l’église avait toujours été réservée, à coté de l’orgue, aux pieds de ma grand-mère. J’avais même eu le droit de tourner les pages de la partition quelques fois. Coup de chance, j’avais eu de ces parents qu’oncroit aimer mais dont on ne tombe réellement amoureux qu’une fois adulte. De belles personnes ! Il y en avait tout autour de moi, il y en a toujours eu. Ce n’était ni la chance ni l’entourage qui me manquaient, c’était autre chose”...
 
Adrien Gygax. Aux noces de nos petites vertus. Editions Cherche-Midi,147p. En librairie en août 2017.
Aquarelle du bandeau: JLK, La Lettre, d’après Czapski.

04/07/2017

Danser avec La Fée Valse

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À propos de La Fée Valse de JLK. 
 
par Jean-François Duval
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On ouvre le livre, on lit quelques pages, et tout de suite naît cette impression qu’à chacune d’elles les mots sont essentiellement là pour prendre tout leur bonheur, sous une multiplicité d’éclats. Et tout aussi vite l’on se dit « Mais qu’est-ce que c’est ? De quoi s’agit-il ? A quoi a-t-on affaire ici ? ». D’entrée de jeu (littéralement, car les mot sont bien là pour jouer), on éprouve ce plaisir si particulier d’entrer en déroute.
Si La Fée Valse est composé de plus d’une centaine de textes, la quasi totalité parvient à se tenir sur une seule page, comme si cette seule et unique page leur suffisait comme place de jeu. Comme si cet espace relativement réduit, à ne pas dépasser (par quelques imaginaires contraintes oulipiennes), justifiait et servait d’autant mieux leur profusion et leur éclatement.
A quel genre ce livre appartient-il ? Est-ce de la prose poétique ? De petits textes en prose ? Plus intrigant encore : où donc Jean-Louis Kuffer trouve-t-il ses sujets, ses motifs ? – car tous relèvent du jamais vu, le lecteur s’en avise très vite. Oui, où les trouve-t-il, cet écrivain-là ? Impossible à dire justement (sinon adieu la féerie vers laquelle pointe déjà le titre de l’ouvrage) tant la trame elle-même du recueil repose sur l’exigence d’une surprise, toute fraîche et toute neuve en ses mouvements, dans laquelle croquer – chaque fragment possédant sa saveur propre. « Maudite fantaisie ! », s’écrient d’ailleurs certains (dans le morceau intitulé Petit Nobel). La fantaisie ? « L’ennemi à abattre », poursuivent-ils. Tant pis pour ces mauvais esprits, bataille perdue : ce n’est certes pas dans La Fée Valse que pareil assassinat se laissera commettre. Ici la fantaisie n’est pas à renverser, elle est reine.
Bref, voilà un livre selon mon goût. Car aujourd’hui – et c’est l’un de mes désespoirs –, la situation de la littérature est telle que j’aime que l’on ne puisse rattacher une œuvre à aucun genre bien défini. Je suis contre les genres (même si je lis parfois des romans par un banal souci de distraction comme je regarderais une série télévisée, ce qui n’a rien à voir avec la littérature). S’écarter des genres établis, ne serait-ce pas encore la meilleure façon de ne pas reproduire les schèmes et formes convenues du passé, que perpétue le 90% des livres empilés sur les tables de libraires ? Mieux ! On fait d’une pierre deux coups : non seulement on s’écarte des chemins rebattus, mais le moyen est aussi idéal pour laisser libre cours à l’esprit d’invention. Voilà donc ce qu’on peut d’emblée poser à propos de La Fée valse : ce livre est de ceux qui appartiennent à une essence différente, comme disent les botanistes.
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« Qu’est-ce que c’est ? » Essayons tout de même d’aller un peu plus loin dans cette question. Jean-Louis Kuffer (ou son narrateur) nous en fait l’aveu page 90 : « Quand j’étais môme, je voyais le monde comme ça : j’avais cassé le vitrail de la chapelle avec ma fronde et j’ai ramassé et recollé les morceaux comme ça, tout à fait comme ça, j’te dis, et c’est comme ça, depuis ce temps-là, que je le vois, le monde. » Qu’importe évidemment si la péripétie est véridique ou non. Ce qu’il vaut en revanche de noter, c’est ceci : tout l’art de Kuffer, en tant qu’écrivain, relève exactement du même genre d’entreprise.
Ce vitrail cassé d’un coup de fronde et dont on recolle les morceaux, c’est exactement le même vitrail qu’ambitionne d’être La Fée Valse (en quoi le livre est bien à sa place dans la nouvelle et très belle collection « métaphores » créée aux éditions de L’Aire). Le livre de Kuffer est ainsi fait de morceaux, et l’on peut dire à son propos ce que dit l’un des textes à propos des tableaux de Munch : « Les couleurs ne sont jamais attendues et classables, chaque cri retentit avec la sienne …»
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Voilà. La Fée Valse tient du vitrail brisé et recomposé. C’est un ensemble de morceaux. Et qui dit ensemble dit aussi exigence d’harmonie. Une exigence qui, notons-le au passage, nous vient du fond des âges et des traditions. Dans le judaisme par exemple, la kabbale n’a pas d’autre fonction : à dessein, Dieu a brisé sa création comme il l’aurait fait d’un vase, et c’est à l’homme de recoller les morceaux, de recréer le monde. C’est aussi le travail de l’artiste véritable. Ecrivain, sculpteur, compositeur, peintre… Rien d’un hasard si La Fée Valse fait parfois référence à quelques-uns des peintres préférés de l’auteur (Kuffer ne pratique-t-il pas l’art de l’aquarelle, du moins si j’ai bien compris ?). Surviennent donc ici et là les noms de Munch, Soutter, Valloton, Rouault, Van Gogh, Soutine…
Ce qui confirme notre sentiment : La Fée Valse est bien une histoire d’œil, un recueil composé de regards éclatés – mais pas seulement éclatés, répétons-le, puisque leur fonction est de recomposer le réel autrement, d’une façon d’autant plus lumineuse (la lumière du vitrail) qu’elle est poïétique.
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On ne recompose pas non plus un vitrail sans que cela tienne de la quête. Et la quête, d’ordre fantasmagorique, est bien présente dans ce livre : ce peut être par exemple celle de la bague d’or de notre enfance, à propos de laquelle le narrateur (l’un des narrateurs car il faut y insister, La Fée Valse tient dans un bouquet de voix) déclare : « Je n’ai pas fini de lui courir après… », avec cette conséquence qui laisse toute sa place aux jeux de l’amour et du hasard : «… au jeu de la bague d’or, déjà, ce n’était jamais celle que je voulais à laquelle il fallait que je me prenne un baiser-vous-l’aurez. » Ce livre se donne comme une poursuite. Et une poursuite joueuse, le jeu avec la langue n’étant pas l’un des moindres plaisirs qui soit ici délivré au lecteur.
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S’il fallait trouver un dénominateur commun à ces morceaux, on dira que le principal est précisément celui-ci : le jeu avec la langue, charnelle, vivante, orale, riche de tours et d’expressions, enracinée aussi dans son propre passé, langue française vieille d’un millénaire, et pourtant toujours à se chercher, à se réinventer au travers de quelque trouvaille (Kuffer est très à l’écoute de la langue qui se parle aujourd’hui). On peut gager que l’ouvrage se prête très bien à la lecture en public.
Car c’est un bouquet de voix, il faut y insister : La Fée Valse ne se contente pas de mettre en scène un seul narrateur. Non ! Multiples sont les voix qui se font ici entendre : les narrateurs sont plusieurs, tantôt masculins, tantôt féminins, tantôt singuliers, tantôt pluriels. Ce peut être « Je » mais ce peut aussi être « On », « Il », « Vous », « Nous » ou « Moi ». Qui parle ? (L’oralité tient une grande place dans ce livre). Eh bien, c’est la langue elle-même, dans sa diversité.
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Une langue qui jamais ne se laisse prendre au piège d’une fermeture sur soi qui la figerait, mais qui se veut toujours en mouvement, autant qu’il est possible, à force d’explorations et d’inventivité. Ce qu’on sent là, c’est un goût de la faire fuser en expressions diverses, en tours de phrases surprenants… Reprenons la métaphore : c’est comme si l’écrivain s’amusait, page après page, à composer un bouquet à partir de fleurs choisies (les mots) dont tirer des assemblages neufs, originaux, frais, déconcertants.
On ne s’étonnera donc pas, comme il est normal devant un bouquet, que le plaisir soit non seulement verbal, musical, mais aussi visuel. Si bien que l’on va de page en page un peu comme on avancerait dans une riche galerie d’art, s’arrêtant et s’attardant devant chaque tableau pour le laisser infuser et pénétrer pleinement en soi. Que les amateurs de lectures rapides passent leur chemin !
Pour en revenir un instant à la question du genre : a-t-on jamais vu de la satire sociale dans la prose poétique (moi jamais, mais je ne sais pas tout) ? J’y vois une preuve de plus que La Fée Valse s’écarte de ce genre-là, car de la satire sociale, il y a en bien, ici ! Ainsi lorsque, en ironiques Majuscules, il est question d’un tout jeune nouveau comptable du Service Contentieux de l’Entreprise. Ou de la personne préposée aux Ressources Humaines (curieuse expression qu’on n’entendait jamais dans les années 60).
Le livre de Kuffer ne manque pas de moquer ainsi, par un effet de contraste, toute la distance qui sépare le monde de l’art de celui dont une certaine novlangue nous fait vainement miroiter les facettes, en dépit de son grand Vide. Passons.
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Il y a un dernier point : La Fée Valse se garde d’être explicite (où serait le mystère ? quel espace serait encore réservé à la fantaisie ?). Non, ces morceaux de féerie précisément ne visent pas à épuiser ce que la langue peut dire : en tout, le livre préserve la part de l’imaginaire, et finalement de l’incompréhensible. L’auteur sait très bien cela : pas plus que le fameux « Traité uniquement réservés aux fous » du Loup des steppes de Hermann Hesse ne s’adresse à tous (Hesse a soin de nous en prévenir), La Fée valse ne se laisse saisir par ce qu’il est convenu d’appeler le « lectorat », sorte d’entité vague composées d’amateurs de lectures faciles, digestibles à souhait, fourguées comme des plats prépréparés pour le plus grand nombre possible. Non, La Fée Valse, on l’aura compris, est à placer au rayon des livres rares.
J.-F.D.
 
Jean-Louis Kuffer, La Fée Valse, éd. de L’Aire. Troisième titre paru dans la nouvelle collection « Métaphores ». (Le livre y est un bel objet, idéal en soi, s’offrant comme un cadeau à faire aux autres ou à soi-même).