16/03/2019

Les Jardins suspendus dans Le Temps

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Jean-Louis Kuffer rassemble une vie de lectures dans «Les jardins suspendus», invitation vibrante à vivre en lisant et à lire en vivant...

par Lisbeth Koutchoumoff

A se promener dans Les jardins suspendus de Jean-Louis Kuffer, on est pris de vertige comme on le serait devant une bibliothèque immense et accueillante, de celles qui donnent envie de poser son sac, et de fureter des heures durant, volant d’un monde à l’autre, d’îles en péninsules, au contact des mots. Car il s’agit bien de cela dans ce livre merveilleux. Jean-Louis Kuffer, écrivain et journaliste, figure de la scène littéraire de Suisse romande, longtemps responsable des pages Livres de 24 heures et nourrissant aujourd’hui son blog «Les carnets de JLK», rassemble ici ses critiques et ses interviews d’écrivains, comme on construit une bibliothèque, une vie durant. Avec émotion, au gré des éblouissements, des révélations. Avec reconnaissance.

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Ainsi si ces Jardins suspendus – le titre désignant ce lieu à la fois calme et électrique où se produit la rencontre entre le lecteur et l’écrivain –, si ces Jardins donc déploient un charme puissant, c’est que Jean-Louis Kuffer y déploie, page après page, un art de lire qui n’est rien de moins qu’un art de vivre.


Le sésame du conte

Avant de débuter la visite, où chaque livre apparaît comme une rencontre, avant de pénétrer dans cette «Maison Littérature» aux mille et une pièces et recoins, Jean-Louis Kuffer a placé quelques textes en prologue, comme autant d’anti-chambres. Sur ce que la lecture ouvre en soi, tel le sésame du conte. Sur «l’imperceptible frontière entre les livres et la vie» dès lors qu’une «présence se manifeste par le seul déchiffrement des lettres inscrites sur une page».

Ainsi les mots de Blaise Cendrars, dans Vol à voile, qui ont révélé à l’adolescent que le voyage est d’abord «l’appel à la partance d’une simple phrase». «J’avais lu […]: «le thé des caravanes existe», et le monde existait, et j’existais dans le monde.» Sur le métier de critique, sorte de Noé «appelé à faire cohabiter, dans son arche, les espèces (d’écrivains) les plus dissemblables, voire les plus adverses» et qui doit distribuer «ses curiosités entre toutes les espèces sans tomber dans l’omnitolérance ou le piapia au goût du jour».

En inspirateur d’une critique créative et tonique pratiquée comme une palpitante «chasse aux trésors», Jean-Louis Kuffer choisit John Cowper Powys (1878-1963), qui, dans Les plaisirs de la littérature, évoque ces quelques livres où se concentre «la somme des rêves et des pensées que l’énigme du monde a inspirés à nos frères humains».

46445206_10218132181882900_6063692883565740032_n.jpgLe temps de l’oiseleur

L’aventure que constitue la lecture des Jardins suspendusdémarre avec les écrivains de langue française. Et c’est une fête vraiment de voir défiler, sous la plume précoce de Jean-Louis Kuffer (première critique à 19 ans dans La Tribune de Lausanne), Henri-Frédéric Amiel («Nombriliste cosmique»), Alexandre Vialatte («Le rebouteux mirifique»), Albert Cossery («Le dandy révolté»), Georges Haldas, Jacques Chessex ou Maurice Chappaz. A chaque fois, il est question de s’approcher de ce qui fait le cœur vivant d’une langue, d’une façon de transmettre le monde et d’être au monde. Une mention spéciale pour les pages que Jean-Louis Kuffer consacre à Charles-Albert Cingria, baptisées «Le temps de l’oiseleur» et qui saisissent la modernité «non voulue» du vélocipédiste.

Continent russe

Une mention aussi pour les pages dédiées aux auteurs du continent littéraire russe, à «l’ami Tchekhov», à Nabokov au moment de sa mort à Lausanne, à Soljenitsyne. Les écrivains américains sont rassemblés sous le chapitre «Le rêve éclaté» avec le chéri et trop oublié Thomas Wolfe, mais aussi Flannery O’Connor ou encore Philip Roth. Beaucoup de rencontres mémorables avec Doris Lessing en 1990 à l’occasion de la parution de son roman Le cinquième enfant, avec Imre Kertész lors d’une conférence de presse à Paris; avec Patricia Highsmith, chez elle au Tessin, en 1988; passionnante aussi l’interview de Milan Kundera, de passage à Genève, en 1979.

Avec Annie Dillard

Si Jean-Louis Kuffer fait bien entendre la voix écrite, la voix parlée de tous ces écrivains, il lui faut aussi, pour y parvenir si bien, le talent du poète. «Vivre, lire et écrire ne représentent à mes yeux qu’une seule démarche. Ecrire m’est devenu aussi vital que respirer, mais écrire sans vivre ou sans lire, qui renvoie à la vie et à l’écriture des autres, me semblerait tout à fait vain», précise-t-il, au tout début du recueil, lui le grand lecteur d’Annie Dillard. Et c’est bien cette ronde entre écriture, lecture et la vie au milieu qui donne à ces Jardins suspendus leur vibrant éclat.


 


CHRONIQUES


Jean-Louis Kuffer
«Les jardins suspendus. Lectures et rencontres 1968-2018»
Pierre Guillaume de Roux, 416 p.

07/03/2019

Dixit Staro

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Entretien avec Jean Starobinski, qui vient de s'élever une dernière fois...

Evoquant sa longue amitié avec Jean Starobinski, Yves Bonnefoy écrivait il y a quelques années que le grand critique genevois était de ceux qui ne cessaient de lui prouver, dans une «continuité chaleureuse», que «la raison et la poésie ne sont pas ennemies, bien au contraire». Le poète disait aussi la part prépondérante du simplement humain chez le penseur, n’oubliant jamais la «priorité du mot ouvert de l’exister quotidien sur la lettre close du texte».

Or c’est à ce double point de rencontre, de l’intelligence claire et des fulgurence intuitives, mais aussi de la vie et de sa ressaisie par les oeuvres, que nous ramène incessamment, en effet, cette parole d’expérience intime approfondie et de connaissance englobante

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- Vous souvenez-vous de votre premier acte qui puisse être dit «créateur» ?

- Ce furent d’abord des envies de traduire. Du grec ancien (L’éloge d’Hélène), de l’allemand (Kafka, Hofmanstahl)... Mon goût d’écrire s’est éveillé moins à l’appel des textes quà celui du monde. J’ai fait ma petite classe d’écriture, cahin-caha, en écrivant des chroniques de la poésie dans Suisse contemporaine, entre 1942 et 1945. J’essayais d’être à la hauteur des circonstances. J’attribuais sans doute trop de pouvoir à la poésie.

- Qu’est-ce qui, selon vous, distingue fondamentalement l’écrivain de l’écrivant ? Et quand vous sentez-vous plutôt l’un ou plutôt l’autre ?

- Je ne me sens pas concerné par l’opposition, établie par Barthes, entre ceux qui écrivent sans souci de la forme littéraire (les «écrivants«) et les écrivains préocupés par l’effet esthétique. Mon propos n’est pas de manifester une singularité littéraire., Je cherche à transmettre ma réflexion le plus nettement possible. Il y faut un très sévère travail sur le langage. Et il faut savoir effacer les traces du travail. A quoi ai-je abouti ? Je n’en sais trop rien.

- «Création et mystère forment le trésor de Poésie», écrivait Pierre-Jean Jouve. Or la critique peut-elle saisir et dire le mystère ?

- Le propos de Jouve est lui-même de la critique. La fonction du critique est d’aviver la perception du «mystère» poétique, d’apprendre au lecteur à mieux s’y exposer. Au reste, savoir quelles ont été les règles du sonnet, ou celles de la fugue, ce n’est pas faire outrage au mystère de la poésie ou de la création musicale. Bien au contraire.

- Avez-vous essayé ce qu’on dit «la fiction», ou la poésie, avant ou à côté de votre oeuvre d’essayiste ?

- Sporadiquement. L’essai en prose m’a convenu. Je suis fermement convaincu qu’une espèce de beauté peut résulter de l’invention d’une recherche - du parcours et des justes proportions de l’essai. Le grand livre de Saxl et Panofsky, Saturne et la mélancolie, ne donne-t-il pas l’impression quîl peut exister un lyrisme de l’érudition ?

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- Vous sentez-vous participer d’une filiation littéraire ou scientifique ?

- Les exemples de Marcel Raymond, de Georges Poulet, de Roger Caillois, de Gaston Bachelard, de Georges Canguilhem, d’Ernst Cassirer, etc. ont compté lors de mes débuts. Puis j’ai tenté d’inventer mon parcours. J’accepte qu’on dise que mon désir de comprendre s’inscrit dans la filiation de la philosophie des lumières. Je n’éprouve en tout cas aucun attrait pour l’irrationalisme raisonneur si répandu à notre époque.

- Y a-t-il un livre particulier, ou des auteurs, auxquels vous revenez régulièrement comme à une source ?


- Je suis beaucoup revenu à Rousseau. Mais sans le considérer comme ma source. C’est un irritant.

- Y a-t-il à vos yeux, malgré les formes d’expression variées, un «noyau» central commun à l’expression artistique ?

- Je tente plutôt d’écouter le son particulier de chaque voix, de percevoir le caractère particulier de la relation au monde et à autrui que chaque oeuvre (ou groupe d’oeuvres) établit. Nous unifions aujourd’hui sous la notion moderne d’art, des manifestations dont l’intention était très diverse: magique, religieuse, fonctionnelle, didactique, ou dégagée de toute finalité.

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- Dans quelle mesure la littérature et la peinture peuvent-elles se vivifier mutuellement ? Et peut-on définir le «moment» où la première tendrait plutôt à parasiter, voire à stériliser la seconde ? Y a-t-il un «pur moment» de la littérature ou de la peinture ?

- Assurément, la lettre (que ce soit celle de la Bible, des mythologistes ou des historiens) a longtemps précédé et commandé l’image.La peinture d’histoire a survécu jusqu’à notre siècle, en se renouvelant et se métamorphosant, jusque dans l’art surréaliste. D’autre part tout un secteur de l’art d’avant-garde, qui ne suscite que peu de plaisir sensoriel, est inséparable des dissertations, souvent des boniments, qui l’expliqent et le légitiment. Avec un mode d’emploi sophistiqué, on peut proposer les pires pauvretés. C’est là que j’éprouve le plus vivement l’impression de «parasitage». Mais il y a, heureusement, des oeuvres de peinture qui établissent un rapport au monde et au spectateur sans passer par des relais intellectuels arbitraires. Je ne veux donc en rien jeter l’interdit sur une peinture qui «pense». Ce fut le cas de Poussin, de Delacroix, de Cézanne, de Klee...

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- Les écrivains forment-ils une catégorie à part dans la critique d’art ?

- En France, la critique d’art est née avec le discours des artistes eux-mêmes, et avec Diderot. La ligne de crête de la critique d’art passe par Baudelaire. Ce sont des écrivains, et parfois des philosophes qui ont su poser, mieux que d’autres, le problème du sens de l’art. L’admiable Giacometti de Bonnefoy en est la preuve la plus récente.

- Comment un thème cristallise-t-il dans votre processus de réflexion ? Qu’est-ce qui vous a fait, par exemple, vous intéresser particulièrement aux rituels du don ? Pourriez-vous désigner le fil rouge courant à travers votre oeuvre ?

- Les thèmes qui me retiennent sont des composantes simples de la condition humaine: la perception que nous avons de notre corps, la succession des heures de la journée, l’acte du don, l’opposition du visage et du masque, etc. Je les considère à travers la diversité des expressions concrètes que j’en puis connaître, selon les moments de l’histoire. Ce qui me met en alerte, ce sont les contrastes, les différences, les mises en oeuvre qui varient à travers les divers moments culturels. Il s’agit donc de thèmes qui sont d’un intérêt très large, et dont les expressions révolues, les évolutions récentes pourront, si possible, mieux mettre en évidence notre condition présente. Pour ce qui concerne le noyau originel du livre sur le don (Largesse), mon attention s’est éveillée en constatant la répétition d’une même scène d’enfants pauvres qui se battent, en se disputant des aliments qu’on leur jette, chez Rousseau, Baudelaire et Huysmans. Il a fallu interpréter, déveloper une explication historique, réfléchir sur le système de rapports violents qui se manifestait dans ces textes. Des avenues s’ouvraient de toute part, avec, à l’horizon, les pauvres de l’âge moderne.

- Votre expérience en psychiatrie a-t-elle constitué un apport décisif à votre travail d’interprétation ?

- L’expérience du travail psychiatrique a été brève (à Cery, en 1957-1958). Mais j’en ai beaucoup retenu, pour mes activités ultérieures. La maladie mentale se manifeste en altérant la relation vécue. Ce qui est mis en évidence par la maladie, ce sont les états-limites, les souffrances de la relation. Mais il ne s’agit pas d’une relation différente de celle qui entre en jeu dans la vie normale, ou dans l’imaginaire de la fiction. La perturbation mentale révèle l’édifice de l’esprit humain (sa fragilité, ses excès, ses déficits).

- Avez-vous le sentiment d’écrire en Suisse et de participer de la littérature romande ?

- Je me sens Genevois, donc Romand, donc Suisse, donc Européen. J’avoue (en ce qui me concerne) ne pas bien savoir où commence et où finit la littérature romande. Mais il y a une cause à défendre: celle de nos compatriotes qui sont de grands écrivains de langue française (Ramuz, Cingria, etc.) et qui ne sont pas encore suffisamment reconnus et lus en France.

- La critique a-t-elle une fonction particulière à jouer dans l’univers de «fausse parole» que représente souvent la société médiatique ?

- L’analphabétisme gagne. Et l’antiscience (ou la pseudo-science). Il faut que des critiques, «littéraires» ou des «philosophes», s’obstinent à protester. Au temps du nazisme, la revue Lettres, à Genève, a pris pour épigraphe cette phrase que j’avais trouvée dans vauvenargues: «La servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer». On peut le redire des diverses dégradations de notre temps qui se propagent au nom du «goût du public», de la «liberté d’expression» ou (en d’autres pays) de l’«identité nationale».

- Quel est selon vous, et particulièrement aujourd’hui, l’honneur de la littérature ?

- L’honneur de la littérature ? C’est de viser plus haut que le succès littéraire.

- Y a-t-il un jardin secret personnel dans votre oeuvre ? Ecrirez-vous des Mémoires ou nous cachez-vous un monumental Journal intime ?

- Mon seul jardin secret: des textes autrefois publiés en revue, qui ne me satisfont pas, mais que je n’oublie pas, et que je garde en instance de révision en attendant de les publier pour de bon... Parmi ceux-ci, quelques rares poèmes.

- Pasternak disait écrire «sous le regard de Dieu». Avez-vous le sentiment d’écrire sous un regard particulier ?

- Ecrire sous le regard de Dieu, quelle garantie ce serait ! Je n’ai pas cet orgueil. «Tu ne prononceras pas en vain le nom du Seigneur»...

09/02/2019

De lectrice en lecteur...

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Notes de lecture d'Isabelle Roche, sur son blog, à propos de mon 23e livre, Les jardins suspendus. 

Je disais donc...

je crois d'ailleurs savoir où j'irai en premier... 

En écrivant cela je pensais à une page très précise d'un cahier bien particulier, où le soin que j'ai mis à ne pas laisser mes phrases déborder dans la marge contraste avec l'écriture hâtée, fébrile, fortement raturée et, en bien des points, quasi illisible tant les lettres sont déformées. Écrire si mal, de manière si peu lisible, témoigne moins d'une fébrilité à capter une pensée insaisissable que d'une conviction obscure et profonde, sans doute agissante tandis que j'écrivais, que cela ne vaut rien – n'a pas en tout cas la valeur, la signifiance que je lui ai vue sous le coup de l'embrasement scriptural. La meilleure preuve est qu'en à peine quelques jours ce que je croyais avoir amené à se mouvoir dans le texte ne m'est plus perceptible. Mais en réécrivant, en retouchant, peut-être quelque chose sortira-t-il de ce chaos...

 

J'ai inscrit une date en haut de la page – j'entendais ainsi marquer que le surgissement était consécutif au travail que j'effectuais alors: la lecture-correction des épreuves d'un recueil de textes de Jean-Louis Kuffer, Les Jardins suspendus* – mais elle est erronée: j'ai noté «semaine du 17/09» quand la période correspondant à ce travail est cette même semaine mais du mois suivant. Un lapsus révélateur de mon rapport au temps. Deux pages plus loin, ce fouillis au crayon, toujours issu de la lecture des Jardins suspendus:

La présence= «arrêt sur être» que seul l’art peut rendre manifeste.

Présence:un mot stable où se meut imperceptiblement un perpétuel flux d’être à régime variable.

Et sur mon bureau numérique, contemporain de cette page de cahier mi-ordonnée mi-chaotique, un fichier-texte sauvegardé sous le titre BROUILLON:

C'est bien souvent sous les mots des autres – quand on est lecteur goûteur de mots et que ces «autres» sont d'authentiques écrivains – que l'on découvre quelques clés menant à l'une ou l'autre de ses propres vérités. Ainsi ai-je tout juste – juste avant de consentir à taper, ici, ces lignes, pour une fois cédant à la pulsion brute de «filer la phrase» à défaut de métaphores pour donner forme à l'un, au moins, de ces innombrables afflux discursifs qui sans cesse me traversent – tout juste compris, donc, à travers de savoureuses phrases de Jean-Louis Kuffer le concernant lui ou d'autres écrivains dont il dit si bien l'art, de quelle nature pouvait être ce mystérieux embrasement d'où naissent tant de sublimités textuelles.

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La littérature – c'est-à-dire cet usage non ustensilaire de la langue qui fait proliférer confluences et ambiguïtés sémantiques, jeux sonores, interpolations lexicales... toutes choses qui fondent la littérarité – a ce pouvoir unique...

Quel pouvoir? Bien vite mon élan a été coupé, ne restent que ces points de suspension par lesquels je me signifiais qu'il y aurait une suite à écrire. Je crois qu'elle est là, sur la page de cahier – oui, en effet:

La littérature a ce pouvoir unique de faire vibrer entre les mots, les phrases, une ineffable présence, un «au-delà de ce qui est écrit» peignant à l’horizon de la lecture un vague paysage qui donne à celle-ci sens et relief – un vague paysage propre à chaque lecteur et dont l’auteur ne saura jamais rien. Le vrai critique, le critique lumineux, est celui qui sera capable de rendre justice à la littérarité d’autrui non pas seulement en citant de larges extraits – car ce faisant il reste en surface, dans une monstration qui n’amène pas le lecteur dans les profondeurs bouleversantes de l’écriture dont il est question – mais en faisantà son touradvenir dans sesphrases une littérarité singulière, en suscitant à son tourun «vague paysage». Celui qui saura aussi, en même temps, faire entrevoir au lecteur ce «paysage» qu’il a lui-même entrevu en lisant, et souligner comment l’écrivain dont il parle parvient à rendre manifeste la présencemystérieuse.

Jean-Louis Kuffer est de cette confrérie des critiques lumineux.

Mais avant que d'avoir extrait de la note broussailleuse ce qui précède, quelque peu désordonnée et pressée surtout d'attraper un peu de sens quand des phrases avenantes se présentent qui paraissent le servir, j'avais ajouté au bas de ce BROUILLON :

Un livre admirable, où en toute page se révèle la langue d'un orfèvre-joaillier – non pas «langue de poète», une expression si figée qu'elle me semble rapetisser le «poète», et l'auteur de Jardins suspendus, poète assurément, ne mérite en aucune façon pareil sort – qui excelle à faire rutiler l'écriture des autres mais aussi, taillant à facettes ses propres mots et rythmes, les émerveillements qui tiennent son âme en éveil, qu'ils soient suscités par les livres ou par les innombrables percepts offerts à tout moment par le monde environnant.

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Donnant irrésistiblement envie de lire les livres dont il parle, d’aller à son tour, par les chemins littéraires, à la rencontre des écrivains auxquels il prête l’oreille, Jean-Louis Kuffer s’avère un passeur majuscule pour cette autre raison qu’en ces délectables «jardins suspendus» il fait advenir ce miracle rare: à travers des expériences profondément intimes dont il transfigure par son écriture la singularité, l’irréductibilité, il tend à qui le lit de ces mêmes clefs de vie, de ces mêmes clefs d'être qu'il a trouvées au creux des livres. Ainsi dit-il, par exemple, de la lecture: Avant de commencer à écrire, entre seize et vingt ans, j’ai d’abord vécu les mots, si l’on peut dire: j’ai vécu ce rapport parfois vertigineux qu’on peut éprouver devant l’étrangeté mystérieuse des mots qui découle de l’énigme insondable de notre présence au monde.

… Voulant rapiécer toutes ces bribes à seules fins introscopiques – car sous les mots de Jean-Louis Kuffer, je crois bien avoir ramassé deux ou trois clefs d’or, dont il me faut maintenant apprendre à me servir – je me suis aperçue que je retouchais et réécrivais non pas tant pour cerner de plus près quelles jouissives lumières m’avaient apportées ce livre mais pour, au bout du compte, tâcher de rendre hommage à un auteur que je lisais pour la première fois. Mais alors il me faut rajouter deux ou trois petites choses à propos du livre.

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À l’évidence compilation de textes déjà publiés c’est avant tout une totalité qui se tient par elle-même et pensée comme telle, où chaque pièce a été subtilement retaillée pour prendre place à l’intérieur d’une architecture extrêmement précise. Outre que se glissent ici et là des poèmes, de petites fugues autobiographiques, on voit que les interviews, les articles critiques ont été habilement pérennisés, non pas coupés artificiellement de leur époque d’écriture (certains sont explicitement datés) mais revus de telle manière que celle-ci en relève la saveur dans notre présent en dépit des années écoulées. L’on a ainsi un recueil exceptionnel, qui mérite d’être lu comme un ensemble mais dont on peut, aussi, goûter chaque texte isolément, dans l’ordre que l’on veut – et quel que soit le mode de lecture adopté, le plaisir sera pareillement intense.  

Pour toutes les richesses que contient le livre dont je ne laisse rien paraître, des points de suspension suffiront qui vaudront invite à visiter sans attendre ces jardins...

* Jean-Louis Kuffer, Les Jardins suspendus, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2018. 416 p. - 27,00 €.

 

Ce texte a été publié sur le blog d'Isabelle Roche: http://terres-nykthes.over-blog.com

 

01/02/2019

Sur Les Jardins suspendus

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Quand la critique est un art

Jean-Louis Kuffer nous présente cinquante ans de lectures et de rencontres littéraires. Un livre qui donne envie d’en acheter mille.

Par Olivier Maulin.

On devrait, nous autres Français, davantage écouter nos amis suisses, ce qui nous éviterait cette forme de condescendance si typique de notre nation, dont nous n’avons bien ssûr le plus souvent pas conscience.

Dans un article intitulé «Moi parler joli français», Jean-Louis Kuffer raconte comment Edmonde Charles-Roux, après avoir remis la bourse Goncourt au poète valaisan Maurice Chappaz, en 1997, s’extasiait sur les onde de la radio romande : « Et vous savez que Chappâze écrit un très joli français !» Ce qui nous vaut une volée de bois vert sur le nombrilisme de l’édition parisienne de la part du grand critique suise, qui n’imagine pas une second un de ses confrères allemands s’étonner si candidement du «bel allemand» de l’Autrichien Peter Handke…

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Ecrivain et journaliste littéraire dans de nombreuses publications romandes, cofondateur d’une revue consacrée aux livres et aux idées, Le Passe-Muraille, Jean-Louis Kuffer est un authentique passionné de littérature. Il publie aujourd’hui une anthologie de textes sur le sujet écrits durant cinquante ans (1968-2018) où l’éclectisme de ses goûts et sa curiosité sans limites ne le font pas sombrer dans l’«omnitolérance» qui est la manière la plus efficace de se débarasser du livre.

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On ne s’étonnera pas de retrouver dans ce corpus de nombreux articles sur des écrivains suisses « écrivant joliment », à commencer par Ramuz, «l’auteur d’origine romande le plus important depuis Rousseau», dont la langue d’une beauté exceptionnelle, précisément, à mis du temps à s’imposer à Paris, hors Céline qui en perçut immédiatement le caractère poétique et novateur.

C’est un fait : les Suisse sont de grands voyageurs, et c’est une riche idée d’avoir arraché Thierry Vernet à son statut d’éternel compagnon de Nicolas Bouvier, auteur culte des écrivains-voyageurs, lui qui apporte un « ajout radieux et profus » à l’œuvre magistrale de son camarade de voyage. Riche idée également de faire découvrir aux lecteurs français Lina Bögli, qui décida en 1892 d’accomplir un tour du monde en dix ans et qui en revint, «ponctuelle comme un coucou suisse », en se félicitant de la politesse partout rencontrée.

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Un des jardins suspendus de Jean-Louis Kuffer (qui fut directeur de collection à L’Âge d’Homme) est la Russie, ce qui nous vaut des textes pénétrants sur Tchekhov, Bounine, Dostoïevski , Grossman ou Soljenitsyne; un autre est l’Amérique, et il est alors question de Thomas Wolfe, Flannery O’Connor, Philip Roth ou Cormac McCarthy, ce « visionnaire pascalien » au lyrisme sauvage, certainement le plus grand écrivain américain vivant.

Quelques rencontres émaillent ce recueil. Notamment celle d’Albert Cossery, écrivain égyptien de langue française et figure de Saint-Germain-des-Prés, dont l’œuvre étonnante pleine de vagabonds et de fainéants en rupture avec la société est celle d’un grand moraliste.
Aphone au moment de la rencontre à cause d’un cancer du larynx, l’écrivain de 87 ans voulait expliquer à Jean-Louis Kuffer sa défiance envers le pouvoir. Il prit un bout de papier, y griffonna cette simple question : « Pouvez-vous écouter un ministre sans rire ? ». Tout était dit.

Olivier Maulin (Valeurs actuelles, le 24 janvier 2019)

Jean-Louis Kuffer, Les Jardins suspendus. Pierre-Guillaume de Roux, 416p.

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02/01/2019

Bonne apnée 2019 !

 

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Unknown-2.jpegÀ l’avant-garde d’une série de contre-utopies révélatrices parues en 2018, et avant le nouveau Houellebecq, la dystopie d’Olivier Silberzahn, "Journal d’un nageur de l’ère post-Trump", vaut le détour au futur antérieur. Où le crawleur solitaire en «calosse» de bain nous met en garde contre la régression. Après d’autres propos éclairants, sur les gilets jaunes, du penseur allemand Peter Sloterdijk… 

La meute va se déchaîner ces prochains temps «autour » du nouveau roman de Michel Houellebecq, non pour en parler en connaissance de cause mais pour se «positionner» vite fait d’un texto lapidaire ou d’un tweet péremptoire, assortis des émoticons appropriés, entre «j’adore » et «je dégueule», « top sympa » ou « grave facho », pouce en l’air ou grimace « grrr »… 

Or quand j’écris «la meute» je ne parle pas des honorables lectrices et lecteurs, ni de ce qu’on appelle «les gens» (ou plus hypocritement «les vraies gens»), mais de cette nouvelle catégorie sociale qui ne s’exprime plus que par emballement médiatico-numérique aussi spontané qu’aveugle et rageur, mondialement boostée par les réseaux sociaux. 

Depuis le 7 janvier 2015, et plus récemment avec l’explosion de colère des gilets jaunes, la distinction entre la meute, devenue Charlie en un soir, et la communauté humaine des gens personnellement horrifiés par le déchaînement de la violence, ou la meute hurlant au fascisme d’État, et les gens personnellement indignés pour de bonnes raisons de précarité, me semble devenue l’exercice individuel le plus important d’un esprit libre soucieux de ne pas se laisser emporter par la vague du «grand n’importe quoi»… 

Or je crois que l’exercice de réflexion en question, qui implique un recul, peut s’affiner avec l’aide de certains livres. La meilleure preuve en a été donnée, récemment, par les propos tenus, dans un entretien du magazine Le Point ( No 2415 du 13 décembre 2018) par l’un des penseurs européens les plus intéressants de ce nouveau siècle, l’Allemand francophile Peter Sloterdijk, qui réagit précisément à la crise des gilets jaunes en évoquant la fonction du carnaval chez Rabelais, avant de citer d’autres pistes de gamberge. 15105573lpw-15105793-article-jpg_5291668_660x281.jpg

 

« Le gilet jaune », remarque Sloterdijk à propos des déguisements de carnaval, « c’est le costume de l’accident généralisé ». Et de signaler ensuite le « déferlement de clowns et d’interprètes de la révolte hauts en couleurs qui font semblant de comprendre ce qui se passe », de pointer « le moment des pitres, poussés par les réseaux sociaux qui accélèrent encore la « carnavalisation de l’affaire ».

Sur quoi le maître-penseur de Karlsruhe touche à quelque chose qui me semble essentiel: « La splendide et tragique promesse d’Internet, c’est qu’il n’y aurait plus de chef, plus de hiérarchie, plus d’auteur, plus de représentant de quoi que ce soit. Le résultat en est accablant : il n’y a personne avec qui l’Elysée ou Matignon puissent négocier. Le mouvement des gilets jaunes signe de façon éclatante la grande crise de représentation dans laquelle nous vivons. Quand tout le monde est chef ou auteur, il n’y a plus ni l’un ni l’autre. Il n’y a que dans le carnaval que tout le monde peut être roi – pour une journée ou cinq minutes, sur une chaîne d’information. Ca crée de l’ivresse, de la satisfaction fictive. La carnavalisation de la société par les médias ne désarmera pas».

Et comme l’affaire concerne spécifiquemenet les Français, que Sloterdijk dit les «surdoués de la révolte», il en vient à citer les constats d’Alain Pyrefitte dans Le mal français, rappelant la difficulté de ce pays à s’affranchir de son héritage absolutiste, comme figé en « immobilisme convulsionnaire » puis en césarisme technocratique. 

Mais le plus éclairant est encore à venir, avec la référence à René Girard, qui a décrit mieux que personne la crise mimétique collective résolue (ou pas) par le sacrifice du bouc émissaire (l’improbable « Macron démission »…), et, pour rejoindre le thème de la meute, Sloterdijk en revient enfin à l’essai fameux d’Elias Canetti intitulé Masse et puissance qui montre que «la seule volonté de la masse est sa propre croissance» jusqu’au moment où, «selon la psychologie des masses, il y aura un moment où tout va se dégonfler». Avec ce dernier trait d’ironie combien lucide signé Peter Sloterdijk : «En hiver, la météo, c’est la contre-révolution. Le froid exige la réflexion»… 

La pensée remonte le fleuve en «calosse»  

Si le rabelaisien Sloterdijk entretient son physique de colosse à moustaches à la Rembrandt sur son vélo véloce, comme il le raconte dans ses carnets intitulés Les Lignes et les jours, c’est en nageant de piscines en piscines et de lacs en fleuves que l’ingénieur polytechnicien Olivier Silberzahn, à qui rien de ce qui est numérique n’est étranger, a développé, entre mai 2017 et avril 2025, ses observations sur l’évolution de notre planète, depuis l’accession de Marine le Pen au pouvoir, les retombées socio-économiques désastreuses de son programme préludant au retrait de la France de l’Union européenne, dans un mouvement «poutino-trumpien» de démondialisation et, conséquence commerciale logique, de récession et de régression à tous les niveaux. 

Au pic de l’inventivité mondialisée, le smartphone marqua symboliquement la création d’un objet aux composants issus de multiples régions du monde, révolutionnaire du point de vue de la communication et de l’échange, utilisé par tous à peu de frais dans un marché ouvert, mais devenant objet de luxe réservé aux seuls riches dans un monde soudain cloisonné où les anciens partenaires se font la guerre.

Or c’est ce qui arrive entre 2022 et 2024 après la clôture de l’ancien empire américain retiré de l’ONU et de l’OTAN, la faillite de l’Europe et le développement agressif de l’empire économique chinois, etc. 

Une bonne dystopie, comme il y en a eu de sérieuses dès le début du XXe siècle, avec Nous autres du Russe Zamiatine,  L’Inassouvissement du Polonais Witkiewicz, Le meilleur des mondes de l’Américain Aldous Huxley ou 1984 de l’Anglais Orwell , se doit de combiner des faits avérés et des extrapolations révélatrices, et c’est à quoi parvient ce Journal d’un nageur de l’ère post-Trump. Même s’il n’a pu prévoir que James Mattis, dit Mad Dog, et son compère Tillerson , pourtant partisans d’une politique extérieure dure, quitteraient le gouvernement de Trump en 2018, Olivier Silberzahn a pour ainsi dire prévu les gilets jaunes et le soulèvement populiste européen contre les «élites», et ses conjectures sur un nouveau front unifié des pays musulmans (sunnites et chiites surmontant leurs dissensions) faisant pièce au projet néo-colonialiste de l’Occident, ne sont pas d’un rêveur. 

Ainsi qu’il le rappelle, c’est par l’invention du commerce que Sapiens a survécu, au contraire de Néandertal pourtant mieux armé par la nature, et de même la démondialisation et le sacrifice du libre échange sur l’autel du protectionnisme nous conduiront-ils à la régression. 

Dans le détail en outre, ses constats sur le recul de la formation, notamment des digital natives en perte de lecture et de sens critique, et sur l’uniformisation d’une sous-culture de meute, méritent pour le moins réflexion. 

 Quant au retournement final, marqué par le triomphe d’un pouvoir mondial contrôlé par la Grande Singularité, super-cerveau à la modélisation duquel le narrateur a lui-même participé sans le savoir, il rejoint l’imagerie (négative) de Zamiatine et le super-monde (positif) fantasmé par les adeptes du transhumanisme...

Le vaurien Jaccard n’a pas dit son dernier mot

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En 2018, le jeune romancier serbe Andrija Matic, dans L’égout, a brossé le noir tableau dystopique d’une Serbie totalitaire sous la double chape du Parti et de l’Église, comme Philip Roth, dans Le complot contre l’Amérique, imaginait les conséquences d’un ralliement des Etats-Unis au nazisme. Plus récemment, avec Bienvenue à Veganland,Olivier Darrioumerle s’est adonné au même exercice ironico-polémique en daubant sur une dérive idéologique agressivement pavée de bons sentiments, si l’on ose dire.  

Or la meute raffole de ceux-ci, et l’on ne s’étonnera pas que de suaves soucis de préserver la vertu des véritables jeunes filles auront présidé au retrait, sur Youtube, de toutes les vidéos postées par notre compère Roland Jaccard, esprit libre mais gravement adonné au ping-pong et à l’adulation des jeunes Japonaises glabres - notre cher vaurien toujours bienvenu sur BPLT au dam de la meute moralisante !  

 Au début de l’année 2017, en ce haut-lieu de moralité mondialisée que représente le sommet économique de Davos, que mon ami Jean Ziegler surnomme le « bal des vampires », le président chinois Xi Jinping, pur produit du maoïsme d’Etat formé à la dure école des Gardes rouges dont son propre père fut victime avant qu’ils ne le matent avec son consentement, prononça un sermon surréaliste à la gloire du libre échange, que nos idiots utiles saluèrent avec la même complaisance qui fit dire au calamiteux Ueli Maurer, en visite à Pékin, que la page de Tiananmen devait être tournée. 

Mais que se passe-t-il lorsque tel historien chinois établi aux States se permet, sur Facebook, de formuler des propos en désaccord avec l’excellent Xi Jinping ? Jaccardisé : censure ! Plus grave si telle jeune Chinoise, opposante de l’intérieure, se permet de clamer son désaccord sur la Toile : immédiate confiscation du smartphone assimilée à une arme de destruction massive, et droit aux oubliettes pour la jeunote ! Tel étant le libre échangisme à la Chinoise...

Alors quoi faire mes soeurs ? Nagez prudemment avec vos frères à slips moule-bite, placidement et pacifiquement à l’écart. Olivier Silberzahn connaît le bons lieux, notamment en certain fleuve allemand ou le courant et le contre-courant simultanés vous permettent de nager sur place. Pour Madame et Monsieur, genre unisexe voire LGBT, la combinaison Orca Predator à couche de protection thermique en titane, avec néoprène Yamamoto et revêtement Nano Ice pour glisse maximale, sera conseillée avant la montée générale du prix du baril et de la température. 

Bonne apnée 2019 ! 

 Olivier Silberzahn. Journal d’un nageur de l’ère post-Trump. Maurice Nadeau, 157p. Paris, 2017.    

Et l'opérette ça vous chante ?

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Du 11 au 20 janvier prochains, à la Grange de Dorigny, dans le sud-ouest lausannois, se donnera la première, en création, d’une opérette du compositeur Richard Dubugnon, sous le titre de Jeanne et Hiro. À peine deux mois après la création du Mystère d'Agaune, oratorio salué par d’aucuns comme un chef-d’œuvre, et la présentation à Lyon d’une autre œuvre originale à caractère napoléonien, l’incursion de Richard Dubugnon dans le genre festif, voire folâtre de l’opérette, exigeait un éclaircissement, dûment apporté par notre entretien exclusif plutôt qu’inclusif…

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- Maître, puisque c’est sous ce titre que vous aimez être appelé en début d’année, comment voyez-vous l’avenir à l’horizon de 2019 ?

- Où avez-vous lu que je désirais être appelé ainsi ? Il est vrai que l’on nommait les compositeurs « Maître » encore au début du siècle passé, or aujourd’hui seuls les chefs d’orchestre ont droit à ce terme flatteur, et en italien s’il vous plaît, alors que sans le compositeur, ils n’auraient rien à diriger… Pour 2019, je ne suis pas devin, s’il y avait un horizon à imaginer « en bien », ce serait l’ébauche d’une action globale pour sauver le climat de notre planète ! Je crains cependant que 2019 ne sera que la continuation de 2018 : plus de pollution, plus d’insécurité, plus de peur, donc plus d’agressivité, hélas. L’homme n’a pas évolué moralement depuis l’antiquité, pire : il a mis son affolante technologie au service de ses tares les plus viles. Mon souhait caché serait que la morale de mon ouvrage, que vous découvrirez en fin d’entretien, soit suivie par tous.

- La rumeur parle de votre prochain ouvrage en le qualifiant d’opérette. Est-ce bien sérieux ?

- Il s’agit en effet d’une opérette mais - comme le terme le laisse deviner - c’est évidemment pour ne pas se prendre au sérieux. Une réaction sans doute à l’actualité que nous servent les médias friands de sensationnalisme qui fait leur pain quotidien. En réalité, cela fait longtemps que je voulais m’amuser et montrer mon penchant clownesque, qui est plus « moi » dans la vie réelle que le compositeur de concertos et de musique savante.

- L’on dit aussi que l’opus en question sera représenté dans une grange. Confirmez-vous à l’heure qu’il est ?


- Oui, à la Grange Dorigny, mais on aura pris soin d’en ôter les bottes de paille, car vu que la musique est « hot », le risque d’incendie est grand.

- Est-ce trop vous demander d’en détailler l’intrigue sans déflorer le secret de ses ressorts ?

- On laissera donc les ressorts vierges tout en vous dévoilant ceci : Jeanne & Hiro raconte l’histoire d’une soprano à la voix ordinaire qui débute l’opérette par une audition pour la Sopran’Ac, parodie de programmes télévisés. Recalée, elle décide d’aller à Rio pour changer de voix. Dans un Rio fantasmagorique, où se pratiquent des opérations en tout genre, elle y fera la connaissance du marabout noir albinos Loumbago, des travestis Foao, Woao et Boao, du culturiste Pho To Ma Tong et enfin de Hiro, champion du monde de kakaroké, qui fera battre son cœur un peu plus fort. Ses tentatives de changer de voix lui feront connaître moult aventures et mésaventures, ce qui fait qu’elle n’aura à la fin qu’un seul désir : retrouver sa petite voix d’antan.

- Le transit de l’Oratorio à l’Opérette exige-t-il ce qu’on pourrait taxer de grand écart musical ?

- Je suis habitué à m’adapter à chaque nouveau projet. Pour le Mystère d’Agaune auquel vous faites allusion , je me suis collé au texte magnifique de Christophe Gallaz, teinté de gravité et de douce poésie, tout en le mâtinant de touches humoristiques : ici des ustensiles de cuisine, des sirènes d’ambulances, là un orgue de Barbarie jouant des antiennes grégoriennes, un orgue faux jouant une valse déglinguée… Le burlesque n’est jamais loin, car le rire est sacré. Ceux qui ne rient pas, ne sont pas humains ! N’est-ce pas vrai que le rire est le propre de l’homme, puisque certains animaux pleurent? Ce transit m'est donc intrinsèque, il est organique, intestinal.

- Qu’en est il de vos interprètes, chanteurs et musiciens ? Vont-ils nous dérider ?

- « C’est pas tous les jours qu’on vous déride les fesses» , disait notre ami Tonton georges, mais il s’agit de la troupe Cluster Créations, dirigée par Elisabeth Greppin-Péclat, rompue à l’exercice de création, puisqu’elle avait notamment ressuscité l’opéra Sauvage du regretté Dominique Lehmann en cette même Grange de Dorigny en 2016. Pour Jeanne & Hiro, le foisonnement de Rio nécessite des artistes versatiles capables de faire plusieurs personnages à la fois, des musiciens jouant de plusieurs instruments dans plusieurs styles, du classique au Funk en passant par la Samba bien-sûr, et capables de jouer la comédie. Il y aura aussi de la vidéo, des effets sonores et un peu de magie. Je fais appel à cinq chanteurs, un petit orchestre de couleur jazz : piano, basse, batterie, percussion. La mise en scène est assurée par le dramaturge vaudois Benjamin Knobil, également auteur de pièces de théâtre et qui a fondé la compagnie Nonante Trois.

- Quel message cette œuvre nouvelle fait-elle passer, et notamment à l’attention de nos jeunes ?

- Comme dans toutes les comédies, il y a beaucoup de messages d’avertissement sous le couvert du burlesque : en ouverture d’opérette, le Cancan du cellulaire rappelle d'éteindre son téléphone portable en se moquant de l’addiction de certains. Les répliques du jury de la Sopran’Ac illustrent l'arrogance de ceux qui s’improvisent juges dans des matières où ils n’y entendent rien. L’air avec chœur Fum’ fum’ nous renvoie à l’époque où fumer était un art, alors qu'aujourd’hui c’est devenu un acte terroriste… Ainsi de suite. La morale que je cherche à faire passer - après m’être gentiment vengé des chanteuses égocentriques et copieusement moqué du monde du showbiz classique et télévisé - est « on est vraiment bien qu’avec ce qu’on a » et « il faut s’accepter tel que l’on est ». Une prière toute bête, mais qui rendrait la planète un meilleur endroit pour vivre si elle était suivie par tous !

Je cite le quatrain final de Jeanne & Hiro chanté en chœur :

Ah qu'on est bien avec sa vraie voix,
On est vraiment bien qu'avec ce qu'on a !
Vouloir toujours plus, ça obsède,
Et fait négliger ce qu'on possède.
Il faut savoir s'accepter tel que l'on est.
Soprano, petite ou grande,
Noir, blanc, métis, albinos ou japonais,
La règle reste la même :
On ne peut aimer sans s'aimer soi-même.

 

01/01/2019

Bonus d'un 1er janvier

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38239123_10217249942667471_7715109462440148992_n.jpgÀ propos des Jardins suspendus

SERVICE LITTÉRAIRE
Par Jean-François DUVAL

Qu’on s’en avise ! Avec Jean-Louis Kuffer, la francophonie tient l’un de ses plus fins critiques littéraires. C’est que le Lausannois est avant tout écrivain dans l’âme, romancier, poète, essayiste et grand maître dans l’art de tenir des Carnets.

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Avec ces Jardins suspendus, ce n’est pas simplement 400 pages de grande critique et de rencontres littéraires (avec Kundera, Gore Vidal, Bonnefoy, etc.) qu’il nous offre. L’approche est tout bonnement existentielle : lire, écrire et vivre ne relèvent pour cet écrivain que d’un seul projet : mieux comprendre cet être tout fait de langage qui nous constitue.

Le choix des écrivains (environ quatre-vingt) dont il nous entretient témoigne assez de cette exigence et dessine les contours de son âme propre. Écrivains majeurs (Dostoïevski, Proust, Tchékhov), grands écrivains mineurs (Vialatte, Calet, Cossery), contemporains (Bernhard, Kureishi, Houellebecq, Dillard, Littell, Mc Carthy, Amis), tous sont saisis, pour notre plus grand plaisir, au travers d’une regard épatant de sensibilité, de justesse, de nuances ; nourri d’un don de pénétration inné et de très riches heures de lectures (cinquante ans de critique littéraire). Tout ce qu’on aime…
La littérature n’est jamais ici un simple objet d’étude, non ! Devant les livres, la visée de ce magnifique passeur est de transmettre «une espèce de musique d’un être à l’autre». Il y parvient si bien qu’on le dit tout net : l’entier de son œuvre (car Les Jardins suspendus appartient à un véritable corpus) restera, dans l’avenir, un bel outil de référence, ne serait- ce que pour ses textes avertis sur des écrivains qui sont des proches : Chessex, Haldas, Chappaz, Barilier… Délectable ».

Jean-Louis KUFFER. Les Jardins suspendus. Pierre-Guillaume de Roux, 414p. Paris, 2018.

Service littéraire, janvier 2019.

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20/12/2018

Lumière des justes

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48418494_10218393787222870_5287418879578996736_n.jpg48379825_10218393788502902_612207992741298176_n.jpgLe romancier français Pierre Mari, dans un livre admirable, bref et dense, intitulé Les grands jours, ressuscitant à plus d’un siècle de distance quelques personnages qui ont vécu l’enfer de Verdun sans rien perdre de leur dignité, rejoint le peintre et écrivain polonais Joseph Czapski, rescapé du massacre de Katyn et auteur de « Terre inhumaine », pour nous rappeler, à la veille de Noël, que la lumière des justes peut résister aux ténèbres.

« Rêvons d’un père Noël terrible, qui ne donnerait que des livres », écrivait un jour André Blanchard que les festivités artificielles et leur débauche de cadeaux mettaient en rogne, mais j’ajouterais volontiers avec le même excellent mauvais esprit : pas n’importe quel livre !

Or ce n’est pas du tout par provocation gratuite, en ces temps de suavité commerciale de commande, que je proposerai quelques livres traitant de nos frères humains confrontés à la guerre, mais parce que les ouvrages en question, par quelques détails bouleversants leur tenant lieu de dénominateur commun, me rappellent ce pauvre vers à coloration évangélique du misérable pochetron débauché que fut Paul Verlaine : « L’espoir lui comme un brin de paille »…

Mièvrerie kitsch de circonstance ? Nullement. Simples sentiments nous ramenant à ce qu’on pourrait dire l’enfance du cœur sans référence obligatoire à telle confession ou à telle culture. Or c’est précisément ces «simples sentiments» que la littérature de tous les temps et de partout filtre à l’enseigne de la ressemblance humaine, tels que je les ai retrouvés dans un magnifique petit roman, dense et intense, paru en 2014 et qui aura été l’une de mes dernières lectures marquantes de 2018.

La révélation apocalyptique des Grands jours

Quel sens cela a-t-il de consacrer, aujourd’hui, un roman à des faits déjà très documentés, alors même que divers chefs-d’œuvre de la littérature, à commencer par Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, ont multiplié les fresques de la Grande Guerre ?

Voilà peut-être ce que se diront celles et ceux qui n’ont pas senti, ce matin, le souffle lustral de la littérature de partout et de tout les temps en ouvrant n’importe où L’Iliade du jeune Homère aux doigts de prose, ou qui tomberaient par hasard sur la phénoménale Marche dans le tunnel de ce bon vieil Henri Michaux, prodigieuse évocation de la guerre à drapeaux.

Or, comme La Fontaine a repris les thèmes de l’antique Ésope, Pierre Mari a revivifié les récits des terrifiantes journées de février 1916 au seul moyen d’une écriture proprement inouïe, au sens de jamais entendue, au fil d’un découpage cinématographique convoquant nos cinq sens (le cinéma peinerait à rendre l’odeur mêlée d’acide et de charogne qui va empester les bois du nord de Verdun) et passant sans cesse du détail zoomé à la vue d’ensemble.

Les grands jours est un poème romanesque épique qui a la précision verbale d’un rapport militaire, autour de quatre personnages infiniment attachants. Le plus tendrement présent est un garçon de vingt ans «vierge de tout» au prénom de Victor et auquel, durant une grande maladie de ses jeunes années, son papa, libraire parisien, fit la lecture des romans très populaires d’un certain Capitaine Danrit, comme il le raconte, en rougissant un peu comme une fillette (c’est comme ça que ses camarades l’ont surnommé sans méchanceté ) au colonel Driant nommé chef des deux bataillons défendant le bois des Caures et ... auteur des romans en question.

Superbe personnage que ce colonel Driant, qui tombera au deuxième jour comme le rapportent les deux autres protagonistes dans leurs carnets respectifs: le lieutenant Simon et le formidable Marc Stéphane engagé volontaire à 46 ans et lui aussi écrivain dont les écrits ont impressionné le fulminant Léon Bloy et qui donne au roman de Pierre Mari sa verve gouailleuse de « grand père » anarchisant.

La guerre des artistes aura-t-elle lieu demain ?

Une scène merveilleuse marque la première partie du roman, quand le colonel Driant, désireux de préparer un beau cimetière à ses hommes, y fait ériger une immense croix de bois de chêne au pied de laquelle il aimerait que se dressât une effigie douce de la Patrie, à laquelle un brave Corio dont on a repéré les talents de sculpteur va travailler avec une jeune fille de la région prénommée Alice.

Survient alors une discussion entre le colonel Driant et le sculpteur, qui donne ceci: «Vous savez, mon colonel, je pense souvent à ma situation. J’essaye de la projeter en grand. On m’a retiré des tranchées, on me fait faire un travail d’art. Imaginez un peu: jour après jour, on découvre un talent dans chaque homme du front. Ce n’est pas une idée en l’air, je vous assure. Vous avez vu ce que certains sont capables de fabriquer avec les fusées d’obus qu’ils ramassent ? Ils travaillent l’aluminium comme des dieux. Ils en font des bagues – j’ai même vu des broches, des bracelets, un bijoutier les achèterait. Alors, supposons. Chaque fois qu’on tombe sur un talent, on l’enlève des lignes, on lui donne de quoi s’exercer. Au bout d’un moment il n’y a presque plus de soldats – il n’y a plus que des artistes, installés dans les villages de cantonnement. Chacun glorifie la patrie à sa façon. Les gens du coin sont réquisitionnés eux aussi, comme Alice. Et de leur côté, les Boches font pareil. Dans les deux camps, on s’escrime à grands coups de beaux-arts. Une surenchère de Muses comme on n’a jamaisvu. Il sort à foison des peintures, des sculptures, des poèmes, des pièces de théâtre » …

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En lisant Les grands jours, je me suis rappelé ce passage très émouvant de la Recherche du temps perdu où le Narrateur précise que les seules personnes du roman citées par leur vrai nom sont les Larivière, symbolisant les Français par excellence, loyaux et droits. Et le nom de Proust m’a fait enjamber d’autres frontières pour me rappeler les conférences du peintre Joseph Czapski à ses camarades polonais détenus au camp soviétique de Griazowietz, au début de la Deuxième guerre mondiale, qui entretenaient leur moral avec tout un programme de causeries (sur l’histoire, la science, l’alpinisme, la nature, la musique, selon les compétences de chacun) pour ne pas déchoir.

Proust contre la déchéance est d’ailleurs le titre des conférences de Joseph Czapski, sauvées des ruines et de l’oubli alors que le peintre, documentant l’archipel du goulag pour la première fois dans son récit de Terre inhumaine, allait jouer un rôle de premier plan dans l’identification des responsables de la mort de quelque 24.000 Polonais sacrifiés sur ordre de Staline...

Les Noëls de l’humaine fraternité

Une autre scène inoubliable du roman de Pierre Mari, au deuxième jour du monstrueux «marmitage» d’artillerie subi par les chasseurs du colonel Driant, est marquée par la reddition en douceur, suggérée à ses hommes encerclés par le sage caporal Stéphane – alors que Robin, le jeune lieutenant inexpérimenté, allait jeter ceux-là au massacre assuré – qui conseille ainsi : «Ce qu’il faut faire, mon lieutenant ? Se montrer courtois s’ils le sont. Sinon, mourir aussi proprement que possible ».

Et de fait, l’officier allemand qui s’adresse aux soldats piégés dans leur abri se montre courtois au possible, leur suggérant de se «déséquiper» et se réjouissant pour eux que la guerre soit finie. Ensuite, Pierre Mari constate avec les yeux de Marc Stéphane sur les Allemands déferlant sur Verdun: «Tous ces hommes sont solides, juvéniles et poupins, beaucoup d’entre eux portent de fines lunettes branchées d’or : ils ressemblent à des savants de bibliothèque mâtinés d’athlètes». Et tous, jeunes Français et Allemands, s’imaginent que demain la paix sera acquise…

L’increvable bonté humaine

Un jour qu’ayant lu Terre inhumaine, autre traversée des cercles infernaux de la guerre et de l’univers concentrationnaire, je m’étonnais, auprès de l’octogénaire Joseph Czapski, qu’il fût resté si vif et curieux, joyeux et poreux, celui-ci me dit comme ça qu’il avait été bien plus malheureux, à vingt ans où l’on vit ses premiers chagrins d’amour, que dans les camps et la tourmente.

Or cela me rappelle, à la veille de Noël, les notes du vieil Ikonnikov, dans Vie et destin de Vassili Grossman, qui fait l’inventaire des gestes de la «petit bonté» individuelle, à ne pas confondre avec les grandes déclarations humanitaires qui n’engagent à rien, et c’est dans cet état d’esprit qu’à l’instant je pense à ce qu’a vu le caporal Stéphane sortant de son trou à rats, avant qu’on apprenne que des 800 hommes de son bataillon il ne restait qu’une trentaine de survivants : « Qui n’a pas vu ça n’a rien vu ».

Et nous verrons le lieutenant Simon sauter de trou en trou jusqu’à l’improbable salut. Et le jeune Victor, qui aura lu en 1929 Ma dernière relève au bois des Caures de Marc Stéphane, se tirera d’affaire lui aussi, en tout cas en apparence, sans rien perdre de son air d’enfant, ni rien oublier de ce qu’il a vu à la vie à la mort…

Or Victor Lerigueur revit par la grâce du livre de Pierre Mari, comme les martyrs de Katyn, dont certains entendirent parler des histoires de comtesses et de pédérastes d’un certain Marcel Proust, continuent de hanter notre mémoire à la veille de ce Noël 2018 - et là nous allons boire ensemble un bon vin chaud avant que le terrible père Noël ne nous tanne avec sa hotte pleine de livres…

Pierre Mari. Les grands jours. Fayard, 2014.

Joseph Czapski. Terre inhumaine. L’Âge d’Homme, 1991. Proust contre la déchéance. Noir sur Blanc, 2012.

 

18/11/2018

Un Mystère lancinant

 
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Après sa création récente, Le Mystère d’Agaune, oratorio de Richard Dubugnon, sur un livret de Christophe Gallaz, sera repris le 25 novembre prochain en l’abbaye de Saint-Maurice. Ce sera l’occasion, à ne pas manquer, de découvrir une œuvre magnifique aux résonances multiples, dont le premier enregistrement reste actuellement en ligne sur le site de la RTS...
Ce n’est peut-être pas l’event «tendance» du moment, mais c’est, bien plus sûrement, un événement musical marquant que nous vivons à la découverte du Mystère d’Agaune, qui saisit aussitôt par sa puissance expressive, du triple point de vue vocal, choral et orchestral, et par l’intensité émotionnelle que dégagent ses thèmes puisqu’il est question, notamment, de violence fanatique à connotation religieuse, sur fond de massacre légendaire.
Au lendemain de la création de l’ouvrage (le 28 octobre dernier), l’on pouvait lire les lignes qui suivent sous la plume de Jean-François Cavin, qui n’a pas la réputation de s’exalter à bon marché : « Nous avons rarement été impressionné autant par une création, si forte qu’on a le sentiment d’avoir assisté à la naissance d’un chef-d’œuvre digne de figurer au répertoire des grands oratorios. Dubugnon est un de nos meilleurs compositeurs. Sa musique, qui sait être savante, n’est nullement cérébrale ; elle est vivante, elle parle au cœur » (La Nation, no 2109, du 9 novembre 2018).
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Initialement intitulé Saint-Victor, lequel est aussi bien le patron de l’église d’Ollon, l’oratorio rebaptisé Le Mystère d’Agaune - le nom d’Agaune désignant le bourg devenu Saint-Maurice - retrace les tribulations de cet officier de la légion thébaine , aux çôtés de saint Maurice, martyrisé pour avoir refusé d’abjurer sa foi, vers l’an 300 de notre ère. Ce n’est pourtant que 100 ans plus tard que l’épisode est devenu fondateur sous la plume de l’évêque de Lyon, ainsi que le livret de Christophe Gallaz le rappelle au passage.
Mais la dramaturgie du livret en question n’est pas documentaire ou édifiante pour autant. S’inspirant de la tradition orale des mystère médiévaux, elle se colore immédiatement de traits populaires à bon renfort d’adresses au public, de sorte à inscrire notre petite histoire dans la grande Histoire et à tous les temps de la condition humaine. Couteaux aiguisés, mugissements de sirènes, pin-pons des services du feu profane, et c’est parti pour une narration alternant les voix des solistes et du choeur, en crescendo tantôt éclatant et tantôt s’apaisant en douces inflexions sottovoce.
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Richard Dubugnon a commencé d’écrire cet oratorio au moment des attentats de 2015, à Paris, et d’emblée le lien émotionnel s’établit entre notre présent (de la Syrie au Yemen, ou de Gaza au martyre des coptes, etc.) et le passé des sempiternelles souffrances que l’homme s’inflige au nom de ses croyances, avec toutes les interrogations, désarrois, colères, déplorations que cela suppose.
Tout cela qui nous échappe, bien entendu, à la première écoute du Mystère d’Agaune, ainsi que le relève Jean-François Cavin, mais qui n’en est pas moins là et que les mots et plus encore la musique suggèrent et soulignent, modulent et incarnent.
Dans l’immédiat, l’enregistrement de l’ouvrage à sa création, au temple d’Ollon, peut toujours être écouté sur le site de la radio romande (https://www.rts.ch/play/radio/lheure-musicale).
Par ailleurs, il m’a semblé intéressant de poser quelques questions à Richard Dubugnon sur les tenants de cette aventure créatrice à quatre mains, superbement mise en valeur par ses interprètes professionnels et amateurs.
 
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Entretien avec Richard Dubugnon
- Qu’est-ce qu’un oratorio ? Et quel est à votre goût le top 3 (ou 7) des oratorios existants ?
- C’est un drame lyrique sur un sujet religieux, parfois profane, souvent écrit pour solistes, chœur et orchestre. Mes oratorios préférés sont par ordre chronologique : la Passion selon Saint Matthieu de J.-S. Bach, la Messe luthérienne en Fa majeur du même compositeur, la Petite Messe solennelle de Rossini (1864, qui donna le modèle instrumental originel pour le Mystère d’Agaune : piano et harmonium), le Requiem de Verdi (1874), le Stabat Mater de Szymanowski (1926), le Requiem de Ligeti (1965), la Passion selon Saint Luc de Penderecki (1966). J’ajouterai bien en bonus la Liturgie de Jean Chrysostome de Rachmaninov (1910), la Symphonie des Psaumes de Stravinski, (1930) et Jeanne au bûcher d'Honegger (1938).
- Quel est votre rapport avec la musique dite sacrée ?
- Je suis un "athée - mystique", à savoir que je crois à la science et à l’évolution des espèces, sans renoncer au mystère, à l’incompréhensible et l’impalpable et à tout ce qui n’a point encore été découvert. Je ne rejette pas les créations artistiques extraordinaires que le sentiment religieux ont pu susciter : tous les symboles, les architectures, arts visuels et sonores m’inspirent et me donnent envie d'inventer à mon tour. Le besoin de créer révèle l’aspect le plus fondamental de l’homme depuis la révolution cognitive, à savoir son besoin d’imaginer ce qui n’existe pas.
- La musique à connotation religieuse a-t-elle encore un sens dans un monde tel que le nôtre ?
- « Si la musique parait expri­mer quelque chose, ce n’est qu’une illusion et non pas une réalité » disait Stravinski. Elle n’exprime donc rien d’autre qu’elle-même et les auditeurs et interprètes y trouvent les connotations qu’ils veulent, accordées à leurs sensibilités ou spiritualités les plus diverses. Une même musique peut exalter un catholique, un baptiste, un Mormon, un Communiste et j’en passe. Selon moi, l’Art (tout comme la vie, et donc les hommes) précède la religion (au mieux, lui est simultané), il est donc d’une expression plus essentielle, plus humaine, qui va au delà des différentes croyances. Tout en étant profondément croyants, des compositeurs comme J.-S. Bach, Messiæn, Poulenc ont su transmettre une force dans leur art qui va au delà du sentiment religieux, puisqu’il touche des « impies », non croyants ou infidèles. Inversement, des compositeurs mécréants comme Mozart, Richard Strauss et beaucoup d’autres, peuvent toucher des personnes religieuses qui trouveront « leur compte » dans leurs musiques.
- Quelle a été la genèse, pour vous, du Mystère d’Agaune ?
- Le Festival de l’Automne Musical d’Ollon (VD), pour célébrer son dixième anniversaire, a désiré me passer commande d’un oratorio sur l'histoire de Saint Victor d'Agaune, saint patron du lieu. J’avais voulu dès le début sortir du simple récit du massacre de la Légion Thébaine et en faire un message de paix contemporain, à l’image de Paul Claudel et Arthur Honegger lorsqu’ils décidèrent de faire leur Jeanne au bûcher. J’imaginais alors un modèle d’oratorio avec deux récitants, homme et femme, un peu comme des présentateurs de téléjournal, un chœur, un piano et harmonium, la même instrumentation que la Petite Messe solennelle. J’avais reçu en 2014 le Prix Musique de la Fondation Vaudoise, la même année qu’elle distinguait Christophe Gallaz, qui me sembla être alors le partenaire idéal pour le livret, car je le connais depuis de longues années et j’admire la méticuleuse précision et la force poétique de ses écrits.
- Quel sens particulier revêt ici le terme de Mystère et quelles résonances possibles en notre époque ?
- Le mystère d’Agaune est modelé sur les mystères du Moyen-âge, un genre théâtral et musical qui mettait en scène des sujets religieux ou profanes sur le parvis des églises, s’adressant au peuple par le biais d’allégories, de textes et de symboles, afin de lui révéler le sens caché et profond des choses. Je suis convaincu de l’efficacité du « spectacle vivant » à notre époque où tout est dématérialisé, où la communication est virtuelle et où nous sommes assujettis aux médias digitaux. Les artistes en chair et en os ont un pouvoir de communication (je dirai d’éducation) incomparable, qui nous ramène à l’époque des conteurs, griots, bardes et trouvères en tout genre. Les enfants en sont la preuve : ils n’oublient pas un concert ou une visite au cirque aussi facilement qu’un dessin animé ou un jeu vidéo.
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- Comment avez-vous travaillé avec Christophe Gallaz ?
- Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois pour parler du sujet, en buvant des verres au Café de l’Europe (Lausanne). Nous sommes aussi allés visiter le trésor à l’Abbaye de Saint Maurice, sous les auspices du commissaire de l’exposition, Pierre-Alain Mariaux, que je salue au passage. Les premiers six mois consécutifs, Christophe n’a rien produit, ce qui m’a mis dans un état de panique quasi-mystique. Puis après une série de coups de semonces téléphoniques, il a fini par pondre le texte en écriture quasi-automatique, ce en quelques semaines et à ma plus grande joie, car j’étais en retard sur deux autres commandes à cause de ce délai. Nous avons communiqué par email, avec des feed back mutuels très enrichissants. Bien que n’étant pas musicien, Christophe est mélomane et possède un sens très poussé du rythme déclamé et des idées précises pour les didascalies. Il s’inquiétait au début de faire des rimes ou des pieds dans ses vers, mais je l’en ai dissuadé, précisant que la musique serait là pour donner des effets purement sonores au texte.
- Comment la création s’est-elle développée avec vos interprètes ?
- La création de ce mystère a été frappée d’une malédiction digne de celle de Toutankhamon, avec pas moins de trois décès et plusieurs désistements. Tout d’abord, Anne Cunéo, alors pressentie pour le livret avant Christophe, décède. Puis c’est le tour d’Olivier Faller, alors directeur de l’Automne Musical d’Ollon, qui nous quitte brutalement à cause d’un arrêt cardiaque. Le troisième à nous quitter fut l’organiste de Barbarie d’origine, Jérôme Capeille, des suites d’un cancer. Heureusement, son frère Didier put reprendre le flambeau, étant le seul à pouvoir manipuler l’engin et perforer les cartons nécessaires. Plusieurs chanteurs ont du déclarer forfait pour diverses raisons, qui furent suivis du pianiste Pierrre Goy, à cause d'un burn out. Bien que j'avais pu rendre la partition dans les temps, les organisateurs du festival ont mis un temps inexplicablement long à commander les piano-chant pour les choristes et cela mettait en péril leur travail, vu qu’ils ne sont pas professionnels. Nos soucis ne s’arrêtaient pas là, car la veille des répétitions, la soprano Christine Buffle se retrouva complètement aphone à cause d’une grippe ! Nous devions trouver quelqu’un le jour-même, qui nous vint de Paris sous la forme de l’ange salvateur qu’est Karen Wierzba.
- Cet oratorio opus 52 prend-il une place particulière dans la suite de vos compositions ?
- Il s’agit déjà de l’opus 80 ! Je me sers des numéros par souci d’ordre dans mes pièces, mais je m’y perds moi-même. Certains numéros ne pas sont dans l'ordre chronologique, d’autres sont inexistants et certaines œuvres n’en ont pas. Ce Mystère d’Agaune tient une place affective très particulières cependant, car outre son message politique, mystique ou purement musical, il reflète mon souci de retour à la simplicité, à une expressivité plus immédiate, un langage plus accessible et direct, pour permettre aux interprètes une plus gande palette d’interprétations possibles et aux auditeurs de ressentir les émotions les plus diverses, conformément à leurs sensibilités, spiritualités et croyances de tous horizons. En un mot : il s’agit d'une œuvre libre, ouverte, offerte à tous pour le bonheur de tous...

17/11/2018

Les Jardins suspendus

Vient de paraître !
 
 
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Si le Verbe se fit chair, il incarne notre mémoire commune et la lecture est alors un acte sacré au jardin suspendu, qui scelle la rencontre du Lecteur et de l’Auteur.
Le jardin suspendu est ce lieu où l’attention vive à toutes les manifestations du Verbe se réitère tous les jours - ici depuis cinq décennies. Une curiosité passionnée y relance l’aventure de lire qui relève de l’amour, ignorant dans sa superbe ce qui est jugé trivialement idéologique, banal ou bavard.
Les lectures et rencontres consignées ici sont tantôt marquées par l’Histoire (le fasciste Lucien Rebatet ou l’antifasciste Imre Kertesz, Amos Oz ou Doris Lessing, Alexandre Soljenitsyne ou Jonathan Littell) et tantôt par la tragi-comédie quotidienne (avec Anton Tchékhov ou Cormac McCarthy, Patricia Highsmith ou Georges Simenon, Alexandre Tisma ou William Trevor, Alice Munro ou Juan Carlos Onetti, Vassily Grossman ou C.F. Ramuz ), partout où le Verbe se fait chair.
La bibliothèque du lecteur, attenante aux jardins suspendus, est son corps projeté dans le temps hors du temps de la Poésie (le Suisse cosmopolite Charles-Albert Cingria y rayonne en génie byzantin, et l’Américaine Annie Dillard y module sa prose d’un réalisme mystique sans pareil), mais le frisson de la Littérature parcourt les échines les plus diverses, des conteurs (un Marcel Aymé ou un Dino Buzzati) aux flâneurs (un Henri Calet ou un Alexandre Vialatte) en passant par les passants profonds, (Guido Ceronetti et Dominique de Roux), les bardes de leurs tribus (Thomas Wolfe et Philip Roth), les enchanteurs ironiques (Vladimir Nabokov et Fabrice Pataut), les enfants perdus (Fleur Jaeggy et Robert Walser), les sourciers du langage (Yves Bonnefoy ou William Cliff), les contempteurs furieux (Thomas Bernhard ou Martin Amis), les sondeurs du tréfonds psychique (Amiel ou Antonio Lobo Antunes) et les visionnaires hallucinés (Céline et Witkacy), tous embarqués dans la même Arche.
 
Jean-Louis Kuffer, né en 1947 a Lausanne, vit au lieu dit La Désirade, surplombant les eaux lentes du lac Léman, avec sa bonne amie et leur chien Snoopy, au milieu des renards et des écureuils, des oiseaux et des livres, des tableaux et des vendanges tardives.
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30/09/2018

Haro sur les délirants !

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Quand Jean-Francois Braunstein éreinte les gourous du politiquement correct...

la-philosophie-devenue-folle-1110275-264-432.jpgProf à la Sorbonne, l'auteur de La philosophie devenue folle a lu à fond les idéologues anglo-saxons foldingues représentant un prétendu progressisme – théoriciens du genre, « animalitaires » et eugénistes -, pour mieux en fustiger l’aberrante régression. Son livre très documenté suscite autant l’effroi que le rire et la révolte, avant d’en appeler à une plus amicale sagesse…

Vous pensez encore, vieilles peaux, que le sexe biologique distingue chattes et matous autant que mecs et nanas ? Vous vous croyez d’une espèce si différente de celles de vos chiens et chèvres que vous vous retenez de forniquer avec elles ? Vous sacralisez la vie humaine au point de discuter du droit d’en disposer à son gré ! Mais dans quel monde vivez-vous donc ? N’avez-vous pas compris qu’il est temps d’en changer ?

C’est du moins à quoi, dans les grandes largeurs d’une croissante ouverture à l’indifférenciation généralisée, en appellent certains idéologues d’une mouvance très influente dans une partie significative de la communauté universitaire surtout américaine, mais pas que...

La visée globale de cette nouvelle «philosophie» est de niveler toutes les frontières entre catégories sexuelles humaines et entre espèces vivantes également «sensibles», de briser tous les tabous liés (notamment) à l’inceste, à la pédophilie, à la zoophilie, au respect des handicapés en particulier ou plus généralement à l’élimination des individus jugés indignes de vivre par les «experts», dans la perspective d’une vie plus dignement jouissive pour tous les individus voués au même compost égalitaire final. Fariboles d’ados surexcités par trop de séries pseudo-futuristes brassant fantasmes et fumisterie ? Absolument pas: théories étayées au plus haut niveau académique par des pontes et pontesses bien établis dans leurs chaires – manquant terriblement de chair hélas -, dont les thèses et les livres à succès ont fait le tour du monde. 

Si vous n’avez pas encore entendu parler des très célèbres John Money, Judith Butler, Donna Haraway et Peter Singer, pour ne citer que cet inénarrable quatuor de gourous avérés, c’est le moment de sortir de votre trou quitte à crier «pouce» dans la foulée ! 

Quand la Sorbonne se la joue Rabelais...

Chacune et chacun, dans la multitude de cette nouvelle abbaye de Thélème virtuelle que figure le Réseau mondial, se rappelle la virulente pétulance avec laquelle un certain Alcofribas Nasier - dit aussi François Rabelais dans les dictionnaires -, fustigea les doctes pédantissimes de la sorbonnicole et sorbonnagre Sorbonne en son Tiers livre, et c’est donc avec un clin d’oeil qu’il faut saluer l’apparition, en la même Sorbonne, d’un émule de l’abbé fripon, en tout cas pour l’esprit, et le remercier d’avoir, tel le routier sympa, roulé pour nous sur les autoroutes de la connaissance. 

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Grâce à lui, c’est en effet une véritable somme de savoir tout frais que nous trouvons dans La Philosophie devenue folle, livrée en langage limpide et souvent relevée de fine ironie ou de bonne fureur. Nul besoin d’avoir un diplôme de philo pour apprécier cet ouvrage salubre frappé au sceau du sens commun, aboutissant à la conclusion que chacune et chacun, au fond, sait ou sent de longue date ce qui est «décent» et ce qui ne l’est pas, quoi qu’elle ou il fasse «de ça». 

Mais venons-en au sujet. Qu’est donc cette «folie» pointée par Jean-François Braunstein ? N’est-il pas légitime de remettre en cause les classifications rigides liées à la définition des sexes, après qu’on a laissé tomber le critère de race ? Et comment s’opposer aux défenseurs de la cause animale ? Pourquoi ne pas envisager une légalisation de l’euthanasie ? Une question subsidiaire se pose cependant, et c'est jusqu'à quelle limite et quelles conséquences on efface, précisément, toute limite ?  

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Exemples à l’appui, Jean-François Braunstein montre alors comment, à partir d’interrogations légitimes et de remises en question en phase avec l’émancipation des moeurs, à la bascule des années 60-70 du XXe siècle, et principalement en Occident, des intellectuels plus ou moins éminents et typiques de l’esprit libertaire de cette époque en sont arrivés à des théories et, parfois, des pratiques effarantes, voire effrayantes. 

 Un tétramorphe de jobardise 

Le premier exemple est celui du psychologue-sexologue John Money, fondateur de la théorie du genre, pour qui l’orientation sexuelle n’a pas de base innée mais relève de la «construction» culturelle. Fondant ses thèses sur l’observation et le «suivi» médical (alors même qu’il n’avait aucune formation spécifique reconnue) de sujets hermaphrodites, Money s’est rendu célèbre en «parrainant» deux jumeaux devenus tristement célèbres à la suite du suicide de celui qui, prénommé David, atteint d’une malformation, fut poussé de force par Money à endosser le rôle d’une fille, hormones et pressions psychologique multiples à l'appui, chirurgie comprise, pour prouver que le genre «choisi» prévalait sur un instinct sexuel inné, l'expérience ratée préludant à d'autres désastres. 

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D’abord auréolé de gloire, et jamais revenu sur sa théorie en dépit de la faillite de ses applications, Peter Money alla beaucoup plus loin dans l'abjection en se faisant le chantre «scientifique» de la pédophilie «douce» ou de l’inceste «consenti», avant de perdre tout crédit public. 

Cela étant, tout en critiquant ce «pittoresque» charlatan porté, par ailleurs, sur la thérapie de groupe sous forme d’orgies conviviales, une figure plus sévère de la théorie du genre, en la personne de Judith Butler, allait pousser encore plus loin la mise en pièces de la différenciation sexuelle avant d’en arriver à nier même la matérialité du corps, celui-ci n’étant que le résultat de tous les «discours sur le corps» découlant de notre culture et de notre éducation, etc. 

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Il vaut la peine, à propos de cette immatérielle prêtresse fort en cour dans les hautes sphères de l’université, de jeter un coup d’œil sur ses écrits, dont l’illisible lourdeur et la prétention pseudo-savante eût fait la double joie de Rabelais et de Molière ! 

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Pour détendre l’atmosphère, ensuite, un cinq-à-sept avec Donna Haraway et sa chienne Mademoiselle Cayenne Pepper s’impose, à égale distance entre les lointains cosmiques très new age d’une rêverie dissolvant tous nos corps et leurs attributs dans une sorte de salive échangiste dont la finalité sera d’arroser le compost idéal où, frères et sœurs, nous retournerons la bouche pleine de terre, etc. 

 

053_edit.jpgMais le summum est encore à venir avec la quatrième incarnation de ce tétramorphe du délire pseudo-philosophique avec Peter Singer, parti de la défense combien louable des grands singes pour devenir une référence mondiale des «animalitaires», avant d'accentuer, de plus en plus, la confusion entre l’homme et l’animal dont les souffrances, éminemment égales, l’inciteront non seulement à une conception de l’euthanasie proche des « hygiénistes » nazis de la meilleure époque, mais à une nouvelle pratique de l’infanticide qui devrait, évidemment, régler bien des problèmes auxquels sont confrontés les parents d’enfants malformés ou déficients, sans parler de régulation démographique à grande échelle et, en attendant le Super Cyborg, la nationalisation des organes prélevés sur les vivants inutiles au profit des battants à réparer, etc. 

 Cette vieille guenille de l’Homme Nouveau… 

Witkacy2.jpgIl y a un peu moins d’un siècle de ça, un génie polymorphe polonais, à la fois peintre, dramaturge, romancier et philosophe, du nom de Stanislaw Ignacy Witkiewicz, publia un roman prémonitoire intitulé L’Inassouvissement dans lequel, sur fond de société massifiée, un parti dit nivelliste se partageait les faveurs de la multitude avec les adeptes d’une secte orientalisante genre Moon. La notion de «folie ordinaire» y était omniprésente, dans le sillage des prédictions sur le Nouvel Homme esquissées par Dostoïesvski et Nietzsche, une décennie avant celles de l’emblématique 1984 d’Orwell, cité à la fin de l’essai de Jean-François Braunstein. 

Or c’est le mérite particulier de celui-ci d’amorcer son tour d’horizon de la «philosophie devenue folle», qui englobe bien d’autres « followers » des idéologues cités plus haut, en citant des auteurs dont les écrits s’opposaient explicitement à ce nivellement généralisé, à commencer par Philippe Muray et Michel Houellebecq. 

Dans sa conclusion tout à fait explicite, Jean-François Braunstein, se démarque de ceux qui, trop frileusement, assimilent identité et fermeture ou excluent tout débat  (notamment sur les « études genres » ou « queer », etc.) en rappelant que « ce sont justement les limites et les frontières qui constituent des identités multiples et permettent de les faire évoluer ». 

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 La façon pathétique des pseudo-scientifiques (dont une Donna Haraway ou une Anne Fausto-Sterling) de s’en prendre au «virilisme» des sciences dites dures, de la biologie à l’immunologie, pour esquiver les faits trop têtus à leurs yeux, comme au temps de la biologie stalinienne promettant au bon peuple quatre printemps par année, va de pair avec l’enfumage idéologique propre à tous les fantasmes et défiant toute contradiction de bonne foi. 

«S’il y a des limites, conclut ainsi l’auteur de La philosophie devenue folle, c’est aussi pour qu’elle puissent être dépassées, mises en question, subverties. Mais il ne s’agit en aucun cas de les effacer. Une frontière permet de vivre en paix de tel ou tel côté, mais aussi de rêver à ce qu’il y a de l’autre côté de la frontière, de la franchir, légalement ou non, et de devenir autre à travers ce passage, ce sont les frontières qui préservent cette diversité qui fait la beauté du monde, qu’il soit humain ou animal. Au contraire, pour la pensée politiquement correcte, la diversité est d’autant plus célébrée qu’elle est niée dans une recherche pathétique du même qui aboutit à plaquer sur la vie animale les exigences d’universitaires américains totalement déconnectée de la réalité. (…) C’est dans cette confrontation à l’altérité, à la négativité, que l’homme prend conscience de lui-même. (…) Il sait qu’il n’est pas un pur esprit, qu’il est indissolublement lié à son corps. Maladies et mort font donc partie de la vie de l’homme, , mais il les combat sans relâche par la science et la médecine qui est, comme disait Foucault, la « forme armée de notre finitude ». Cet homme-là est un être qui affronte le monde pour en repousser les limites. Là est son bonheur, là est ce qui donne un sens à sa vie ». 

 Jean-François Braunstein. La philosophie devenue folle. Le genre, l’animal, la mort. Grasset, 393p. Paris, 2018.

Dessin ci-dessus: Matthias Rihs.

 
 

16/08/2018

Le chef-d'œuvre de Barilier

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Dans Khartoum assiégée, cinquante-troisième livre d’Etienne Barilier, constitue sans doute le chef-d’œuvre de l’écrivain à ce jour. Bien plus qu’un «roman historique» ou le «portrait d’un héros», cet ouvrage polyphonique brasse les questions cruciales liées à l’affrontement des empires, des cultures, des croyances et des destinées personnelles, à la source de l’État islamique. Incarné par une frise de personnages admirablement individualisés, ce roman captivant est porté par un souffle puissant et modulé par une écriture vivante et vibrante, d’une profonde poésie. Pas un roman de cette envergure n’a été publié en Suisse depuis C.F. Ramuz et Max Frisch, et quel équivalent en France actuelle? Présentation et entretien exclusif.

Le génial romancier anglo-américain Henry James estimait que ce qui caractérise un grand roman tient au fait que tous les personnages y ont raison, et c’est ce qu’on se dit aussi bien en achevant la lecture du formidable roman intitulé Dans Khartoum assiégée,dont les protagonistes «historiques», semi-fictifs ou imaginés par l’auteur nous semblent avoir, sinon raison dans l’absolu, du moins leurs raisons respectives que le romancier détaille avec une remarquable équité, s’agissant par exemple d’une jeune religieuse italienne torturée ou d’un aristocrate français trafiquant d’ivoire et d’esclaves d’une abjection caractérisée, entre tant d’autres. 

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Au premier rang de tous, héros déjà fameux au moment où il est envoyé à Khartoum par le Gouvernement anglais, le général Charles Gordon est lui-même l’incarnation d’une contradiction fondamentale en sa double qualité d’âme sensible et de militaire, mystique lisant tous les soirs l’Imitation de Jésus-Christ et comptant à son actif divers massacres «au nom de Sa Majesté», tendre avec les enfants et les animaux et non moins inflexible en sa fonction, notamment en Chine où il a réprimé la révolte des Taïpings dans le sang. 

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De la même façon, «face» à Gordon, qui ne le rencontrera jamais en personne, le chef de guerre «de droit divin» Mohammed Ahmed, dit le Mahdi (terme supposé tombé de la bouche même du Prophète, signifiant le Bien-Guidé), est à la fois un héritier de la plus haute spiritualité islamique (ses maîtres inspirateurs ont été les mystique soufis Al Ghazali et Ibn Arabi), le libérateur autoproclamé du peuple soudanais colonisé, un conquérant fanatique et un grand seigneur prêt à sauver la vie de son adversaire respecté au prix de sa conversion, sinon pas de quartiers au nom d’Allah miséricordieux! 

Une frise de personnages fascinants 

Or, tel est le premier mérite de ce roman: de camper sans parti pris (ou peu s’en faut, tant le parti du Mahdi semble difficile à endosser jusqu’au bout) deux grandes figures «absolutistes» et des personnages «secondaires» non moins importants, qui constituent la chair vivante du roman de Barilier, illustrant le microcosme de Khartoum. 

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Ville «jeune» (elle n’a été fondée qu’en 1823) et décatie à la fois, menacée de ruine à tout moment en ses murs de terre croulant en boue, garnison de colonie anglaise finissante sous-traitée par le khédive égyptien, ramassis d’aventuriers pratiquant (notamment) les trafics d’ivoire et d’esclaves, avec quelque chose d’un rêve oriental, des jardins édéniques le long du Nil, une mission chrétienne à l’adorable chapelle franciscaine et des bordels, une place pour les exécutions publiques, des marchés bigarrés en veux-tu et des intrigues pourries en voilà: telle est Khartoum à cette époque même où Rimbaud traficote à Harar… 

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Le pouvoir anglais, les religieux catholiques, les oulémas, les mercenaires égyptiens, les Soudanais dressés à la courbache ou ployant sous les dettes: un vrai souk en plan large. Et en cadre plus serré: quels personnages! 

Voici donc, au masculin singulier, Hansal le consul d’Autriche-Hongrie, flanqué de sa femme soudanaise et figurant l’homme plutôt débonnaire et même bon; le comte français Alphonse de Veyssieux, débarqué à Khartoum sans un sou, enrichi dans les trafics à la tête d’une armée de forbans, tenant les Noirs pour des «singes» et cependant passionné de cartographie et d’ornithologie; Pascal Darrel l’ancien communard, journaliste et écrivain qui voit en le Mahdi un révolutionnaire incarnant l’avenir de l’Afrique; ou l’archéologue autrichien Karl Richard Lepuschütz en quête d’une élucidation «sur le terrain» de l’écriture méroïque, langue non encore déchiffrée de l’antique royaume de Koush… 

Ou voilà, au féminin pluriel, si l’on passe un peu vite sur une Lady anglaise anti-esclavagiste entichée (pas pour longtemps) de Gordon: la figure lumineuse de Marie, fille de Darrel vouée à la garde de son père et au service des enfants – du pur Barilier; ou sœur Matilda, pendant féminin du général, en plus impénétrable – elle lit le nihiliste Leopardi et tentera de s’ouvrir les veines –, et au sort final non moins affreux… 

Enfin, à part celles-ci et ceux-là, sortis de l’imagination du romancier: trois «anges» d’innocence au destin également déchirant, en les personnes des jeunes James et Lual, qu’on pourrait croire les fils adoptifs de Gordon; et de sœur Concetta venue de Vérone toute soumise au service de son Seigneur doux et tombée aux mains des mahdistes qui lui réservent une fin de martyre relatée dans l’un des plus beaux et terribles chapitres du roman, intitulé Nativité… 

Comme une «scène primitive» 

La tragique prise de Khartoum en janvier 1885, par les troupes du Mahdi, fait figure aujourd’hui de «scène primitive» d’un affrontement à la fois terrestre et «cosmique» qui n’en finit pas de ravager le monde contemporain, quand bien même l’origine du conflit remonterait à la nuit des temps. Une métaphore astronomique marque d’ailleurs l’ouverture du roman sous la forme d’une comète dont l’apparition sera interprétée fort différemment (!) par les uns et les autres, présage de victoire ou de déroute; et c’est bien de la multiplication des points de vue que se nourrit ce roman combinant la vue générale (de Sirius, sinon de la comète) et l’immersion nous faisant croire que nous sommes, nous lecteurs, plongés dans le maelström humain de cette ville dont la topologie se construit comme «autour» de nous… The_Mahdi_or_For_the_Victoria_cross.jpg

Friedrich Dürrenmatt – que Barilier a beaucoup traduit, soit dit en passant, et auquel il fait un clin d’œil en inventant le couple de serviteurs nubiens Hamza & Hamza employés par l’infâme Veyssieux – disait écrire entre le cendrier et l’étoile, et de même pourrait-on dire que Barilier écrit entre le cognac, qu’il fait boire à Gordon de manière compulsive, et le cosmos où son personnage lit son propre avenir «éternel» entre deux méditations empruntées au cardinal Newman, mystique et poète. 

Un saut «quantique» de l’essai au roman... 

Dans l’essai percutant intitulé Vertige de la force, paru en 2016, Etienne Barilier a déjà montré sa parfaite connaissance du «sujet islam» en abordant, avec une largeur de vues d’humaniste, la question de la violence par «devoir sacré» englobant celle des croisés chrétiens, de l’Inquisition espagnole ou du djihadisme actuel. 

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Dans Khartoum assiégée nous fait cependant passer de l’essai au roman filtrant tous les aspects de la réalité, laquelle est captée, dans sa profusion, par le détail. Comme on se rappelle l’épisode, dans Tintin, du sparadrap collé au nez ou au talon du capitaine Haddock, le roman de Barilier grave en notre mémoire une profusion de détails significatifs. 

«Laissez venir l’immensité des choses», disait Ramuz, et c’est, pour ne prendre que ces exemples, le recours compulsif de Gordon l’ascète à sa bouteille de Cognac, ou le télescope avec lequel, juché sur le toit de son palais comme un veilleur à la Garcia Marquez, il surveille la progression des troupes du Mahdi par-delà les eaux du fleuve. Du détail à l’ensemble, le romancier se fait ingénieur, stratège au fait de la pose des mines et du consolidement des fortifications, peintre orientalisant (une scène fameuse de danse du ventre où l’archéologue se fait plumer par ceux qui sont supposés le guider), érudit ou théologien (Barilier est fils de pasteur comme Dürrenmatt), historien ou sondeur d’abysses métaphysiques… 

Si tous les personnages de ce roman ont raison, c’est que le romancier est allé partout à leur rencontre et à leur écoute. Aucun détour, aucune digression, aucune invention romanesque n’y sont gratuits. Tout sonne juste parce que tout est vrai. On devine l’énorme documentation accumulée par l’auteur pour aboutir à cette prodigieuse masse d’informations filtrées, dont le poids ne se fait jamais sentir, alors que la tension et l’émotion montent quand le siège impose la famine après force trahisons et fuites in extremis, jusqu’au grand massacre final. 

Or une sorte de basse continue traverse tout le roman, qu’on pourrait dire la conscience lucide du tragique de la condition humaine, vécue par Gordon comme une inguérissable douleur d’enfance et une mort annoncée et finalement assumée «pour l’honneur» non sans augmenter l’horreur imposée aux autres, présente aussi chez l’athée Darrel et muettement subie par la religieuse Matilda qui se défénestre pour échapper à la meute des violeurs – et dans la mêlée ce sera Gordon décapité, des dizaines de milliers d’innocents à ajouter aux «dommages collatéraux» des causes diverses, le Mahdi mort peu après du typhus mais son sang roulant dans les veines de ses descendants revenus au pouvoir, bénis en 1990 par un certain Ben Laden, et sus aux impies! 

L’incomparable penseur-lecteur que fut René Girard a décrit, dans Mensonge romantique et verité romanesque, le processus qui, dans la création littéraire, tend à une façon de purification spirituelle, et c’est cette élévation que nous vivons, précisément, par delà la montée aux extrêmes des dernier chapitres de ce roman, où la tragédie historico-politique se trouve à la fois dite dans le moindre détail, jusqu’à l’atroce, et comme sublimée par le chant du poète.

 


Entretien avec Etienne Barilier

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Comment êtes-vous arrivé à Khartoum? 

Je ne parviens pas à retrouver quand j’ai entendu parler pour la première fois du général Gordon. Mais dès que ce fut le cas, et dès que j’ai su que cet homme avait tenu un journal pendant le siège de la ville qu’il voulut défendre contre le Mahdi (journal dont hélas les derniers cahiers ont été détruits quand la ville fut prise), sa personne et son drame, comme le drame collectif dont il fut un des acteurs, m’ont fasciné. Le reste a suivi. 

De quel matériau documentaire vous êtes-vous servi? 

Nous avons la chance de posséder sur Gordon et sur le mahdisme nombre de témoignages de première main. Slatin a écrit sur sa captivité, ainsi que d’autres prisonniers du Mahdi, dont le père Ohrwalder. De Gordon lui-même, outre son journal, nous avons divers textes, dont des lettres à sa sœur ou des Reflections in Palestine. Sur Gordon, il existe moult ouvrages en anglais, et même en français. Gordon est un des Victoriens éminents dont Lytton Strachey fait le portrait au vitriol, mais sans parvenir à cacher tout à fait l’admiration que cet étrange personnage lui inspire. 

Y a-t-il un document (le journal de Gordon ?) qui vous ait servi plus que d’autres? 

Tout ce qui pouvait faire vivre et revivre ces événements et ces lieux m’a nourri. Même si, bien sûr, je n’ai jamais perdu de vue le journal de Gordon, où transparaît ce mélange d’idéalisme intransigeant et de pragmatisme ironique, de foi naïve et d’intelligence aiguë, qui en font un personnage si intensément attachant. 

Le roman découle-t-il d’un plan préétabli précis, ou s’est il construit «au fur et à mesure»? Comment avez-vous « construit » la ville de Khartoum? 

Comme lorsque j’écrivais Le Dixième ciel, je me suis établi une chronologie, la plus détaillée possible, qui énumère, sur deux colonnes parallèles, les événements de la vie de Gordon et ceux du monde qui l’entoure. Mais comme pour le Dixième ciel, si ce tableau m’a aidé à rester fidèle aux événements historiques, il ne m’a pas pour autant servi de plan. Quand bien même ce n’est pas moi qui choisissais les événements, j’ai écrit ce roman comme tous les autres, «au fur et à mesure». Les personnages ont évolué selon leur loi propre – j’allais dire, même si c’est paradoxal: y compris les personnages dont tous les faits et gestes sont connus par l’histoire; les profondeurs d’un être humain, fût-il «historique», restent toujours un mystère, dont le roman, peut-être, parvient à s’approcher parfois, parce que l’humanité, après tout, nous est commune à tous. Quant à la ville de Khartoum, ce fut aussi un personnage, bien sûr, dont les traits m’ont été fournis par mes lectures, mais que je devais et voulais aussi faire revivre par l’imagination – l’imagination, cette «reine des facultés», n’étant rien d’autre que la vive intuition du réel. 

Comment les personnages de semi-fiction et de fiction vous sont-ils apparus dans la foulée des figures historiques? 

Précisément, il est un lieu, le roman, où réel et fiction cessent d’être perçus contradictoirement! Veyssieux et Darrel sont des semi-fictions, au sens je me suis inspiré, pour l’un, d’un personnage exploiteur, violeur et tueur, qui a bien existé mais dont on sait relativement peu de chose. Et pour l’autre, j’ai pris pour modèles à la fois Paschal Grousset, ancien communard, connaisseur de l’Afrique, auteur de romans à la Jules Verne et… traducteur de Gordon, et Olivier Pain, autre ancien communard qui, lui, a carrément rejoint les troupes du Mahdi avant d’y mourir misérablement, de maladie et d’épuisement. Ainsi, je savais que je n’«exagérais» pas en mettant face à face un ex-communard et Gordon! Pour sœur Matilda ou Marie, qui n’ont pas de «modèle» direct dans ce qu’il est convenu d’appeler la réalité, ma lecture de témoignages poignants sur des religieuses prisonnières m’a donné une idée de leur courage et de leurs souffrances. Mais je le répète, dans un roman, il n’y a plus de personnages «réels» et de personnages «inventés», il n’y a que des êtres humains. 

Pourriez-vous situer le roman par rapport à Vertige de la force ? Ou plus précisément : qu’apporte le roman, selon vous, de plus (ou d’autre) que l’essai? 

Lorsque j’écris un essai, je parle à la première personne et je dis mes convictions. Lorsque j’écris un roman, je laisse parler mes personnages. Un romancier ne juge personne, il habite ou du moins tente d’habiter la vérité de tous. En particulier, dans un chapitre du début du livre, lorsque la parole est donnée aux croyants musulmans, partisans du Mahdi, j’écoute leur voix plutôt que je ne les fais parler. Je pourrais dire aussi que je suis mes personnages, au double sens du verbe suivre et du verbe être. Bien sûr, le roman est aussi une mise en œuvre des paroles des personnages, la tentative de faire de toutes ces voix une symphonie. L’écrivain-compositeur met peut-être en valeur, fût-ce sans le vouloir, telle voix plutôt que telle autre, et je ne dis pas qu’on ne puisse reconnaître, dans Khartoum, les convictions de son auteur. Néanmoins, ce ne sont pas elles qui comptent d’abord. Ce qui compte, c’est de faire vivre un monde, et de l’offrir à la liberté des lecteurs. Et la fiction a cet avantage sur l’ouvrage d’histoire, que tout en ordonnant le réel, elle ne le fige pas dans une interprétation. Je ne dis pas qu’elle ne travaille pas à rendre le monde intelligible; l’œuvre du romancier, qui est œuvre d’intuition, de sensibilité, de passion, est aussi œuvre d’intelligence. Mais c’est l’intelligence du mystère humain, qui demeure mystère.

 

Etienne Barilier. Dans Khartoum assiégée. Phébus, 476p. Paris, 2018


Vertige de la force. Buchet-Chastel, 2016

 

 

07/08/2018

Un été de grands livres

 
2153-200x150.jpg48280_patautfabrice18dr.jpgDeux romans exceptionnels, de deux auteurs outrageusement inaperçus, attendent la lectrice et le lecteur non alignés à l’ombre fraîche : Dans Khartoum assiégée, d’Etienne Barilier, marquant le retour en beauté et en profondeur du romancier; et le premier roman de Fabrice Pataut, Aloysius, paru en 2001, redécouvert en 2005 avec la bénédiction d’Alberto Manguel, et que prolongera la lecture des nouvelles éblouissantes d’Un Jeudi parfait, paru en 2018. Triple enchantement avant la rentrée multitudinaire !
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Un lecteur de langue française un peu conséquent (et le mot de lecteur contient inclusivement une lectrice à l’affût de qualité) se trouve confronté, en ces jours de canicule moite, à une alternative impliquant un choix sûr entre la daube molle et le vif des vrais livres.
Passons sur les «livres de plage» qui sont légion et suintent de sueur fade et de monoï, pour gagner la clairière de fraîcheur, le bord de rivière ou la chambre aérée, où lire deux romans formidables ressortissant à la meilleure littérature et renvoyant à deux œuvres majeures de ce temps qui ont pour point commun de rester inaperçues, à tout le moins négligées au profit des «têtes de gondoles»...
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Je reviendrai beaucoup plus longuement, avec deux chroniques séparées du média indocile Bon Pour La Tête, et dans un ouvrage à paraître, sur les œuvres respectives d’Etienne Barilier et de Fabrice Pataut, toutes deux inscrites dans la grande tradition du roman filtrant quelques thèmes essentiels par l’alchimie du langage, où pensée et sensation, raison et fantaisie collaborent à la mise en mots, mais dans l’immédiat, vite vite, il faut donner envie de lire Dans Khartoum assiégée, fabuleuse ressaisie d’une tragédie à valeur actuelle hautement symbolique, au carrefour des cultures opposant divers colonialismes et aux sources du fanatisme islamique, et par delà toute thèse : dans le maëlstrom humain où se débattent des personnages merveilleusement présents, abjects ou bouleversants, dont le protagoniste, le général anglais Gordon surnommé Gordon Pacha, acquiert une stature de figure romanesque stupéfiante de force fragile.
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Pour comparaison, le lectrice ou le lecteur pourraient voir ou revoir (disponible sur le site de streaming gratuit hds.to) le film britannique Khartoum évoquant la même péripétie historique de l’encerclement de la capitale soudanise, en 1884, par les hordes du chef de guerre mystique dit Le Mahdi, inspirateur d’un premier Etat islamique, avec Charlton Heston dans le rôle (assez bien tenu, il faut le reconnaître) de Gordon, et Laurence Olivier en Mahdi au faciès noirci à la cire de soulier militaire, histoire de percevoir la différence entre une sorte de B.D. à grand spectacle fondée sur un schéma simpliste, avec force personnages caricaturaux et chevauchées hurlantes, et les strates d’un roman prodigieusement documenté mais dépassant l’anecdote historique ou la couleur locale dans un brassage qui fait croire au lecteur qu’il sait tout de ce monde par immersion et y comprend les enjeux historiques et politiques, économiques ou culturels (éthique et théologie comprise) d’un drame où violence et sacré, petite religieuse italienne et trafiquant français sans scrupules, partisans du Mahdi vu en libérateur ou défenseurs d’autres plus ou moins nobles causes se mêlent dans une pagaille admirablement détaillée et structurée par le romancier.
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Après le mémorable essai de Barilier paru l’an dernier sous le titre de Vertige de la force, illustrant la connaissance du « sujet islam » par cet auteur à l’incomparable porosité, son nouveau roman marque l’accomplissement du romancier découvert il y a cinquante ans avec Laura et Passion, au talent toujours plus amplement déployé dans Le Dixième ciel ou Le chien Tristan, entre autres nombreux titres, à qui cependant manquait parfois un soupçon d’incarnation «en pleine pâte», alors qu’ici tout se fond en unité vivante et vibrante portée, de surcroît, par une écriture comme rénovée dans le détail et le mouvement d’ensemble.
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cvt_Aloysius_5182.jpegLes diableries de l’histoire humaine
Si j’ai suivi le développement de l’œuvre de Barilier dès son premier roman (L’Incendie du château, en 1973), ce n’est qu’avec son dernier livre que j’ai découvert l’univers de Fabrice Pataut, avec les dix-sept nouvelles éberluantes d'Un Jeudi parfait, paru ce printemps, neuvième ouvrage de fiction d’un philosophe ferré (le wikipédant renseigne sur sa carrière professionnelle de spécialiste international éminent des arcanes logiques de la pensée et du langage) qui serait à la fois un conteur retors à la fantaisie inventive débridée et un poète en prose aux bonheurs d’expression filés à jet continu.
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Ayant commencé de lire Fabrice Pataut par la fin, ma décision subconsciente de tout lire de cet auteur me rappelant à la fois les grandes largeurs romanesques et les plus fins détails poétiques d’un Vladimir Nabokov, mais aussi les mélancolies louches d’un Juan Carlos Onetti, notamment dans son roman faussement scabreux intitulé Valet de trèfle, m’a reporté au premier de ses romans, Aloysius, qui m’a fait me retrouver ces derniers jours à Minorque en 1939, sur fond de guerre civile et plus encore, au milieu de personnages me rappelant d’abord les diableries de Mikhaïl Boulgakov (un chat nommé Verlaine, et parlant comme le Tobermory de Saki, y introduit notamment), entre réalité confuse et rêves hyperréalistes, avant de m’enfoncer dans ce qu’on pourrait dire l’épaisseur du réel mais comme transfiguré par une vision poétique envoûtante.
Ceux qui estiment, avec une sorte de Schadenfreude typique des paresses désabusées de l’époque, qu’il ne se fait plus rien dans la littérature contemporaine de langue française, subissent probablement les effets d’une autre lassitude blasée perceptible dans les rubriques « culturelles » ou plus gravement « littéraires » des temps qui courent, où l’esprit de curiosité et de découverte se fait rarissime alors que tous se rassurent en parlant tous à la fois de « ce dont on parle », etc.
Eh bien merde à la fin: qu’il lisent plutôt Dans Khartoum assiégée, Aloysius et Un jeudi parfait, et bordel qu’on en parle !
 
Etienne Barilier. Dans Khartoum assiégée. Editions Phébus, 2018, 476p.
Fabrice Pataut. Un jeudi parfait. Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2018, 269p ; Aloysius, Le Rocher, réédité en 2005 dans la collection Motifs, avec une préface d’Alberto Manguel.

23/07/2018

La bonne âme de Construire

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Charlotte Hug n’est plus, décédée le 15 juillet à Zurich à l’âge de 87 ans. Mais son souvenir demeure très vif, notamment pour ceux qui eurent le privilège de collaborer au journal Construire dont elle incarnait l’esprit avec autant de finesse et d’ouverture d’esprit que de curiosité hardie et de douce fermeté.
C’est avec un mélange de tristesse et de reconnaissance que j’ai appris, ce dimanche, le décès de Charlotte Hug, dont nous évoquions encore la figure si remarquable, il y a peu, avec Jacques Pilet avant que, ce matin, mes amis Roland Jaccard et Jean-François Duval, partageant la même gratitude frottée de nostalgie, ne m’apprennent la nouvelle du décès de cette grande petite dame dirigeant à l’époque les publications de la Migros, et plus précisément Construire, «l’hebdomadaire du capital à but social», avec autant de respect fidèle des principes institués par les Duttweiler que d’ouverture d’esprit et de confiance accordée à ses collaborateurs.
Lorsque, au mitan des années 1970, jeune pigiste indépendant en matière culturelle et littéraire et souvent payé avec un lance- pierres (je me souviens de l’argument de cet éminent rédacteur en chef genevois de la Gazette de Lausanne-Journal de Genève me faisant valoir qu’écrire pour ces titres était déjà une rétribution d’honneur !), je devins collaborateur des pages culturelles de Construire après un entretien à la fois très cordial et très pro dans les bureaux zurichois de Charlotte Hug, la possibilité soudaine de réaliser de pleines pages sur des sujets pas forcément «au goût du jour», sans donner dans l’élitisme confiné, m’est apparue comme une chance rare, immédiatement concrétisée par une page entière consacrée à la poésie chinoise de l’époque des T’ang - plus populaire tu meurs !
Mais en alternance, une rencontre avec le cinéaste Henry Brandt (son film-enquête sur le troisième âge intitulé Le dernier printemps), un entretien avec Denis de Rougemont sur le terrorisme de ces années de plomb, ou cette mémorable semaine passée à Sorrente pour assister aux journées du cinéma consacrée à la Suisse, entre tant d’autres sujets, m’auront permis d’accomplir un travail intéressant sans trop me soucier du prochain commandement de payer…
Surtout, le contexte plus large de Construire, avec ses multiples collaborateurs journalistes ou écrivains - j’ai parlé de Jacques Pilet, mais Etienne Barilier nous rejoignit bientôt avec de très substantielles chroniques, et Jil Silberstein ou Jérôme Deshusses ,Walter Weideli lançant une série sur les moines d’aujourd’hui ou Roland Jaccard défaisant les nœuds de Jacques Lacan…
 
Or la meilleure illustration de l’incomparable accueil ménagé par Charlotte Hug au journalisme culturel (et plus encore) me semble le travail accompli par Jean-François Duval pendant des années, passant cinq semaines en Australie ou sillonnant l’URSS au temps de la pérestroïka, interviewant Woody Allen ou Mircea Eliade aux States et l’on en passe, comme en témoigne son passionnant recueil d’entretiens de Demain quel Occident (Socialinfo, 2018) dont beaucoup ont paru avec la bénédiction de Charlotte Hug...
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30/05/2018

JLK en lecture préalpine

20882564_10214082966455045_8934503663127614844_n-1.jpgÀ l’enseigne de Lettres vivantes, JLK vous donne rendez-vous au chalet préalpin de Geneviève Bille pour une lecture conviviale:
 
Vivre, lire et écrire avec JLK
 
Jeudi 31 Mai 2018, de 15h à 17h, à La Comballaz.
 
Deux livres nouveaux, après la vingtaine qui précède, de la poésie et un demi-siècle de lectures et de rencontres avec des auteurs de partout, constitueront la base d’une heure de lecture suivie d’une heure de libre entretien, sur les hauteurs préalpines de La Comballaz.
 
À partir du recueil de «poèmes des circonstances, 1986-2018» intitulé La Maison dans l’arbre, publié à une date et en un lieu encore tenus secrets, et de la somme poético-critique à paraître cet automne à Paris chez Pierre-Guillaume de Roux sous le titre Les Jardins suspendus, JLK proposera un bref parcours rétrospectif d’une longue fréquentation de la littérature de partout et même de nos régions, si possible le pied léger, tout au plaisir des mots, au sel des idées et au trébuchet de l’expérience.
Informations : Mimont 1, 1862 La Comballaz. Tél. 024 491 12 89.