03/12/2011

Et Quentin se pointa !

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Un jeune écrivain surgit au coin du bois. Et quel ! Retenez ce nom: Quentin Mouron. Dès aujourd'hui en signature chez Payot - La Chaux-de-Fonds.

On entend ces jours des tas de bonnes nouvelles. Comme quoi la Crise. Les effondrements partout. Les indignés en tache d'huile. Misère et colère aux entournures des déserts et des villes polluées. Mais là, ce matin, tout neuf, j'ai du plus joyce qui me réjouit comme jamais et toujours et  encore : la venue au monde d'un écrivain !

Tout jeunot mais en sachant déjà long sur La Chose, j'dirai : la musique des mots et des choses. Crépitant de talent comme un essaim d'étincelles mais pas que pour l'effet ! Vraiment piqué poignant l'Quentin Mouron ! Déjà ce nom ! Et cette papatte ! Cet instinct sûr presque à tout coup. Je ne dis pas parfait loin de là mais presque. Mieux que parfait : intense et décidé. Fin d'antennes et de lame. Célinien jusqu'au bout des griffes. Parfois un peu trop même dans le phrasé rythmique et les rimes internes. Pêche de jeunesse qui fruitera dans la foulée. Mais cette vieille jeunesse du regard. Pas molle mais grave, vive, incisive, véhémente, charnelle et hypersensitive dès la première page abouchée au réel. Los Angeles en panoramique et ensuite l'Amérique par le détail. Or on sait que dans le détail gît le dieu musicien. Et voilà que dès la première page d'Au point d'effusion des égouts ce dieu-là pétille de neuve braise et vous incendie.

J'précise, chose annexe, que Quentin Mouron, Canadien et Suisse d'origine, n'a que vingt-deux ans et sans rien pour autant du chiant «djeune » genre attention j'arrive y a que moi ! Ou presque pas. Déjà rusé comme un bronco de rodéo le poulain piaffant. Déjà vous alignant des sentences à la Ferdine, parfois un peu voyantes, mais ça lui passera avant que ça vous reprenne et ce premier galop est étourdissant en toute lucidité tripale si j'ose dire -  et j'ose;  et j'y reviendrai plus souvent qu'à mon tour...

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Quentin  Mouron. Au point d'effusion des égouts. Olivier Morattel, 137p.

 

02/12/2011

Le génie de Gina

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À découvrir absolument: Eugénie Rebetez, alias Gina, ce soir et demain à L'Echandole. Pour un show à pleurer de rire et de bonheur.

Elle couine et marmonne, elle danse et se contorsionne, elle joue avec son corps charnel avec autant de rouerie narquoise que de tendre bonhomie, elle est à l'aise dans sa chair généreuse autant que sous tous les masques que prend son visage - c'est une super souris (c'est ce qu'on disait jadis d'une fille craquante ) et une sorte d'éléphante trépignante quand elle l'entend ainsi, elle est ballerine virtuose, qu'on pozrrait dire enveloppée mais avec une grâce irradiamnte qu'elle aime casser à volonté; elle aime sa vie et ses couacs, elle nous fait aimer notre vie et nos propres faux pas - c'est en somme une humanité à elle seule que Gina qui nous rappelle à la fois Zouc et Isadora, les Mummenschanz et la clownesse Gardi Hutter, mais avec sa touche à elle, sa patte, sa gouaille de petite fille restée Mimi Cracra ou ses multiples personnages grappillés vite fait à la Comédie sociale, de la star rockeuse d'Aérobic effréné  à la rappeuse, ou de la diva danseuse gorillant divinement  un air d'opéra aux  plus inénarrables facéties oscillant entre pitrerie et poésie.

Bref, c'est une artiste d'une formidable originalité qu'Eugénie Rebetez, Gina sur la scène, qu'on peut voir ces jours à Yverdon-les-Bains et ce jusqu'à demain soir.

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Yverdon-les-Bains. Théâtre de l'Echandole, jusqu'au 3 décembre.

 

17:02 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : danse, humour

13/11/2011

Une Maison du livre à Lausanne ?

 

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Le 10 novembre 2011 se sont tenues, à Lausanne, des Assises du Livre réunies par les autorités du de la Ville et du Canton. Pour défendre le « parent pauvre » reconnu de la politique culturelle.

L'enseigne était un peu ronflante, et pourtant les Assises du Livre qui se sont tenues hier à l'Hermitage, à l'instigation des instances culturelles de la Ville et du Canton, n'avaient rien de trop solennel ou d'académique. La journée de réflexion proposée aux divers acteurs de la « chaîne du livre », éditeurs ou libraires, bibliothécaires et autres auteurs ou enseignants, témoignant tous de leur expérience concrète, a été reconnue féconde et constructive par les participants, une bonne huitantaine.

Sur fond de crise, mais sans lamentations, avec en point de mire la votation populaire de mars 2012 sur le prix règlementé du livre, un premier
état des lieux de la politique culturelle lausannoise et vaudoise en matière de livre a d'abord a été établi, base souhaitable de développements concrets mieux concertés. Ainsi que l'ont répété Grégoire Junod et Fabien Ruf, respectivement municipal de la culture et chef des affaires culturelles, autant que Nicolas Gyger, aux affaires culturelles vaudoises, le livre est indéniablement le parent pauvre de la politique culturelle, comparativement au théâtre ou à d'autres domaines. Paradoxe évident, souligne Fabien Ruf, dans la mesure où le livre est la base première de notre apprentissage. Or une prise de conscience des « politiques » semble ouvrir de nouvelles perspectives à l'enseigne de la prochaine législature, souligne Grégoire Junod qui évoque, avec son collègue Frédéric Sardet, Chef de la Bibliothèque et des archives de la Ville de Lausanne le bouleversement que pourrait représenter la nouvelle bibliothèque municipale, en projet au Flon. De là à rêver à une « Maison du livre » qui rapprocherait bibliothèques, librairies, lieux de rencontres et de débats, il y a un pas qui inspire à notre confrère Raphaël Aubert la comparaison avec la « maison du théâtre » lausannoise de la Manufacture.

Autre témoignage appelant réflexion et rebonds vaudois possibles : celui de l'éditrice Caroline Coutau, nouvelle directrice des éditions Zoé, qui décrit les innovations apportées à la politique culturelle genevoise en matière d'édition et de défense du livre, sous l'impulsion de Patrice Mugny, avec l'établissement de contrats de confiance durables dont bénéficient quelques éditeurs.

Du côté des éditeurs, précisément, deux autres témoignages contrastés, et nuancées, ont été apportés par Frédéric Rossi, directeur d'Infolio qui rappelle que le soutien du livre n'est pas forcément limité à des subventions, et de Michel Moret, éditeur strictement littéraire témoignant de la difficulté d'être noblement serviteur des auteurs... Or, au nom de ceux, la poétesse et enseignante José-Flore Tappy a trouvé des mots aussi justes qu'émouvants. « Un livre, c'est quelqu'un qui nous parle », a ainsi rappelé l'auteure lausannoise, refusant de confondre « une librairie et un centre commercial » sans donner pour autant dans l'angélisme. Ce qui aura d'ailleurs frappé, tout au long de ces échanges, marqués par les expériences de la librairie (Pascal Vandenberghe et Véronique Overney) et de l'édition (Francine Bouchet de La Joie de lire), c'est la convergence des bonnes volontés appliquées à la défense d'un « produit » relevant de l'exception culturelle. Là se trouve, assurément, le « dénominateur commun » qu'a évoqué Anne-Catherine Lyon en rappelant la multiplicité des approches de cet objet bien identifié...

Au cours des débats de l'après-midi, auxquels ont participé Jean-Frédéric Jauslin et Anne-Catherine Lyon, notamment, diverses « pistes » ont été passées en revue, tel le souci d'améliorer la défense de la littérature de notre pays dans les écoles ou la mise sur pied d'une commission consultative impliquant, comme à Genève, les divers « acteurs » de la chaîne du livre.

 

 

Anne-Catherine Lyon

Conseillère d'Etat, cheffe du Département jeunesse et formation

 

« Les échanges de cette journée montrent combien ces assises étaient nécessaires. La situation liée au franc fort et à ce qui se passe d'inquiétant dans les librairies a précipité la nécessité de cette première concertation des différents acteurs de la chaîne du livre. Ce qui manquait peut être aujourd'hui, ce sont les lecteurs ou les représentants des consommateurs. Mais la rencontre m'a paru de haut niveau et constructive. La votation, en mars 2012, sur le prix unique du livre, permettra aussi de mieux rythmer le travail à venir, avec une échéance proche. «

Jean-Frédéric Jauslin

Directeur de l'Office fédéral de la culture

« On a ici une approche régionale, mais il était important pour moi d'écouter ce qui se passe à l'aube de la votation. On parle beaucoup de crise, et je suis convaincu que la situation du livre est délicate, mais on n'est peut-être pas entré assez dans le détail. On a, par rapport à d'autres pays, une densité énorme de petites librairies. Or je constate que beaucoup d'entre elles sont dans une précarité d'innovation, avec des méthodes dépassées. Ces petites entreprises ont une chance de survie, par rapport aux grandes, à condition de s'adapter au changement».

 

Grégoire Junod

Conseiller municipal, directeur de la culture et du logement

« Cette journée ouvre une perspective stimulante pour qu'on puisse mettre sur pied une politique du livre plus cohérente à Lausanne et dans le canton. Nous avons évité les affrontements stériles et les querelles de clocher. A longue échéance, l'idée d'une Maison du Livre me semble intéressante, liée au développement d'une nouvelle bibliothèque modernisée au cœur de la ville, et à plus court terme s'impose la nécessité de revoir nos mécanismes d'aide, de mieux soutenir les éditeurs et de réorienter la politique d'achat vers les librairies »

 

Utopie ou beau projet ?

Y aura-t-il un jour, à Lausanne, une « Maison du livre » qui rapprochera notre  bibliothèque et sa fabuleuse collection de BD, des libraires et des éditeurs, des écrivains d'ici ou passant par là, des lecteurs sur papier ou sur tablettes, un café ou un restau peut-être et des « espaces » de débats ou de conférences, dans une proximité réinventée ?

C'est une question qu'on a pu se poser, chimère ou vœu fou d'une Abbaye de Thélème telle que l'excellent Rabelais l'appelait de ses vœux, lors des Assises du Livre qui se sont tenues hier sur la colline peut-être inspirée de l'Hermitage.

Une « journée de réflexion » réunissant des passeurs de livres de toutes sortes (éditeurs, bibliothécaires, libraires, auteurs) pour gamberger sur les moyens de défendre ce « produit » pas comme les autres : l'intention, lancée par des « politiques » du cru, était belle, dont on pouvait craindre cependant qu'elle ne tourne au concert de jérémiades ou à la parlote sans lendemain, relançant les vieilles « bringues » locales dopée à l'esprit de clocher.

Parler, se parler, pour faire du rêve une réalité ? C'est le propre des créateurs.

Or, comme nous le rappelait Daniel Vuataz, jeune écrivain et chercheur bûchant ces jours sur les géniales idées de feu Frank Jotterand, inventeur de La Gazette littéraire, le renouveau de la politique culturelle suisse (qui aboutit au Rapport Clottu en 1975) n'aurait jamais vu le jour sans de préalables « assises » tenues à Aubonne en 1967 et réunissant écrivains, éditeurs, musiciens et cinéastes. Le même Frank Jotterand écrivait en outre ceci en 1978 : « Il suffit, tant le terreau culturel est riche en Suisse française, de créer des instruments de travail pour que le talent éclate ».

09/11/2011

En mémoire de Claude Delarue

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Hommage posthume à Paris, jeudi soir.

La disparition récente de l'écrivain, dramaturge et essayiste Claude Delarue, mort le 21 octobre dernier des suites d'une opération de greffe cardiaque, est restée assez discrète, à l'image de l'homme. Or cet auteur très fécond, au talent de romancier accompli, n'en avait pas moins été largement reconnu, tant à Paris, où il était établi  depuis une quarantaine d'années, qu'en Suisse où il reçut une dizaine de prix littéraires de premier rang. Pour honorer sa mémoire, son épouse Pascale Roze, elle-même romancière (prix Goncourt 1996), la Société des Gens de Lettres et les éditions Fayard, se réuniront ce soir à 19h.  à l'Hotel de Massa. Pierrette Fleutiaux y fera l'éloge de l'écrivain, dont Yasmina Reza lira ensuite des extraits de ses livres. Parmi ceux-ci, rappelons le titre d'un de ses meilleurs romans récents, Le bel obèse, (Fayard, 2008) évoquant un Marlon Brando vieillissant sur une île nordique. Cette superbe plongée dans les méandres affectifs et « tripaux » d'un géant aux pieds d'argile, aura sans  marqué l'un des sommets de l'œuvre, à laquelle notre consoeur Isabelle Martin a consacré l'an dernier un essai intitulé justement La grandeur des perdants (Zoé, 2010).

Parmi la trentaine des autres ouvrages de Claude Delarue, l'on peut rappeler aussi L'Herméneute (paru àL'Aire en 1982 et adapté au cinéma sous le titre Le livre de cristal), Le dragon dans la glace (superbe roman « alpin » à la Dürrenmatt, paru chez Balland en 1983), La chute de l'ange (Zoé, 1992) ou encore La Comtesse dalmate et le principe de déplaisir (Fayard, 2005).

Né en 1944 à Genève, musicologue de formation, Claude Delarue avait roulé sa bosse (un an dans la bande de Gaza pour le CICR) avant de s'établir à Paris où il fut directeur littéraire chez Flammarion et conseiller d'autres éditeurs. Grand connaisseur de musique (Vivre la musique, Tchou 1978), il avait également signé trois pièces de théâtre Parallèlement à son œuvre de romancier, l'essayiste avait publié plusieurs essais (tels Edgar Allan Poe, scènes de la vie d'un écrivain (Seuil, 1985) et L'enfant idiot : honte et révolte chez Charles Baudelaire (Belfond 1997) témoignant de sa double qualité d'homme de vaste culture et d'observateur pénétrant du cœur humain.

Paris. Hôtel de Massa, 38 rue du Faubourg Saint-Jacques, Paris XIVe, le 10 novembre à 19h.

 

 

 

 

En mémoire de Claude Delarue

Avec Le bel obèse, Claude Delarue a signé, en 2008, un livre à la fois captivant, cinglant, amusant, émouvant, profond sans jamais peser.

16281552.jpgQui fut vraiment Marlon Brando ? L'un des plus grands acteurs du XXe siècle ? Certes, mais encore ? Un mufle odieux à ses heures ? Sans doute. Un mégalo dépressif chronique ? Sûrement. Un interprète génial crachant sur le cinéma ? Un tombeur de femmes crachant sur le sexe ? Un boulimique à jamais inassouvi ? Un rustre capable de respect humain ? Un révolté sincère mais incompris ? Un extravagant ascète à sa façon ? Tout cela et bien plus, autant dire la complexité tordue faite homme, immense comédien et mec perdu : monstre fragile.

Or son autobiographie en dit-elle beaucoup plus que la douzaine de bios qui lui ont été consacrées jusque-là ? Et que peut nous en apprendre un roman ? La réponse  est dans Le bel obèse, le plus extraverti (en apparence) et le plus puissant des romans de l'écrivain genevois de Paris, qui « sculpte » un grand fauve humain, aussi attachant qu'indomptable, dans la masse mouvante d'une destinée «inventée» mais toujours plausible, entre deux femmes et un ami constituant eux aussi de magnifiques figures romanesques.

Qu'est allé chercher Brandès sur l'île suédoise de Fårö cher à Bergman, où il se planque seul dans une propriété en bord de mer ? Est-ce en hommage au cinéaste qu'il adule en regrettant de n'avoir jamais joué pour lui ? A d'autres ! pense Laure Danielli, quadragénaire italo-franco-américaine qui vient de s'installer dans une grande maison toute proche de celle du «monstre», avec lequel elle a un compte à régler depuis plus de vingt ans. Humiliée sur un lieu de tournage par «l'Empereur», la jeune actrice qu'elle voulait devenir a sombré dans l'autodestruction avant de rebondir dans la fabrication de romans dont le succès international l'étonne la première, car elle se trouve plutôt médiocre romancière. Sa propre présence à Fårö, où elle a racheté la demeure du mari architecte d'une amie de jeunesse, est liée à ce passé, et comme une connivence teigneuse s'établit dès sa première visite à Brandès, qu'elle aide à se couper les ongles des doigts de pieds (pas facile pour un gros tas de 130 kilos) avant de lui offrir de l'aider à rédiger son autobiographie. Dans la foulée débarque une espèce de vieil hippie, porteur d'une drôle de sacoche tissée au mystérieux contenu : David pour son vieil ami Brandès, l'inoubliable Alkan pour ses anciens étudiants du Collège de France où il enseignait l'ethnologie, censé rejoindre l'acteur avec l'une des rares femmes qui aient à peu près « dompté » le fulminant étalon. Mais Emerinda Ullman n'est pas là, ou pas tout à fait. Car son fantôme, et pas seulement, apparaît parfois à Brandès, lequel a loué cette maison (où elle a passé son enfance) pour se racheter d'on ne sait encore quoi. On le verra : mais gardons-nous d'en «raconter» plus...

S'il a les ingrédients d'un thriller, avec des « scènes à faire » carabinées, Le bel obèse impressionne pour d'autres raisons que l'« efficacité » : c'est que tout y sonne humainement vrai, jusqu'au grotesque spectaculaire qui va si bien à Brandès-Brando (son « vrai nom », issu de l'alsacien Brandeau...) et au tragi-comique grinçant dans lequel baignent quatre personnages hors norme en quête d'eux-mêmes et en proie aux mêmes démons : la solitude, le manque d'amour, le vieillissement, le besoin compulsif de créer, la maladie et la mort qui font les folles sur le carrousel du Happy End.

Il n'y a actuellement, parmi les romanciers suisses, que Martin Suter (notamment dans le splendide Small World) pour combiner, avec autant de maestria, un scénario si captivant et un « sous-texte » si riche, des personnages si fouillés et une masse d'observations si pénétrantes sur l'époque, la « vraie vie » et ses illusions, la comédie humaine et les à-pics qui la cernent, l'émotion pure enfin d'un dénouement à chialer. Solidement ancré sur ce rivage nordique où Rabelais broute des fraises sauvages avec des moutons menacés de tremblante, riche d'évocations lyriques, tour à tour grinçant et poignant, scabreux parfois mais avec une sorte d'élégance, le sourire du désespoir aux lèvres, Le bel obèse, sans peser, a le poids des grands livres...

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Claude Delarue. Le bel obèse. Fayard, 357p.

Cet article a paru dans l'édition de 24Heures du 15 avril 2008.

 

 

 

 

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19/10/2011

Le brio d'un Maître

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Dans Le Turquetto, Metin Arditi revisite la Venise du Titien dans la foulée d'un autre peintre de génie. Le Prix Giono 2011 couronne ce livre !

Le dernier roman de Metin Arditi s'ouvre sur un scoop, comme on dit en jargon médiatique. À savoir que L'Homme au gant, tableau fameux du Titien devant lequel on se prosterne au Louvre, serait d'une autre main que celle du grand peintre vénitien du XVIe siècle. Une analyse scientifique de la signature de  l'oeuvre, prêtée au Musée d'art et d'Histoire de Genève, en 2001, permettrait en effet d'émettre l'hypothèse que le tableau «n'est pas de la main du Titien».

Or qui oserait douter du sérieux de Genève, alors que la cité du peu badin Calvin est (notamment) le siège mondial  des affaires du  richissime  Metin Arditi, par ailleurs professeur de science dure, ferré en génie atomique ? Qui oserait prétendre qu'un ingénieur titré, doublé d'un notable respecté,  Président de l'Orchestre de la Suisse romande et mécène courtisé, nous balance comme ça de l'info qui soit de l'intox ?

À vrai dire le doute vient d'ailleurs: et d'abord du fait qu'il y a plus de vérités vraies, dans le nouveau roman de l'écrivain Metin Arditi, homme-orchestre s'il en est, que dans tous ses livres précédents, à commencer par le dernier paru en 2009, Loin des bras, tout autobiographique qu'il fût, mais manquant peut-être de mentir-vrai.

 

Se non è vero...

Fondé sur une conjecture infime - l'initiale d'une signature douteuse -, Le Turquetto déploie en fait, au fil d'une marqueterie narrative chatoyante, le roman de celui qui aurait pu être aussi grand que Titien, voire plus grand dans la fusion du dessin et de la couleur, mais que les vicissitudes de son époque  auraient condamné à l'oubli après la destruction de son oeuvre par le feu de l'Inquisition.

Metin Arditi, originaire lui-même de Constantinople, y fait naître un garçon  follement doué pour le dessin,  Juif de naissance qui inquiète son pauvre père en suivant les leçons de calligraphie d'un sage musulman, lequel lui reproche à son tour de préférer le portrait profane  à la seule lettre sacrée.

Débarqué à Venise sous un nom grec après la mort de son père, surnommé «il Turquetto», Elie Soriano deviendra le meilleur élève du Maître (alias le Titien) qu'il surpassera même peut-être, notamment dans une Cène géniale détruite, comme tous ses tableaux, après que ses ennemis ont percé ses origines infâmes. Etre Juif  et se faire passer pour chrétien est en effet passible de mort en ce temps-là. Au demeurant, le Turquetto assume son origine après s'être peint sous les traits de Judas, et   s'il échappe finalement à l'Inquisiteur corrompu , c'est grâce à un nonce également dégoûté par une Eglise trahissant l'Evangile...

«Se non è vero è ben trovato», dit-on dans la langue de Dante pour reconnaître qu'un mensonge, ou disons plus gentiment une affabulation, peut être plus vrai que ce qu'on appelle la vérité. Et d'ailleurs quelle vérité ?

C'est une des questions essentielles que pose Il Turquetto, passionnante variation romanesque sur les acceptions de la vérité: vérité de nos origines peut-être incertaines, vérité des valeurs que nous croyons absolues, vérité de l'art qui dépend si souvent de conditions sociales ou économiques données - les aperçus du roman sur les Confrèries vénitiennes sont captivants - , vérité de la religion  qui prétend exclure  toutes les autres.

Metin Arditi a sûrement mis énormément de son savoir et de sa grande expérience existentielle  dans ce roman par ailleurs foisonnant, sensible et sensuel, plein d'indulgence pour les êtres et d'humour aussi,  qui est autant celui d'un connaisseur de l'art  que d'un amoureux de la vie et, pour tout ce qui touche, aujourd'hui, au retour des obscurantismes, d'un humaniste  ouvert  aux sources d'une vérité aux multiples visages.

Arditi.jpgMetin Arditi. Le Turquetto, Actes Sud, 236p.

 

 

17/10/2011

Passage d'un grand poète

 

Bonnefoy.jpgYves Bonnefoy reçoit, ce mardi à Lausanne, le Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud 2011.

C'est l'un des plus grands poètes de langue française, cité parmi les papables du Nobel de littérature, qui se trouve honoré à Lausanne pour l'ensemble de son œuvre. Auteur de plus de cent ouvrages incluant des recueils de poésie et de proses poétiques, des essais sur des écrivains et des artistes (de Rimbaud à Giacometti en passant par le peintre valaisan Palézieux, Goya ou Masaccio), et de nombreuses traductions de Shakespeare, Yeats, Pétrarque et Leopardi, Yves Bonnefoy pourrait être qualifié de maître veilleur du langage. Poète exemplaire de la présence au monde vécue à tous les degrés de l'intuition sensible, de la connaissance et de la méditation sur la dégradation du lien verbal,  Bonnefoy oppose ainsi la parole du  poète au discours unidimensionnel de l'idéologue, déclarant « que la poésie est, de ce fait, le complément naturel du projet de démocratie - ce droit de chacun à sa parole - et la condition nécessaire à son véritable plein exercice ».

Pour mémoire, rappelons que l'auteur de L'Heure présente, mélange de poèmes et de proses qui vient de paraître au Mercure de France, est né à Tours en 1923 et qu'il fut un compagnon de routes des surréalistes avant de tracer sa propre voie singulière, marquée par un premier recueil paru en 1953 sous le titre Du mouvement et de l'immobilité de Douve. Un autre livre significatif doit être signalé, intitulé L'Arrière-pays et constituant une réflexion poétique de haut vol à caractère autobiographique.

Au point de rencontre de la littérature et des arts, Yves Bonnefoy a noué des amitiés tous azimuts avec des écrivains et des artistes  de notre temps, de Philippe Jaccottet à Pierre Alechinsky, Jean Starobinski, Bram Van Welde ou Zao-Wou-ki. Très présent dans l'édition littéraire française et souvent invité par les universités de nombreux pays, le poète-essayiste tint une chaire au Collège de France dès 1981. Déjà lauréat du grand prix de poésie de l'Académie française et du prix Balzan, notamment, il recevra aujourd'hui, à Lausanne, le Grand Prix de poésie Pierrette Micheloud, d'un montant de 40.000 francs, à l'initiative de la Fondation Pierrette-Micheloud que dirige Jean-Pierre Vallotton. C'est avec celui-ci, président du jury, que s'entretiendra ce soir Yves Bonnefoy.

Lausanne, Café-théâtre Le Bourg, rue de Bourg 51, le 18 octobre à 19h. Entrée libre

 

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06/10/2011

Best-seller en lecture

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Isabelle Flükiger se la joue « best ». Une initiative originale de la Bibliothèque municipale, avec six auteurs.

Un mois durant, un écrivain romand présente son univers par le truchement d'une exposition  et d'une lecture. Dès ce soir, plus précisément, la romancière fribourgeoise Isabelle Flükiger lira des extraits de son dernier roman déjà évoqué en nos colonnes.

Sous le titre joliment provocateur de Best-seller, Isabelle Flükiger raconte, et non sans verve satirique, les faits et gestes d'un jeune couple de nos jours et de nos régions, avec des aperçus mordants sur divers aspects de nos sociétés évoluées, entre culture branchée, enseignement à risques et racisme ordinaire.

La narratrice, la pauvre, est employée subalterne dans un Centre d'art contemporain, son jules « précieux » fait dans l'enseignement de la littérature (et le dressage de parents), et voici que se pointent deux autres personnages non moins « craquants » : un Kurde que le couple accueille généreusement, et un chien archangélique nommé Gabriel.

L'observation de la romancière ne fait pas toujours dans la dentelle, notamment avec le portrait de l'affreux voisin plus xénophobe qu'un pitbull populiste, mais l'on ne se plaindra pas qu'un auteur de ce pays achoppe à la réalité environnante, et d'autant moins que l'écriture d'Isabelle Flükiger fait « tilt » plus souvent qu'à son tour même si l'on peut lui reprocher, parfois, son côté un peu trop « jeté »...

Lausanne. Bibliothèque municipale, place Chauderon 11, du 3 au 31 octobre. Vernissage le 6 octobre, à 19h. Entrée libre.

Isabelle Flükiger. Best-seller. Editions Faim de siècle, 181p.

 

 

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03/09/2011

L'Afrique au coeur

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Trois auteurs africains à découvrir Sur les quais, à Morges, dès aujourd'hui:  la Sénégalaise Khadi Hane, qui vient de publier un roman percutant; le Tchadien Nétonon Noël Ndjékéry, avec un nouveau livre également captivant; et Max Lobe, le benjamin camerounais, dans un récit  plein de verve gouailleuse ! Avec Corinne Desarzens la blanche colombe à langue acérée, ils seront "mes" hôtes cet après-midi au Château de Morges, de 13h.30 à 14h.45.

Trois jours durant (du 2 au 4 septembre), sur les quais du bourg lémanique de Morges, se tient la deuxième édition d'un salon du livre qui se veut principalement au service des écrivains et de leur public. Jean d'Ormesson parraine la manifestation, dont Zoé Valdès est l'«ambassadrice ». À découvrir notamment, cet après-midi : quatre auteurs invités, parmi plus de 250 autres confrères et soeurs  de toutes provenances et de nombreuses tables rondes :  quatre écrivains qui ont « L'Afrique au cœur », non sans rage parfois, dont trois auteurs d'origine africaine: la Sénégalaise Khadi Hane, pour un roman percutant à tous égards, tant par la matière humaine qu'elle brasse que par son écriture finement débridée : Des fourmis dans la bouche, paru chez Denoël ; le Camerounais Max Lobe, jeune auteur de 26 ans qui promet beaucoup avec L'enfant du miracle, publié aux éditions des Sauvages, évocation pleine de verve d'une enfance africaine et d'une jeunesse estudiantine à Lausanne ; et le Tchadien Nétonon Noël Ndjékéry, dont vient de paraître, aux éditions In Folio, un très substantiel et détonant nouveau roman, intitulé Mosso et racontant les tribulations gratinées de  la jeune Dendo qui, après avoir un peu violé son innocent prof de gym Seydou, est forcée de l'épouser par les siens et en devient veuve à la suite d'un mystérieux assassinat, début pour elle d'une saga qui se poursuit sur les hauts de Montreux, à un coup d'aile du chalet dun certain JLK...

Desarzens3.JPGEnfin, l'excellente Corinne Desarzens, avec Un roi, paru ce printemps chez Grasset, complètera le joli carré de cette table ronde.

Rendez-vous donc, amis, tout à l'heure au Château de Morges !

 

31/08/2011

Crénom de Baudelaire !

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En mémoire du poète des poètes, délivré des pesanteurs de ce bas monde un 31 août, en l'an 1867, par ciel changeant.

Celui qui revient à cette source noire et or / Celle qui revêt son armure de chair / Ceux qui se ressourcent au désert de la rue / Celui qui écrit un sonnet au sommet de la Tour de Babel-Oued genre minaret à sonnailles / Celle qui relit Le Spleen de Paris dans son loft du Marais / Ceux qui savent par cœur ces vers du poète des poètes : « Ô douleur ! ô douleur ! Le temps mange la vie / Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur / Du sang que nous perdons croît et se fortifie » / Celui qui inscrit le nom de Baudelaire au couteau sur la cuisse de son amante maure, juste après celui de Torugo, juste avant celui de Rimbaud / Celle qui voit tourner les phares au fond des musées endormis / Ceux qui hantent le « triste hôpital » en quête du moindre « rayon d'hiver » / Celui qui a stocké les poèmes appris par cœur dans sa mémoire vive sous le nom de dossier de Crénom ! / Celle qui aime bien ces deux vers d'une pièce condamnée : «Le rire joue en ton visage / Comme un vent frais dans un ciel clair » / Ceux qui savent en lui tous les musiciens et tous les peintres et tout le Verbe pour les dire / Celui qui se sent tout humour en lisant le premier quatrain du Mort joyeux : « Dans une terre grasse et pleine d'escargots / Je veux creuser moi-même une fosse profonde / Où je puis àloisir étaler mes vieux os / Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde » / Celle qui apprend ceci de la sagesse immobile des hiboux : « L'homme ivre d'une ombre qui passe / Porte toujours le châtiment / D'avoir voulu changer de place » / Ceux qui voient aujourd'hui et partout des Belges qui sont très français suissauds hollandais teutons touristes anglais à jacuzzis et barbecues nippons tous philistins et demi bouffeurs de macaronis virtuels berlusconiens / Celui qui estime que le cinéma belge est aujourd'hui baudelairien au possible / Celle qui trouve les prétendus rebelles actuels tout ce qu'il y a de belges / Ceux qui s'enorgueillissent de tenir un bordel au fronton duquel est écrit : « J'ai pétri de l'or et j'en ai fait de la boue » / Celui qui a vu Baudelaire et Caravage dans un bar du Purgatoire bien tard le soir mais leurs traits se reconnaissaient sous la lame d'un rayon clair / Celle que Baudelaire a connue non selon la Bible mais selon Platon / Ceux qui chinent jour et nuit dans sa brocante à ciel ouvert / Celui qui sait en lui aussi « l'appareil sanglant de la Destruction » / Celle qui se rappelle les moments de grâce à lire Baudelaire en classe de français avec ce Don Juan délicieux qu'était Georges Anex / Ceux qui aiment ses ciels changeants comme des humeurs de jeune fille et tout pareils à ceux des Antilles, etc.

Image : Baudelaire par Nadar.

12:17 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie, littérature

29/08/2011

Pasticcio familial

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Le premier roman de Sylvie Tanette, Amalia Albanesi, est un vrai régal.

Nous nous prenons parfois de bec, à la Radio romande, avec Sylvie Tanette, pour cause de «chacun ses goûts». Or, passant de l'explication critique à l'implication romanesque, notre consœur réussit sa mue dans un récit fluide et sensible, subtilement construit. La narratrice est une quadra comme l'auteur, mais peintre, épouse d'un Viking prénommé Jon et mère d'un jeune Téo de 8 ans, que sa prof a sommé d'établir sa généalogie familiale. La chose se fait au téléphone: avec la mère qui évoque sa propre mère, Luna la femme de l'ouvrier anarchiste Elias, et sa grand-mère, l'indomptable Amalia, magnifique femme courage des Pouilles qui n'en fait qu'à sa tête de bourrique. Amalia quitte ainsi la terre rouge et ingrate des siens pour suivre un beau grand diable, lequel l'abandonnera à Alexandrie pour rallier la Révolution bolchevique... avant que leur fille Luna, nouveau crève-cœur, tâte elle-même de la guerre d'Espagne avec son anar rejeté par Amalia!

Ressusciter, avec une belle fraîcheur apparente, des personnages plus ou moins oubliés du roman familial, les faire revivre dans leur milieu social et naturel, que Sylvie Tanette connaît comme sa poche, et les réinscrire dans l'Histoire avec une grande hache, laquelle provoqua notamment la déportation d'Elias, et son retour bouleversant: tel est le défi et telle est la réussite de ce livre modulé comme un conversation vive, libre et néanmoins tenue à fines brides.

Sylvie Tanette. Amalia Albanesi. Mercure de France, 136p.

 

08:59 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, italie, famille

26/08/2011

Rafik le rebelle

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Rafik Ben Salah, écrivain tunisien établi à Moudon, a été, au soir du 26 ao'ut,  l'hôte de Michèle Durand-Vallade en son émission Devine qui vient dîner, sur RSR1 La Première. Il y évoquait son dernier roman, Les Caves du Minustaire, paru à L'Age d'Homme, et un tout récent voyage en Tunisie avec JLK. L'émission peut être réécoutée sur Internet.

Dans ses livres, Rafik ben Salah ressuscite et invente une Afrique du Nord pleine de bruits et de rumeurs, dans des textes au style épique et rythmé qui mêlent humour et tragique de façon souvent truculente.

L'écrivain, distingué par les prix Schiller, Lipp et le prix des Ecrivains vaudois, fait paraître un nouveau roman, "Les Caves du Minustaire".

Né dans une petite ville du Sahel tunisien, Rafik ben Salah obtient son baccalauréat à Tunis, poursuit ses études à Paris, où il passe en 1971 une licence en lettres à la Sorbonne et un diplôme de journalisme. Il s'installe alors en Suisse, il enseigne aujourd'hui le français et l'histoire à Moudon.

C'est sous la houlette d'un régime totalitaire, corrompu et "maffieux" que se déroulent les événements narrés dans son dernier roman.

Dans un pays de villégiature, adoubé au septentrion de la Méditerranée, honni sur ses rives méridionales, tout concourt à la soumission, à l'Autorité, rien ne permet de s'en libérer.

Rostom, un commerçant prospère, aidé de sa femme, a pourtant choisi la désobéissance face au pouvoir de l'oppression et de l'"encavement".

À peine romancée, la vérité de cette histoire est servie par une langue qui chatoie jusqu'à l'étourdissement [Source: Culturactif & L'Age d'Homme].

Rafik ben Salah a choisi d'être accompagné ce soir par le journaliste et écrivain Jean-Louis Kuffer.

  • Rafik ben Salah, "Les Caves du Minustaire" (L'Age d'Homme, 2011); "La véritable histoire de Gayoum ben Tell" (Xenia, 2007); "La mort du sid" (L'Age d'Homme, 2005); "Le harem en péril" (L'Age d'Homme, 2005); "Récits de Tunisie" (L'Age d'Homme, 2004); "L'oeil du frère" (L'Age d'Homme, 2001); "Retour d'exil ou sang femme" (Publisud, 1987)

  • Photo JLK: Rafik Ben Salah devant la gare de Moknine, sa ville natale. Juillet 2011.

 

20/08/2011

Carnets tessinois (4)

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Paradiso. - En langue italienne Paradis se dit Paradiso. En langue italienne le nom du Tessin se dit Ticino. Le nom du Paradis et le nom du Tessin ne riment pas dans la langue de Sarkozy, ni ne riment plus dans celle de Berlusconi, où le nom du Dio Denaro rime en revanche avec le mot ladro, désignant le voleur dans la langue de Rousseau. Notre paradis de limpidité a été sali dès l'apparition du mot PRIVAT aux rives du lac paradisiaque. Nos élans de petits baigneurs ont été stoppés par ce mot hideux : PRIVAT, qui ne rime pas mieux avec Ticino qu'avec Paradiso.

 

Vergogna.jpgDio Denaro. - L'invasion massive a commencé par là. L'invasion massive dont on brandit aujourd'hui la menace en visant le seul straniero, l'étranger, qui ne rime pas toujours avec denaro, l'argent, l'invasion massive n'est pas celle du povero, le pauvre, qui ne rime jamais avec denaro, l'invasion massive est celle-là seule du Dio Denaro, ce dieu de l'argent des nantis se claquemurant derrière le mot hideux de PRIVAT, qui se dit PRIVATO dans la langue de ce stronzo, ce con de Berlusconi. L'invasion massive est celle du PRIVAT qui est plus qu'une légitime limite de vie privée : un mur, et plus qu'un mur : le bunker où se planque le Dio Denaro...

Putti et putani. - Le nom de Tessin rime désormais avec celui de putain, mais nous sommes tous devenus des putains. Le nom des Ticinesi, les Tessinois qui furent jadis de bravi soldati, selon la chanson, rime avec celui des putti qui sont de petit baigneurs peints dans le lac bleu des cieux voûtés des églises du Tessin, dont le nom rime avec celui de tous les saints...

 

Image : l'affiche hideuse du parti populiste UDC.

 

 

12:05 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tessin, balades

Carnets tessinois (3)

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Nocturnes. - Le banc à la fontaine du bout du village a été repeint, mais une couche de rouge ne suffit pas à effacer nos souvenirs de baisers volés aux soirs de l'adolescence, à présent  il fait encore jour, un garçon fou de rap y gravera peut-être demain, au couteau à cran d'arrêt,  Ti amo Luisa, et dès la nuit revenue reprendront les chers murmures au paradis des premières sensualités, dans le vol effaré des noctuelles et des chauves-souris...

Le Marseillais. - Il nous était permis, enfants, de tapoter les trois ventres du Marseillais se vantant de tout à nos veillées de la fontaine, mais de ses trois boules il se gardait de nous parler, enfants, alors que notre grand frère en partageait le secret tout en nous enjoignant de tapoter le bedon, faute de bossu sous la main pour nous porter chance - mais sur les trois boules notre père concluait : bidon de Marseillais !

Fumetti2.jpegRomances. - Les filles de l'été se repaissaient de feuilletons à l'eau de rose et les garçons  de fumetti, aux filles de l'été nos mères et nos tantes refilaient les derniers numéros de Nous Deux, et toutes cet été-là craquèrent pour les yeux bleus de Jean Sorel en beau meccano  qui en pinçait pour la fille d'un nabab gominé, et l'histoire intitulée L'été fatal finissait par la mort en automobile des deux amants après une première et dernière nuit qui faisait rêver les fanciulle de tous les âges - se non è vero è ben trovato...

Image : le banc à la fontaine de Scajano. Fumetto.

 

11:38 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tessin, balades

Carnets tessinois (2)

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Casa  nostra. - La très haute et très étroite maison de pierre se trouvait à la proue du village en surplomb sur le lac, et si serré le village qu'on atteignait la maison par des ruelles et des tunnels au débouché desquels on voyait les eaux vertes tout en bas, et tout était vert de l'autre côté de la maison aux tonnelles sous lesquelles tous le matins la smala se régalait de tartines au miel et de caffelatte...

 

HighsmithCasa.JPGCasaccia sua. - Ses livres et les films qui en ont été tirés en nombre lui auront sûrement rapporté de quoi se construire un palazzo à elle, ce qu'elle a d'ailleurs fait sur le tard au-dessus d'Ascona, mais c'est dans une espèce de casetta ou de casaccia de pierre que j'ai rendu visite à Patricia Highsmith cette année-là, de la même pierre que la maison de nos enfances à l'estive, et c'est là qu'elle a dessiné le petit éléphant que j'ai ramené à l'enfant Julie qui partageait avec elle la passion pour cet animal lent et subtil en lequel elle me dit qu'elle se réincarnerait volontiers...

 

CassFrisch.jpegAu quaternaire. - Et lui aussi, le tout vieux Frisch à tête de Frosch, lui aussi trouva refuge dans les pierres sûres et mûres, sous le soleil pur et dur d'une haute vallée tessinoise - lui aussi choisit ce refuge à l'écart millénaire pour écrire son plus beau livre sans âge...

Images: la maison de nos enfances, à Scajano; la maison de Patricia Highsmith à Aurigeno, dans le val Maggia; la maison de Max Frisch.

 

11:34 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : suisse, tessin, balades