20/04/2012

Gonzalo du lac

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René Gonzalez a quitté son navire amiral. Mort dans la soirée du 18 avril, le directeur du Théâtre de Vidy laisse un « bâtiment » flamboyant. E la nave va... 

Le Théâtre de Vidy « au bord de l'eau » magnifique bâtiment conçu par le génial Max Bill,  vient de perdre son capitaine. La « tribu » dont il était le patron incontesté - monarque absolu, selon l'expression de René Zahnd, son second à bord, mais à l'écoute de chacun -, est orpheline. Le public de ce vrai lieu de vie qu'était devenu Vidy en vingt ans, et la Ville de Lausanne, comme à la mort de Maurice Béjart, éprouvent la même tristesse. Finalement vaincu par son « crabe », entré dans sa vie en automne 2007, René Gonzalez est mort sans avoir jamais baissé la garde. Avec un courage exemplaire, à l'occasion de la Journée mondiale du cancer, célébrée au CHUV de Lausanne, il avait témoigné en 2010 de sa lutte contre la maladie. Tout récemment encore, fragile à l'extrême, il avait accueilli à Vidy des Assises de la culture qui ont fait date. Le vieux lutteur n'est plus mais son « œuvre » n'a pas coulé comme le Titanic à cent ans et quelques jours près : sa « nave va » et c'est le moment d'en reconnaître l'envergure exceptionnelle.

C'est sous le signe de l'ouverture, peu après la venue  à Lausanne de Maurice Béjart en 1987, que René Gonzalez, directeur de théâtre déjà connu en France, a débarqué en nos murs en 1990 à l'appel de Matthias Langhoff débordé par les tâches administratives. Bénéficiant d'un savoir-faire et d'un réseau déjà « monstrueux », Gonzalez venait de refuser la direction du prestigieux Opéra-Bastille dont il avait assuré l'ouverture  quand il intégra l'institution lausannoise, où il allait vite trouver ses marques et, au fil des années, sa maison où il préférera rester en refusant nombre d'invitations plus prestigieuses aux quatre coins de l'Europe.

Avec l'appui d'autorités lausannoises éclairées (des syndics Paul-René Martin et Yvette Jaggi, à Marie-Claude Jequier aux manettes de la culture, et son homologue cantonale Brigitte Waridel), remplaçant Langhoff dès 1991, René Gonzalez a véritablement « construit » l'actuel Théâtre de Vidy en combinant une programmation artistique d'envergure internationale et une stratégie économique originale.

Armateur et  flibustier...

De fait, alors que les subventions publiques représentent le 80% du budget des maisons françaises ou européennes comparables à Vidy, René Gonzalez a « inventé » un système de coproductions et de tournées, dans le monde entier, qui lui permettent de générer assez de « rentrées » pour que les subventions ne représentant que 40% de son fonctionnement. Sa formule en raccourci : à 500 représentations à Lausanne, 600  à 700 s'y ajoutaient en tournées. Cet aspect peu connu du théâtre de Vidy, plus grand exportateur suisse de spectacles dans le monde, aura marqué l'apport du René Gonzalez « entrepreneur », ou « armateur » aux pratiques évoquant parfois le « flibustier », voire le « voyou », selon les termes de son second à bord...

Mais il faut souligner aussi le  véritable « artiste de la programmation » qu'était René Gonzalez, dont le souci artistique passait souvent avant la « starisation » au goût du jour. De très grands noms du théâtre européen ont certes défilé à Vidy, des metteurs en scène Peter Brook, Benno Besson, Luc Bondy ou Thomas Ostermeier, mais cet amoureux du théâtre, qui avait compris tout jeune qu'il ne serait jamais lui-même ni comédien ni metteur en scène, était aussi à l'affût des « jeunes pousses », tels les Romands Julien Mages ou Dorian Rossel, autant que des nouvelles formes issues du cirque (de Zingaro à James Thierrée) ou des recherches de toute sorte.

L'âme d'un lieu de vie

Soutenu dans sa maladie par l'amour des siens (il était père de trois enfants et cinq fois grand-père), René Gonzalez, attaché à son théâtre au bord de l'eau autant qu'à sa retraite dans les Cévennes, incarnait l'âme vivante et vibrante d'un « paquebot » à l'équipage très soudé, avec René Zahnd et Michel Beuchat en grand artisan de la technique, l'omniprésente Barbara Suthoff pour l' « international » et Thierry Tordjmann à l'adminsitration, entre beaiucoup d'autres.

C'est d'ailleurs à Thierry Tordjmann, en duo avec René Zahnd, qu'a été confiée la direction intérimaire du Théâtre de Vidy, dont la prochaine saison porte encore la signature du patron. Une réflexion sera engagée par la Fondation pour le théâtre et la Ville de Lausanne, sur la succession de « l'accélérateur de poésie » que fut René Gonzalez

Edito de 24 Heures: Blues au bord de l'eau

Le capitaine est mort. Le paquebot du Théâtre de Vidy est ces jours en rade, le temps de faire son deuil - avec son équipage et ses milliers de « passagers » -, d'une belle aventure, avant de nouveaux appareillages.

René Gonzalez, à 69 ans, a finalement succombé au « crabe » qu'il défiait depuis 2007. Resté presque jusqu'au dernier jour sur le pont du fameux théâtre « au bord de l'eau », dont il a fait un foyer de création théâtrale au rayonnement européen et même mondial, celui qu'un de ses pairs a qualifié d' « accélérateur de poésie » a quitté sa tribu de Vidy qu'il préférait aux maisons prestigieuses lui proposant leur direction. Ainsi avait-il débarqué à Lausanne, en 1990, après avoir refusé de diriger le « monstre » de l'Opéra Bastille, qu'il avait inauguré. Comme Béjart avait tourné le dos à Bruxelles et Paris, René Gonzalez trouva à Lausanne un lieu propice à ses rêves d' « armateur » de théâtre, artiste en programmation, passeur de talents éprouvés autant que de « jeunes pousses ».  

Après Charles Apothéloz, grand « théâtreux » issu de notre terre, auquel succédèrent le  dandy rebelle Franck Jotterand et le génial et brouillon Matthias Langhoff, René Gonzalez a fait de Vidy un lieu de découverte et de partage sans pareil en Suisse romande. Avec une équipe plutôt restreinte (même ténue, comparée aux institutions mahousses des grands pays voisins), mais rodée et soudée, une capacité rare de concilier gestion inventive et aventure artistique, le « roi René », monarque absolu au cœur de communiste peu repenti, laisse un héritage encore ouvert au grand large. Et c'est ainsi que « la nave va »...

Ces textes ont paru dans l'édition de 24Heures du 20 avril 2012.

16/04/2012

Yvette Z'Graggen pour mémoire

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Comptant au nombre  des écrivains romands les plus appréciés du public, la romancière genevoise s'est éteinte dans sa 92e année.

«Quand je ferme les yeux, un petit cinéma se met en marche dans ma mémoire, je regarde des images en noir-blanc que je croyais effacées», écrivait Yvette Z'graggen dans Juste avant la pluie, dernier paru de la vingtaine de livres que compte son œuvre, abondamment prisée et primée en Suisse romande. Evoquant un premier amour sans lendemain avec un bel Allemand, à l'été de ses dix-huit ans, ce récit autobiographique entremêle tribulations personnelles et péripéties de l'Histoire du siècle passé, comme il en va de la plupart de  ses ouvrages, dont les plus fameux : Un temps de colère et d'amour (L'Aire, 1980), Les années silencieuses (L'Aire, 1982), Cornelia (L'Aire, 1985), Changer l'oubli (L'Aire , 1989), La Punta (L'Aire 1992) ou  Mathias Berg (L'Aire, 1995, best-seller en nos contrées avec plus de 60.000 exemplaires vendus).

Avec Alice Rivaz, Anne Cuneo ou la Lausannoise Mireille Kuttel, Yvette Z'Graggen aura particulièrement marqué la littérature romande de la deuxième moitié du XXe siècle par un regard socialement « engagé », au sens existentiel plus qu'idéologique, et un double regard incisif sur la condition des femmes, observée au fil des générations,  et sur les «oublis » et autres dénis de notre mémoire commune, notamment dans les relations de la Suisse avec l'Allemagne. Son parcours personnel l'y aura aidée.

Née en 1920, fille d'un dentiste d'origine alémanique et d'une mère issue d'une famille viennoise, Yvette Z'Graggen vit ses parents endurer la crise économique et, dès 1941 et après la guerre, accomplit diverses missions pour la Croix-Rouge internationale en Italie et en Tchécoslovaquie. Parus en 1944, ses deux premiers romans, L'Appel du rêve et La vie attendait, évoquent la vie des jeunes gens qui avaient vingt ans en Suisse pendant la guerre, où les femmes ne sont pas reléguées au second plan.

«Mes sœurs de papier ne sont pas des féministes pures et dures, bien qu'elles aient vécu à une époque de militantisme, de révolution sexuelle », écrit encore Yvette Z'Graggem dans Juste avant la pluie. « Elles reflètent pourtant, chacune à sa manière, l'évolution de la femme pendant plus d'un demi-siècle. Elles ont essayé de combattre l'ignorance, l'hypocrisie, les préjugés qui régnaient encore à l'époque de leur enfance».

« Grande fraternité »

Très active dans le milieu culturel et littéraire romand, Yvette Z'Graggen fut une pionnière, à la Radio Suisse Romande, en sa qualité de productrice, de la défense et de l'illustration de nos auteurs alors qu'il n'était souvent de bon bec que de Paris. Touchant à tous les genres, du roman à la nouvelle, elle composa également de nombreuses pièces radiophoniques. Par delà la retraite, elle collabora encore sept ans durant avec Benno Besson à la Comédie de Genève. Maîtrisant parfaitement les langues allemande et italienne, Yvette Z'Graggen signa également diverses traductions, notamment de La Vallée heureuse d'Annemarie Schwarzenbach et des poèmes de Giorgio Orelli. Grâce à son fidèle traducteur, Markus Hediger, son oeuvre rayonne également dans les pays de langue allemande.

« C'est une grande Dame qui s'en va », relevait hier son éditeur et ami Michel Moret, directeur des éditions de L'Aire. « Heureusement, il nous reste ses livres écrits avec limpidité et toujours empreints d'une grande fraternité. »

Un temps de colère et d'amour

Sur la base de deux tranches de journal intime, Yvette Z'Graggen revisite son enfance à partir du reflet que lui en donne l'image de sa propre fille adolescente. Comparant les circonstances historiques, elle évoque aussi les relations qu'elle entretenait avec sa propre mère. Il en résulte un aperçu de sa jeunesse et de la Suisse de l'époque face aux totalitarismes.

L'Aire, 1980. Prix de la Bibliothèque pour tous ; Prix Alpes-Jura.

La Punta

Un autre très grand succès d'Yvette Z'Graggen : la plongée dans le rêve brisé des retraités petits-bourgeois qui espéraient gagner leur paradis dans un biotope idéalisé, sous le ciel clément de l'Espagne.  L'histoire d'un couple genevois qui vit, de manière opposée, la liberté et la nouveauté de leur condition. À partir d'une observation crue des rivages bétonnés, l'empathie de la romancière se fait émotion.

L'Aire, 1992. Prix des auditeurs de la Radio suisse romande.  

Matthias Berg

En juin 1994, Marie, vingt-quatre ans, observe un vieil homme qui jette du pain aux moineaux : Matthias Berg. Elle est venue de Genève, où elle est née, pour le rencontrer. Tandis que le face-à-face se prolonge, des voix se croisent dans la tête de Marie: elles lui racontent une histoire dramatique qu'elle n'a pas vécue, de sa grand-mère allemande, Beate, et celle d'Eva, sa mère, devenue Suisse mais qui n'a jamais pu se libérer du passé.

L'Aire, 1995

03/04/2012

Couleurs de Hermann Hesse

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Hermann Hesse à Montagnola, et ces jours au Kunstmuseum de Berne.

La belle saison se réfracte dans ce livre solaire: «Cet été est une fournaise digne de l'Inde, y lit-on par exemple. Même le lac a perdu depuis longtemps sa fraîcheur, mais tous les jours, en fin d'après-midi, une brise souffle sur notre plage; il est alors rafraîchissant de se baigner dans les vagues puis de rester debout, nu, en plein vent. C'est l'heure où, souvent, je descends ces pentes qui mènent à la plage. Je prends parfois avec moi un bloc de papier à dessins, une boîte d'aquarelle ainsi que des provisions et un cigare pour rester là toute la soireé.»

Ces lignes sereines, préludant à l'évocation sensuelle et pudique à la fois de jeunes filles au bain, Hermann Hesse les écrivait en été 1921, deux ans après son installation dans un petit palazzo baroque, «mi-comique, mi-majestueux» de Montagnola, au Tessin (Suisse méridionale) où il allait positivement renaître. Après le désastre de la guerre, durant laquelle il s'était épuisé en tâches humanitaires et en écrits pacifistes, l'écrivain avait quitté sa femme (internée dans un hôpital psychiatrique de Zurich pour schizophrénie) et ses trois jeunes fils (confiés à des amis ou placés en internat) afin de donner la «priorité absolue» à son travail littéraire. C'est au Tessin, où il vécut la seconde moitié de sa vie, qu'il écrivit la plupart des livres qui établirent sa renommée mondiale, consacrée en 1946 par le Prix Nobel, et c'est à Montagnola qu'il s'éteignit en 1962.

Au charme du Tessin, consommant la fusion du nord et du sud (il dira même y retrouver l'Inde, l'Afrique et le Japon...), Hesse avait déjà goûté en 1905, lors d'une randonnée pédestre, et en 1907, où il suivit une cure naturiste au fameux Monte Verità d'Ascona. Lorsqu'il y revient en 1919, après le «grand naufrage», l'ex-père de famille propriétaire n'est plus qu'un «petit écrivain sans le sou» qui se sent «étranger miteux et vaguement suspect», se nourrissant de lait, de riz et de macaronis, «portant ses vieux costumes jusqu'à ce qu'ils s'effrangent et ramenant, à l'automne, son souper de la forêt sous forme de châtaignes.» Loin de se plaindre, au demeurant, le poète célèbre les bienfaits de la vie en «amoureux du monde» porté à la sublimation de ses pulsions.

«Nous autres vagabonds, écrit-il alors, sommes rompus à l'art de cultiver les désirs amoureux précisément parce qu'ils ne sont pas réalisables, et cet amour qui devrait revenir à la femme, à le dispenser par jeu au village, aux lacs et aux cols de montagne, aux enfants du chemin, au mendiant près du pont, aux troupeaux sur l'alpage, à l'oiseau, au papillon. Nous détachons l'amour de son objet, l'amour lui-même nous suffit, de même que, dans nos errances, nous ne cherchons pas le but mais la joussances, le simple fait d'être par monts et par vaux.»

Hesse4.JPGCes accents lyriques préfigurent Le dernier été de Klingsor (1920), où la magie tessinoise sera très présente, et le sentiment de la nature romantico-bouddhiste qu'on retrouvera dans Siddharta (1922). On pense aussi aux émerveillements et aux pointes de rebellion d'un Robert Walser (très apprécié d'ailleurs par Hesse) en suivant l'écrivain au fil de ses promenades et des digressions jamais conventionnelles qu'il en tire dans ces écrits publiés par les quotidiens alémaniques ou allemands de l'époque. Loin de se dissoudre dans la jouissance égotiste, Hermann Hesse reste en efet bien virulent contre les philistins, notamment dans la cinglante Lettre hivernale envoyée du midi à ses amis berlinois où il fustige les «profiteurs de guerre» et autre bourgeois encourageant le poète crève-la-faim d'un sourire hypocritement paternaliste.

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«Je ne suis pas un très bon peintre, écrit Hesse dans un texte de 1926, je ne suis qu'un amateur; mais dans toute celle vallée, ajoute-t-il aussitôt, il n'y a pas une seule personne qui connaisse et aime mieux que moi les visages des saisons, des jours et des heures, les plissements du terrain, les dessins de la rive, les caprices des sentiers dans les bois, qui les garde comme moi précieusement en son coeur et vive avec eux autant que je le fais». Dans un des poèmes émaillant ce recueil de proses, intitulé Le Peintre peint une usine dans la vallé, la vision plastique de l'écrivain-aquarelliste se prolonge tout naturellement par les mots d'une feinte naïveté: «Tu est très belle aussi dans la verte vallée,/Usine, abri pourtant de tout ce que j'abhorre:/Course au gain, esclavage, amère réclusion». Ainsi salue-t-il le «tendre bleu, /bleu passé sur les murs des modestes demeures/A l'odeur de savon, de bière et de marmaille!», avant de lancer en finalement que «le plus beau, c'est bien la rouge chemineée/Dressée sur ce monde stupide,/Belle, fière, jouet ridicule,/Cadran solaire de géant».
Or, se défendant de poser au maître (même si certaines de ses aquarelles ont parfois la grâce lumineuse de celles d'un Louis Moillet ou du Klee des paysages stylisés, en beaucoup plus gauche), Hermann Hesse ne transmet pas moins, par la couleur, une vision du Tessin qui enchante le regard.

Partiellement inédit dans notre langue, ce livre dense et limpide est à la fois une plongée roborative dans l'univers d'un poète au verbe pur et bienfaisant, et une conversation passionnante avec un homme libre et formidablement vivant. La remarquable postface de Volker Michels, qui a dirigé la présente édition, ajoute encore à l'intérêt de cet ouvrage plus que bienvenu.

Hermann Hesse, Tessin. Proses et poèmes, avec 16 aquarelles polychromes et 2 photos hors texte. Traduit de l'allemand par Jacques Duvernet. Editions Metropolis, 345pp.

Exposition des aquarelles de Hermann Hesse au Kunsmuseum de Berne.

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25/03/2012

Révérence à Tabucchi

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L'auteur de Pereira prétend a succombé à la maladie à Lisbonne, à l'âge de 68 ans.

C'est un des auteurs majeurs de la littérature italienne contemporaine qui vient de s'éteindre au Portugal en la personne d'Antonio Tabucchi, auteur de quelques livres «cultes» dont Pereira prétend , Nocturne indien ou Requiem, initialement rédigé en portugais. La mort du Toscan Tabucchi à Lisbonne n'a rien, à ce propos, de fortuit, puisque l'écrivain italien entretenait, avec le Portugal et sa langue, une relation privilégiée dominée par la grande figure tutélaire de Fernando Pessoa et l'amitié vivante d'Antonio Lobo Antunes. Il disait même avoir été adopté par le Portugal autant qu'il l'avait adopté. Dans ce jeu de filiations et d'affinités électives, on rappellera en outre que la «sonate» onirique de Requiem, qui se déroule à Lisbonne un dimanche caniculaire de juillet, évoque précisément la figure de Pessoa, méconnu de son vivant et considéré aujourd'hui  comme le plus grand poète portugais du XXe siècle. Or le même Requiem a fait l'objet d'une adaptation, au cinéma, de Bernard Comment, traducteur fréquent de Tabucchi, et Alain Tanner.

Le livre le plus fameux de Tabucchi, Pereira prétend (Bourgois, 1995), s'enracine également dans le sol lusitanien et l'histoire du salazarisme, au fil de la remémoration lancinante d'un vieux journaliste solitaire revisitant son passé.

Beaucoup plus récents, deux autres romans admirables, Il se fait tard, de plus en plus tard (Gallimard, 2002) et Tristan meurt (Gallimard, 2004) font écho à ce récit mêlant lucidité et mélancolie et marquant peut-être le sommet de l'art du romancier.

Conteur « postmoderne » raffiné et érudit dans la lignée de Calvino et de Borges, Antonio Tabucchi, qui enseigna longtemps à Sienne et laisse quelque vingt cinq livres souvent traduits, excellait aussi dans la forme courte et les variations singulières, dans un esprit qu'il reliait lui même à la tradition baroque. Ainsi captait-il  des Petits malentendus sans importance (Bourgois, 1987) et jouait volontiers sur des mises en abymes temporelles ou topologiques, se plaisant aussi à inventer des Autobiographies d'autrui (Seuil, 2003) ou des Rêves de rêves (Bourgois, 1994), avec un art singulier et une poésie baroque.

20/03/2012

Le génial bas-bleu

 

Staël3.jpgLa vie de Madame de Staël est un roman carabiné. Fille de ministre, ennemie personnelle de Napoléon, cette sacrée tronche fut libérale, féministe et européenne avant tout le monde.

Ce pourrait être un prodigieux roman que celui de la vie de Madame de Staël. Avec une préface consacrée à une espèce de trinité familiale groupant une jeune femme de  génie prénommée Germaine, sa digne mère lausannoise née fille de pasteur et sans fortune sous le nom de Suzanne Curchod, et son père Jacques Necker, banquier genevois richissime devenu ministre des finances de Louis XVI. Trois personnages hors du commun liés par un amour sublime et la même passion des lettres. Balzac aurait pu raconter le roman social de ce brillant trio de bourgeois accédant à l'aristocratie par le mariage (pas très heureux) de Germaine avec le baron de Staël. Tolstoï eût trouvé une belle matière dans la vie passionnée de Germaine et de ses amants de haut vol, sa fronde rebelle contre Napoléon et la cavalcade de ses exils à travers l'Europe. Et Proust se serait retrouvé lui aussi dans les salons prestigieux des Necker, à Paris, puis au château de Coppet où processionnèrent les meilleurs esprits.

Or, cet extraordinaire roman existe bel et bien à l'état « virtuel », morcelé, et sous de multiples signatures. Simone Balayé en a rédigé le synopsis, en raccourci, dans un chapitre magistral de l'Histoire de la littérature romande (Payot, 1996) L'avocat académicien Jean-Denis Bredin, dans Une singulière famille, a brossé le triple portrait des Necker avant l'exil de 1793. Plus récemment, Michel Winock a consacré à Madame de Staël (Fayard, 2011) un très substantiel essai biographique illustrant l'importance de  la pensée politique de « Mademoisele Saint-Ecritoire », selon le mot de Necker. Un ancien rédacteur en chef de 24Heures, Pierre Cordey, a pour sa part évoqué, avec beaucoup de sagacité sensible, Les relations de Madame de Staël et de Benjamin Constant au bord du lac Léman (Payot, 1966). Et sous la plume du même Constant, qui voyait en elle « de quoi faire dix ou douze homme distingués », le roman de Germaine se ramifie entre Adolphe, Cécile, son redoutable Journal intime et sa correspondance. Enfin l'œuvre de Madame de Staël elle-même (Slatkine, 3 vol, 1967) reste évidemment le corpus principal de cette saga imaginaire, touchant à tous les genres, du roman au théâtre et des essais aux témoignages d'époque, sans compter une correspondance fluviale.  

Le roman du « Saint écritoire »

Staël2.jpgLe roman de Germaine de Staël écrivain (publié) commence à sa vingtaine avec des considérations enflammées sur Rousseau où perce déjà, pourtant, la protestation d'une féministe agacée par le « machisme » de Jean-Jacques. Sur la même ligne, en 1793, réfugiée à Coppet après les massacres de septembre 1792, elle publie de courageuses Réflexions sur le procès de la Reine où la même condition féminine est en cause. Mais c'est avec des essais plus ambitieux, où s'engage sa réflexion sur le bonheur lié à la liberté (De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations, en 1796) et sur la fonction libératrice de la littérature en phase avec la vie et la dignité humaine (De la littérature dans ses rapports avec les institutions sociales) que s'affirment son éthique d'écrivain et son idéal républicain de justice.

Ses idées, héritées des Lumières mais révisées au vu des excès révolutionnaires, Germaine de Staël les fera passer aussi dans les pages, un peu oubliées aujourd'hui, de deux grands romans qui firent un tabac à travers toute l'Europe : Delphine, en 1802, dédié « à la France silencieuse », et qui enrage Napoléon, suivi de Corinne, en 1807, dont l'ouverture à l'Italie déplaît également à l'autocrate. Mais c'est sur De l'Allemagne, formidable hommage à la culture philosophique et littéraire de l'époque (Germaine connaît personnellement Goethe et  Schiller), et préfiguration du romantisme et de l'Europe des cultures, que vont se déchaîner les foudres de Napoléon, qui le fera brûler et interdira le territoire français à la « traîtresse ».

N'empêche : le roman de Madame de Staël se poursuivra à travers de multiples exils, d'Autriche en Russie et de Suède en Angleterre, lui inspirant Dix années d'exil, récit majeur tenant du réquisitoire et de l'exorcisme, du bilan amer et de la réaction courageuse où se réaffirment les idéaux d'une femme émancipée en avance sur les temps à venir...

La belle Curchod

Staël7.jpgElle fut la femme du grand argentier du roi et la mère inquiète d'une femme de lettres taxée parfois de « Messaline ». On a daubé sur son « éternelle morale », on l'a accusée d'être jalouse de sa fille, on l'a parfois réduite à la stature d'un « bas bleu », et pourtant c'était une dame intéressante, et finalement attachante, que Suzanne Curchod, née en 1737 au presbytère de Crassier, fille de pasteur et sans fortune. Dotée d'une excellente éducation par son paternel, la descendante (par sa mère) des nobles huguenots réfugiés au joli nom d'Albert de Nasse, causait couramment latin à vingt ans, déchiffrait le grec, jouait du clavecin et faisait belle figure dans les salons lausannois. Sainte-Beuve en a témoigné et le jeune historien anglais Edward Gibbon l'aima au point de la demander  en mariage, mais le père de Gibbon y opposa son veto. Jacques Necker, rencontré à Paris où Suzanne s'était retrouvée préceptrice du fils d'une dame de Vermenoux, dite « l'enchanteresse » pour son salon, fut un mari aimé et adulé, mais une vieille mélancolie sembla poursuivre la « belle Curchod ». Son grand amour de jeunesse fracassé, et les rudes tribulations infligées à cette âme sensible, assombrissent les pages de son journal intime. Elle n'en fut pas moins la « patronne » d'un des salons parisiens les plus prestigieux, et c'est à elle qu'on doit aussi la fondation de l'Hôpital Necker-Enfants malades, et divers écrits, dont ses «Réflexions sur le divorce ». Justice lui est rendue par Jean-Denis Bredin dans Une singulière famille.

18/03/2012

Vialatte genre Deschiens

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Au Théâtre de Vidy:  une jolie mise en théâtre des chroniques du bienheureux Alexandre...

Alexandre Vialatte (1901-1971) achevait toutes ses chroniques en concluant : « Et c'est ainsi qu'Allah est grand », cerise ironique sur un gâteau de cocasserie. Vialatte était en effet la fantaisie loufoque incarnée, sur fond de gravité grinçante, quelque part entre les moralistes français et Pierre Desproges, le coq-à-l'âne auvergnat et l'humoriste Chaval observant des pharmaciens fuyant sous un noir nuage d'orage d'été.

À propos de l'été, le chroniqueur pléthorique (898 pièces) de La Montagne de Clermont-Ferrand (entre autres supports dont Le Crapouillot ou Marie-Claire...) conseillait les vacances dans les houillères noires, sous la pluie, ou même dans les égouts. Les hordes de vacanciers en reviendraient plus optimistes au bureau ou au guichet qu'en s'arrachant aux cocotiers de Palavas-les-Flots ou aux vahinés de la Grande Motte.

Dandy gouailleur  du genre anar de droite, Vialatte, qui fut le premier à traduire Kafka et signa une superbe évocation romanesque de la jeunesse intitulée Les fruits du Congo, peignait en somme l'Apocalypse quotidienne de Temps Modernes avec bonhomie, en frémissant à peine du noeud pap'. Sa façon de jouer avec les formules creuses du Café du commerce ou de l'intelligentsia prétentieuse, les Grandes Questions (« Où va l'homme ? ») ou de parodier les sentences définitives (« La femme remonte à la plus haute Antiquité... »), émaillées de (faux) proverbes bantous ou de vraies  lapalissades, nous fait toujours sourire, parfois nous désopiler.   

Vialatte4.jpgLargement rééditées (chez Julliard, aux bons soins de Ferny Besson), les chroniques d'Alexnadre  Vialatte, à la fois épatantes à la découverte et un peu répétitives à la longue, n'étaient pas vraiment faites pour le théâtre. Charles Tordjman, mémorable « adaptateur » de Proust, a cependant risqué le passage à la scène en complicité avec Jacques Nichet, autre très fin « lecteur ». La chose pourrait lasser, n'étaient un dispositif scénique plaisant, genre BD en trois dimensions, et une interprétation pétulante, style Deschiens, de trois comédiens également irrésistibles : deux dames marquant l'opposition de la faconde plantureuse et de la gracilité piquante (Clotilde Mollet et Christine Murillo) et un monsieur  (Dominique Piron) qu'on dirait sorti d'un dessin de Dubout ou... d'une chronique de Vialatte !

Théâtre de Vidy, Salle de répétition, jusqu'au1er avril, à 19h. sauf le lundi (relâche) et le dimanche 1er avril (18h.30

12:56 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théâtre, chroniques

10/03/2012

Cingria clochard cosmique

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La nouvelle édition critique des Oeuvres complètes du génial Charles-Albert inspire même les pédants !

Charles-Albert Cingria (1883-1954) est un immense écrivain mineur qui ne sera jamais lu par plus de mille lecteurs. Mais ceux-ci font des petits et l'œuvre, pas toujours facile d'accès, continue de susciter le même émerveillement candide ou savant.

La légende de l'extravagant personnage, charriant mille anecdotes savoureuses, conserve son aura. Georges Haldas nous le décrivait pionçant sur des sacs de sucre à la gare de Cornavin ou lavant ses caleçons dans le Rhône; un autre ami l'a vu traverser la pelouse de l'éditeur Mermod et rejoindre la compagnie très chic en beau costume, prêté par ses hôtes, non sans traverser le bassin aux nénuphars. On en aurait comme ça des sacs !

Cingria7.JPGVélocipédiste savant sillonnant l'Europe, d'Ouchy à Sienne ou de Genève à Paris, en passant par le Maroc et la Provence, avec sa petite valise aux manuscrits, son béret basque, ses boîtes de cachous (pour les enfants) et ses pantalons golf, Cingria fut le plus atypique des écrivains issus de Suisse romande. Pittoresque et bien plus, ce fils de famille cosmopolite (Turco-polonaise et genevoise d'assimilation) d'abord aisée et ensuite ruinée, ne gagna jamais sa pitance qu'en écrivant. Des tables l'accueillaient un peu partout pour le  sustenter et bénéficier de ses sublimes improvisations de conteur. Il vécut souvent à la limite de la misère, humilié par les bourgeois (et plus encore les bourgeoises) qui lui supposaient des mœurs douteuses. Un épisode pédérastique anodin - de jeunes voyous pelotés sur une plage - lui valut il est vrai  un bref séjour dans les prisons de Mussolini, dont le tira le trpas diugne Ginzague de Reynold come l'a largement documenté Pierre-Olivier Walzer. Mais la sublimation radieuse, autant que l'alcool (certains le disaient « toujours ivre ») remplacèrent sûrement, pour l'essentiel, la vie affective et sexuelle de cet homme très pansu à tête de forçat dont l'œuvre, pourtant extrêmement poreuse et sensible, est pure de toute psychologie sentimentale.

CINGRIA5 (kuffer v1).jpgOr Cingria, autre paradoxe, s'est acquis des lectrices fanatiques, séduites par sa façon prodigieuse d'enluminer le monde, à l'écart des embrouilles politiques et de la platitude quotidienne. Plusieurs d'entre elles ont d'ailleurs joué un rôle décisif dans le rassemblement d'une œuvre énorme mais longtemps éparpillée en une constellation de revues et journaux.

À relever alors: que ses écrits follement originaux, lumineusement profonds, furieusement toniques, mais aussi précieux, voire parfois abscons, n'ont jamais cessé d'être lus depuis la mort de l'écrivain. De nouvelles générations d'amateurs et de commentateurs se bousculent ainsi au portillon du paradis poétique de celui qu'on appelle familièrement Charles-Albert, comme Rousseau est appelé Jean-Jacques.

Les deux premiers (énormes) volumes de l'édition critique des Œuvres complètes, qui en comptera sept , viennent de paraître sous couverture bleue à motifs dorés, témoignant de ce persistant et joyeux intérêt. On pouvait craindre, comme avec Ramuz, que les « spécialistes» asphyxient le texte sous leurs commentaires pédants ou jargonnants. Mais ce Gulliver, loin d'être bridé par les Lilliputiens universitaires, les inspire au contraire !

Cingria130001.JPGÀ la première édition «safran» en 17 volumes, dirigée par Pierre Olivier Walzer et  suivant l'ordre chronologique des parutions, succède ici une édition critique qui a le grand avantage, après le désastre ramuzien, de placer les gloses, souvent bienvenues d'ailleurs, après les textes. De nombreux inédits intéressants, des notes de pas de page souvent utiles, des descriptions «génétiques»    également éclairantes donnent son sens à l'entreprise. Chaperonnée par la très diligente Maryke de Courten, introduite avec brio malicieux par Michel Delon, l'édition suit un classement parfois discutable mais en somme ingénieux et conforme à l'esprit kaléidoscopique et buissonnant de Charles-Albert, dûment expliqué par la vestale du Temple que figure  Doris  Jakubec.

Une constellation d 'hommage persillés

Cingria77.jpg«Ah, sacré Charles-Albert !», s'exclame le jeune écrivain et lettreux vaudois Daniel Vuataz, 25 ans, qui vient de décrocher sa licence avec une étude consacrée à la légendaire Gazette littéraire de Franck Jotterand. Simultanément, le lascar a conçu et dirigé un triple numéro de la revue lausannoise Le Persil, fondée par Marius Daniel Popescu. 

48 pages sur papier pelure grand format, réunissant des inédits, une iconographie formidable et des textes d'auteurs reconnus (comme Philippe Jaccottet, François Debluë ou Corinne Desarzens, notamment) ou de la génération de Daniel Vuataz, aux tons très divers et répondant éloquemment à la question-titre : «Pourquoi faut-il relire Charles-Albert Cingria ?».

Après divers autres hommages «historiques», dès la mort de l'écrivain (la fameuse Couronne de la N.R.F., chez Gallimard, en 1955), deux petits livres également épatants viennent de paraître chez Infolio, sous la direction de Patrick Amstutz: Florides helvètes de Charles-Albert Cingria, par Alain Corbellari et Pierre-Marie Joris, fourmillant de notations parfois  pertinentes; et  un recueil d'hommages intitulé Cippe à Charles-Albert Cingria, d'excellent niveau lui aussi.

Charles-Albert Cingria. Œuvres complètes, Vol. 1 et 2. L'Age d'Homme, 2012.

Alain Corbellari et Pierre-Marie Joris. Florides helvètes de Charles-Albert Cingria. InFolio, coll. Le Cippe, 109p.

Cippe à Charles-Albert Cingria, InFolio, coll. Le Cippe, 118.

29/02/2012

Roman d'une amitié

 

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Fraternité secrète illustre, à travers leur correspondance de 1975 à 2009, la fidèle amitié de Jacques Chessex et Jérôme Garcin.

Jacques Chessex a brossé, dans le plus délirant de ses livres, merveille de style intitulée Les Têtes, un portrait vif mais assez sage de son non moins sage ami, Jérôme Garcin.

«Jérôme Garcin, tête abrupte, regard prédateur, voix chaude et nette, physionomie construite en hauteur, aérée et volontaire. Tête qui n'a pas changé depuis le quart de siècle que je le connais. S'est simplement solidifiée. Rare vertu». Et ceci encore ceci de primordial dans la relation des deux hommes que douze ans séparent, mais que des traits profonds ont rapprochés aussitôt: «Jérôme Garcin, tête droite. Et tête ouverte, dure, tête qui tranche, tête qui sait de quel deuil elle vient, et de quelle blessure, et de quelle chute ».

Jérôme Garcin avait 17 ans et des poussières en avril 1973 lorsque son père, l'éminent critique Philippe Garcin, se tua en tombant de cheval «dans un dernier galop furieux». En novembre de la même année, Jacques Chessex obtenait le Prix Goncourt pour L'Ogre, apparaissant dans les journaux avec «un buste de paysan normand qu'on eût dit sorti d'une nouvelle de Maupassant», écrit Jérôme Garcin, «un air de tenancier ou de maréchal-ferrant affecté jadis à un relais de poste». Or, c'est un poète délicat, sans rien d'un «maréchal-ferrant», que le jeune lycéen découvre dans la bibliothèque de son père après la mort de celui-ci, avec Le Jour proche, premier recueil de poèmes de Chessex publié en 1954, deux ans avant que son père à lui ne se tire une balle dans la tête, l'année de la naissance de Jérôme Garcin. Alors celui-ci de noter: «C'est donc dans le bureau de mon père disparu que je lus les poèmes d'un fils qui allait perdre le sien. J'en aimai aussitôt la profusion de couleurs et de parfums, la célébration panthéiste des saisons, l'harmonieuse musique éluardienne, le bestiaire, les nuées d'oiseaux, les insomnies, et les sombres pressentiments qui donnaient raison à ma propre mélancolie

Jérôme Garcin n'avait pas vingt ans lorsqu'il écrivit sa première lettre à Jacques Chessex, en 1975, non pas à propos de L'Ogre mais pour célébrer Le jour proche, qu'il évoque déjà sur un ton de fin lettré: «J'aime à écouter les voix poétiques, à m'y reposer et ne les quitter qu'à l'aube froide - quand la musique des mots a fait place au silence de la mémoire.

Immédiatement touché par la qualité de son jeune correspondant, qui le relance bientôt en lui envoyant quelques poèmes, l'écrivain célèbre reconnaît «une parenté décisive» entre les écrits du lycéen et les siens. Et c'est lui qui la même année «adoube» le futur critique et auteur en donnant des inédits à la revue Voix qu'il vient de fonder avec quelques compères.

Plus «filial» que la relation établie avec un Marcel Arland ou un François Nourissier, «pontes» de la vie littéraire parisienne, le lien noué avec Jérôme Garcin par Chessex jouera certes dans la «stratégie» de celui-ci quand Jérôme Garcin deviendra critique influent, dirigera Le Masque et la plume ou les pages littéraires du Nouvel observateur. Mais là n'est pas l'essentiel. De fait, une base humaine, sensible, tissée de respect mutuel, d'affection plus intime aussi, constitue le noyau doux de cette Fraternité secrète évoquée par Jérôme Garcin dans sa préface. Lui-même rappelle qu'il a pleuré dans la cathédrale de Lausanne, le 14 octobre 2009, après avoir prononcé l'éloge funèbre de son ami. Quant aux réalités plus «dures» de la vie littéraire, elles constituent la substance plus contrastée de cette correspondance, sans rien cependant, ou presque - quelques coups de griffes aux amis et autres «rats» du milieu littéraire -, des rognes et des grognes associées au personnage de Jacques Chessex en pays romand. Document littéraire précieux, l'ouvrage tient du « roman » à deux voix.

Jacques Chessex et Jérôme Garcin. Fraternité secrète. Correspondance 1975-2009. Préface et notes de Jéome Garcin. Grasset, 663p.     

Désamour et déchirures

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Le Palais des autres jours, deuxième roman de la Lausannoise d'adoption, aborde les thèmes du désamour filial et des difficultés de la migration. Dur et tendre, en crescendo puissant. Entretien.

Yasmine Char a les dehors d'une battante au regard vif, le geste délié et le rire éclatant. Sous le brillant de la directrice du Théâtre de L'Octogone, figure lausannoise connue, cohabitent aussi une femme marquée par la guerre au Liban, une mère attentive à l'éducation de ses deux garçons et un écrivain de talent. Déjà remarqué à la parution de son premier roman, La main de Dieu (Gallimard, 2008), plébiscité par le jeune jury du premier Prix du roman des Romands, l'art de la romancière se déploie plus largement dans un deuxième livre grave et prenant, aux personnages fortement présents et nuancés. La désertion d'une mère sur fond de guerre, l'exil à Paris de ses jumeaux de dix-huit ans, l'insertion difficile et la trouble tentation de la violence constituent les lignes de force du Palais des autres jours, en librairie cette semaine.

  • - Comment ce nouveau livre est-il né? Fait-il suite à La main de Dieu?
  • - Pas directement, si ce n'est que la jeune Lila ressemble à l'adolescente de mon premier roman, en cela qu'elle croit en la vie et ne peut se résigner au triomphe du mal. Mon intention n'était pas, cependant, de donner une «suite» mais d'aborder, par le truchement de personnages vivants, deux thèmes qui me préoccupent. D'une part, le fait que de plus en plus d'êtres proches, et qui s'aiment, en arrivent à ne plus se parler. D'autre part, la question de la migration qui m'interpelle, puisque j'ai aussi connu l'exil même si j'ai eu la chance, parlant français et étant femme, de m'intégrer en douceur. Ce problème de l'assimilation, souvent difficile, fera partie de notre avenir. Et comme je le vois abordé par les politiques, en Occident je me dis que nous allons droit dans le mur!
  • - Vos protagonistes sont des jumeaux. Pourquoi?
  • - Parce que cela me semble la meilleure incarnation de l'amour fusionnel que j'avais envie de décrire, avec tout le fantasme lié à la gémellité. Lila et Fadi me sont apparus assez rapidement, après quoi se sont développées ce que j'appelle «les constellations», avec les personnages secondaires, dont celui de Nour, la Libanaise épouse de diplomate français enlevé, avec leur fille, par des terroristes. Ainsi les thèmes du rapt, de l'attente, de la peur se sont-ils greffés au motif du désamour.
  • - Quelle part de votre vécu intervient-elledans le roman?
  • - J'ai eu de la chance de ne pas perdre de proche durant la guerre, mais nous avons vécu la peur et la violence. Ce que j'ai constaté, par ailleurs, c'est que la guerre développe une forte acuité des priorités de la vie. Dans un état de paix, on risque de perdre de vue ces vraies questions, au profit de choses qui n'ont pas d'importance. C'est ainsi que mes jumeaux ont vécu très intensément avant de quitter le Liban, et que leur désarroi s'amplifie dans la grande ville.
  • - Pensez-vous que les femmes soient plus «solides» que les hommes, comme vos romans le suggèrent?
  • - Je crois que les femmes ne mentent pas. Elles sont plus près des réalités tangibles et plus tendres aussi. La mère de Lila manque pourtant totalement de tendresse, qui ne trouve qu'une remarque, horrible, à faire à sa fille qu'elle retrouve: «Je t'apprendrai à te maquiller». Mais Lila va trouver, auprès de Nour, une mère de substitution et une alliée. Ce sont donc deux femmes de générations différentes, qui vont s'aider et s'adopter. Cela étant, tous mes personnages sont doubles, comme nous le sommes tous...
  • - Qu'aimeriez-vous transmettre à vos enfants?
  • - Plutôt que de transmettre, j'ai envie de «remettre». De leur confier ce qui m'est cher, des valeurs, le goût de la pensée et de la lecture, en les laissant en faire ce qu'ils veulent. Je ne délivre pas de message. Mon livre pose des tas de questions, mais je n'ai pas la prétention d'y répondre...

 

Dédale du cœur et des ombres

« Qu'est-ce que ce pays où il fait froid au mois de mai ? », se demande Lila, dix-huit ans, lorsqu'elle débarque à Paris avec son frère jumeau Fadi, au lendemain de leurs dix-huit ans, fuyant le Liban en guerre et un oncle tuteur considéré comme leur « plus fidèle ennemi ». Avant de se plonger avec euphorie dans la grande ville où ils ont « tout de suite été personne », les jeunes gens ont passé par Nancy où ils ont retrouvé la mère, froide et conventionnelle, qui les a abandonnés sans explication et refuse de se justifier avec hauteur.

Fusionnels jusque-là, les jumeaux vont s'éloigner peu à peu l'un de l'autre. C'est que Lila, positive et entreprenant, cherche à réintégrer les études et s'engage dans la boutique de la Libanaise Nour, tandis que Fadi erre la nuit et va se réfugier dans la « famille » de remplacement de l'armée, où il rencontre un « ami » aux activités louches qui prendre l'ascendant sur lui.

Au fil de relations captant bien les phénomènes, positifs ou destructeurs, du mimétisme, Yasmine Char campe, avec une force croissante, sensible et sensuelle à la fois, des personnages modulant de multiples aspects de l'amour, sans juger. Même le conjoint de l'affreuse mère, genre chien de compagnie (le chien de John Fante en a d'ailleurs été le modèle, nous a confié la romancière... ) a quelque chose d'émouvant, et la même touche humaine  imprègne tous les acteurs  de ce drame romanesque, cerné d'abîmes psychologiques et sociaux, aux résonance actuelles profondes.  

Yasmine Char, Le palais des autres jours. Gallimard, 208p.     

10:10 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théâtre, histoire, paris

19/02/2012

Paris gagné

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De passage à L'Octogone: Diplomatie, de Cyril Gély, évoquant, en raccourci saisissant, la rencontre historique, bouleversante par ses éventuelles conséquences, en août 1944, du gouverneur allemand de Paris, le général Dietrich von Choltiz, et du consul norvégien Raoul Nordling. Dans une magnifique interprétation de Niels Arestrup et André Dussolier.

On ne dira pas que Diplomatie est du très grand théâtre quant au texte, mais le dialogue de Cyril Gély est bien filé et « dessine » les personnages avec une densité croissante. Je n'aime pas beaucoup les envolée voulues « poétiques » par l'auteur, notamment lorsque le Suédois chante les charmes éternels de la Ville Lumière aux aubes bercées par la rumeur « océane » des balais sur les trottoirs ( !), mais la situation symbolique (et plus que réelle) est si formidable, et les deux personnages en présence si intéressants qu'on passe là-dessus ; enfin l'interprétation des deux protagonistes est exceptionnelle, avec un André Dussolier un peu plus Français que Suédois, mais d'une maîtrise impressionnante dans l'alternance de la légèreté dansante et de la véhémence tragique, auquel Niels Arestrup ne le cède en rien dans sa formidable composition du général allemand de plus en plus poignant d'humanité à mesure qu'il s'effondre.  

Deux traits historiques bien marqués par l'auteur m'ont particulièrement intéressé : d'une part, en réponse à l'évocation pathétique de l'injuste  massacre des civils parisiens faite  par Nordling, la référence de Von Choltitz aux bombardements massifs des villes allemandes par les Alliés, et notamment la destruction d'Hambourg par des bombes au phosphore, telle que l'a décrite W.G. Sebald après des années de silence imposé outre-Rhin; d'autre part, le dilemme personnel tragique vécu par le général allemand qui sait, après un décret récent du Führer, que sa famille sera massacrée s'il refuse d'obéir aux ordres.

Or la pièce, avec l'évolution du personnage de Von Choltitz, admirablement modulée par Niels Arestrup, en fort contraste avec la digne grandeur figurée par Nordling-Dussolier, rend bien l'atmosphère d'effondrement de la fin du Reich, rappelant alors  le climat du film mémorable d'Olivier Hirschbiegel, La Chute, dont on se rappelle la prodigieuse prestation de Bruno Ganz plus encore que celui du Paris brûle-t-il ? de René Clément.

On n'a pas coupé, à la fin du spectacle, à la désormais (presque) inévitable, et non moins dérisoire coutume de la standing ovation, heureusement brève, mais j'ai surtout  regretté, pour ma part, le peu de spectateurs de moins de 30 ans dans la salle...      

 

21:09 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théâtr, guerre, allemagne

15/01/2012

Quartet d'enfer

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Avec Démons de Lars Norén, Thomas Ostermeier donne dans les relations conjugales exacerbées. À voir dès mardi au Théâtre Kléber-Méleau.

Deux grandes figures de la scène théâtrale contemporaine qui se rencontrent dans une pièce carabinée : début d'année explosif dans l'ancienne usine à gaz ! Quelques mois après la mise en scène du génial John Gabriel Borkman d'Ibsen, par Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin, l'accueil à Kléber-Méleau de sa version de Démons, du sulfureux dramaturge norvégien Lars Norén, promet la même tension, en plus radicalement contemporain.

Au menu de Démons : la mise à nu et à cru des relations de deux couples de voisins au cours d'une soirée démente. On se rappelle les terribles prises de bec de Liz Taylor et de Richard Burton dans Qui a peur de Virginia Woolf ? d'Albee ; et Polanski vient de remettre ça, en un peu  moins corrosif, avec Carnage, d'après Yasmina Reza.

Or avec Démons, la folie furieuse guette. L'auteur sait de quoi il parle puisque, taxé de schizophrénie en son jeune âge, il fut lui-même traité aux électrochocs. Après ses débuts dans le roman, il n'a cessé ensuite, par le théâtre, d'exorciser ses démons, qui sont aussi ceux d'une société déboussolée, oscillant entre vide affectif et fuites diverses dans la violence, le sexe, la drogue ou la consommation.

Les amateurs de théâtre de nos régions se rappellent sans doute la première représentation de Sang, à Vidy, dans la mise en scène d'Henri Ronse: une saisissante plongée dans les relations d'un journaliste engagé, de sa femme actrice  et de leur fils perdu et retrouvé, sur fond de dictature latino-américaine et de sida. Avec Démons, les désirs mimétiques se déchaînent entre deux couples. La première paire (Frank et Katarina) accuse déjà une visible fragilité psychique. Quant aux invités (Tomas et Jenna) formant le deuxième couple, ils vont agir (comme chez Albee) en témoins révélateurs tout en se trouvant emportés à leur tour dans la tourmente.

«J'essaye de tourner autour des êtres et des objets, comme autour d'une sculpture, au lieu de n'en regarder qu'une seule face», explique Lars Norén dont la violence du langage et des situations a souvent choqué, notamment dans la version très « explicite » qu'en avait proposée Gérard Desarthe, accueilli à Vidy en 1996.

À  relever cependant que les facettes violentes du théâtre de Norén, auteur aussi de Guerre (« autour » du conflit en ex-Yougoslavie), ou de La Force de tuer, ne font que refléter les aspects les plus sombres de la réalité psychologique ou sociale de l'homme d'aujourd'hui. 

Lausanne-Renens. Théâtre Kléber-Méleau, du 17 au 21 janvier, à 19h sauf samedi (20h.30) et dimanche (17h.30), relâche le vendredi. Location : Kléber-Méleau (021 625 84 29), Vidy (021 619 45 45), et billeterie en ligne.

11:24 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théâtre

05/01/2012

Rodgère héros déjanté

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Dans Je suis une aventure, Arno Bertina approche le Mozart de la raquette avec une fantaisie éclairante. Régal fumant et (parfois) un peu fumeux !

Quelle différence y a-t-il entre Roger Federer, légende vivante du tennis mondial, et le Rodgère Fédérère que nous rencontrons dans Je suis une aventure, première lecture décoiffante de la nouvelle année ? Sous le nom « maquillé » et la liberté totale de l'invention romanesque, ce qu'il faut dire est que le Rodgère d'Arno Bertina est sûrement aussi « vrai », et plus intéressant, que le personnage adulé, figé en icône en attendant que les foules versatiles, après avoir fait HOUUUUU en le voyant casser sa raquette, s'exclament « santo subito »...

Après avoir signé La déconfite gigantale du sérieux, entre dix autres titres, Arno Bertina, 37 ans, consacre un peu moins de 500 pages « gigantalement » ludiques, voire délirantes, à celui qu'on a qualifié tantôt de « génie » et d'« extraterrestre », conjuguant « grâce absolue et « magie ». Or ce délire n'est en rien une « déconfite » du vrai sérieux. Pas seulement parce que l'auteur, qui semble tout connaître des moindres « coups » du Maître, parle merveilleusement du tennis, mais parce que son roman va bien au-delà de la célébration sportive ou de la curiosité pipole : du côté de l'humain, du dépassement de soi et des retombées de la réussite, ou de l'échec que le seul terme de « mononucléose » suffirait à évoquer, etre autres envolées philosophiques, artistico-physiologiques ou éthylo-poétiques. 

Défaites et rebonds
Le roman démarre sur les chapeaux de roues d'une moto Bandit 650, en 2008, quand le narrateur, journaliste parisien pigiste qui s'est déjà fait connaître par une interview « scoop » de Mike Tyson, revient de Bâle d'humeur sombre. Malgré le rendez-vous fixé par le secrétaire de Rodgère, celui-ci a finalement refusé de le recevoir, probablement déprimé par ses défaites récentes. Le pigiste se rappelle les commentaires de ses confrères : « L'odeur du sang rameute les charognards ; ils briquent les titres alarmistes, parlant de fin, de mort ». Tandis que lui voudrait comprendre, avec respect, la faiblesse de celui qu'il admire en toute lucidité. Or celle-ci n'exclut pas la fantaisie la plus débridée !

De fait, sur la route du retour de Suisse, à la faveur de pannes de son engin, deux fantômes apparaissent au narrateur : le premier est celui d'un écrivain américain « culte », en la personne de Henry David Thoreau (1817-1862), auteur de Walden ou la vie dans les bois ; et le second celui de Robert Maynard Pirsig, autre auteur américain non moins adulé du Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes. Deux sages qui vont escorter le narrateur à travers le livre jusqu'à la première vraie rencontre de celui-là avec Rodgère dans sa fameuse « salle des trophées » de Bottmingen. Et là, deuxième surprise : que Fédérère se montre un si fin connaisseur de ces deux auteurs qu'il ne parlera que d'eux et ce sera, une fois de plus, tintin pour l'interview !

Et le tennis là-dedans ? Il est partout. Avec des matches détaillés dont l'un deux (contre Söderling) est décrit en quatorze doubles pages à schémas graphiques commentés ! Par l'aperçu du harcèlement que subit Rodgère partout où il se pointe. Par une kyrielle de propos repris des journaux ou que l'auteur lui prête : «Tu es impérial, tu n'as pas le droit de dire que tu as mal. Dans une pièce d'Aristophane Zeus en a plein le cul et il le dit comme ça »...

Or la réalité et la fiction s'entremêlent jusque dans les rêves du pigiste, auquel Rodgère envoie des courriels oniriques, et jusqu'en Afrique, où un adorable Malien du nom de Benigno Ramos, ancien esclave des chantiers chinois, a imaginé de créer le premier Rodgère Fédérère International Tennis Club à Bamako, où il déclare à son idole débarquant incognito avec son pote pigiste : « Moi j'ai toujours admiré votre façon de créer de la beauté »...
Bertina1.jpgArno Bertina. Je suis une aventure. Verticales, 492p.

Le roman « bio » en vogue
Les romanciers actuels manquent-ils d'imagination ?
C'est ce qu'on pourrait se demander, depuis quelques années, en constatant que pas mal d'entre eux s'inspirent de personnages plus ou moins connus pour en faire les protagonistes de « romans » oscillant entre faits avérés et fiction. En automne dernier, ainsi, plusieurs prix littéraires français ont consacré des ouvrage sde ce genre, à commencer par le (remarquable) récit consacré par Emmanuel Carrère aux faits et gestes de l'écrivain et tribun nationaliste russe Limonov, qui lui a valu le Prix Renaudot. De la même façon, Simon Liberati décrochait le Femina avec l'évocation romanesque de la pulpeuse Jayne Mansfield, tandis que Mathieu Lindon obtenait le Médicis avec un ouvrage hanté par la figure du philosophe Michel Foucault. Plus récemment, Marc-Edouard Nabe s'est identifié à DSK dans une pseudo-confession intitulée L'enculé, où la part de l'imagination et du style cèdent le pas à la provocation glaireuse.
Bien avant ceux-là, d'autres romanciers auront « brodé » sur des canevas biographiques explicites, comme Jacques Chessex avec Benjamin Constant ou Roger Vaillant.
Or ce qu'on peut relever, dans le cas d'Arno Bertina, c'est que l'imagination qu'il déploie dans Je suis une aventure va bien au-delà de l'évocation de type journalistique ou de la variation biographique, participant bel et bien de l'imagination romanesque et modulant une écriture fruitée, étincelante.

22:00 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roger federer, tennis, roman

03/01/2012

Trouvère du quotidien

Bagnoud3.jpgDans  ses Transports, Alain Bagnoud, mêle humour et tendresse avec bonheur. Tout à fait épatant !

Dans le mot transport on entend à la fois « transe» et «port», double promesse de partance et d'escales, mais on pense aussi voyage en commun, déplacements par les villes et campagnes ou enfin petites et grandes effusions, jusqu'à l'extase vous transportant au 7e ciel...

Or il y a de tout ça dans le recueil bref et dense d'Alain Bagnoud, écrivain valaisan prof à Genève dont les variations autobiographiques de lettré rocker sur les bords (tel Le blues des vocations éphémères, en 2010) ont déjà fait date, à côté d'un essai sur « saint Farinet », notamment.

En un peu plus de cent tableaux incisifs et limpides à la fois, ce nouveau livre enchante par les notes consignées au jour le jour, et sous toutes les lumières et ambiances, où il capte autant de « minutes heureuses », de scènes touchantes ou cocasses attrapées en passant dans la rue, d'un trajet en train à une station au bord du lac ou dans un troquet, avec mille bribes de conversations (tout le monde est accroché à son portable) en passant : « Ah tu m'étonnes. (...) Elle a un problème celle-là j'te jure ! C'est une jeune Ethiopienne avec un diamant dans la narine et des extensions de cheveux », ou encore : «Chouchou on entre en gare, chouchou je suis là »...

Entre autres croquis ironiques : « J'ai rendez-vous avec une grande dame blonde qui a des cailloux dans son sac. Elle les ramasse au bord de la rivière et elle les offre à ses amis. Elle donne aussi des cours de catéchisme et organise des séjours pour le jeune qui aspirent au partage. Mais explique-t-elle, ils préfèrent que ça ne se sache pas ».

Sortie de boîtes, terrasses, propos sur la vie qui va (« Le fleuve coule comme le temps depuis Héraclite. C'est la saison des asperges », ou « Il est minuit. J'ai vieilli trop vite »), observations sur les modes qui se succèdent (« le genre hippie chic revient ») ou sur de menus faits sociaux (ce type « en embuscade pour un poste prometteur, ou cet autre qui affirme que « les technologies sont des outils spirituels »), bref : autant  de scènes de la vie des quotidienne dans lesquelles l'auteur s'inscrit avec une sorte d'affection latente : « J'aimerais percer le mystère des gens par leur apparence. Pourtant, lorsque je me regarde dans la glace, je me trouve un air de boxeur dandy qui aurait fini misérablement sa carrière et travaillerait comme videur dans une boîte de nuit. Raté, mais content de son gilet de velours »...

Alain Bagnoud. Transports. Editions de L'Aire, 107p.

On peut retrouver Alain Bagnoud sur son blog: http://bagnoud.blogg.org

17/12/2011

Quentin la palpite

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Au point d'effusion des égouts: Un premier roman qui « arrache ». En vrille étincelante, entre Los Angeles et le bout de nulle part.                                       

Quentin Mouron : un nom à retenir, illico et pour plus tard. Presto à cause du premier roman de ce lascar, Vaudois et Canadien de 22 ans, dont la « papatte» d'écrivain pur-sang et la vivacité d'esprit saisissent. Plus exactement: « la palpite », selon l'expression de Louis-Ferdinand Céline dont le jeune auteur rappelle à l'évidence la « petite musique ». À savoir le rythme de la phrase : jazzy, précise, scandée, serrée, teigneuse. Pour parler de quoi ? De la Californie mythique et réelle où il débarque seul à vingt ans, après une enfance de Robinson dans les bois canadiens, avec ses parents. De Los Angeles et de son « ciel plus grand qu'ailleurs ». Du rêve qui se vend et qu'on vous reprend. Des gens qui tricotent leur névrose et « se guettent le cœur ».  Des déserts, de Las Vegas, de la frime et de la déprime, de l'amour aussi. Enfin du retour en Suisse où son entourage pépère lui demande : et maintenant ? Ceci pour la trajectoire trop résumée.

Alors un livre du genre « sur la route, le retour » ? Absolument pas. On pourrait s'y tromper à la dégaine de Quentin, style rocker ou jeune premier de série télé, mais un masque peut en cacher un autre. Il l'écrit précisément ailleurs: « Je porte toujours deux masques : le premier pour les autres, le second pour moi-même ».

Or Quentin Mouron n'a rien non plus, pour autant, du phraseur lettreux se complaisant dans les reflets. Dès les premières pages de ce premier récit-roman, ni journal de voyage ni confession, le lecteur est pris par la gueule. L'enjeu est à la fois existentiel et poétiquel. Le récit ne sera pas évasion mais invasion. Tout dans le détail. Le titre, emprunté à Antonin Artaud, dit à la fois le goût et le dégoût du monde. Ramuz disait autrement : « Laissez venir l'immensité des choses ». Et déferlent alors sensations, observations, notations.

Débarqué par le ciel rouge à Los Angeles, à peine sorti de l'enfance (« j'avais pour moi les sortilèges et les rondeurs, le sourire franc - la gueule d'une pièce »), le narrateur note : « C'est une erreur de chercher l'essence dans l'analyse, postérieurement, « au réveil ». Il faut sentir le soir même, toutes voiles dehors, le vent chaud du désert et l'émotion qui brûle la gorge - le feu du ciel. Et le délire ». Et de se dire alors « pas fait pour les voyages ». Comme il dira plus tard qu'il n'aime pas aimer ! Et de « céder aux anges » en tombant à la renverse. Dans la foulée les sentences cristallisent comme dans Voyage au bout de la nuit : « Quand je joue, je sais pourquoi je joue, quand je vis, je ne sais pas pourquoi je vis ». Et voilà que les personnages défilent. Force de Quentin : le portrait au doux acide. À commencer par le cousin Paul, petit flic humilié, qui vit de « compensations ».  Auquel succède, après une sorte de « trou noir » de vertige fiévreux, la cousine Clara chez laquelle le jeune voyageur va passer plus de temps en plein quartier de Westlake à « blancheur d'hôpital », entre « petites maladies » et « ciel en cage », thérapeutes et gourous. Clara qui accuse son « ex » de toutes les turpitudes érotomanes. Clara qui paraît un soir en voie de se libérer avec son jeune cousin, mais qui rentre brutalement dans l'ordre le lendemain: "Au fond c'est l'habitude du malheur qui nous le rend incontournable". Clara que l'éventuelle vie sexuelle de son cousin fait paniquer. Clara qui lui demande lors d'une séquence un peu folle, le jour de l'anniversaire du garçon, de cesser de se branler. Clara qui finira par s'ouvrir les veines...

Quentin7.jpgEt Laura, plus tard, dont le prénom rappelle l'amour imaginaire de Pétrarque, en version macdonaldisée. Laura que le narrateur trouve plutôt moche mais que son regarde « profond, troublé, marin », touche  et qu'il finit par aimer follement, à proportion du rejet qu'elle lui oppose. Clara la folle. Laura la froide. Et plus tard, d'abord à Trona, bled perdu dont l'église-container symbolise la déréliction, puis à Las Vegas où il le retrouve, l'inénarrable Norbert, Bavarois à femmes vasectomisé et foireur qui entrainera le narrateur dans une folle bringue sur une musique démente, « une façon de grincement fabuleux qui vous étire le monde - on se voyait en kaléidoscope ». Autant d'évocations, de L. A. à Vegas via Trona qui se constituent en fresque verbale acerbe et hypersensible à la fois, semée de réflexions saisissantes de lucidité et de désarroi mêlés. Lors d'une conversation, Quentin me confiera qu'il a été aussi à l'aise, dans ses lectures, avec San Antonio qu'avec Céline, autant en phase avec Harry Potter qu'avec Madame Bovary, son livre-fétiche dans lequel il partage surtout les douleurs de  Monsieur. Et d'évoquer, aussi, la folie physique qui l'aura pris, en écriture, à l'écoute de John Coltrane !

Ce n'est pas tout : car Au point d'effusion des égouts s'achève sur une douzaine de pages remarquables, comme assagies du point de vue de la phrase (moins de « célinisme » endiablé...), sur le thème du retour à la normale, pour ne pas dire à la morne norme. Ah vous êtes artiste ! Ah vous écrivez ? Ah vous êtes parti en voyage !? Et maintenant, vous êtes bien avancé ? Et qu'allez vous faire !? Mélancoliques et graves, tendres et sourdement violentes, ces pages  confirment mon sentiment que Quentin Mouron pourrait faire, à l'avenir, de grands livres.  

Au point d'effusion des égouts marque, déjà, un début éclatant. Avec sa forme étrangement « compactée», comme on le dit d'un fichier d'ordinateur, il requiert une lecture très attentive (nullement fastidieuse au demeurant) qui permet d'en extraire toute la substance. On pense aussi à l'image proustienne de ces fleurs en papier comprimées, qui se déploient en beauté dès lors qu'on les plonge dans l'eau.

« Je m'aperçois partout », écrit Quentin Mouron en se repassant les images de son périple initiatique. « Chez tous les hommes que je rencontre ». Et d'ajouter : « Les mœurs, c'est la burqa des peuples. Ils sont semblables dessous. Pas identiques. Semblables. Les paumés de Trona avaient mes traits, mes traits aussi à Vancouver, chez les Chinois. Ma gueule à Chicago. Ma pomme à Montréal. Et Phénix, San Diego, Tijuana - ma pomme encore. Je me suis miré jusqu'au fond des déserts. Je me suis aperçu sur les crêtes. Retrouvé dans les grottes. Contemplé sur les lacs. On ne se débarrasse pas du monde en invoquant les moeurs. On ne se débarrasse pas de soi en invoquant le monde ».

Quentin3.jpgQuentin Mouron. Au point d'effusion des égouts. Préface de Pierre-Yves Lador.  Olivier Morattel, 137p.

 (Cet article constitue la version "longue" du papier paru le samedi 17 décembre dans 24Heures.)

A Lire aussi l'article enthousiaste de Claude Amstutz sur son blog de La Scie rêveuse: http://lasciereveuse.hautetfort.com

 

11:09 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, amérique

05/12/2011

L'on lit à TULALU

kuffer06.jpgL'Association Tulalu!?

est heureuse de vous inviter à la prochaine édition de son café littéraire avec :

Jean-Louis Kuffer

Auteur primé et journaliste passionné, il sera l'invité de Tulalu!?

le lundi 5 décembre à 20h30

au premier étage du café Lausanne-Moudon.

Le thème de la soirée:

La mémoire créatrice

Le retour quotidien, et en constante évolution, de tout ce qui a été capté dés l'enfance et de tout ce qui continue de l'être, à tout moment transformé par ce que nous sommes aujourd'hui et par l'écriture elle-même. La mémoire nous lie évidemment à ceux qui nous précèdent, mais également à ceux qui viennent et qui nous font revisiter le présent. La mémoire est une recréation constante.

Pour illustrer sa vision d'une mémoire en constant re-devenir, JLK lira des extraits de plusieurs de ses livres travaillés par cette démarche.

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Dans Par les temps qui courent (Campiche, 1995) : Soleil d'hiver, évocation d'une jeunesse bohème dans le Vieux Quartier de Lausanne.

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Dans Le Pain de coucou (L'Age d'Homme, 1983). Diverses séquences de cette première évocation d'une enfance partagée entre deux cultures romande et alémanique.

Enfant9.JPG

Dans L'Enfant prodigue (D'autre Part, 2011). Deux extraits de cette nouvelle remémoration recréatrice du Temps qui passe.

Dans Rhapsodies panoptiques. La présentation d'un nouveau projet narratif inscrit dans le temps présent et brassant toutes les époques en consonance.

JLK sur la Toile

Carnets de JLK : http://carnetsdejlk.hautetfort.com/

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Rencontres littéraires TULALU ?!

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