07/05/2012

De minuscules Odyssées

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Yves Leclair tient un capricant, coruscant et lumineux  Journal d'Ithaque

Yves Leclair est une sorte d'Ulysse terrien, parfois l'aile céleste ou le pied marin, qui a l'art de trouver « l'or du commun » sous tous ses aspects. Les titres de ses livres le révèlent tantôt comme un « voyageur sans titre » et tantôt en « moyen ermite », sensible à « l'antique lumière d'Eden » autant qu'aux « bouts du monde », s'appuyant sur ses « bâtons de randonnée » avant de composer, au retour en son antre de Saumur, tel Manuel de contemplation en montagne (La Table ronde, 2006).

Ses dernières pérégrinations, des bords de la Loire  au port du Pirée, ou de Riquewihr en Alsace, où « la bière laisse perler l'or /de sa lumière vénitienne », à Pruillé-le-chétif dans le Perche où comme Ulysse il cherche « sur les mamelons des collines, /le pêcher rose et l'églantine », cristallisent en 99 odyssées miniatures.

Ainsi le promeneur inspiré grappille-t-il, sous la forme épurée de 99 dizains, autant d'impressions et d'images, de fragments d'éternité filtrés par le verbe le plus délicat.   Le recueil s'ouvre sur une vingtaine de Belles vues et va son chemin très attentif, à la fois particulier et très universel entre  tel «retour du boulot » et telle notation sur les « merveilleux nuages » consignée « après avoir jeté des déchets végétaux », tout se trouvant enfin élevé à la hauteur d'une chose digne d'être vue. Regardez voir si c'est beau !

Yves Leclair. Le Journal d'Ithaque. La Part commune, 127p.

03/05/2012

JLK se met au vert

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Le critique littéraire de 24Heures tourne la page du journalisme le 15 mai ,mais il n'abandonne pas sa passion des livres.

par PhilippeDubath


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On dirait un repaire d'écrivain.Ça tombe bien, c'en est un. Ce chalet qui frôle la forêt, tout en haut d'une pente rude qu'il faut gravir à pied, c'est celui de Jean-Louis Kuffer et de son épouse Lucienne, au vallon de Villard. Ils vivent ici depuis une dizaine d'années, en belle complicité avec leurs deux filles, avec les narcisses et les chevreuils, avec le lac et les montagnes, avec les lumières des saisons qui changent à chaque heure de chaque jour.

Entrons. A gauche, à droite, en haut, en bas, ici, au salon, à la cuisine, dans les chambres, dans les couloirs, partout des livres. Le critique littéraire de 24 heures en a lu une grande partie. Et il garde les plus aimés, les plus précieux. Les autres, il les transmet. «Mais c'est dur de se séparer d'un livre, car dans chacun d'entre eux, un homme, une femme, a mis un peu de sa vie.»

Les livres sont ses amis. Depuis vingt-trois ans, dans 24 heures, avec une attention brûlante pour la littérature francophone, il les présente, les explique, les passe en quelque sorte au lecteur pour lequel il est une solide et rassurante référence. Il l'est d'ailleurs bien au-delà des frontières du canton et même de la Suisse. Car parlez de JLK dans les maisons d'édition de tout l'Hexagone, elles connaissent, et elles respectent.

Bon, le café est chaud, le brouillard se balade devant les fenêtres du chalet La Désirade, Jean-Louis peut évoquer à la table de la cuisine la retraite qui l'attend dès le 15 mai prochain. «A part les grincements de mes articulations, j'ai plutôt le sentiment d'être plus jeune, intérieurement, qu'à 20 ans. Je me sens plus frais d'esprit, plus curieux, plus disponible, plus proche des autres,moins inquiet, moins fragile.»

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Il le dit sans hésiter: «L'horizon de la mort n'est pas une hantise.Tous lesmatins, au réveil, j'ai le sentiment d'ouvrir les yeux sur un univers tout noir, mais aux premiers chants d'oiseaux, aux premiers signes de lumière, le monde s'éclaire. Je vis ici dans un lieu idéal en harmonie parfaite avec Lucienne, qui est ma terre ferme, mon socle. Et mon sentiment de découverte et de perception de ce qui m'entoure est plus dense chaque jour.»

Mais la retraite, Jean-Louis, la retraite, à quoi peut-elle ressembler pour un homme qui a passé sa vie à écrire, qui a rédigé son premier texte sur le pacifisme - pour le journal des Unions chrétiennes - à 14 ans, et qui en est à son vingtième livre?

«Je ne sais pas si je vais ressentir quoi que ce soit, car je vais continuer à écrire, avec simplement davantage de temps encore pour mes projets personnels. J'appliquerai la pensée de Maurice Chappaz, qui disait que «le péché du monde moderne est d'avoir perdu son attention»; ou de Ramuz qui invitait à «laisser venir à soi l'immensité des choses». Je crois vraiment que lorsqu'on regarde attentivement les choses et les êtres, on les aime davantage.»

De Prévert à Highsmith

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Le chalet de Jean-Louis Kuffer est spacieux. Mais pas assez. La faute aux livres.Alors il a trouvé ce qu'il cherche depuis l'enfance, une cabane. «Une cabane dans les arbres. Celle-là n'est pas accrochée aux branches, mais posée sur un pâturage, face au lac.» Allons-y. Dix minutes demarche,même pas, dans le vert tendre des hêtres qui s'éveillent, et voilà l'isba, comme l'a baptisée JLK. «C'est une ancienne étable que m'a donnée un ami. J'y mettrai des livres, des fauteuils, un lit, et sur la table, toujours une bouteille de vin. Notre chalet est à l'écart, cette étable que j'aménage est à l'écart de l'écart. On pourra y lire, y écrire, y rassembler des amis.»

Et souhaitons-le: Jean-Louis y racontera aux passants ses rencontres littéraires et donc humaines. Il racontera comment il a renoncé à vingt ans, par timidité étouffante, à se rendre à un rendez-vous avec Jacques Prévert. Ou comment Patricia Highsmith, qu'il rencontrait au Tessin, lasse de parler d'elle-même, a fini par l'interviewer sur Georges Simenon, avant de publier deux pages sur le père de Maigret dans Libération...

JLK le critique de livres est lui-même un livre loin de se refermer, dont chaque page est une histoire. Rendez-vous à l'isba!



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Un bourlingueur du monde ouvre ses carnets

Jean-Louis Kuffer mène depuis longtemps une double vie qui ne présente aucun caractère secret: il est journaliste et écrivain. Ces deux existences, JLK les associe, les mélange, les marie dans son vingtième livre, qu'il vient de publier sous le titre de Chemins de traverse; lectures du monde 2000-2005. Tout y est, ses amitiés, ses amours, ses rencontres, ce qu'il appelle la poésie du monde des livres et celle du monde de tous les jours, familial, professionnel, ou cérébral. On peut trouver dans cette chronique élégante et dynamique une vaguelette d'égocentrisme; nous préférons y déceler un regard net et clair, franc, captivant, touchant aussi, d'un homme attentif à son propre chemin et à son époque. Un homme qui se sait «unique, comme chacun, donc irremplaçable». Enfant, Jean-Louis collait des mots et des images dans de grands cahiers. Dès l'âge de 15 ou 16 ans, il s'est mis à écrire chaque jour dans des carnets noirs ses impressions sur la vie. Il n'a jamais cessé et il n'arrêtera jamais de faire des livres. Son blog est un jardin très visité. Faites-y un détour, vous verrez, il y a de jolies fleurs à y cueillir.

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Chemins de traverse; lectures du monde 2000-2005. Postfacede Jean Ziegler. Editions Olivier Morattel, 413 p.

Blog de JLK: http://carnetsdejlk.hautetfort.com/livre

Portrait de JLK au vert: Philippe Dubath

Cette page a paru dans la rubrique culturelle de 24 Heures ce jeudi 3 mai 2012.

26/04/2012

Chemins de traverse

Traverse1.jpgChemins de Traverse ; lectures du monde 2000-2005. Le vingtième livre de JLK paraît chez Olivier Morattel.

Postface de Jean Ziegler.

 

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Vivre, lire et écrire : cela peut être tout un. Ce triple mouvement fonde en tout cas le projet, la démarche et la forme kaléidoscopique de ces Lectures du monde, dont voici le quatrième volume publié après L'Ambassade du papillon, Les passions partagées et Riches Heures.

Sous la forme d'une vaste chronique étoilée touchant aux divers genres du carnet de bord et du reportage littéraire, de l'aphorisme et du trait satirique, du récit de voyage et du journal d'écrivain au travail, ce livre tient d'un roman « dicté par la vie », reflet vivant de la réalité telle que nous la percevons par les temps qui courent, profuse et chatoyante, contradictoire, voire chaotique.

Sous le regard de l'écrivain en quête de plus de clarté et de cohérence, cette réalité participe tantôt du poids du monde et tantôt du chant du monde. La fin de vie d'un enfant malade, l'agonie muette d'une mère, les nouvelles quotidiennes d'un monde en proie à la violence et à l'injustice constituent la face sombre du tableau, qui devient vitrail en gloire sous la lumière de la création, à tous les sens du terme. 

D'un séjour en Egypte à d'innombrables escales parisiennes à la rencontre des écrivains de partout (tels Albert Cossery, Ahmadou Kourouma, Jean d'Ormesson, Carlos Fuentes, Amos Oz, Nancy Huston et tant d'autres), de Salamanque à Amsterdam, d'Algarve à Toronto, le lecteur suit un parcours zigzaguant qui ramène à tout coup au lieu privilégié de La Désirade, sur les hauts du lac Léman, au bord du ciel et dans l'intimité lumineuse de la « bonne amie ».   

Grandes lectures (Balzac, Dostoïevski, Proust, Céline), passions partagées de la peinture et du cinéma, pensées de l'aube au fil des saisons, effusion devant la nature, fusées poétiques, aperçus de la vie littéraire et de ses tumultes (Jacques Chessex entre insultes et retours amicaux), tribulations de l'amitié (la présence indomptablede Marius Daniel Popescu), clairières de la tendresse (la bonne présence des  filles de l'auteur), coups de gueule contre l'avachissement au goût du jour ou la perte du sens dans un monde voué au culte de l'argent : il ya de tout ça, à fines touches douces ou dures, dans Chemins de traverse.       

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Extrait de la Postface de Jean Ziegler à Chemins de traverse

« Mon cher Jean-Louis,

Je passe mes journées au Conseil des Droits de l'homme - les nouvelles de l'horreur commise sur des hommes, femmes et enfants syriens par des forces dites de « sécurité », dirigées par des fous sanguinaires, défilent... L'indifférence des ambassadeurs occidentaux est abyssale.

La nuit je te lis. Tes Chemins de traverse sont une traînée de lumière dans l'obscurité opaque.  « Le plus de choses dites avec le moins de mots ». Tu as réussi magnifiquement à satisfaire l'exigence que tu t'es adressée à toi-même. Ta langue brille de mille feux. Ces carnets, ces notes, ces portraits, ces fulgurances philosophiques respirent la liberté.

(...)

J'ai aimé, j'aime tes portraits, l'exactitude de ton trait. Et aussi la profonde sympathie qui porte ta parole. J'ai connu l'élégant et à moitié ermite de L'Hôtel La Louisiane, Albert Cossery, qui portait l'Egypte en soi partout où, dans son exil, il allait. Et Kourouma, le géant ivoirien.  Michel Polac, l'amer reclus... je les ai connus. Et les retrouve dans leur vérité, celle que tu fais surgir - somptueusement -, de ton interlocuteur.

Ton sous-titre est « Lectures du monde ». Anodin en apparence. Mais quelle lectures ! Tu écris : « Le vent dans l'herbe ou sur le sable est une chose et les mots pour l'évoquer participent d'autre chose ». Cette autre chose, bien sûr, est la littérature que tu habites, qui t'habite merveilleusement.

« Capter le souffle de la vie », cette ambition que tu évoques tout au début de ton livre, est pleinement réalisée, réussie par la force de ton imaginaire, de ton éblouissant talent.

Tes carnets se nourrissent de la mémoire, de la mémoire ressuscitée bien sûr. Je me souviens d'un passage des Mémoires d'Hadrien de Yourcenar : « La mémoire change et vit. Du bois mort s'enflamme tout à coup et la mémoire devient un lumineux autodafé ».

Toi, dans ton livre, tu creuses plus profondément, plus énergiquement l'humus de nos pensées, nos angoisses, nos espérances. Jusqu'à déterrer l'évidence que voici et que je trouve superbe : « La mémoire est une personne et plus encore : la chaîne des personnes et la somme des vivants ».

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Premier vernissage de Chemins de traverse

Au Salon international du Livre de Genève

Le vendredi 27 avril, scène de l'Apostrophe, de 17h.15 à 18h.

JLK évoquera sa pratique des carnets, 40 ans durant, leur mise en forme et les quatre volumes qui en ont été tirés, dans une forme toujours renouvelée. En dialogue avec Isabelle Falconnier, Olivier Morattel et, sous réserve, Jean Ziegler.   

JLK dédicacera son livre sur le stand d'Olivier Morattel (G952) ce vendredi de 19h.à 21h.30, samedi 28 avril, de 15h. à 16h; et dumanche 29 avril de 13h. à 14h. et de 17h. à 18h.

Vernissage amical et festif de Chemins de traverse, avec la sortie de deux nouveaux numéros du Passe-Muraille, 88 et 89.

Au Sycomore, à Lausanne. 20, rue des Terreaux.

Le mercredi 2 mai, de 18h à 21h, et plus si affinités.

Apérifif, lectures, musique et dédicaces.

 

Premier papier sur Chemins de traverse.

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Des Chemins de traverse intimistes, érudits et ivres de liberté.


par Isabelle Falconnier

Depuis l'an 2000, Jean-Louis Kuffer nous invite a partager son intimite d'homme qui lit et, partant, d'homme qui écrit. L'ambassade du papillon reprenait chez Campiche ses carnets de 1993 a 1999, Les Passions partagées, en 2005, remontait de 1973 a 1992, Riches heures, paru à L'Age d'Homme,  utilisait son Blog-notes 2005-2008 et ce nouvel ensemble de ses carnets, Chemins de traverse,rassemble ses Lectures du monde de 2000 a 2005.

Si Giacometti a cree un Homme qui marche archetypal, Kuffer construit décennie apres décennie un personnage d'homme qui lit dont la richesse fait oublier tous les autres. L'écrivain et journaliste né a Lausanne en 1947 vit en littérature: il lit les livres qui sortent, rencontre leurs auteurs, relit les livres auxquels ces écrivains lui font penser, ne se leve pas un matin sans ecrire quelques phrases qui seront publiees un jour, edite une revue litteraire - un homme de lettres dans tout son splendide mystère, sérieux, erudit, monomaniaque.

Depuis son adolescence, il prend des notes comme on accomplit une « espece de rite sacre », remplissant une centaine de carnets constituant un journal devenu la « base continue de [sa] presence au monde et de [son] activite d'ecrivain ».

Ce volume le suit de Lausanne à sa maison La Desirade, a Villard-sur-Chamby (VD), de Paris a l'Espagne ou la Belgique ou il est envoye en reportage. On suit des personnages récurrents qui composent son corps de garde rapproché: ses deux grandes filles, sa mere, qui decede en cours de journal et qui nous vaut les lignes les plus emouvantes du livre, sa femme, cette « bonne amie », son ami l'ecrivain Marius Daniel Popescu, compagnon exclusif de soirees d'exces dont Kuffer tente de se preserver. On croise des dizaines d'écrivains morts ou vifs qui forment une belle cosmogonie litteraire - Philip Roth, Ahmadou Kourouma, Timothy Findley, Jean d'Ormesson, Pascale Kramer, Amos Oz, Nancy Huston - d'anciens amis: Haldas, Dimitrijevic, Chessex - avec lesquels l'auteur a prefere se brouiller plutôt que de perdre sa liberte. "Je tiens plus a la liberte qu'a l'amitie. (...) Je tiens plus a la paix interieure qu'a l'amitie."

On assiste a la naissance de son blog, simple jeu devenu veritable stimulation. Se faconne page apres page un honnête homme, lucide (« Aux yeux de certains je fais figure d'extravagant, pour d'autres je suis celui qui a céée au pouvoir médiatique, mais ma verite est tout ailleurs (...). »), narcissique (« Se regarder n'est pas du narcissisme si  c'est l'humanite qu'on scrute dans son miroir. »), attachant.



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Jean-Louis Kuffer. Chemins de traverse. Lectures du monde 2000-2005. Postface de Jean Ziegler. Olivier Morattel éditeur, 420 p.

 

21/04/2012

Notre part d'ombre

Dugain3.jpgLe dernier roman de Marc Dugain, Avenue des géants, démêle les racines du mal au coeur de  l'homme.

Marc Dugain aurait pu devenir un tueur génial si les conditions requises de l'inné et de l'acquis avaient été réunies. Au lieu de se cantonner dans le rôle fugace d'un auteur à succès, il aurait pu marquer l'Histoire comme le très cruel Staline, auquel il a consacré un livre, ou comme le très retors John Edgar Hoover, qui lui en a inspiré un autre.  Dans un autre cercle infernal de damnés célèbres moins « officiels » et ne bénéficiant pas de la couverture du Pouvoir et de la « raison d'Etat », il aurait pu laisser une trace sanglante de serial killer égal aux  plus intelligents et aux plus tordus.

C'est du moins ce qu'on se dit en lisant Avenue des géants, terrifiante plongée dans les abysses intimes d'un tueur qui entreprend de se raconter dans un roman après les quarante ans de taule que lui ont valu les meurtres de ses grands-parents, à quinze ans, de sa mère et d'une dizaine de jeunes auto-stoppeuses qu'il décapitait et violait après leur mort.

Tout cela, Marc Dugain le raconte en romancier, avec une fabuleuse capacité de se mettre dans la peau d'un autre. Sa mère à lui ne l'a probablement pas martyrisé, et lui-même n'a sûrement jamais décapité un chat. Jamais il n'a souffert ni fait souffrir comme son protagoniste. N'empêche : il en a mentalement revécu l'horreur et il nous la fait vivre, comme si elle était en nous.

À préciser cependant que ces abominations restent hors-champ, dans le roman, jamais montrées. Rien ici du énième polar exploitant le filon des tueurs en série. On est ici du côté du Dostoïevski de Crime et châtiment, « sacré bon bouquin » au dire du protagoniste qui le sait par cœur, ou du James Ellroy de Ma part d'ombre enquêtant sur la mort de sa mère. Pas trace de complaisance morbide dans ce roman qu'on pourrait dire en quête des racines du mal, chez un homme dont l'enfance à subi une véritable « entreprise de destruction massive de l'affectif » et qui est également en proie à d'irrépressibles pulsions destructrices .

Ainsi qu'il l'explique en fin de volume, Marc Dugain s'est inspiré d'une histoire réelle pour composer ce roman qui vous prend par la gueule dès la première page et ne vous lâche plus. Son protagoniste, Al Kenner, grand diable qui avait plus de deux mètres à 15 ans déjà et un QI supérieur à celui d'Albert Einstein, est le clone romanesque  d'un célèbre tueur américain du nom d'Ed Klemper, toujours incarcéré dans la prison californienne de Vacaville. Le romancier ne fait pas moins œuvre personnelle et originale en donnant à son personnage une épaisseur psychique et affective qui nous le rend très proche.

De fait, et malgré ses crimes passés, Al Kenner est un homme brisé et souffrant, véritable « mort vivant » d'une totale clairvoyance dont l'intelligence supérieure, servie par une hypermnésie redoutable, lui permet d'analyser les tenants et les aboutissants de ses actes sans les excuser à bon compte.

Marqué à vie par une mère tyrannique, il a toujours été paralysé à l'instant du « passage à l'acte », avec les femmes, et s'est ainsi cru exclu a priori de toute vie normale. Il y a en lui une tristesse inguérissable mais, aussi, une irrépressible force qui se manifeste en lui par des sortes de tempêtes intérieures, psychiques et physiques à la fois. La conscience, d'abord panique et diffuse, d'un pouvoir absolu que lui donne le meurtre, et les effets de la réitération de celui-là, vont l'entraîner dans une spirale que seul son récit dévoile et, peut-être, exorcise. Pourtant il n'en reste pas moins sans défense face au mal qui le travaille, que son entourage l' « enfonce » ou cherche à l'aider à en sortir.

Sa mère, qui a vu en lui l'incarnation du diable dès sa naissance, n'aura jamais fait que l'abaisser et l'humilier comme elle n'a cessé d'humilier et d'abaisser son conjoint, « héros » déchu aux yeux du jeune homme qu'elle piétine autant que celui-ci...

Extrêmement lucide et sensible, pénétrant et très nuancé, dans son approche des tourments de l'enfance blessée et des désastreuses conséquences d'une sorte de psychose familiale à répétition (car la grand-mère paternelle d'Al Kenner relance la persécution de l'adolescent en version soft), Marc Dugain ne donne jamais dans le manichéisme ni la simplification démago. En outre, avec son tableau durement réaliste (et notamment dans ses charges contre certains psys ou contre l'angélisme des hippies de l'époque Peace & Love) contrastent trois remarquables personnages (un psychiatre bienveillant et un chef de la criminelle, ainsi qu'une assistante sociale) qui s'attachent au personnage et l'accompagnent sans se douter vraiment de sa puissance maléfique.

Le roman débute le jour de l'assassinat de JFK, dont le meurtrier « vole la vedette » au jeune Kenner, qui flingue le même jour sa grand-mère juste coupable de l'«empêcher de respirer ». Des temps de la guerre au Vietnam à l'ère d'Obama, la fiction revisite la réalité au fil d'un récit qui ne cesse de nous interpeller à de multiples égards, s'agissant de la violence endémique de l'époque ou de  la psychopathologie des tueurs, des avancées ou des illusions de la thérapie, de la fonction des prisons et du cercle vicieux de l'enfermement, du déterminisme et de la liberté, des vertus  de l'empathie humaine et de leurs limites - enfin de ce qu'on fait avec « tout ça » en littérature.

Si Marc Dugain n'a certes pas le génie d'un Dostoïevski ni la « tonne » poétique d'un Cormac Mc Carthy, c'est bel et bien dans la foulée de ceux-là qu'il poursuit, sur sa ligne claire, un parcours d'écrivain de grand souffle. Par son sérieux fondamental autant que par l'humour constant de son observation, sa verve, son mordant, sa tendresse rugueuse aussi, Avenue des géants, probable best seller à venir, rompt autant avec les fades fabrications des honnêtes faiseurs à la Marc Levy ou à la Guillaume Musso, qu'avec la morne littérature littéraire de notre époque d'eaux basses...

Dugain5.jpgMarc Dugain. Avenue des géants. Gallimard, 360p.      

20/04/2012

Gonzalo du lac

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René Gonzalez a quitté son navire amiral. Mort dans la soirée du 18 avril, le directeur du Théâtre de Vidy laisse un « bâtiment » flamboyant. E la nave va... 

Le Théâtre de Vidy « au bord de l'eau » magnifique bâtiment conçu par le génial Max Bill,  vient de perdre son capitaine. La « tribu » dont il était le patron incontesté - monarque absolu, selon l'expression de René Zahnd, son second à bord, mais à l'écoute de chacun -, est orpheline. Le public de ce vrai lieu de vie qu'était devenu Vidy en vingt ans, et la Ville de Lausanne, comme à la mort de Maurice Béjart, éprouvent la même tristesse. Finalement vaincu par son « crabe », entré dans sa vie en automne 2007, René Gonzalez est mort sans avoir jamais baissé la garde. Avec un courage exemplaire, à l'occasion de la Journée mondiale du cancer, célébrée au CHUV de Lausanne, il avait témoigné en 2010 de sa lutte contre la maladie. Tout récemment encore, fragile à l'extrême, il avait accueilli à Vidy des Assises de la culture qui ont fait date. Le vieux lutteur n'est plus mais son « œuvre » n'a pas coulé comme le Titanic à cent ans et quelques jours près : sa « nave va » et c'est le moment d'en reconnaître l'envergure exceptionnelle.

C'est sous le signe de l'ouverture, peu après la venue  à Lausanne de Maurice Béjart en 1987, que René Gonzalez, directeur de théâtre déjà connu en France, a débarqué en nos murs en 1990 à l'appel de Matthias Langhoff débordé par les tâches administratives. Bénéficiant d'un savoir-faire et d'un réseau déjà « monstrueux », Gonzalez venait de refuser la direction du prestigieux Opéra-Bastille dont il avait assuré l'ouverture  quand il intégra l'institution lausannoise, où il allait vite trouver ses marques et, au fil des années, sa maison où il préférera rester en refusant nombre d'invitations plus prestigieuses aux quatre coins de l'Europe.

Avec l'appui d'autorités lausannoises éclairées (des syndics Paul-René Martin et Yvette Jaggi, à Marie-Claude Jequier aux manettes de la culture, et son homologue cantonale Brigitte Waridel), remplaçant Langhoff dès 1991, René Gonzalez a véritablement « construit » l'actuel Théâtre de Vidy en combinant une programmation artistique d'envergure internationale et une stratégie économique originale.

Armateur et  flibustier...

De fait, alors que les subventions publiques représentent le 80% du budget des maisons françaises ou européennes comparables à Vidy, René Gonzalez a « inventé » un système de coproductions et de tournées, dans le monde entier, qui lui permettent de générer assez de « rentrées » pour que les subventions ne représentant que 40% de son fonctionnement. Sa formule en raccourci : à 500 représentations à Lausanne, 600  à 700 s'y ajoutaient en tournées. Cet aspect peu connu du théâtre de Vidy, plus grand exportateur suisse de spectacles dans le monde, aura marqué l'apport du René Gonzalez « entrepreneur », ou « armateur » aux pratiques évoquant parfois le « flibustier », voire le « voyou », selon les termes de son second à bord...

Mais il faut souligner aussi le  véritable « artiste de la programmation » qu'était René Gonzalez, dont le souci artistique passait souvent avant la « starisation » au goût du jour. De très grands noms du théâtre européen ont certes défilé à Vidy, des metteurs en scène Peter Brook, Benno Besson, Luc Bondy ou Thomas Ostermeier, mais cet amoureux du théâtre, qui avait compris tout jeune qu'il ne serait jamais lui-même ni comédien ni metteur en scène, était aussi à l'affût des « jeunes pousses », tels les Romands Julien Mages ou Dorian Rossel, autant que des nouvelles formes issues du cirque (de Zingaro à James Thierrée) ou des recherches de toute sorte.

L'âme d'un lieu de vie

Soutenu dans sa maladie par l'amour des siens (il était père de trois enfants et cinq fois grand-père), René Gonzalez, attaché à son théâtre au bord de l'eau autant qu'à sa retraite dans les Cévennes, incarnait l'âme vivante et vibrante d'un « paquebot » à l'équipage très soudé, avec René Zahnd et Michel Beuchat en grand artisan de la technique, l'omniprésente Barbara Suthoff pour l' « international » et Thierry Tordjmann à l'adminsitration, entre beaiucoup d'autres.

C'est d'ailleurs à Thierry Tordjmann, en duo avec René Zahnd, qu'a été confiée la direction intérimaire du Théâtre de Vidy, dont la prochaine saison porte encore la signature du patron. Une réflexion sera engagée par la Fondation pour le théâtre et la Ville de Lausanne, sur la succession de « l'accélérateur de poésie » que fut René Gonzalez

Edito de 24 Heures: Blues au bord de l'eau

Le capitaine est mort. Le paquebot du Théâtre de Vidy est ces jours en rade, le temps de faire son deuil - avec son équipage et ses milliers de « passagers » -, d'une belle aventure, avant de nouveaux appareillages.

René Gonzalez, à 69 ans, a finalement succombé au « crabe » qu'il défiait depuis 2007. Resté presque jusqu'au dernier jour sur le pont du fameux théâtre « au bord de l'eau », dont il a fait un foyer de création théâtrale au rayonnement européen et même mondial, celui qu'un de ses pairs a qualifié d' « accélérateur de poésie » a quitté sa tribu de Vidy qu'il préférait aux maisons prestigieuses lui proposant leur direction. Ainsi avait-il débarqué à Lausanne, en 1990, après avoir refusé de diriger le « monstre » de l'Opéra Bastille, qu'il avait inauguré. Comme Béjart avait tourné le dos à Bruxelles et Paris, René Gonzalez trouva à Lausanne un lieu propice à ses rêves d' « armateur » de théâtre, artiste en programmation, passeur de talents éprouvés autant que de « jeunes pousses ».  

Après Charles Apothéloz, grand « théâtreux » issu de notre terre, auquel succédèrent le  dandy rebelle Franck Jotterand et le génial et brouillon Matthias Langhoff, René Gonzalez a fait de Vidy un lieu de découverte et de partage sans pareil en Suisse romande. Avec une équipe plutôt restreinte (même ténue, comparée aux institutions mahousses des grands pays voisins), mais rodée et soudée, une capacité rare de concilier gestion inventive et aventure artistique, le « roi René », monarque absolu au cœur de communiste peu repenti, laisse un héritage encore ouvert au grand large. Et c'est ainsi que « la nave va »...

Ces textes ont paru dans l'édition de 24Heures du 20 avril 2012.

16/04/2012

Yvette Z'Graggen pour mémoire

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Comptant au nombre  des écrivains romands les plus appréciés du public, la romancière genevoise s'est éteinte dans sa 92e année.

«Quand je ferme les yeux, un petit cinéma se met en marche dans ma mémoire, je regarde des images en noir-blanc que je croyais effacées», écrivait Yvette Z'graggen dans Juste avant la pluie, dernier paru de la vingtaine de livres que compte son œuvre, abondamment prisée et primée en Suisse romande. Evoquant un premier amour sans lendemain avec un bel Allemand, à l'été de ses dix-huit ans, ce récit autobiographique entremêle tribulations personnelles et péripéties de l'Histoire du siècle passé, comme il en va de la plupart de  ses ouvrages, dont les plus fameux : Un temps de colère et d'amour (L'Aire, 1980), Les années silencieuses (L'Aire, 1982), Cornelia (L'Aire, 1985), Changer l'oubli (L'Aire , 1989), La Punta (L'Aire 1992) ou  Mathias Berg (L'Aire, 1995, best-seller en nos contrées avec plus de 60.000 exemplaires vendus).

Avec Alice Rivaz, Anne Cuneo ou la Lausannoise Mireille Kuttel, Yvette Z'Graggen aura particulièrement marqué la littérature romande de la deuxième moitié du XXe siècle par un regard socialement « engagé », au sens existentiel plus qu'idéologique, et un double regard incisif sur la condition des femmes, observée au fil des générations,  et sur les «oublis » et autres dénis de notre mémoire commune, notamment dans les relations de la Suisse avec l'Allemagne. Son parcours personnel l'y aura aidée.

Née en 1920, fille d'un dentiste d'origine alémanique et d'une mère issue d'une famille viennoise, Yvette Z'Graggen vit ses parents endurer la crise économique et, dès 1941 et après la guerre, accomplit diverses missions pour la Croix-Rouge internationale en Italie et en Tchécoslovaquie. Parus en 1944, ses deux premiers romans, L'Appel du rêve et La vie attendait, évoquent la vie des jeunes gens qui avaient vingt ans en Suisse pendant la guerre, où les femmes ne sont pas reléguées au second plan.

«Mes sœurs de papier ne sont pas des féministes pures et dures, bien qu'elles aient vécu à une époque de militantisme, de révolution sexuelle », écrit encore Yvette Z'Graggem dans Juste avant la pluie. « Elles reflètent pourtant, chacune à sa manière, l'évolution de la femme pendant plus d'un demi-siècle. Elles ont essayé de combattre l'ignorance, l'hypocrisie, les préjugés qui régnaient encore à l'époque de leur enfance».

« Grande fraternité »

Très active dans le milieu culturel et littéraire romand, Yvette Z'Graggen fut une pionnière, à la Radio Suisse Romande, en sa qualité de productrice, de la défense et de l'illustration de nos auteurs alors qu'il n'était souvent de bon bec que de Paris. Touchant à tous les genres, du roman à la nouvelle, elle composa également de nombreuses pièces radiophoniques. Par delà la retraite, elle collabora encore sept ans durant avec Benno Besson à la Comédie de Genève. Maîtrisant parfaitement les langues allemande et italienne, Yvette Z'Graggen signa également diverses traductions, notamment de La Vallée heureuse d'Annemarie Schwarzenbach et des poèmes de Giorgio Orelli. Grâce à son fidèle traducteur, Markus Hediger, son oeuvre rayonne également dans les pays de langue allemande.

« C'est une grande Dame qui s'en va », relevait hier son éditeur et ami Michel Moret, directeur des éditions de L'Aire. « Heureusement, il nous reste ses livres écrits avec limpidité et toujours empreints d'une grande fraternité. »

Un temps de colère et d'amour

Sur la base de deux tranches de journal intime, Yvette Z'Graggen revisite son enfance à partir du reflet que lui en donne l'image de sa propre fille adolescente. Comparant les circonstances historiques, elle évoque aussi les relations qu'elle entretenait avec sa propre mère. Il en résulte un aperçu de sa jeunesse et de la Suisse de l'époque face aux totalitarismes.

L'Aire, 1980. Prix de la Bibliothèque pour tous ; Prix Alpes-Jura.

La Punta

Un autre très grand succès d'Yvette Z'Graggen : la plongée dans le rêve brisé des retraités petits-bourgeois qui espéraient gagner leur paradis dans un biotope idéalisé, sous le ciel clément de l'Espagne.  L'histoire d'un couple genevois qui vit, de manière opposée, la liberté et la nouveauté de leur condition. À partir d'une observation crue des rivages bétonnés, l'empathie de la romancière se fait émotion.

L'Aire, 1992. Prix des auditeurs de la Radio suisse romande.  

Matthias Berg

En juin 1994, Marie, vingt-quatre ans, observe un vieil homme qui jette du pain aux moineaux : Matthias Berg. Elle est venue de Genève, où elle est née, pour le rencontrer. Tandis que le face-à-face se prolonge, des voix se croisent dans la tête de Marie: elles lui racontent une histoire dramatique qu'elle n'a pas vécue, de sa grand-mère allemande, Beate, et celle d'Eva, sa mère, devenue Suisse mais qui n'a jamais pu se libérer du passé.

L'Aire, 1995

03/04/2012

Couleurs de Hermann Hesse

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Hermann Hesse à Montagnola, et ces jours au Kunstmuseum de Berne.

La belle saison se réfracte dans ce livre solaire: «Cet été est une fournaise digne de l'Inde, y lit-on par exemple. Même le lac a perdu depuis longtemps sa fraîcheur, mais tous les jours, en fin d'après-midi, une brise souffle sur notre plage; il est alors rafraîchissant de se baigner dans les vagues puis de rester debout, nu, en plein vent. C'est l'heure où, souvent, je descends ces pentes qui mènent à la plage. Je prends parfois avec moi un bloc de papier à dessins, une boîte d'aquarelle ainsi que des provisions et un cigare pour rester là toute la soireé.»

Ces lignes sereines, préludant à l'évocation sensuelle et pudique à la fois de jeunes filles au bain, Hermann Hesse les écrivait en été 1921, deux ans après son installation dans un petit palazzo baroque, «mi-comique, mi-majestueux» de Montagnola, au Tessin (Suisse méridionale) où il allait positivement renaître. Après le désastre de la guerre, durant laquelle il s'était épuisé en tâches humanitaires et en écrits pacifistes, l'écrivain avait quitté sa femme (internée dans un hôpital psychiatrique de Zurich pour schizophrénie) et ses trois jeunes fils (confiés à des amis ou placés en internat) afin de donner la «priorité absolue» à son travail littéraire. C'est au Tessin, où il vécut la seconde moitié de sa vie, qu'il écrivit la plupart des livres qui établirent sa renommée mondiale, consacrée en 1946 par le Prix Nobel, et c'est à Montagnola qu'il s'éteignit en 1962.

Au charme du Tessin, consommant la fusion du nord et du sud (il dira même y retrouver l'Inde, l'Afrique et le Japon...), Hesse avait déjà goûté en 1905, lors d'une randonnée pédestre, et en 1907, où il suivit une cure naturiste au fameux Monte Verità d'Ascona. Lorsqu'il y revient en 1919, après le «grand naufrage», l'ex-père de famille propriétaire n'est plus qu'un «petit écrivain sans le sou» qui se sent «étranger miteux et vaguement suspect», se nourrissant de lait, de riz et de macaronis, «portant ses vieux costumes jusqu'à ce qu'ils s'effrangent et ramenant, à l'automne, son souper de la forêt sous forme de châtaignes.» Loin de se plaindre, au demeurant, le poète célèbre les bienfaits de la vie en «amoureux du monde» porté à la sublimation de ses pulsions.

«Nous autres vagabonds, écrit-il alors, sommes rompus à l'art de cultiver les désirs amoureux précisément parce qu'ils ne sont pas réalisables, et cet amour qui devrait revenir à la femme, à le dispenser par jeu au village, aux lacs et aux cols de montagne, aux enfants du chemin, au mendiant près du pont, aux troupeaux sur l'alpage, à l'oiseau, au papillon. Nous détachons l'amour de son objet, l'amour lui-même nous suffit, de même que, dans nos errances, nous ne cherchons pas le but mais la joussances, le simple fait d'être par monts et par vaux.»

Hesse4.JPGCes accents lyriques préfigurent Le dernier été de Klingsor (1920), où la magie tessinoise sera très présente, et le sentiment de la nature romantico-bouddhiste qu'on retrouvera dans Siddharta (1922). On pense aussi aux émerveillements et aux pointes de rebellion d'un Robert Walser (très apprécié d'ailleurs par Hesse) en suivant l'écrivain au fil de ses promenades et des digressions jamais conventionnelles qu'il en tire dans ces écrits publiés par les quotidiens alémaniques ou allemands de l'époque. Loin de se dissoudre dans la jouissance égotiste, Hermann Hesse reste en efet bien virulent contre les philistins, notamment dans la cinglante Lettre hivernale envoyée du midi à ses amis berlinois où il fustige les «profiteurs de guerre» et autre bourgeois encourageant le poète crève-la-faim d'un sourire hypocritement paternaliste.

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«Je ne suis pas un très bon peintre, écrit Hesse dans un texte de 1926, je ne suis qu'un amateur; mais dans toute celle vallée, ajoute-t-il aussitôt, il n'y a pas une seule personne qui connaisse et aime mieux que moi les visages des saisons, des jours et des heures, les plissements du terrain, les dessins de la rive, les caprices des sentiers dans les bois, qui les garde comme moi précieusement en son coeur et vive avec eux autant que je le fais». Dans un des poèmes émaillant ce recueil de proses, intitulé Le Peintre peint une usine dans la vallé, la vision plastique de l'écrivain-aquarelliste se prolonge tout naturellement par les mots d'une feinte naïveté: «Tu est très belle aussi dans la verte vallée,/Usine, abri pourtant de tout ce que j'abhorre:/Course au gain, esclavage, amère réclusion». Ainsi salue-t-il le «tendre bleu, /bleu passé sur les murs des modestes demeures/A l'odeur de savon, de bière et de marmaille!», avant de lancer en finalement que «le plus beau, c'est bien la rouge chemineée/Dressée sur ce monde stupide,/Belle, fière, jouet ridicule,/Cadran solaire de géant».
Or, se défendant de poser au maître (même si certaines de ses aquarelles ont parfois la grâce lumineuse de celles d'un Louis Moillet ou du Klee des paysages stylisés, en beaucoup plus gauche), Hermann Hesse ne transmet pas moins, par la couleur, une vision du Tessin qui enchante le regard.

Partiellement inédit dans notre langue, ce livre dense et limpide est à la fois une plongée roborative dans l'univers d'un poète au verbe pur et bienfaisant, et une conversation passionnante avec un homme libre et formidablement vivant. La remarquable postface de Volker Michels, qui a dirigé la présente édition, ajoute encore à l'intérêt de cet ouvrage plus que bienvenu.

Hermann Hesse, Tessin. Proses et poèmes, avec 16 aquarelles polychromes et 2 photos hors texte. Traduit de l'allemand par Jacques Duvernet. Editions Metropolis, 345pp.

Exposition des aquarelles de Hermann Hesse au Kunsmuseum de Berne.

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25/03/2012

Révérence à Tabucchi

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L'auteur de Pereira prétend a succombé à la maladie à Lisbonne, à l'âge de 68 ans.

C'est un des auteurs majeurs de la littérature italienne contemporaine qui vient de s'éteindre au Portugal en la personne d'Antonio Tabucchi, auteur de quelques livres «cultes» dont Pereira prétend , Nocturne indien ou Requiem, initialement rédigé en portugais. La mort du Toscan Tabucchi à Lisbonne n'a rien, à ce propos, de fortuit, puisque l'écrivain italien entretenait, avec le Portugal et sa langue, une relation privilégiée dominée par la grande figure tutélaire de Fernando Pessoa et l'amitié vivante d'Antonio Lobo Antunes. Il disait même avoir été adopté par le Portugal autant qu'il l'avait adopté. Dans ce jeu de filiations et d'affinités électives, on rappellera en outre que la «sonate» onirique de Requiem, qui se déroule à Lisbonne un dimanche caniculaire de juillet, évoque précisément la figure de Pessoa, méconnu de son vivant et considéré aujourd'hui  comme le plus grand poète portugais du XXe siècle. Or le même Requiem a fait l'objet d'une adaptation, au cinéma, de Bernard Comment, traducteur fréquent de Tabucchi, et Alain Tanner.

Le livre le plus fameux de Tabucchi, Pereira prétend (Bourgois, 1995), s'enracine également dans le sol lusitanien et l'histoire du salazarisme, au fil de la remémoration lancinante d'un vieux journaliste solitaire revisitant son passé.

Beaucoup plus récents, deux autres romans admirables, Il se fait tard, de plus en plus tard (Gallimard, 2002) et Tristan meurt (Gallimard, 2004) font écho à ce récit mêlant lucidité et mélancolie et marquant peut-être le sommet de l'art du romancier.

Conteur « postmoderne » raffiné et érudit dans la lignée de Calvino et de Borges, Antonio Tabucchi, qui enseigna longtemps à Sienne et laisse quelque vingt cinq livres souvent traduits, excellait aussi dans la forme courte et les variations singulières, dans un esprit qu'il reliait lui même à la tradition baroque. Ainsi captait-il  des Petits malentendus sans importance (Bourgois, 1987) et jouait volontiers sur des mises en abymes temporelles ou topologiques, se plaisant aussi à inventer des Autobiographies d'autrui (Seuil, 2003) ou des Rêves de rêves (Bourgois, 1994), avec un art singulier et une poésie baroque.

20/03/2012

Le génial bas-bleu

 

Staël3.jpgLa vie de Madame de Staël est un roman carabiné. Fille de ministre, ennemie personnelle de Napoléon, cette sacrée tronche fut libérale, féministe et européenne avant tout le monde.

Ce pourrait être un prodigieux roman que celui de la vie de Madame de Staël. Avec une préface consacrée à une espèce de trinité familiale groupant une jeune femme de  génie prénommée Germaine, sa digne mère lausannoise née fille de pasteur et sans fortune sous le nom de Suzanne Curchod, et son père Jacques Necker, banquier genevois richissime devenu ministre des finances de Louis XVI. Trois personnages hors du commun liés par un amour sublime et la même passion des lettres. Balzac aurait pu raconter le roman social de ce brillant trio de bourgeois accédant à l'aristocratie par le mariage (pas très heureux) de Germaine avec le baron de Staël. Tolstoï eût trouvé une belle matière dans la vie passionnée de Germaine et de ses amants de haut vol, sa fronde rebelle contre Napoléon et la cavalcade de ses exils à travers l'Europe. Et Proust se serait retrouvé lui aussi dans les salons prestigieux des Necker, à Paris, puis au château de Coppet où processionnèrent les meilleurs esprits.

Or, cet extraordinaire roman existe bel et bien à l'état « virtuel », morcelé, et sous de multiples signatures. Simone Balayé en a rédigé le synopsis, en raccourci, dans un chapitre magistral de l'Histoire de la littérature romande (Payot, 1996) L'avocat académicien Jean-Denis Bredin, dans Une singulière famille, a brossé le triple portrait des Necker avant l'exil de 1793. Plus récemment, Michel Winock a consacré à Madame de Staël (Fayard, 2011) un très substantiel essai biographique illustrant l'importance de  la pensée politique de « Mademoisele Saint-Ecritoire », selon le mot de Necker. Un ancien rédacteur en chef de 24Heures, Pierre Cordey, a pour sa part évoqué, avec beaucoup de sagacité sensible, Les relations de Madame de Staël et de Benjamin Constant au bord du lac Léman (Payot, 1966). Et sous la plume du même Constant, qui voyait en elle « de quoi faire dix ou douze homme distingués », le roman de Germaine se ramifie entre Adolphe, Cécile, son redoutable Journal intime et sa correspondance. Enfin l'œuvre de Madame de Staël elle-même (Slatkine, 3 vol, 1967) reste évidemment le corpus principal de cette saga imaginaire, touchant à tous les genres, du roman au théâtre et des essais aux témoignages d'époque, sans compter une correspondance fluviale.  

Le roman du « Saint écritoire »

Staël2.jpgLe roman de Germaine de Staël écrivain (publié) commence à sa vingtaine avec des considérations enflammées sur Rousseau où perce déjà, pourtant, la protestation d'une féministe agacée par le « machisme » de Jean-Jacques. Sur la même ligne, en 1793, réfugiée à Coppet après les massacres de septembre 1792, elle publie de courageuses Réflexions sur le procès de la Reine où la même condition féminine est en cause. Mais c'est avec des essais plus ambitieux, où s'engage sa réflexion sur le bonheur lié à la liberté (De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations, en 1796) et sur la fonction libératrice de la littérature en phase avec la vie et la dignité humaine (De la littérature dans ses rapports avec les institutions sociales) que s'affirment son éthique d'écrivain et son idéal républicain de justice.

Ses idées, héritées des Lumières mais révisées au vu des excès révolutionnaires, Germaine de Staël les fera passer aussi dans les pages, un peu oubliées aujourd'hui, de deux grands romans qui firent un tabac à travers toute l'Europe : Delphine, en 1802, dédié « à la France silencieuse », et qui enrage Napoléon, suivi de Corinne, en 1807, dont l'ouverture à l'Italie déplaît également à l'autocrate. Mais c'est sur De l'Allemagne, formidable hommage à la culture philosophique et littéraire de l'époque (Germaine connaît personnellement Goethe et  Schiller), et préfiguration du romantisme et de l'Europe des cultures, que vont se déchaîner les foudres de Napoléon, qui le fera brûler et interdira le territoire français à la « traîtresse ».

N'empêche : le roman de Madame de Staël se poursuivra à travers de multiples exils, d'Autriche en Russie et de Suède en Angleterre, lui inspirant Dix années d'exil, récit majeur tenant du réquisitoire et de l'exorcisme, du bilan amer et de la réaction courageuse où se réaffirment les idéaux d'une femme émancipée en avance sur les temps à venir...

La belle Curchod

Staël7.jpgElle fut la femme du grand argentier du roi et la mère inquiète d'une femme de lettres taxée parfois de « Messaline ». On a daubé sur son « éternelle morale », on l'a accusée d'être jalouse de sa fille, on l'a parfois réduite à la stature d'un « bas bleu », et pourtant c'était une dame intéressante, et finalement attachante, que Suzanne Curchod, née en 1737 au presbytère de Crassier, fille de pasteur et sans fortune. Dotée d'une excellente éducation par son paternel, la descendante (par sa mère) des nobles huguenots réfugiés au joli nom d'Albert de Nasse, causait couramment latin à vingt ans, déchiffrait le grec, jouait du clavecin et faisait belle figure dans les salons lausannois. Sainte-Beuve en a témoigné et le jeune historien anglais Edward Gibbon l'aima au point de la demander  en mariage, mais le père de Gibbon y opposa son veto. Jacques Necker, rencontré à Paris où Suzanne s'était retrouvée préceptrice du fils d'une dame de Vermenoux, dite « l'enchanteresse » pour son salon, fut un mari aimé et adulé, mais une vieille mélancolie sembla poursuivre la « belle Curchod ». Son grand amour de jeunesse fracassé, et les rudes tribulations infligées à cette âme sensible, assombrissent les pages de son journal intime. Elle n'en fut pas moins la « patronne » d'un des salons parisiens les plus prestigieux, et c'est à elle qu'on doit aussi la fondation de l'Hôpital Necker-Enfants malades, et divers écrits, dont ses «Réflexions sur le divorce ». Justice lui est rendue par Jean-Denis Bredin dans Une singulière famille.

18/03/2012

Vialatte genre Deschiens

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Au Théâtre de Vidy:  une jolie mise en théâtre des chroniques du bienheureux Alexandre...

Alexandre Vialatte (1901-1971) achevait toutes ses chroniques en concluant : « Et c'est ainsi qu'Allah est grand », cerise ironique sur un gâteau de cocasserie. Vialatte était en effet la fantaisie loufoque incarnée, sur fond de gravité grinçante, quelque part entre les moralistes français et Pierre Desproges, le coq-à-l'âne auvergnat et l'humoriste Chaval observant des pharmaciens fuyant sous un noir nuage d'orage d'été.

À propos de l'été, le chroniqueur pléthorique (898 pièces) de La Montagne de Clermont-Ferrand (entre autres supports dont Le Crapouillot ou Marie-Claire...) conseillait les vacances dans les houillères noires, sous la pluie, ou même dans les égouts. Les hordes de vacanciers en reviendraient plus optimistes au bureau ou au guichet qu'en s'arrachant aux cocotiers de Palavas-les-Flots ou aux vahinés de la Grande Motte.

Dandy gouailleur  du genre anar de droite, Vialatte, qui fut le premier à traduire Kafka et signa une superbe évocation romanesque de la jeunesse intitulée Les fruits du Congo, peignait en somme l'Apocalypse quotidienne de Temps Modernes avec bonhomie, en frémissant à peine du noeud pap'. Sa façon de jouer avec les formules creuses du Café du commerce ou de l'intelligentsia prétentieuse, les Grandes Questions (« Où va l'homme ? ») ou de parodier les sentences définitives (« La femme remonte à la plus haute Antiquité... »), émaillées de (faux) proverbes bantous ou de vraies  lapalissades, nous fait toujours sourire, parfois nous désopiler.   

Vialatte4.jpgLargement rééditées (chez Julliard, aux bons soins de Ferny Besson), les chroniques d'Alexnadre  Vialatte, à la fois épatantes à la découverte et un peu répétitives à la longue, n'étaient pas vraiment faites pour le théâtre. Charles Tordjman, mémorable « adaptateur » de Proust, a cependant risqué le passage à la scène en complicité avec Jacques Nichet, autre très fin « lecteur ». La chose pourrait lasser, n'étaient un dispositif scénique plaisant, genre BD en trois dimensions, et une interprétation pétulante, style Deschiens, de trois comédiens également irrésistibles : deux dames marquant l'opposition de la faconde plantureuse et de la gracilité piquante (Clotilde Mollet et Christine Murillo) et un monsieur  (Dominique Piron) qu'on dirait sorti d'un dessin de Dubout ou... d'une chronique de Vialatte !

Théâtre de Vidy, Salle de répétition, jusqu'au1er avril, à 19h. sauf le lundi (relâche) et le dimanche 1er avril (18h.30

12:56 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théâtre, chroniques

10/03/2012

Cingria clochard cosmique

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La nouvelle édition critique des Oeuvres complètes du génial Charles-Albert inspire même les pédants !

Charles-Albert Cingria (1883-1954) est un immense écrivain mineur qui ne sera jamais lu par plus de mille lecteurs. Mais ceux-ci font des petits et l'œuvre, pas toujours facile d'accès, continue de susciter le même émerveillement candide ou savant.

La légende de l'extravagant personnage, charriant mille anecdotes savoureuses, conserve son aura. Georges Haldas nous le décrivait pionçant sur des sacs de sucre à la gare de Cornavin ou lavant ses caleçons dans le Rhône; un autre ami l'a vu traverser la pelouse de l'éditeur Mermod et rejoindre la compagnie très chic en beau costume, prêté par ses hôtes, non sans traverser le bassin aux nénuphars. On en aurait comme ça des sacs !

Cingria7.JPGVélocipédiste savant sillonnant l'Europe, d'Ouchy à Sienne ou de Genève à Paris, en passant par le Maroc et la Provence, avec sa petite valise aux manuscrits, son béret basque, ses boîtes de cachous (pour les enfants) et ses pantalons golf, Cingria fut le plus atypique des écrivains issus de Suisse romande. Pittoresque et bien plus, ce fils de famille cosmopolite (Turco-polonaise et genevoise d'assimilation) d'abord aisée et ensuite ruinée, ne gagna jamais sa pitance qu'en écrivant. Des tables l'accueillaient un peu partout pour le  sustenter et bénéficier de ses sublimes improvisations de conteur. Il vécut souvent à la limite de la misère, humilié par les bourgeois (et plus encore les bourgeoises) qui lui supposaient des mœurs douteuses. Un épisode pédérastique anodin - de jeunes voyous pelotés sur une plage - lui valut il est vrai  un bref séjour dans les prisons de Mussolini, dont le tira le trpas diugne Ginzague de Reynold come l'a largement documenté Pierre-Olivier Walzer. Mais la sublimation radieuse, autant que l'alcool (certains le disaient « toujours ivre ») remplacèrent sûrement, pour l'essentiel, la vie affective et sexuelle de cet homme très pansu à tête de forçat dont l'œuvre, pourtant extrêmement poreuse et sensible, est pure de toute psychologie sentimentale.

CINGRIA5 (kuffer v1).jpgOr Cingria, autre paradoxe, s'est acquis des lectrices fanatiques, séduites par sa façon prodigieuse d'enluminer le monde, à l'écart des embrouilles politiques et de la platitude quotidienne. Plusieurs d'entre elles ont d'ailleurs joué un rôle décisif dans le rassemblement d'une œuvre énorme mais longtemps éparpillée en une constellation de revues et journaux.

À relever alors: que ses écrits follement originaux, lumineusement profonds, furieusement toniques, mais aussi précieux, voire parfois abscons, n'ont jamais cessé d'être lus depuis la mort de l'écrivain. De nouvelles générations d'amateurs et de commentateurs se bousculent ainsi au portillon du paradis poétique de celui qu'on appelle familièrement Charles-Albert, comme Rousseau est appelé Jean-Jacques.

Les deux premiers (énormes) volumes de l'édition critique des Œuvres complètes, qui en comptera sept , viennent de paraître sous couverture bleue à motifs dorés, témoignant de ce persistant et joyeux intérêt. On pouvait craindre, comme avec Ramuz, que les « spécialistes» asphyxient le texte sous leurs commentaires pédants ou jargonnants. Mais ce Gulliver, loin d'être bridé par les Lilliputiens universitaires, les inspire au contraire !

Cingria130001.JPGÀ la première édition «safran» en 17 volumes, dirigée par Pierre Olivier Walzer et  suivant l'ordre chronologique des parutions, succède ici une édition critique qui a le grand avantage, après le désastre ramuzien, de placer les gloses, souvent bienvenues d'ailleurs, après les textes. De nombreux inédits intéressants, des notes de pas de page souvent utiles, des descriptions «génétiques»    également éclairantes donnent son sens à l'entreprise. Chaperonnée par la très diligente Maryke de Courten, introduite avec brio malicieux par Michel Delon, l'édition suit un classement parfois discutable mais en somme ingénieux et conforme à l'esprit kaléidoscopique et buissonnant de Charles-Albert, dûment expliqué par la vestale du Temple que figure  Doris  Jakubec.

Une constellation d 'hommage persillés

Cingria77.jpg«Ah, sacré Charles-Albert !», s'exclame le jeune écrivain et lettreux vaudois Daniel Vuataz, 25 ans, qui vient de décrocher sa licence avec une étude consacrée à la légendaire Gazette littéraire de Franck Jotterand. Simultanément, le lascar a conçu et dirigé un triple numéro de la revue lausannoise Le Persil, fondée par Marius Daniel Popescu. 

48 pages sur papier pelure grand format, réunissant des inédits, une iconographie formidable et des textes d'auteurs reconnus (comme Philippe Jaccottet, François Debluë ou Corinne Desarzens, notamment) ou de la génération de Daniel Vuataz, aux tons très divers et répondant éloquemment à la question-titre : «Pourquoi faut-il relire Charles-Albert Cingria ?».

Après divers autres hommages «historiques», dès la mort de l'écrivain (la fameuse Couronne de la N.R.F., chez Gallimard, en 1955), deux petits livres également épatants viennent de paraître chez Infolio, sous la direction de Patrick Amstutz: Florides helvètes de Charles-Albert Cingria, par Alain Corbellari et Pierre-Marie Joris, fourmillant de notations parfois  pertinentes; et  un recueil d'hommages intitulé Cippe à Charles-Albert Cingria, d'excellent niveau lui aussi.

Charles-Albert Cingria. Œuvres complètes, Vol. 1 et 2. L'Age d'Homme, 2012.

Alain Corbellari et Pierre-Marie Joris. Florides helvètes de Charles-Albert Cingria. InFolio, coll. Le Cippe, 109p.

Cippe à Charles-Albert Cingria, InFolio, coll. Le Cippe, 118.

29/02/2012

Roman d'une amitié

 

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Fraternité secrète illustre, à travers leur correspondance de 1975 à 2009, la fidèle amitié de Jacques Chessex et Jérôme Garcin.

Jacques Chessex a brossé, dans le plus délirant de ses livres, merveille de style intitulée Les Têtes, un portrait vif mais assez sage de son non moins sage ami, Jérôme Garcin.

«Jérôme Garcin, tête abrupte, regard prédateur, voix chaude et nette, physionomie construite en hauteur, aérée et volontaire. Tête qui n'a pas changé depuis le quart de siècle que je le connais. S'est simplement solidifiée. Rare vertu». Et ceci encore ceci de primordial dans la relation des deux hommes que douze ans séparent, mais que des traits profonds ont rapprochés aussitôt: «Jérôme Garcin, tête droite. Et tête ouverte, dure, tête qui tranche, tête qui sait de quel deuil elle vient, et de quelle blessure, et de quelle chute ».

Jérôme Garcin avait 17 ans et des poussières en avril 1973 lorsque son père, l'éminent critique Philippe Garcin, se tua en tombant de cheval «dans un dernier galop furieux». En novembre de la même année, Jacques Chessex obtenait le Prix Goncourt pour L'Ogre, apparaissant dans les journaux avec «un buste de paysan normand qu'on eût dit sorti d'une nouvelle de Maupassant», écrit Jérôme Garcin, «un air de tenancier ou de maréchal-ferrant affecté jadis à un relais de poste». Or, c'est un poète délicat, sans rien d'un «maréchal-ferrant», que le jeune lycéen découvre dans la bibliothèque de son père après la mort de celui-ci, avec Le Jour proche, premier recueil de poèmes de Chessex publié en 1954, deux ans avant que son père à lui ne se tire une balle dans la tête, l'année de la naissance de Jérôme Garcin. Alors celui-ci de noter: «C'est donc dans le bureau de mon père disparu que je lus les poèmes d'un fils qui allait perdre le sien. J'en aimai aussitôt la profusion de couleurs et de parfums, la célébration panthéiste des saisons, l'harmonieuse musique éluardienne, le bestiaire, les nuées d'oiseaux, les insomnies, et les sombres pressentiments qui donnaient raison à ma propre mélancolie

Jérôme Garcin n'avait pas vingt ans lorsqu'il écrivit sa première lettre à Jacques Chessex, en 1975, non pas à propos de L'Ogre mais pour célébrer Le jour proche, qu'il évoque déjà sur un ton de fin lettré: «J'aime à écouter les voix poétiques, à m'y reposer et ne les quitter qu'à l'aube froide - quand la musique des mots a fait place au silence de la mémoire.

Immédiatement touché par la qualité de son jeune correspondant, qui le relance bientôt en lui envoyant quelques poèmes, l'écrivain célèbre reconnaît «une parenté décisive» entre les écrits du lycéen et les siens. Et c'est lui qui la même année «adoube» le futur critique et auteur en donnant des inédits à la revue Voix qu'il vient de fonder avec quelques compères.

Plus «filial» que la relation établie avec un Marcel Arland ou un François Nourissier, «pontes» de la vie littéraire parisienne, le lien noué avec Jérôme Garcin par Chessex jouera certes dans la «stratégie» de celui-ci quand Jérôme Garcin deviendra critique influent, dirigera Le Masque et la plume ou les pages littéraires du Nouvel observateur. Mais là n'est pas l'essentiel. De fait, une base humaine, sensible, tissée de respect mutuel, d'affection plus intime aussi, constitue le noyau doux de cette Fraternité secrète évoquée par Jérôme Garcin dans sa préface. Lui-même rappelle qu'il a pleuré dans la cathédrale de Lausanne, le 14 octobre 2009, après avoir prononcé l'éloge funèbre de son ami. Quant aux réalités plus «dures» de la vie littéraire, elles constituent la substance plus contrastée de cette correspondance, sans rien cependant, ou presque - quelques coups de griffes aux amis et autres «rats» du milieu littéraire -, des rognes et des grognes associées au personnage de Jacques Chessex en pays romand. Document littéraire précieux, l'ouvrage tient du « roman » à deux voix.

Jacques Chessex et Jérôme Garcin. Fraternité secrète. Correspondance 1975-2009. Préface et notes de Jéome Garcin. Grasset, 663p.     

Désamour et déchirures

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Le Palais des autres jours, deuxième roman de la Lausannoise d'adoption, aborde les thèmes du désamour filial et des difficultés de la migration. Dur et tendre, en crescendo puissant. Entretien.

Yasmine Char a les dehors d'une battante au regard vif, le geste délié et le rire éclatant. Sous le brillant de la directrice du Théâtre de L'Octogone, figure lausannoise connue, cohabitent aussi une femme marquée par la guerre au Liban, une mère attentive à l'éducation de ses deux garçons et un écrivain de talent. Déjà remarqué à la parution de son premier roman, La main de Dieu (Gallimard, 2008), plébiscité par le jeune jury du premier Prix du roman des Romands, l'art de la romancière se déploie plus largement dans un deuxième livre grave et prenant, aux personnages fortement présents et nuancés. La désertion d'une mère sur fond de guerre, l'exil à Paris de ses jumeaux de dix-huit ans, l'insertion difficile et la trouble tentation de la violence constituent les lignes de force du Palais des autres jours, en librairie cette semaine.

  • - Comment ce nouveau livre est-il né? Fait-il suite à La main de Dieu?
  • - Pas directement, si ce n'est que la jeune Lila ressemble à l'adolescente de mon premier roman, en cela qu'elle croit en la vie et ne peut se résigner au triomphe du mal. Mon intention n'était pas, cependant, de donner une «suite» mais d'aborder, par le truchement de personnages vivants, deux thèmes qui me préoccupent. D'une part, le fait que de plus en plus d'êtres proches, et qui s'aiment, en arrivent à ne plus se parler. D'autre part, la question de la migration qui m'interpelle, puisque j'ai aussi connu l'exil même si j'ai eu la chance, parlant français et étant femme, de m'intégrer en douceur. Ce problème de l'assimilation, souvent difficile, fera partie de notre avenir. Et comme je le vois abordé par les politiques, en Occident je me dis que nous allons droit dans le mur!
  • - Vos protagonistes sont des jumeaux. Pourquoi?
  • - Parce que cela me semble la meilleure incarnation de l'amour fusionnel que j'avais envie de décrire, avec tout le fantasme lié à la gémellité. Lila et Fadi me sont apparus assez rapidement, après quoi se sont développées ce que j'appelle «les constellations», avec les personnages secondaires, dont celui de Nour, la Libanaise épouse de diplomate français enlevé, avec leur fille, par des terroristes. Ainsi les thèmes du rapt, de l'attente, de la peur se sont-ils greffés au motif du désamour.
  • - Quelle part de votre vécu intervient-elledans le roman?
  • - J'ai eu de la chance de ne pas perdre de proche durant la guerre, mais nous avons vécu la peur et la violence. Ce que j'ai constaté, par ailleurs, c'est que la guerre développe une forte acuité des priorités de la vie. Dans un état de paix, on risque de perdre de vue ces vraies questions, au profit de choses qui n'ont pas d'importance. C'est ainsi que mes jumeaux ont vécu très intensément avant de quitter le Liban, et que leur désarroi s'amplifie dans la grande ville.
  • - Pensez-vous que les femmes soient plus «solides» que les hommes, comme vos romans le suggèrent?
  • - Je crois que les femmes ne mentent pas. Elles sont plus près des réalités tangibles et plus tendres aussi. La mère de Lila manque pourtant totalement de tendresse, qui ne trouve qu'une remarque, horrible, à faire à sa fille qu'elle retrouve: «Je t'apprendrai à te maquiller». Mais Lila va trouver, auprès de Nour, une mère de substitution et une alliée. Ce sont donc deux femmes de générations différentes, qui vont s'aider et s'adopter. Cela étant, tous mes personnages sont doubles, comme nous le sommes tous...
  • - Qu'aimeriez-vous transmettre à vos enfants?
  • - Plutôt que de transmettre, j'ai envie de «remettre». De leur confier ce qui m'est cher, des valeurs, le goût de la pensée et de la lecture, en les laissant en faire ce qu'ils veulent. Je ne délivre pas de message. Mon livre pose des tas de questions, mais je n'ai pas la prétention d'y répondre...

 

Dédale du cœur et des ombres

« Qu'est-ce que ce pays où il fait froid au mois de mai ? », se demande Lila, dix-huit ans, lorsqu'elle débarque à Paris avec son frère jumeau Fadi, au lendemain de leurs dix-huit ans, fuyant le Liban en guerre et un oncle tuteur considéré comme leur « plus fidèle ennemi ». Avant de se plonger avec euphorie dans la grande ville où ils ont « tout de suite été personne », les jeunes gens ont passé par Nancy où ils ont retrouvé la mère, froide et conventionnelle, qui les a abandonnés sans explication et refuse de se justifier avec hauteur.

Fusionnels jusque-là, les jumeaux vont s'éloigner peu à peu l'un de l'autre. C'est que Lila, positive et entreprenant, cherche à réintégrer les études et s'engage dans la boutique de la Libanaise Nour, tandis que Fadi erre la nuit et va se réfugier dans la « famille » de remplacement de l'armée, où il rencontre un « ami » aux activités louches qui prendre l'ascendant sur lui.

Au fil de relations captant bien les phénomènes, positifs ou destructeurs, du mimétisme, Yasmine Char campe, avec une force croissante, sensible et sensuelle à la fois, des personnages modulant de multiples aspects de l'amour, sans juger. Même le conjoint de l'affreuse mère, genre chien de compagnie (le chien de John Fante en a d'ailleurs été le modèle, nous a confié la romancière... ) a quelque chose d'émouvant, et la même touche humaine  imprègne tous les acteurs  de ce drame romanesque, cerné d'abîmes psychologiques et sociaux, aux résonance actuelles profondes.  

Yasmine Char, Le palais des autres jours. Gallimard, 208p.     

10:10 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théâtre, histoire, paris

19/02/2012

Paris gagné

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De passage à L'Octogone: Diplomatie, de Cyril Gély, évoquant, en raccourci saisissant, la rencontre historique, bouleversante par ses éventuelles conséquences, en août 1944, du gouverneur allemand de Paris, le général Dietrich von Choltiz, et du consul norvégien Raoul Nordling. Dans une magnifique interprétation de Niels Arestrup et André Dussolier.

On ne dira pas que Diplomatie est du très grand théâtre quant au texte, mais le dialogue de Cyril Gély est bien filé et « dessine » les personnages avec une densité croissante. Je n'aime pas beaucoup les envolée voulues « poétiques » par l'auteur, notamment lorsque le Suédois chante les charmes éternels de la Ville Lumière aux aubes bercées par la rumeur « océane » des balais sur les trottoirs ( !), mais la situation symbolique (et plus que réelle) est si formidable, et les deux personnages en présence si intéressants qu'on passe là-dessus ; enfin l'interprétation des deux protagonistes est exceptionnelle, avec un André Dussolier un peu plus Français que Suédois, mais d'une maîtrise impressionnante dans l'alternance de la légèreté dansante et de la véhémence tragique, auquel Niels Arestrup ne le cède en rien dans sa formidable composition du général allemand de plus en plus poignant d'humanité à mesure qu'il s'effondre.  

Deux traits historiques bien marqués par l'auteur m'ont particulièrement intéressé : d'une part, en réponse à l'évocation pathétique de l'injuste  massacre des civils parisiens faite  par Nordling, la référence de Von Choltitz aux bombardements massifs des villes allemandes par les Alliés, et notamment la destruction d'Hambourg par des bombes au phosphore, telle que l'a décrite W.G. Sebald après des années de silence imposé outre-Rhin; d'autre part, le dilemme personnel tragique vécu par le général allemand qui sait, après un décret récent du Führer, que sa famille sera massacrée s'il refuse d'obéir aux ordres.

Or la pièce, avec l'évolution du personnage de Von Choltitz, admirablement modulée par Niels Arestrup, en fort contraste avec la digne grandeur figurée par Nordling-Dussolier, rend bien l'atmosphère d'effondrement de la fin du Reich, rappelant alors  le climat du film mémorable d'Olivier Hirschbiegel, La Chute, dont on se rappelle la prodigieuse prestation de Bruno Ganz plus encore que celui du Paris brûle-t-il ? de René Clément.

On n'a pas coupé, à la fin du spectacle, à la désormais (presque) inévitable, et non moins dérisoire coutume de la standing ovation, heureusement brève, mais j'ai surtout  regretté, pour ma part, le peu de spectateurs de moins de 30 ans dans la salle...      

 

21:09 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théâtr, guerre, allemagne

15/01/2012

Quartet d'enfer

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Avec Démons de Lars Norén, Thomas Ostermeier donne dans les relations conjugales exacerbées. À voir dès mardi au Théâtre Kléber-Méleau.

Deux grandes figures de la scène théâtrale contemporaine qui se rencontrent dans une pièce carabinée : début d'année explosif dans l'ancienne usine à gaz ! Quelques mois après la mise en scène du génial John Gabriel Borkman d'Ibsen, par Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin, l'accueil à Kléber-Méleau de sa version de Démons, du sulfureux dramaturge norvégien Lars Norén, promet la même tension, en plus radicalement contemporain.

Au menu de Démons : la mise à nu et à cru des relations de deux couples de voisins au cours d'une soirée démente. On se rappelle les terribles prises de bec de Liz Taylor et de Richard Burton dans Qui a peur de Virginia Woolf ? d'Albee ; et Polanski vient de remettre ça, en un peu  moins corrosif, avec Carnage, d'après Yasmina Reza.

Or avec Démons, la folie furieuse guette. L'auteur sait de quoi il parle puisque, taxé de schizophrénie en son jeune âge, il fut lui-même traité aux électrochocs. Après ses débuts dans le roman, il n'a cessé ensuite, par le théâtre, d'exorciser ses démons, qui sont aussi ceux d'une société déboussolée, oscillant entre vide affectif et fuites diverses dans la violence, le sexe, la drogue ou la consommation.

Les amateurs de théâtre de nos régions se rappellent sans doute la première représentation de Sang, à Vidy, dans la mise en scène d'Henri Ronse: une saisissante plongée dans les relations d'un journaliste engagé, de sa femme actrice  et de leur fils perdu et retrouvé, sur fond de dictature latino-américaine et de sida. Avec Démons, les désirs mimétiques se déchaînent entre deux couples. La première paire (Frank et Katarina) accuse déjà une visible fragilité psychique. Quant aux invités (Tomas et Jenna) formant le deuxième couple, ils vont agir (comme chez Albee) en témoins révélateurs tout en se trouvant emportés à leur tour dans la tourmente.

«J'essaye de tourner autour des êtres et des objets, comme autour d'une sculpture, au lieu de n'en regarder qu'une seule face», explique Lars Norén dont la violence du langage et des situations a souvent choqué, notamment dans la version très « explicite » qu'en avait proposée Gérard Desarthe, accueilli à Vidy en 1996.

À  relever cependant que les facettes violentes du théâtre de Norén, auteur aussi de Guerre (« autour » du conflit en ex-Yougoslavie), ou de La Force de tuer, ne font que refléter les aspects les plus sombres de la réalité psychologique ou sociale de l'homme d'aujourd'hui. 

Lausanne-Renens. Théâtre Kléber-Méleau, du 17 au 21 janvier, à 19h sauf samedi (20h.30) et dimanche (17h.30), relâche le vendredi. Location : Kléber-Méleau (021 625 84 29), Vidy (021 619 45 45), et billeterie en ligne.

11:24 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théâtre