23/01/2013

L'amour fou du Bantou

Maxou8.jpgSon premier roman, d'une irrésistible vitalité, excelle dans le pleurer-rire. 39, rue de Berne marque la naissance d'un véritable écrivain.

 

Les commères de Douala en restent baba ! Les plus fameux caquets du Cameroun viennent en effet d'apprendre, par Facebook, qu'il y aurait en Suisse un jeune homme à la langue mieux pendue qu'elles toutes réunies: une espèce de griot-écrivain dont le verbe aurait la saveur d'une griotte veloutée et piquante. Le conditionnel tombe d'ailleurs puisque la nouvelle est de source "sûre-sûre", émanant de la très fiable AFP, en clair: l'Association des Filles des Pâquis, dont les bureaux se trouvent au 39, rue de Berne, en pleine Afrique genevoise. Or cette adresse est aussi le titre d'un livre écrit par ce prodige de la parlote, du nom de Max Lobe, aussi doué à l'écrit que pour la zumba ! Quel rapport y a-t-il entre un Camerounais de 26 ans bien éduqué, cinquième de sept enfants, débarqué à Lugano son bac en poche et diplômé en communication et management, actuellement en stage à la Commune de Renens, et le jeune Dipita, fils de prostituée aux Pâquis et condamné à cinq ans de prison pour le meurtre passionnel de son jeune ami William ? Le rapport s'intitule 39, rue de Berne, un vrai roman qui saisit immédiatement par sa densité humaine, la présence vibrante de ses personnages et l'aperçu de ce qui se passe en Afrique ou à côté de chez nous. De sa cellule de Champ-Dollon, Dipita raconte sa vie de garçon pas comme les autres, marqué en son enfance par les discours de son oncle Démoney. Rebelle très monté contre "papa Biya", le Président qu'il appelle "la Barbie de l'Elysée", l'oncle vitupère les magouilles du régime et le délabrement de la société, tout en recommandant à son neveu de ne pas se comporter à l'instar des hommes blancs qui pleurent comme des femmes et font de "mauvaises choses" entre eux. Or le même oncle, qui est à la fois le frère et le "papa" de Mbila, la mère de Dipita, n'a pas hésité à vendre celle-ci à des "Philanthropes-Bienfaiteurs" affiliés à un réseau international de prostitution, jusqu'à Genève où la jeune fille de 16 ans, abusivement vieillie sur son (faux) passeport, doit racheter sa liberté en payant de son corps. Dans la foulée, elle se fait engrosser par le chanteur-maquereau d'un groupe fameux, qui la pousse ensuite à conclure un mariage blanc avec un Monsieur Rappard spécialisé dans ce trafic lucratif. Pour faire bon poids, Mbila fourguera aussi de la cocaïne avec la complicité (de mauvaise grâce) du jeune Dipita. Enfin, cerise sur le gâteau, celui-ci, bravant les mises en gardes de son tonton, tombera raide amoureux d'un beau blond qui n'est autre que le fils du (faux) mari de sa mère. Glauque et compliqué tout ça ? Nullement: car Mbila, malgré ses humiliations atroces et sa colère contre son frère-papa, est aussi gaie que son fils est gay. Celui-ci garde par ailleurs respect et tendresse pour son oncle et sa tante Bilolo (la famille africaine, bien compliquée à nos yeux, reste sacrée), même si c'est chez les Filles des Pâquis, héritières d'une certaine Grisélidis, qu'il trouve refuge affectif et formation continue en toutes matières, y compris sexuelle.

Une langue-geste

Notre grand Ramuz a fondé une langue-geste, qui travaille au corps toutes les formes de langage. Loin d'aligner les expressions locales, le romancier a forgé un style qui suggère les pensées et les émotions autant par les gestes de ses personnages que par leurs paroles. C'est exactement la démarche qu'on retrouve chez Max Lobe, qui ne sait rien de Ramuz mais a lu Ahmadou Kourouma et Henri Lopes et réussit à capter, dans son récit de conteur, des expressions souvent drôles mais plus encore significatives du doux mélange des cultures. Dans la bouche de l'oncle Démoney, le "cumul des mandats" devient "cumul des mangeoires". Dans celle de Dipita, le derrière rebondi de Mbila devient "cube magie". Et les mots de bassa ou de lingala y ajoutent leur son-couleur: le ndolo pour l'amour, le mbongo pour l'argent, notamment. Max Lobe a écrit 39,rue de Berne avec son sang et ses larmes, et sa joie de vivre, sa générosité, son élégance intérieure, sa tristesse ravalée, son incroyable sens du comique fusionnent dans un livre plein d'amour pour les gens et la vie. Le portrait (en creux) de Dipita est des plus attachants, et celui de Mbila bouleversant. La présidente de l'AFP, une digne dame Madeleine, a décerné au livre un prix spécial en matière d'observation. Et les commères de Douala se feront un plaisir de dérider les vertueuses Dames de Morges si celles-ci froncent le sourcil. Chiche que Calvin se mette à la zumba!

 Zap04.pngMax Lobe. 39, rue de Berne. Zoé, 180p.

Cet article est à paraître dans le quotidien 24 Heures, ce mercredi 23 janvier.

 

 

Max Lobe en dates

 

13 janvier 1986. Naissance à Douala, 5e de 7 enfants.

 2004. Après un bac à Douala, arrivée en Suisse.

 2008. Bachelor en communication à Lugano.

 2009. Prix de la Sorge sur manuscrit.

2010. Mort de son père. 2011. Parution de L'Enfant du miracle, récit. Master en management.

 2012. En septembre, participe au Congrés des écrivains francophones de Lubumbashi sous l'égide de Présence suisse.

Lecture-signature à Carouge, ce jeudi 24 janvier, à la librairie Nouvelles pages, dès 18h.30.

39, rue de Berne, sera lu par Benoît Blampain dans le cadre du projet lisezvous.ch, le 1er février à la Galerie C de Neuchâtel, le 3 février à la Couronne d'Or à Lausanne, le 16 février au Théâtre de la Tournelle à Orbe et le 13 avril au Théâtre Le Poche, à Genève.

20/01/2013

Crime à la Grange

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La "réduction" théâtrale du chef-d'oeuvre de Dostoïevski, par la Compagnie 93, passe bien la rampe à Dorigny.

Crime et châtiment, genre polar philosophique du bord des gouffres, est le plus connu des cinq derniers chefs-d'oeuvre de Dostoïevski. Adapté maintes fois au théâtre ou au cinéma, ce roman de plus de 600 pages, simple de trame mais riche d'implications multiples, reste un défi redoutable au metteur en scène qui s'y colle.

Or Benjamin Knobil ne s'y est pas cassé les dents, loin de là: avec une petite équipe de cinq comédiens endossant une quinzaine de rôles, son adaptation module les thèmes majeurs du roman de façon intelligible et avec une intensité croissante.

On rappelle en trois mots de quoi il retourne: le jeune étudiant Raskolnikov, anti-héros oscillant entre le spleen à relent romantique, la révolte à caractère social et le "merde à Dieu" des nihilistes , abat une usurière en laquelle il voit l'incarnation d'une vie parasitaire de "pou humain". Son acte ne se justifie ni par sa pauvreté (il glande et sa maman et ses amis se démènent pour l'aider) ni par son aspiration à une condition humaine moins indigne. Il ne croit d'ailleurs pas lui-même à la légitimité de son crime malgré son fantasme de "surhomme", mais il lui faut la compassion et l'amour d'une jeune prostituée pour le ramener dans le cercle des vivants et assumer son châtiment.

Le schéma semble d'un feuilleton édifiant. Mais le roman joue sur la complexité humaine et l'ambigüité de personnages saisissants de vérité. Toutes composantes que le metteur en scène et les comédiens illustrent au gré de brèves scènes concentrées. Dessinés au moyen d'un dialogue vif et sonnant juste, les protagonistes du roman sont bien là. D'abord un peu caricatural, frisant l'"hystérie", le Raskolnikov de Franck Michaux gagne ensuite en densité. De même Yvette Théraulaz, aux multiples rôles endossés avec générosité, est plus convaincante en femme humiliée qu'en usurière genre femme d'affaires; enfin le juge (Romain Lagarde), autant que Sonia (Loredana von Allman), sont tout à fait excellents dans le registre alterné du comique et de l'émotion. Sans actualiser vraiment le drame, Benjamin Knobil ajoute quelques touches contemporaines (notamment par une allusion à Staline) aux prémonitions catastrophistes du romancier sur le règne des masses, de la déshumanisation et du totalitarisme. Il en résulte un spectacle prenant, dont le dispositif scénique tourniquant scande le rythme sans un temps mort. À voir !

Lausanne, La Grange de Dorigny, Crime et châtiment, par la Compagnie 93, jusqu'au 26 janvier. Ma-je-sa 19h / me-ve 20h30 / di 17h. La représentation du 22 janvier est complète. Réservations 021 692 21 24. Autour du spectacle, une exposition de photos d’archives est présentée à la Grange, en collaboration avec l'Institut de police scientifique UNIL.

17/01/2013

Jean Ziegler sans légende

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Dans une première bio riche de faits exacts et de témoignages révélateurs, Jürg Wegelin brosse le  portrait sans complaisance d'un homme plein de contradictions.  

 

Jean Ziegler est, avec Guillaume Tell et Roger Federer, le Suisse le plus connu au monde. Mais sait-on qui est en vérité cet émule de l'Abbé Pierre, de Sartre et de Che Guevara, devenu célèbre par ses livres fustigeant l'hypocrisie d'une Suisse "au-dessus de tout soupçon" ? Sait-on que ce fils d'un colonel bernois conservateur fut lui-même capitaine des cadets de Thoune à dix-sept ans et qu'il dispose d'un brevet d'avocat ? Sait-on qu'il excelle au tennis et que c'est un skieur aussi ferré que son ami Adolf Ogi  ? Sait-on que ce fils révolté est lui-même un père et un grand-père attentif ?

zap07.jpgQu'on le vomisse ou qu'on le respecte, Jean Ziegler suscite des passions proportionnées à la sienne, intacte à l'approche de ses 8o ans. Or le premier mérite de Jürg Wegelin, journaliste économique de solide expérience qui fut  l'étudiant du prof gauchiste à l'université de Berne, est de dépassionner le débat sans l'aplatir.

Tenant à certains égards du prophète, Ziegler tend parfois à l'affabulation. Pièces en mains, Wegelin corrige alors. Oui, Ziegler brode (dans Le bonheur d'être Suisse)  quand il prétend avoir assisté, en son enfance, à un déraillement de train de marchandises aux wagons chargés d'armes par les nazis. Mais la Suisse était bel et bien sillonnée, alors, de trains aux wagons plombés. Ziegler s'inspire donc de faits réels pour inventer une scène qui frappe les imaginations.

Bien entendu, ses détracteurs stigmatiseront cette "poésie", comme ils pointeront le manque de rigueur de ses livres et en feront un "idiot utile" du colonel Khadafi. Or, à propos de celui-ci, Wegelin précise avec honnêteté quelle fut la conduite de Ziegler, peut-être imprudent mais jamais vendu.

Wegelin.jpgÀ son travail sur les archives, que le sociologue lui a ouvertes, Jürg Wegelin  ajoute une quantité de témoignages de la famille (la soeur de Jean, ses épouses successives et son fils Dominique) autant que ceux des acteurs du monde académique ou politique. Dans la foulée, on en apprend pas mal sur la grande tolérance du prof en matière d'opinions, ses amitiés de tous bords (de Marc Bonnant à Elie Wiesel, ou de Lula à Kofi Annan), son activité de parlementaire, ses dettes de justice et sa détestation d'Internet...     

Traître à la patrie ?

Au nombre des attaques les plus dures qu'il ait encaissées figure l'accusation de haute trahison lancée contre Jean Ziegler à la suite de la publication, en 1998, de L'or, la Suisse et les morts, incriminant l'attitude de notre pays durant la Deuxième Guerre mondiale. Or ses constats, d'abord vilipendés, auront ouvert un débat crucial. C'est ainsi d'ailleurs, à travers les décennies, que ses coups de boutoir contre le secret bancaire, l'accueil des fortunes de dictateurs, le blanchiment d'argent sale ou la complaisance envers certains barons de la drogue et autres seigneurs du crime organisé, ont bel et bien porté après avoir été taxés d'exagération.

Dès la parution d'Une Suisse au-dessus de tout soupçon, son auteur fut considéré par beaucoup de Suisses comme une "Netzbeschmutzer", salisseur de nid, qui avait le premier tort de critiquer notre pays dans les médias étrangers. Or le paradoxe est que ce "traître" présumé a souvent trouvé de forts appuis chez des politiciens de droite également écoeurés par les menées qu'il dénonçait.

Régis Debray voit en Jean Ziegler un "prédicateur calviniste". Il y a du vrai. Ses exagérations sont apparemment d'un utopiste, mais sûrement plus "réaliste" et conséquent que tant de ses détracteurs se flattant d'avoir "les pieds sur terre". Dans les grandes largeurs, conclut Jürg Wegelin, Jean Ziegler connaît aujourd'hui une sorte de "tardive réhabilitation". Mais l'intéressé (lire ci-contre) n'en a cure, qui voit toujours le monde comme il va, et surtout ne va pas, en rebelle !

Jürg Wegelin. Jean Ziegler, la vie d'un rebelle. Editions Favre, 172p.  

 

Ziegler03.jpg"Je me fiche d'avoir raison !"

Mais au fait, qu'a pensé Jean Ziegler de la première biographie qui lui est consacrée ?

 

"D'abord j'ai été soulagé de ne pas être, une fois de plus, descendu en flammes. Jürg Wegelin a fait une biographie à l'américaine, au bon sens du terme: s'en tenant aux faits. Evidemment, un homme est toujours double, et le biographe n'entre pas ici dans les profondeurs de son sujet. Mais j'aurais mauvaise grâce de le lui reprocher puisque j'ai refusé de participer à son travail, comme j'ai refusé au Seuil et à Bertelsman d'écrire mes mémoires.

Cela étant, Wegelin rend très bien le jeu d'oscillation dialectique entre destinée personnelle et personnage social. Son regard reste extérieur,  mais tout ce qu'il dit est fondé. La seule aide que je lui ai apportée est une signature pour l'accès aux archives fédérales, mais il y a ajouté beaucoup de travail d'investigation. 

Où je ne suis pas d'accord avec lui, en revanche, c'est quand il parle de "réhabilitation" à mon propos. Comme si le problème était là ! Je me fiche d'avoir raison: le problème est que le mal que j'ai dénoncé continue de se faire. S'il y a un certain progrès, dans nos relations avec l'Allemagne, la France ou l'Amérique, notamment avec les accords de double imposition, les banquiers n'en finissent pas d'imposer leurs lois et le reste du monde continue de subir les effets du capitalisme: les trois quarts de l'humanité restent ainsi  laissés pour compte, exploités et voués à la sous-alimentation ou à la famine. Où est le progrès ?"

 

 

La Suisse sans révérence

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Sergio Belluz. CH, La Suisse en kit. Xénia.
Les livres consacrés à la Suisse se reproduisent avec plus d'alacrité que les nains de jardins, et certains se vendent même comme des petits pains. Il faut dire que rien ne passionne autant les Suisses que leur drôle de pays, mais gare à qui oserait le critiquer hors de ses frontières, de Yann Moix (très piètre détracteur il vrai) à Jean Ziegler, au point que le gris docte domine trop souvent le genre, comme on l'a vu l'an dernier dans La Suisse de l'historien François Walter, joliment illustrée par les iconographes de la collection Découvertes de Gallimard, mais d'une platitude proportionnée à sa prétention convenue de "briser les clichés", et réservant à la culture et aux littératures de notre pays une place minable.

Or La Suisse en kit de Sergio Belluz rompt avec cette grisaille professorale par sa manière à la fois hirsute et substantiellement profuse, son insolence roborative et sa mise en forme originale. Je ne pense pas tant à la couverture de l'ouvrage et à sa typographie, d'un assez mauvais goût aggravé par l'absurde bandeau imprimé sur fond rouge Suissidez-vous !, qu'à la façon modulée par l'auteur dans l'alternance des chapitres descriptifs et des pastiches d'auteurs, avec de belles réussites du côté de ceux-ci, souvent plus faibles il est vrai.
Après un Avant-propos immédiatement caustique dans sa façon de désigner ce "pays orgueilleux qui n'aime pas parler de lui et qui déteste qu'on le fasse à sa place", l'auteur, secundo d'ascendance italienne (de quoi je me mêle !?) brosse un premier aperçu synthétique et pertinent de l'histoire de notre Confédération "pacifique" marquée par d'incessantes guerres picrocholines à motifs essentiellement religieux, avant l'établissement d'un consensus plus pragmatique qu'évangélique.
Suit un Who's who en travelling sur une suite de pipoles surtout littéraires, de Rousseau à Milena Moser (star momentanée du roman zurichois qui ne méritait sûrement pas tant d'attention), en passant par une vingtaine d'écrivains et vaines plus ou moins signficatifs (Cendrars, Bouvier, Chessex, Bichsel, Loetscher, Ella Maillart) et par quelques "figures" helvétiques notables, telle l'inoubliable Zouc ou notre benêt cantonal Oin-Oin, la marque ménagère Betty Bossi et les non moins incontournables Godard et Ziegler.
Souvent surprenant dans ses approches (celle de l'immense Gottfried Keller est épatante, autant que son pastiche), Sergio Belluz est inégalement inspiré sur la distance, parfois expéditif dans sa façon d'égratigner un monument ou de singer un style (la présentation de Ramuz est carrément défaillante, autant que le pastiche de Cingria), souvent à la limite de la posture potache.
N'empêche que l'ensemble, complété par un glossaire gloussant autant que bienvenu pour le visiteur nippon ou texan, constitue le kaléidoscope documentaire le plus attrayant, renvoyant en outre, au fil de ses évocations littéraires, à de kyrielles d'autres lectures dans les quatre langues de notre culture. À celles-ci j'ajouterai - oubliée de l'auteur -, celle de la délectable chronique intitulée Ma vie (disponible en Poche Suisse, à l'Âge d'Homme) et relatant les tribulations européenne de Thomas Platter, chevrier de montagne en son enfance et devenu, aprèsmoult tribulations pérégrines avec des bandes d'enfants cheminant à travers l'Allemagne et la Pologne, un grand humaniste bâlois de la Renaissance, père d'une paire de deux autres savants médecins...
Cela pour rappeler avec Sergio Belluz, et sans chauvinisme patriotard d'aucune sorte, la richesse d'une multiculture multilingue souvent ignorée de nos voisins européens, à commencer par les Français. Ainsi La Suisse en kit a-t-elle ce mérite rare, non sans faire souvent sourire et rire, d'illustrer la réalité complexe et contradictoire, d'une espèce de laboratoire européen avant l'heure, dont le dernier paradoxe est qu'on y semble attendre que l'Europe devienne suisse...   

13:15 Publié dans Culture, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

16/01/2013

Le Cervin de 100 façons

DSCN8597.JPGDu projet pictural de multiplier par cent le cliché national helvétique par excellence que représente le Cervin.

(Dialogue schizo)

Moi l'autre: - Alors comme ça, c'est décidé...

Moi l'un: - C'est comme si c'était fait. Y a plus qu'à le faire !

Moi l'autre: - Donc on est bien d'accord: c'est au niveau du concept que le projet s'initie à la base, sous le double aspect du signifiant et du signifié, qui s'articule en outre au double point de vue synchronique et diachronique.

Moi l'un: - C'est exactement ça, compère. Nous nous comprenons comme si nous avions gravi ce tas de pierres de concert voire même de conserve. Mais nous ne prendrons point cette peine vu l'état de nos genoux. En revanche nous irons vérifier de temps à autre l'état naturel de la Chose, sans peindre pour autant d'après nature - mais cela reste à discuter pour la question de la lumière.

Moi l'autre: - Tu penses à Cézanne...


Moi l'un: - J'y pense évidemment, mais aussi à Hodler et àTurner...

Moi l'autre: - Qui n'ont jamais peint le Cervin sauf erreur ?

Moi l'un: - En tout cas jamais au niveau conceptuel !

Moi l'autre: - Jamais non plus pour des motifs utilitaires ou touristiques. Mais Kokoschka non plus !

Moi l'un: - Le Cervin de Kokoschka est plutôt un autoportrait qu'une représentation du Matterhorn. C'est une sacrée peinture et le fait est que le tonitruant Oskar eût pu la reproduire par cent, sans jamais se répéter.

Moi l'autre: - Notre concept à nous serait de réaliser cent petits ou moyens formats du Cervin en six mois et de les exposer ensemble au même prix. 114 francs suisses les petits formats, et le reste à la tête du client.

Moi l'un: - Mais l'essentiel est ailleurs: c'est la symbolique latente du concept...

Moi l'autre: - Psychanalytique ?

Moi l'un: - Bien évidemment. Comme s'impatientent de l'entendre répéter les dames de la bonne bourgeoisie des tea-rooms dont nous visons les bourses, le Cervin est chargé de tout un symbolisme sexuel qui l'apparente aux idoles priapiques et aux emblèmes pyramidaux des Anciens. Faudra qu'on se trouve un lacanien pour verbaliser le concept.

Moi l'autre: - Blague à part, on va prendre un pied national !

Moi l'un:- De fait nous entrons, avec un concept pareil, en parfaite consonance avec les conceptrices et les concepteurs des milieux économico-culturels et politico-médiatiques qui réinvestissent, depuis quelques années, dans le folklore vintage relooké.

Moi l'autre: - Donc on va faire pisser le Vreneli !

Moi l'un: - Ce sera l'aspect impactant au niveau du cadre. Vu que si nos croûtes se vendent la critique suivra et les collectionneurs, donc les huiles de l'Office de la culture et consorts genre DFAE, cracheront tous au bassinet.

Moi l'autre: - Ce qu'attendant on se les roule...

Moi l'un: - On va peinturer grave et c'est ça qui seul compte !

Moi l'autre: - On va s'en mettre plein les naseaux de cette odeur d'huile d'oeillette...

Moi l'un: - Déjà son odeur divine m'enivre.

Moi l'autre:- Et moi donc ! Enivrons-nous donc, compère...


L'exposition des 100 Cervin de JLK se tiendra dès le 14 juin 2013 à l'isba du Vallon de Villard, à un coup d'aile de pic noir du lieudit La Désirade. Détails suivront. La réservation des oeuvres séparées se fait dès ce jour sur ce blog ou par Facebook.Les Cervin au format de 20x20 sont estimées au prix de 114 francs cinquante, cadre compris, et les Cervin au format de 30x30 au prix de 314 francs cinquante, cadre compris. 

DSCN8598.JPGDSCN8599.JPGDSCN8543.JPGDSCN8549.JPGDSCN8551.JPGDSCN8554.JPGDSCN8561.JPGDSCN8564.JPGDSCN8570.JPG

 

02/07/2012

Mes adieux aux larmes

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À La Désirade, ce samedi 30 juin. – Je me suis réveillé tôt l’aube ce matin sur un éclat de rire partagé avec ma bonne amie. J’étais encore tout habillé et nous avons évoqué mon retour épique de la rédaction, hier soir, moi cuité comme jamais et elle me poussant plus ou moins et me guidant après m’avoir apporté deux bâtons de ski, vraiment la drôle de paire grimpant le chemin conduisant à La Désirade à travers le pâturage, elle  me désignant les barbelés ou les orties et moi tricotant des deux cannes et finissant par me jeter tout habillé sur le lit que nous partageons depuis plus de trente ans puisque nous avons conçu Sophie en mars 1982 et nous sommes civilement mariés le 30 juin de la même année, il y a donc tout juste trente ans aujourd’hui.

En dépit de mes craintes de parano, mon Adieu aux larmes s’est donc très joyeusement passé au desk de la rédaction, avec à peu près trente-trois confrères et sœurs ou peut-être même plus, autour d'une solide dotation de Pinot noir et d’eau sobre, sans compter les six gâteaux au fromage et aux pommes que j’avais préparés. Notre rédacteur en chef Thierry Meyer  m’a gratifié de paroles très amicales frottées de douce ironie, avant de m’annoncer trois mauvaises nouvelles. J’avais demandé de m’épargner tout discours et toute forme de cadeau. Or non seulement j’ai dû subir ce premier hommage verbal, mais la compagnie m’a offert un prodigieux stylo Caran d’Ache que je réserverai à mes notes matinales ; Raymond Burki m’a fait LE cadeau dont rêvent les célébrités cantonales et mondiales en me croquant sous des traits qui me ressemblent non sans évoquer mes sosies reconnus aux noms de Michel Boujenah et Enrico Macias. Enfin, pour me faire subir ce qu’on peut dire la totale, la toujours craquante Joëlle Fabre et son adorable complice blonde Cécile Collet  m’ont réservé la dernière surprise consistant en une lecture à deux voix de l’entretien avec Jean Lacouture dont je traîne la casserole depuis vingt ans, « exécuté » un soir de décembre après une verrée de rubrique et dans lequel je finissais par engueuler positivement mon prestigieux interlocuteur.

Les vaches ! Me faire ça alors que, déjà, ce jour-là, juste avant que ne tournent les rotatives, je m’étais demandé comment arrêter ce massacre…

Or ce papier d’anthologie fait partie de la suite des Je me souviens que j’avais composée hier pour évoquer mes 23 ans à 24Heures, et les 43 ans durant lesquels j’aurais sévi dans une quinzaine de titres (de La Tribune de Lausanne dès 1969 à La Liberté de Fribourg, La Gazette de Lausanne et le Journal de Genève, l’hebdo Construire, le Magazine littéraire et même Le Monde et Libé à quelques reprises…), dont j’ai fait la lecture dans la foulée en présence de ma bonne amie et de Monsieur le directeur du Théâtre du Jorat, alias Michel Caspary, frère et confrère, admirable ex-chef de rubrique dont je dis l’amitié dans mes Chemins de traverse. Or voici cette liste, évidemment lacunaire…    

 Je me souviens…

Je me souviens de l’odeur du plomb...

Je me souviens de l’ombre massive sur le trottoir du localier Pijac…

Je me souviens de la pipe de MacDonald le reporter cantonal...

Je me souviens des matelas qu’il y avait dans certains recoins secrets des sous-sols aux rotatives…

Tunisie2.JPGJe me souviens de mon premier reportage en Tunisie consacré aux débuts du tourisme de masse et qui m’a fait renoncer pour toujours à la lecture marxiste d’une situation concrète…

Je me souviens de mon arrivée nocturne à Kairouan où des milliers de petits téléviseurs reproduisaient le discours du père de la nation sorti de l’hôpital...

Je me souviens du premier bar de la Tour ne fermant qu’à point d’heures…

Je me souviens de la série SOS Survie lancée à La Tribune-Dimanche en 1972 à l’initiative de René Langel notre mentor de l’époque, avec Richard Garzarolli, bien avant qu’on ne parle d’écologie et que le ressassement hebdomadaire du sujet ne fatigue Monsieur Lamunière…

Je me souviens de Claude Langel évoquant les défilés de mode parisiens…

Je me souviens du col de loutre du manteau de soirée d’Antoine Livio…

Je me souviens des subjonctifs imparfaits du critique musical Henri Jaton, à la culturelle de La Tribune de Lausanne, vers 1970…

Je me souviens des silences de Marc Lamunière dans l’ascenseur où nous étions coincés ensemble sur 8 étages alors que je n’étais qu’un obscur pigiste de vingt-deux ans plein de réserve envers la presse bourgeoise et ses requins présumés…  

Je me souviens des briefings des chefs de rubrique de Marcel Pasche se demandant si la culturelle de La Tribune de Lausanne ne péchait pas par élitisme après avoir manqué un méga-concert de rock de plus…

Je me souviens de Marie-Laure Borel restée mon amie et que je reverrai demain chez les Langel fêtant leurs 60 ans de mariage…

Je me souviens des critiques de théâtre qu’on dictait le soir même aux linotypistes et qu’on appelait des tardifs...

Je me souviens du dîner que m’a offert le directeur des Galas Karsenty pour essayer de me faire mettre du miel dans mon fiel…

Sulitzer4.jpgJe me souviens d’avoir embarrassé Paul Loup Sulitzer en lui demandant des détails trop précis sur l’excellent roman Popov dont je ne savais pas encor que c’était un autre qui l’avait écrit et qu’il n’avait visiblement pas lu…

Je me souviens de ce que me dit un jour Ménie Grégoire à propos des retraités dont l’un d’eux lui avait déclaré que ce qu’il y a de terrible dans la retraite est qu’on n’a plus de vacances...

Je me souviens des cinéastes romands réunis aux Journées de Sorrente en 1976 et discutant gravement le soir de la meilleure façon de toucher les masses en sirotant leur limoncello…

 Je me souviens d’avoir payé le souper auquel Günter Wallraff m’avait invité lorsque je suis venu l’interviewer à Cologne à propos de Tête de Turc et qui m’a ulcéré en traitant la Suisse de vampire de l’Europe...

Je me souviens de mon entretien avec la diva Teresa Berganza qui m’a fredonné l’air de Musetta sur son canapé violet…

Vidal.jpgJe me souviens de l’énorme ananas avec lequel je suis sorti de l’Hôtel Georges V après une conversation très arrosée avec Gore Vidal qui voulait me faire oublier qu’il m’avait fait lanterner une heure dans le hall du palace…

Je me souviens de l’interview la plus pénible que j’aie jamais faite avec un Michel Houellebecq aussi déprimé que déprimant…

Je me souviens d’avoir perdu notre fille Julie de sept ans dans la méga-foule du concert des Stones à Frauenfeld que je devais couvrir pour la culturelle de 24 Heures

 Je me souviens d’avoir fait du canoë avec Roger de Diesbach sur la Loue au titre du rapprochement convivial des collaborateurs du titre…

Je me souviens de Georges Baumgartner au 69e étage du Centre de presse de Ginza, au cœur de Tokyo, qui m’expliquait les pressions qu’il subissait de la part des grandes firmes japonaises dont on voyait tous les buildings alentour comme autant de tours de seigneurs du Moyen Age…

Je me souviens du séjour à Tokyo offert à notre rédacteur en chef par une grande firme japonaise qui espérait le faire se séparer de l’honorable Georges Baumgartner…Je me souviens d’un jeune coursier qui a l’air presque toujours aussi jeune et dont je ne sais toujours pas le prénom…

chessex2.gifJe me souviens des plaintes des téléphonistes houspillées par Jacques Chessex

Je me souviens de ma première rencontre avec Jean Ziegler après la sortie du Bonheur d'être suisse qui a scellé notre amitié, et de sa question portant sur ma « fonctionnalité marchande dans le groupe Edipresse »…

Je me souviens des fins de soirées du service de correction de 24 Heures au night-club Brummel qui servait encore des spags jusqu’à deux heures du matin...

Je me souviens du prote, alias le chef correcteur, alias Monsieur Liardon…

 Je me souviens de la maman de Jo Lavanchy avec laquelle nous corrigions les textes jetés au téléphone par les reporters sportifs…

Je me souviens de la patience que Jo Lavanchy a (presque) toujours montrée  lors de mes correspondances téléphonique parisiennes plus ou moins titubantes…

 Je me souviens de ce matin du 16 août 1985 où je suis arrivé en tremblant à mon bureau de la Tour où l’adjudant-guide Michel a confirmé au téléphone mon pressentiment que mon compagnon de cordée Reynald s’était crashé dans la face glaciaire du Dolent où il était parti l’avant- veille sans moi…

 Je me souviens de la critique musicale Tokaido.jpgMyriam Teytaz lustrant ses chaussures de montagne à Tokyo dans l’intention de gravir le Fuji Yama...

  Je me souviens de la dégaine de boxeur court sur pattes de Milan Kundera…

 Je me souviens de la culotte de dame qu’un rédacteur en chef libidineux a sortie de sa poche lors d’un pot de départ…

Je me souviens de la recommandation de Jacqueline de Romilly de ne pas interdire la télé aux petits enfants - et c’était la veille de son entrée à l’Académie française…

 Je me souviens d’une verrée de rubrique de fin d’année après laquelle j’avais encore à finir la transcription d’une interview de Jean Lacouture dont les questions devinrentlus longues que les réponses et sur un ton d’agressivité que je me reproche encore…

 Je me souvien d’avoir recouru à mon amie germaniste Cornelia Niebler afin de traduire mon enregistrement d’un entretien avec Günter Grass trompé par ma première question en allemand soigné et lancé ensuite dans un terrifiant monologue d’une heure auquel je ne compris presque rien…

Je me souviens d’avoir annoncé le suicide d’un écrivain lausannois à la suite d’un affreux malentendu avec son éditeur, et de la honte que j’en éprouve encore faute d’avoir vérifié mes sources…

 Je me souviens que pendant une interview dans son repaire de Chevreuse Michel Tournier me quitta un quart d’heure pour jouer avec trois petits garçons sur la même pelouse qui accueillait l’hélico perso de Mitterrand…

Je me souviens que c’est grâce à Michel Caspary que je me suis aperçu que le supplément de salaire auquel j’avais droit comme chef de rubrique ne m’avait pas été payé depuis deux ans… 

Je me souviens que Marcel Pasche a accepté d’indexer mon salaire à venir mais a refusé de me rembourser ce qu’on me devait rétrospectivement - ce qui me fait dire qu’Edipresse me doit l’équivalent d’une Harley-Davidson d'occasion…

Je me souviens des parties de badminton  en compagnie de Jean et de Michel…

Haldas200001.JPGJe me souviens d’un entretien de février 1980 avec Georges Haldas qui devait bien faire 8000 signes…

Je me souviens du choc éprouvé lorsque mon ordinateur m’a dit pour la première fois LONGUES PHRASES…

Je me souviens du concert de jazz improvisé par Heinz Holliger dans une boîte de San Francisco, le dernier jour de la tournée de l’OSR au Japon et aux States à laquelle j’avais été convié en tant que chroniqueur…

Je me souviens de ma visite à Marina Vlady aux yeux très bleus, ce matin du 11 septembre 2001 ; de la perte affreuse, dans le métro, de mon carnet contenant une année de notes et d’aquarelles ; du film-catastrophe diffusé ensuite  par la télé du  studio de la Rue du Bac, enfin du premier commentaire des attentats au bar d’à côté, comme quoi c’était un coup du Mossad…

 Je me souviens du petit éléphant que le clown Dimitri a dessiné pour notre fille Julie…

 Je me souviens du petit renard que j’ai ramené à notre fille Sophie de Sapporo…

 Je me souviens du cher Picson qui se réjouissait qu’un article entre dans sa page « comme le papa dans la maman »…

 Je me souviens d’avoir été interdit d’écriture sur la question de l’ex-Yougoslavie après un reportage à Dubrovnik qui m’avait valu une vingtaine de lettres d’injures de Croates me taxant de désinformation pro-serbe…

Je me souviens que dix jours après cette interdiction les mêmes chefs m’envoyaient en du côté du Mont Athos assister à un congrès de l’orthodoxie mondiale qui ne pouvait que se révéler  un foyer ardent de propagande pro-serbe…

Je me souviens de la solidarité que m’ont manifestée Xavier Alonso et Philippe Dumartheray à un moment difficile…

Je me souviens de ce moment difficile où je fus prié de mettre en page la démolition de mes Passions partagées par un pigiste commis à cette corvée – pénible épisode que j’évoque dans mes Chemins de traverse

Je me souviens que je dois à René Langel et Marc Lamunière, membres du jury, de m'avoir soutenu pour l'attribution du Prix Paul Budry pour Les Passions partagées, à l'unanimité du jury.

Je me souviens d’avoir agressé Gilbert Salem au moment où il s’apprêtait à me doubler pour 24 Heures sur un reportage exclusif du Matin que j’avais réalisé à la rédaction du Canard enchaîné

Je me souviens du bonheur que c’est parfois de faire du bon travail en équipe... 

Verdier130003.JPGJe me souviens de la mise en page la plus hideuse de l’histoire de 24Heures où ma présentation des œuvres magnifiques de Fabienne Verdier s’étalait sur deux pages foutues en l’air par de hideuses publicités charcutières…  

 Je me souviens de la patience avec laquelle on a toujours accueilli ma faiblesse en matière de journalisme rigoureux…

Je me souviens des fins de soirée avec Henri-Charles Tauxe et son amie du moment…

Je me souviens que c’est le même Henri-Charles qui a accueilli, à La Feuilles d’avis de Lausanne (« mère » de 24Heures) l’entretien poltitiquement très incorrect que j’ai eu en 1972 avec le grand romancier fasciste Lucien Rebatet, quelques mois avant sa mort…

Je me souviens des premières au théâtre de Vidy, chez Gonzalo du lac et mon compère René Zahnd…

Je me souviens de l’heure magique passée avec le Chinois François Cheng à la veille de son entrée à l’Académie française…

 Je me souviens du ravissement de Patricia Highsmith à découvrir les dessins de nos filles et le jeu de tarots que je lui avais acheté à Locarno…

 Je me souviens que Patricia Highmsith ma dit qu’elle aimerait renaitre sous la forme d’un petit poisson ou d’un vieil éléphant…

 Je me souviens de la pondération de Robert Netz

 Je me souviens du cynisme affiché de Gérard de Villiers et de la kalachnikov soudée à un corps de femme nue trônant au milieu de son bureau…

Je me souviens de ce chef d’orchestre vaudois qui disait qu’on ne savait pas ce qui était le pire : d’épouser Gorjat, critique au Matin, ou d’égorger Pousaz, critique à 24 Heures

Je me souviens de toutes les rencontres inoubliables que permet le sésame d’une carte de presse…

Je me souviens de l’oiseau entré dans la salle de concert de Santa Barbara (Californie) et de sa vaine tentative de distraire le chef Armin Jordam et la soliste Martha Argerich

Je me souviens des chroniques quotidiennes que je dictais la nuit du Japon ou de Californie à Arlette Choffat qui les dactylographiait le jour…

Je me souviens d’avoir séché un rendezvous avec Jacques Prévert par timidité…

Je me souviendrai que Jean Elgass fut le premier chef de la rubrique culturelle à être parvenu à me faire lire un roman de Marc Levy…

Je me souviendrai de la gentillesse et de la patience de mes camarades de la culturelle…

Je me souviendrai de l’exclamation de Jean Ellgass selon lequel nous nous serons bien amusés naguère…

Je me souviendrai de nos cafés-croissants du lundi matin avec Boris Senff et François Barras mes voyous préférés…

Dubath8.jpgJe me souviendrai de la page magnifique que m’a consacrée Philippe Dubath avec la complicité de Jean Ellgass et de la chefferie…

 

Je me souviendrai de la main de velours dans le gant de fer - ou le contraire - de Thierry Meyer - …

 Et si vous ne vous souvenez pas de moi, chiche que je me rappellerai à votre bon souvenir au prochain écrivain mort qu’on me priera d’enterrer au titre d’increvable dinosaure de mémoire…

Image: JLK croqué par Raymond Burki

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13/06/2012

Fraternel Jean Vuilleumier

Vuilleumier.jpgAuteur d'une œuvre romanesque aussi considérable qu'inaperçue, le critique et romancier genevois s'est éteint dans sa 79e année.

« L'écrivain écrit par besoin, voilà qui semble généralement admis. Mais quelle est la nature de ce besoin ? Face à la souffrance du monde, quelle peut être sa légitimité ». Ainsi Jean Vuilleumier commençait-il de répondre, il y a quarante ans de ça, à la question « Pourquoi j'écris ? » que lui avait posée Franck Jotterand au fil d'une série publiée par la Gazette littéraire, publiée en recueil en 1971. Au terme de sa réponse, le Vuilleumier trentenaire concluait en ces termes applicables à toute son œuvre ultérieure : « Le besoin d'écrire répond à quelques questions essentielles. Mais le meurtre et l'injustice ne renvoient pas à l'ailleurs de la guerre ou de la révolution.Ils sont perpétrés ici, chaque jour, dans le texte des vies les plus banales. (...) C'est aux confins du silence, au bord d'un vertige toujours suspendu, que l'écriture peut se permettre de surgir, sans illusion ni emphase, rachetée, si elle doit l'être, par la conscience de sa dérisoire insuffisance ».

À l'époque où il écrivait ces mots, Jean Vuilleumier dirigeait les pages littéraires de la Tribune de Genève. Avec Georges Anex et quelques autres, c'était alors l'un des chroniqueurs les plus attentifs de la littérature française et romande. Il n'avait que deux romans à son actif : Le Mal été (L'Age d'Homme, 1968) et Le Rideau noir (L'Aire/Rencontre, 1970), mais sa réflexion oriente toute son œuvre ultérieure. Il était en outre déjà proche de Georges Haldas, dont il partageait l'attention aux « vies perdues », la révolte contre un monde de plus en plus déshumanisé et superficiel, et le goût de la bonne cuisine. Or, une année après la mort tragique de Vladimir Dimitrijevic, qui publia tous ses livres avec la complicité de Claude Frochaux, sa disparition est l'occasion de rendre hommage à un homme discret et à son œuvre comptant plus de trente romans et récits dont l'ensemble constitue la fresque minutieuse et pointilliste d'un univers soumis à ce que Peter Handke (auquel il ressemble parfois) appelait « le poids du monde »

Le meurtre derrière les géraniums

Lorsque Jean Vuilleumier se demande, à 35 ans, ce que l'écrivain peut « face à la souffrance humaine», il ne se paie pas de mots. Nous l'avons vu bouleversé par la tragédie des moines trappistes de Tibéhirine, massacrés par un groupe islamiste en 1996, qu'il évoque dans un livre, mais la  plupart de ses romans modulent une souffrance plus intime et quotidienne, et de pauvres drames que Georges Haldas disait relever du « meurtre sous les géraniums ». De L'écorchement (Prix Rambert 1974) au Combat souterrain (Prix des écrivains de Genève 1975) ou au Simulacre (Prix Schiller 1978), et dans les vingt-cinq livres suivants, l'écrivain genevois  poursuit l'observation clinique de tous nos asservissements quotidiens, nos faillites, nos engluements, notre torpeur ou nos velléités d'action généreuse - notre aspiration à « être plus » malgré tout. Analyste lucide d'un certain syndrome d'impuissance paralysant beaucoup d'auteurs romands, sous l'effet de ce qu'il appelle Le complexe d'Amiel (L'Âge d'Homme, 1985), Jean Vuilleumier incarnait lui aussi, à sa façon, une « conscience malheureuse », dont le délivrait pourtant un intense désir de lumière et de pureté qui l'a fait se passionner pour les « silencieux » et les mystiques.

L'homme était débonnaire et gentiment marié, Pécuchet souriant aux côtés du fulminant Bouvard qu'incarnait son ami Haldas, auquel il consacra un ouvrage référentiel : George Haldas ou l'Etat de poésie (L'Age d'Homme 1985). Le critique littéraire de La Tribune de Genève n'a pas connu de successeur de sa qualité. L'écrivain reste à découvrir, pour beaucoup, dans ses livres sans pareils.    

Poète de la mémoire

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L'Argentin de Paris a tiré sa révérence. Hector Bianciotti, passeur de littérature et auteur de magnifiques autofictions, est mort à l'âge de 82 ans. 

C'est un écrivain majeur et un critique littéraire de haut vol qui vient de disparaître en la personne d'Hector Bianciotti, mort à Paris à l'âge de 82 ans. Comme le Roumain Cioran, le Tchèque Kundera ou l'Espagnol Semprun, Bianciotti l'Argentin faisait partie de l'espèce singulière des écrivains « étrangers » qui ont vécu comme une seconde naissance en adoptant la langue française. Plus même : Hector Bianciotti fut accueilli à l'Académie française en 1996, où le rejoignit son compagnon Angelo Rinaldi. Mais l'écrivain se disait particulièrement touché d'avoir été fait citoyen d'honeur de la bourgade piémontaise de Cumiana où sonpère avait vu le jour à la fin du XIXe siècle...  

Né dans la pampa d'Argentine où avaient émigré ses parents, qui interdirent à leurs enfants de parler leur dialecte italien d'origine, le jeune Bianciotti, né en 1930. passa par le séminaire catholique et connut « le climat de peur, de délation et d'infamie » de la dictature de Peron. Ses premier romans, autofictions d'une lancinante poésie, traitent avec mélancolie et tendresse un passé souvent âpre, entre la fuite de la plaine argentine et un premier exil (dès 1955) en Italie, où il creva de faim. À ce propos, il écrivait que « si tous les hommes en avaient fait l'expérience, la face du monde, les rapports entre les gens, les nations, seraient autres »...

  Après un séjour de quatre ans en Espagne, Hector Bianciotti débarqua à Paris en 1961, où il ne tarda pas à s'intégrer dans le milieu littéraire (au titre de lecteur chez Gallimard), bientôt publié et reconnu à la fois comme prosateur et critique. Le grand découvreur Maurice Nadeau publia son premier roman (Les déserts dorés, en 1967), et La Quinzaine littéraire, Le Nouvel Observateur et Le Monde accueillirent ses chroniques de grand connaisseur des littératures européenne et mondiale. Passeur de littérature, Hector Bianciotti avait l'art de partager ses enthousiasmes à l'écart des modes et des jargons. Quant à l'auteur du Traité des saisons (1977, Prix Médicis étranger) ou des magnifiques nouvelles de L'Amour n'est pas aimé (Prix du meilleur livre étranger en 1983), il laisse une œuvre marquée au sceau des  douleurs du monde, à la fois collectives et intimes, filtrées par la musique d'une langue - la découverte de la musique fut par ailleurs l'une des expériences marquantes de son enfance - et portées par un mélange d'inquiétude et d'émerveillement devant le monde.

18:02 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature

07/05/2012

De minuscules Odyssées

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Yves Leclair tient un capricant, coruscant et lumineux  Journal d'Ithaque

Yves Leclair est une sorte d'Ulysse terrien, parfois l'aile céleste ou le pied marin, qui a l'art de trouver « l'or du commun » sous tous ses aspects. Les titres de ses livres le révèlent tantôt comme un « voyageur sans titre » et tantôt en « moyen ermite », sensible à « l'antique lumière d'Eden » autant qu'aux « bouts du monde », s'appuyant sur ses « bâtons de randonnée » avant de composer, au retour en son antre de Saumur, tel Manuel de contemplation en montagne (La Table ronde, 2006).

Ses dernières pérégrinations, des bords de la Loire  au port du Pirée, ou de Riquewihr en Alsace, où « la bière laisse perler l'or /de sa lumière vénitienne », à Pruillé-le-chétif dans le Perche où comme Ulysse il cherche « sur les mamelons des collines, /le pêcher rose et l'églantine », cristallisent en 99 odyssées miniatures.

Ainsi le promeneur inspiré grappille-t-il, sous la forme épurée de 99 dizains, autant d'impressions et d'images, de fragments d'éternité filtrés par le verbe le plus délicat.   Le recueil s'ouvre sur une vingtaine de Belles vues et va son chemin très attentif, à la fois particulier et très universel entre  tel «retour du boulot » et telle notation sur les « merveilleux nuages » consignée « après avoir jeté des déchets végétaux », tout se trouvant enfin élevé à la hauteur d'une chose digne d'être vue. Regardez voir si c'est beau !

Yves Leclair. Le Journal d'Ithaque. La Part commune, 127p.

03/05/2012

JLK se met au vert

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Le critique littéraire de 24Heures tourne la page du journalisme le 15 mai ,mais il n'abandonne pas sa passion des livres.

par PhilippeDubath


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On dirait un repaire d'écrivain.Ça tombe bien, c'en est un. Ce chalet qui frôle la forêt, tout en haut d'une pente rude qu'il faut gravir à pied, c'est celui de Jean-Louis Kuffer et de son épouse Lucienne, au vallon de Villard. Ils vivent ici depuis une dizaine d'années, en belle complicité avec leurs deux filles, avec les narcisses et les chevreuils, avec le lac et les montagnes, avec les lumières des saisons qui changent à chaque heure de chaque jour.

Entrons. A gauche, à droite, en haut, en bas, ici, au salon, à la cuisine, dans les chambres, dans les couloirs, partout des livres. Le critique littéraire de 24 heures en a lu une grande partie. Et il garde les plus aimés, les plus précieux. Les autres, il les transmet. «Mais c'est dur de se séparer d'un livre, car dans chacun d'entre eux, un homme, une femme, a mis un peu de sa vie.»

Les livres sont ses amis. Depuis vingt-trois ans, dans 24 heures, avec une attention brûlante pour la littérature francophone, il les présente, les explique, les passe en quelque sorte au lecteur pour lequel il est une solide et rassurante référence. Il l'est d'ailleurs bien au-delà des frontières du canton et même de la Suisse. Car parlez de JLK dans les maisons d'édition de tout l'Hexagone, elles connaissent, et elles respectent.

Bon, le café est chaud, le brouillard se balade devant les fenêtres du chalet La Désirade, Jean-Louis peut évoquer à la table de la cuisine la retraite qui l'attend dès le 15 mai prochain. «A part les grincements de mes articulations, j'ai plutôt le sentiment d'être plus jeune, intérieurement, qu'à 20 ans. Je me sens plus frais d'esprit, plus curieux, plus disponible, plus proche des autres,moins inquiet, moins fragile.»

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Il le dit sans hésiter: «L'horizon de la mort n'est pas une hantise.Tous lesmatins, au réveil, j'ai le sentiment d'ouvrir les yeux sur un univers tout noir, mais aux premiers chants d'oiseaux, aux premiers signes de lumière, le monde s'éclaire. Je vis ici dans un lieu idéal en harmonie parfaite avec Lucienne, qui est ma terre ferme, mon socle. Et mon sentiment de découverte et de perception de ce qui m'entoure est plus dense chaque jour.»

Mais la retraite, Jean-Louis, la retraite, à quoi peut-elle ressembler pour un homme qui a passé sa vie à écrire, qui a rédigé son premier texte sur le pacifisme - pour le journal des Unions chrétiennes - à 14 ans, et qui en est à son vingtième livre?

«Je ne sais pas si je vais ressentir quoi que ce soit, car je vais continuer à écrire, avec simplement davantage de temps encore pour mes projets personnels. J'appliquerai la pensée de Maurice Chappaz, qui disait que «le péché du monde moderne est d'avoir perdu son attention»; ou de Ramuz qui invitait à «laisser venir à soi l'immensité des choses». Je crois vraiment que lorsqu'on regarde attentivement les choses et les êtres, on les aime davantage.»

De Prévert à Highsmith

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Le chalet de Jean-Louis Kuffer est spacieux. Mais pas assez. La faute aux livres.Alors il a trouvé ce qu'il cherche depuis l'enfance, une cabane. «Une cabane dans les arbres. Celle-là n'est pas accrochée aux branches, mais posée sur un pâturage, face au lac.» Allons-y. Dix minutes demarche,même pas, dans le vert tendre des hêtres qui s'éveillent, et voilà l'isba, comme l'a baptisée JLK. «C'est une ancienne étable que m'a donnée un ami. J'y mettrai des livres, des fauteuils, un lit, et sur la table, toujours une bouteille de vin. Notre chalet est à l'écart, cette étable que j'aménage est à l'écart de l'écart. On pourra y lire, y écrire, y rassembler des amis.»

Et souhaitons-le: Jean-Louis y racontera aux passants ses rencontres littéraires et donc humaines. Il racontera comment il a renoncé à vingt ans, par timidité étouffante, à se rendre à un rendez-vous avec Jacques Prévert. Ou comment Patricia Highsmith, qu'il rencontrait au Tessin, lasse de parler d'elle-même, a fini par l'interviewer sur Georges Simenon, avant de publier deux pages sur le père de Maigret dans Libération...

JLK le critique de livres est lui-même un livre loin de se refermer, dont chaque page est une histoire. Rendez-vous à l'isba!



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Un bourlingueur du monde ouvre ses carnets

Jean-Louis Kuffer mène depuis longtemps une double vie qui ne présente aucun caractère secret: il est journaliste et écrivain. Ces deux existences, JLK les associe, les mélange, les marie dans son vingtième livre, qu'il vient de publier sous le titre de Chemins de traverse; lectures du monde 2000-2005. Tout y est, ses amitiés, ses amours, ses rencontres, ce qu'il appelle la poésie du monde des livres et celle du monde de tous les jours, familial, professionnel, ou cérébral. On peut trouver dans cette chronique élégante et dynamique une vaguelette d'égocentrisme; nous préférons y déceler un regard net et clair, franc, captivant, touchant aussi, d'un homme attentif à son propre chemin et à son époque. Un homme qui se sait «unique, comme chacun, donc irremplaçable». Enfant, Jean-Louis collait des mots et des images dans de grands cahiers. Dès l'âge de 15 ou 16 ans, il s'est mis à écrire chaque jour dans des carnets noirs ses impressions sur la vie. Il n'a jamais cessé et il n'arrêtera jamais de faire des livres. Son blog est un jardin très visité. Faites-y un détour, vous verrez, il y a de jolies fleurs à y cueillir.

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Chemins de traverse; lectures du monde 2000-2005. Postfacede Jean Ziegler. Editions Olivier Morattel, 413 p.

Blog de JLK: http://carnetsdejlk.hautetfort.com/livre

Portrait de JLK au vert: Philippe Dubath

Cette page a paru dans la rubrique culturelle de 24 Heures ce jeudi 3 mai 2012.

26/04/2012

Chemins de traverse

Traverse1.jpgChemins de Traverse ; lectures du monde 2000-2005. Le vingtième livre de JLK paraît chez Olivier Morattel.

Postface de Jean Ziegler.

 

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Vivre, lire et écrire : cela peut être tout un. Ce triple mouvement fonde en tout cas le projet, la démarche et la forme kaléidoscopique de ces Lectures du monde, dont voici le quatrième volume publié après L'Ambassade du papillon, Les passions partagées et Riches Heures.

Sous la forme d'une vaste chronique étoilée touchant aux divers genres du carnet de bord et du reportage littéraire, de l'aphorisme et du trait satirique, du récit de voyage et du journal d'écrivain au travail, ce livre tient d'un roman « dicté par la vie », reflet vivant de la réalité telle que nous la percevons par les temps qui courent, profuse et chatoyante, contradictoire, voire chaotique.

Sous le regard de l'écrivain en quête de plus de clarté et de cohérence, cette réalité participe tantôt du poids du monde et tantôt du chant du monde. La fin de vie d'un enfant malade, l'agonie muette d'une mère, les nouvelles quotidiennes d'un monde en proie à la violence et à l'injustice constituent la face sombre du tableau, qui devient vitrail en gloire sous la lumière de la création, à tous les sens du terme. 

D'un séjour en Egypte à d'innombrables escales parisiennes à la rencontre des écrivains de partout (tels Albert Cossery, Ahmadou Kourouma, Jean d'Ormesson, Carlos Fuentes, Amos Oz, Nancy Huston et tant d'autres), de Salamanque à Amsterdam, d'Algarve à Toronto, le lecteur suit un parcours zigzaguant qui ramène à tout coup au lieu privilégié de La Désirade, sur les hauts du lac Léman, au bord du ciel et dans l'intimité lumineuse de la « bonne amie ».   

Grandes lectures (Balzac, Dostoïevski, Proust, Céline), passions partagées de la peinture et du cinéma, pensées de l'aube au fil des saisons, effusion devant la nature, fusées poétiques, aperçus de la vie littéraire et de ses tumultes (Jacques Chessex entre insultes et retours amicaux), tribulations de l'amitié (la présence indomptablede Marius Daniel Popescu), clairières de la tendresse (la bonne présence des  filles de l'auteur), coups de gueule contre l'avachissement au goût du jour ou la perte du sens dans un monde voué au culte de l'argent : il ya de tout ça, à fines touches douces ou dures, dans Chemins de traverse.       

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Extrait de la Postface de Jean Ziegler à Chemins de traverse

« Mon cher Jean-Louis,

Je passe mes journées au Conseil des Droits de l'homme - les nouvelles de l'horreur commise sur des hommes, femmes et enfants syriens par des forces dites de « sécurité », dirigées par des fous sanguinaires, défilent... L'indifférence des ambassadeurs occidentaux est abyssale.

La nuit je te lis. Tes Chemins de traverse sont une traînée de lumière dans l'obscurité opaque.  « Le plus de choses dites avec le moins de mots ». Tu as réussi magnifiquement à satisfaire l'exigence que tu t'es adressée à toi-même. Ta langue brille de mille feux. Ces carnets, ces notes, ces portraits, ces fulgurances philosophiques respirent la liberté.

(...)

J'ai aimé, j'aime tes portraits, l'exactitude de ton trait. Et aussi la profonde sympathie qui porte ta parole. J'ai connu l'élégant et à moitié ermite de L'Hôtel La Louisiane, Albert Cossery, qui portait l'Egypte en soi partout où, dans son exil, il allait. Et Kourouma, le géant ivoirien.  Michel Polac, l'amer reclus... je les ai connus. Et les retrouve dans leur vérité, celle que tu fais surgir - somptueusement -, de ton interlocuteur.

Ton sous-titre est « Lectures du monde ». Anodin en apparence. Mais quelle lectures ! Tu écris : « Le vent dans l'herbe ou sur le sable est une chose et les mots pour l'évoquer participent d'autre chose ». Cette autre chose, bien sûr, est la littérature que tu habites, qui t'habite merveilleusement.

« Capter le souffle de la vie », cette ambition que tu évoques tout au début de ton livre, est pleinement réalisée, réussie par la force de ton imaginaire, de ton éblouissant talent.

Tes carnets se nourrissent de la mémoire, de la mémoire ressuscitée bien sûr. Je me souviens d'un passage des Mémoires d'Hadrien de Yourcenar : « La mémoire change et vit. Du bois mort s'enflamme tout à coup et la mémoire devient un lumineux autodafé ».

Toi, dans ton livre, tu creuses plus profondément, plus énergiquement l'humus de nos pensées, nos angoisses, nos espérances. Jusqu'à déterrer l'évidence que voici et que je trouve superbe : « La mémoire est une personne et plus encore : la chaîne des personnes et la somme des vivants ».

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Premier vernissage de Chemins de traverse

Au Salon international du Livre de Genève

Le vendredi 27 avril, scène de l'Apostrophe, de 17h.15 à 18h.

JLK évoquera sa pratique des carnets, 40 ans durant, leur mise en forme et les quatre volumes qui en ont été tirés, dans une forme toujours renouvelée. En dialogue avec Isabelle Falconnier, Olivier Morattel et, sous réserve, Jean Ziegler.   

JLK dédicacera son livre sur le stand d'Olivier Morattel (G952) ce vendredi de 19h.à 21h.30, samedi 28 avril, de 15h. à 16h; et dumanche 29 avril de 13h. à 14h. et de 17h. à 18h.

Vernissage amical et festif de Chemins de traverse, avec la sortie de deux nouveaux numéros du Passe-Muraille, 88 et 89.

Au Sycomore, à Lausanne. 20, rue des Terreaux.

Le mercredi 2 mai, de 18h à 21h, et plus si affinités.

Apérifif, lectures, musique et dédicaces.

 

Premier papier sur Chemins de traverse.

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Des Chemins de traverse intimistes, érudits et ivres de liberté.


par Isabelle Falconnier

Depuis l'an 2000, Jean-Louis Kuffer nous invite a partager son intimite d'homme qui lit et, partant, d'homme qui écrit. L'ambassade du papillon reprenait chez Campiche ses carnets de 1993 a 1999, Les Passions partagées, en 2005, remontait de 1973 a 1992, Riches heures, paru à L'Age d'Homme,  utilisait son Blog-notes 2005-2008 et ce nouvel ensemble de ses carnets, Chemins de traverse,rassemble ses Lectures du monde de 2000 a 2005.

Si Giacometti a cree un Homme qui marche archetypal, Kuffer construit décennie apres décennie un personnage d'homme qui lit dont la richesse fait oublier tous les autres. L'écrivain et journaliste né a Lausanne en 1947 vit en littérature: il lit les livres qui sortent, rencontre leurs auteurs, relit les livres auxquels ces écrivains lui font penser, ne se leve pas un matin sans ecrire quelques phrases qui seront publiees un jour, edite une revue litteraire - un homme de lettres dans tout son splendide mystère, sérieux, erudit, monomaniaque.

Depuis son adolescence, il prend des notes comme on accomplit une « espece de rite sacre », remplissant une centaine de carnets constituant un journal devenu la « base continue de [sa] presence au monde et de [son] activite d'ecrivain ».

Ce volume le suit de Lausanne à sa maison La Desirade, a Villard-sur-Chamby (VD), de Paris a l'Espagne ou la Belgique ou il est envoye en reportage. On suit des personnages récurrents qui composent son corps de garde rapproché: ses deux grandes filles, sa mere, qui decede en cours de journal et qui nous vaut les lignes les plus emouvantes du livre, sa femme, cette « bonne amie », son ami l'ecrivain Marius Daniel Popescu, compagnon exclusif de soirees d'exces dont Kuffer tente de se preserver. On croise des dizaines d'écrivains morts ou vifs qui forment une belle cosmogonie litteraire - Philip Roth, Ahmadou Kourouma, Timothy Findley, Jean d'Ormesson, Pascale Kramer, Amos Oz, Nancy Huston - d'anciens amis: Haldas, Dimitrijevic, Chessex - avec lesquels l'auteur a prefere se brouiller plutôt que de perdre sa liberte. "Je tiens plus a la liberte qu'a l'amitie. (...) Je tiens plus a la paix interieure qu'a l'amitie."

On assiste a la naissance de son blog, simple jeu devenu veritable stimulation. Se faconne page apres page un honnête homme, lucide (« Aux yeux de certains je fais figure d'extravagant, pour d'autres je suis celui qui a céée au pouvoir médiatique, mais ma verite est tout ailleurs (...). »), narcissique (« Se regarder n'est pas du narcissisme si  c'est l'humanite qu'on scrute dans son miroir. »), attachant.



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Jean-Louis Kuffer. Chemins de traverse. Lectures du monde 2000-2005. Postface de Jean Ziegler. Olivier Morattel éditeur, 420 p.

 

21/04/2012

Notre part d'ombre

Dugain3.jpgLe dernier roman de Marc Dugain, Avenue des géants, démêle les racines du mal au coeur de  l'homme.

Marc Dugain aurait pu devenir un tueur génial si les conditions requises de l'inné et de l'acquis avaient été réunies. Au lieu de se cantonner dans le rôle fugace d'un auteur à succès, il aurait pu marquer l'Histoire comme le très cruel Staline, auquel il a consacré un livre, ou comme le très retors John Edgar Hoover, qui lui en a inspiré un autre.  Dans un autre cercle infernal de damnés célèbres moins « officiels » et ne bénéficiant pas de la couverture du Pouvoir et de la « raison d'Etat », il aurait pu laisser une trace sanglante de serial killer égal aux  plus intelligents et aux plus tordus.

C'est du moins ce qu'on se dit en lisant Avenue des géants, terrifiante plongée dans les abysses intimes d'un tueur qui entreprend de se raconter dans un roman après les quarante ans de taule que lui ont valu les meurtres de ses grands-parents, à quinze ans, de sa mère et d'une dizaine de jeunes auto-stoppeuses qu'il décapitait et violait après leur mort.

Tout cela, Marc Dugain le raconte en romancier, avec une fabuleuse capacité de se mettre dans la peau d'un autre. Sa mère à lui ne l'a probablement pas martyrisé, et lui-même n'a sûrement jamais décapité un chat. Jamais il n'a souffert ni fait souffrir comme son protagoniste. N'empêche : il en a mentalement revécu l'horreur et il nous la fait vivre, comme si elle était en nous.

À préciser cependant que ces abominations restent hors-champ, dans le roman, jamais montrées. Rien ici du énième polar exploitant le filon des tueurs en série. On est ici du côté du Dostoïevski de Crime et châtiment, « sacré bon bouquin » au dire du protagoniste qui le sait par cœur, ou du James Ellroy de Ma part d'ombre enquêtant sur la mort de sa mère. Pas trace de complaisance morbide dans ce roman qu'on pourrait dire en quête des racines du mal, chez un homme dont l'enfance à subi une véritable « entreprise de destruction massive de l'affectif » et qui est également en proie à d'irrépressibles pulsions destructrices .

Ainsi qu'il l'explique en fin de volume, Marc Dugain s'est inspiré d'une histoire réelle pour composer ce roman qui vous prend par la gueule dès la première page et ne vous lâche plus. Son protagoniste, Al Kenner, grand diable qui avait plus de deux mètres à 15 ans déjà et un QI supérieur à celui d'Albert Einstein, est le clone romanesque  d'un célèbre tueur américain du nom d'Ed Klemper, toujours incarcéré dans la prison californienne de Vacaville. Le romancier ne fait pas moins œuvre personnelle et originale en donnant à son personnage une épaisseur psychique et affective qui nous le rend très proche.

De fait, et malgré ses crimes passés, Al Kenner est un homme brisé et souffrant, véritable « mort vivant » d'une totale clairvoyance dont l'intelligence supérieure, servie par une hypermnésie redoutable, lui permet d'analyser les tenants et les aboutissants de ses actes sans les excuser à bon compte.

Marqué à vie par une mère tyrannique, il a toujours été paralysé à l'instant du « passage à l'acte », avec les femmes, et s'est ainsi cru exclu a priori de toute vie normale. Il y a en lui une tristesse inguérissable mais, aussi, une irrépressible force qui se manifeste en lui par des sortes de tempêtes intérieures, psychiques et physiques à la fois. La conscience, d'abord panique et diffuse, d'un pouvoir absolu que lui donne le meurtre, et les effets de la réitération de celui-là, vont l'entraîner dans une spirale que seul son récit dévoile et, peut-être, exorcise. Pourtant il n'en reste pas moins sans défense face au mal qui le travaille, que son entourage l' « enfonce » ou cherche à l'aider à en sortir.

Sa mère, qui a vu en lui l'incarnation du diable dès sa naissance, n'aura jamais fait que l'abaisser et l'humilier comme elle n'a cessé d'humilier et d'abaisser son conjoint, « héros » déchu aux yeux du jeune homme qu'elle piétine autant que celui-ci...

Extrêmement lucide et sensible, pénétrant et très nuancé, dans son approche des tourments de l'enfance blessée et des désastreuses conséquences d'une sorte de psychose familiale à répétition (car la grand-mère paternelle d'Al Kenner relance la persécution de l'adolescent en version soft), Marc Dugain ne donne jamais dans le manichéisme ni la simplification démago. En outre, avec son tableau durement réaliste (et notamment dans ses charges contre certains psys ou contre l'angélisme des hippies de l'époque Peace & Love) contrastent trois remarquables personnages (un psychiatre bienveillant et un chef de la criminelle, ainsi qu'une assistante sociale) qui s'attachent au personnage et l'accompagnent sans se douter vraiment de sa puissance maléfique.

Le roman débute le jour de l'assassinat de JFK, dont le meurtrier « vole la vedette » au jeune Kenner, qui flingue le même jour sa grand-mère juste coupable de l'«empêcher de respirer ». Des temps de la guerre au Vietnam à l'ère d'Obama, la fiction revisite la réalité au fil d'un récit qui ne cesse de nous interpeller à de multiples égards, s'agissant de la violence endémique de l'époque ou de  la psychopathologie des tueurs, des avancées ou des illusions de la thérapie, de la fonction des prisons et du cercle vicieux de l'enfermement, du déterminisme et de la liberté, des vertus  de l'empathie humaine et de leurs limites - enfin de ce qu'on fait avec « tout ça » en littérature.

Si Marc Dugain n'a certes pas le génie d'un Dostoïevski ni la « tonne » poétique d'un Cormac Mc Carthy, c'est bel et bien dans la foulée de ceux-là qu'il poursuit, sur sa ligne claire, un parcours d'écrivain de grand souffle. Par son sérieux fondamental autant que par l'humour constant de son observation, sa verve, son mordant, sa tendresse rugueuse aussi, Avenue des géants, probable best seller à venir, rompt autant avec les fades fabrications des honnêtes faiseurs à la Marc Levy ou à la Guillaume Musso, qu'avec la morne littérature littéraire de notre époque d'eaux basses...

Dugain5.jpgMarc Dugain. Avenue des géants. Gallimard, 360p.      

20/04/2012

Gonzalo du lac

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René Gonzalez a quitté son navire amiral. Mort dans la soirée du 18 avril, le directeur du Théâtre de Vidy laisse un « bâtiment » flamboyant. E la nave va... 

Le Théâtre de Vidy « au bord de l'eau » magnifique bâtiment conçu par le génial Max Bill,  vient de perdre son capitaine. La « tribu » dont il était le patron incontesté - monarque absolu, selon l'expression de René Zahnd, son second à bord, mais à l'écoute de chacun -, est orpheline. Le public de ce vrai lieu de vie qu'était devenu Vidy en vingt ans, et la Ville de Lausanne, comme à la mort de Maurice Béjart, éprouvent la même tristesse. Finalement vaincu par son « crabe », entré dans sa vie en automne 2007, René Gonzalez est mort sans avoir jamais baissé la garde. Avec un courage exemplaire, à l'occasion de la Journée mondiale du cancer, célébrée au CHUV de Lausanne, il avait témoigné en 2010 de sa lutte contre la maladie. Tout récemment encore, fragile à l'extrême, il avait accueilli à Vidy des Assises de la culture qui ont fait date. Le vieux lutteur n'est plus mais son « œuvre » n'a pas coulé comme le Titanic à cent ans et quelques jours près : sa « nave va » et c'est le moment d'en reconnaître l'envergure exceptionnelle.

C'est sous le signe de l'ouverture, peu après la venue  à Lausanne de Maurice Béjart en 1987, que René Gonzalez, directeur de théâtre déjà connu en France, a débarqué en nos murs en 1990 à l'appel de Matthias Langhoff débordé par les tâches administratives. Bénéficiant d'un savoir-faire et d'un réseau déjà « monstrueux », Gonzalez venait de refuser la direction du prestigieux Opéra-Bastille dont il avait assuré l'ouverture  quand il intégra l'institution lausannoise, où il allait vite trouver ses marques et, au fil des années, sa maison où il préférera rester en refusant nombre d'invitations plus prestigieuses aux quatre coins de l'Europe.

Avec l'appui d'autorités lausannoises éclairées (des syndics Paul-René Martin et Yvette Jaggi, à Marie-Claude Jequier aux manettes de la culture, et son homologue cantonale Brigitte Waridel), remplaçant Langhoff dès 1991, René Gonzalez a véritablement « construit » l'actuel Théâtre de Vidy en combinant une programmation artistique d'envergure internationale et une stratégie économique originale.

Armateur et  flibustier...

De fait, alors que les subventions publiques représentent le 80% du budget des maisons françaises ou européennes comparables à Vidy, René Gonzalez a « inventé » un système de coproductions et de tournées, dans le monde entier, qui lui permettent de générer assez de « rentrées » pour que les subventions ne représentant que 40% de son fonctionnement. Sa formule en raccourci : à 500 représentations à Lausanne, 600  à 700 s'y ajoutaient en tournées. Cet aspect peu connu du théâtre de Vidy, plus grand exportateur suisse de spectacles dans le monde, aura marqué l'apport du René Gonzalez « entrepreneur », ou « armateur » aux pratiques évoquant parfois le « flibustier », voire le « voyou », selon les termes de son second à bord...

Mais il faut souligner aussi le  véritable « artiste de la programmation » qu'était René Gonzalez, dont le souci artistique passait souvent avant la « starisation » au goût du jour. De très grands noms du théâtre européen ont certes défilé à Vidy, des metteurs en scène Peter Brook, Benno Besson, Luc Bondy ou Thomas Ostermeier, mais cet amoureux du théâtre, qui avait compris tout jeune qu'il ne serait jamais lui-même ni comédien ni metteur en scène, était aussi à l'affût des « jeunes pousses », tels les Romands Julien Mages ou Dorian Rossel, autant que des nouvelles formes issues du cirque (de Zingaro à James Thierrée) ou des recherches de toute sorte.

L'âme d'un lieu de vie

Soutenu dans sa maladie par l'amour des siens (il était père de trois enfants et cinq fois grand-père), René Gonzalez, attaché à son théâtre au bord de l'eau autant qu'à sa retraite dans les Cévennes, incarnait l'âme vivante et vibrante d'un « paquebot » à l'équipage très soudé, avec René Zahnd et Michel Beuchat en grand artisan de la technique, l'omniprésente Barbara Suthoff pour l' « international » et Thierry Tordjmann à l'adminsitration, entre beaiucoup d'autres.

C'est d'ailleurs à Thierry Tordjmann, en duo avec René Zahnd, qu'a été confiée la direction intérimaire du Théâtre de Vidy, dont la prochaine saison porte encore la signature du patron. Une réflexion sera engagée par la Fondation pour le théâtre et la Ville de Lausanne, sur la succession de « l'accélérateur de poésie » que fut René Gonzalez

Edito de 24 Heures: Blues au bord de l'eau

Le capitaine est mort. Le paquebot du Théâtre de Vidy est ces jours en rade, le temps de faire son deuil - avec son équipage et ses milliers de « passagers » -, d'une belle aventure, avant de nouveaux appareillages.

René Gonzalez, à 69 ans, a finalement succombé au « crabe » qu'il défiait depuis 2007. Resté presque jusqu'au dernier jour sur le pont du fameux théâtre « au bord de l'eau », dont il a fait un foyer de création théâtrale au rayonnement européen et même mondial, celui qu'un de ses pairs a qualifié d' « accélérateur de poésie » a quitté sa tribu de Vidy qu'il préférait aux maisons prestigieuses lui proposant leur direction. Ainsi avait-il débarqué à Lausanne, en 1990, après avoir refusé de diriger le « monstre » de l'Opéra Bastille, qu'il avait inauguré. Comme Béjart avait tourné le dos à Bruxelles et Paris, René Gonzalez trouva à Lausanne un lieu propice à ses rêves d' « armateur » de théâtre, artiste en programmation, passeur de talents éprouvés autant que de « jeunes pousses ».  

Après Charles Apothéloz, grand « théâtreux » issu de notre terre, auquel succédèrent le  dandy rebelle Franck Jotterand et le génial et brouillon Matthias Langhoff, René Gonzalez a fait de Vidy un lieu de découverte et de partage sans pareil en Suisse romande. Avec une équipe plutôt restreinte (même ténue, comparée aux institutions mahousses des grands pays voisins), mais rodée et soudée, une capacité rare de concilier gestion inventive et aventure artistique, le « roi René », monarque absolu au cœur de communiste peu repenti, laisse un héritage encore ouvert au grand large. Et c'est ainsi que « la nave va »...

Ces textes ont paru dans l'édition de 24Heures du 20 avril 2012.

16/04/2012

Yvette Z'Graggen pour mémoire

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Comptant au nombre  des écrivains romands les plus appréciés du public, la romancière genevoise s'est éteinte dans sa 92e année.

«Quand je ferme les yeux, un petit cinéma se met en marche dans ma mémoire, je regarde des images en noir-blanc que je croyais effacées», écrivait Yvette Z'graggen dans Juste avant la pluie, dernier paru de la vingtaine de livres que compte son œuvre, abondamment prisée et primée en Suisse romande. Evoquant un premier amour sans lendemain avec un bel Allemand, à l'été de ses dix-huit ans, ce récit autobiographique entremêle tribulations personnelles et péripéties de l'Histoire du siècle passé, comme il en va de la plupart de  ses ouvrages, dont les plus fameux : Un temps de colère et d'amour (L'Aire, 1980), Les années silencieuses (L'Aire, 1982), Cornelia (L'Aire, 1985), Changer l'oubli (L'Aire , 1989), La Punta (L'Aire 1992) ou  Mathias Berg (L'Aire, 1995, best-seller en nos contrées avec plus de 60.000 exemplaires vendus).

Avec Alice Rivaz, Anne Cuneo ou la Lausannoise Mireille Kuttel, Yvette Z'Graggen aura particulièrement marqué la littérature romande de la deuxième moitié du XXe siècle par un regard socialement « engagé », au sens existentiel plus qu'idéologique, et un double regard incisif sur la condition des femmes, observée au fil des générations,  et sur les «oublis » et autres dénis de notre mémoire commune, notamment dans les relations de la Suisse avec l'Allemagne. Son parcours personnel l'y aura aidée.

Née en 1920, fille d'un dentiste d'origine alémanique et d'une mère issue d'une famille viennoise, Yvette Z'Graggen vit ses parents endurer la crise économique et, dès 1941 et après la guerre, accomplit diverses missions pour la Croix-Rouge internationale en Italie et en Tchécoslovaquie. Parus en 1944, ses deux premiers romans, L'Appel du rêve et La vie attendait, évoquent la vie des jeunes gens qui avaient vingt ans en Suisse pendant la guerre, où les femmes ne sont pas reléguées au second plan.

«Mes sœurs de papier ne sont pas des féministes pures et dures, bien qu'elles aient vécu à une époque de militantisme, de révolution sexuelle », écrit encore Yvette Z'Graggem dans Juste avant la pluie. « Elles reflètent pourtant, chacune à sa manière, l'évolution de la femme pendant plus d'un demi-siècle. Elles ont essayé de combattre l'ignorance, l'hypocrisie, les préjugés qui régnaient encore à l'époque de leur enfance».

« Grande fraternité »

Très active dans le milieu culturel et littéraire romand, Yvette Z'Graggen fut une pionnière, à la Radio Suisse Romande, en sa qualité de productrice, de la défense et de l'illustration de nos auteurs alors qu'il n'était souvent de bon bec que de Paris. Touchant à tous les genres, du roman à la nouvelle, elle composa également de nombreuses pièces radiophoniques. Par delà la retraite, elle collabora encore sept ans durant avec Benno Besson à la Comédie de Genève. Maîtrisant parfaitement les langues allemande et italienne, Yvette Z'Graggen signa également diverses traductions, notamment de La Vallée heureuse d'Annemarie Schwarzenbach et des poèmes de Giorgio Orelli. Grâce à son fidèle traducteur, Markus Hediger, son oeuvre rayonne également dans les pays de langue allemande.

« C'est une grande Dame qui s'en va », relevait hier son éditeur et ami Michel Moret, directeur des éditions de L'Aire. « Heureusement, il nous reste ses livres écrits avec limpidité et toujours empreints d'une grande fraternité. »

Un temps de colère et d'amour

Sur la base de deux tranches de journal intime, Yvette Z'Graggen revisite son enfance à partir du reflet que lui en donne l'image de sa propre fille adolescente. Comparant les circonstances historiques, elle évoque aussi les relations qu'elle entretenait avec sa propre mère. Il en résulte un aperçu de sa jeunesse et de la Suisse de l'époque face aux totalitarismes.

L'Aire, 1980. Prix de la Bibliothèque pour tous ; Prix Alpes-Jura.

La Punta

Un autre très grand succès d'Yvette Z'Graggen : la plongée dans le rêve brisé des retraités petits-bourgeois qui espéraient gagner leur paradis dans un biotope idéalisé, sous le ciel clément de l'Espagne.  L'histoire d'un couple genevois qui vit, de manière opposée, la liberté et la nouveauté de leur condition. À partir d'une observation crue des rivages bétonnés, l'empathie de la romancière se fait émotion.

L'Aire, 1992. Prix des auditeurs de la Radio suisse romande.  

Matthias Berg

En juin 1994, Marie, vingt-quatre ans, observe un vieil homme qui jette du pain aux moineaux : Matthias Berg. Elle est venue de Genève, où elle est née, pour le rencontrer. Tandis que le face-à-face se prolonge, des voix se croisent dans la tête de Marie: elles lui racontent une histoire dramatique qu'elle n'a pas vécue, de sa grand-mère allemande, Beate, et celle d'Eva, sa mère, devenue Suisse mais qui n'a jamais pu se libérer du passé.

L'Aire, 1995

03/04/2012

Couleurs de Hermann Hesse

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Hermann Hesse à Montagnola, et ces jours au Kunstmuseum de Berne.

La belle saison se réfracte dans ce livre solaire: «Cet été est une fournaise digne de l'Inde, y lit-on par exemple. Même le lac a perdu depuis longtemps sa fraîcheur, mais tous les jours, en fin d'après-midi, une brise souffle sur notre plage; il est alors rafraîchissant de se baigner dans les vagues puis de rester debout, nu, en plein vent. C'est l'heure où, souvent, je descends ces pentes qui mènent à la plage. Je prends parfois avec moi un bloc de papier à dessins, une boîte d'aquarelle ainsi que des provisions et un cigare pour rester là toute la soireé.»

Ces lignes sereines, préludant à l'évocation sensuelle et pudique à la fois de jeunes filles au bain, Hermann Hesse les écrivait en été 1921, deux ans après son installation dans un petit palazzo baroque, «mi-comique, mi-majestueux» de Montagnola, au Tessin (Suisse méridionale) où il allait positivement renaître. Après le désastre de la guerre, durant laquelle il s'était épuisé en tâches humanitaires et en écrits pacifistes, l'écrivain avait quitté sa femme (internée dans un hôpital psychiatrique de Zurich pour schizophrénie) et ses trois jeunes fils (confiés à des amis ou placés en internat) afin de donner la «priorité absolue» à son travail littéraire. C'est au Tessin, où il vécut la seconde moitié de sa vie, qu'il écrivit la plupart des livres qui établirent sa renommée mondiale, consacrée en 1946 par le Prix Nobel, et c'est à Montagnola qu'il s'éteignit en 1962.

Au charme du Tessin, consommant la fusion du nord et du sud (il dira même y retrouver l'Inde, l'Afrique et le Japon...), Hesse avait déjà goûté en 1905, lors d'une randonnée pédestre, et en 1907, où il suivit une cure naturiste au fameux Monte Verità d'Ascona. Lorsqu'il y revient en 1919, après le «grand naufrage», l'ex-père de famille propriétaire n'est plus qu'un «petit écrivain sans le sou» qui se sent «étranger miteux et vaguement suspect», se nourrissant de lait, de riz et de macaronis, «portant ses vieux costumes jusqu'à ce qu'ils s'effrangent et ramenant, à l'automne, son souper de la forêt sous forme de châtaignes.» Loin de se plaindre, au demeurant, le poète célèbre les bienfaits de la vie en «amoureux du monde» porté à la sublimation de ses pulsions.

«Nous autres vagabonds, écrit-il alors, sommes rompus à l'art de cultiver les désirs amoureux précisément parce qu'ils ne sont pas réalisables, et cet amour qui devrait revenir à la femme, à le dispenser par jeu au village, aux lacs et aux cols de montagne, aux enfants du chemin, au mendiant près du pont, aux troupeaux sur l'alpage, à l'oiseau, au papillon. Nous détachons l'amour de son objet, l'amour lui-même nous suffit, de même que, dans nos errances, nous ne cherchons pas le but mais la joussances, le simple fait d'être par monts et par vaux.»

Hesse4.JPGCes accents lyriques préfigurent Le dernier été de Klingsor (1920), où la magie tessinoise sera très présente, et le sentiment de la nature romantico-bouddhiste qu'on retrouvera dans Siddharta (1922). On pense aussi aux émerveillements et aux pointes de rebellion d'un Robert Walser (très apprécié d'ailleurs par Hesse) en suivant l'écrivain au fil de ses promenades et des digressions jamais conventionnelles qu'il en tire dans ces écrits publiés par les quotidiens alémaniques ou allemands de l'époque. Loin de se dissoudre dans la jouissance égotiste, Hermann Hesse reste en efet bien virulent contre les philistins, notamment dans la cinglante Lettre hivernale envoyée du midi à ses amis berlinois où il fustige les «profiteurs de guerre» et autre bourgeois encourageant le poète crève-la-faim d'un sourire hypocritement paternaliste.

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«Je ne suis pas un très bon peintre, écrit Hesse dans un texte de 1926, je ne suis qu'un amateur; mais dans toute celle vallée, ajoute-t-il aussitôt, il n'y a pas une seule personne qui connaisse et aime mieux que moi les visages des saisons, des jours et des heures, les plissements du terrain, les dessins de la rive, les caprices des sentiers dans les bois, qui les garde comme moi précieusement en son coeur et vive avec eux autant que je le fais». Dans un des poèmes émaillant ce recueil de proses, intitulé Le Peintre peint une usine dans la vallé, la vision plastique de l'écrivain-aquarelliste se prolonge tout naturellement par les mots d'une feinte naïveté: «Tu est très belle aussi dans la verte vallée,/Usine, abri pourtant de tout ce que j'abhorre:/Course au gain, esclavage, amère réclusion». Ainsi salue-t-il le «tendre bleu, /bleu passé sur les murs des modestes demeures/A l'odeur de savon, de bière et de marmaille!», avant de lancer en finalement que «le plus beau, c'est bien la rouge chemineée/Dressée sur ce monde stupide,/Belle, fière, jouet ridicule,/Cadran solaire de géant».
Or, se défendant de poser au maître (même si certaines de ses aquarelles ont parfois la grâce lumineuse de celles d'un Louis Moillet ou du Klee des paysages stylisés, en beaucoup plus gauche), Hermann Hesse ne transmet pas moins, par la couleur, une vision du Tessin qui enchante le regard.

Partiellement inédit dans notre langue, ce livre dense et limpide est à la fois une plongée roborative dans l'univers d'un poète au verbe pur et bienfaisant, et une conversation passionnante avec un homme libre et formidablement vivant. La remarquable postface de Volker Michels, qui a dirigé la présente édition, ajoute encore à l'intérêt de cet ouvrage plus que bienvenu.

Hermann Hesse, Tessin. Proses et poèmes, avec 16 aquarelles polychromes et 2 photos hors texte. Traduit de l'allemand par Jacques Duvernet. Editions Metropolis, 345pp.

Exposition des aquarelles de Hermann Hesse au Kunsmuseum de Berne.

19:53 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : peinture, tessin, montagnola