01/11/2010

Le piège d'une satire

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En lisant L’Amour nègre, de Jean-Michel Olivier. Triptyque critique, I. Ce roman est-il raciste ? Attention au deuxième degré !

Le sentiment panique que nous vivons, aujourd’hui, dans un asile de dingues doublé d’un lupanar, peut s’exacerber à tout moment, chaque jour, à la seule lecture des tabloïds du matin ou en zappant à la télé du soir. L’espèce de folie collective qui s’est emparée de notre drôle d’espèce, incessamment boostée par l’appât du gain et le rêve d’un bonheur aussi standardisé que factice, déploie sous nos yeux un spectacle hallucinant et continu mais que nous ne voyons plus guère, saturés que nous sommes par l’Information - grande machine à tout rendre incidemment informe – et la Publicité, sa variante mercantile et dominante. Or comment parler de ce monde ? Comment le décrire ? Comment en illustrer la démence ? Comment raconter la course du rat humain dans ce dédale ?

En 1759 parut, à Genève, un conte philosophique intitulé Candide ou l’optimisme, qui racontait, sur fond de guerres et de séismes, d’expéditions au bout du monde et de tribulations extravagantes, la quête d’un garçon rebondissant à travers toutes les vicissitudes et finissant par tirer un bilan sage des plus cuisantes désillusions. Dans la foulée, Voltaire nous fit beaucoup rire, et j’avoue avoir finalement beaucoup ri en lisant L’Amour nègre de Jean-Michel Olivier, dont la satire carabinée peut être dite aussi voltairienne, dans une manière « panique » usant, comme au judo, tous les mouvements de l’adversaire pour lui faire piquer du nez. Comme un Michel Houellebecq, Jean-Michel Olivier se sert de tous les standards de la culture de masse (cinéma, musique, modes et marques) et de tous les poncifs du langage au goût du jour pour les « retourner » et en montrer, sans moraliser pour autant, la monstruosité.

Un couple de stars de cinéma qui va s’acheter un enfant en Afrique, un célébrissime acteur qui se paie une île de rêve pour jouer à l’ermite zen, un diable de Tasmanie qu’on envoie chez le psy pour soigner ses crises d’abandonite, et mille formes de folie ordinaire dont les plus sanglantes ont défrayé la chronique passée (de la bande à Manson au procès de Phil Spector, entre tant d’autres) constituent une matière que L’Amour nègre revisite à sa manière sarcastique, non sans paradoxe de départ.

C’est ainsi que, trompé par un début de lecture trop « politiquement correcte », j’ai d’abord cru voir dans cette histoire de jeune Africain, fils d’un tas de mères et d’un père lubrique et cupide, acheté par un couple d’acteurs américains mondialement connus (on pense immédiatement à Angelina Jolie et Brad Pitt, avec un zeste de Madonna), un roman cynique et vulgaire, au langage aussi artificiel et truffé de clichés qu’un best-seller de Paulo Coelho. La chose m’indignait d’autant plus que l’auteur est un compère dont j’ai apprécié la plupart des ouvrages, que j’imaginais soudain égaré dans ce qu’il m’avait annoncé comme un « roman-monde ». Et voici qu’il réduisait l’Afrique à des femmes astiquant le bambou des hommes et ne rêvant que de faire pisser le dinar des touristes…

Plus je progressais, cependant, dans cet invraisemblable récit (invraisemblable dans une optique réaliste), et plus je me demandais si JMO avait viré raciste grave, jusqu’au moment où l’énormité du discours sur l’Afrique m’est apparu comme la parfaite projection de l’image grotesque qu’en donnent nos médias, alors que le tour essentiellement satirique du « conte » me fit soudain penser à la charge parodique explosive que représente Duluth, roman de Gore Vidal qui gorille virulemment l’univers du feuilleton Dallas avec ses personnages passant incessamment entre fiction et réalité, écran plat et vie quotidienne en 3D.

Or, éclairé soudain par ce rapprochement, alors que d’autres auront tout de suite compris le deuxième degré du roman, ma lecture de L’Amour nègre se modifia ensuite du tout au tout et je commençai de rire de bon cœur en maudissant cordialement l’auteur. Du coup, je lui envoyai un SMS lui disant exactement : « Vieille salope, tu m’as bien eu ! », non sans lui expliquer ma méprise. Et lui bon prince de me répondre aussitôt de Crète où il se prélasse ces jours avec ses diverses femmes : » Te absolvo a peccatis tuis ! Baci. » (À suivre...)

II. Story board. La narration détaillée.

La narration en cinq parties (Africa, America, Oceania, Asia, Europa) de ce qui se donne pour un roman-monde est assurée par un personnage attachant, et de plus en plus, au fur et à mesure que son bonheur s’affirme d’une cata à l’autre – à l’instar du Candide de Voltaire -, Africain de naissance et successivement prénommé Moussa par son père biologique, Adam par ses parents adoptifs américains et Aimé sur son dernier passeport suisse que lui fait bricoler une banquière enamourée avant de le ramener à Genève comme un bonobo sexuel.
Jusqu’à l’adolescence, Moussa a vécu l’état de nature tel que le fantasment encore pas mal d’Occidentaux, brossant à distance (car c’était « il y a longtemps » et il n’a pas trop de souvenirs du « coupe-gorge » de son enfance) un tableau folklorique à souhait, sur fond de matriarcat collectif (les Reines) entretenant de sanglants rites archaïques, tel celui qui consiste à élire le plus fringant jeune homme, qui les consomme toutes avant d’être occis et dévoré, tandis que les hommes se livrent à de bas trafics avec les touristes de passage. Le tableau est absolument caricatural, mais il préfigure en somme l’image que, des années plus tard, les tabloïds de la Cité des Anges reproduiront de Moussa devenu Adam Hanes, fils de stars : ce négro se nourrissant de criquets au chocolat et jouant du tam-tam d’une main et de sa machette de l’autre.
Par ailleurs, le tableau initial joue d’emblée sur une sexualité exacerbée : la nuit africaine est scandée par « le tam-tam des négresses qui astiquent le bambou des nègres », et toute la nature participe à ce joyeux ramdam. Passant par là, la touriste n’a qu’une hâte qui est de faire se déshabiller Moussa et de le peloter dans la rivière, quitte à se faire entraîner soudain par le courant vers les crocodiles affamés. Et puis cet Eden ne nourrit pas son bon sauvage : ainsi le père prolifique de Moussa, aussi cupide que lubrique, vend-il ses enfants aux plus offrants, et par exemple, s’agissant de «notre héros», à ce couple de mégastars que forment Dolorès Scott et Matt Hanes, dont il obtiendra en bonus la promesse d’une télé à écran plasma 60 pouces avec Bluetooth et WiFi intégré...
Après cette ouverture africaine à grands traits elliptiques jouant sur les clichés coloniaux, c’est dans le vif du sujet que le lecteur va se trouver plongé dès l’arrivée en la Cité des Anges, et plus précisément dans l’hacienda «de rêve» de Dol et Matt (deux personnages aux profils évoquant plus ou moins Brad Pitt et Angela Jolie, ou Madonna par certains traits), où Moussa, rebaptisé Adam, et gratifié d’un passeport, aura tout loisir de ne rien foutre pendant quelques années au milieu de la ménagerie de sa nouvelle mère, bientôt augmentée d’un croissant orphelinat, tout en restant «aux aguets», sans rien perdre du show permanent qui se joue alentour, entre Matt son père-pote collectionnant les vieilles voitures et les beautés rencontrée d’un film à l’autre, et Dol sa mère ruisselante d’amour et passant ses heures chez le psy à exorciser son angoisse de n’être rien entre deux attaques de zombis.
Après Bret Easton Ellis et Tarantino, ou plus encore Gore Vidal dans son mémorable Duluth, entre autres observateurs paniques du «cauchemar climatisé», l’on pourrait se demander ce qu’un Helvète écrivain-prof a de nouveau à dire sur Hollywod et environs. Or la satire de L’Amour nègre fonctionne remarquablement, jouant sur une foison d’observations qui font du roman une espèce de collage de séquences de films, ou de feuilletons, ou de sitcoms dont l’auteur restitue les clichés dramaturgiques ou verbaux avec maestria. Entre autres scènes pimentées du chapitre America, l'on relèvera celle du paparazzo flingué par Matt dans un arbre et dévoré par un singe; la sauterie durant laquelle Adam coupe à la machette (cadeau de Matt…) la main d’un producteur surpris au moment où il allait violer sa sœur d’adoption; la séance de tripotage de bambou à laquelle le soumet un certain chanteur en son ranch, ou la visite humanitaire (non moins que publicitaire) de Mère Dolorès aux enfants d’un bidonville qui lui chantent un hymne du chanteur en question : We are the World,we are the Children,  suivez mon regard…
La grande trouvaille du roman me semble, au demeurant, le scandale que provoque Adam, sur fond de déliquescence généralisée, et alors que se multiplient les adoptions, en engrossant innocemment la jeune Chinoise Ming, sa sœur virtuelle par adoption. C’est que tout peut se tolérer dans la Cité des Anges: la consommation délirante, la drogue, le sexe à outrance et toutes ses variations (tout le monde est bi ou gay et tout le monde refuse les enfants, sauf par adoption), mais pas l’amour nègre de deux ados bien dans leurs peaux - surtout pas un enfant né par voie naturelle, horreur et damnation !
Sous les titres d’ Oceania, puis d’ Asia, les tribulations épiques de Moussa/Adam vont se poursuivre sur l’île Sainte-Lucie, acquise avec sa population de pêcheurs par Jack Malone, pote de Matt et troisième papa de Moussa (en qui l’on reconnaîtra plusieurs traits de George Clooney) dont l’aura paradisiaque ne va pas tarder à se ternir, puis dans un autre haut-lieu du tourisme sexuel asiatique où le protagoniste se réfugie, rejeté par tous, et tombe sur une touriste suisse friquée, femme frustrée (et liftée plusieurs fois) d’un banquier genevois. Passons sur le détail de ces épisodes gratinés où l’on rencontre, notamment, un maître zen très porté sur le Jack Daniel’s et diverses divas du cinéma cherchant à percer le secret de Jack, l’amant convoité des femmes du monde entier qui ne « conclut » jamais.
Reste Europa, à savoir la Suisse où Gladys, la richissime banquière, ramène son gigolo vite oublié. Et la satire de se nuancer, alors, d’un arrière-fond de mélancolie, voire de tristesse ravalée, malgré la vitalité de Moussa-Adam devenu Aimé Clerc pour la société genevoise, (on ne sait pas où il a appris le français, mais le Candide de Voltaire savait lui aussi toutes les langues de la terre ou peu s’en faut…) en quête de sa sœur Ming casée dans un internat quelconque.
Bien entendu, la situation de notre Black en Suisse, rejeté par sa bienfaitrice et vite réfugié chez les dealers solidaires, puis se refaisant auprès d’un devin marabout et développant l’amour nègre à coup de bambou, si l’on peut dire, relève aussi de l’ellipse satirique, même si elle renvoie bel et bien à certaine réalité bien connue de chez nous.
Or l’impression finale qui se dégage de L’Amour nègre, en dépit de sa drôlerie et de son élan tonique, dépasse la seule charge, accumulant parfois les effets jusqu’à la saturation, pour toucher à une autre gravité. Mais c’est pourtant le pied-léger que Jean-Michel Olivier conclut sur une image de la Suisse de demain repeuplée par l’amour nègre...

III.  De la satire: pertinence et limites. Peut-on rire d'un enfant noir ?

Devant la démence du monde actuel, le parti de rire représente, sans doute, un moment important. Dans un chaos soumis à la fausse parole, selon l’expression d’Armand Robin reprise récemment par Yves Bonnefoy, où tous les simulacres de la Vertu et du Bien ne visent qu’à fortifier les pouvoirs de l’oppression et de la destruction, tandis que les postures d’une rébellion infantile dissimulent tous les accommodements au confort intellectuel et à l’avachissement, un premier refus, quasi physique, tripal, doit passer par le rire aux éclats.

Nous avons ri aux éclats en découvrant, quelques années après la publication de L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne, la satire la plus dévastatrice qui ait été faite du totalitarisme soviétique dans Les Hauteurs béantes d’Alexandre Zinoviev. En poussant, à l’extrême, l’absurde logique communiste, pour en «retourner» la rhétorique ubuesque et mensongère, Zinoviev faisait œuvre salubre dans le moment du rire. Bien entendu, la charge du logicien russe simplifiait la réalité, comme la charge du Candide de Voltaire la schématise aussi. Les Hauteurs béantes ont marqué une brèche notable dans la langue de bois, mais ce grand livre ne remplacera jamais le moment de la connaissance que représente L’Archipel du Goulag ou les écrits de Varlam Chalamov, de Vassili Grossmann et de tant d’autres témoins de la tragédie du communisme russe.

Pour en revenir à L’Amour nègre de Jean-Michel Olivier, dont je me garderai de comparer le talent caustique au génie profus (et souvent égaré d’ailleurs…) de Zinoviev, il pose bel et bien, dans le moment du rire qu’il nous fait vivre, la question de la satire et de sa légitimité, mais aussi de ses limites.

Le livre a d’autres limites liées à quelques défauts, sur lesquels je passerai vite. En premier lieu, il me semble pécher par saturation de références et de clins d’yeux entendus, qui frisent parfois le pédantisme. Pour nous montrer qu’il est à la coule en matière de cinéma et de musique, l’auteur truffe littéralement son texte de citations de films et plus encore de titres de morceaux de musique, constituant une véritable playlist, qui en dit plus long cependant sur ses goûts que sur ceux de ses personnages. Ainsi, que Moussa ait vibré en Afrique à l’écoute d’Otis Redding (Sitting on the dock of the bay, 1968) paraît-il hautement improbable, mais on comprendra vite que la vraisemblance est le dernier souci du satiriste, qui prête en somme ses propres goûts aux ados des années 90…

Par ailleurs, l’énoncé répétitif de centaines de noms de marques de vêtements ou d’objets, qu’on retrouve en effet aux quatre coins du monde, à l’enseigne de la globalisation, aurait pu s’émincer sans dommage. On avait fait le même reproche, à l’époque, au roman de Bret Easton Ellis intitulé American Psycho, lui aussi boursouflé dans cet ordre du Name dropping. En revanche, le souffle de l'auteur est tel qu’on n’a pas trop envie de chipoter, sa verve s’exerçant jusque dans ses parodies du kitsch lyrique dont raffolent les auteurs de best-sellers. Ainsi pourrait-on dire que Jean-Michel Olivier parodie un Philippe Djian ou un Marc Levy en écrivant : « Les nuages sont des livres qui refluent vers la nuit »...

Quant aux limites effectives d’un tel roman, il me semble qu’elles tiennent essentiellement aux limites de la satire elle-même, où le sarcasme et l’ironie « panique » dominent, plus que l’humour.

Enfin, peut-on rire aujourd’hui des tribulations d’un enfant noir alors que tant de ses semblables en bavent sur le terrain, n’est-ce pas ? Bien sûr que oui, qu’on le peut, et le grand Ahmadou Kourouma l’a prouvé, et l’on rit aussi de bon cœur à la lecture de Demain j’aurai vingt ans d’Alain Mabanckou, même si la dominante des ouvrages de ces deux-là est l'humour plus que l'ironie. Or l’important, en fin de compte, est que ce moment du rire participe de ce qu’il y a de meilleur en nous, pur de tout cynisme, et que ce moment du rire nous confronte au tragique de la condition humaine par le biais de la comédie. Ce n’est pas autre chose que Bertolt Brecht conseillait au poète algérien Kateb Yacine quand celui-ci lui parlait des malheurs de son peuple : « Ecrivez donc une comédie ! »

Jean-Michel Olivier. L’amour nègre. Editions L’Age d’Homme / De Fallois, 346p

06:31 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, satire, usa

31/10/2010

Présence d'un ardent

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Entretien avec Georges Haldas, paru en 1990 dans 24Heures. Pour mémoire...

En Suisse romande, Georges Haldas s'imposait au premier rang de ceux qui nous aident à réfléchir sur le sens de notre destinée personnelle, dans une perspective à la fois intime et globale, à l'écart des partis et des idéologies, mais avec la passion d'une homme engagé au sens le plus profond. Vingt ans après, ses propos restent très pertinents et combien vivifiants !
- Que cela signifie-t-il pour vous d’écrire en Suisse ?
- Lorsque j'écris à propos des choses qui sont pour moi fondamentales, telles que le sens de la vie, la place de la mort dans l'existence, la fonction de chaque être humain, la vocation de l'espèce humaine dans la totalité de l'Univers, etc. , bien que travaillant en Suisse, à Genève, chez Said, je n'en ai n'ai pas conscience. Après coup, étant donné que je parle de ce qu'il y autour de moi et des choses que j'aime dans cette ville, le quartier de Plainpalais, la rumeur de l'Arve, une matinée lumineuse quand je traverse le jardin des Bastions, ce sont les autres qui pourront dire que j'ai peut-être rendu tel ou tel aspect de Genève. J'aime cette petite grande ville où se concentrent une intensité, un mouvement, une certaine fièvre et une mesure qui font que je m'y sens plus à l'aise qu'ailleurs. Ma double appartenance grecque et romande fait cependant que je suis toujours resté un peu à distance des traditions locales ou de ce qu'on appelle "l'esprit de Genève". C'est que les questions qui requièrent mon attention impliquent la personne humaine et ses grands fonds, plutôt que la société. En fait, toute appartenance est inconsciente. Dès qu'elle est consciente, elle se charge de quelque chose de social et de voulu qui me paraît factice.
- Vous passez pourtant pour un écrivain qui s'intéresse vivement à la société...
- C'est vrai, mais je m'explique. Pendant la guerre, je trouvais honteux de n'appartenir qu'à la DAP (Défense Aérienne Passive, ou débine-toi-avant-que-ça pète!). Mais si je brûlais de m'engager dans l'active, ce n'était pas pour défendre à tout prix le territoire da la mère patrie. C'était par solidarité avec les garçons de mon âge, et parce que je considérais que la vie est sacrée, alors que l'idéologie nazie allait à l'encontre de ce que poétiquement et humainement je considérais comme le fondement de l'existence. Pareillement, si j'ai été un compagnon de route du parti communiste, ce n'était pas pour des raisons idéologiques, mais parce que les cocos et les chrétiens étaient des ennemis du fascisme et du nazisme et prônaient l'avènement d'une société plus fraternelle – hélas, on a vu le résultat ! Ceci dit, je n'ai jamais pu dissocier l'émotion qu'on a devant la beauté du monde et l'émotion qui découle de la fraternité humaine. On ne peut comprendre la psychologie d'un peuple si l'on n'en connaît pas les fondements, et c'est pourquoi je me suis approché de l'islam.
- Qu’est-ce qui vous attache particulièrement à la Suisse, ou qui vous y rebute ?
- Une telle question suscite tant d'impressions en moi que je ne sais par où commencer ! D'abord, c'est le simple bonheur de retrouver des choses familières, et le soulagement d'échapper à une certaine angoisse qu'on éprouve dans les grands pays. Il y a des lieux (Genève, les Franches-Montagnes, Lavaux) qui m'émeuvent autant qu'en Grèce, mais mon attachement à la Suisse tient aussi à d'infimes détails: la solidité des tasses au petit déjeuner, ou l'épaisseur et la sécurité des loquets de porte en Suisse allemande... En même temps me pèse, passée la frontière, la tendance à la somnolence de ce confetti privilégié qui n'a pas été mêlé depuis deux siècles aux guerres, aux conflits sociaux ni même aux grandes catastrophes naturelles du monde, et qui s'abandonne à une certaine sclérose paisible, d'autant plus insidieuse qu'elle se situe dans un cadre idyllique. Il y a en outre une réalité meurtrière, camouflée derrière les géraniums. Or cette atmosphère de repli sur soi et de prudence nous renvoie aussitôt à l'histoire de ce pays et à la complexité des choses. Le sentiment que j'éprouve envers la Suisse est complexe et contradictoire, mais tout se réduit au fait que j'aime y être. Je ne me sens pas particulièrement suisse, mais j'aime être en Suisse. Je ne supporte pas, lorsque je suis à Paris, d'entendre les Français se gargariser de slogans et de clichés. J'aime bien Le canard enchaîné, mais le dossier qu'il a consacré à la Suisse dégoulinait du crétinisme le plus avancé, d'ailleurs alimenté par certains Suisses. A l'opposé de ce dénigrement facile, le vrai travail d'un écrivain, mais aussi d'un journaliste, devrait être de montrer la complexité des choses et non pas de réduire la réalité à des schémas ridicules.
- Que pensez-vous des médias actuels ?
- Première impression: saloperie de presse, lamentable, vulgaire ! L'impression que toute cette bande n'a qu'un souci: vendre, vendre, vendre à n'importe quel prix ! Tant de bêtise et de confusion me fout en colère ! Puis je ris, je me dis que c'est la vie. Mais en même temps cette rage vient de la haute idée que je me fais de la presse et du métier. J'ai connu des journalistes de valeur qui avaient une culture, un sens de la vérité humaine, qui exposaient leurs opinions avec calme et politesse, qui avaient un sens réel de la complexité des problèmes. Un journaliste, c'est quelqu'un qui, de tout son coeur et de toute son intelligence, cherche à comprendre ce qui se passe dans l'histoire immédiate si difficilement déchiffrable, puis s'attache à éclairer les faits sans parti pris ni slogans meurtriers. C'est parce que beaucoup de journalistes trahissent cette mission que je suis furibard. Et puis il y a un phénomène à mon sens catastrophique, c'est l'aplatissement de la presse écrite devant ce monstre qu'est la télévision. La télévision pourrait être un instrument formidable, mais la plupart de ses dirigeants sont des larbins de l'Audimat sans visée globale. Ainsi la télévison mène-t-elle à une banalisation de la vie qu'on peut dire géologiquement stupide. Une fois encore, ce n'est pas par esprit négatif que je fais ce constat, mais parce qu'il se trouve des émissions intelligentes, émouvantes, et des journalistes honnêtes qu'il faut soutenir.
- Comment vivez-vous la saturation de notre monde par l’image ?
- Les images ne sont qu'un aspect de la réalité. Prenez un match de football: le reportage télévisé a beau être très précis, il ne restitue aucunement tout ce qui se passe sur le stade, avec les gens, l'atmosphère, les pronostsics, le souvenir des matches d'autrefois qui vous revient, les odeurs, les blagues du public, l'attente, la foule qui lévite ou qui gronde, tout un monde intérieur et extérieur que l'image aplatit complètement. A ce nivèlement de la réalité, on ne peut résister que si on s'occupe soi-même de gens vivants et qu'on a une expérience de la souffrance d'autrui. Vous savez: on n'est vraiment sensible qu'à ce qu'on voit de près. Pendant la guerre, dans la rédaction du journal où je travaillais, les nouvelles qu'on recevait des fronts étaient souvent terribles: cent mille morts par ci, cent mille morts par là. Et voici qu'un jour, un typo qu'on aimait bien, qui s'appelait Billard, a eu une crise cardiaque. Or cinquante ans plus tard, j'ai un souvenir plus vif de la mort de Billard que des nouvelles de Stalingrad. C'est le même constat qui fait dire à Jung que les grands événements sont insignifiants par rapport aux moindres choses qui nous arrivent…

13:47 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : haldas, entretien

29/10/2010

Grand écrivain de la Relation

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Georges Haldas vient de mourir, à l'âge de 93 ans. Hommage.

C’est un grand écrivain de la Relation qui vient de disparaître en la personne de Georges Haldas. Relation à soi. Relation à l’autre. Relation à Dieu qu’il appelait pudiquement le « grand Autre ».

Or déjà nous l’entendons protester: « Pas écrivain ! Plutôt  homme qui écrit ! ». Scribe, en effet, de la vie la plus ordinaire. Témoin, pour citer le titre de sa première chronique, des « gens qui soupirent, quartiers qui meurent ». Veilleur du matin qui a dit, mieux que personne, le chant de l’aube.

Avant la figure légendaire des cafés genevois penché sur ses carnets comme un mandarin chinois : un capteur de vie sous tous ses aspects, dont ses livres rendent le sel et le miel des «minutes heureuses». Tout ce qu’il écrit : carnets, poèmes, chroniques, coule de la même source et diffuse la même aura sans pareille. Et dans la vie déjà: rien de comparable avec une soirée en tête-à-tête avec Haldas. Présence unique, intense, fraternelle. Haldas ou la passion. Féroce parfois, même injuste, voire cruel, mais aussi drôle et vivant, exécrant la bonne société et vitupérant le «grand Serpent». Cherchant enfin, et de plus en plus, la lumière christique. Continuant d’écrire dans la quasi obscurité avec l’aide de « petite Pomme », sa dernière compagne.

Cent livres comme un seul

Georges Haldas laisse une œuvre avoisinant les cent titres, d’une totale cohérence.  Il a raconté maintes fois comment le « petite graine » de la poésie a été vivifiée, dès son adolescence, pour fonder un véritable Etat de poésie. Ses premiers livres majeurs, Boulevard des philosophes (1966) et Chronique de la rue Saint-Ours (1973) rendent hommage au père grec, un peu déclassé, communiquant à son fils la passion du football et l’attention à la chose politique, puis à la «Petite mère», dont l’humble présence sera magnifiée dans les admirables Funéraires.

D’emblée, cependant, c’est aussi le boulevard et la rue qui revivent, et le quartier de Plainpalais, et tout Genève, avec des ramifications vaudoises et grecques. C’est l’époque aussi, avec ses affrontements sociaux, la tentation du communisme et l’aventure commune des  éditions Rencontre où il préfacera les chefs-d’oeuvre  de la  littérature universelle.

Compagnon de route des «cocos», mais en « gauchiste christique », Georges Haldas est également resté en marge du milieu littéraire. Quoique défendue à Paris par un Georges Piroué (qui le publia chez Denoël) et quelques critiques, son oeuvre franchit mal la barrière du Jura. Trop de métaphysique là-dedans, au goût de nos voisins cartésiens, et la langue de l’écrivain, volontairement cassée, hachée, a fait obstacle plus encore que celle de Ramuz. Une rencontre décisive enracinera du moins son œuvre en terre romande: celle de l’éditeur Vladimir Dimitrijevic, peu soucieux de langage policé  et de l’aspect peu « vendeur » des livres d’Haldas. À l’enseigne de L’Age d’Homme paraîtront ainsi, dès 1975 et avec tout le reste, les quatre chroniques fluviales de La Confession d’une graine, massif central aussi passionnant que  touffus, autour duquel gravitent des ouvrages plus accessibles qui ont connu de vrais succès populaires, tel le merveilleux triptyque de La Légende des cafés (1976), La Légende du football (1981) et La Légende des repas (1987).

Au  cœur de la Relation, avec ses contradictions quotidiennes et ses fêlures, le poids du monde et le chant du monde, c’est enfin par les seize volumes des carnets de L’Etat de poésie que Georges Haldas continuera de nous aider à vivre.

«Le pire qui puisse nous arriver, c’est de donner dans l’élévation spirituelle», note le scribe qui va jusqu’à moquer la «haute foutaise» d’écrire. Mais  voici qu’il relève  «ces passages d’un train dont la rumeur, dans la campagne, le soir, lentement décroît - et c’est chaque fois un peu ma vie, avec l’enfance, qui se déchire». Ou ceci : «Ce n’est pas d’exister que je me sens coupable, mais d’exister tel que je suis. Fragile, incertain, contradictoire, minable. Bref, un chaos d’inconsistance. Et plus nuisible aux autres encore qu’à moi-même. Et condamné à faire avec ça».

Or le lecteur en témoignera bien après la mort de Georges Haldas: que ce «minable» le  désaltère comme personne, le revigore et le tient en éveil...

 

Georges Haldas en dates

 

1917       Naissance à Genève, le 14 août, de père grec et de mère vaudoise. Etudes de lettres. Mémoire de licence sur Mallarmé. Rencontre importante d’Albert Béguin.

1941-

1956       Mariage. Deux filles, Béatrice(1943) et Violaine (1945) Divorce en 1953. Un premier emploi au Journal de Genève ne dure pas. Collabore à l’Agence européenne de presse, travaille en librairie puis auprès d’Albert Skira et à La Baconnière.

1958-

1971     Collaborateur régulier aux éditions Rencontre. Nombreuses publications. Grand prix de la Ville de Genève.

1975      Après la rupture avec Denoël, collabore activement avec Vladimir Dimitrijevic.

1985       Grand Prix C.F. Ramuz

2004       Prix Edouard-Rod pour l’ensemble de son œuvre.

 

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26/10/2010

La beauté de l'inutile

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En lisant Des éclairs de Jean Echenoz.

C’est dans un grand fracas nocturne, cisaillé par un formidable éclair initial, qu’on entre dans le dernier roman de Jean Echenoz et que son protagoniste, prénom Igor, entre lui-même dans la vie, juste avant que l’électricité ne pallie, la nuit, la Lumière des chandelles et de loupiotes. Et vite s’impose, avec l’évidence d’un caractère de sanglier, celle du talent de cet Igor, ou plus précisément de son génie, plus exactement encore sa vocation d’ingénieur génial à large vision et pénétration visionnaire. Son plus grand apport à l’Humanité eût pu être la Turbine Universelle résolvant le problème mondial de l’énergie par le truchement de l’énergie du monde lui-même, mais le monde est une affaire plus compliquée que le rêve d’un vieil enfant, la nature et les hommes surtout, jaloux, ingrats, voleurs d’idées et mal disposés à la réalisation réelle des utopies.

Or Gregor est foncièrement un artiste. L’ingénieur se rendra certes utile, par exemple en devinant le potentiel du courant alternatif dont profitera largement la maison Westinghouse, au dam de la General Eletric d’Edison, qui lui a ri au nez, et Gregor fera même fortune dans la lancée de la nouvelle Amérique électrifiée. Mais nombre de ses inventions ultérieures, enchaînées les unes aux autre à la vitesse de sa lumineuse ingéniosité, telles que le radar ou le missile, le compresseur de fluides élastiques ou le paratonnerre à système, resteront à l’état de projets ou seront piqués et exploités par d’autres, sa nature profonde étant d’un découvreur plus que d’un réalisateur.

Sous ses dehors éminemment antipathiques (pour une fois qu’un héros de roman est une sale gueule !), et même si sa compétence immense fait de lui un nabab et un personnage public, l’incarnation à divers égards de l’homme du Nouveau Monde à l’énergie tourbillonnante et qu’on imagine sabrant le champagne dans un cocktail avec l’homme pressé de Paul Morand, Gregor est essentiellement un poète dont la poésie de la vie (inspirée par celle de l’ingénieur Nikola Tesla né en 1856 et mort en 1943) se trouve mimée à merveille par l’écriture incessamment inventive et gracieuse, dansante, malicieuse de Jean Echenoz, autant que dans ses deux autres « biographies » récentes de Ravel et Courir, mêlant l’évocation de la civilisation technique en plein essor et, en contrepoint, celle d’une passion toute personnelle et peu mathématique (encore que…) de Gegor pour les pigeons.

Bref, Des éclairs nous réserve un vrai régal de lecture en sa suite de fugues et de variations sur les thèmes de l’art et de ses parasites, de l’art et de la solitude de l’art, du génie et de ses contrefaçons, de l’art et de sa foncière inutilité fondant ce qu’on appelle la beauté de l’art…

Jean Echenoz. Des éclairs. Minuit, 174p.

14:34 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, rentrée

22/10/2010

Quand Douna sort du bois

ADouna.jpgvec son premier livre, L’Embrasure, la romancière genevoise impose immédiatement un univers et un style. Superbe découverte !

Douna Loup entre en littérature sous son vrai prénom mais avec le masque d’un pseudo qui la pare aussitôt d’une espèce de charme sauvage, et de même son écriture s’affirme-t-elle d’emblée par sa rapidité féline et sa sensualité, sa force et sa grâce. Son premier livre, composé en quelques mois et envoyé par la poste aux éditions Gallimard, y a trouvé la meilleure place aux côtés des Romandes Pascale Kramer et Gisèle Fournier, à l’enseigne du Mercure de France. Rien cependant de « fait pour plaire » au goût du jour parisien dans ce roman fulgurant dont la pâte humaine, déjà très dense et vibrante, laisse deviner une maturité scellée par une expérience vécue loin des serres académiques ou littéraires conventionnelles. Et le fait est que, sans avoir atteint la trentaine, Douna Loup a déjà vu pas mal de pays, comme on dit.

Née à Genève en milieu artiste, de parents marionnettistes initialement proches du fameux Théâtre du Loup (encore lui !) en ses débuts, Douna passa ses jeunes années dans la Drôme avec les siens, dans la région de Dieulefit, poursuivant ensuite ses études à Valence avec une option théâtre qui lui fut d’un premier apport évident aux yeux de qui lit son roman, autant qu’on y sent la forte présence de la nature forestière.

Une expérience humaine décisive la marque, ensuite, à la fin de sa scolarité, lorsqu’elle s’engage comme volontaire dans une mission de Madagascar et découvre la détresse des orphelins sur fond de pauvreté, tout en assistant une sage-femme qui ne fut pas loin d’influencer ensuite sa propre vocation.

« Cette immersion dans la vie des plus démunis m’a apporté énormément », constate aujourd’hui Douna, qui ne parviendra guère, plus tard, à persévérer dans ses études universitaires (sociologie et ethnologie), trop abstraites à son goût, leur préférant bientôt un travail d’écrivain public spécialisé dans les récits de vie. C’est d’ailleurs par ce biais que Douna Loup, revenue à Genève où elle vit désormais avec son conjoint malgache et leurs deux filles, qu’elle a rencontré le Congolais Gabriel Nganga Nseka avec lequel elle a composé un premier livre intitulé Mopaya, récit d’une traversée du Congo à la suisse (L’Harmattan, 2010). Jusque-là, l’écriture s’était limitée pour elle à une journal intime tenu depuis des années et à quelques nouvelles.

Quant à son roman, c’est lors d’un atelier d’écriture à Romainmôtier que Douna en a trouvé l’amorce. «Le déclencheur en a été cette phrase d’un chasseur que j’ai relevé dans un journal : « Quand je tire, ce chevreuil ne sent pas venir sa fin. Rien à voir avec ces bêtes qui attendent et puis meurent à l’abattoir ». À partir de là, sachant juste quelle courbe son histoire dessinerait jusqu’à son dénouement, la romancière s’est laissée guider par son instinct. « Certaines expériences fondamentales, comme le rapport avec la mort que j’ai observé à Madagascar, me sont revenues, mais le roman s’est développé de manière très physique, pour ne pas dire organique»...



Comme une initiation

On entre dans ce roman clair-obscur par une page immédiatement saisissante, dont les mots nous prennent par la gueule et ne nous lâchent plus ensuite. On y entre par une forêt « grande, profonde, vibrante, vivante et vivifiante », dans la foulée sûre et souple d’un jeune chasseur ardent bien dans son cuir qui traque la bête comme il le ferait d’une femme. Mais dans cette forêt, qui est elle-même comme une femme, la chasse est « mieux qu’un flirt »…

Bref, le protagoniste de L’Embrasure est un mec « qui assure », comme on dit, malgré la faille et la pénombre qu’il y en en lui, où se tapit un secret qu’il refoule.

On pourrait le dire macho, mais s’il aime, avec ses compères, chasser ou lever des filles sans problème, son problème à lui, lié à la mort de ses parents, va lui revenir en pleine figure à la découverte, dans les bois, du cadavre d’un type de son âge qui a choisi de se laisser mourir par idéal, comme il l’a expliqué dans ses carnets. Or voici qu’une femme, survenue après d’autres mais qui « assure » elle aussi, le force à confronter son propre secret à celui du mort avant de revenir du côté de la vie, où elle l’attend pour essayer un pas de deux.

Il y a de l’initiation dans ce magnifique petit roman, qui passe par le savoir de l'aïeul et la médiation de la femme. Au fil de phrases fluides et belles, filant dans le courant vif, Douna Loup conduit son récit avec autant de force que de sensibilité, laissant au cœur une trace marquante.

Douna Loup. L’Embrasure. Mercure de France, 157p.

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19/10/2010

Le livre du monde

Vernet55.jpgDans la foulée de L’Usage du monde, devenu livre « culte », vient de paraître la monumentale Correspondance des routes croisées de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, son compagnon de route. Un grand périple existentiel de deux amis à la vie à la mort.

Si vous aimez l’amitié, vous serez jaloux. Jaloux de voir deux compères complices s’envoyer des lettres où ils se traitent mutuellement de « vieux sapin» et de « bonne cloche », de « courtilière de mes deux » et de « bon vieux kütchük», entre cent autres affectueuses apostrophes amorçant des lettres merveilleuses de passion et de malice partagées, vivantes et intéressantes, qui s’ouvrent ici à tout un chacun.

Avant même la parution du formidable roman d’amitié que constitue cette Correspondance des routes croisées, les noms de Montaigne et La Boétie ont été évoqués pour qualifier l’attachement du «vieux mouflon» et du « vieux sifflet», mais on pense aussi à Bouvard et Pécuchet ou, plus farceurs, à Quick et Flupke version Collège de Genève où les deux lascars, fils d’assez bonnes familles, se sont connus et reconnus d’emblée. Ceci pour le ton vif qui fait pétiller une substance autrement dense et sérieuse, en rapport avec les grandes espérances de chacun dans son domaine particulier : littérature et peinture. De fait, c’est à travers leur quête artistique respective que cette amitié se dégage de l’ordinaire. D’innombrables jeunes Helvètes, en 1945, étaient sans doute impatients de s’arracher à la grisaille du petit pays neutre, tant qu’au carcan de leurs familles. Mais Nicolas (né en 1929) et Thierry (né en 1927), dès le début de leur complicité, brûlent de prendre le large et non pour fuir seulement, mais pour faire quelque chose de leur liberté. Bien avant de larguer les amarres, on les sent ainsi curieux de tout, impatients de tout humer et palper, observateurs aussi vifs l’un que l’autres, lecteurs dévorants et se racontant leurs découvertes entre une virée dans la nature et une sauterie avec de fraîches jeunes filles. Leurs lettres se font alors journal de bord et roman truffé de personnages. D’emblée, aussi, et ce sera une constante, chacun se soucie des progrès de l’autre : «Où en sont tes écritures personnelles ?», demande ainsi Thierry à Nicolas, car « c’est, après tout, ce qui est important dans la vie »...

Et bientôt le monde va s’ouvrir: Paris à Vernet, après un début de formation artistique, et la Laponie à Bouvier, que l’Université assomme et qui lance à sa «vieille couille» après avoir lu Bourlinguer de Cendrars : « Viendras-tu aux Indes avec moi ? ». De là découlant, en 1953, le grand voyage du duo en Topolino, par les Balkans et l’Afghanistan, jusqu’à Ceylan, qui fera l’objet du de L'Usage du monde.

Un livre « total »
Paru en 1964 après des tribulations détaillées en ces pages, le fameux livre de Bouvier a résulté d’une lente cristallisation dont nous découvrons, aujourd’hui, les multiples ramifications existentielles et épistolaires.

Deux premiers recueils de lettres de Thierry Vernet à ses proches nous avaient déjà révélé son saisissant talent d’écrivain. Par ailleurs, en 1956, le peintre écrit à Bouvier qui se trouve alors à Tokyo : « J’ai vraiment hâte qu’on se mette au livre du monde », évoquant une espèce de « livre total » où se conjugueraient le texte, la photo, le dessin et même la musique. Or, en deça et au-delà de L’Usage du monde, le lecteur dispose désormais de cette nouvelle incitation polyphonique au voyage.

Nicolas Bouvier et Thierry Vernet. Correspondance des routes croisées. 1945-1964. Texte établi et annoté par Daniel Maggetti et Stéphane Pétermann. Zoé, 1653p.

20:06 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : voyage, correspondance

07/10/2010

Femme de coeur et grande plume

Grobéty7.jpg

Anne-Lise Grobéty, consacrée par le Grand Prix Ramuz en 2000, a succombé mardi 5 octobre au cancer, à l’âge de 61 ans. Elle laisse une œuvre importante et un souvenir lumineux de femme engagée.

C’est une des figures majeures de la littérature romande de la seconde moitié du XXe siècle qui vient de disparaître en la personne d’Anne-Lise Grobéty, vaincue par la maladie mardi dernier, à l’hôpital de Neuchâtel, à l’âge de 61 ans.Après une enfance passée à La Chaux-de-Fonds, dont le climat a marqué son œuvre, Anne-Lise Grobéy entra très jeune en littérature avec Pour mourir en février, paru en 1970 et couronné par le Prix Georges Nicole. Après ce bref ouvrage incisif et sensible, qui abordait une première fois le thème de la difficulté de vivre d'une très jeune femme, dans un climat psychologique marqué par la confusion des sentiments, Anne-Lise Grobéy publia chez Bertil Galland, en 1975, un gros roman, Zéro positif, achoppant à la crise existentielle d'une femme refusant la maternité et se défiant de toute action concrète, notamment politique, puis se réfugiant dans l'alcool et la solitude. Marqué par les tentatives d'une écriture novatrice (qui, paradoxalement, date peut-être le plus), ce livre affirmait du moins une ambition exigeante et une position fortement ancrée dans le temps présent.

Parallèlement à son activité littéraire, Anne-Lise Grobéty a toujours été, d'ailleurs, solidement enracinée dans la vie réelle. Après des études de lettres et un stage de journaliste, elle se consacra à ses deux enfants et fut aussi engagée politiquement, active pendant neuf ans au titre de députée socialiste au Grand Conseil neuchâtelois Attachée à son pays natal, elle aimait également les hautes vallées valaisannes où elle passait de longs mois en symbiose avec la nature. Sans cesser d’écrire et de progresser dans les genres les plus divers, Anne-Lise Grobéty alterna notamment la composition de nouvelles - un genre où excelle son art du trait vif, comme l’illustre La Fiancée d’hiver, Prix Rambert 1986 - et de romans, tel Infiniment plus (1989) dont la narratrice, corsetée par une éducation puritaine, découvre tardivement l'univers de la sensualité. En 1992, parut Belle dame qui mord où la prosatrice, en pleine possession de ses moyens expressifs, au fil de récits-poèmes tour à tour savoureux et plus graves, étincelait par son style, mais c’est avec La Corde de mi, vaste roman polyphonique, paru chez Campiche en 2006, qu'Anne-Lise Grobéty a donné son plus grand livre dans le genre du récit de filiation et d'apprentissage sublimé par une écriture d'une somptueuse musicalité. Plus récemment parurent, en outre, elle publia des livres destinés aux enfants et aux adolescents, qu'elle cherchait à sensibiliser à l'approche des mots et des contes, comme dans Le Temps des mots à voix basse (2001). Enfin, ses interrogations personnelles sur la Seconde Guerre mondiale ont marqué un de ses derniers récits, L’Abat-jour, paru aux éditions d’autre part en 2008, dont l'exergue sonne comme un aveu révélateur: "Mais vouloir raconter, n'est-pas prendre la risque de devancer la vérité d'une mesure ou deux ?"

Avec l'ensemble de son oeuvre, consacrée en 2000 par le Grand Prix Ramuz, Anne-Lise Grobéty s'est inscrite dans la double filiation du réalisme poétique d'Alice Rivaz, qui traça vigoureusement le sillon de l'expression féminine (sinon féministe) dans notre sol littéraire, et de Corinna Bille, pour sa fantaisie narrative et la chatoyance de sa prose.



Lectures à recommander:

Pour mourir en février, réédité en 1994 chez Campiche.

Zéro positif, réédité chez Campiche en 1992.

Belle dame qui mord. Campiche, 1992.

La Corde de mi, Campiche, 2006.

L'Abat-jour. éditions d'autre part, 2008.

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04/10/2010

Un poète lunaire et ludique

Milhit.jpg

Découverte d'un auteur original dans la foulée de Chappaz et Voisard: Pierre-André Milhit.

Le premier recueil de Pierre-André Milhit, poète sédunois né en 1954 et vivant à Montorge, séduit aussitôt par son ton vif et sa patte, sa musique très personnelle et son climat qu’on pourrait dire à la fois médiéval et très contemporain, tissé de rythmes bien scandés et d’images à la fine découpe, alternant fugues et reprises, chansons et ritournelles, formules bien frappées et souvent frottées d’ironie, jusqu’à la sentence parodiée, à la maxime gorillée.

Il y a ainsi, dans L’Inventaire des lunes, un mélange de fantaisie et de mordant, dont l’espace est d’emblée situé par l’auteur - qui le dédie à Youri Gagarine et Allain Leprest -, entre le cendrier et l’étoile, le verre de rouge et les nébuleuses, les sentiers valaisans fleurant le plein air et les fumées en suspens de la pétrochimie…

Comme on est en pays romand, mais sans estampille cantonale pour autant, la poésie de Pierre-André Milhit rappelle parfois celle du Valais de bois de Maurice Chappaz tournant au formica, mais aussi les ballades ou les foucades d’un Alexandre Voisard en son Jura libertaire. On voit très bien, ainsi, ses renards à l’ensauvagement de plus en plus menacé, se faufilant entre plants de vignes et zones industrielles, rêvant peut-être d’une liberté à l’aube et se cassant les dents sur des déchets nucléaires :

« ce renard est boiteux qui remonte l’escalier des vignes /
Son terrain de chasse s’amenuise au rythme /
de ses arthroses /
l’abri à vélos, le bosquet de sureau, la vigne de muscat /
et les chariots à poubelles /
plus de mulots, de poulardes ou encore d’œuf du jour /
il suit le même régime que les habitants de l’immeuble »…

Et le poète de se demander sous cette lune de mars « qui donc fera l’inventaire des renards citadins pour les /statistiques du printemps »…

Or ce renard, ces renardes, ce renardeau qui manque à l’appel tandis que le busard s’endort repu sur son aire, cette jeune renarde dînant des poubelles de l’hôpital et dormant à la lune de juin «sous un cheval à bascule du jardin d’enfant», cette dame renarde régnant « sur la plus belle place entre l’évêché et le grand palais » qui connaît « les habitudes de la mère supérieure / et les travers de l’huissier du tribunal », ces renards croisant la nuit «les peuplades du sombre», hérissons des bosquets ou noctambules éméchés, tous ces renards animaux ou humains affirment en ces pages une présence tandis que le poète «signale une absence » ou l’accueille à la lune de septembre , « là-bas au cimetière / un renard triste aligne des raisins sur une tombe / à la fin de la nuit le ciel est plein écran »…

La poésie de Pierre-André Milhit est faite pour être dite sous le spot de la lune ou d'un caveau, sur le pavé brillant où ses éclats rebondissent en billes ou en bulles, elle sonne clair et net dans la nuit et fait miel de tout le réel, rappelant aussi bien la poésie urbaine d’Allain Leprest quand son lyrisme chante aigre-doux :

«le conseil d’administration de la pétrochimie /
a dissout la lune dans des fûts d’aluminium /
et décrété que ses vampires et loups garous /
pouvaient sévir à toute heure du jour et de la nuit /
et la semaine et le dimanche /
les jours de fêtes aussi »…

Et de conclure sous la lune d’octobre : Quand la lune est suisse, le sage dort dans/ un safe et le fou marche sur le lac d’argent »…

La poésie de Pierre-André Milhit allie mélancolie et colère, chant de vie pour l’essentiel et donc ouverte à la beauté :

« on arpentait la forêt comme des contrebandiers /
Un muret un hêtre une pierre de tuf /
Il fallait gagner de la hauteur et du silence /
Un toit de feuilles rousses /
Un sentier de racines /  une halte de vin chaud et de pain de maïs »…

Il y a de l’élégie dans ce recueil suivant la montée et la descente des saisons qui sont aussi les saisons de la vie :

« la lune de novembre est la lune de renarde absente /
C’est la lune des grandes fatigues et des errements/
La lune de novembre est la lune des amours dérobées /
C’est la lune des désarrois et des contritions »…

Et le monde est là aussi derrière la lune :

« une renarde a brûlé ses papiers kosovars/
Elle cherche refuge sous la marquise du couvent /
Le vigile loyal et méthodique fait feu /
Une renarde musulmane agonise sur une tombe d’enfant »…

Et le poète de relever « ce qu’il peut y avoir de noir dans ce noir / il va falloir écrire un douzième article / à la constitution de la haine ».

E la nave va, comme le disaitt Fellini dans sa nuit à lui, on voit passer son grand navire au-dessus du Rhône vert limon et des monts écailleux de la noble contrée :

« le renard est aux urgences /
l’alcool et l’amour /
lui ont bouffé le cœur /
il meurt à demi /
d’avoir vécu à double /
mille vies mille morts /
il meurt pour de vrai /
parce que c’est la vraie vie »…

Milhit2.gifPierre-André Milhit. L’Inventaire des lunes. éditions d’autre part, 116p.

Photo de l'auteur: Augustin Rebetez.

14:23 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie, valais

15/09/2010

Relire Thomas Wolfe

Wolfe4.jpg

Thomas Wolfe, terrassé le 15 septembre 1938, à 38 ans, par une tuberculose cérébrale, aurait  eu 110 ans cet automne... Le géant de la littérature américaine reste assez méconnu. Traduit à Lausanne, il mérite amplement d'être (re)découvert.

Pour ceux qui ont accompli, déjà, la grande traversée des quelque six cents pages de L’Ange exilé, inaugurant en 1982 la réédition des œuvres de l’écrivain dans la première traduction française qu’on puisse dire recevable, la seule mention du nom de Thomas Wolfe (à ne pas confondre évidemment avec Tom Wolfe !) est évocatrice d’une légende fabuleuse et, pour ce qui concerne les œuvre, de grands espaces romanesques peuplés de personnages inoubliables.

Thomas Wolfe incarne la tentative inégalée de restituer, dans un maelström de mots et d’images, l’inépuisable profusion du vivant. Tout dire ! Folle ambition de l’adolescence transportée par sa passion généreuse…

Or il y a de l’éternel adolescent chez ce grand diable d’à peu près deux mètres, né avec le siècle et fauché par la sale mort à l’âge de 38 ans, après qu’il eut arraché des millions de mots de ses entrailles, constituant la matière de quatre immenses romans, de nombreuses nouvelles et de pièces de théâtre, notamment. Là-dessus, à ses élans juvéniles à jamais inassouvis, Thomas Wolfe alliait des dons d’observation tout à fait hors du commun et une profonde expérience du cœur humain, ayant vécu précocement toutes les contradictions et les souffrances de l’individu accompli.

Il y a la légende de Thomas Wolfe. Celle du jeune provincial d’Asheville (Caroline du Nord) quittant l’univers confiné de sa ville natale pour débarquer dans la galaxie fascinante de New York, décrite avec un lyrisme sans égal. La légende de l’écrivain solitaire travaillant debout à longueur de nuit dans de gros registres posés sur un réfrigérateur, faute de bureau à sa taille, tout en se cravachant à la caféine. Et celle du forcené des errances nocturnes dans la ville immense, dont nous retrouvons des échos bouleversants dans les nouvelles de De la mort au matin. Ou celle, aussi, de sa rencontre providentielle avec l’éditeur Maxwell Perkins, qui eut le double mérite de parier pour son génie et de l’aider à transformer ses manuscrits torrentiels et désordonnés en ouvrages publiables.

Mais l’essentiel de la légende de Thomas Wolfe, c’est évidemment dans son œuvre que nous le découvrons, transposée et magnifiée sous la forme d’une autobiographie incessamment recommencée. Est-ce à dire que l’écrivain s’est borné à se scruter le nombril et à raconter sa vie ? Tout au contraire : car nul n’est plus ouvert à toutes les palpitations du monde que ce « récepteur » ultrasensible, lors même que les faits et toute la geste humaine se parent, sous sa plume, d’une aura mythique.

À la mythologie, Le temps et le fleuve emprunte les titres des huit sections qui le composent, sans pour autant que les noms cités d’Oreste, de Faust, de Télémaque ou d’Antée, notamment, correspondent très strictement au récit et à ses péripéties. Plutôt, il s’agit d’indications poétiques qui signalent peut-être, en outre, l’influence de Joyce sur l’auteur. Avec celui-là, comme le précise Camille Laurent, traducteur, Thomas Wolfe partage la conviction que « ce qui est fascinant, c’est le quotidien, et l’extraordinaire, ce qu’on a sous les yeux ».

Ce qui tisse ainsi les huit cents pages du deuxième livre de l’écrivain américain, qu’on pourrait dire une autofiction épique, c’est l’expérience quotidienne qui fut la sienne entre 1920 et 1925, ponctuée par son arrivée à Harvard, la rencontre déterminante d’Aline Bernstein et un voyage en Europe.

Cela précisé, l’autobiographie se fait poème et roman dès les premières pages du livre, avec la scène des adieux du protagoniste à sa mère, et la prodigieuse évocation de son voyage en train.

Eugène Gant, double romanesque de Thomas Wolfe, et qui était déjà le héros de L’Ange exilé, quitte donc Altamont (Asheville en réalité) pour Harvard, non sans faire étape auprès de son père en train de mourir du cancer. Or, tout le livre sera marqué, conjointement, par le thème joycien de la quête du père et par la recherche d’une identité personnelle et nationale à la fois – car ce voyage au bout de soi-même, à travers les circonstances de la vie, les passions et les vices, les émerveillements et les désillusions, engage de surcroît la destinée de tout un peuple.

Qui sommes-nous, Américains ? se demande aussi bien Thomas Wolfe. Et la question ressaisira toute l’énergie de l’écrivain, persuadé de cela que l’œuvre à faire participe d’une aventure propre au Nouveau-Monde.

Peu connu des lecteurs de langue française, et d’abord parce qu’il fut exécrablement traduit, Thomas Wolfe demeure également, aux Etats-Unis, le grand oublié de la littérature contemporaine. Evoquez son nom dans les universités ou les milieux intellectuels américains et vous verrez quelle petite moue supérieure on opposera à votre enthousiasme.

C’est qu’il est assurément problématique, pour ceux qui accoutument de disséquer les textes, de se faire à ce titan romantique et fort indiscipliné dans ses constructions, dont les élans ne vont pas toujours sans emphase ou répétitions. Au demeurant, seul l’aveuglément ou la méconnaissance peuvent expliquer le terme de « logorrhée » dont on a parfois taxé son style, d’une fermeté et d’un éclat où nous voyons surtout, pour notre part, l’expression de la meilleure vitalité, au temps où le rêve américain faisait encore rêver…

Editions L’Age d’Homme, Le temps et le fleuve, 582p. L'Ange exilé a été réédité, également à L'Age d'Homme, où l'intégralité de l'oeuvre devrait paraître.

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08/09/2010

Andy et Sandy

Warhol8.jpgLafitte2.jpgÀ propos de Vies d'Andy, de Philippe Lafitte.

 Qu’on l’admire, en tant qu’artiste marquant du pop art des années 60, ou qu’on ne voie en lui qu’un habile plasticien doublé d’un affairiste de haut vol, Andy Warhol est un personnage à la fois représentatif des sixties et intéressant par sa psychologie très particulière dont le meilleur aperçu filtre de son inénarrable Journal, mélange de platitude et de snobisme presque ingénu, de notations maniaques (la moindre dépense est inscrite) et d’observations terre à terre sur toute une faune artistico-mondaine, à quoi s’ajoutent des considérations plus troublantes, personnelles ou émouvantes, notamment liées à la mère.

C’est cette part privée, intime, voire secrète que Philippe Lafitte, romancier subtil et original déjà remarqué pour trois premiers livres (Mille amertumes en 2002, Un monde parfait en 2005 et Etranger au paradis en 2006, tous parus chez Buchet-Chastel), a choisi d’explorer par le truchement d’une sorte de variation romanesque uchronique sur la vie d’Andy Warhol après sa mort, en février 1987.

Deux idées extravagantes, mais aussi pertinentes l’une que l’autre, président en effet à la narration. La première est que, tandis qu’on enterrait discrètement le pape du pop art dans un cercueil vide, avant un hommage public extravagant, le véritable Andy subissait une opération de huit heures qui ferait de lui une femme, du nom de Sandy. Et la seconde : que cette gracile mais toujours richissime Sandy (sa fortune estimée à 500 millions de dollars à ce moment-là), entamant une nouvelle vie avec la complicité d’un sbire prénommé Julian, du genre gigolo vulgaire mais efficace, rencontrerait par hasard une certaine Valerie Solanas, celle-là même qui fit feu sur Warhol en 1968 pour se venger d’un affront du Maître, et qui s’est fait connaître par de sulfureux écrits féministes et de chaotiques élans révolutionnaires. Or, mener à bien un tel projet supposait à la fois du souffle et cet art particulier que désigne Flaubert (cité en exergue) qui fait que « tout ce qu’on invente est vrai ». De fait, et même si l’auteur « invente » à qui mieux mieux, tout de Vies d’Andy sonne juste, sauf peut-être l’image de l’Europe de l’Est en 1987, qui ressemble plutôt à celle que nous avons connue en 1967… Mais bref, il y a d’autres traits stylisés ou grossis dans la partie épique du roman, qui évoque plutôt Tintin que Gérard de Villiers, pour notre bonheur.

Il faut d’ailleurs le souligner aussitôt : ce roman est un vrai bonheur de lecture, autant par la qualité de ses évocations (de New York aux Cyclades en passant par les rues désertes de Berlin-Est et les merveilles du Louvre), que par la pertinence de ses observations sur le nouveau marché de l’art (en quoi il recoupe celles de Michel Houellebecq) et la qualité d’empathie qui marque son approche de Sandy en route pour son village d’origine au bout de nulle part, en improbable Ruthénie…

Warhol7.jpgLoin de donner dans la jobardise au goût du jour, pas plus que dans le trop facile persiflage, Philippe Lafitte (re)construit un beau personnage de nature hypersensible, fragile, angoissé par le vide (au tout début de sa métamorphose, Sandy réduit l’œuvre d’Andy à ce même vide) et cherchant un nouveau sens à sa vie, équivalant finalement à une sorte de renaissance d’Andy. Parallèlement, loin d’être réduite à l’hystérique déséquilibrée dont on garde l’image, Valerie Solanas se trouve comme « sauvée » par le romancier, ou plus précisément par la rencontre « magique » de Sandy. Dans la foulée, on ne manquera pas de remarquer l’humour de la situation, qui fait se côtoyer, puis s’aimer presque, les deux marginales en quête d’un peu de bonheur compensant leur inassouvissement profond.

Sans trop pousser la comparaison, la parenté de la protagoniste de Vies d’Andy, qui a gardé en mémoire la recommandation de sa mère de « rester modeste», et de l’artiste Jed Martin, dans La Carte et le territoire de Michel Houellebecq, qui reste lui aussi distant et lucide par rapport à la célébrité et à l’argent, ménage au lecteur l’espace d’une sorte de vraie rencontre avec deux individus comme désarmés. Bien entendu, c’est en redevenant elle-même (en redevenant Andy), dans le tumulte de la chute du Mur de Berlin, en juillet 1989, que Sandy (re)vivra son immodestie foncière, sans laquelle il n’est pas d’artiste, de même que Jed Martin reste crânement créateur en dépassant ses doutes…  

Le vrai romancier donne raison à tous ses personnages, disait à peu près Henry James, et c’est ce qu’on se dit aussi après avoir lu ces deux vrais romanciers de la rentrée française…

Philippe Lafitte. Vies d’Andy. Le Serpent à plumes, 266p          

       

 

20:50 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, pop art

07/09/2010

Houellebecq le clairvoyant

Houellebecq15.jpg

Son nouveau roman,dès aujourd'hui en librairie, est l’un des plus attendus de la rentrée. Les Goncourt le snoberont-t-il une fois de plus ? Tahar Ben Jelloun le fait craindre en commettant une grossière faute de lecture...

Michel Houellebecq fut immédiatement remarqué, en 1994, à la parution d’un petit livre percutant au titre suggestif, Extension du domaine de la lutte, annonçant une satire mimétique de la société actuelle obsédée par la réussite sociale, avec de multiples modulations dans la vie quotidienne, au bureau, en ville ou au lit. Observateur aigu des comportements individuels ou collectifs, Houellebecq s’affirma aussitôt par un ton unique, assorti d’un point de vue sur le monde également déjanté, politiquement incorrect à maints égards, plus proche des contre-utopistes à la J.G. Ballard que de ses pairs français. 

Ces traits se déployèrent  bien plus amplement dans Les particules élémentaires, en 1998, qui firent de lui le véritable «auteur culte» de sa génération, avec la part de frime que peut contenir l'expression, et pas moins  conspué au demeurant qu’adulé. Médium vivant d’une déprime d’époque, Houellebecq passa pour un nihiliste cynique, contre toute évidence. Par ailleurs, le personnage public de l’écrivain, jouant souvent les provocateurs, ne manquait pas une occasion de faire parler de lui.   

«J’ai la sensation d’avoir participé à des années innovantes et brillantes », déclarait-il dans un entretien avec Paris-Match en 2006. « Ravalec, Dantec et moi, nous avons regardé le monde en face. Cela manquait dans le paysage… ». Or il y a du vrai dans ce rappel de la secousse qui se produisit, en 1994, avec la parution de Cantique de la racaille, de Ravalec, et d’Extension du domaine de la lutte, dans la foulée de Philippe Djian et avant l’expansion de Maurice G. Dantec. En rupture avec le «politiquement correct» de leurs aînés soixante-huitards, ces auteurs, marquèrent une nouvelle façon d’«intervenir» dans les médias, jouant souvent la «provoc». Citant la mort de Guillaume Dustan, autre agitateur extrême, et celle de Philippe Muray, franc-tireur de la pensée critique, comme un double signe de déclin, Houellebecq constatait encore : «On s’est bien amusés, mais la fête est finie. La littérature, elle, continue. Elle traverse des périodes creuses, puis cela revient ».

Pour Houellebecq, cela ne cessa à vrai dire de «revenir», plus ou moins à son avantage. Entre un procès (en 2006) qui lui fut intenté suite à des termes jugés infamants pour les musulmans (dans le roman Plateforme, où il écrit que « la religion la plus con, c’est quand  même l’islam ») et un recueil épistolaire où il pose, avec Bernard-Henri Lévy, au maudit en butte à toutes les avanies, l’écrivain hyper-médiatisé, et pour le moins consentant, se fit de plus en plus d’ennemis. Ses incursions dans la chanson et le cinéma, mal jugées, ne firent rien pour rehausser sa cote… 

Parallèlement, son œuvre n’a cessé pour autant de trouver plus de retentissement dans le monde, notamment avec La possibilité d’une île, fascinante saga futuriste jouant sur les avatars du clonage, notamment.

Enfin, traduit en plus de 40 langues, Michel Houellebecq reste bel et bien le plus marquant des romanciers français du tournant du siècle, en dépit des attaques de tous bords. La dernière en date émane de l’académicien Goncourt Tahar Ben Jelloun, qui condamne (dans La Repubblica) son nouveau roman en termes aussi vagues que définitifs. Pour ne citer qu'un exemple, après l'avoir dénigré dans les grandes largeurs, Ben Jelloun concède le fait que la mort du père du protagoniste, euthanasié à Zurich, est un moment réellement émouvant. Or, s'il y a de l'émotion dans la fin du père de Jed Martin, c'est dans leurs ultimes relations entretenues dans un mouroir de la région parisienne et sûrement pas à Zurich, où le père meurt seul au dam de son fils arrivé trop tard. On espère que tous les Goncourt ne sont pas aussi désinvolte, mais il y a fort à parier que ce premier tir de barrage en annonce d'autres...

 

Ainsi va toute vie humaine…
Lorsque Jed Martin, artiste contemporain venu de la photo (par son grand-père), de l’architecture (par son père) et de la vie difficile (par sa mère suicidée), entreprend de faire le portrait de l’artiste millionnaire Jeff Koons et de son pair milliardaire Damien Hirst, il peine. Il va même piétiner et lacérer cette toile, alors que d’autres de la même veine, dont le portrait de Michel Houellebecq, lui vaudront de devenir l’un des artistes français les plus cotés de l’époque.
Depuis qu’il a commencé de dessiner, avant de passer à la photo de boulons et de clefs anglaises, puis à la prise de vues en relief démarquées des cartes Michelin, Jed s’est ingénument ingénié à représenter les objets du travail humain, puis des acteurs de ce travail dans sa série des métiers simples, avant sa représentation des célébrités jouant le grand jeu actuel de l’activité mondiale, de Bill Gates à Steve Jobs. Or, ce qu’il n’a pas prévu, c’est que ses tâtons artistiques le propulsent soudain au premier rang du marché de l’art, comme Houellebecq s’est retrouvé au top de la notoriété littéraire mondiale.
Tout cela qui n’est à peu près rien au vu du vieillissement de chacun et de l’évolution du monde, où les Chinois investissent le tourisme rural de France profonde, dont l’agriculture repique vers 2020 alors que les immigrés vont chercher meilleure fortune ailleurs…
Portrait d’un « enfant du siècle » mêlant clairvoyance réaliste et bonne volonté, dans le sillage d’un père résigné à ne pas accomplir ses grandes espérances, La carte et le territoire est à la fois une satire carabinée de tous les simulacres sociaux (l’impayable réception chez Jean-Pierre Pernaut) et des joyeuses impostures de la culture, où une toile se vend soudain 12 millions d’euros comme par magie.
Plus que dans les romans précédents de Michel Houellebecq, qui reste un incomparable observateur des mécanismes sociaux, ce roman « travaille » les liens affectifs fondamentaux (à commencer par les retrouvailles de Jed avec son père, mais également dans son approche des personnages féminins) et l’interrogation douce-amère sur le sens de nos destinées. Sauvagement assassiné avec son chien en 2016, l’auteur joue magnifiquement, enfin, avec les clichés littéraires au goût du jour (dont ceux du thriller gore) tout en développant une méditation mélancolique sur nos fins humaines. On notera enfin que le Michel Houellebecq du roman, avant que son corps décapité ne se fasse découper en longues lanières, se fait discrètement baptiser catholique. Pour démentir Tahar Ben Jelloun qui le taxe de mégalomanie aggravée, Houellebecq enterre son clone littéraire avec une certaine discrétion, au cimetière de Montparnasse, dans un cercueil d'enfant qui suffit à contenir ses pauvres restes...


Michel Houellebecq. La carte et le territoire. Flammarion, 428p. En librairie le 8 septembre

 

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21/07/2010

Lectures d'été (1)

 

Amélie7.JPGDialogue du lecteur et de son double à propos d’Une forme de vie d’Amélie Nothomb.

Moi l’autre : - Et c’est reparti pour la rentrée…
Moi l’un : - C’est en effet reparti, et avec Amélie Nothomb, ponctuelle comme l’abricot de juillet.
Moi l’autre : - Croquant, son dix-neuvième titre ?
Moi l’un : - Al dente, quoique pas loin du jabotage. Amélie joue son propre personnage en fana de l’épistole. On sait qu’elle entretient une correspondance surabondante…
Moi l’autre : - Tu te rappelles la dernière fois que nous lui avons serré la pince chez Albin Michel : elle débarquait dans son bureau avec une pile de lettres plus haute qu’elle.
Moi l’un : - Tout juste Auguste : c’est son lot quotidien, auquel elle répond brièvement à raison de douze par jour...
Moi l’un : - Et donc, Une forme de vie parle de correspondance…
Moi l’autre : - … Avec un de ses lecteurs fervents, qui lui écrit de Bagdad. C’est le 2e classe Melvin Mapple, en Irak depuis six ans, qui souffre comme un chien et bouffe pour oublier qu’il en bave.
Moi l’un : - Je ne t’ai pas senti passionné…
Moi l’autre : - Disons que ce n’est pas du meilleur Nothomb, au niveau par exemple des Catilinaires. Mais c’est quand même intéressant, comme toujours. D’abord parce que le correspondant en question bluffe complètement la romancière, en lui écrivant des lettres dictées par une absolue nécessité, en tout cas à ce qu’il semble. Et ensuite par les rebondissements. La façon par exemple, de suggérer à Melvin, qui va sur ses deux cents kilos, de s’assumer en tant que « sculpteur » de son corps, et de se vendre à une galerie de Body Art, vaut son pesant de grinçante malice. Et puis l’art de la digression de Nothomb, et sa patte, sa vivacité, son humour font toujours mouche.
Moi l’autre : - J’aime bien aussi ses notations sur l’art épistolaire, Sévigné qui écrit « Pardonnez-moi, je n’ai pas le temps de faire court », ou sur Truman Capote, ou encore sur les relations entre écrivains et lecteurs, et puis c’est une espèce d’autoportrait en mouvement assez vif.
Moi l’un : - On y découvre, notamment, que notre graphomane en est à son 65e manuscrit, et qu’elle ne manque pas une occasion d’exercer son droit de vote belge.
Moi l’autre : - Et puis ça rebondit. Et le personnage de Melvin Mapple s’étoffe. Et l’on voit que l’apparente transparence de la correspondance peut s’ouvrir à des jeux de miroirs vertigineux.
Moi l’un : - Or c’est là, aussi, que la romancière nous laisse une fois de plus sur notre faim, mais c’est aussi sa signature. Elle a des idées souvent formidables, qu’elle ne développe pas. Pourtant ce n’est pas vraiment qu’elle reste en surface. Non : c’est autre chose : c’est sa mesure.
Moi l’autre : - C’est cela même : c’est vif, fin, ça a l’air jeté mais ça ne l’est pas, c’est plein d’aperçus inattendus et parfois pénétrants…
Moi l’un : - Ici un peu moins qu’ailleurs, mais ça ne mange pas de pain, comme on dit. Et les gens vont rentrer de vacances complètement crevés, fin août ils se « feront » donc un p’tit Nothomb genre limonade acidulée, fraîcheur de limoncello - on se réjouit pour eux, si ça se trouve...
Amélie Nothomb. Une forme de vie. Albin Michel, 168p

03/07/2010

Michel Tournier voyageur

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 Un nouveau recueil, très dense, de la collection "Voyager avec..." que dirige Maurice Nadeau.

À en croire le grand éditeur et critique Maurice Nadeau, qui incarne « le » découvreur des littératures contemporaines en France, de Malcolm Lowry à Michel Houellebecq, en passant par J.M. Coetze et tant d’autres, l’écrivain voyagerait autrement que le commun des mortels, touriste conditionné ou bourlingueur à tout va. Parce qu’il serait supérieur à ses semblables ? Nullement. « Par vocation, par habitude, par métier, il regarde. Il ressent, il rêve, il médite. Il se réjouit ou il regrette, il approuve ou il dénonce, comme nous tous ». Nuance pourtant : « À la différence de nous tous, il exprime. »
C’est ainsi pour ce qu’expriment les écrivains en voyage, parfois sur commande, comme un Cendrars ou un Simenon en reportage, parfois pour raison de santé ou d’exil, parfois encore simplement pour voir le monde que la très remarquable collection « Voyager avec… » a été conçue par Maurice Nadeau à la double enseigne de Louis Vuitton et de la Quinzaine littéraire.
Le vingt-deuxième titre de ladite collection est consacré aux voyages de Michel Tournier aux quatre coins de la planète. L’Auteur du Roi des Aulnes enrichit donc la liste des écrivains accueillis jusque-là, qui représente à elle seule un formidable programme de lecture-exploration à travers la littérature du XXe siècle. On y croise ainsi, pour citer deux grands classiques anglo-saxons, les routes au long cours d’un Joseph revenu de toutes les tempêtes avec un esprit d’analyse d’une pénétration sans pareille, ou d’un Henry James jetant des passerelles entre Europe et Amérique. Dans la foulée, nous voyons à quel point ces « vieilles barbes » ont pressenti, devant l’effondrement des empires, les mutations que nous vivons aujourd’hui. De la même façon, c’est à travers ses voyages à Berlin, à Paris, en Amérique ou au Mexique, que nous comprenons le rapprochement prémonitoire que le poète soviétique Vladimir Maïakovski établit entre le gigantisme des puissances technologiques rivales, tout en vivant un déchirement qui le conduira au suicide.
Trois grands écrivains femmes, dans la même collection « Voyager avec… », à savoir Virginia Woolf, Marguerite Yourcenar et Simone de Beauvoir, illustrent, chacune à sa façon, une façon de voyager où le thème de l’émancipation se trouve modulé, qu’il soit à caractère affectif et existentiel ou fondé sur des composantes sociales ou politiques. Dans les trois cas, en tout cas, l’élément sensuel traluit avec plus d’intensité au fil de journaux intimes ou d’écrits épistolaires. La correspondance est d’ailleurs, pour tous les écrivains en voyage, une base littéraire récurrente, comme l’illustrent évidemment les Lettre à une compagne de voyage de Rilke. Quant à l’écrivain de science fiction Philip K. Dick, présenté comme un « zappeur de mondes », il rebondit pour sa part dans un voyage initiatique et psychédélique où « dérailler est peut-être la meilleure façon d’arriver ».
Et chacun, de Le Corbusier à François Maspero, ou de Walter Banjamin à D.H. Lawrence, de parcourir et d’exprimer un labyrinthe à sa ressemblance. Ainsi, décriant toute vie intérieure, Michel Tournier célébrera-t-il le voyage « extime »…

Tournier le géophile
Michel Tournier a beaucoup voyagé au cours de sa longue vie. Or, c’est un autre voyage à travers la vie et l’œuvre de l’écrivain que nous propose ce très substantiel recueil de textes choisis et commentés par Arlette Boulaumié, spécialiste de l’auteur.
Convaincu qu’un écrivain est marqué à vie par les lieux d’élection de son enfance, comme il le fut lui-même par ses vacances en Bourgogne, Tournier consacre de belles pages à cette terre première, puis à l’Ouest normand, à sa bohème parisienne en lÎle Saint-Louis et à la Provence, avant de s’attarder à l’Allemagne dont il parle, germaniste distingué, avec une connaissance approfondie.
Pour le reste du monde, d’Afrique en Israël ou d’Islande au Japon – où il dit qu’il pourrait vivre -, via le Canada, l’Inde ou le Brésil, l’écrivain affirme qu’il a aimé tous ses pays en préférant, toutefois, le « repaysement » au dépaysement…
Au fil des évocations, la constante mise en relation des observations de l’écrivain en voyage et de leur impact dans son œuvre de romancier, ou dans ses essais, double l’intérêt de l’ouvrage, encore enrichi par le contrepoint des photographie d’Edouard Boubat, complie ce longue date.
Il en résulte un livre des plus éclairants pour qui s’intéresse à Michel Tourneir et à son œuvre, illustrant son goût pour la géographie en tous ses états.

20:12 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, voyage

25/06/2010

Nicolas de Staël le pur

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À voir à la Fondation Gianadda: la plus belle exposition de l'été. Rétrospective 1945-1955.

Nicolas de Staël, aujourd’hui reconnu comme l’un des plus grands peintres du XXe siècle, mit fin à ses jours le 16 mars 1956 en se jetant du haut de la terrasse du fort désaffecté de la pointe du cap d’Antibes qu’il venait d’investir pour y brosser une toile de très grand format inspirée par un concert auquel il venait d'assister à Paris. Il avait 42 ans et se trouvait dans la pleine maturité de son art. L’année précédente avait été marquée, de fait, par une véritable explosion créatrice (plus de 300 toiles en six mois), mais ses amis les plus proches ne virent rien venir. Comme dans son œuvre, alliant une extrême tension sous-jacente et l’apparence du plus grand calme et du plus harmonieux équilibre, le peintre fut probablement dépassé par son exigence de renouvellement constant, jusqu’à l’ultime rupture.

Celle-ci stupéfia d’autant plus que Nicolas de Staël n’avait rien, au moment de sa mort, de l’artiste maudit. Reconnu en France et en Amérique, entouré d’amis de grande qualité, heureusement remarié après la mort tragique de sa première femme, et père de plusieurs enfants dont le dernier venait de naître, Staël ne donnait en rien l’impression d’un génie brûlé à la Van Gogh, même si sa fulgurante dernière période rappelle à certains égards celle de Vincent. Or, sa décision finale obéit sans doute à une autre logique que celle du bonheur ordinaire et de la réussite, participant d’une ascèse radicale qui conduisit son art vers une concentration, mais également un allégement de plus en plus purs.

Cette croissante exigence se manifeste d’ailleurs tout au long d’un parcours extrêmement dense et vivant, toujours ouvert à la découverte et à l’amitié, en phase avec les tribulations et les avancées du siècle, et cela dès la prime enfance.

Il faut alors rappeler que Staël vient de la sainte Russie orthodoxe qui le relie fondamentalement à Byzance où se ramassera sa dernière contemplation métaphysique. Fils du général Vladimir de Staël von Holstein, vice-gouverneur de la forteresse Pierre-et-Paul de Pétersbourg où furent enfermés Dostoïevski et Bakounine, Nicolas est né le 23 décembre 1913 (5 janvier du calendrier orthodoxe) et vécut avec les siens dans la forteresse fameuse jusqu’en octobre 1917, avant l’exil en Pologne où le général mourut en 1921. Un an plus tard seulement, Lubov de Staël, succomba elle-même au cancer, laissant trois orphelins (Marina, Nicolas et Olga) qui furent pris en charge, par l’intermédiaire d’une tutrice fantasque, par la famille de l’ingénieur Emmanuel Fricero, d’origine russe mais établi en Belgique.

DeStaël38.jpgFormé aux humanités classique dans un climat chaleureux, le garçon ne tarda à manifester le plus vif intérêt pour la peinture, avant de se mettre à dessiner sans discontinuer et à dire même son désir de devenir peintre, à l’inquiétude certaine de son père adoptif. Dès 1933, cette vocation ne cessera de s’affermir, d’abord au cours d’un premier voyage initiatique en Hollande, où il découvre Vermeer et Rembrandt, puis dans les écoles d’art où il va trouver quelques bons maîtres, dont le moderniste Georges de Vlamynck.

Cela étant, l’apprentissage essentiel de Staël, par delà ces bases académiques, doit sans doute plus à ses lectures, ses innombrables voyages à travers l’Europe, son exploration de la tradition picturale et ses rencontres successives, souvent déterminantes, à commencer par celle de Jeannine Guillou, jeune artiste peintre de cinq ans son aînée, qu’il rencontre au Maroc en 1936 et dont il aura deux enfants et partagera la vie jusqu’en 1946, à sa mort prématurée. L’entrée sérieuse de Staël en peinture, dès 1942, est d’ailleurs largement soutenue par Jeanine Guillou, au fil de très rudes années. Ainsi en arrive-t-il à brûler de vieux meubles pour chauffer le logis décati dans lequel lui et les siens trouvent refuge à Paris, et de peindre sur la toile de draps de lit…

La peinture, au demeurant, devient LA préoccupation de plus en plus impérieuse et dévorante de toute une vie, marquée par quelques premiers soutiens (notamment de Jeanne Bucher, qui l’expose, et de Jean Bauret, qui va l’accompagner jusqu’au bout d’un « œil » plus que sûr), ses premières expositions et quelques signes avant-coureur de reconnaissance.

L’année 1946 va marquer un nouveau tournant, avec la mort de Jeannine Guillou, le remariage avec Françoise Chapouton, l’installation dans le grand atelier de la rue Gauguet (XIVe) et la rencontre de Jacques Dubourg, autre compagnon de route dont l’amitié et la soutien compteront énormément dans les dernières années d’épanouissement et de plénitude.

Parallèlement, les amitiés de Braque, du poète Pierre Lecuire et de René Char, éclaireront ces mêmes années qui verront pourtant croître la solitude radicale de l’artiste.

DeStaël46.JPGAinsi que le montre Anne de Staël dans la biographie commentée incluse dans le catalogue de la présente exposition, celle-ci reflète on ne peut mieux l’itinéraire artistique et spirituel de Nicolas de Staël. Lui qui a beaucoup détruit de ses premières œuvres, jamais satisfait, ne sera jamais non plus là où le succès pourrait l’amener. Si sa situation financière s’améliore après sa percée américaine, l’acquisition du Castelet de Ménerbes, en 1953, ne signifie pas pour autant son installation dans la «maison de rêve». Même constat pour sa vie de famille à la fois importante et impossible. Anne de Staël commente : « Le « temps » chez lui sonnait dans le mot « enfants », mais pour les voir grandir il était pris de court, cela n’entrait pas dans la course et l’immédiat des perceptions ».

Or cette immédiateté des perceptions explose, littéralement dans la fureur créatrice des quinze derniers mois, où naît encore un petit Gustave…

D’une merveille l’autre, la peinture exulte et s’allège, c’est la série des Agrigente et de paysages ou de natures mortes qui ne manifestent en rien un « retour à la figuration » régressif, mais une descente au cœur de la substance du réel.

« Staël, écrit encore sa fille, avait la faculté d’élever les événements à un degré de conscience tel qu’elle gagnait un « lieu » ouvert hors de toute ceinture logique, celui du sentiment de la justesse du ton de vie comme d’un ton de peinture ; celui du risque que prend la vie pour sa propre couleur. Le combat d’une palette ramassée contre l’incolore dispersé ».



DeStaël37.jpgMartigny Suisse, Fondation Pierre Gianadda. Rétrospective Nicolas de Staël 1945-1955. Jusqu’au 21 novembre 2010. Tous les jours, de 9h. à 19h. Infos : www.gianadda.ch

Catalogue de l’exposition recommandé, avec une introduction substantielle de Jean-Louis Prat, commissaire de l’exposition, et une bio commentée d’Anne de Staël et l’ensemble des Œuvres exposées. Fondation Pierre Gianadda, 287p.

Egalement recommandés :

Daniel Dobbels, Staël. Chez Hazan, 247p.

Anne de Staël, Staël. Du trait à la couleur. Imprimerie nationale, 339p.
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15:48 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : peinture

19/06/2010

Molière ou l'humour roi

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Les Oeuvres complètes de Molière rééditées dans la Bibliothèque de La Pléiade, et L'Album Molière.

Quoi de neuf? Molière ! Mais lequel? demanderont certains fâcheux : vous voulez dire Corneille ? Pas du tout répondront d'autres réducteurs de têtes : le seul Molière qui tienne la route, proche du peuple et des femmes en lutte, Molière et ses camarades qu’une Ariane Mnouchkine a si bien rendu dans son aura romantique...

Molière pré-révolutionnaire ? Molière censuré ? Molière maudit et enterré comme un chien ? Molière le «théâtreux» dont Pierre Corneille aurait écrit les pièces à en croire une légende vieille d’un siècle et que les ordinateurs seraient censés avérer aujourd’hui ?

Rien de tout cela, nous répondent d’un seul chœur trois « moliéristes » aussi fervents que ferrés érudits qui signent respectivement l’édition nouvelle de la Pléiade (Georges Forestier professeur de la Sorbonne, avec son collègue Claude Bourqui, universitaire fribourgeois qui eut l’idée de cette nouvelle édition en 2002) et l’Album très richement illustré qui l’accompagne (François Rey, autre grand connaisseur de Molière). Comme l’église au milieu du village, les trois compères remettent Molière au cœur de la Cour du Roi-Soleil, qu’il a fait rire comme personne avec L’Ecole des femmes.

«Bel esprit, écrivent ainsi Georges Forestier et Claude Bourqui, acteur comique hors pair, génial inventeur d’une comédie d’un nouveau genre et promoteur d’un type de spectacle princier inconnu jusqu’alors, Molière avait accédé à une situation enviée qui faisait de lui l’une des personnalités les plus en vue de la Cour : on ne voit pas en quoi il aurait pu en souffrir comme les deux siècles «républicains» qui viennent de s’écouler ont voulu le croire».

Quoi ? Molière royaliste ? Collabo du pouvoir, celui qui brocarde si bien les mères et pères abusifs, les cafards confits en dévotion ou en pédantisme, les amoureux jaloux et les bourgeois filous ? Tartuffe à sa façon, comme on a dit qu’il fallait être soi-même cocu pour montrer les cornes des autres, ou près de ses sous pour brosser le portrait d’un Harpagon ?

Rien de tout cela non plus, objectent encore nos trois moliéromanes. Ou plus exactement : nuances ! Proche de Louis XIV, Molière le fut dès son adolescence du fait de sa charge de tapissier et valet de chambre, assistant au lever du monarque. Devenu grand comédien, reconnu en province puis à Paris autant qu’à Versailles, amant de la brillantissime Madeleine Béjart, auteur de pièces effectivement révolutionnaires en cela qu’elles peignaient la société – on l’appelait d’ailleurs « le peintre » -, Molière n’était pas plus un courtisan lécheur de bottes qu’un contestataire. Mais là encore : nuances. Car s’il y a chez lui du progressiste se piquant d’émancipation féminine ou de libre pensée religieuse, c’est à l’instar de toute une société civilisée qui s’exprime à la Cour et plus encore dans les salons de la Ville.

Par ses idées préfigurant les Lumières, Molière n’est pas si original qu’on le croit. Comme les « mondains » civilisés, dits aussi « galants », il défend le bon goût et la bonne vie contre les fâcheux, les pédants, les bourgeois parvenus et les bas bleus jouant les savantasses. Sa philosophie est d’un matérialiste sceptique, souligne Claude Bourquoi, qui traduit Lucrèce et se défie des fumées métaphysiques.

Molière n’est-il qu’un clone amusant de Corneille le docte ? Certains le prétendent aujourd’hui, invoquant la statistique lexicale. Les moliéristes s'insurgent comme un seul: la statistique établissant des similitudes entre la langue de Molière et celle de Corneille ne preouve rien, dans la mesure où les codes de l'époque, en matière d'art dramatique et poétique, constituaient des cadres contraignants. Au reste, les statistiques àprétentions scientifiques se contredisent d'un analyste à l'autre.    

Par ailleurs, comment ne pas voir la différence profonde entre l'esprit de Corneille et celui de Molière ?Corneille eût-il jamais signé Tartuffe ? Inimaginable ? Et la fantaisie de Molière, et sa "voix" filtrant de pièce en pièce, et sa joie !  Comme si le génie n’avait pas sa musique et sa voix ? Mais les fâcheux n’aiment pas la joie de Molière. Mais ceux qui voudraient en faire un « collectif », un maudit aux mille galères, les écervelés du scoop et de la publicité qui ne voient en Molière qu’un mythe, ne semblent avoir aucune oreille,  alors que le grand public  entend toujours Molière.

Or l’essentiel est ailleurs : s’il nous fait rire aujourd’hui encore, comme personne, alors que le XVIIe siècle a produit plus de 1000 pièces, c’est que l’humour incomparable de Molière touche au plus profond, mêlant satire et indulgence, bon sens et bonté - un « rire dans l’âme » qui fait du bien...

Oeuvres et vie en miroir

 «Molière est le seul auteur du XVIIe siècle dont on a prétendu déchiffrer la vie dans son théâtre et expliquer le théâtre par sa vie», écrivent Georges Forestier et le Fribourgeois Claude Bourqui, dans la très éclairante introduction au premier des deux tomes des Œuvres complètes rééditées, après la version de Georges Couton remontant à 1971, dans la prestigieuse Bibliothèque de La Pléiade. «Dans l’imagerie – faut-il parler d’iconolâtrie? – républicaine, il y a beau temps que Molière a rejoint Marianne», ajoute François Rey en préambule à l’Album Molière, rassemblant une iconographie richissime, des gravures d’époque aux images contemporaines de théâtre ou de cinéma. A côté d’une grosse trentaine de pièces de Molière, des Précieuses ridicules au Médecin volant, dernière parue après la mort de Molière, en 1673, le lecteur dispose ici, au début des Œuvres et dans l’Album, d’une nouvelle chronologie de la vie de Molière constituant une mine de renseignements sur l’homme, son œuvre et sa postérité plus ou moins mythique.

Molière. Œuvres complètes, I et II. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, édition dirigée par Georges Forestier, avec Claude Bourqui. Vol I, 1600 p; Vol II, 1758 p Album Molière. François Rey. Gallimard, 317 p.

14:12 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théâtre, littérature