07/02/2011

Florilège 2010

Regard rétrospectif sur une année de lecture.

Que reste-t-il de nos lectures de l’année 2010 écoulée ? Quels livres, lectrice ou lecteur, nous ont vraiment marqués ? Quel jugement critique serions-nous portés à développer ou à réviser avec le recul des jours ? Quel rendez-vous aurons-nous manqué ?

Autant de questions, entre autres, qui peuvent orienter un bilan transitoire à la fois partiel et partial, que chacun nuancera ou contredira à sa guise…



Chessex19.jpgJacques Chessex post mortem

Trois mois après la mort subite de l’écrivain vaudois, survenue le 9 octobre 2009, son dernier roman, encore corrigé de sa main, a paru dans un climat de scandale local exacerbé (on pourrait dire aussi commercialement boosté) par la mise du livre sous préservatif de cellophane, assortie d’une interdiction aux mineurs, à vendre donc comme un vulgaire magazine porno alors que Sade, Genet ou Bataille sont en poche et en vente libre dans les librairies. Tout cela qui relève du flafla hypocrite, mais le livre ? Sinon du grand Chessex : une assez forte figuration baroque de la dernière année du divin Marquis, alerte, insolent à souhait, enlevé, avec une frise de personnages bien silhouettés et un épilogue cocasse lié à la survie posthume du crâne fameux, qui rayonne encore comme un déchet nucléaire. Dernier pied de nez de l’écrivain aux puritains calvinistes ? On l’a dit un peu facilement, alors que l’inspiration claire-obscure de Maître Jacques est fondamentalement d’un puritain poète au lyrisme puissant, styliste parfois étincelant et merveilleux, mais aux pouvoirs nettement plus limités dans le registre du roman.

Jacques Chessex. Le dernier crâne de M. de Sade. Grasset, 170p. °°°



Flannery28.jpgSainte Flannery

L'oeuvre fascinante de Flannery O'Connor (1925-1964) est ici réunie en un fort volume, avec une préface pertinente de Guy Goffette, un aperçu bio-bibliographique très substantiel, deux romans dont La Sagesse dans le sang (adapté au cinéma sous le titre Le Malin par John Huston), des essais éclairants, la correspondance également incontournable, réunie sous le titre de L'Habitude d'être, et enfin, et surtout pourrait-on souligner; les trois recueils de nouvelles qui lui valent la plus haute estime: Les Braves gens ne courent pas les rues, Mon mal vient de plus loin et Pourquoi ces nations en tumulte ?

De Faulkner à Le Clézio, les plus grands ont salué cette nouvelliste sans par eille, d'un humour, d'un mordant, d'une empathie humaine et d'une pénétration spirituelle qui ont pu la faire comparer à un Bernanpos au féminin transporté dans le Deep South de sa Georgie natale.

Flannery O'Connor. Oeuvres complètes. Gallimard, coll. Quarto, 1229p. °°°°



Camus.jpgCinquantenaire de la mort d’Albert Camus

Les commémorations saturent désormais les médias, dans un emballement que stigmatisait le regretté Philippe Muray, non sans raison. Mais rappeler quelle perte signifia, pour la littérature française de la deuxième mnoitié du XXe siècle, la mort accidentelle d’Albert Camus, le 4 janvier 1960, peut être l’occasion de rendre justice à un auteur stupidement rabaissé au rang de « philosophe pour classes terminales ». Surtout, on en profitera de rappeler l’urgence de lire Le Premier homme dont le manuscrit inachevé fut retrouvé dans la Facel-Vega fracassée de Michel Gallimard et qui annonce, de toute évidence, un nouveau départ dans l’œuvre du romancier dont la puissance d’évocation et la pâte humaine n’avaient jamais connu cette densité et cette ampleur. À relire aussi dans la foulée : La Chute évidemment, chef-d’œuvre dostoïevskien, le discours de Stockholm que fonde une éthique clairement réaffirmée, ou les magnifiques proses de Noces, par exemple. Tout cela disponible en poche ou en Pléiade, salon les moyens de chacun… °°°°



Ellroy.jpgL’Amérique parano d’Ellroy

James Ellroy achève sa trilogie historico-panique avec Underworld USA, évoquant la face sombre des années Peace & Love, sinistre suite de tragédies amorcée en 1963 par le « grand moment » de l’assassinat de JFK, premier des complots suivi par les exécutions de Martin « Lucifer » King – selon le mot de l’affreux Hoover – et de Robert Kennedy, bête noire de ce dernier, jusqu’à la réélection de Nixon. Non sans brio, le maître du roman noir californien brosse une fresque grouillante sans donner, aux personnages de premier rang, le relief qui donnerait à l’ensemble sa valeur de chronique «à l’antique». Ellroy, si remarquable parfois dans ses romans plus serrés, se perd dans cette vision somme toute paranoïde et confuse, qu’on dira finalement l’Amérique d’Ellroy. Mauvais signe enfin : un an après sa lecture, on ne se souvient presque de rien d’Underworld USA…

James Ellroy. Underworld USA. Rivages/Thriller, 840p. °



Sollers25.jpgAu Jardin de Philippe Sollers

Plus de 900 pages pour détailler son amour de l’amour, du bonheur, de la musique de Mozart et de la peinture de Fragonard, entre cent autres célébrations passagères (Hugo, Fitzgerald, Cioran, Beauvoir, etc.) ou récurrentes (Rimbaud. Nietzsche, Joyce, Dante), et comment le rejeter sous prétexte qu’on ne peut pas sacquer le personnage parisien, frimeur de première évidemment ? Or, Sollers a beau ne pas aimer qu’on préfère chez lui le critique au romancier, ou le liseur, le passeur, comme on voudra : le fait est que c’est par le chemin des autres qu’on le suit le plus volontiers à la rencontre de lui-même, essayiste inépuisable qui a l’art de sensibiliser tout ce qu’il touche et de l’inscrire dans sa mosaïque toute personnelle. Après La guerre du goût et l’Eloge de l’infini, cette suite représente, autant que les précédents, plus qu’un banal recueil de textes publiés dans les journaux, magazines et autres revues : un formidable Work in progress où puiser sans relâche à son tour.

Philippe Sollers. Discours parfait. Gallimard, 918p. °°°°



Jauffret.jpgJauffret forcément noir

Le noir a toujours marqué les romans de Régis Jauffret, souvent avec une sorte de complaisance morbide, à croire que l’écrivain « projette » sa sinistrose intime plus qu’il n’observe le monde tel qu’il est. À meilleure preuve : la frise lugubre de ses Microfictions, perdant de leur crédibilité à force de gros traits affreux. Or je suis loin d’être gêné par la noirceur – je place très haut la pure horreur de J’étais Dora Suarez, de Robin Cook -, mais je n’aime pas l’artifice affectant la noirceur. Surprise là-dessus : Sévère sonne plus vrai, qui constitue la mise en voix de l’affaire Stern, où le romancier parle au nom de la meurtrière, dans une forme cinglante qui n’a pas valeur de plaidoyer pro domo mais aide à certaine compréhension. Hélas, à un an de distance, rien ou presque ne me reste de ce roman « de circonstance »…

Régis Jauffret. Sévère. Seuil, 160p. °



Lovey2jpg.jpgNos années « russes »

La réapparition, ces derniers jours, au premier rang de la scène internationale, de l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski, qui fut l’homme le plus riche de la Russie et que Poutine, de plus en plus fortuné pour sa part, a « sacrifié » pour des raisons tout autres que morales ( !), rappelle l’improbable quête-enquête d’une des protagonistes de ce roman, qui évoque l’évolution de la Russie et des sentiments qu’a pu inspirer ce pays mythique à travers les générations. S’il n’est pas vraiment drôle, en dépit de l’humour qui en imprègne les pages, ce roman est en revanche original, très prenant en ses premières pages chorales et attachant ensuite par le jeu des relations douces-acides entre ses personnages. Une espèce de spleen, évidemment tchékhovien, en marque la tonalité sur l’air de la jeunesse perdue…

Catherine Lovey. Un roman russe et drôle. Zoé, 224p. °°°



Rolin02.jpgVoir Bakou et ne pas mourir

La bourlingue rêveuse, érudite et grappilleuse, épique et poétique à la fois, donc forcément cendrarsienne sur les bords, d’Olivier Rolin, se poursuit ici sur le ton du journal-fiction relancé par auto-référence. Six ans après une première escale, et pour déjouer ( ?) un suicide annoncé en 2004 dans Suite à l’  Hôtel Crystal, censé se réaliser en 2009, l’écrivain revient sur le lieu du crime et en tire un livre où son art de l’évocation donne le poids qui manque à la nécessité fondamentale (à mes yeux en tout cas) du projet.

Olivier Rolin. Bakou, derniers jours. Seuil, 173p. °°



Kracht2.jpgUchronie helvète

Les succès glanés en Germanie font désormais apparaître des auteurs en traduction française, via Paris, qui modifient nettement les rapports entre Confédérés de langue différente. Un journaliste parisien à la mode proclame tout à coup que le jeune Christian Kracht est un auteur suisse à ne pas louper. Ah Bon ? Comme on est curieux, on va y voir, pour découvrir un roman tout à fait curieux, de type uchronique, décrivant une Suisse soviétisée en guerre contre l’Allemagne nazie gagnante en Europe. Le roman punkoïde ne manque pas de chien mais est un peu court dans ses développements, le dino Dürrenmatt est allé plus loin et plus profond dans ses variations sur le Réduit national, mais la chose ne manque pas de sel.

Christian Kracht. Je serai alors au soleil et à l’ombre. Jacqueline Chambon, 142p. °°



Suter.jpgSuter ou l’excellence

Martin Suter est au roman suisse à succès ce que Roger Federer est au tennis mondial : il réussit. Avec de vraies réussites romanesques, à commencer par Small World, étonnante plongée dans le dédale de la maladie d’Alzheimer, et des récits d’époque magnifiquement ficelés, abordant à chaque fois des thèmes intéressants au fil de stories crédibles. Storyteller : c’est l’auteur nouveau qui séduit sans faire forcément la pute, ce qu’un certain milieu littéraire a de la peine à avaler, qui rêve de réussite « pure ». À cet égard, Le cuisinier joue sur un velours tout de même équivoque : la passion des gens pour la cuisine, et en l’occurrence corsée de pouvoirs aphrodisiaques, et la mauvaise conscience des Suisses par rapport aux immigrés, en l’occurrence Tamouls. Résultat ? Une excellente story, fine et sensible, bien documentée sur les milieux traversés, propre en ordre comme un match de « rodgère », le top de la compétence, mais c’est ailleurs qu’on ira chercher failles et les vertiges qui font la grande littérature.

Martin Suter. Le Cuisinier. Christian Bourgois, 343p. °°



Haslett.jpgLa tache américaine

Après Bret Easton Ellis, avec American Psycho, et La Tache de Philip Roth, un nouvel auteur se révèle en force avec un roman qui met en contraste deux sociétés antinomiques : celle des nouveaux traders de Wall Street, prêts à tout pour faire de l’argent avec l’argent, et celle de l’ancienne élite intellectuelle que représente la vieille prof d’histoire Charlotte, sœur du Président du Trésor. Entre Douglas Panning le battant sans scrupules, marqué à vie par une bavure militaire qu’il a vécue durant la guerre du Golfe, et Charlotte, titube un tout jeune ado sans repères dont le père, ruiné et suicidé, symbolise la ruine d’un Système déliquescent. Le roman ne se réduit pas pour autant à une démonstration : c’est un livre vrai qui fait mal, admirablement conçu et construit, filtrant aussi bien les composantes complexes de l’économie, et restituant aussi les nuances physiques ou affectives de la vie. À mes yeux : une des lectures les plus marquantes de l’année.

Adam Haslett. L’intrusion. Gallimard, 362p. °°°°



Sprenger5.jpgUn amour paradoxal

Après deux premiers romans affirmant une voix et une vision du monde assez proche de celle de Jacques Chessex, sur fond de puritanisme et de désirs contrariés, Anne-Sylvie Sprenger relève un défi romanesque assez casse-cou en revisitant le drame de Natascha Kampusch, la séquestrée autrichienne, dans un contexte romand et avec une paire de personnages crédibles en dépit de l’extravagance de leur confrontation. On connaît le phénomène qui fait s’attacher un otage à ses gardiens, précisément documenté par Kampusch. Mais la romancière investit ici un espace narratif propre, où la séquestrée devient en somme le maître du jeu, aimante et donneuse de vie, que son prédateur névrosé ne parviendra pas à suivre dans son dessein libérateur. Elliptique, et parfois abrupt, le roman n’en pose pas moins de vraies questions, et sa musique y ajoute.

Anne Sylvie Sprenger. La veuve du Christ. Fayard, 152p. °°°


volodine3.jpgVolodine multiface

Trois romans d’un coup, sous trois pseudos différents, à commencer par Ecrivains d’Antoine Volodine : cela devait faire un grand coup éditorial, qui a été dûment relayé par les médias, mais dont il reste quoi passé l’effet d’annonce ? C’est ce que je me demande tout de même après une année, et même appréciant la tentative de Volodine de constituer tout un univers imaginaire parallèle, aux multiples ramifications. Cela étant, et pour l’essentiel, la démarche collective du post-exotisme me semble de plus en plus montrer ses limites, manifestes en tout cas dans la mise en relation de ces trois livres de Volodine, Manuela Draeger et Lutz Bassman. Rien à voir, évidemment, avec le développement des œuvres hétéronymique d’un Pessoa, inventant à chaque fois des langues et des univers différents. Ici, l’idée d’un collectif travaillant à divers degrés sur une œuvre multiforme est intéressante à l’état de projet, mais son aboutissement littéraire laisse tout de même perplexe, pour parler gentiment.

Antoine Volodine. Ecrivains. Seuil, 185p. Lutz Bassmann. Les aigles puent. Verdier, 160p ; Manuela Draeger, Onze rêves de suie. L’Olivier, 196p. °°


Coulon2.jpgPremier galop
Le critique littéraire guette la relève avec attention, impatient de découvrir une nouvelle voix, et particulièrement dans la jeune génération. Or il m’a semblé déceler, chez Cécile Coulon, comme chez Sacha Sperling à la fin de l’année précédente, un ton et une vivacité, un talent de narration et un potentiel annonçant peut-être un écrivain à venir en dépit des limites de cette variation « américaine » sur des thèmes rabattus par des auteurs « cultes » à la Carver et autres Carson McCullers. Reste à voir si la promesse de ce premier roman se confirmera, comme on l’attend aussi de Sperling…

Cécile Coulon. Méfiez-vous des enfants sages. Viviane Hamy, 107p. °°



DelAmo.jpgComme un chœur proustien

L’évidence d’un talent littéraire nouveau avait été remarquée dès la parution d’Une éducation libertine, confirmée avec Le sel, deuxième roman de Jean-Baptiste del Amo d’une tonalité toute différente. Les relations « sourdes » entre membres d’un même clan familial en tissent la substance vocale, très finement modulée par des dialogues qui s’inscrivent dans le flux d’une narration à multiples points de vue. Parfois trop marqué, le tour « littéraire », parfois trop ostensiblement « poétique» du roman nuit à son déploiement naturel puissant, lié à des situations fortes. Bien dessinés pour la plupart, les personnages pèchent ici et là par schématisme, à la limite de la caricature, à commencer par la figure du père dominateur contesté dans ses positions. Encore un peu formaliste et fié, le roman annonce cependant un vrai tempérament d’écrivain dont la modulation narrative du temps en impose.

Jean-Baptiste del Amo. Le Sel. Gallimard, 284p. °°


Moeri.JPGUn comique tout actuel

L’imagination « sociologique » des écrivains francophones est assez pauvre, et notamment en Suisse romande. J’entends par là que rares sont les auteurs qui traduisent, par leur observation, les faits et les mouvements significatifs qui « travaillent » nos sociétés en mutation, ou qui captent les faits de langage caractéristiques de ces changements, comme sait les ressaisir un Michel Houellebecq. Or, avec plusieurs romans et autres recueils de nouvelles, Antonin Moeri a bel et bien montré cette capacité, corsée par un sens du comique, du grotesque ou de la dérision qui font merveille dans son dernier recueil, savoureux en diable et ressaisissant un climat « classe moyenne » typique de la nouvelle société consommatrice et « positive » en diable. La chose est d’autant plus cocasse que ces nouvelles se passent, pour majorité, dans un bourg de la riviera lémanique chère au vieux Ramuz, qui souffrirait sans doute de voir à quel point le village planétaire a colonisé nos vénérables rivages vignerons où se pointent informaticiens névrosés et négresses pétant de santé…

Antonin Moeri. Tam-tam d’Eden. Campiche, 235p. °°°


Douna.jpgUne voix nouvelle

Surprise épatante dès les premières pages de L’Embrasure : une voix, un allant irrépressible, un regard sur l’homme et la nature marquent l’apparition d’un nouvel écrivain en la personne de Douna Loup. On pense à La Bouche pleine de terre de Branimir Scepanovic en lisant ce récit d’un chasseur confronté à l’énigme de la destinée humaine, et aux instances secrètes de la mort, qui a cru pouvoir vivre en parfaite autarcie masculine et découvre un autre monde avec celle qui a été rebaptisée Eva. Sans une hésitation, malgré le recul des mois, ce livre m’apparaît comme un des cadeaux de l’année 2010, promesse qui nous fait attendre beaucoup de la jeune romancière genevoise.

Douna Loup. L’Embrasure. Mercure de France, 184p. °°°


Kerangal.jpgLe roman à venir

Tonique et passionnant de bout en bout : tel m’est apparu Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal, listé sur la plupart des grands prix et gratifié d’un très mérité Médicis. La mention actuelle de Jules Romains fait très vieux jeu, que John Dos Passos mettait pourtant bien plus haut, à l’époque, qu’un Sartre ou que d’autres romanciers français, pour sa vision panoramique de la métropole parisiennes (Dans Les Hommes de bonne volonté) et sa façon de faire parler la communauté des hommes. En l’occurrence, la romancière nous propose un vrai roman de la mondialisation, dont le chantier géant du pont de Coca est le lieu. Epique et lyrique, polyphonique et conçu comme un merveilleux meccano mobile, ce roman vaut enfin par son rythme et ses qualités d’évocation, qui pallient ses limites dans la réalisation de ses personnages, dont la plupart restent stylisés, voire un peu schématiques.

Maylis de Kerangal, Naissance d’un pont. Verticales, 315p. °°°°



Echenoz.jpgUn génie revêche

Après Zatopek et Ravel, Jean Echenoz faufile une troisième biofiction sur le canevas de la vie et des oeuvres d'un ingénieur-artiste dont nous suivons l'irrésistble ascension, dans l'Amérique en train de s'électrifier à outrance, puis le déclin et la chute en douceur, dans un tourbillon plus ou moins odorant de plumes de pigeons - une autre de ses passions. En filigrane se module une réflexion-méditation frottée d'un rien de mélancolie, sur la captation des inventions des poètes par les tâcherons de l'utilitaire, la solitude de l'artiste et la beauté de l'Inutile. Tout cela porté par une écriture fluide et merveilleusement évocatrice, avec quelque chose de souplement constructiviste, si l'on ose dire - et l'on ose.

Jean Echenoz. Des éclairs, 180p. °°°


Haldas18.JPGAdieu à Georges Haldas

C'est un grand écrivain de la Relation qui a disparu le 24 octobre 2010 à Lausanne en la personne de Georges Haldas, âgé de 93 ans et laissant qui laisse une oeuvre d'une centaine de titres, où domine la ressaisie de l'instant ou du temps déployé dans une constellation de chroniques inépuisables. Ses premiers livres marquants, Boulevard des Philosophes (1966) et Chronique de la rue Saint-Ours (1973), rendent hommage au père grec, un peu déclassé, communiquant à son fils la passion du football et l'attention à la chose politique, puis à la mère, figure discrète magnifiée, aussi, dans le recueil poétique des Funéraires. Quoique défendue à Paris par Georges Piroué, chez Denoël, l'oeuvre d'Haldas ne passa jamais vraiment la barrière du Jura, n'était par le truchement des éditions L'Age d'Homme, où Vladimir Dimitrijevic publia l'essentiel de ses livres. Dès 1975 parurent ainsi les quatre volumes, parfois bien touffus, de La Confession d'une graine, les seize volumes des carnets quotidiens de L'Etat de poésie, et quelques ouvrages plus largement connus du grand public, tel le triptyque de La Légende des cafés (1976), La Légende du football (1981) et La Légende des repas (1987). °°°°



Olivier3.jpgCandide nègre

Ce livre manquait, qui joue avec brio sur les clichés de ce qu’on pourrait dire le Feuilleton planétaire, avec son carnaval échevelé de fantasmes recyclés tous les jours par les médias mondiaux. Le modèle voltairien du Candide n’est pas immédiatement évident, et pourtant c’est bien cette figure de témoin plus ou moins ingénu que l’auteur promène d’Afrique à Hollywood, puis des paradis du tourisme sexuel à la Suisse des femmes de banquiers frustrées. Peut-être déstabilisé, dans les premières pages, par la charge énorme sur l’Afrique à la fois pillée et cupide, le lecteur comprend ensuite que tout le roman se développe en deuxième degré sarcastique, parfois jusqu’à saturation. L’abus des marques citées, comme chez Bret Easton Ellis, ou des références musicales constituant la « bande-son » du livre, alourdit l’ouvrage, dont le tonus reste impressionnant.

Jean-Michel Olivier. L’Amour nègre. Bernard de Fallois/ L’Age d’Homme, 350p. °°°



Dubath7.pngBonaparte au col de l'Histoire

C'est un récit des plus originaux que ce nouvel aperçu, qu'on pourrait dire intimiste et très minutieusement descriptif, au demeurant, du fameux épisode du passage du Saint-Bernard par Bonaparte et son armée, en mai 1800. Comme en abyme, puisqu'il s'agit d'une leçon particulière à épisodes commandée au narratateur par un bon père, pour l'édification d'une demoiselle Oth, sa fille, l'épique épisode joue beaucoup sur un subtil mimétisme, puisque le prof s'ingénie à capter l'attention de sa pupille plutôt fascinée par telle maîtresse de Bonaparte en Egypte, tel fringant général (le superbe Desaix promis à la plus subite mort à Marengo) ou tel prince victime du sombre sacrifice qu'on sait (le duc d'Enghien), quand elle ne s'intéresse pas plus trivialement à l'intendance, détaillée à la folie. Or, de tout cela se dégage une vision kaléidoscopique du drame napoléonien, traité dans une sorte de spirale temporelle relevant de la rêverie romanesque au meilleur sens.

Jean-Yves Dubath. Bonaparte et le Saint-Bernard. D'autre part, 153p. °°°



Bagnoud5.JPGVitelloni à la valaisanne

On se rappelle en souriant les dadais provinciaux de Fellini, dans Les Vitelloni, en suivant les pérégrinations du double romanesque d'Alain Bagnoud, fils de vigneron du Valais qui débarque à Genève pour y faire ses études de lettres non sans hésiter entre les carrières de chanteur de rock, de peintre ou d'écrivain. Le titre de ce troisième volet d'un triptyque autiobiograpique (après La Leçon de choses en un jour et Le jour du dragon) est emprunté à un standard de Marclette Honoré, The Blues of passing vocations, sur lequel ont rêvé le protagoniste et ses compères Dogane (le fils d'immigrés italien dandy dont les errances sexuelles inquiètent un peu son ami), Léonard (le chanteur et guitariste du groupe The Dragon), entre autres figures de cette semi-bohème juvénile détonant plus ou moins dans la communauté encore soudée du lieu, où les émules de Dylan & Co se contentent pour le moment de faire les bals locaux...
Après un début qui rend bien le malaise du jeune plouc débarquant dans la grande ville froide où il a le sentiment d'être snobé par tout le monde, l'auteur égratigne les poses artificielles des étudiants se piquant de modernité jargonnant à qui mieux mieux, dans une veine qui se veut satirique mais qui lui convient peu, par trop lourdingue. Bien meilleur dans l'évocation des atmosphères et des personnages de son environnement naturel, et surtout après son retour au pays, Alain Bagnoud excelle à saisir la gêne liée au choc des mentalités, entre parents paysans et jeunes gens en train de s'américaniser, Valais traditionnel et nouvelle culture émancipée. Au fil de dialogues aussi elliptiques que significatifs, avec pudeur et tendresse, l'écrivain restitue bien ce moment des grandes espérances universalistes des années 70 en butte à la réalité rabat-joie de la Suisse profonde.

Alain Bagnoud. Le Blues des vocations éphémères. L'Aire,206p. °°



Coetzee8.jpgPortrait en creux

J.M. Coetzee n'est pas du genre à se flatter, comme on a déjà pu le constater à la lecture des Scènes de la vie d'un jeune garçon et de Vers l'âge d'homme, deux premiers récits à caractère autobiographique. Or il va beaucoup plus loin, dans L'été de la vie, en développant un portrait post mortem de l'homme qu'il a été dans l'Afrique du Sud des dramatiques années 1970, par le truchement d'une enquête biographique menée par un universitaire auprès de quatre femmes et d'un collègue. Le résultat est saisissant, relevant du vrai roman en abyme et jouant sur la multiplication des points de vue et la variété des genres, entre carnets et inteviews. D'un témoignage à l'autre, c'est en outre le portrait des témoins qui se dessine en même temps que celui de l'écrivain défunt dont rien ne permettait de penser, alors, qu'il allait élaborer une oeuvre majeure tant il semblait un homme ordinaire, voire falot. On se rappelle le magnifique Elizabeth Costello et ses aperçus sur les télescopages de la littérature et du réel, en lisant ce livre tendre et drôle, extraordinairement poreux et subtil, mobile, lucide et sourdement sensuel.

J.M. Coetzee. L'été de la vie. Traduit de l'anglais par Catherine Lauga du Plessis. Seuil, 315p. °°°°



Fayolle.JPGL'art d'un conteur

Raphaël Fayolle a le sens de la narration, et plus précisément le sens du conte, au sens où l'entendait et le pratiquaient un Marcel Aymé ou un Pierre Gripari. Qui plus il est, il lui vient des idées absolument originales qu'il parvient à moduler de façon asticieuse et intelligible, avec des trouvailles épatantes et une sorte de poésie fluide et plastique qui rappelle un peu, aussi, les conteurs d'une certain réalisme magique italien ou latino-américain. Sept couleurs, de La Maison rose introduisant un saisissant paradoxe, aux Escarpins rouges nimbés d'enfantine cruauté, en passant par Le ballon jaune à la chute terrifiante, ordonnent cette suite incessamment surprenante d'histoires alternant aussi les climats et les intensités, où lon constate qu'un Châle orange peut former un contraste parfait avec le noir de telle nouvelle. Le titre du recueil annonce lui aussi la couleur, où l'humour le dispute à la fantaisie des situations et des rebondissments, mais avant d'être mort on est content de se faire plaisir avec une telle lecture...

Raphaël Fayolle. À la fin tout le monde est mort. Ed. Jean-Paul Bayol, coll. L'Esprit de l'escalier, 154p. °°°


(Suivront des notices sur Anne-Lise Grobéty, René Girard, Philippe Muray, Pierre-André Milith, François Beuchat, Sébastien Meyer, Bertrand Redonnet, Jean d'Ormesson, Jay Parini, Michel Houellebecq, etc.)



Cotations de JLK

° Passable.

°° Appréciable.

°°° Recommandable

°°°° Incontournable.

°°°°° Insupérable.

10:23 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, lecture

29/01/2011

De l'ombre sur les Jardin

Jardin13.jpg

Alexandre Jardin fait le procès des siens. Qu'en penser ?

Les 16 et 17 juillet fut amorcé, en France occupée, ce qu’on appelle aujourd’hui un crime contre l’humanité. Sous la responsabilité des autorités de Vichy, Pierre Laval en tête, les polices françaises raflèrent plus de 13.000 civils juifs. En deux jours, l’opération réclamée par les Allemands permit la déportation et  l’extermination de la presque totalité des raflés, dont 4051 enfants. Or, aux commandes administratives se trouvait un certain Jean Jardin, père aimé du très charmant romancier Pascal Jardin et grand-père adoré du non moins sémillant Alexandre Jardin, qui passèrent ensemble de si beaux moments dans leur villa de rêve de La Tour-de-Peilz…

L’affreux épisode de la « rafle du Vel d’Hiv », ainsi nommée parce qu’une partie des civils arrêtés fut parquée quelques jours dans le Vélodrome d’hiver de Paris, est aujourd’hui documenté par les historiens et par divers livres et autres films de large audience. Si la punition des principaux responsables a tardé, jusqu’à  l’assassinat de René Bousquet en 1993 lui évitant le jugement, Pierre Laval fut exécuté dès 1945. Jean Jardin en revanche, son bras droit de l’époque, chef de son cabinet en 1942, ne fut jamais inquiété.

Figure parfaite du « type bien », patriote et catholique, apprécié de tous par son charme et ses belles manières, il fut mis à l’abri à Berne par Laval avant de se redéployer, après la guerre, dans les coulisses des nouveaux pouvoirs et de la haute finance. « Oublié » par les chasseurs de collabos à la Klarsfeld, il fut également ménagé par son biographe juif Pierre Assouline. Plus encore : deux ans après sa mort (en 1976), Jean Jardin ressuscita sous la plume de son fils Pascal en Nain jaune unanimement salué (à un bémol près dans Le Monde) et gratifié du Grand Prix du roman de l’Académie française.

Mais voici que, 70 ans après les faits, le trop souriant Alexandre Jardin tombe le masque : fini de rire, les enfants : assez joué la comédie.

Pourquoi si tard ? C’est ce qu’il va expliquer, très en détail, en décrivant une cécité familiale et nationale à la fois. Mystère de départ : comment un type aussi bien que grand-papa a-t-il pu fermer les yeux ? Et comment papa a-t-il pu le « couvrir » ? Et comment François Mitterrand a-t-il pu protéger son ami Bousquet et préfacer un livre à la gloire du nain jaune ? Et moi là-dedans, qu’aurais-je fait et qui suis-je devant mes propres enfants ? Oserai-je trahir les miens pour dire ce que je ressens vraiment?

Des gens bien pose cette question, centrale, de la trahison de ceux qu’on aime, qui donne son poids de gravité et de complexité à ce livre à haut risque.

On aurait pu craindre qu’Alexandre Jardin se borne à un « grand coup» médiatique, avec son éditeur, en balançant son aïeul pour se la jouer dernier des Justes. Or, il y a plus que ça dans ce récit-exorcisme tissé de toutes les équivoques : une tentative réelleme, où l’amour subsiste, de mentir moins que les « gens très bien »…

Alexandre Jardin. Des gens très bien. Grasset, 297p.   

 

La saga des Jardin

 Fils d’un notable monarchiste et catholique de province, Jean Jardin (né en 1904 à Bernay, dans l’Eure), monté à Paris pour y étudier les sciences poilitiques, incarne le jeune intellectuel non conformiste des années 30, aussi proche des écrivains que du monde des affaires et du pouvoir. Homme de réseau, il se déploie dans la haute administration d’Etat et se rapproche du gouvernement de Vichy en 1941, où il est nommé chef de cabinet de Pierre Laval en mai 1942. Gérant de fonds secrets, il aide des résistants et rend service à des juifs (dont son ami Robert Aron) tout en recevant les chefs de la Gestapo chez lui. Menacé par les ultras du fascisme français, il est envoyé à Berne par Laval où il est chargé des relations avec les Américains, notamment. Après la guerre, il restera en Suisse jusqu’en 1947 et jouera, plus tard un rôle de conseiller auprès de nombreuses sociétés françaises. Homme d’entregent, très sollicité par tous les bords politiques, Jean Jardin conseillera de très nombreuses sociétés françaises dans leurs activités internationales, jusqu’à sa mort en 1976. C’est à son fils Pascal qu’il devra le surnom de « nain jaune ».

Pascal Jardin, né à Paris en 1934, s’est fait connaître à la fois comme écrivain et comme scénariste (une centaine de films, dont l’adaptation d’Hécate de Paul Morand, par Daniel Schmid)), mais c’est avec Le Nain jaune qu’il acquit la célébrité en 1978. Auparavant, il avait raconté « son » Occupation dans La guerre à neuf ans (1971). Pétillant à souhait, il s’inscrivait (il est mort en 1980) dans la lignée des auteurs qu’on a appelé les « hussards ».

Dans la foulée, son fils Alexandre (né en 1965)  également écrivain et réalisateur, l’a évoqué dans Le Zubial (1997) après avoir connu un premier grand succès avec Le Zèbre (Prix Femina, 1988). Père de cinq enfants, Alexandre a fondé le mouvement « Lire et faire lire » et l’association Mille mots qui engage des retraités lecteurs dans les prisons. En 2005, il signa Le roman des Jardin qui se passe essentiellement dans la villa de La Mandragore, à La Tour-de-Peilz, où la vie de la tribu ne semble que joyeusetés et compagnie…

Pour compléter ce portrait de groupe en abyme, le lecteur pourra revenir à la biographie très "loyale" de Jean Jardin, sous la plume de Pierre Assouline (Balland, 1986, en Folio), et découvrir celle que Fanny Chèze a consacrée à Pascal Jardin (Grasset, 2010),  qui se garde bien d'écorner la légende fantasque des Jardin... 

 

Alexandre Jardin fusille-t-il à trop bon compte ?

Faut-il croire Alexandre Jardin quand il crie sa détresse d’avoir été le petit-fils d’un présumé complice de crime contre l’humanité ? Les accusations qu’il dirige contre son grand-père, mais aussi contre son père, ne sont-elles pas qu’indignation vertueuse au goût du jour ? Le dernier des Jardin n’est-il pas qu’un juste à la petite semaine en quête de publicité ?

Tel n’est pas, après lecture, notre sentiment. Or il faut lire Des gens très bien avant de juger son auteur. Un de ses amis lui lance à la face ce reproche: « Ceux qui n’ont rien vécu n’ont pas droit au confort du jugement ». Mais ce livre est-il si confortable ? Lisez avant de juger.

Alexandre Jardin, né en 1965, a longtemps exalté la légende dorée de sa famille. Bagatelle et fantaisie régnaient à La Mandragore de La Tour-de-Peilz, comme il le raconte dans Le roman des Jardin. Dans la foulée d’un père aimé et d’un grand-père adoré, le jeune auteur virevoltait d’un succès à l’autre, distillant sa niaiserie «positive» avec un drôle de sourire, pourtant, comme s’il en rajoutait pour cacher quelque chose.

Or ce « quelque chose » était connu depuis longtemps. Ce « quelque chose » était le passé de son grand-père, Jean Jardin, chef de  cabinet de Pierre Laval en 1942. Ce « quelque chose » était la question qu’un fils ou qu’un petit-fils peuvent se poser en apprenant que leur parent était aux commandes lorsque plus de 13.000 civils juifs, dont 4000 enfants, furent raflés avant d’être envoyés à la mort. Et toi, tu as laissé faire ça ?

À cette question, Pascal Jardin, père d’Alexandre, a répondu par l’esquive avec Le Nain jaune, roman adulé par la France soulagée, en 1978, de découvrir un masque rose à une période noire. Après ce déni, reprochera-t-on à son fils d’être, finalement, plus conséquent en « cassant le morceau » devant ses propres enfants ? Lisez et jugez…

 

Dialogue schizo à propos de Des gens très bien d’Alexandre Jardin, de Pierre Assouline et de l’«épaisseur de l’Histoire» selon Claude Lanzmann.

 Moi l’un : - Tu m’as l’air bien songeur, camarade.

Moi l’autre : - Tu vois juste, Auguste : je suis tout songeur. Je viens de lire, après que Bernard de Fallois me l’a recommandé au téléphone, le papier que Pierre Assouline a consacré sur son blog (http://passouline.blog.lemonde.fr )à Des gens très bien d’Alexandre Jardin, sous le titre de Tintin chez les collabos, et j’en reste, comment dire ? partagé...

Moi l’un : - Tu trouves Assouline injuste envers Alexandre Jardin, à l'égard duquel   tu t’es montré plutôt compréhensif l’autre jour dans ton édito de 24 Heures ?

Moi l’autre : - Non, je ne crois pas qu’Assouline soit injuste. Je crois que c’est Alexandre Jardin qui est injuste quand il taxe Une éminence grise, la bio d’Assouline, de complaisance, mais je persiste à « comprendre » la bonne-mauvaise foi d’Alexandre, son trouble probablement sincère, tout en déplorant certains aspects de son livre qui  relèvent d’une démagogie inacceptable.

Moi l’autre : - Par exemple ?

Moi l’un : - Par exemple quand il établit une espèce de « liste de Jardin », impliquant les amis de Jean Jardin  comme autant de collabos « notoires », tels Emmanuel Berl, Gustave Thibon ou Paul Morand. Là, on est carrément dans l’amalgame et la malhonnêteté intellectuelle. Quand Bernard de Fallois me dit qu'il se couvre de honte, je comprends... 

Moi l’autre : - Et encore ?

  Moi l’un : - Quand Alexandre Jardin affirme qu’il va « enjuiver la France » en la faisant accéder au rang de nouveau « peuple du livre », avec son association visant à faire lire, il me semble que le « cirque Jardin » repart de plus belle et avec moins d’élégance et de charme que dans Le nain jaune, livre que je n’aime pas tellement d’ailleurs. C'est à vrai dire un délire puéril.

Moi l’autre :  - Et alors, finalement, qu’est-ce que tu en conclus ?

Moi l’un : - Rien, sinon qu’Assouline a raison quand il montre qu’il y a de l’auto-allumage dans la démarche d’Alexandre Jardin et que son procès ne tient pas la route par rapport à la culpabilité occultée de Jean Jardin. D’un autre côté, moi le Suisse aux mains pures, je me demande comment j’aurais réagi si j’avais appris que mon père ou mon grand-père avaient été mêlés directement aux refoulements de Juifs à nos frontières. Ces questions sont démêlées avec brio par certains jeunes historiens et autre jeunes plumitifs impatients de pointer la « Suisse collabo », mais je suis plutôt du parti de Claude Lanzmann, qui invoque l’ « épaisseur de l’Histoire »…  

Moi l’autre :- À savoir ?

Moi l’un : - À savoir tout ce qui fait que, dans certaines circonstances, un homme ou un groupe agissent en fonction de composantes entremêlées qui constituent la réalité, et que leurs descendants ont trop beau jeu de les juger en fonction de critères moraux par trop « évidents ». Bien entendu, nous sommes tous d’accord pour dire que Jean Jardin aurait dû démissionner de son poste avant ou après le rafle du Vel d’Hiv. Mais tous ceux qui se sont penchés sur son cas, y compris les Klarsfeld, ont-ils été abusés et peuvent-ils être soupçonnés d’omertà quand ils constatent que ses responsabilités ne sont pas établies en l’occurrence ?

Moi l’autre : - C’est vrai que le fiston convainc plus par sa rage auto-allumée de vieil ado,  probablement sincère une fois encore, que par la moindre preuve nouvelle apportée au dossier…

Moi l’un : - Oui, et tout de même, l’arrière-pensée qu’il y a là derrière un calcul personnel - et je ne parle pas que du coup éditorial, mais aussi du grand blanchiment perso -, donne à tout ça quelque chose de douteux. En tout cas de quoi te laisser songeur, camarade. Sur quoi  je viens de voir que L'Hebdo consacrait la couverture de son dernier numéro à ce que  les Suisses, Croix-Rouge en tête, savaient et n'ont pas dit pendant ces années sombres. Tu vois qu'on n'en est pas sorti...

 

Cendrars au bout du monde

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Pour le 50e anniversaire de la mort du poète bourlingueur, l’édition fait florès.
La vie mortelle de Frédéric Louis Sauser, alias Freddie, alias Blaise Cendrars, s’acheva en apparence le 21 janvier 1961 à Paris. On imagine le vieux boucanier confiant une dernière fois sa « main amie » à deux fées, Raymone sa compagne et Miriam sa fille. Scène sûrement bouleversante, comme tous les adieux, mais on passera pudiquement sur cette mort survenant trois jours après la solennité tardive d’un Grand Prix de la Ville de Paris qui faisait une belle jambe à l’auteur de L’Homme foudroyé. Déjà frappé à Lausanne, cinq ans plus tôt, par une première attaque paralysant son flanc gauche et donc sa main travailleuse, Cendrars avait consacré ses dernières années à la composition, physiquement héroïque, de deux bouquins de jeune homme : l’extravagant récit « érotique » d’  Emmène moi au bout du monde, suivi de Trop c’est trop. Le premier, curieusement, prenait l’exact contrepied de celui que Cendrars rêvait alors de consacrer à celle qu’il appelait la « Carissima », plus connue sous le nom de Marie-Madeleine, « sœur » du Christ. Or tout le paradoxe de Cendrars est là, que sa légende réduit parfois au personnage du bourlingueur extraverti, alors que c’était aussi un contemplatif et un grand spirituel à tourments et vertiges.

Cendrars7.jpgMais Cendrars mort ? Pourquoi pas au Panthéon pendant qu'on y est ? Tout au contraire : Cendrars supervivant, jamais entré au purgatoire où tant d’auteurs sont relégués, Cendrars enflammant les cœurs et les esprits d’une génération après l’autre. Ainsi, après ceux qui ont défendu et illustré son œuvre de son vivant, tels un Pierre-Olivier Walzer ou un Hughes Richard, de nouveaux hérauts sont-ils apparus, tels Anne-Marie Jaton, dont une magnifique étude a fait date, et Claude Leroy, qui a conçu le volume paru ces jours dans la très référentielle collection Quarto, formidable « multipack » poétique et romanesque avec tout ce qu’il faut savoir sur le bonhomme et ses ouvrages.
De feu, de braise, de cendre et d’art
Revisiter Cendrars aujourd’hui, c’est en somme refaire le parcours du terrible XXe siècle, du Big Bazar de l’Exposition Universelle à la Grande Guerre où il perdra sa main droite (son extraordinaire récit de J’ai tué devrait être lu par tout écolier de ce temps), ou des espoirs fous de la Révolution russe (que Freddie voit éclore à seize ans à Saint-Pétersbourg), ou des avant-garde artistiques auxquelles il participe à la fois comme poète, éditeur, acteur et metteur en scène de cinéma, reporter et romancier, à toutes les curiosités et tous les voyages brassés par le maelstom de son œuvre.
« J’ai le sens de la réalité, moi poète. J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre ».

Aujourd’hui encore, un jeune lecteur qui découvre Vol à voile ne peut que rêver de s’embarquer, avant que Bourlinguer lui fasse découvrir que le voyage réduit au tourisme est un sous-produit, et que lire Moravagine nous fait sonder les abîmes de l’être humain, mélange de saint et de terroriste, de fou et de génie.
Cendrars au boulevard des allongés ? Foutaise : ouvrez n’importe lequel de ses livres et laissez vous emmener au bout du monde !

Blaise Cendrars. Partir. Poèmes, romans, nouvelles, mémoires. Sous la direction de Claude Leroy. Gallimard, coll. Quarto.
Cendrars77.JPGMiriam Cendrars. Cendrars, L'or d'un poète. Découvertes Gallimard, nouvelle édition.
Blaise Cendrars. Dan Yack, Folio; Le Lotissement du ciel, Folio.

13:33 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, voyage

Janine Massard en son souriant courage

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L’ écriture pour renaître et dire sa résilience

« Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard », écrivait Aragon, que Janine Massard aime à citer. Et pourtant à ce « trop tard » s’oppose, dans la vie même de l’auteure romande, marquée par le « scénario de fou» de deux grands deuils prématurés, un effort de résistance qui aboutit à un retour à la vie prolongé, aujourd’hui, en la personne d’un petit Tanguy, fils de sa deuxième fille.

Janine Massard, fille de « prolo », n’est pas du genre à se payer de mots, et pourtant c’est bien par les mots qu’elle a conquis sa liberté et surmonté ses années de détresse. Les titres de ses premiers livres annoncent d’ailleurs la couleur qui n’a rien de rose : …de seconde classe (1978), Christine au dévaloir (1981), L’Avenir n’est pas pour demain (1982) et La petite monnaie des jours (1985, Prix Schiller) qui faisait dire à son ami Gaston Cherpillod : « Janine Massard voit clair, frappe juste (…) Sa vision n’est point brouillée par la démagogie et sa clairvoyance la défend du délire populiste ». Ce qui se confirme un quart de siècle plus tard, avec une douzaine de livres frappés au même sceau du vrai nuancé d’émotion.

 Née en novembre 1939, deuxième fille d’un jardinier sans terre contraint de travailler en usine, à Rolle, pour nourrir ses quatre enfants, la mère ajoutant quelques travaux de couture à l’ordinaire du ménage, Janine Massard a toujours eu le sentiment d’être « décalée ». D’abord par le fait d’une vie précaire, dans une maison « pourrie » qui prenait l’eau.  Ensuite à cause d’un climat moralement sévère, marqué par l’engagement protestant des parents.  La pièce policière du lundi, à Radio-Lausanne, et les premières lectures font diversion, mais ce n’est qu’avec le collège que l’horizon s’ouvrira sur le monde, même s’il n’est pas question d’études supérieures.

Quand Janine Massard raconte ses jeunes années, on pense un peu aux héroïnes d’Alice Rivaz, romancière de l’émancipation féminine en terre romande, qu’elle appréciera d’ailleurs entre toutes. Son rêve serait de « faire les Lettres », mais dès ses dix-huit ans il lui faut gagner sa vie. Après une formation d’éducatrice, qui l’amène à s’occuper quelque temps des enfants de mineurs belges, elle fugue en Italie puis se retrouve au  secrétariat de la la Fédération horlogère, avant un raccord d’études au Gymnase du soir. La rencontre de Maurice Ehinger, enseignant et intellectuel de gauche, comme elle-même, puis la naissance de Véronique, en 1972, et de Martine, en 1974, lui donneront le sentiment que « tout roule » du côté de la vie. Pour exorciser un vieux sentiment d’injustice, on milite au POP (de 1965 à 1969), on boit des pots au Barbare, on refait le monde non sans  constater que les lendemains déchantent à Prague…

Dans la foulée, le désir d’écrire s’est concrétisé, qui restera toujours en phase avec la vie : la sienne ou celle des autres.  Plusieurs nouvelles de son dernier recueil, Childéric et Cathy sont dans un bateau, paru récemment aux éditions Campiche, filtrent ainsi sa grande empathie. Dans Prolétaire immobile, c’est le désarroi du vieux militant assistant aux gesticulations médiatiques d’un gauchiste de salon, et le récit éponyme module le malaise, dans une famille, lié au changement de sexe du père. Bref : le monde tel qu’il évolue sous nos yeux, et que la fiction saisit et transforme pour en dégager un sens plus universel.

C’est cela même que « travaillent » les deux plus beaux  romans de Janine Massard : Ce qui reste de Katharina (1997, Prix Bibliothèque pour Tous), et Comme si je n’avais pas traversé l’été (2002, Prix Edouard Rod), où l’exorcisme de son propre drame passe par la voie romanesque.

Double drame plus exactement, puisqu’elle « vivra » la fin de sa première fille, dont le  sarcome synovial a été dépisté en 1992, jusqu’en 1997, entre peine et colère mais rires partagés aussi. À quoi s’ajoutera, pour l’achever, la mort de son compagnon lui aussi terrassé par le cancer, en quinze jours.

« N’étant pas croyante, je ne pouvais trouver aucun réconfort dans la foi, et pourtant j’ai découvert que l’être humain possédait en lui de grandes ressources de résistance. Par ailleurs, le livre de Boris Cyrulnik m’a aidée à accomplir ma propre résilience ».

Enfin voici, à 71 ans, Janine Massard évoquant sa propre mort à laquelle elle aimerait se « présenter dignement ». Et d’ajouter, sereine : « J’aimerais la voir venir aussi, moi qui l’ai beaucoup engueulée dans certains de mes livres »…

 

Janine Massard en dates

1939        Naissance à Rolle, le 13 novembre.

1971        Naissance de Véronique

1974        Naissance de Martine

1994        Mort de Maurice, son mari

2007       Prix de littérature de la Fondation vaudoise pour la culture.

 

13:22 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

13/12/2010

Friedrich le Grand


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En mémoire de Dürrenmatt, mort le 14 décembre 1990.

Génie de l’espèce volcanique, Friedrich Dürrenmatt écrivait comme un écolier follement appliqué, dont chaque paragraphe de sa petite écriture carrée était essayé et repris, révisé cent et mille fois au point qu’à son œuvre comptant trente volumes il faudrait en rajouter trente autres au moins de brouillons. Des récits fantastiques de La Ville aux romans policiers à double fond tels que Le Juge et son bourreau ou Le Soupçon, ou des pièces radiophoniques (la fameuse Panne) aux écrits récents mêlant paraboles et réflexions, en passant par l’essai politique (sur Israël ou sur la Suisse), les dessins à la plume et la peinture virulemment expressionnistes, cet immense bonhomme n’aura cessé d’approfondir les thèmes qui le hantent depuis ses jeunes années : l’individu perdu dans le grand labyrinthe, la corruption du pouvoir et de la justice par l’argent, la dilution de toute responsabilité dans le chaos de l’Histoire, l’entropie cosmique et l’autodestruction de l’humanité. Autant de thèmes qui traversent son théâtre, de l'increvable Visite de la vieille dame, qui continue de se jouer aux quatre coins du monde, à cette représentation de la folie humaine que figure Achterloo, sa dernière pièce.

Pessimiste paysan, Dürrenmatt n’a jamais cru aux lendemains qui chantent du communisme, pas plus qu’il ne cédait aux sirènes d’aucune autre idéologie que la sienne, critique, de fabuliste à traits acérés. Comme il le disait avec son goût du paradoxe, ce rebelle plantureux, amateur de bons vins et de cigares Brissago, était devenu écrivain en Suisse « précisément parce qu’on n’y a pas besoin de littérature ». À l’époque où les grands de ce monde se foutent de la littérature tout en la citant dans leurs discours pour se faire bien voir, le grand Fritz était arrivé, en présence de Vaclav Havel, dans un mémorable discours mêlant la plus folle exagération et la plus juste perception du conformisme helvétique, à défier nos édiles au point qu’ils lui battirent froid au terme de la cérémonie. Nul hommage plus mérité !

Convaincu qu’il est impossible désormais de démêler la culpabilité des fauteurs de tragédies, ce moraliste panique visait essentiellement à réveiller ses contemporains doublement menacés par la mort spirituelle et l’Apocalypse planétaire, avec les moyens d’un Jérôme Bosch à la sauce bernoise.

Portrait de Friedrich Dürrenmatt. Huile sur toile de Varlin

21:05 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, suisse

11/12/2010

Soljenitsyne providentiel

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En mémoire du grand écrivain russe, né le 11décembre 1918. 

Le combat biblique de David contre Goliath revient à l’esprit à l’instant de se rappeler la destinée historique providentielle, à la fois politique et littéraire, d’Alexandre Soljenitsyne. Nul écrivain du XXe siècle n’a été plus engagé, corps et âme. Nul n’a montré plus de courage et d’énergie, dans sa vie et par son œuvre. Contre le pouvoir totalitaire de Staline, qui l’envoya au bagne. Contre l’Etat soviétique et ses chiens de garde, ministres ou plumitifs. Contre les « pluralistes » occidentaux après son exil de 1974. Au fil d’une œuvre en continuelle expansion, brassant la langue et la revivifiant (on sait qu’il l'a renouvelée par un dictionnaire de son cru !) tout en menant ses campagnes de résistant, l’écrivain, conteur plein d’humanité et poète en prose de grand souffle, fit à la fois figure de chef de guerre et de prophète.

Rien de l’aimable littérateur chez ce lutteur marqué au feu de la guerre et du goulag, du cancer et, dès ses premiers livres (Une journée d’Ivan Denissovitch paraît en 1962, aussitôt diffusé dans le monde entier), confronté au déchaînement des larbins de tous les pouvoirs. Dix ans durant, sans cesse en butte au KGB, rusant comme un stratège, il poursuivra son œuvre de romancier (La Ferme de Matriona, Le Pavillon des cancéreux, Le Premier Cercle) tout en construisant l’extraordinaire cathédrale vocale, à valeur de mémorial anthropologique, de L’Archipel du goulag, fondée sur les milliers de témoignage d’anciens détenus. En 1967, le Nobel soviétique de littérature Mikhaïl Cholokhov déclarait: « Il faut interdire Soljénitsyne de plume». Un an plus tard, l’indomptable auteur fera passer en Occident le microfilm de L’Archipel, mais ne donnera l’ordre de le publier qu’en 1973, après le suicide de sa secrétaire arrêtée par le KGB. La campagne anti-Soljenitsyne atteindra, en 1974, une violence inouïe. Incarcéré le 13 février de cette année et déchu de sa citoyenneté, il entrera en exil par l’Allemagne et la Suisse, avant de s’installer au milieu d’une forêt du Vermont avec sa femme Alia et ses quatre fils. Les premières apparitions de Soljenitsyne se sont gravées dans nos mémoires par sa formidable, lumineuse présence, plus rayonnante encore dans l’émission que lui consacra Bernard Pivot en 1993. David à stature de Goliath…

Soljenitsyne.jpgS'il faut rappeler ces faits, pas tous connus des jeunes générations, c’est que l’image de Soljenitsyne a trop souvent été réduite, dès son exil, à celle d’une espèce d’ayatollah nationaliste, voire fascisant (sa défense malencontreuse du Chili de Pinochet), vitupérant le laxisme occidental. Dès son arrivée à Zurich, le personnage divisa. Ses propos peu amènes sur les accords d’Helsinki, plus tard son pamphlet contre Nos pluralistes, jetèrent les premiers froids. A son propos, on pourrait rappeler ce que Tchekhov disait de Tolstoï : « Les grands sages sont tyranniques comme des généraux, tout aussi impolis et indélicats, car assurés de l’impunité ».
Or c’est ce sentiment d’impunité, précisément, de l’homme convaincu d’incarner une cause le dépassant infiniment, secondé par une non moins increvable épouse, qui saisit à la lecture de l’extraordinaire « roman » autobiographique à épisodes constituant une partie de son œuvre. A côté de l’immense fresque historique à plusieurs « Nœuds» de La Roue rouge, sondant les tenants et les aboutissants de la guerre et de la Révolution, Soljenitsyne a raconté avec Le chêne et le veau, puis dans ses récentes Esquisses d’exil, un demi-siècle de combats contre la vilenie des chacals soviétiques, puis, aux Etats-Unis, des faiseurs de scandales ou de procès juteux, de tel maniaque publiant des montages pornographiques à son effigie à tel reporter « inventant » une interview, jusqu’aux calomnies répandues sur l’usage de son Fonds d’aide aux familles d’anciens détenus, entièrement financé par les droits mondiaux de L’Archipel du Goulag et toujours alimenté dans la Russie actuelle...
Soljenitsyne8.JPGA la fois « David » à la minuscule écriture (pratique de l’ancien proscrit), témoins des « invisibles », qui lui étaient si chers et revivent dans ses livres autant qu’ils lui firent fête à son retour de 1994, et Goliath tenant tête à Eltsine avant de recevoir Poutine pour lui conseiller quelques réformes, le vieux maître s’est éteint dans sa chère Russie dont il craignait la mort de l’âme (La Russie sous l’éboulement), qu’il aura conjurée, après Tolstoï et Dostoïevski, avec quelle furieuse ferveur.

Par le seul pouvoir des mots, Soljenitsyne a vaincu les tanks

Soljenitsyne2.jpgAlexandre Soljenitsyne, plus qu’aucun écrivain « engagé » du XXe siècle, restera dans l’Histoire comme l’incarnation du pouvoir de la littérature. Après qu’il eut autorisé en 1974, au risque de sa vie, la publication de L’Archipel du Goulag en Occident, l’auteur de cette inoubliable traversée du monde concentrationnaire soviétique insista sur le fait qu’il s’agissait là d’une « enquête littéraire » et non d’un rapport scientifique. Le succès public immédiat de l’ouvrage ne s’explique pas par son contenu idéologique mais par l’extraordinaire vitalité du tableau qu’il brosse à partir des milliers de témoignages recueillis, que l’écrivain ressuscite à travers leurs mots. Ceux-ci ne se bornent pas à un « message ». Ils incarnent autant de ces vies « invisibles » dont Soljenitsyne s’est fait le témoin tantôt en verve et tantôt en rage. L’Archipel du Goulag ne se borne pas à une « dénonciation », comme tant de textes de dissidents : c’est une polyphonie vocale, au même titre que Souvenirs de la maison des morts, où Dostoïevski décrit le bagne de Sibérie où il passa cinq ans, ou que le Voyage à Sakkhaline de Tchékhov. Le pouvoir des mots, dans ces trois textes essentiels, ne se borne pas à la dimension politique ou morale : ils suent la vie, la détresse, le mélange de courage et d’abjection qui s’observe dans l’archipel des douleurs, les cris et les psaumes. 

En exilant Soljenitsyne et en le privant de sa citoyenneté, les autorités soviétiques l’ont honoré d’une certaine façon : c’était reconnaître le pouvoir de ses mots, qui survivent aujourd’hui à l’empire éclaté, comme ils survivront à l’écrivain. Les mots d’Ivan Denissovitch. Les mots de Matriona. Non tant les mots unidimensionnels du prophète nationaliste ou du prêcheur, mais les mots puisés dans le vivier de la condition humaine, les mots cueillis au dernier souffle des humiliés et des offensés, les mots de la ressemblance humaine dont tous entendent la musique.

10/12/2010

L'échappée du livre d'artiste

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Le livre d’artiste en ses multiples avatars. Une monumentale anthologie, richement illustrée et documentée, recense un genre mal défini mais qui fut très vivant en Suisse romande.


Un extraordinaire objet, marquant la fusion d’un poème solaire fulgurant et d’une peinture de deux mètres de haut, vit le jour en 1913 après la rencontre, à Paris, de Blaise Cendrars et Sonia Delaunay. Cette création mythique de la Prose du Transsibérien, figurant le « premier livre simultané » et qui suscita polémique et sarcasmes à sa parution, apparaît aujourd’hui comme un exemple idéal du « livre d’artiste », même s’il n’a pas été conçu comme tel. Du moins sa tentative d’établir de multiples échos entre mots et couleurs, formes et sons (un tel « livre » devait être lu à haute voix sur les toits…), et sa conception éditoriale, artisanale et marginale, en font-elles un objet « libéré » des contraintes et des catégories ordinaires.

Cette notion de « liberté » est évidemment relative, s’agissant d’un genre où les modes et l’argent ont joué un rôle non négligeable, mais c’est pourtant elle qui est revendiquée pour le titre du Livre libre, aussi improbable que sont variées les définitions du « livre d’artiste », par les initiateurs de cet énorme ouvrage (390 pages très richement illustrées, pesant près de 3 kilos…) qui recense les multiples aspects et avatars du livre d’artiste, de 1883 à 2010.

Trésors de l’édition romande
La mémoire défaillante des temps qui courent fait que, trop souvent, l’on oublie que notre pays, dès la Réforme mais plus encore au XVIIIe et au XXe siècle, fut un foyer d’édition de rayonnement européen. Avec des éditeurs « esthètes » de la qualité d’un Skira ou d’un Mermod, entre autres, l’édition d’art, en phase avec une tradition vivace de collectionneurs fortunés, mais aussi avec une longue généalogie d’imprimeurs et de typographes, a nourri un terreau richissime où le livre d’artiste allait en somme de soi. Mais libre ?

Entre « initiés » et sauvages
Frédéric Pajak, fils d’artiste et écrivain, inventeur d’un nouveau genre de littérature (entre essais et bios illustrées), a découvert avec son père, à quinze ans, à Saint-Prex, ce qu’était un atelier vivant où des graveurs et des poètes dialoguaient. Plus tard, Jacques Chessex, avec Pietro Sarto, « vivra » le livre d’artiste. D’une autre façon, Charles-Albert Cingria composa des textes à partir de dessins d’Auberjonois, et Géa Augsbourg, dont nous découvrons ici d’intéressantes vignettes érotiques, enlumina les textes de Cingria de façon incomparable.

Soutter75.jpgOr ce qui épate ici, à l’écart de toutes les définitions, est qu’Yves Peyré, spécialiste du livre d’artistes français, rende hommage à Louis Soutter, génial artiste « maudit » en nos murs et qui accomplit tout seul son « livre d’artiste » - plus libre tu meurs…

Ainsi que le précise Frédéric Pajak en introduction, cette anthologie est offerte à la mémoire de Bernard Blatter, ancien directeur du Musée Jenisch, qui fut lui aussi un passeur entre les arts. Avec son franc-parler, Pajak rappelle bien le côté « élitaire », voire chichiteux du livre d’artiste, vache à lait de pas mal de poètes-artistes. Dans la foulée, et malgré le travail appréciable de l’association Art & Fiction, à Lausanne, on notera la dégringolade inventive du livre en ses occurrences actuelles, à quelques exceptions près. À croire que le livre d’artiste reste à libérer…

Le Livre libre. Essai sur le livre d’artiste. Textes de Frédéric Pajak, Paul Nizon, Rainer Michael Mason, Françoise Jaunin, Le Corbusier, Yves Peyré, Dominique Radrizzani, Walter Tschopp, etc.

Editions Buchet- Chastel, coll. Les Cahiers dessinés, 390p. 2010.

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27/11/2010

Jean Genet en récidive

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Il fut l’un des plus grands (et scandaleux) écrivains français du XXe siècle. Son centenaire suscite une pléthore d’hommages .

Genet55.jpgIl faut penser à la pauvre tombe de Jean Genet au moment de rappeler sa pauvre naissance, le 19 décembre 1910. Une humble pierre blanche sous le ciel marocain et face à la mer : telle est la sépulture d’un des plus grands écrivains français du XXe siècle, mort en 1986 comme un vieil errant anonyme dans un couloir de ces hôtels sans étoiles où il ne faisait que passer.

Or ce vagabond fut aussi un génial romancier-poète traduit dans le monde entier, un auteur de théâtre non moins célébré, une véritable « icône » de la contre-culture des années 60-80 qui défendit des causes aussi « indéfendables » que celles des Palestiniens, des Black Panthers, ou des terroristes de la bande à Baader. Paria de naissance, il appliqua cependant, à sa conduite publique, une « logique » incompréhensible en termes strictement idéologique ou politiques. Le vrai Genet est ailleurs que dans la défense de telle ou telle cause : son fil rouge, son « âme » relève du sacré plus que du social, ce qui l’anime ressortit à une soif de pureté et d’absolu qui dépasse les engagements contingents.

Genet.jpgMoins « martyr » que ne l’a suggéré Sartre, mais certainement « comédien » plus souvent qu’à son tour, Jean Genet mérite une approche sérieuse, mais lucide aussi, dont la meilleure à ce jour reste la biographie monumentale du romancier américain Edmund White.

Quant à l’œuvre, assurément fascinante et paradoxale, elle a fait l’objet d’innombrables études, à commencer par le Saint Genet comédien et martyr de Sartre récemment réédité, entre autres essais, colloques et dossiers, et la célébration du centenaire confine à la pléthore. Puisse-t-on se défendre, cependant, de sanctifier un homme qui ne le demandait sûrement pas, ni de porter aux nues une œuvre, aussi éclatante et variée qu’elle fût, sans en lire vraiment les livres qui la composent.

Pour qui n’aurait rien lu de Jean Genet, rappelons que cinq romans-récits ( Journal du voleur, Miracle de la rose, Notre Dames-des-Fleurs, Pompes funèbres et Querelle de Brest), tous écrits en prison entre 1942 et 1946 par cet autodidacte-voyou, constituent la première œuvre majeure de Genet. Celui-ci, au fil de récits très poétiques jouant sur un mixte d’autobiographie sublimée et de légende dorée canaille peuplée de mauvais garçons, se livre à une sorte de vaste remémoration érotique dans une langue mêlant sordide et sublime. Le culte de l’abjection, un peu comme chez Sade, s’oppose au culte des vertus chrétiennes, avec l0exaltation du vol, de la trahison et de l’homosexualité. Les premières éditions seront d’ailleurs expurgées des passages les plus « hard », dûment rétablis aujourd’hui.

Cette mystique invertie et solipsiste – à l’usage du seul Genet – signale à la fois la vengeance d’un être humilié avec la bénédiction des belles âmes, et la recherche d’un absolu esthétique. Abandonné par sa mère à sept mois, bouclé pendant des années dans un bagne d’enfants, exclu de la norme par sa double nature d’homosexuel et de poète, Genet exorcisa une première fois sa souffrance et son ressentiment dans ce prodigieux jaillissement créateur initial, auquel succéda une période de désespoir et de stérilité. « J’avais écrit en prison. Une fois libre, j’étais perdu ». Et comme pour y ajouter, la monumentale étude de Sartre, où le philosophe accommodait Genet à la sauce de l’existentialisme, du freudisme et du marxisme, faisait l’impasse sur la complexité dostoïevskienne du monde de Genet, trop intelligemment décortiqué et démystifié.

Or un Genet plus profond et confus, et surtout approché dans ses métamorphoses successives, restait à raconter, comme s’y est employé Edmond White dans la reconstitution de cette vie marginale et souvent fuyante, de la Grande Guerre à l’Occupation, puis de la guerre d’Algérie à Mai 68, à quoi l’écrivain participa non sans scepticisme.

Naissance d’un écrivain

Evitant la psychologie à bon marché, Edmund White s’étend en revanche sur l’environnement social dans lequel Genet a passé ses jeunes années. On y découvre que sa mère nourricière, dans le Morvan, le choya passablement, mais que le statut des « culs de Paris » et autres « metteux de feux », enfants abandonnés mal vus a priori, relevait quasiment de la damnation. Les pages consacrées à la colonie agricole de Mettray, combinant le dressage des adolescents et leur exploitation lucrative en dépit du déclin de cette institution « phare », sont d’autant plus frappantes que Genet, dans Miracle de la rose, tend à magnifier cette « maison de supplices » fermée en 1939. « Paradoxalement, dans l’enfer j’ai été heureux », écrira-t-il ainsi.

De nombreuses autres zones obscures de la vie de Genet s’éclairent, notamment liées à une période de six ans à l’armée où le caporal Genet fit probablement tirer sur des civils, aux voyages innombrables en Europe, à la dèche et aux expédients, et l’on en sait plus désormais sur l’immense travail personnel accompli par le semi-analphabète de 20 ans (ses lettres de l’époque sont poignantes de maladresse mais aussi de géniale fraîcheur) pour acquérir un grand savoir littéraire et philosophique et la maîtrise d’une langue sans pareille.

Un personnage à facettes

Genet6.jpgSelon les témoignages, Jean Genet pouvait se montrer aussi charmant qu’odieux. Dans ses Lettres à Ibis, une jeune amie idéaliste à qui il se confie entre 1933 et 1934, il donne l’image d’un garçon très sensible et assoiffé de tendresse qui a les « larmes aux yeux de n’être pas Valéry » et s’excuse pour ses « anomalies sentimentales ».

Délinquant plutôt minable (même s’il fut menacé de la relégation à vie, ce ne fut que pour des vols de bricoles et de livres…), il ne s’affranchi jamais pour autant de son état de voyou. Ainsi déroba-t-il un dessin de Matisse à Giacometti, dont il disait pourtant que c’était le seul homme qu’il avait jamais admiré – et le sculpteur laisse d’ailleurs de lui un portrait mythique. Mais le brigand était capable, autant que de vilenies, des attentions les plus délicates, et la plupart de ses amis, qu’il trompa ou « jeta » les uns après les autres, lui vouent une tendresse aussi paradoxale que tout son personnage. C’est que, finalement, l’intransigeance furieuse, la folle susceptibilité, les coups de gueule légendaires de cet homme blessé, à la fois conscient de son génie et doutant de tout, trahissaient la fragilité fondamentale d’un enfant blessé à vie et resté vulnérable, sensible enfin à la détresse des plus mal lotis que lui.

Cohabitant avec l’homme de théâtre extraordinairement doué et avec le moraliste contestataire de haut vol, proche à ce double égard de l’artiste-polémiste Pasolini, il y avait enfin en Jean Genet une espèce d’exilé « à perpète ». De là sa défense des humiliés et des offensés, et plus précisément des Palestiniens qui, disait-il, cesseraient de l’intéresser au jour où ils disposeraient d’une terre à eux. Cela étant, même devenu mondialement connu et souvent « récupéré » à son corps défendant, Jean Genet a fui jusqu’au bout toute forme d’acclimatation et continua de mener sa vie de vagabond errant d’un hôtel sans étoiles à l’autre, distribuant ses biens à ses amants et amis, pauvre parmi les pauvres et reposant désormais sous la plus humble pierre blanche du bout du monde, face au ciel et à la mer.


Pour lire Jean Genet

Jean Genet. Journal du voleur, Querelle de Brest, Pompes funèbres. Préface de Philippe Sollers. Gallimard, coll. Biblos 788p.

Jean Genet, Miracle de la rose. Version non expurgée. L’Arbalète, 347p.

Jean Genet. Lettres à Ibis. Gallimard, L’Arbalète 2010, 109p.


Jean Genet. Le condamné à mort. Nouvel enregistrement, combinant chant et récitation, d'Etienne Daho et Jeanne Moreau.


Edmund White. Jean Genet. Avec une chronologie biographique référentielle d’Albert Dichy. Biographies-Gallimard, 1993. 685p.

Jean-Paul Sartre. Saint Genet, comédien et martyr. Gallimard 2010, coll tel, 695p.

Le numéro de décembre du Magazine littéraire sera consacré à Jean Genet.

Site des Amis et Lecteurs de Jean Genet. http://jeangenet.pbworks.com/

Image ci-dessus: Jean Genet en 1939. Photo inédite, de la collection Jacques Plainemaison.

25/11/2010

Le sabre et l'orchidée

En mémoire de Mishima Yukio, qui s'éventra le 25 novembre 1970.

C’est une nouvelle du feu de Dieu que Patriotisme d’Yukio Mishima, dont les tenants et l’aboutissant tragique s’exposent dès les premières lignes : «Le 28 février 1936 (c’est-à-dire le troisième jour de l’Incident du 26 février), le lieutenant Shinji Takeyama du bataillon des Transports de Konoe – bouleversé d’apprendre que ses plus proches camarades faisaient partie des mutins et indigné à l’idée de voir des troupes impériales attaquer des troupes impériales – prit son sabre d’ordonnance et s’éventra rituellement dans la salle aux huit nattes de sa maison particulière, Résidence Yotsuya, sixième d’Aoba-Chô. Sa femme, Reiko, suivit son exemple et se poignarda ».
Voilà : c’est tout. Parce qu’il ne supporte pas l’idée de prendre les armes contre ses camarades, le jeune lieutenant se fait seppuku ; et comme il sied à une femme de soldat, Reiko le suit immédiatement dans la mort. S’il avait eu le moindre doute à ce propos, le lieutenant eût poignardé Reiko lui-même avant de s’immoler. Mais il sait que la jeune femme (il y a moins de la moitié d’une année que les noces de ces deux exemplaires parfaits de la race nippone ont été célébrées) est entièrement prête à la totale observance du Décret sur l’Education qui ordonne au mari et à la femme de vivre en harmonie, interdisant ainsi l’épouse de contredire l’époux, sous la grave protection des dieux et le respect de Leurs Majestés impériales. « Même au lit, est-il précisé, ils étaient, l’un et l’autre, sérieux à faire peur. Au sommet le plus fou de la plus enivrante passion ils gardaient le cœur sévère et pur ».
Et c’est exactement ça : sévère et pure est cette histoire d’une toute jeune femme qui fait, avant même de connaître la décision du lieutenant, de soigneux préparatifs de répartition, entre ses amies d’enfance et camarades de classe, de ses kimonos et autres objets chers (un petit chien de porcelaine, un lapin, un écureuil, un ours, un renard exposés sur la radio), après quoi, comme elle s’y attendait, le lieutenant lui annonce son implacable résolution de s’ouvrir le ventre.
Amélie Nothomb m’avait dit que cette nouvelle était l’un des plus beaux textes contemporains qu’elle connaissait, en ajoutant prudemment qu’elle ne cautionnait pas pour autant son côté « facho ». Or je ne trouve rien là dedans que de conforme absolument à la règle d’un Empire et d’un ordre militaire rigoureux, sans quoi la tragédie n’y serait pas. Le tragique tient au dilemme insoluble devant lequel se trouve le lieutenant, qui sait que l’empereur va lui ordonner de châtier ses frères d’armes, sait qu’il ne peut désobéir au maître sacré ni tuer ses camarades.
Si la nouvelle de Mishima nous prend à la gorge et aux tripes, c’est parce que l’écrivain, si fasciné qu’il soit par ce Japon du Devoir, est également un artiste, un psychologue et un poète d’une extraordinaire porosité, qui nous fait vivre, un instant après l’autre, le drame de Reiko, puis la dernière nuit des amants se chargeant d’un érotisme grandiose, puis l’effrayante boucherie rituelle du seppuku (que Mishima vivra lui-même le 25 novembre 1970) à laquelle Reiko assiste sans faillir, enfin le geste ultime de la jeune femme sur elle-même.
Tout cela, bien entendu, devrait se lire à la vitesse des idéogrammes, alors qu’on passe ici du japonais au français par l’anglais. Mais la beauté de cette nouvelle, mélange d’inflexible pureté et de tendresse, la fulgurante rapidité du récit, la justesse de chaque sensation et de chaque émotion, passent les cloisons des langues et les obstacles des langues, autant qu’elles passent les barrières de cultures et de mœurs, de nations ou d’époque, participant bel et bien de la ressemblance humaine.
Yukio Mishima. Dojoji et autres nouvelles. Folio, 2€

16/11/2010

Le Prix Interallié à Jean-Michel Olivier

 

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L’Amour nègre, satire globale, obtient le dernier grand prix parisien de la saison. 

Jean-Michel Olivier, écrivain-prof vaudois, fait  fort dans la parodie de la mondialisation « people »

Le sentiment « panique » que nous vivons, aujourd’hui, dans un asile de dingues doublé d’un lupanar, peut intéresser un romancier. Mais comment parler de ce monde ? Comment le décrire ? Comment en illustrer la démence ?

C’est ce défi qu’a relevé Jean-Michel Olivier, descendant légitime de Juste et Urbain, respectivement poète et romancier paysan, auteur lui-même d’une vingtaine de livres mais qui passe ici à la vitesse supérieure.

Comme un Michel Houellebecq, l’écrivain vaudois se sert ici de tous les standards de la culture de masse (cinéma, musique, modes et marques) et de tous les poncifs du langage au goût du jour pour les « retourner » et en souligner, sans moraliser pour autant, la monstruosité.

Par la voix de Moussa, alias Adam, jeune « nègre » adopté par un couple d’acteurs de cinéma  mondialement connus (prénommés Dolorès et Matt, mais on pense illico à Angelina Jolie et Brad Pitt, avec un zeste de Madonna), le récit carabiné de L’Amour nègre nous plonge successivement dans une Afrique de « bons sauvages » lubriques et corrompus, en pleine fiesta hollywoodienne, sur une île paradisiaque achetée par un acteur devenu célèbre en Dr Love puis en vantant une capsule de café (clone de Clooney…), dans un autre Eden sexuel asiatique pour riches Occidentaux et enfin à Genève où le jeune homme a été ramené comme un bonobo sexuel par une femme de banquier liftée, qui l’abandonne bientôt.  

Entre autres scènes pimentées de cette satire, on relèvera celle du paparazzo flingué par Matt dans un arbre; la sauterie durant laquelle Adam coupe à la machette (cadeau de Matt…)  la main d’un producteur surpris au moment où il allait violer sa sœur d’adoption ; d’inénarrables séances de psychanalyse ; la séance de tripotage de « bambou » à laquelle Adam est invité par un certain chanteur pédophile, ou la visite humanitaire (non moins que publicitaire) de Mère Dolorès aux enfants d’un bidonville qui lui chantent un hymne du chanteur en question : We are the World, we are the Children…

Sous ses aspects burlesques, voire gore,  à la Tarantino, L’amour nègre pose de vraies questions, notamment liées à l’humanitarisme publicitaire et à la déliquescence moralisante du monde global. Sur fond d’infantilisme généralisé, tout peut se tolérer dans la Cité des Anges : la consommation délirante, la drogue, le sexe à outrance et toutes ses variations, mais pas l’amour nègre d’un ado bien dans sa peau qui engrosse sa sœur d’adoption avec ce scandale absolu pour conséquence: un enfant !  

Ainsi l’impression finale qui se dégage de L’Amour nègre, en dépit de sa drôlerie et de son élan tonique, dépasse-t-elle la seule charge vitriolée.

On pense au Candide de Voltaire au fil des épiques tribulations du jeune héros, qui finit, abandonné par sa « bienfaitrice », dans les bas-fonds de Genève, en quête de sa sœur chinoise casée dans un internat chic de nos régions. Avec un marabout farceur, notre impénitent optimiste survivra en soignant les Suissesses frustrées au moyen de son « bambou » magique. Non sans arrière-goût amer, tout finit donc bien à l’enseigne de « l’amour nègre ». Nos xénophobes en seront-ils rassurés ?

Jean-Michel Olivier. L’Amour nègre. Editions De Fallois/ L’Age d’Homme, 436p.

09/11/2010

Un comique irrésitible

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À propos de Tam-tam d'Eden. d'Antonin Moeri. D'épatante nouvelles sur les temps qui courent en nos murs. C'est arrivé à côté de chez nous...

Antonin Moeri lira, ce 10 novembre à 19h, à La Galerie, 13 rue de l'Industrie à Genève (quartier des Grottes), un nouveau texte intitulé Ramdam.

Antonin Moeri poursuit, depuis une vingtaine d’année, une œuvre narrative alternant récits, romans et nouvelles, dont la singularité et la constante évolution la placent au premier rang des auteurs romands actuels.

Entré en lice en 1989 avec Le fils à maman, roman relevant partiellement de l’autofiction et marqué par la double influence de Robert Walser et de Thomas Bernhard, auteurs très prisés par le jeune comédien germaniste, Moeri a donné ensuite plusieurs récits de la même veine qu’on pourrait dire d’exorcisme autobographique, tels L’île intérieure (1990), Les yeux safran (1991) et Cahier marine (1995), modulant une observation psychologique et sociale de plus en plus variée et toujours acérée, comme dans les nouvelles d’ Allegro amoroso (1993), de Paradise now (2000) et du Sourire de Mickey (2003).

Or, après son dernier roman intitulé Juste un jour (2007) et marquant une nouvelle avancée dans l’objectivation du regard de l’auteur sur ce qu’on pourrait dire la nouvelle classe moyenne euro-occidentale (pendant helvétique de celle qu’observe un Houellebecq), avec une maîtrise croissante de la narration et un ton passé de l’ironie acerbe à l’humour, c’est avec une vingtaine de nouvelles à la fois mieux scénarisées et plus travaillées dans le détail, tissées de formidable dialogues, qu’Antonin Moeri nous revient cet automne dans Tam-Tam d’Eden.

Ce qu’il faut relever d’abord est que ce livre est d’une drôlerie constante, parfois même irrésistible. Le personnage récurrent de l’ahuri mal adapté, très présent dans les anciens écrits de Moeri, n’apparaît plus ici que de loin en loin, comme ce Maurice (dans Clémentine) que sa cheffe envoie quelques jours au vert, avant un possible burn out, et qui se retrouve dans le bourg lacustre au vénérable platane (on identifie Cully, même si ce n’est pas indispensable) où se passent la plupart de ces nouvelles, dont la population a bien changé depuis l’époque de Ramuz. C’est ainsi que Maurice assiste benoîtement à une petite fête publique donnée à l’occasion du baptême solennel d’une barque baptisée du même nom que la femme camerounaise du pêcheur Henri dit Riquet, dont l’union réalise la rencontre par excellence de l’Autre et l’aspiration collective à l'intégrale Intégration. Or, rien de trop facilement satirique dans cette séquence significative des temps actuels, qui fourmille par ailleurs d’observations cocasses, traduites par autant d’expressions et de tournures de langage que Moeri, comme un Houellebecq là encore, capte et réinjecte dans sa narration ou ses dialogues. Le meilleur exemple en est d’ailleurs à noter dans le dénouement de la première nouvelle, La Bande des quatre, qui évoque les relations juvéniles d’un petit groupe dominé par « la star » Pétula, égérie des jeunes gens qui se se livrera, plus tard, à l’élevage des chèvres et avant d'ouvrir un gîte pour touristes dans le sud de la France, alors que le narrateur se coule dans un train-train parfait entre collègues ouverts aux espaces de délibération, très solidaires et très concernés par le tout-culturel, et vie privée réduite à une formule également recuite: que du bonheur !

Autant qu’il est sensible au comique des situations, qui rappellent parfois celles qu’a fixées Jacques Tati dans ses films, autant l’écrivain, multipliant les astuces narratives (parfois un peu trop visiblement), échappe au ton d’une satire convenue qui épingle et moque. De mieux en mieux, Antonin Moeri parvient en effet à étoffer ses personnages, qui nous émeuvent autant qu’ils nous font rire. Ainsi des tribulations du narrateur de La lampe japonaise (qui commence par la phrase « c’est juste faux ce que vous me dites, monsieur »…), solitaire et mal dans sa peau, que ses voisins bruyants emmerdent tant par leur boucan qu’il en informe les forces de l’ordre et la justice locale, pour finir par « péter les plombs » comme tant de paumés humiliés, après que tout s’est retourné contre lui.

Si les développements narratifs ou les chutes peuvent sembler, ici et là, un plus attendus voire « téléphonés », comme dans le dénouement trop parfait de C’est lui ! évoquant un larcin, dans un magasin, aussitôt associé à la présence d’un client noir en ces lieux, la plupart des nouvelles de Tam-Tam d’Eden, à commencer par l’histoire éponyme précisément, nous surprennent par la multiplication de leurs points de vue et la richesse foisonnante de leurs observations, au point qu’on se dit que l’auteur pourrait tirer une nouvelle de la seule observation d’un cendrier ou d’une paire de bretelles…

En attendant de ne plus parler que de cendriers et de bretelles, Antonin Moeri nous entretient des drôles de choses qui saturent nos vies en ce drôle de monde, et particulièrement des drôles de relations entre conjoints (dans Brad Pitt, par exemple) ou entre membres d’une même famille rejouant à n’en plus finir, entre autres, les liens de ronces unissant Caïn et Abel, dans Le petit, peut-être la meilleure nouvelle de l’ensemble, comme sculptée par le dialogue, lequel dépasse de loin le ping-pong verbal pour construire les scènes dans l’espace et le temps.

Bref, Tam-tam, d’Eden est un livre qui fait tout le temps sourire et rire aussi, à tout bout de champ, par le comique de ses situations et par l’humour amical qui s’en dégage. Il marque une étape importante dans la progression d’Antonin Moeri qui dispose désormais d’un « instrument » à large spectre d’observation et d’expression, gage sans doute d’autres étonnements à venir.

Antonin Moeri. Tam-tam d’Eden. Campiche, 235p.

08/11/2010

La revanche de Michel Houellebecq

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Prix Goncourt 2010 sans surprise pour La Carte et le territoire, roman déjà plébiscité par le public.

À l’enterrement de Michel Houellebecq, son éditrice Teresa Cremisi sanglote dans le giron de Frédéric Beigbeder en considérant le cercueil d’enfant dans lequel les restes de l’écrivain, méchamment découpé en fines lanières par un pervers collectionneur d’art, ont été recueillis.

La scène est tirée de La Carte et le territoire, dernier roman du plus juteux « poulain » de dame Cremisi, éminence dorée de l’édition parisienne, passée de Gallimard à la tête de Flammarion et qui avait déjà « boosté » les romans précédents de l’écrivain avec un art consommé du marketing.

Résultat de la course : l’auteur le plus  controversé et le plus  « culte »  de la littérature française du tournant du siècle, a obtenu hier le plus prestigieux des prix littéraires parisiens avec un roman  caracolant, depuis quelques semaines déjà, en tête des listes de ventes. Cette « consécration » rappelle celle de Marguerite Duras, en 1984, quand L’Amant, best-seller de la rentrée, avait été «goncourtisé» de manière jugée opportuniste par d’aucuns. En ce qui concerne Houellebecq, ce Goncourt 2010 fait en outre figure de « rattrapage », en matière de reconnaissance symbolique, après que les jurés des grands prix de l’automne  eurent « snobé » ses quatre romans précédents, à commencer par les Particules élémentaires, tous traduits aujourd’hui en une quarantaine de langues…

De fait, souvent honni de ses pairs français, irrités par ses provocations mais plus encore par son succès international, Michel Houellebecq est sans doute l’écrivain français considéré hors de France comme le plus représentatif de sa génération, en phase avec les nouveaux auteurs du monde entier.

Un ton nouveau

Dès Extension du domaine de la lutte, publié en 1994 par un grand découvreur des lettres contemporaines, en la personne de Maurice Nadeau, Houellebecq s’est signalé par une perception nouvelle de la réalité contemporaine, et une façon très directe de parler du monde du travail et de la sexualité, de toutes les formes de déprime et de la fuite en avant dans la course à la réussite et la recherche d’un bonheur souvent factice.

Clonage, échangisme, tourisme sexuel, dérives sectaires ou fanatiques (sa fameuse phrase sur l’islamisme dans Plateforme…), solitude de l’individu dans une société de plus en plus formatée, simulacres de la charité ou de la culture : tels sont, entre autres, les thèmes abordés par ce médium frotté de douce désespérance…     

Au-delà des manoeuvres

Donné pour gagnant, la semaine passée, sur deux pleines pages du Nouvel Observateur, Michel Houellebecq a obtenu le Goncourt après une délibération-éclair d’une minute et 29 secondes, au dire du juré-secrétaire Didier Decoin, et par sept voix contre deux à Virginie Despentes. La campagne de promotion orchestrée par son éditrice, avec son consentement faussement ahuri, a fait converger stratégie de longue date et tactique de dernière ligne. À lui le pompon !

 

Humour panique et mélancolie

On a parlé, pour dégommer La carte et le territoire, d’un roman « consensuel » purgé des aspects «sulfureux» de ses précédents romans, comme s’il s’agissait pour l’écrivain de faire le gros dos en matou matois péchant le compliment. Or, s’il y a un peu de cette suavité composée dans la campagne de promotion de son roman, celui-ci marque une évidente évolution du regard de l’écrivain, devenant ici son propre personnage, sur le monde et sur les gens.

Surtout : Michel Houellebecq reste un observateur aigu, et parfois percutant, de la société qui noue entoure. Des menées personnelles d’un artiste, à la fois intéressant  et « piégé » par un marché de l’art délirant, aux relations de plus en plus équivoques entre culture et commerce, vie privée et publicité, au royaume des marques et de la spéculation, l’écrivain joue avec son propre personnage dans une mise en abyme pleine d’humour tantôt tendre et tantôt noir. Le sentiment du temps qui passe, et du vieillissement, pondère la satire (même si l’association Dignitas en prend pour son grade) et le dessin des personnages se fait plus nuancé, leur substance plus étoffée.

Dans une chronique malveillante témoignant d’une piètre lecture, l’académicien Goncourt Tahar Ben Jelloun a parlé de la mégalomanie de l’écrivain pour le « scier ». Or c’est une tout autre image qu’en donne La Carte et le territoire, roman d’un clown triste jouant le vieillard en pyjama fripé avec une énergie et un fond de jubilation sardonique que nimbe un non moins perceptible mélancolie…

Michel Houellebecq. La Carte et le territoire. Flammarion, 428p.

 

SMS en coulisses ?

Un rien de temps après que l’annonce du Prix Goncourt, attribué hier à Michel Houellebecq par sept voix, contre deux à Virginie Despentes, la nouvelle tombait que le  Prix Renaudot 2010  revenait à ladite romancière « trash », au 11e tour et par  quatre voix, contre trois à Simonetta Greggio.

Or, eût-il pu se faire que Virginie Despentes décrochât à la fois le Goncourt et le Renaudot, à supposer par exemple que, vexés par la rumeur médiatique d’un Goncourt assuré à Houellebecq, les jurés de l’Académie reportent leur voix sur la punkette ?

Cela eût très bien pu se faire, comme cela s’est fait en 1995 où, sans concertation probable, l’écrivain russe francophone André Makine obtint coup sur coup le Prix Médicis, le prix Goncourt et le Goncourt des lycéens pour Le Testament français. De la même façon, la lauréate du Médicis 2010, Maylis de Kerangal, aurait pu décrocher à la fois le Grand Prix du roman de l’Académie française, le Femina, le Médicis et le Goncourt, puisque son (très remarquable) roman, Naissance d’un pont, figurait sur les dernières listes de ces divers prix…

Y a-t-il eu, alors, des téléphones, des billets échangés et autres SMS de concertation ? On peut le supposer. Ou pas. Et qu’importe finalement ?…        

 

 

 

 

 

17:51 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : prix goncourt

Houellebecq comme si vous l'aviez lu...

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La carte et le territoire - Lecture annotée.

Avertissement : Ces notes peuvent être utiles à celles et ceux qui n'ont pas lu le Goncourt 2010 et voudraient faire comme,  si en connaissance de cause ou presque...

 Exergue de Charles d’Orléans : « Le monde est ennuyé de moy. Et moy pareillement de luy ».

 

-        « Jeff Koons venait de se lever de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d’enthousiasme ».

-        En face de la star de l’art kitsch-porno-branché : Damien Hirst, autre figure de la pseudo-avant-garde contemporaine hyperfriquée.

-        On comprend que les deux lascars sont en train d’être portraiturés dans un décor chicos, par un certain Jed.

-        Jed éprouve autant de peine à saisir l’expression de Koons que s’il s’agissait d’un « pornographe mormon ». Bien vu.

-        Lui trouve également une dégaine de vendeur de décapotables Chevrolet. Pas mal vu non plus.

-        C’est tout de suite très vif, comme dans les premières pages d’Extension.

-        On est le 15 décembre, et son chauffe-eau fait de drôles de bruits.

-        Un an auparavant, il était carrément tombé en panne.

-        Or il se met en quête d’un réparateur.

-        Qu’il finit par dénicher au matin du 24 décembre en la personne d’un Croate.

-        Lequel lui donne l’impression d’en « savoir gros sur la vie ».

-        Jed se rappelle comment in s’est installé dans son atelier d’artiste, neuf ans auparavant.

-        Il a fait récemment un portrait de son père au milieu de ses collaborateurs. Dont la composition est inspirée par une toile de Lorenzo Lotto…

-        Son père, architecte, est un homme fini.

-        Il va passer Noël avec lui.

-        Le vieux vit à Raincy dans une zone désormais à risques.

-        Un an plus tard, le chauffe-eau a tenu et le portrait intitulé Jean-Pierre Martin quittant son entreprise se trouve chez le galeriste de Jed.

-        Excellente modulation de la temporalité narrative.

-        Le père a quitté le Raincy pour une maison de retraite.

-        Se retrouvent Chez Papa.

-        Il parle de sa prochaine expo à son père, dont il évoque la vie de vieux veuf (p.22)

-        Et l’idée de son galeriste de faire un portrait de Michel Houellebecq.

-        Que son père, à son étonnement, connaît.

-        Le père de Jed : « C’est un bon auteur, il me semble. C’est agréable à lire, et il a une vision assez juste de la société »…

-        Jed observe les autres vieillards pendant qu’ils conversent.

-        Voit son père désormais « dans la position de l’enfant pensionnaire ».

-        Tout cela tendrement amer et mélancolique. Très fin, très bien perçu.

-        Jed de son père : « Il attend la libération, l’envol »…

 

-        Se réveille pendant la nuit suivante.

-        Son chauffe-eau lui rappelle le réparateur croate.

-        Qui lui a dit qu’il rêvait d’ouvrir une location de scooters des mers en l’île de Hvar.

-        Va voir sur Internet ce qu’il en est de Hvar…

-        Puis revient à sa toile inachevée de Koons et Hirst.

-        Se demande s’il ne faudrait pas peindre des ailes à Jeff Koons…

-        La paire canaille est au top du classement mondial d’ArtPrice, Hirst No 1 et Koons No 2.

-        Jed, lui, est No 583, mais 17e Français.

-        « C’était vraiment un tableau de merde qu’il était en train de faire ».

-        Il se considère lui-même à une « fin de cycle ». (p.31)

-         

-        Première partie

-        Retour à l’enfance de Jed.

-        Qui a connu ses premiers moments d’extase en dessinant.

-        Des fleurs pour commencer.

-        Dont il a compris le sort dès ses 5 ans…

-        Sensible aussi à la volonté de vivre des animaux.

-        Son père est PDG d’une entreprise de construction de stations balnéaires.

-        La première peinture de Jed, une gouache, représentait « Les foins en Allemagne ».

-        Une œuvre d’imagination…

-        Considère que la beauté est « secondaire en peinture ».

-        Son grand-père était photographe, et son père a eu de grandes espérances d’artiste.

-        En entrant aux Beaux-Arts de Paris, Jed a abandonné la peinture pour la photo.

-        Il a hérité une chambre Linhhof Master Tecnika Classic de son aïeul.

-        Pendant ses études, il s’adonne à la photo des objets manufacturés de toute sorte.

-        Son ambition encyclopédique est de « constituer un catalogue exhaustif des objets de fabrication humaine à l’âge industriel ».

-        Me rappelle une idée de Walter Benjamin.

-        Après son diplôme il se rend compte qu’il va être seul…

-        Il a accumulé quelque 11.000 photos.

-        Après ses études, il revient vivre avec son père au Raincy.

 

-        Il est alors question de la mère de Jed, Anne, qui a épousé son père par amour et s’est suicidée à l’âge de 40 ans.

-        Son père, un jour, lui propose de l’aider à acheter un appart à Paris, pour mieux percer.

-        Ce qui l’amène au boulevard de l’Hôpital.

-        Sa mère ressemble au portrait d’Agathe von Astighwelt ( ???).

-        Une nature apparemment angoissée.

-        Ne l’imagine pas à un concert de rock dans les années 60…

-        Jed a été casé dans un internat dès sa sixième.

-        Accomplit des études sérieuses et tristes.  Lit beaucoup. Sa qualité d’orphelin le protège.

-        Soin projet d’artiste de donner « une description objective du monde » se fonde donc sur un terreau dense.

-        En tout cas on voit très bien le personnage.

-        Après son installation dans le XIIIe, le goût pour la photo lui passe.

-        Quelque temps, il va se passionner pour l’émission de Julien Lepers, Questions pour un champion.

-        Julien Lepers dispute la place de Jean-Pierre Foucault dans son top ten des animateurs…

-        Puis son père l’invite à se rendre à l’enterrement de sa grand-mère, dans la Creuse.

-        C’est au cours de ce voyage qu’il subit son second grand choc esthétique, en achetant la carte « Michelin Départements » de la Creuse, dont la sublimité le bouleverse…

-        Une carte au 1 :150.000e.

-        « L’essence de la modernité, de l’appréhension scientifique et technique du monde, s’y trouvait mêlée avec l’essence de la vie animale. »

-        Devant le corps de sa grand-mère dans son cercueil de chêne, son père lui dit timidement : « Elle croyait en Dieu, tu sais »…

-        Suit un enterrement « à l’ancienne », évoqué avec une sorte de tendre ironie.

-        Le prêtre est un « vieux routier » qui ne cherche pas à escamoter « la réalité du décès ».

-        Son père reparti à Paris, Jed repense à une certaine Geneviève, avec laquelle il a perdu sa virginité.

-        Une Malgache qu’il a connue à l’époque des Beaux-Arts et qui lui a raconté les coutumes de son pays

-        Une étudiante en art qui fait commerce de ses charmes pour arrondir ses fins de mois, et qui lui a tout appris.

-        En matière de dessin, Geneviève était essentiellement « innocente et joyeuse », ce qui le touche.

-        Mais Geneviève lui a préféré un avocat d’affaires.

-        Quant à la maison de la grand-mère, on a décidé de la garder.

-        Considérations sociologiques bien filées sur l’évolution de la campagne française, qui prendront tout leur sens vingt ans plus tard… (p. 61)

-        À son retour à Paris, Jed achète toutes les cartes « Michelin Régions ».

-        Il va travailler pendant six mois sur ce matériau.  

-        Et vient le jour du vernissage.

-        Auquel il remarque bientôt « la plus belle femme qu’il ait jamais vue ».

-        Elle montre beaucoup d’attention à ses travaux.

-        Lui dit travailler chez Michelin : Olga Sheremoyova, du Servie de la communication.

-        La rappelle le lendemain.

-        Se voient Chez Anthony et Georges, rue d’Arras.

-        Olga essaie de pousser le mécénat de Michelin dans le domaine de l’art.

-        Olga trouve les cartes de Jed « vraiment belles ».

-        Après le repas, fin, elle l’accompagne chez lui.

-        Mais il vaut mieux aller chez elle.

-        Où ils vivront leur liaison.

-        Olga est une jeune Russe de l’élite.

-        Elle le fait beaucoup sortir.

-        Il apprend à se tenir en société, sur la défensive.

-        Avec une « courtoise neutralité ».

-        Il en vient à rencontrer Beigbeder en conversation avec une ex-hardeuse qui vient de poublier des entretiens avec un religieux tibétain.

-        Beigbeder à Jed : « Alors c’est vous ? ». par allusion à Olga, qu’il a « eue ».

-        Mais Jed ne sait pas quoi répondre. Et MH philosophe : « Que répondre, en général, aux interrogations humaines ». Exquis.

-        Croquis rapide de FB. Pas mal.

-        Déconne gentiment : « La littérature, comme plan, c’est complètement râpé », dit-il à Jed, sous entendu. C’est artiste qu’il faut être pour lever les plus belles femmes. Ce gens de choses.

-        Dans la foulée, Jed s’est trouvé « lancé ».

-        Sa prochaine expo est projetée, à laquelle collaborera une attachée de presse, Marylin, qui dit travailler « dans l’humain ».

-        Marylin fait très fort.

-        Titre de l’exposition : La carte est plus forte que le territoire.

-        Marylin gère les médias en championne.

-        Les articles vont gicler.

-        Patrick Kéchichian va délirer dans le genre mystique.

-        On fête l’événement chez les deux tantes sympas.

-        Anthony a un peu forci. MH : « c’était sans doute inévitable, la sécrétion de testostérone diminue avec l’âge, le taux de masse graisseuse augmente, il abordait l’âge critique ». Toujours la note romantique…

-        Où il est question de l’outing décisif de Jean-Pierre Pernaut, décisif pour les cuisiniers…

-        Un mois plus tard, Marylin débarque avec la presse. « On a tout le monde »…

-        Et Marylin repart vers sa destinée obscure de « guerrière »…

-        Considérations de MH sur les effets de mode et les engouements spontanés. (p.89)

-        Le succès de Jed mis en rapport avec celui des cours de cuisine, de la randonnée et des nouvelles créations charcutières ou fromagères, entre autres vins exquis.

-        De la « magie du terroir » et autres tartes.

-        Patrick Forestier, patron de Michelin, convoque Jed et lui déclare : We are a team »…

-        Lui propose de se déployer par lui-même, non sans lui proposer un contrat win-win.

-        Tout ça est finement et rondement mené.

-        Jed découvre ensuite les arcanes de la « formation du prix ».

-        En plaçant se sphotos en ligne, constate qu’il vaut cher : 2000 euros pour du 40x60.

-        Son revenu, entretemps, a dépassé celui d’Olga.

-        Considérations sur les goûts culinaires de l’époque et la préférence pour unecuisine « à l’anciene », qui incite Olga à contacter le directeur du segment Food luxe pour booster la gastro vintage. Exquisite.

-        Jed et Olga vivent plusieurs semaines de bonheur.

-        Souvent trois pages assez carabinées sur l’épicurisme tendance, la « cuisine d’intuition » et toutes ces sublimités coûteuses.

-        Cependant Olga va poursuivre sa vie en Russie, pour développer la présence de Michelin.

-        Elle propose à Jed de la suivre.

-        Mais il met du temps à répondre… (p.103)

-        Le 28 juin, Jed accompagne Olga à Roissy.

-        Se sent un peu démuni.

-        L’impression qu’il va franchir une nouvelle étape.

-        Réflexion sur les relations humaines, où il ne brille pas, et sur la famille.

-        Après lke départ d’Olga, de retour chez lui, son travail récent lui semble compètement vide. Il fiche tout à la poubelle.

-        Des années plus tard, devenu extrêmement célèbre, il dira qu’être artiste a toujours représenté à ses yeux le fait d’être soumis.

-        Il faudrait plutôt traduire : poreux.

-        Soumis à ses intuitions.

-        C’est pour ça qu’il détruit son travail.

-        Forestier, le directeur de la communication de Michelin, n’accueille pas mal la nouvelle.

-        Forestier déplore la mutation d’Olga.

-        Estime que la DG l’a enculé.

-        Les investisseurs étrangers dictent la nouvelle donne.

-        Il encourage Jed à rebondir.

-        Ils ont collaboré win-win…

-        Rien ne se passe pendant les semaines qui suivent.

-        Puis un type, la cinquantaine. L’aiur d’un situationniste belge, le hèle. Un certain Franz Teller, qui se dit galeriste.

-        Attiré par la mutation de Jed.

-        Se présente comme un pur intuitif, puis fait visiter sa galerie à Jed, une ancienne usine de construction métallique.

-        Jed est décontenancé par cette rencontre.

-        En octobre il fait une autre expérience intéressante qui l’amène rue Trudaine, dans le cabinet de son père.

-        Qu’il va retrouver.

-        Pour lui conseiller de se retirer.

-        Ce qui interloque son père : « Mais qu’est-ce que je ferais ? ».

-        Jed aussi vit un mauvais passage en matière de vie végétative.

-        Le souvenir de Joe Dassin, trèps apprécié d’Olga, le tarabuste…

-        Sur quoi, Jed passant devant le magasin Sennelier, va se décider son « retour à la peinture », qui sera très commenté plus tard…

-        Du pur Houellebecq. « Par la suite, Jed ne devait pas rester fidèle à la marque Sennelier »…

-        Ses deux prochaines toiles seront consacrée à un boucher chevalin et à un gérant de bar-tabac. À l’huile…

-        Se lance dans une série de métiers. Très Cavalier cela.

-        Sans rien de nostalgique au demeurant.

-        Cette série va durer sept ans.

-        Il y aura aussi une Aimée, escort girl.

-        Et La conversation de Palo Alto, chef-d’œuvre probable de la série de « compositions d’entreprise ».

-        22 tableaux réalisés en moins de 18 mois.

-         

-        Deuxième partie

-        Le 25 décembre, Jed décide d’organiser une nouvelle expo.

-        Envoie un mail de relance à Houellebecq.

-        Pui il appelle Beigbeder pour lui demander un service.

-        Ils se retrouvent à la Closerie des Lilas.

-        FB est d’accord de l’aider à s’introduire chez MH.

-        Lui suggère de jouer sur l’argent.

-        MH a été « séché » par son divorce.

-        Lui apprend qu’Olga l’a vraiment aimé.

-        Et qu’elle va diriger Michelin TV, sous l responsabilité de Jean-Pierre Pernaut.

-        Jed quitte Roissy pour Shannon.

-        Réagit à la vision d’une galerie de portraits de célébrités.

-        Se rend donc chez Houellebecq.

-        Qui a choisi l’ « option bungalow » et néglige sa pelouse…

-        Houellebecq s’excuse pour l’état de sa pelouse.

-        En ces lieux depuis trois ans.

-        MH lui offre de la charcuterie.

-        Puis se lance dans une défense fervente du porc « capable d’une affection sincère et exclusive pour son maître ».

-        J’aime beaucoup cet humour au second degré. MH ne craint pas de paraître idiot. Bon point.

-         MH examine ensuite les travaux de Jed et conclut qu’il va accepter.

-        Parle ensuite des radiateurs en fonte, et du parcours de la fonte dans le monde actuel, lié à un drame humain…

-        Jed explique qu’il est revenu à la peinture à cause des personnages.

-        Trouve que la nature morte n’a plus aucun sens depuis la photo.

-        Puis MH propose un dîner au Oakwood Arms.

-        Fait ensuite l’éloge de la Taïlande, qui est plus simple que l’Irlande, « équatorial, administratif »….

-        Puis, comme Jed lui reproche un peu de jouer son rôle, MH annonce qu’il va retourner sans la Loiret. Où il pourrait chasser le ragondin…

-        Ils vont donc dîner. MH parle de la haien qui le poursuit.

-        Parlent des journaux.

-        Puis du retour à la peinture.

-        Jed dit que ce qu’il fait se situe « entièrement dans le social ».

-        Jed lui propose de le payer avec un tableau.

-        MH dit que la seule chose qu’il possède dans sa vie se réduit à des murs… (p.150)

-        Le lendemain, Jed va dans une grande surface puis gagne l’aéroport. Nouvelles considérations sur la topologie du monde.

-        Sur le départ, Jed téléphone à MH pour lui dire qu’il aimerait faire son portrait.

-        Dialogue exquis : « Il y a un jour, une semaine spéciale où vous êtes libre ? ». Et MH : Pas vraiment. La plupart du temps, je ne fais rien… »

-        Franz est emballé par la perspective.

-        Marylin refait surface.

-        La série des portraits fera l’objet de la prochaine expo.

-        Une dizaine d’années se sont écoulées.

-        Il est sorti du circuit de l’art. Et ce sera donc son grand retour.

-        Il retourne ensuite en Irlande.

-        Où MH le reçoit en pyjama rayé gris, puant un peu.

-        Le reçoit plutôt mal. Il a replongé au niveau charcuterie et ressemble à une vieille tortue malade.

-        Très méfiant quand Jed s’approche de ses manuscrits.

-        Plus inattendu que jamais, MH se livre à une apologie de Jean-Louis Curtis. Pour ses pastiches de La France m’épuise…

-        Deux pages sur Curtis (pp.168-168)

-        Suivent des considérations sur les goûts de MH en matière de consommation : à propos des chaussures Paraboot Marcje, de l’ordi Canon Libris et de la parka Camel Legend…

-        Evoquant la disparition de la Parka Legend, MH pleure…

-        Puis l’ « illustre écrivain », comme Houellebecq  appelle MH, se livre à diverses facéties, en « vieux décadent fatigué ».

-        Trouve l’idée du portrait « ronflante »…

-        Jed se rappelle ce qu’Olga lui a dit de son regard : un regard intense…

-        MH lui dit que son sentiment d’apartenance à l’espèce humaine diminue de plus en plus. (p.175)

-        Puis MH se livre à une diatribe contre Picasso qui selon lui a une « âme hideuse ».

-        Puis, quand Jed le quitte, il lui dit avec un sourire désarmant qu’il prend la peinture au sérieux…

-        Jed revient par Beauvais.

-        OÙ il « prend du recul »…

-        Suivent des considération, émises par des historiens d’art, sur le portrait de MH par Jed. (Pp. 184-185)

-        Il y est question de l’ « incroyable expressivité » du sujet, avec quelque chose de démoniaque dans la « transe »…

-        Le texte de MH, pour le catalogue, arrive le 31 ocobre. Une cinquantaine de pages contenant des « intuitions intéressantes ».

-        MH qualifie le regard de Jed comme d’un ethnologue.

-        Suit un développement, à propos de leur portrait, sur Bill Gates et Steve Jobs (pp.189-190). Très intéressant ! Cela donne envie de voir le tableau…

-        Le vernissage de l’expo est fixé au 11 décembre.

-        Avant de se pointer à l’expo, Jed se rend dans une grande surface. Bain de foule et d’objets…

-        Se demande s’il n’est pas gagné par un certain sentiment d’amitié pour Houdellebecq.

-        Quand il arrive à l’expo, Marylin lui dit : « Ya du lourd ».

-        Et de fait il y a de l’acheteur international et François Pinault et autres huiles…

-        Patrick Kéchichian en prend pour son grade, dont la dame du Monde refuse l’article genre « cuculterie bondieusarde».

-        La fortune commence de sourire à Jed.

-        Qui a l’air plus ou moins de s’en foutre.

-        Franz lui parle des offres d’hommes d’affaires qui veulent qu’on leur tire leur portrait, comme sous l’Ancien Régime.

-        Jed est toujours décidé à donner son portrait à MH, estimé 750.000 euros.

-        Jed est devenu l’artiste français le plus payé.

-        Mais on sent qu’il en est déjà fatigué. Ce que Franz perçoit.

-         Il va passer Noël avev son père.

-        Dont le cancer du rectum s’est aggravé.

-        « Je peux plus supporter la gueule des êtres humains », lui dit-il.

-        La rencontre est émouvante.

-        Jed raconte longuement la motivation de sa peinture, visant à décrire les rouages de la société.

-        Dit à Jed qu’il ne va pas lui expliquer les causes du suicide de sa mère, vu qu’il n’en sait rien (« Probablement est-ce qu’elle n’aimait pas la vie, voilà tout ») mais précise que le cyanure l’a empêchée de souffrir.

-        Le père n’a connu aucune autre femme, mais il envie de clopes.

-        Que Jed va lui chercher au coin de la rue.

-        Evoque ensuite le temps de la fumée et des grandes discussions, de ses espérances de jeune architecte, de son opposition au fonctionnalisme et de son sentiment d’écolo avant la lettre, de Fourier – très intéressant aperçu. (p.222)

-        Evoque son opposition à Corbu.

-        Très intéressant développement sur William Morris.

-        Distinction entre art et artisanat, sur la ligne de Gropius.

-        Comment il a fini par se résigner à fabriquer des stations balnéaires, qui l’ont enrichi. L’homme des illusions perdues…

-        Le 25 décembre, Olga refait surface.

-        Qui l’infite à une grande réception chez Jean-Pierre Pernaut.

-        Notes gratinées sur la « personnalité visionnaire » de cet apôtre de l’authenticité et des vraies valeurs.

-        Le lendemain, il achète « Les Magnifiques Métiers de l’artisanat », qu’il rapproche de William Morris et de sa notion de « progrès lent ».

-        Divers propos délicieusement pince-sans-tiure sur le monde des médias,

-        Puis il téléphone à Houellebecq, qui vient de couper du bois pendant une heure et se trouve en pleine forme. Lui annionce qu’il va lui amener son portrait…

-        MH a l’air heureux.

-        Réception mahousse chez Jean-Pierre Pernaut,

-        Dont l’hôtel particulier, en Vendée, est gardé par des paysans à fourches.

-        Une dizaine de binious bretons font la musique.

-        Jed n’a jamais vu in si grand appart de sa vie.

-        Il y a là 200-300 invités.

-        Jed a peint « Le journaliste Jean-Pierre Paraut animant un comité de rédaction », un tableau « discret ».

-        Il y a là Patrick Le Lay, Julien Lepers, Pierre Bellemare, Claire Chazal, et le staff de Michelin qui donne le ton…

-        Finalement, Olga ramène chez elle le « petit Français fragile ».

-        Le lendemain Jed, bientôt 40 ans, se réveille auprès d’Olga.

-        « La sexualité est une chose fragile, il est difficile d’y entrer, si facile d’en sortir »…

-        Il se rend compte que c’est fini entre eux.

-        Le portrait de Houellebecq fait partie de sa dernière synthèse.

-        Jed avance par synthèses successives. Très intéressant.

-        Ensuite monte dans son Audi direction le trou de province où Houellebecq se terre.

-        L’écrivain a changé depuis la dernière fois.

-        Il dort dans son ancien lit d’enfant.

-        Il prétend qu’il a essayé d’écrire un poème sur le soiseaux, et qu’il vieillit « tranquillement ».

-        Le remercie pour le tableau.

-        Sans faire autrement attention.

-        « Il me rappellera que j’ai eu une vie intense, par moments ». Tordant.

-        Parle de Tocqueville.

-        Puis de William Morris.

-        Troisième partie

-        Où il est question d’un certain Jasselin.

-        Un flic, dont le collègue Ferber est prostré.

-        Trois gendarmes sont également sonnés.

-        On flaire la scène de crime.

-        À côté d’une « longère ». Et c’est comme ça qu’on a appelé la maison  de Houelebecq.

-        Pas mal de mouches sur les lieux.

-        Et de fait, la victime est Michel Houellebecq.

-        Un crime affreux. La victime retrouvée décapitée et en charpie…

-        Suit un peu de documentation sur le commissaire

-        Satire sur le village culturel reconstutué.

-        Avec une rue Heidegger et une place Parménide. Mouais.

-          On est alors en 2011…

-        Jasselin revient aux lieux du crime.

-        Les experts s’activent.

-        La tête de l’écrivain et du chien ont été découpées proprement, par un pro.

-        Suivent quelques pages détaillées sur le commissaire.

-        Longue digression pourquoi ?

-        Digression sur son chien Michou, bichon bolonais…

-        Un peu fastidieux à mon goût.

-        De la stérilité du commissaire et de son chien bichon Michou…

-        Tout ça pas vraiment passionnant.

-        Les flics à propos de MH : « Ce type semblait n’avoir aucune vie privée ».

-        Divorcé deux fois, un enfant qu’il ne voyait pas.

-        L’enquête se poursuit sur la piste médicale.

-        Le lendemain, la nouvelle éclate dans les médias.

-        Tout le monde se dit « atterré ».

-        Teresa Cremisi évoque les ennemis littéraires de MH devant les flics.

-        Puis c’est l’enterrement (p.317), au cimetière du Montparnasse.

-        Dans une concession proche de la tombe d’Emmanuel Bove !

-        MH le présumé athée s’est fait discrètement baptiser six mois auparavant, apprend-on.

-        Les restes très déchiquetés de l’écrivain ont été recueillis dans des sachets et placés dans un cercueil d’enfant.

-        De l’opinion de Jasselin sur les seins siliconés (p.329)

-        Jasselin et sa femme Hélène, économiste, ont d’intéressantes conversations.

-        Jasselin à propos de MH : « Au total, il avait rarement vu quelqu’un ayant une vie aussi chiante ».

-        L’enquête se poursuit dans l’ordinateur de MH.

-        Un « petit vieux» et sympa…

-        Quelques Ex qui témoigneront.

-        On remonte jusqu’à Jed Martin.

-        La mort de MH a surpris Jed.

-        Son père l’a convoqué pour lui dire qu’il a décidé de se faire euthanasier. En Suisse.

-        Jed réagit assez piteusement.

-        Etre l’enfant de deux suicidés ne lui plait pas. Trouve que ça fait beaucoup.

-        Son père le prend mal.

-        Mais lui-même n’éprouve pour la vie qu’ »un amour hésitant ».

-        Jed va comparaître devant Jasselin. (p.348)

-        « La modernité était peut-être une erreur, se dit Jed pour la première fois de sa vue » en avisant le bâtiment de l’Institut à la rotondité inutile…

-        Jausselin lui apprend que MH a été découpé en lanières.

-        Sur les photos, le sol jonché des bouts d’Houellebecq évoque un Pollock. Comique.

-        Jed est assez secoué par le Pollock.

-        Ils se rendent ensemble dans le Loiret, au domicile de MH.

-        Discussion sur le mal (p.358).

-        « Le monde est médiocre », dit Jed, « et celui qui a commis ce meurtre au augmenté la médiocrité dans le monde ».

-        Ils arrivent à Souppes, où l’écrivain a vécu ses derniers jozrs.

-        L’évocation des lieux fait très fort penser à du Ballard.

-        Jed constate aussitôt que son tableau a été volé.

-        Un tableau qui vaut maintenant 900.000 euros.

-        Jasselin conclut que l’affaire est résolue : le vol a été maquillé en crime.

-        On retrouve Jed à Zurich, sur le straces de son pèpre et de l’association Dignitas d’aide au suicide.

-        L’entreprise jouxte un bordel de luxe.

-        Un peu téléphoné, mais on est dans la satire.

-        Jed voit les cercueils sortir à la queue leu-leu du bâtiment de Dignitas.

-        Mais Jed arrive trop tard.

-        « Tout est en ordre », lui dit la réceptionniste. Bien vu ! Il la gifle violemment. Bien fait !

-        Et dire que Ben Jelloun trouve de l’émotion à cet épisode ! Foutaise.

-        Epilogue

-        Quelques mois plus tard, Jasselin part en retraite.

-        Se retire en Bretagne pour jardiner.

-        Fait jurer à Ferber de ne pas laisser tomber l’affaire.

-        L’affaire n’est résolue que 3 ans plus tard, par hasard.

-        Lorsqu’on arrête un trafiquant d’insectes.

-        La piste conduit à un chirurgien collectionneur pervers grave.

-        On trouve chez lui des plastinisations de Von Hagens et le portrait de MH.

-        À présent le tableau vaut 12 millions.

-        Et revient à Jed.

-        Lequel prend congé de son chauffe-eau et s’établit en Creuse à la Candide, pour ne pas cultiver son jardin.

-        Et les années passent.

-        On enterre Beigbeder.

-        L’œuvre de Jed va connaître diverses autres étapes.

-        La France se ruralise de plus en plus vers 2020.

-        Tout est bien… (p.428)

- Bon roman. Très intéressant. Moins vertigineux que Possibilité d'une île mais non moins riche d'observations  et comme apaisé, mélancolique et pince-sas-rire.   

04/11/2010

La furia du jeune écrivain

Meyer3.jpg

À propos de Wagner ≠ 1  de Sébastien Meyer, jeune auteur et éditeur romand qui en veut...

La lecture de ce petit livre ardent et pur de Sébastien Meyer, âgé de 22 ans, m'a rappelé une phrase fameuse de Paul Nizan, qui amorçait ainsi son premier récit, Aden Arabie, en 1931: "J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel'âge de la vie".

Cette phrase nimbée de sombre romantisme, à nos vingt ans de soixante-huitards, nous parlait toujours alors que les vingt ans de Paul Nizan, vers  1925, l’avaient vu passer du premier parti fasciste français, du genre socialiste-révolutionnaire, au parti communiste avec lequel il rompit en 1939 à la signature du pacte germano-soviétique, désormais considéré comme un traître, vilipendé par Aragon et consorts, pour être tardivement réhabilité à la fin des années 1970, dix ans avant la naissance de Sébastien Meyer…

Or curieusement, malgré tout ce qui sépare évidemment des jeunes gens de 1925, 1968 et 2008, et sans réduire pour autant ce qui les rapproche à « la jeunesse », la citation de Paul Nizan m’a semblé retrouver sa pleine validité au fil du récit d’Alexandre Wagner, jeune révolté immédiatement campé en posture d’échappée par un premier message jeté à la machine à écrire sur un bout de papier : « Une chose était certaine : je ne pouvais pas rester. Il fallait partir. Fuir ».

D’emblée en effet sont opposées une vie faite de «trop de défaites accablantes » et de « réussites insipides », et l’alternative d’une existence « intense et vibrante jusqu’à l’agonie, jusqu’à l’épuisement total, jusqu’à l’anéantissement absolu ».

Or c’est à proportion de l’intensité de son élan vers ces grandes notions abstraites – que ses aînés projetaient dans les idéaux politiques et les utopies diverses –, que notre solitaire  incarnera bel et bien son impatience de vivre « autrement ».

Survivant  en traduisant des textes pour le Courrier international, Alexandre se trouve en contact permanent avec le monde comme il va, ou plutôt ne vas pas. Toute velléité révolutionnaire retombée, il imagine cependant l’alternative d’une réalité microsocpique  plus habitable, où il puisse « chorégraphier» son présent. Cette intuition d’une vie « dansée » sera d'ailleurs déterminante dans son futur proche, alors qu’il se rend compte que seuls les autres le tireront de son impasse stérile. Mais que faire « avec des secs, avec des graves, avec des étriqués », et comment se contenter des errances d’un « vulgaire prédateur des nuits alcoolisées » ?

Or voici que quelques rencontres, d’une première Ludivine le poussant au bout de ses retranchements sensuels, puis d’un groupe fusionnel de danseurs, fille et garçons, et d’une femme plus âgée - cette Maud étonnante de présence qui a la vie derrière elle et l’aide à se libérer de son carcan de cérébral tourmenté -, vont le pousser à se révéler à lui-même en s’affirmant et plus encore : en s’incarnant bonnement.

Tant par la dégaine du livre, relevant de l’artisanat sommaire (plus de rigueur dans les corrections ne gâterait rien, et l’on aimerait bien savoir de qui sont les lavis qui l’illustrent…), que par son contenu, Wagner ≠ 1  séduit et impressionne par une sorte d’affirmation d’indépendance d’une complète fraîcheur, qui n'exclut ni la gravité ni des pointes d'humour toniques. Surtout, il y a là un vrai talent qui a fait de grands pas après un premier livre, une vraie rage de survivre et de s’exprimer, quelque chose qui sent bon la littérature et le bel âge retrouvé de nos éternels vingt ans, sans la moindre nostalgie pour autant.

Meyer1.JPGSébastien Meyer. Wagner ≠ 1. Editions Paulette, 102p.

03/11/2010

Un pont vers l'avenir

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Prix Médicis 2010 éclatant à Maylis de Kerangal. Avec Naissance d’un pont, la romancière figurait sur quatre listes. Elle a fait l’unanimité. Doublera-t-elle la mise avec le Goncourt, comme Andrei Makine la tripla en 1995 (Médicis, Goncourt et Goncourt des lycéens), ou Michel Houellebecq y aura-t-il enfin droit ?

C’est l’un des plus beaux romans français de l’année qui a été couronné par le Prix Médicis, alors que le Médicis « étranger » revenait à l’auteur américain David Vann, pour Sukkwan Island (Gallmeister), et le Médicis « de l’essai » à Michel Pastoureau, pour Les couleurs de nos souvenirs (Seuil).

Avec son septième livre, Maylis de Kerangal, qui a passé par l’édition (chez Gallimard puis à l’enseigne « jeunesse » du Baron perché, qu’elle a créé), s’est déployée dans les grandes largeurs d’un « meccano démentiel », ainsi qu’elle qualifie elle-même le chantier pharaonique « scanné » par son roman. Or ce qu’il faut préciser aussitôt, c’est que cette épopée technique relatant la construction d’un pont autoroutier reliant la ville de Coca (dans une Californie imaginaire et hyper-réelle à la fois) et la forêt, par-dessus un fleuve, n’a rien de mécanique précisément : c’est une aventure humaine «unanimiste» aux personnages admirablement présents et nuancés, âpres et émouvants. De Georges Diderot le chef de travaux rodé sur les gros œuvres du monde entier, à Summer la « Miss béton » française ou Katherine l’ouvrière mal barrée en famille , en passant par Sanche le grutier portugais, Mo le Chinois, Soren l’assassin en fuite, Seamus le rescapé de la General Motors ou le Boa, maire mégalo de Coca, entre autres, toute une humanité cohabite, avec peine et parfois violence, tandis que les oiseaux migrants provoquent une grève technique au dam des financiers nargués par les écolos…

Méticuleusement documenté, sans être un reportage pour autant, Naissance d’un pont est en outre un acte d’écriture romanesque tout à fait novateur, quoique pur de tout effet « avant-gardiste », brassant les langages d’aujourd’hui dans une polyphonie jouissive.

Construit avec autant de vigueur que de sensibilité musicale, très rythmé et très sensuel à la fois, poreux à l’extrême, le roman de Maylis de Kerangal jette enfin un pont vers l’avenir de la littérature française en perte de souffle, avec 300 pages qui en évoquent 3000 « compactées », très denses par conséquent mais très lisibles – un rare bonheur de lecture !

Maylis de Kerangal. Naissance d’un pont. Verticales, 316p.