06/06/2017

Compagnon de route

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À propos d'un livre amical proposant un Bref aperçu des âges de la vie. Où Jean-François Duval prouve qu'on peut être philosophe en méditant assis devant son chien, un couteau à pamplemousse ou sa vieille mère peinant à nouer ses lacets...

Jean-Francois Duval est à la fois un jeune fou et un vieux Monsieur posé, un enfant couratant en tous sens et le penseur de Rodin, un auto-stoppeur de tous les âges, l'homme de Cro-Magnon et le gérontonaute du futur - mais qui est au fond ce type qui ose dire JE et ne fait à vrai dire que ça sans s'exhiber pour autant devant sa webcam: plus discret, plus pudiquement réservé, plus débonnairement délicat ne se trouve pas souvent chez un JE qui n'est autre que notre NOUS multiface. Je suis donc nous sommes, pense en somme Jean-Francois Duval, et tous nos MOI volent en éclats après autant de mues, à travers les âges, pour se reconnaître dans cette universelle fiction verbale du JE. Au commencement était le verbe: JE suis donc Je pense donc j'écris, etc.

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Marcel Proust a fait l'inventaire pléthorique, dans sa Recherche du temps perdu, des multiples MOI de son Narrateur (l'un de ses MOI et plus encore), et de leurs transformations à travers les années et les circonstances, de leur effacement occasionnel ou de leur réapparition fortuite sous un effet non moins imprévu (le coup de la madeleine ou du pavé inégal), mais le JE qui gribouille ses cahiers est unique par sa voix et son ton, comme est unique la voix du rabbi juif Ieshoua (dixit André Chouraqui) ou le ton du poète beatnik Charles Bukowski.

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D'une façon analogue, mais avec un grain de sel de modestie narquoise, quelque part entre le pédagogue humoriste Roorda et le pédéraste ironiste Oscar Wilde, le compère Duval regroupe ses MOI et les nôtres pour leur faire danser le madison, cette danse en ligne des Sixties en laquelle il voit une sorte d'image du collectivisme bien tempéré, notant au passage que l'amer Michel Houellebecq gagnerait peut-être à s'y mettre. Bref, le JE du meilleur ami de sa chienne mène la danse et nos MOI fusionnent dans le temps en hologramme palimpsestueux...

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Comme le précise Wikipedia, Jean-Francois Duval, auteur d'une dizaine de livres, a longtemps disposé de ce sésame qu'est une carte de presse, qui lui a permis de rencontrer quelques grands écrivains et autres clochards dont il a documenté la vie quotidienne. C'est à ce titre sans doute qu'il a rencontré Alexandre Jollien, qui le gratifie ici d'une préface très fraternelle.
Or c'est avec le même passe-passe qu'un jour, rencontrant moi aussi Jollien après la parution de son premier livre, je vécus cet épisode qui pourrait être du pur Duval. À savoir que, ce jour-là, après que le fameux Alexandre se fut pointé à notre rendez vous à bord d'une espèce de grand tricycle, et nous trouvant à la porte de son bureau, il me pria d'insérer à sa place la clef dans la serrure de celui-ci pour pallier sa maladresse d’handicapé - après quoi le philosophe, tel un albatros désempêtré de son grand corps patapouf, s'envolait sur les ailes de la pensée de Boèce !
J'ai fait allusion à la chienne de Duval, qui est elle-même une question philosophique sur pattes, mais une anecdote encore à propos de Jollien, en promenade avec son ami au parc Mon- Repos de Lausanne dont les volières jouxtent un bassin à poissons rouges. Alors Alexandre à Jean-François : "Plutôt oiseau où poisson ?" Et Jean-François: plutôt oiseau, avec des ailes pour gagner le ciel. Mais Alexandre : plutôt poisson, pour échapper aux barreaux...
Ainsi ce Bref aperçu des âges de la vie fait-il valoir de multiples points de vue qui, souvent, se relativisent les uns les autres sans forcément s'annuler, et c'est là que l'âge aussi joue sa partie.

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Puisant ses éléments de sagesse un peu partout, Duval emprunte à Jean-Luc Godard, rencontré à Rolle au milieu de ses géraniums, l'idée selon laquelle les âges les plus réels de la vie sont la jeunesse et la vieillesse. Georges Simenon pensait lui aussi que l'essentiel d'une vie se grave dans les premières années, et à ce propos l'on retrouve, dans le livre de Duval, le charme et la totale liberté de parole des dictées du vieux romancier. Pour autant, Duval se garde d'idéaliser l'enfance ou l'âge de la retraite (ce seul mot d'ailleurs le fait rugir), pas plus que le familier des beatniks n'exalte les années 60 en général ou mai 68 en particulier.
Philosophiquement, au sens non académique en dépit de ses multiples allusions à Spinoza ou Sartre, Wittgenstein ou Camus, entre autres, Jean-Francois Duval s'inscrit à la fois dans la tradition des stoïciens à la Sénèque ou des voyageurs casaniers à la Montaigne, et plus encore dans la filiation des penseurs-poètes américains à la Thoreau, Emerson ou Whitman, avec une propension de conteur humoriste à la Chesterton ou à la Buzzati, toutes proportions gardées.

À cet égard, Duval ne pose jamais ni ne cherche à en imposer. Un pédant le raccordera peut-être à l'empirio-criticisme pour sa façon de découvrir l'essence de l'esprit critique dans le couteau courbe à pamplemousse, mais il n'en demande pas tant, et sa façon de constater la disparition du sentiment sartro-camusien de l'Absurde relève de l'observation non dogmatique.
À juste titre aussi, Duval constate l'augmentation de la presbytie liée à l'âge, qui nous fait trouver plus courts les siècles séparant les fresques de Lascaux des inscriptions numériques de la Silicon Valley, et plus dense chaque instant vécu. Rêvant de son père, le fils décline franchement l'offre de poursuivre avec celui-ci une conversation sempiternelle dans un hypothétique au-delà, en somme content de ce qui a été échangé durant une vie ou le non-dit voire le secret gardent leur légitimité; et ses visites à sa mère nonagénaire ne sont pas moins émouvantes, mais sans pathos, même s’il se sait exclu du bal des clones futurs.

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Un bon livre est, entre autres, une cabane où se réfugier des pluies acides et des emmerdeurs furieusement décidés à sauver le monde. Du moins Jean François Duval est-il un compère généreux , qui parie pour la bonne volonté pragmatique de nouvelles générations se rappelant plus ou moins les lendemains qui déchantent de diverses utopies meurtrières, sans cynisme pour autant.

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Dans ses observations de vieux youngster (ce salopard est né comme moi en 1947 !) Jean- François Duval constate que la marche distingue l'adulte de l'enfant (et du jogger ou du battant courant au bureau), de même que la station assise caractérise le penseur et son chien, tandis que le noble cheval dort debout dans la nuit pensive. Or la fantaisie n'est pas exclue de la vie du sage, que sa tondeuse à gazon mécanique emporte au-dessus des pelouses tel un ange de Chagall. Alexandre Vialatte dirait que c'est ainsi qu'Allah est grand, alors que Jollien souligne le bon usage de tous nos défauts (inconséquence et paresse comprises) dans notre effort quotidien de bien faire, rappelant l'exclamation de Whitman et la bonne fortune de chacun: "Un matin de gloire à ma fenêtre me satisfait davantage que tous les livres de métaphysique !"


images-5.jpegJean François Duval, Bref aperçu des âges de la vie. Préface d’Alexandre Jollien. Michalon, 238p. 2017.

03/04/2015

La pige à la mort

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À propos de L’Empreinte amoureuse de Mélanie Chappuis.

Le choc

Bruno Richard, beau mec journaliste de son état, en couple avec Marion et en ligne sur Facebook, apprend au tournant de sa quarantaine qu’il est atteint d’un cancer du foie, possiblement opérable sans tarder.

D’entrée de jeu, cependant, Bruno refuse d’aborder le sujet avec Marion et se cabre à l’idée d’un traitement qui signifierait dégradation physique et perte de dignité. N’empêche que la menace est là, qui le mine : c’est bien « pour lui » et pas un autre, et le lecteur aussi se sent concerné comme il l’a été à la lecture de La mort d’Ivan Illitch de Tolstoï, ou de Mars de Fritz Zorn, dont il sera d’ailleurs question dans les réflexions de Bruno. 

Comme le jeune  Dostoïevski à l’approche de l’exécution capitale à laquelle il échappera finalement, ou comme Ivan Illitch au moment où il apprend qu’il va mourir de maladie, Bruno se trouve au pied du mur et confronté à la vie qu’il a menée jusque-là. 

Au demeurant, son souci n’est pas tant de se demander, comme Ivan Illitch, quelles actions bonnes peuvent justifier son passage sur terre, mais quelle empreinte il a laissée au cœur des femmes qu’il a plus ou moins bien aimées. De là sa décision d’en tenir une espèce de journal rétrospectif, de son enfance aux jours qui lui restent.

 

D’amoureuses initiations

S’il y a de « l’homme à femmes » chez Bruno, la remémoration de ses amours n’a rien d’un inventaire à la Don Juan, relevant plutôt d’une ressaisie plus fine et détaillée, n’esquivant ni les malentendus ni les ratés ; une initiation amoureuse progressive où les sentiments propres à chaque âge le disputent aux sensations physiques, ou plus précisément sexuelles, inaugurées en Argentine  à l’adolescence, dans une camionnette malpropre, avec la classique professionnelle.

Or on peut avoir été dépucelé à treize ans : on n’en reste pas moins un dadais maladroit jusqu’à dix-huit ans et plus, alors que, côté cœur, on a déjà aimé et souffert dès son âge tendre, comme l’illustre ici le premier chapitre dédié à la jolie Yassa, aimée à Lagos par un Bruno de neuf ans et quittée sur de premiers adieux ratés.

Si les étapes de ces amoureuses initiations sont marquées par autant de prénoms féminins, ceux–ci sont également liés à des lieux du monde que distinguent de forts contrastes, du Nigeria (Yassa) en Argentine (Christina) puis de Berne (Laure, Malika) à New York (Michelle) ou à Fribourg (Marie, Nathalie), Berlin (Linda) ou Genève (Yulia, Caroline, Agnès, etc,) en zigzags existentiels, affectifs ou charnels ponctués de passes dangereuse (avec Yulia et la drogue), d’émouvantes impasses (Nathalie) ou quelques passions vives mais sans lendemains.

 

Un noyau sensible

Un thème récurrent de L’empreinte amoureuse est à relever, qu’on pourrait dire le flottement, ou la non-appartenance, le déracinement, le caractère erratique du protagoniste, assez typique en somme d’une génération semblant issue de partout et de nulle part. 

 

Or ce qui frappe, à la lecture du roman, est à la fois cet apparent éparpillement, naturellement lié au mode de vie cosmopolite des parents de Bruno (le père est diplomate), redoublé par le nomadisme existentiel et affectif du protagoniste, et, à l’inverse, en force centrifuge, le mouvement poussant Bruno à se recentrer régulièrement en fonction d’une espèce de noyau sensible, vibrant et constant.

Le monde de Bruno est celui des jeunes gens des années 90, lisses d’apparence voire superficiels pour autant qu’on ne gratte pas la trop flatteuse apparence. Bruno lui-même fait figure d’enfant né coiffé, en tout cas aux yeux de son ami Damien, le seul personnage masculin un peu développé, avec lequel il entretient un lien d’amitié-haine dont il finit par se délivrer ; et là encore Bruno rompt une relation déséquilibrée pour préserver son intégrité.

 

Les miroirs fertiles

Ce qu’il y a d’intéressant et de littérairement réussi, dans L’empreinte amoureuse, tient au fait que le roman prenne le pas sur la confession, à l’écoute des autres – presque toutes des femmes.

Bruno pense, ressent, réagit et s’exprime en homme, et c’est le premier mérite de Mélanie Chappuis que d’avoir endossé cette peau, cette cervelle, ce cœur  et ces glandes de mec, mais les portraits des vingt femmes qui se succèdent dans sa vie et le révèlent peu ou prou à lui-même ne sont pas moins bien sentis et détaillés, de Nathalie la cultivée-coincée à Yulia la défoncée, en passant par Caroline l’ardente craignant l’enlisement de la passion (son chagrin d’amour) et Marion-la perle, notamment.   

Bruno est un vrai personnage de roman, autonome et vivant, à savoir qu’on se fiche complètement de savoir s’il a un « modèle » dans la vie ou s’il constitue une projection « transgenre » de l’auteur. Mais c’est par les autres personnages féminins  qu’il se trouve, aussi, comme révélé et sculpté en ronde-bosse, chaque « empreinte », fût-elle peu flatteuse, contribuant à mieux le définir, y compris à ses propres yeux. 

 

L'amour plus fort, etc.

L’excellence de L’empreinte amoureuse tient à la fois à la justesse sans faille de son observation psychologique, au bonheur de ses évocations de lieux, à sa narration claire et fluide et à la qualité rare de ses dialogues, vifs et naturels.

Mélanie Chappuis pratique l’intelligence du cœur, sans rien jamais de mielleux, mais avec humour discret et fines piques au besoin.

À diverses reprises, Bruno se demande à quoi tient cette « maladie de vieux » que la vie lui colle à quarante ans, et la question n’est pas plus déplacée que de se demander si le cancer d’une vieille dame est aussi«grave » que celui d’une jolie ado.

Fritz Zorn a engagé sa « guerre totale » contre une maladie qui était à la fois la maladie d’une famille, et d’une société – d’un état des choses qui l’autorisait ( ?) à  dire que « naturellement » le cancer devait le prendre à la gorge.

La situation de Bruno est différente, mais pas forcément moins« grave », juste moins significative. Ce qui est sûr, c’est que la fureur désespérée de Zorn participe de son manque d’amour, au double sens du terme, alors que Bruno bascule du côté de la vie au nom de l’amour (cela dit sans nuance sentimentale à la Love story).

Son travail de mémoire l’y aide autant que la rage aimante de Marion, qui le menace de ne pas venir à son enterrement, et le happy end, qui pourrait sonner trop facilement « positif », s’inscrit assez naturellement dans la « logique », heureuse mais nullement assurée, du choix de Bruno de se battre. Une lettre émouvante, signée Marion, tiendra lieu d'épilogue.

« Je n’ai pas peur de mourir, dit Bruno tout au début du roman, « j’ai peur d’être malade ». Entre autres belles paroles : « Je n’admets pas d’être diminué devant les gens que j’aime » (…) « Question de dignité, au moins de politesse ».    

Or l'amour, suggère Mélanie Chappuis, peut faire la pige à la mort, au risque de manquer de « dignité » ou de « politesse »…

Mélanie Chappuis. L’empreinte amoureuse, L'Âge d'Homme, 171p.

22/01/2014

Le roman des Romands est Bantou

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Ce 22 janvier a été décerné, à l'Université de Neuchâtel,  le Prix du roman des Romands, qu'on pourrait dire le Goncourt des lycéens de Suisse francophone. Fondé en 2008 par Fabienne Althaus Humerose et doté de 15.000 francs, ce prix en est cette année à sa cinquième édition. Trois auteurs de chez Zoé restaient en lice: Anne Brécart, Dominique de Rivaz et Max Lobe. C'est finalement celui-ci qui remporte ce prix extrêmement bienvenu par son type de fonctionnement, impliquant la lecture et l'appréciaition de centaines de gymnasiens. Pour notre ami le Bantou, c'est  une formidable reconnaissance, autant que pour les dames de Zoé qui l'ont accueilli et magnifiquement coaché. Aux dernières nouvelles, Zoé publiera cette année le prochain roman de Max, que j'ai lu sur tapuscrit et beaucoup aimé. Sans gesticuler, avec humanité et talent, humour et gravité, Max Lobe va s'imposer comme un écrivain de premier ordre. Après une bourse de la Fondation Leenards, le prix du roman des Romands confirme largement l'accueil qu'il mérite !

 

 

Flash-back sur 39 Rue de Berne:

 

Son premier roman, d'une irrésistible vitalité, excelle dans le pleurer-rire. 39, rue de Berne marque la naissance d'un véritable écrivain.

 

Les commères de Douala en restent baba ! Les plus fameux caquets du Cameroun viennent en effet d'apprendre, par Facebook, qu'il y aurait en Suisse un jeune homme à la langue mieux pendue qu'elles toutes réunies: une espèce de griot-écrivain dont le verbe aurait la saveur d'une griotte veloutée et piquante. Le conditionnel tombe d'ailleurs puisque la nouvelle est de source "sûre-sûre", émanant de la très fiable AFP, en clair: l'Association des Filles des Pâquis, dont les bureaux se trouvent au 39, rue de Berne, en pleine Afrique genevoise. Or cette adresse est aussi le titre d'un livre écrit par ce prodige de la parlote, du nom de Max Lobe, aussi doué à l'écrit que pour la zumba ! Quel rapport y a-t-il entre un Camerounais de 26 ans bien éduqué, cinquième de sept enfants, débarqué à Lugano son bac en poche et diplômé en communication et management, actuellement en stage à la Commune de Renens, et le jeune Dipita, fils de prostituée aux Pâquis et condamné à cinq ans de prison pour le meurtre passionnel de son jeune ami William ? Le rapport s'intitule 39, rue de Berne, un vrai roman qui saisit immédiatement par sa densité humaine, la présence vibrante de ses personnages et l'aperçu de ce qui se passe en Afrique ou à côté de chez nous. De sa cellule de Champ-Dollon, Dipita raconte sa vie de garçon pas comme les autres, marqué en son enfance par les discours de son oncle Démoney. Rebelle très monté contre "papa Biya", le Président qu'il appelle "la Barbie de l'Elysée", l'oncle vitupère les magouilles du régime et le délabrement de la société, tout en recommandant à son neveu de ne pas se comporter à l'instar des hommes blancs qui pleurent comme des femmes et font de "mauvaises choses" entre eux. Or le même oncle, qui est à la fois le frère et le "papa" de Mbila, la mère de Dipita, n'a pas hésité à vendre celle-ci à des "Philanthropes-Bienfaiteurs" affiliés à un réseau international de prostitution, jusqu'à Genève où la jeune fille de 16 ans, abusivement vieillie sur son (faux) passeport, doit racheter sa liberté en payant de son corps. Dans la foulée, elle se fait engrosser par le chanteur-maquereau d'un groupe fameux, qui la pousse ensuite à conclure un mariage blanc avec un Monsieur Rappard spécialisé dans ce trafic lucratif. Pour faire bon poids, Mbila fourguera aussi de la cocaïne avec la complicité (de mauvaise grâce) du jeune Dipita. Enfin, cerise sur le gâteau, celui-ci, bravant les mises en gardes de son tonton, tombera raide amoureux d'un beau blond qui n'est autre que le fils du (faux) mari de sa mère. Glauque et compliqué tout ça ? Nullement: car Mbila, malgré ses humiliations atroces et sa colère contre son frère-papa, est aussi gaie que son fils est gay. Celui-ci garde par ailleurs respect et tendresse pour son oncle et sa tante Bilolo (la famille africaine, bien compliquée à nos yeux, reste sacrée), même si c'est chez les Filles des Pâquis, héritières d'une certaine Grisélidis, qu'il trouve refuge affectif et formation continue en toutes matières, y compris sexuelle.

 

Une langue-geste 

 

Notre grand Ramuz a fondé une langue-geste, qui travaille au corps toutes les formes de langage. Loin d'aligner les expressions locales, le romancier a forgé un style qui suggère les pensées et les émotions autant par les gestes de ses personnages que par leurs paroles. C'est exactement la démarche qu'on retrouve chez Max Lobe, qui ne sait rien de Ramuz mais a lu Ahmadou Kourouma et Henri Lopes et réussit à capter, dans son récit de conteur, des expressions souvent drôles mais plus encore significatives du doux mélange des cultures. Dans la bouche de l'oncle Démoney, le "cumul des mandats" devient "cumul des mangeoires". Dans celle de Dipita, le derrière rebondi de Mbila devient "cube magie". Et les mots de bassa ou de lingala y ajoutent leur son-couleur: le ndolo pour l'amour, le mbongo pour l'argent, notamment. Max Lobe a écrit 39,rue de Berne avec son sang et ses larmes, et sa joie de vivre, sa générosité, son élégance intérieure, sa tristesse ravalée, son incroyable sens du comique fusionnent dans un livre plein d'amour pour les gens et la vie. Le portrait (en creux) de Dipita est des plus attachants, et celui de Mbila bouleversant. La présidente de l'AFP, une digne dame Madeleine, a décerné au livre un prix spécial en matière d'observation. Et les commères de Douala se feront un plaisir de dérider les vertueuses Dames de Morges si celles-ci froncent le sourcil. Chiche que Calvin se mette à la zumba!

 

Zap001.pngMax Lobe. 39, rue de Berne. Zoé, 180p.

Cet article a paru dans le quotidien 24 Heures du 23 janvier 2013. 


23/01/2013

L'amour fou du Bantou

Maxou8.jpgSon premier roman, d'une irrésistible vitalité, excelle dans le pleurer-rire. 39, rue de Berne marque la naissance d'un véritable écrivain.

 

Les commères de Douala en restent baba ! Les plus fameux caquets du Cameroun viennent en effet d'apprendre, par Facebook, qu'il y aurait en Suisse un jeune homme à la langue mieux pendue qu'elles toutes réunies: une espèce de griot-écrivain dont le verbe aurait la saveur d'une griotte veloutée et piquante. Le conditionnel tombe d'ailleurs puisque la nouvelle est de source "sûre-sûre", émanant de la très fiable AFP, en clair: l'Association des Filles des Pâquis, dont les bureaux se trouvent au 39, rue de Berne, en pleine Afrique genevoise. Or cette adresse est aussi le titre d'un livre écrit par ce prodige de la parlote, du nom de Max Lobe, aussi doué à l'écrit que pour la zumba ! Quel rapport y a-t-il entre un Camerounais de 26 ans bien éduqué, cinquième de sept enfants, débarqué à Lugano son bac en poche et diplômé en communication et management, actuellement en stage à la Commune de Renens, et le jeune Dipita, fils de prostituée aux Pâquis et condamné à cinq ans de prison pour le meurtre passionnel de son jeune ami William ? Le rapport s'intitule 39, rue de Berne, un vrai roman qui saisit immédiatement par sa densité humaine, la présence vibrante de ses personnages et l'aperçu de ce qui se passe en Afrique ou à côté de chez nous. De sa cellule de Champ-Dollon, Dipita raconte sa vie de garçon pas comme les autres, marqué en son enfance par les discours de son oncle Démoney. Rebelle très monté contre "papa Biya", le Président qu'il appelle "la Barbie de l'Elysée", l'oncle vitupère les magouilles du régime et le délabrement de la société, tout en recommandant à son neveu de ne pas se comporter à l'instar des hommes blancs qui pleurent comme des femmes et font de "mauvaises choses" entre eux. Or le même oncle, qui est à la fois le frère et le "papa" de Mbila, la mère de Dipita, n'a pas hésité à vendre celle-ci à des "Philanthropes-Bienfaiteurs" affiliés à un réseau international de prostitution, jusqu'à Genève où la jeune fille de 16 ans, abusivement vieillie sur son (faux) passeport, doit racheter sa liberté en payant de son corps. Dans la foulée, elle se fait engrosser par le chanteur-maquereau d'un groupe fameux, qui la pousse ensuite à conclure un mariage blanc avec un Monsieur Rappard spécialisé dans ce trafic lucratif. Pour faire bon poids, Mbila fourguera aussi de la cocaïne avec la complicité (de mauvaise grâce) du jeune Dipita. Enfin, cerise sur le gâteau, celui-ci, bravant les mises en gardes de son tonton, tombera raide amoureux d'un beau blond qui n'est autre que le fils du (faux) mari de sa mère. Glauque et compliqué tout ça ? Nullement: car Mbila, malgré ses humiliations atroces et sa colère contre son frère-papa, est aussi gaie que son fils est gay. Celui-ci garde par ailleurs respect et tendresse pour son oncle et sa tante Bilolo (la famille africaine, bien compliquée à nos yeux, reste sacrée), même si c'est chez les Filles des Pâquis, héritières d'une certaine Grisélidis, qu'il trouve refuge affectif et formation continue en toutes matières, y compris sexuelle.

Une langue-geste

Notre grand Ramuz a fondé une langue-geste, qui travaille au corps toutes les formes de langage. Loin d'aligner les expressions locales, le romancier a forgé un style qui suggère les pensées et les émotions autant par les gestes de ses personnages que par leurs paroles. C'est exactement la démarche qu'on retrouve chez Max Lobe, qui ne sait rien de Ramuz mais a lu Ahmadou Kourouma et Henri Lopes et réussit à capter, dans son récit de conteur, des expressions souvent drôles mais plus encore significatives du doux mélange des cultures. Dans la bouche de l'oncle Démoney, le "cumul des mandats" devient "cumul des mangeoires". Dans celle de Dipita, le derrière rebondi de Mbila devient "cube magie". Et les mots de bassa ou de lingala y ajoutent leur son-couleur: le ndolo pour l'amour, le mbongo pour l'argent, notamment. Max Lobe a écrit 39,rue de Berne avec son sang et ses larmes, et sa joie de vivre, sa générosité, son élégance intérieure, sa tristesse ravalée, son incroyable sens du comique fusionnent dans un livre plein d'amour pour les gens et la vie. Le portrait (en creux) de Dipita est des plus attachants, et celui de Mbila bouleversant. La présidente de l'AFP, une digne dame Madeleine, a décerné au livre un prix spécial en matière d'observation. Et les commères de Douala se feront un plaisir de dérider les vertueuses Dames de Morges si celles-ci froncent le sourcil. Chiche que Calvin se mette à la zumba!

 Zap04.pngMax Lobe. 39, rue de Berne. Zoé, 180p.

Cet article est à paraître dans le quotidien 24 Heures, ce mercredi 23 janvier.

 

 

Max Lobe en dates

 

13 janvier 1986. Naissance à Douala, 5e de 7 enfants.

 2004. Après un bac à Douala, arrivée en Suisse.

 2008. Bachelor en communication à Lugano.

 2009. Prix de la Sorge sur manuscrit.

2010. Mort de son père. 2011. Parution de L'Enfant du miracle, récit. Master en management.

 2012. En septembre, participe au Congrés des écrivains francophones de Lubumbashi sous l'égide de Présence suisse.

Lecture-signature à Carouge, ce jeudi 24 janvier, à la librairie Nouvelles pages, dès 18h.30.

39, rue de Berne, sera lu par Benoît Blampain dans le cadre du projet lisezvous.ch, le 1er février à la Galerie C de Neuchâtel, le 3 février à la Couronne d'Or à Lausanne, le 16 février au Théâtre de la Tournelle à Orbe et le 13 avril au Théâtre Le Poche, à Genève.