19/05/2022

Avec Guerre, inédit, Céline culmine dans l’obscène vérité

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250 feuillets volés et retrouvés et c’est reparti pour le bout de la nuit dans une langue apparemment brute et très ciselée à la fois, musicale et d’une forte plasticité, à équidistance du Voyage, de Casse-pipe et de Guignol’s Band. Malgré le décalage entre les faits évoqués (avérés en partie) et leur transposition, la chronique, hallucinée et burlesque parfois, donne une impression de proximité insoutenable…

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Dès la première page de Guerre, l’impression physique d’être pris par la gueule tient à la puissance d’évocation de ce récit relevant d’un expressionnisme exacerbé, lequel fut précisément la marque en peinture autant qu’en littérature, de toute une époque et de sa génération traumatisée par la Grande Guerre, même si ces pages se dégagent de toute «école» par leur ton et leur rythme, leurs images et leur langage qui sont illico «du pur Céline».

Le premier jus de Guerre a certes quelque chose ici de brut de décoffrage, et certains passages (indiqués par les éditeurs), ou certains mots illisibles (également signalés) rappellent qu’il s’agit là d’un manuscrit en chantier, mais l’agencement des phrases, jusque dans leur syntaxe, comme chahutée par le chaos guerrier évoqué, n’en accuse pas moins un «savoir» stylistique déjà très éprouvé, avec des trouvailles verbales souvent inouïes, souvent drolatiques aussi, tant il est vrai que le tragique s’y mêle à tout moment au burlesque, voire au sordide absolument dégoûtant - dégoûtant autant que l’est la vraie sale guerre en somme, sans fleurs au fusil ni couronnes de dentelles autres que celles des chairs éclatées dans les campanules pour le ravissement des rats et des asticots…

Des faits à la chronique transposée

On le sait de sûres sources : les tribulations de Ferdinand, le narrateur de Guerre, recoupent celles, à vingt ans, de Louis-Ferdinand Destouches, blessé (notamment au bras par balle et à la tête à la suite d’un probable choc violent qui laissera des séquelles durables au dire de sa dernière épouse) le 24 octobre 2014 près de Poelkapelle, en Flandres, évacué dans un hôpital auxiliaire de Hazebrouck où il est opéré sans anesthésie (c’est lui qui l’a exigé) avant d’être transféré au Val-de-Grâce près de Paris où il sera décoré pour comportement héroïque avéré.

Dans son avant-propos éclairant, où il fait très bien la part du vrai et de l’invention, François Gibault rappelle qu’ «il n’y a jamais eu de concordance exacte entre les événements vécus par Céline et leur évocation dans ses romans», mais la base vécue de tous les faits transposé par la fiction n’est pas moins réelle, inscrite dans la chair et la conscience de l’écrivain.

Plus précisément ici : le champ de bataille et ses morts au milieu des carcasses de chevaux et de véhicules; la longue marche du blessé affamé et délirant (le père parlera de sept kilomètres à pied avant la première ambulance), son séjour à l’hôpital entre blessés et cadavres, la visite des parents, la relation privilégiée avec une infirmière pieuse, etc.

Sur quoi la fiction, sans rien de gratuit pour autant, donne aux faits leur relief et leur aura, comme toujours en littérature et en art où le « mentir vrai » transforme un fait divers en cristallisation symbolique, de L’Odyssée homérique au Guernica de Picasso.

Mais «réaliser» ce qu’est la guerre, quand on ne l’a pas flairée de près, est difficile. Même dedans, Ferdinand a de la peine à la «penser» alors qu’elle se déchaîne autour de lui et dans sa tête en vacarme non stop: «De penser, même un bout, fallait que je m’y reprenne à plusieurs fois comme quand on se parle sur le quai d’une gare quand un train passe. Un bout de pensée très fort à la fois, l’un après l’autre. C’est un exercice je vous assure qui fatigue. À présent je suis entraîné. Vingt ans, on apprend. J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités. J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais »…

 

Sous la loupe de l’émotion panique

D’aucuns, et plus encore d’aucunes, sans être forcément pudibonds ou bégueules, s’offusqueront à la lecture de certaines pages très sexualisées de Guerre, notamment relatives au traitement manuel et buccal réservé aux blessés à l’enseigne du Virginal Secours ( !) par une très tripoteuse Mlle L’Espinasse, laquelle s’occupe plus particulièrement du quasi mourant des mains et de la bouche, et en redemande avec le consentement plus ou moins truffé d’injures  du grabataire.

Or l’obscène crudité de ces détails, apparemment énorme, paraît bientôt anodine à côté des «petits morceaux d’horreur » qui suivront  avec le Dr Méconille impatient de charcuter les blessés histoire de se «faire la main» alors qu’il n’a aucune expérience de chirurgien, puis à l’apparition du redoutable commandant Récumel (dans lequel «y avait rien sûrement que la méchanceté en dessous du vide») qui se trouve là en inquisiteur traquant le déserteur virtuel que représente à ses yeux tout blessé....

Comme on l’a vu dans Voyage au bout de la nuit, l’horreur de la guerre et de la mort éprouvée par Céline « au contact » suscitent ces visions amplifiées où son instinct de défense le galvanise, qui ne le « trompe pas contre la mocherie des hommes » ; et quand il évoque les Méconille et Récumel, on se rappelle, sous la plume de Blaise Cendrars, dans J’ai saigné, l’épouvantable colonel clamant, en imbécile parangon d’obscénité, au jeune troufion en train de se tordre de douleur sur son grabat, à côté de Blaise, qu’il doit se sentir fier de crever pour son pays !

Et ce n’est pas fini, car il y aura, dans la partie la plus atroce de Guerre – en contraste avec les honneurs soudains  réservés à Ferdinand - de la délation abjecte au menu entre le joyeux Bébert et sa garce d’Angèle en visite - une scène hallucinante relevant de la guerre des sexes et qui s’achèvera au poteau pour le malheureux auto-mutilé…

Bref, si Guerre n’a pas l’ampleur ni le «fini» des grands livres de Céline, de Voyage au bout de la nuit à Guignol’s band, et si certaines parties frisent l’esquisse (notamment à propos de la légende du roi Krogold), cet inédit contribue pour beaucoup à mieux percevoir l’évolution du style de l’écrivain vers l’éruptif et la transe rythmée à points de suspension, tout en multipliant les «arrêts sur images» propres à nous faire haïr la putain de guerre autant que lui pendant que Poutine et les Ricains remettent ça…

Louis-Ferdinand Céline. Guerre. Editions établie par Pascal Fouché Avant-propos de François Gibault. Gallimard, 183p. 2022.

 

12/04/2022

Quand Jo et Jerry nous la jouent âge tendre et tête de gondole

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images-9.jpegCoïncidence : deux auteurs genevois signent, au même moment, deux romans «américains», chacun dans sa catégorie. Joël Dicker se revisite lui-même avec L’Affaire Alaska Sanders, pour une enquête étroitement liée à celle qui lui valut son premier (phénoménal) succès; et Jean-François Duval, dans le plus original de ses romans, décape et revivifie le mythe des beatniks avec LuAnne, sur la route de Neal Cassady et Jack Kerouac, en donnant (notamment) la parole à la fille fleur Marylou du roman « culte » Sur la route dont il a rencontré le modèle. Deux livres peu comparables apparemment, mais qui ont plus d’un point commun - et peut-être des plus importants ?
Les voies de la littérature sont décidément très variables, et la parution simultanée de deux livres de deux auteurs genevois de générations différentes mais également passionnés par le livre et l’écriture, la culture américaine et la vie des écrivains, peut être l’occasion, sans comparaisons abusives, d’apprécier des voies différentes dans la façon d’approcher le monde et de traduire ses perceptions et autres émotions, qui se rejoignent cependant dans leur soubassement affectif et sensible.
Pour «la faire court», selon l’expression courante, je dirai que Joël Dicker et Jean-François Duval, sont également amoureux : amoureux de l’amour, amoureux de l’amitié et amoureux de la liberté. Cela paraît « nunuche » comme départ d’une chronique littéraire, mais c’est mon sentiment profond après lecture de ces deux livres également imprégnés d’amour, d’amitié et d’aspiration à la liberté manifestée de façons certes très variées, dans les deux romans, mais avec autant d’intensité candide.
Voilà le mot lâché : candeur. Candeur de Marcus Goldman, l’écrivain «prodige» qu’on peut dire le double romanesque de Joël Dicker ; et candeur de LuAnne Henderson, inspiratrice de la Marylou de Kerouac, en tout cas dans le personnage qu’en reconstruit Jean-François Duval à partir de nombreux éléments oraux qu’il a glanés de vive voix.
Candeur et pureté, ajouterai-je. Pureté du jeune mec qui croit que la vie d’écrivain est la plus formidable qui soit. Pureté de la nana qui vole d’aventure en aventure sur ses ailes de Lolita Peace & Love. Malgré des crimes carabinés et des intrigues retorses : pureté limpide du feuilleton selon Dicker. Malgré frasques de voyous, coucheries multisexuelles, drogues et déprimes : pureté joyeuse des personnages de Duval.
 
Quand Joël via Marcus écrit le roman de Goldman signé Dicker…
C’est entendu : Joël Dicker en fait trop. Vraiment too much, Jo. Non mais visez cette sortie : ces devantures envahies, ces présentoirs à foison, ces piles un peu partout, et partout son effigie de gendre idéal devenu, multimillionnaire, son propre éditeur contrôlant donc toute la chaîne, et plus encore que vous ne l’imaginez…
Parce que le festival continue dès que vous passez le seuil de son dernier livre forcément voué au succès, si forcément que c’est annoncé à la fin du roman, lequel paraît (fictivement) en 2011 et se trouve aussitôt en voie d’adaptation à Hollywood - ce qu’on appelle une mise en abyme caractérisée à dédoublement diachronique pour ainsi dire «quantique», puisque le roman de Dicker que vous allez lire est le roman que Marcus Goldman a écrit quasiment en même temps qu’il menait, avec son rugueux ami le sergent de la criminelle Perry Gahalowood, l’enquête sur l’assassinat de la ravissante Alaska Sanders, Miss Nouvelle-Angleterre rêvant de faire du cinéma avant d’être étranglée puis dépecée par un ours noir – mais là j’en dis déjà trop…
Or dès les premières pages, l’auteur de L’Affaire Alaska Sanders (Jo Dicker qui tient la main de Marcus Goldman), rappelle à la fois sa gloire et les déboires liés à celle-ci (le coup de la panne d’inspiration paralysant soudain l’écrivain écrasé par son succès), le premier million d’exemplaires de son premier roman (G comme Goldman, qui n’est paru que dans l’imagination du binôme), suivi du triomphe de La Vérité sur L’Affaire Harry Quebert (dont il n’est plus seulement l’un des protagonistes mais l’auteur), la lectrice et le lecteur – déjà au parfum ou nouveaux venus - étant invités à partager l’enthousiasme qu’a soulevé la lecture de La Vérité sur L’Affaire Harry Quebert, et la parole du flic bourru fait office de conclusion de rapport : Marcus Goldman est le Top Gun des lettres américaines, point barre, et vous comprenez in petto que Big Jo est son copilote…
Ceci dit, et blague à part: le dernier Dicker est, c’est le cas de dire, une affaire qui roule à tous égards, littérature comprise dans le mulktipack.
Vous prétendez que ce que fabrique Joël Dicker n’est pas de la littérature, après les adoubements successifs du grand proustien Bernard de Fallois, du magistral Marc Fumaroli du Collège de France et de l’Académie française lui collant son Prix ? Vous affirmez qu’un auteur qui raconte des histoires pleines de personnages relève d’une esthétique dépassée par la Nouveau Roman et les dernières conquêtes de la Déconstruction ? Vous relevez le manque de «style» de cet écrivain que Blaise Pascal, aussi grave que vous, dirait probablement adonné au seul « divertissement » ? Vous concluez, en policiers du littérairement correct, que le succès ne prouve rien ? Et comment ne pas vous donner raison ?
Et tort à la fois, vu que la littérature est faite de tout ça : Pif le chien ou Petzi à vos cinq ans, le Club des cinq à vos dix ans, et ensuite L’île au trésor, Dickens, les romans-photos des années 60 et les mangas des années 90, Bob Morane et Jack London, Le Mouron rouge et Boris Vian, que des bonheurs de lecture !
Et n’est-ce pas à cela que ramènent, aussi et sans prétention, les romans de Joël Dicker ? Sûrement pas un styliste, mais un storyteller imbattable et, dans L’Affaire Alaska Sanders, un ingénieur-architecte du roman policier dont la construction temporelle et les effets de réel participent en somme aux rebonds de l’intrigue, un auteur mûri dont les thèmes très personnels se réaffirment avec des nouvelles avancées: la passion amoureuse et ses délires sur fond de classe moyenne américaine propre-en-ordre, l’amour et l’amitié qui « baignent » et que plombent (heureusement !) défaillances et trahisons. Très résumée: l’histoire d’un crime parfait bonnement machiavélique, ses dommages collatéraux dramatiques, une erreur judiciaire et ce qu’elle implique de connaissance des rouages du Système explorés par l’auteur avec la redoutable minutie qui est la sienne, en toute candeur, mais combien rouée et rôdée en son professionnalisme, n’est-ce pas ?
 
Le mentir vrai de Jerry Duval fait florès
Certains livres ont ce qu’on pourrait appeler «la grâce», sans référence «mystique» pour autant mais par l’espèce d’aura qui en émane, ou par leur façon douce et persuasive à la fois de vous emmener vous ne savez trop où, peut-être au bout du monde ou peut-être au fond de vous-même, en tout cas vous y allez, vous vous laissez faire comme en enfance quand on vous racontait une histoire et que plus rien d’autre n’existait alors après le sésame d’ « il était une fois »…
Or cette fois, en suivant Luanne sur la route avec Neal Cassady et Jack Kerouac, ce n’est pas tant mon enfance mais toute une part de notre jeunesse qui m’est revenue par la grâce du dernier roman de Jean-François Duval, instaurant aussitôt une sorte de magie qui tient, plus qu’à son thème (le premier underground culturel américain des années 60-70), à sa tonalité affective et «musicale».
Cette tonalité m’a immédiatement évoqué, pêle-mêle, l’adorable «trio fatal» de La fureur de vivre (James Dean, Nathalie Wood et Sal Mineo), futur « film culte » datant de 1955 mais que je n’ai découvert qu’à mes seize ans au cinéma Colisée des hauts de Lausanne, nos propres premières amours et révoltes de boomers oscillant plus tard entre militantisme politique et libération sexuelle, passions musicales et littéraires, tels en somme qu’on les retrouve dans le roman non moins « culte » de Jack Kerouac intitulé Sur la route et paru en 1957 – découvert bien plus tard en nos contrées…
Cependant je me garderai du ton de l’ancien combattant raseur pour évoquer le roman de Jean-François Duval, dont la « grâce » devrait toucher toutes les générations tant sa Luanne - d’abord quasi nymphette par son âge, mais très vite entraînée dans un tourbillon – incarne, plus que la fureur : l’appétit de vivre et l’impatience de partager les aventures de la joyeuse bohème littéraire du moment aux formidable incarnations, en les personnes de Neal Cassady le viveur indomptable, Jack l’écrivain et Allen le poète, notamment.
De cette Amérique-là, qu’on a dit de la contre-culture au tournant de 68, Jean-François Duval est un connaisseur de longue date et non seulement par les écrits ou les films puisqu’il a rencontré Allen Ginsberg, Charles Bukowski ou LuAnne Henderson en sa soixantaine, et signé déjà plusieurs ouvrages de spécialiste. Or le romancier de Boston Blues (2000, Prix Schiller) sur la base de lectures référentielles indiquées en fin de volume, parvient ici à l’exploit d’effacer, pour ainsi, dire, la masse des documents consultés ou des témoignages enregistrés dans un récit à plusieurs voix d’une parfaite fluidité et, surtout, d’une vivacité à la fois généreuse, lucide et tendre.
Quoi du roman dans ce dialogue entre Jerry (le pseudo transparent de l’auteur) et LuAnne, dont les propos sont partiellement repris d’un entretien de son vivant ? Précisément : cette « grâce » d’une fiction plus vraie que nature (Ginsberg saluait lui-même ces mensonges qui disent le vrai mieux que certains rapports même fidèles), qui doit beaucoup au magnifique personnage de LuAnne tenant à la fois de la petite fille folâtre et de la femme à qui on ne la fait pas, de la jeune amante sans préjugés et, d’une certaine manière, de la compagne de bon conseil auprès de ces grands fous artistes, parfois infantiles et parfois dangereux (surtout l’incontrôlable Neal) qu’elle accompagne sur la route dans leur folle équipée – tous à poil à tel moment mythique…
À relever alors, dans la foulée, le travail de «musicien» opéré par Jean-François Duval - reporter au long cours bien connu pour ses entretiens et la qualité de son écoute – sur les multiples registres vocaux de sa narration, autant que sur la reconstruction quasi cinématographique de la suite des séquences du roman, qu’on a parfois l’impression de vivre en 3 D.
Bref, la très sympathique (et parfois pathétique) saga serait à détailler dans ses multiples aspects «réels» ou «fictifs», avec les malicieuses retouches faites par LuAnne ou Jerry au « mentir vrai » antérieur du roman de Kerouac, mais à chacune et chacun de «prendre la route» et de se trouver à son tour possiblement touché par telle «grâce»…
Joël Dicker. L’Affaire Alaska Sanders. Editions Rosie & Wolfe, 674p. 2022.
Jean-François Duval. LuAnne sur la route avec Neal Cassady et Jack Kerouac.Gallimard, 343p. 2022.

02/02/2022

Un soupçon d'humour noir peut aider à supporter le poids du monde...

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Une série anglaise de l’humoriste Ricky Gervais, After Life, évoquant le deuil de manière plutôt hilarante, et le premier roman d’Emmanuelle Robert, Malatraix, détaillant les méfaits d’un terroriste préalpin qui venge la Nature afin de préserver les hauteurs sublimes de l’invasion parasitaire des «traileurs», modulent les envies de tuer qui nous viennent parfois pour de plus ou moins nobles raisons, avec ou sans passage à l’acte…

C’est d’abord l’histoire d’un quinqua déprimé, prénommé Tony, qui vient de perdre la Lisa de sa vie et se demande s’il va plutôt tuer son prochain qui ne lui a rien fait, pour se venger de la vie salope, ou plutôt se taillader les veines – ce à quoi il renonce devant le regard réprobateur de sa chienne Randy. 

Tel est l’argument de départ de la série à succès After Life, délectable suite d’horribles petits épisodes écrits et interprétés par l’humoriste Ricky Gervais  et que, me sachant en grand deuil depuis décembre dernier, un ami né le jour de la mort de Che Guevara, en octobre 1947, a cru bon de me conseiller, à moi qui suis né le jour de la naissance du Che  et de Donald Trump, le 14 juin de cette même année.

Or, allez comprendre la nature humaine : je sais gré à mon compère de  la découverte (tardive, puisqu’on en est à la troisième et dernier saison qui a drainé plus de 100 millions de spectateurs) de ce feuilleton ironisant à sa façon sur le « travail de deuil», quand bien même je n’ai pas été tenté, une seconde, de trucider mon entourage ni de me jeter dans la baye de Montreux avec une pierre au cou.  

Par ailleurs, After Life m’a rappelé, aussi, ma carrière dans les diverses rédactions où j’ai sévi pendant cinquante ans - Tony collaborant à un «gratuit» qu’il trouve décidément minable depuis la mort de Lisa, alors que celle-ci, tous les jours, continue de  l’encourager à vivre par la truchement de l’ordi sur lequel elle a enregistré des messages à lire après sa mort, entre autres vidéos de leur joyeuse vie commune.

C'est aussi parce qu’il y a bel et bien une vie après Lisa, qui le pousse à lui trouver une remplaçante, que tous ses proches s’efforcent de raisonner Tony dont la douleur lui fait croire qu’il peut tout se permettre: son beau-frère qui dirige le «gratuit» et la brave dame venant se recueillir devant la tombe de son défunt Stan, voisine de celle de Lisa; son psychiatre gentiment débile mais de bonne volonté qu’il traite de nul sans se gêner; une plantureuse courtisane qu’il remballe d’abord et qui lui propose de lui faire son ménage en tout bien tout honneur; d’autres encore; et peu à peu, malgré sa rage, lui apparaissent la gentillesse et pire: la bonté des braves gens, tandis que Lisa, sur son écran de laptop, lui répète qu’il est le roi des types – tout cela pimenté d’irrésistibles épisodes, au fil des «sujets» qu’il traite pour sa feuille locale, dont la rencontre avec une centenaire - fierté locale à citer  absolument en exemple pour sa probable sagesse , qui lui lance  que la vieillesse est une calamité et qu’elle se réjouit de clamser…

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Bref, et comme dans la série Mum, version féminine du même sujet, le succès phénoménal d’After life tient sans doute à l’immense tendresse que dissimule son apparent cynisme, faisant de tous ses personnages des sœurs et frères humains en somme dignes de sympathie…  

Sympathie même avec le démon ? Chiche !

Le terme qui convient le mieux à la nature des relations d’Emmanuelle Robert avec les nombreux personnages, de tous les âges, de son premier roman, est sans doute celui-ci : sympathie, et qui se communique illico à la lectrice et au lecteur.

Ceux-ci, bien élevés ou sagement conformés aux traditions bienséantes de la paroisse littéraire romande, se formaliseront peut être à la lecture des quatre premières pages de Malatraix, intitulées Carnet et rédigées par un malappris agressif au langage grossier, visiblement talonné par «cette merde de virus», non moins cancéreux en rémission temporaire et tout décidé, avant le grand saut, de purger la Montagne, sacrée à ses yeux, de tous les « guignols en baskets» qui en polluent les flancs et les crêtes. On apprendra plus loin que cet ange exterminateur est un ancien guide à l’ego proportionné à ce qui lui reste de belle gueule, mais pas question de «spoiler  la story», n’est-ce pas, comme le recommandent les amateurs de séries.

Or précisément, dans le même style des séries, l’on parodiera tout de même la mise en garde d’usage : langage grossier, violence, sexe, drogue, suicides, déconseillé au moins de 13 ans…

Et la sympathie là-dedans ? Pas moins immédiate dans la mesure où le Carnet du type se posant en nouveau Farinet, «résistant» et chargé de mission par l’Alpe sublime, fait écho à quelque chose que tout Helvète ami de la nature de tous les sexes peut éprouver.

Il me souvient, ainsi, qu’entre seize et vingt ans, fous de grimpe d’avant et après mai 68, nous aurons, à l’enseigne du FDA (Front de désintoxication alpine), imaginé de dynamiter moult pylônes et autres obscénités mécaniques souillant la pureté des hauteurs, quitte à user nous-mêmes de moyens artificiels pour passer un surplomb ou remonter une dalle ou une fissure de sixième degré supérieur, etc. 

Donc «grave sympa» la Manu, comme le relèverait le joli Dani, le plus jeune de ses personnages, qui parle comme vos ados même  moins «chelous» que lui, et dont la «galère perso»   s’inscrit bien dans les zones d’ombre de la crise sanitaire, entre «teufs de oufs» et « plans culs » à voile et vapeur, sans parler de faits carrément « relous » (trafics de filles de l’Est et autres malversations liées au Covid), etc

Cela surtout à souligner d'emblée: que la narration de Malatraix se fait dans le langage particulier de chaque personnage, sans que sa fluidité ou son naturel n’en pâtissent. Il est vrai que le parler actuel, jusque «par chez nous» où l’on dit «contour» pour virage et «là-bas en haut » pour là-haut, est aussi métissé que la société des temps qui courent…

 Purs et durs en dolce Riviera

Après quelque pages d’anthologie sur l’argot des bagnards, dans Splendeurs et misères des courtisanes, Balzac fait cette remarque concernant les exagérations de la fiction par rapport aux données de la réalité : «Une des obligations auxquelles ne doit jamais manquer l’historien des mœurs, c’est de ne point gâter le vrai par des arrangements en apparence dramatiques, surtout quand le vrai a pris la peine de devenir romanesque ». Puis le romancier dit, en substance, que la «nature sociale», notamment dans une grande ville, est devenue tellement «romanesque»  qu’elle dépasse tout ce qu’un écrivain peut imaginer. Et d’ajouter : «La hardiesse du vrai s’élève à des combinaisons interdites à l’art, tant elles sont invraisemblables et peu décentes, à moins que l’écrivain ne les adoucisse, ne les émonde , ne les châtre »…

Or Balzac n’était pas du genre à « châtrer» la réalité, ni non plus à brider sa folle imagination. Cependant, rapportés à la Suisse actuelle, et à l’image qu’en donnent nos écrivains, que dire de leur souci du «vrai» ou de éventuelles exagérations de leurs fictions ? Je me suis posé la question en lisant naguère les premiers romans de Marc Voltenauer, qui ne se situaient ni à Paris ni à Los Angeles mais dans nos Préalpes où tel tueur en série rôdait entre marmottes et ruminants placides. Du moins Voltenauer achoppait-il bel et bien à une thématique sociale, économique ou psycho-pathologique  impliquant telle ou elle «affaire» à connotations criminelles, comme un Dürrenmatt ou un Glauser dans leurs récits «noirs» antérieurs.

Cela noté pour en revenir à Malatraix,  qui emprunte les sentiers locaux à la manière de Voltenauer – au ravissement probable des randonneurs de notre classe moyenne gentiment encanaillée et redécouvrant la belle nature.

Quant à la vraisemblance du «killeur» s’en prenant aux «traileurs» du Haut-lac, genre ex-beau mec grand baiseur et pervers narcissique quoique guide patenté, pourquoi ne pas y croire quand on sait ce qu’on sait et qu’on voit ce qu’on voit, comme le dirait l’adorable vieille Marie-Rose bientôt centenaire qui risque de s’exploser en fumant ses clopes trop près de ses bonbonnes à oxygènes ?

Ce qui est sûr, au sens balzacien du «vrai», c’est qu’Emmanuelle Robert et ses personnages sont «en phase» avec notre présent récent (la pandémie, l’obsession sanitaire, la non moins obsédante courses aux «perfos», la crise climatique et ses dérives para-terroristes, l’errance affective et sensuelle d'un peu toutes et tous, la liberté des mœurs n’excluant pas les éthiques personnelles rigoureuses) et qu’il en ressort, conforme aux codes du genre très bien maîtrisés, un roman franc de collier et tendrement accordé au sens commun, narquois et débonnaire, dont le sentiment qui s’en dégage, excluant toute complaisance morbide ou malsaine, relève, une fois encore, d’une sympathie partagée qui ne s’aveugle pas, disposée cependant à «faire avec» l’impureté de notre putain d’espèce… 

Emmanuelle Robert, dès son premier roman, sait faire parler notre terre et ses gens, démêler en nous la part des anges et des démons, célébrer aussi la bonne vie au bord du ciel splendide cerné d’orages, etc.

Emmanuelle Robert, Malatraix, Editions Slatkine, 493 p. 2021.

After Life, de Ricky Gervais, 3 saisons sur Netflix.

 

 

19/01/2022

La bonne nouvelle, c’est que la terre explose avant la fin du monde...

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Un film satirique déjanté au casting d’enfer (Meryl Streep en présidente des USA et Leonardo Di Caprio en astronome à chemise de coton à carreaux, Jennifer Lawrence en découvreuse de comète et Tim Chalamet en skater angélique, notamment), intitulé Don’t look up et traitant de l’extinction de l’humanité avec une légèreté parfois un peu lourdingue mais un regard critique non moins acéré sur le monde actuel (politique, économique, médiatique, matérialiste ou transhumaniste), pétille ces jours au-dessus de la brume pandémique ou endémique, signé Netflix (pour la prod) et Adam McKay. À voir avant le Big Boum…
Que diriez-vous si l’Autorité politique (un Alain Berset mondial) et sa Task Force d’experts scientifiques, vous annonçaient, en ces splendides journées de début d’année au ciel apparemment pur de toute pollution et de tout virus flottant, que les jours de notre terre « qui est parfois si jolie », comme disait le poète, sont comptés, ou plus précisément qu’avant trente jours toute vie animale ou végétale aura disparu de sa croûte après la percussion d’un astre fou d’un diamètre de 5 à 10 kilomètres lancé de là-haut vers notre ici-bas ?
La question, qu’on pourrait rapporter à l’annonce, à chaque individu de tous les sexes, de sa mort prochaine, est celle qui plombe les 100 dernières pages assez déchirantes d’anéantir, le dernier roman de Michel Houellebecq, mais les deux points d’interrogation se conjuguent dans la formidable BD cinématographique que représente en somme Don’t look up d’Adam McKay, dont les cinémanes avertis se rappellent sûrement qu’il a déjà raconté «le casse du siècle» avec The Big short, en 2015.
 
Le «problème» et sa gestion…
Lorsque l’éminent professeur d’astronomie Randall Mindy (alias Di Caprio) se pointe à la Maison-Blanche avec la jeune doctorante Kate Dibiaski (Jennifer Lawrence), la première lanceuse d’alerte, pour annoncer à la présidente Janie Orlean qu’ «on a un problème», selon l’expression en vogue dans les séries, et plus précisément qu’une comète se dirige droit sur la planète terre pour en bousiller les habitants, Meryl Streep, du haut de ses talons aiguilles, ne s’exclame pas « Oh my God ? », mais répond par une question : « Et qu’est-ce que ça va me coûter ? ». Il faut dire que le mi-mandat approche et que se prendre une comète dans les sondages n’est pas franchement une bonne nouvelle.
 
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Du moins le ton de l’affrontement entre Science et Politique est-il immédiatement donné, l’incrédulité de la présidente tenant aussi à la tenue vestimentaire flottante du Dr Mindy et à l’impétuosité alarmiste de la jeune Kate, et ce malgré la présence d’un général en uniforme et d’un représentant de la NASA.
Pratiquement éconduit, le tandem scientifique décide d’alerter les médias (le boyfriend de Kate est journaliste) et se trouve «calé» dans le programme du soir de Feu sur l’info, émission d’impact national dont il partage la vedette avec une chanteuse hyper sexy qui vient de rompre avec son rappeur mais assure un max dans la promo de son nouveau tube virtuel.
Quant à la terrible nouvelle annoncée par le beau Randall (qui tape tout de suite dans l’œil de la présentatrice blonde sur le retour d’âge) et une Kate réellement angoissée pour le genre humain : on la trouve originale quoique peu cool, genre « ici on aime adoucir les mauvaises nouvelles », et ladite Kate d’exploser, perdant toute crédibilité et se faisant ensuite flinguer par les réseaux sociaux déchaînés, au point d’être larguée par son boyfriend...
Rebondissement cependant à la Maison-Blanche, où l’on a réfléchi, pensé que l’Amérique pouvait sauver la planète, et décidé qu’un Héros lancé dans une navette spatiale escorté d’une flotte de fusées tueuses de comètes pourrait redorer le blason de la nation, alors que, parallèlement, un certain Peter Isherwell (l’irrésistible Mark Rylance), prépare sa propre intervention à l’enseigne de son programme BASH de ponte mondial du numérique à visées transhumanistes, qui envisage de faire exploser l’astéroïde et d’en récolter, avec ses drones capteurs, les inestimables richesses de ses roches truffées de silicium et autres composants dont bénéficieront vos i-Phones de générations à venir – tout cela trop grossièrement résumé, s’agissant d’un film qui vaut surtout par la profusion de ses trouvailles comique, gorillages et parodies, clins d’yeux à n’en plus finir que le public américain saisira plius entièrement que nous autres - mais chaque abonné à Netflix n’est-il pas "in" à sa façon, qui a déjà vu la percutante série anglaise Black Mirror ?
 
Au pied du mur, du tragi-comique à la tendresse
Lorsque le poète algérien Kateb Yacine, impatient de s’exprimer à propos de la tragédie vécue par son pays, s’en alla prendre conseil auprès de Bertolt Brecht, celui-ci lui répondit : écrivez une comédie ! Or bien plus qu’un paradoxe plus ou moins cynique, l’injonction du dramaturge allemand contenait un fond de sagesse dont l’humour des peuples, et particulièrement des peuples opprimés, témoigne depuis la nuit des temps et partout.
C’est ainsi que, devant la pire situation imaginable, à savoir sa destruction collective imminente, ou la mort prochaine d’un individu particulier, notre espèce a pris, parfois, le parti d’en rire.
Dans le cas de Dont’look up, le rire est évidemment «jaune», car tout de la situation, décrite à gros traits caricaturaux autant qu’à fines pointes faisant mouche, renvoie à une réalité que nous connaissons, catastrophique à bien des égards. Notre rire ne va donc pas sans malaise, et celui-ci est porteur de sens et vecteur de lucidité.
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Le sous-titre du film, « déni cosmique », se rapporte à de multiples situations actuelles, de la crise climatique à la pandémie, entre autres moments de l’histoire où nous n’aurons pas «voulu savoir». Entre les métaphores de la « danse sur le volcan » et de « la croisière s’amuse », la saga du déni devrait inciter au désabusement, mais en rire est peut-être plus sain…
Ce qui est sûr en tout cas, si l’on s’efforce de prendre au sérieux le propos du film d’Adam McKay, et par exemple en focalisant son attention sur le personnage de la jeune Kate – qui incarne au plus haut point l’esprit de conséquence et l’honnêteté devant les faits établis – c’est que le rire déclenché par ce film n’a rien de gratuit.
Et sil y a à rire, ne vous rassurez-pas : ce n’est pas qu’aux States: une heure avec l’immonde Cyril Hanouna et c’est notre monde aussi, le « déni cosmique » implique toutes les récupérations, la lutte contre le terrorisme devenant terreur d’Etat, tout le monde il est Charlie et si tu me dis que le ciel menace j’en fais un hashtag ou son contraire : mateleciel ou don't lookup.
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Le film a l’air de cogner genre karaté, mais regardez mieux : c’est du judo qui utilise le poids de l’autre pour lui faire toucher terre en douceur. Et suivez le regard de Kate: il est d’abord colère, folle rage face au déni de la Présidente, à l’imbécilité dilatoire des médias et à l’hystérie de masse des réseaux, puis elle « fait avec » comme au judo, et merde pour vous tant qu’à faire et les yeux au ciel avec le joli Yule: on s’envoie en l’air, après quoi ce sera, frères et sœus , une des scènes finales (il y en a une autre plus tard, délectable, où les transhumains goûtent aux délices ( !) d’une exoplanète édenique) que baigne une lumière adorablement douce où l’on se fait un dernier repas entre amis avec la bénédiction du Très-Haut invoqué par Timothée Chalamet – et ne croyez pas que c’est un blasphème !
Pas plus que n’est obscène, à la fin d’anéantir de Michel Houellebecq, le dernier recours du couple principal à la baise d’amour quand Paul, atteint d’une tumeur affreuse, exténué par les rayons et les chimios, bénit Prudence de le sucer et de le branler en prenant elle-même un pied géant dans un grand fondu enchaîné de tendresse - oui la comète et le cancer nous pendent au nez mais il nous reste, bordel, cette tendresse aux résonances (quasi) infinies...
Adam McKay, Don’t look up, à voir sur Netflix.
Michel Houellebecq, anéantir, Flammarion, 2002.
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12/01/2022

Le dernier Houellebecq, ou le nihilisme dépassé

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À propos d'anéantir: un grand livre en dépit de toute apparence
Comme il en a l’habitude, le romancier français vivant le plus intéressant essuie les pires critiques pour anéantir, son 22e ouvrage, le plus long mais aussi l’un des plus remarquables après Extension du domaine de la lutte, La Possibilité d’une île ou La Carte et le territoire. Pessimiste dans les grandes largeurs sociales et mondiales d’un avenir proche (2027), ce dernier roman développe, notamment, une réflexion parfois grave et parfois cinglante sur le vieillissement, le traitement institutionnel de la santé, la mise à l’écart des vieux «inutiles» et l’euthanasie, le mal-être privé et les tares de la «dissociété», mais aussi les issues de la tendresse et de l’amour…
 
Au regard de surface, le look de Michel Houellebecq est sans doute le plus hideux de la galerie des portraits d’auteurs actuels de tous les sexes : figure de furet à vilaine peau, dégaine de beauf prenant successivement les poses d’un Camus recyclé avec son imper et sa clope, puis d’un Céline grimaçant de désabusement sinistre, plus récemment un poil plus policé mais guère, en tout cas rien d’avenant mais une «gueule», comme son nom sera une «marque». Cela pour l’apparence, le «shooting» médiatique et tout le tralala…
Or il y aura bientôt trente ans qu’on aura découvert un autre Houellebecq en tournant la première page d’Extension du domaine de la lutte, son premier roman significatif, qui avait le mérite immédiat de décaper les apparences, précisément, en achoppant au langage du faux, à la nouvelle langue de bois sociale plutôt genre langue de coton où un balayeur est dit «technicien de surface», une prostituée «travailleuse du sexe», une morgue « espace funétique », et la «papatte» de l’écrivain immédiatement reconnaissable filait le regard suraigu d’un observateur de la société à l’objectivité clinique rappelant un peu l’œil «américain» ou «behaviouriste» d’un Jules Romains, le «style sans style» d’un Simenon attaché aux «mots-matière» plus qu’à tout ornement, ou encore l’absorption totalisante d’un Balzac à la fois sociologue et psychologue, reporter et poète, même si Houellebecq achoppait à une société toute différente et développait, loin des «littéraires», une technique d’observation d’ingénieur agronome étudiant des carottes de terrain et nourrissant des intérêts inédits et pointus pour l’économie ou les phénomènes sociaux les plus caractéristiques de l’époque (autour de la télé, du sexe, des névroses privées et des psychoses collectives, des mutations urbaines ou rurales), plus proche à cet égard d’un J.G. Ballard ou d’un Philip K. Dick que de ses pairs français – tout cela qu’on a découvert dans Le Particules élémentaires, Plateforme et la sidérante (et sidérale) Possibilité d’une île, plus tard avec les synthèses romanesques non moins impressionnantes de La Carte et le territoire, Soumission et Sérotonine.
Dans la foulée des ces parutions, le succès aura fait du jeune auteur (né Michel Thomas en 1956) une star internationale et, avant les «influenceurs» de la galaxie numérique, un «intervenant» public permanent multipliant les textes et les apparitions médiatiques qui auront contribué à brouiller voire embrouiller son image, jusqu’à celle, récente, d’un anti-bobo bourgeoisement marié et flirtant plus ou moins avec la droite «identititaire» la plus dure.
La confusion est telle qu’un commentateur parle d’anéantir comme d’un roman d’extrême-droite, par un raccourci rappelant les temps de la censure cléricale ou politique, ou le cher Henri Guillemin réduisant l’immense Balzac à un royaliste infréquentable.
Michel Houellebecq «idéologiquement suspect» ? Et comment ! Ambigu ? Comme la plupart des grands écrivains, tels Aragon ou Céline, mais si l’on voyait plutôt ce qui échappe à l’idéologie dans anéantir ?
 
Sous l’apparence de la politique et de sa jactance
Selon notre confère David Caviglioli, consacrant trois pages pas entièrement malveillantes au roman dans L’Obs du 9 janvier, magazine préféré de la gauche caviar, anéantir serait le livre le plus «politique» de Michel Houellebecq, ce qui se tient en apparence vu que le roman traite, sur fond de campagne électorale fébrile, avant la présidentielle de 2027, des menées d’un «papable» de très haute volée en la personne du ministre de l’économie Bruno Juge (un clone approximatif de Bruno Lemaire), et de son conseiller et confident Paul Raison, tous deux parlant évidemment de leur job, travaillant à leurs dossiers et suivant attentivement l’évolution d’attaques terroristes internationales à caractère économique, entre autres.
Comme toujours, Houellebecq s’est documenté sur la disposition des lieux où évoluent ces messieurs, ce qu’ils grignotent entre deux séances de travail ou comment, avec une consultante dynamique au langage de tueuse, puis avec une autre superpro de la gestion d’image, le ministre se fait coacher pour damer le pion à ses concurrents.
Mais y a-t-il de la politique là-dedans ? Houellebecq défend-il une position en la matière, pour tel ou tel parti, telle ou telle mouvance ? Nullement: le vrai sujet du roman est ailleurs, dans le flux et le brouillard, les errements des protagonistes, leurs vie amoureuse et familiale, ou encore les rêves récurrents détaillées de Paul, autrement dit : le magma de la vie des gens, plus encore privée que publique - notre vie à tous.
 
Un homme sans qualités au début du XXIe siècle
Au tournant de la cinquantaine, l’énarque Paul Raison, fils du «babyboomer» Edouard - lui-même retraité des services secrets -, ne sait plus trop où il en est malgré sa haute position dans le ministère de Bruno Juge. Marié jeune à une femme prénommée Prudence, énarque comme lui et partageant ses vues (« leur accord sur la taxation des plus values avait d’emblée été total »), il a vu sa compagne s’éloigner de lui sous l’effet d’une «guerre alimentaire» survenue avec la mutation végane vécue par Prudence dès 2015, qui les a amenés à faire à la fois aliments séparés et chambres à part…
Dix ans plus tard, tout en vivant ensemble dans un bel appartement et partageant toujours le même réfrigérateur, les conjoints cohabitent poliment mais Paul regrette de n’avoir pas connu la paternité tandis que Prudence s’est rapprochée de la mouvance religieuse wicca inspirée par le chamanisme et les cultes druidiques, notamment.
C’est alors que survient un événement familial décisif, totalement banal en apparence (Edouard, victime d’un infarctus cérébral, tombe dans un coma momentané) mais qui va ramener Paul, présenté jusque-là comme un homme sans qualités assez typique de l’époque – n’était la lucidité autocritique – à la vraie vie et à ses confrontations.
Dans un premier temps, Paul retrouve sa famille dans l’hôpital lyonnais où il trouve son père inconscient, entre sa sœur Cécile (bonne chrétienne épouse d’un notaire propre sur lui mais au chômage), Madeleine la compagne d’Edouard, veuf de Suzanne depuis des années, Aurélien le frère cadet restaurateur d’art comme sa mère disparue, la redoutable Indy (journaliste branchée qui a épousé celui-ci malgré le mépris que sa faiblesse lui inspire) et l’ado Godefroy qu’elle a fabriqué par GPA avec un Noir californien sans demander son avis à son mari que ses proches croient stérile, à tort…
Bref, une famille de notre temps, dont les qualités et les défauts vont être révélés par la maladie d’Edouard, son coma du début (« un légume », conclut vite Indy en parlant déjà de tutelle et de répartition des biens), puis son «réveil» partiel, ses tribulations en milieu hospitalier - lesquelles nous valent un aperçu de la jolie ambiance des EHPAD français… -, et, passant d’une année à l’autre, le roman familial va interférer avec le feuilleton national d’une campagne présidentielle où les apparences reprendront le dessus, alors que la vie réserve à Paul, au-delà de son rapprochement avec Prudence, une dernière confrontation à laquelle nul, riche ou pauvre, croyant ou non, frustré par la vie ou comblé, n’échappe…
 
Une lecture qui vous tend un miroir…
Certains livres laissent en vous une empreinte particulière, et c’est le cas, en ce qui me concerne, de ce dernier roman de Michel Houellebecq, même sans partager la vision du monde de l’auteur.
Or le fait d’avoir vécu, ces derniers mois, des épreuves personnelles, devant la maladie et la mort annoncée, dans les services hospitaliers et au contact de soignantes et soignants, qui recoupent les observations concentrées dans ce livre, s’ajoute évidemment, sous l’angle de la simple humanité – et là je pense au bon docteur Tchekhov dans sa cour des miracles -, à la reconnaissance littéraire que me semble mériter cet ouvrage limpide d’expression et dénué de tout pathos, indigné parfois et nous indignant à l'avenant à juste titre (la scène centrale remarquable du jeune activiste justifiant l’exfiltration illicite du malade d’une unité de soins en pleine déliquescence, et l’épisode affreux de la délation journalistique d’Indy aboutissant au suicide d’Aurélien qui rappelle (en mode mineur) celui de Lucien de Rubempré chez Balzac), truffé d’observations pertinentes, nous faisant un peu sourire quand l’auteur se la joue visionnaire des temps à venir - mais tel est l’écrivain, vieux gamin qui se permet tout en sa bonne foi de médium sensible parfois naïf mais toujours mieux inspiré que ceux qui en ricanent sans risque.
Oui, cet anéantir, qui pointe le nihilisme contemporain plus qu’il n’en participe, nous tend un miroir, et celui-ci renvoie à celui qu’évoquait Stendhal dans Le Rouge et le Noir et devrait faire réfléchir les détracteurs de Michel Houellebecq : «Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Et l’homme qui porte le miroir dans sa hotte sera par vous accusé d’être immoral ! Son miroir montre la fange et vous accusez le miroir ! Accusez bien plutôt le grand chemin où est le bourbier, et plus encore l’inspecteur des routes qui laisse l’eau croupir et le bourbier se former»…
Michel Houellebecq, anéantir. Flammarion, 733p. 2022.

11/08/2021

Metin Arditi le répète: que l'art est pacificateur

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Unknown-9.jpegUn beau roman, évoquant le parcours d’un peintre d’icônes du XIe siècle, en Palestine,  obéissant à l’amour humain plus qu’à la présumée Loi divine, et trois variations sur les errances de l’autorité « patriarcale », prolongent la réflexion d’un homme de bonne volonté engagé dans une œuvre de médiation fraternelle. 

L’usage du mot icône s’est tellement dégradé, dans la profusion actuelle des images insignifiantes, que n’importe quelle célébrité s’en voit affublée par les temps qui courent, de Ronaldo l’  «icône du foot » aux « icônes » de la mode ou de la gastro, entre mille autres exemples. 

Or l’icône, à son origine orthodoxe et canonique, est l’image par excellence du sacré, pour ainsi dire le visage de Dieu, de la Trinité ou des saints, qui devrait éclipser toute autre beauté. La Joconde, selon les canons de l’iconographie, devrait se voiler la face, ou c’est nous qui devrions la brûler comme fausse image selon les critères des iconographes, mais à ceux-là s’opposent, plus radicaux encore, les iconoclastes musulmans opposés à toute représentation des saintes figures ; et pire encore : toute forme d’art était suspecte au très pur et très dur Blaise Pascal en son djihâd janséniste mené à la pointe de la séculaire « querelle des images ».

Le cynique contemporain ricanera probablement à l’évocation de tels thèmes en une époque où, par exemple dans les ports-francs de la région genevoise et environs, les icônes les plus chargées de spiritualité pure font l’objet d’un trafic juteux – mais faisons comme si l’affaire était encore d’actualité…

Donc transportons-nous en l’an 1079 de notre ère, en « terre sainte » où cohabitent trois religions, pour assister à l’apprentissage d’un jeune fils de juif de stricte observance au prénom d’Avner,  touché par les chants des moines orthodoxes auxquels il livre son poisson de petit pêcheur palestinien (il est encore ado au début du roman de Metin Arditi), qui découvre la beauté des icônes et décide d’en peindre à son tour , ou plus exactement d’en «écrire» , car son premier initiateur, un certain Anastase, lui apprend qu’une icône s’écrit.

Problème : le petit Avner, juif de souche mais désirant s’initier à l’iconographie dans les ateliers des monastères, consent à se faire baptiser sans avoir  la foi au sens orthodoxe: il ne croit ni à la révélation ni à la résurrection comme ses frères ordonnés croient qu’on doit croire, donc les icônes qu’il apprend à «écrire», et qui seront bientôt plus belles que les autres constitueront autant de blasphèmes virtuels du genre de la Joconde déguisée en vierge Marie, etc.

Un conte aux (multiples) résonances actuelles

Sous la forme d’une espèce de conte romanesque à valeur d’apologue ou de parabole, L’homme qui peignait les âmes s’inscrit dans le droit fil du roman  précédent de Metin Arditi, Rachel et les siens, « travaillant » déjà le thème de la cohabitation des trois religions du Livre sur le timbre-poste géographique de la terre sainte, dans un esprit de conciliation voire de pacification.

Le départ du roman est l’icône représentant un Christ guerrier qu’on croyait l’œuvre d’un moine du XVe siècle, et qui serait à vrai dire beaucoup plus ancienne, reliquat de la production d’un iconographe du XIe siècle. Scientifiquement avérée (chacune et chacun connaît évidemment le pouvoir révélateur d’une étude dendrochronologique permettant d’évaluer l’âge d’un bout de bois par ses cernes de croissances), l’hypothèse fonde la vérité historique de l’enquête (sur le terrain,) devenue roman, avec ce paradoxe apparent qu’un peintre d’âmes pacifiées ne nous laisse qu’une représentation de combattant armé comme l’étaient les croisés – les lecteurs découvriront ce que « cela » cache, au figuré et au propre…

Immédiatement attachant par ce qu’on pourrait dire sa beauté intérieure, sa porosité sensible et plus encore sa farouche indépendance d’esprit Avner ne séduit pas seulement sa belle cousine Myriam, avant la lectrice et le lecteur, mais aussi le moine Anastase et le marchand Mansour, deux mentors se substituant à un père moralisateur et rabat-joie ; et puis Avner est ancré dans le concret, il est sensuel et artisan autant qu’artiste, il sait recevoir comme il sait donner. Le noyau de son art particulier tient au fait que, « plutôt que de représenter la part d’humain dans le Christ et ses Saints, Avner inversait la démarche, faisait surgir la part de divine enfouie en chacun ». Autant dire que ce «retournement» ne peut qu’inquiéter les gardiens du Temple, quel qu’il soit, et que ce sont les autorités religieuses associées qui présideront à l’élimination par le feu des œuvres et de la personne de l’hérétique.

Il y a, de toute évidence, du Metin en lui, ou disons que l’écrivain propose, avec ce personnage, une incarnation avenante  de son idéal de conciliation, sans esquiver les obstacles de la réalité et la déraison envieuse ou dogmatique des hommes. Avner lui-même est constamment menacé par sa propension à l’orgueil du «créateur», mais ses faiblesses autant que son génie particulier (comme chez Leonard de Vinci, Rembrandt, Van Gogh et tout artiste authentique en somme) s’inscrivent essentiellement dans la ressemblance humaine. 

Où science et religion, art et morale dialoguent en liberté

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À la fin  des ses « réflexions d’un physicien » parues sous le titre de La Vie dans l’univers, le célèbre Freeman J. Dyson, hérétique lui aussi, affirme que « la religion est une part essentielle de la condition humaine, elle est enracinée plus profondément et partagée plus largement que la science ». Encore faut-il s’entendre sur ce qu’on appelle « la religion », et pas question pour lui de fondre science et religion dans un  méli-mélo spiritualisant.

« Si la science et la religion sont complémentaires, écrit encore Dyson, il vaut mieux qu’elle vivent séparément, en se respectant mutuellement, mais avec des identités et des comptes en banque séparés ». Et ceci : « Toute grande religion est associée à un grand art et une grande littérature, depuis la plus haute Antiquité ». Et cela : « Si l’on cherche des perspectives sur la nature humaine pour guider l’avenir de la religion, on en trouvera plus dans les romans de Dostoïevski que dans les revues de science cognitive ». Et cela enfin : « La littérature est le grand entrepôt de l’expérience humaine ».

Quel rapport avec un «écrivain» d’icônes du XIe siècle judéo-chrétien ? À chacune et chacun de le trouver. Avec un point de convergence: la Beauté, dont un personnage de Dostoïevski disait qu’elle sauverait le monde. La Beauté conjuguée, s’agissant d’Avner-Metin, avec la Bonté. Et cela avec ou sans les dogmes théologiques, les «lois de la physique » ou les codes de la morale courante – en toute liberté.

À préciser enfin que la défense de la ressemblance humaine ne serait qu’un conte à l’eau de rose si elle ne passait pas par l’expérience de la complexité et de la solitude, des feux de l’envie et de la violence. Ce à quoi l’auteur de L’Homme qui peignait les âmes s’est attaché au fil de trois monologues nous faisant sonder les cœurs, les âmes et les tripes de trois « pères », en les personnes de Sigmund Freud, d’un chef d’orchestre de renom mondial en train de perdre la mémoire et du pasteur Cornelius Van Gogh, père d’un irascible peintre d’icônes profanes au prénom de Vincent. 

Quel rapport avec Avner ? Il serait intéressant de voir celui-ci peindre ceux-là… Mais c’est, là encore, Metin Arditi qui a «fait le job», avec l’empathie d’un écrivain sondant les cœurs comme le «petit Anastase » peignait les âmes…

 

Metin Arditi. L’homme qui peignait les âmes. Grasset, 2021. 291p.

Metin Arditi, Freud, les démons et autres monologues. BSN Press, coll. Fictio, 2021, 96p.

 

Freeman J. Dyson. La Vie dans l’univers, réflexions d’un physicien. Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 2009, 256p.

 

 

18/03/2021

Balzac, j'te décris pas !

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Après avoir lu tout Balzac, en dilettante éclairé plus qu’en spécialiste imbu de scientificité, Sergio Belluz nous invite tout jovialement à (re)parcourir les avenues et les ruelles, les antichambres publiques et les chambres privées de l’immense cité observée et rêvée - Paris métaphore du monde entier - par le géant à tête de chien et cœur d’enfant blessé. Dans la foulée, de Dante à Marcel Aymé, de Saint-Simon à Simenon via Proust avant les coups de becs de Michel Houellebecq, le roman balzacien de la Société rebondit aujourd’hui dans certaines séries télévisées…
 
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Unknown-2.jpegUn grand romancier se reconnaît, me semble-t-il, à sa capacités de discerner et de lier entre eux la partie et le tout, le détail révélateur et la vue d’ensemble, l’instant anecdotique et le mouvement de l’épopée, le fait tragique et sa pondération comique, la part de l’individu et celle de la tribu, du groupe, de la troupe, de la foule en sa houle.
Or Balzac avait cette qualité amplifiée jusqu’à tous les excès d’une vitalité quasi bestiale et plus délicatement géniale dont on ne voit pas aujourd’hui l’ombre d’un héritier de même format même s’il s’inscrit lui-même dans une filiation, de la cour de saint Simon aux salons de Marcel Proust. Grande machine humaine à l’aube de l’ère industrielle, ancré dans son époque entre nostalgie conservatrice et prescience visionnaire, Balzac ramasse tout le bazar passé et présent avec une option sur le futur de ce qu’on pourrait dire l’actuel fantastique urbain à dimension mondiale.
La France littéraire n’est plus grand chose aujourd’hui, mais le regard et l’esprit de Balzac revivent aujourd’hui après avoir été quelque peu refoulés par les contempteurs modernes de l’histoire à raconter ou du reportage, dénigrant jusqu’à l’existence du personnage, impatients de réduire le texte à la textualité sans tripes et à la froideur professorale du concept. Mais il y a une autre histoire de la littérature vivante que celle des pions et d’autres lectures que celle des spécialistes confinés, dont témoigne un petit livre épatant paru l’an dernier : en cent pages vives et limpides, avec un titre malicieux qui en donne le ton, Balzac c’est bien, mais les descriptions sont trop longues, le lettré vaudois secundo Sergio Belluz nous invite ainsi à revoir notre copie d’écoliers souvent mal lunés et à larguer pas mal de préjugés…
 
La réalité est une fiction que le romancier ne saurait ignorer…
 
J’improvise les mots de cette 124e chronique sur notre média indocile au rythme irrésistible de Van Morrison sous mes fenêtres ou peu s’en faut (en live au Montreux-Jazz en 2016), l’homme-orchestre passant du saxo, à la guitare ou à la musique à bouche, sans compter sa voix de nègre blanc bluesy à chapeau de gangster et lunettes fumées, et Balzac était touche-à-tout comme ça en plus géant, ça va de soi, romancier sociologue à visées réalistico-mystiques et panse enceinte du monde entier, et le compère Sergio se la joue lui-même en chanteur d’opéra grand lecteur-écrivain-philologue arpenteur des Ramblas de Barcelone, érudit comme pas deux et quoique diplômé resté simple comme une fils du populo avec qui rire est un si rare plaisir - bref revenir à Balzac nous ramène à la pleine chair de nos vies qui se déguste en bonne chair sans oublier le sermon en chaire, Belluz nous rappelant à bon escient que l’immense Honoré pratique le roman tous formats: de la romance sentimentale à la saga d’aventures, du traité de mœurs au maltraité de zoologie humaine, de la nouvelle métaphysique à l’envolée fantastique, de l’échange épistolaire au feuilleton page-turner, et l’entomologiste dantesque de brasser son maëlstrom d’humanité - et sans le plagier la vie continue que je retrouverai tout à l’heure sur Netflix dans les dernières séries coréennes d’un hyperréalisme et d’une précision, d’une foison d’observations et d’un méli-mélo tragi-comique bonnement balzaciens!
 
Du réalisme exacerbé au fantastique urbain
 
Question littérature à filiations, serial teller avant l’heure, Balzac le chroniqueur relance donc le scanner social de Saint-Simon et le conteur débonnaire ou fantastique rebondit chez Marcel Aymé, le romancier aux mille masques se retrouve chez Simenon, ses curiosités d’économistes repiquent dans les romans de Michel Houellebecq, et son Paris, détaillé par Sergio Belluz exemples à l’appui, se mondialise aujourd’hui à l’avenant – et là Van Morrison nous balance une duo fatal sur l’air de Sometimes we cry, avec la superbe Noire dont j’ignore le nom, et Balzac remue sa vaste viande au rythme du swing !
Dans l’esprit d’un Balzac féru d’inventaires, Sergio Belluz passe en revue les avatars de Paris identifié comme le cœur nucléaire de l’usine atomique du romancier, du Paris-Léviathan qui dévore ses enfants à Paris-Olympe qui consacre leurs ambitions, en passant par Paris-Babylone où tous les plaisirs engloutissent vices et vertus; et l'Auteur lui même fournit le plan des lieux et le casting des plus de 3000 personnages dans l’avant-propos sidérant de la Comédie humaine précédant le topo détaillé de l’ouvrage .
Incroyable lucidité du démiurge distinguant le travail de l’historien de celui du raconteur d'histoire, ou la fonction du médecin et du savant de celle du romancier; géniale prémonition de ce que sera au XXe siècle la connaissance scientifique en collaboration avec l’imaginaire poétique où les tâtons métaphysiques, et tout ça sans renier deux piliers encore solides de la civilisation européenne et française, à savoir la Croix et la Couronne. Réac le Balzac ? Autant (ou aussi peu) que le jeune Hugo et que Baudelaire, mais sa catholicité peu orthodoxe englobe l’Espèce et n’exclut pas le flirt avec les religiosité nordiques ou orientales même si la femme protestante est selon lui moins riche de fruit et de bête que les filles de Marie s’agenouillant à confesse les yeux aux cieux.
Le fruit et la bête : qualités par excellence de Balzac qui va jusqu’à bander en chaire, si j’ose dire, en Bossuet de bordel mondial angélique et démoniaque à la fois. Et dans son même avant-propos le voici qui vrille une taloche aux moralistes à la petite semaine qui voudraient que la littérature et les arts ou la Pensée éternelle fussent ramenés à la médiocrité unidimensionnelle. Je cite : "Le reproche d'immoralité, qui n'a jamais failli à l'écrivain courageux, est d'ailleurs le dernier qui reste à faire quand on n'a plus rien à dire à un poète. Si vous êtes vrai dans vos peintures; si à force de travaux diurnes et nocturnes, vous parvenez à écrire la langue la plus difficile du monde, on vous jette alors le mot immoral à la face. Socrate fut immoral, Jésus-Christ fut immoral; tous deux ils furent poursuivis au nom de la Société qu'ils renversaient ou réformaient. Quand on veut tuer quelqu'un, on le taxe d'immoralité. Cette maneoiuvre familière aux partis, est la honte de tous ceux qui l'emploient"...
 
Balzac le retour: série d’avenir
 
Sergio Belluz souligne la dimension fantastique de la Comédie humaine, et nous pouvons le prendre au-delà du genre à effets spéciaux, comme une ouverture aux fantaisies et autres inventions actuelles. Avec du terreau de terrien jurassien aux galoches, Marcel Aymé débarqué à Montmartre savait autant les magies féeriques des étangs à vouivres que les prodiges de la forêt urbaine, et comme son ami Céline il avait perçu le caractère fantastique de la grande cité broyeuse d’hommes. Michel Lecureur a fait un sort au cliché du gentil conteur pour enfants dans sa très substantielle Comédie humaine de Marcel Aymé où il établit à son tour l’inventaire du très vaste aperçu social et psychologique de l’auteur d’Uranus (la France sous l’Occupation) ou de Maison basse (un microcosme parisien avant Perec) de Brûlebois (première eau-forte paysanne franc-comtoise) ou de Travelingue (zoom sur le milieu du cinéma) entre tant d’autres aperçus roses et verts ou plus noirs des drôles d’oiseaux que nous sommes.
Est-ce dire que Marcel Aymé imite Balzac ? Absolument pas ! Pas plus que la non moins grouillante comédie humaine de Tchékhov, souvent inaperçue, ne duplique en Russie l’observation de l’amant de dame Hanska. Mais l’œil clinicien d’Anton Pavlovitch et son oreille ouverte à tous les parlers, son empathie réaliste de médecin qui sait ce c’est que d’en baver au bagne ou dans les isbas, son impressionnante vitalité de poitrinaire et son intelligence du cœur ont bel et bien quelque chose de balzacien, autant que, plus d’un siècle et demi plus tard, l’observation des névroses individuelles de notre temps et de la psychose maniaco-dépressive de notre société, sur fond de malaise de civilisation détaillé de multiples façons, rebondissent chez un Michel Houellebecq aussi féru en matière d’économie politique (à lire: Houellebecq économiste par le regretté Bernard Maris, martyr du massacre de Charlie-Hebdo) que le Balzac de Gobsek ou de César Birotteau.
Le même Balzac a décrit, dans Illusions perdues, la naissance du journalisme , et lui-même fut un média indocile avant l’heure… L’on peut aujourd’hui taxer Internet de «poubelle», comme l’a fait un Alain Finkielkeaut, mais je parie que le cher Honoré y fouillerait de nos jours pour en tirer de sacrés portraits. D’ailleurs c’est par le même réseau des réseaux que j’accède, d’un clic, à l’entier de La Comédie humaine via Kindle, et que l’occasion nous est donnée à tout moment de voyager partout sans cesser pour autant d’aller «sur le terrain»…
J’achève à l’instant cette 124e et dernière «Chronique de JLK» en prenant d’un clic, par Messenger, des nouvelles du senhor Sergio Belluz dans sa carrée catalane de Sitges, sûrement en train d’écouter du Rossini ou de s’exercer à la composition de sa prochaine opérette. Soit dit en passant, le lascar ferait un excellent chroniqueur sur BPLT, genre Mon auberge espagnole ou Dernières nouvelles du Rastro...
Sur quoi je bifurque direction la Corée du Sud où m’attend, moyennant des clics à me faire des cloques aux doigts, une foison de personnages, de films en séries coréennes d’une saisissante fécondité où fraîcheur hilarante et virulence critique cohabitent, - et c’est la jolie procureure et le légiste ronchon de Partners for justice, le gourou blond délavé de la terrifiante secte décrite dans Save me, c’est le mémorable Parasite de Bong Joon-hoo palmé d’or à Cannes, ou c’est The Chase à découvrir illico sur Netflix, et de clics en claques j’aurai visionné ces derniers temps, en pédalant sur ma Rossinante de chambre, le meilleur des «dramas» de très inégale qualité que nous balancent les dragons émergents - or à chacune et chacun de trier, en toute lucidité balzacienne, dans le Big Bazar de la terrible Humanité…
Sergio Belluz. Balzac, c'est bien, mais les descriptions sont trop longues, Irida Graphics Arts LDD, 2020.
Michel Lecureur. La Comédie de Marcel Aymé. La Manufacture, 1985.
Bernard Maris. Houellebecq économiste. Flammarion, 2014.
Dessin: @Matthias Rihs/Bon Pour La Tête

06/03/2021

Avec Pessoa, via Pajak, Personne devient Tout-le-monde…

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Dans le dernier volume de l’entreprise littéraire et picturale unique que représente assurément le Manifeste incertain, Frédéric Pajak, gratifié récemment du Grand Prix suisse de littérature 2021, combine une suite autobiographique très attachante et l’exploration à la fois bien documentée et toute personnelle du fascinant univers de Fernand Pessoa, poète aux multiples hétéronymes dont l’essentiel de l’œuvre, inédite, reposait, après sa mort, dans une malle cadenassée…
 
Le nom de Personne, dont on dit qu’il vient de la langue étrusque et qu’il désignait le masque du comédien, est le sujet d’un jeu de mot fameux d’un épisode non moins illustre de L’Odyssée du vieil Homère aux doigts de prose, où l’on voit Ulysse le rusé se nommer ainsi (« Mon nom est personne ») pour échapper aux cyclopes avec son équipage de marins ; et ce même non est celui d’un poète devenu célèbre sous au moins trois autres hétéronymes, né Fernand Pessoa (personne en portugais) à Lisboa (Lisbonne en français) le 13 juin 1888 et mort en 1935 en laissant une œuvre considérable dont n’avaient paru que quelques opuscules et autres textes poétiques ou critiques.
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Or, s’il avait été un petit quelqu’un en littérature de son vivant, Pessoa portait bien son nom de Personne à sa mort, humble fonctionnaire très alcoolisé en pardessus gris muraille et chapeau sans fantaisie, dont la postérité a frisé l’avortement autant que celle d’Henri-Frédéric Amiel, lequel avait ordonné la destruction de son Journal intime comptant plus de 16.000 pages, ou que celle de Franz Kafka auquel son exécuteur testamentaire Max Brod désobéit en ne brûlant rien non plus de son œuvre immense, contre sa volonté.
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Et voici qu’après un peu moins d’un siècle, notre obscur rond-de-cuir, impersonnel en dépit de son nom, se retrouve pour ainsi dire poète national, sur lequel tout a été écrit et commenté au gré d’innombrables publications et colloques… Alors pourquoi, gentil senhor Pajak, en rajouter, vous qui n’êtes pas spécialiste pour un centime d’euro ?
 
Entre récits de vie et reportages d’idées
 
Est-ce parce que Pessoa est devenu « culte », selon l’expression à relent publicitaire, que Pajak s’est intéressé à l’œuvre et à la destinée de cet écrivain ? C’est possible, et ça ne me gênerait pas autrement, mais je crois qu’il y a autre chose, qui fait que l’auteur bifide s’est arrêté, dans ses variations autobiographiques illustrées, à Pavese et à Schopenhauer, à Nietzsche et à Ludwig Hohl, à Walter Benjamin ou à Marina Tsveteava et à Emily Dickson, entre autres «personnes» fort différentes les unes des autres mais fortement personnelles et en outre vues par lui «comme tout le monde», disons plus précisément: comme les individus réunis par le symbole vestimentaire des gilets jaunes ou comme Jésus de Nazareth - ce dernier rapprochement ne relevant pas du délire mais du fait que ce neuvième et dernier volume du Manifeste incertain commence bel et bien, dans une méditation sur la démocratie et la liberté par une évocation de la fronde populaire française et s’achève sur une vision différenciée combien humaine du rabbi Iéshoua…
Dans l’introduction brève de son livre, avec le contrepoint de « portraits » d’arbres, Pajak précise ce qu’il entend par incertitude dans son intention de représenter le « paysage d’un sentiment familier », mélange de souffrance et d’acuité lucide, de joie et d’anxiété, perception de sa propre réalité dans le concert souvent confus et les sarabandes où la danse des autres se mêle à la sienne ; et d’expliquer alors que, sans les « choisir » forcément il se sera senti proche de ces « ratés magnifiques » qui n’auront été reconnus de leur semblables, et dans leurs vraies dimensions, qu’après leur mort, tels précisément qu’un Walser ou un Kafka, un Van Gogh ou un Pessoa.
Frédéric Pajak lui-même est une sorte d’irrégulier aux règles personnelles rigoureuses, artiste et journaliste-essayiste-poète-éditeur autodidacte plus ferré dans ses sujets que maints diplômés, marginal sans l’être car participant à l’esprit du temps comme le furent un Arrabal ou un Roland Topor dont il n’est pas loin de la tonalité « panique », enfin amateur au noble sens de celui qui aime plus qu’il ne se réclame d’un standing social – et tel fut, en auteur polymorphe à la fois présent dans son milieu et comme « à côté », Fernando Pessoa et ses multiples avatars, ses obscures passions et leurs apories, son génie innombrable et sa façon de rire avec les petits enfants.
Le journaliste français Jean-Claude Guillebaud a forgé, naguère, le concept de «reporter d’idées», signant quelques grands essais splendides marqués, entre autres, par la pensée anthropologique d’un René Girard. Or Pajak, dans ses investigations pluralistes dessinées et poétiques - au sens le plus composite -, participe de la même curiosité généreuse et, surtout, de la même liberté d’esprit dans ses jugements ou dans les rapprochements qui lui font parler, de sauts en gambades, de l’historien Augustin Thierry aussi pertinemment que du moraliste Joubert, sur le même ton qu’il parle du petit chat Thésée, des recherches ésotériques du jeune Alexander Search (l’un des premiers hétéronymes de Pessoa) ou de son pote gauchiste Jean-Christophe, d’Ofélia la seule amour de Fernando qui la menaçait d’une bonne fessée faute de savoir l’aimer comme il faut ou de ce Jésus qui, comme le Juif errant, a couru le monde et baigné son corps éternel de rivières en fontaines en fabriquant, ici et là, Dieu sait quoi pour Dieu sait qui…
 
L’écriture et la lecture pour lever le masque
 
J’étais en train de relire le Livre de l’intranquillité de Bernardo Soares, philosophiquement le plus profond et le plus astringent des hétéronymes de Pessoa, quand j’ai commencé de lire le neuvième volume du Manifeste incertain, avant la deuxième vague de la pandémie dont Pajak parle du début comme d’un révélateur, tel exactement que je l’ai ressenti.
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Je m’étais remis à Pessoa en vue d’un texte destiné à la revue Instinct nomade de Bernard Deson, j’avais relu L’innombrable, un tombeau pour Fernand Pessoa, très remarquable approche de Robert Bréchon que cite d’ailleurs Pajak à diverses reprises, mais je ne me doutais pas que le Pajak en question allait publier, en même temps que «notre» revue, un pavé de 350 pages qui constituerait une suite très substantielle intégrée dans mes lectures de ce tournant d’année virale.
Cela pour dire que lire les neuf volumes du Manifeste incertain doit se faire comme il a été écrit, à savoir « dans la vie » et donc sans se presser ni stresser, en annotant chaque page ou en dessinant de votre patte (si l’on est un enfant l’on peut coloriser les dessins de Pajak…), en y revenant comme aux Essais de Montaigne ou aux Notizen de Ludwig Hohl, en toute discontinuité continue mais sans lâcher le fil sauf pour aller faire pisser le chien.
J’ai l’air de blaguer mais pas du tout, d’ailleurs c’est toi qui va t’y coller à présent, lectrice adorable ou aimable lecteur - pas croire que le job de la lecture est du prémâché.
Frédéric Pajak le premier, d’ailleurs, souligne que la lecture, autant que l’écriture et la peinturlure, est un métier qui s’apprend et se peaufine avec les ans, et c’est ainsi qu’on a vu l’écriveur écrivant des débuts devenir, ces dernières années, et principalement dans le Manifeste incertain, un écrivain à part entière développant de la manière la plus singulière, un vrai style limpide et coulant avec son merveilleux « cinéma » de dessins racontant leur propre histoire…
Je viens de relire la page où Pajak parle de la mort de son frère, les larmes aux yeux en me rappelant celle du mien, disparu lui aussi trop tôt, et de celui de ma bonne amie qui s’est esquivé une de ces nuits dernières sans crier gare, sur quoi je me rappelle un texte tout récent de V.S. Naipaul sur le chagrin où il est aussi question de la mort de son père, de son frère et d’un chat sur un ton rappelant la saudade de Pessoa – donc tout se tient.
Si la source du mot personne l’apparie au masque, l’histoire de ce mot contient à la fois toutes les personnes et tous leurs pseudos que l’Art et la Littérature, liés au même noyau, démasquent pour leur donner un visage innombrable au nom d’Humanité.
Frédéric Pajak. Manifeste incertain 9. Les Éditions Noir sur Blanc, 350p, 2021.
Instinct nomade, No5. Les sept vies de Fernando Pessoa.
Robert Bréchon. L’innombrable, un tombeau pour Fernando Pessoa. Christian Bourgois, 254p., 2001.
V.S. Naipaul. Étrange est le chagrin. Editions Herodios, 2021, 42p.
 
Dessins de Frédéric Pajak et Matthias Rihs.
 

10/04/2020

Journal sans date (9)

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Le fait qu’il y eût encore quelque chose plutôt que rien , et le fait qu’il y eût moins de choses à considérer en se représentant encore moins de choses stimula l’imagination de l’Individu de tout genre capable d’extrapolations physiques à résonances métaphysiques, à commencer par la supposition que toute électricité fît soudain défaut.

L’éventualité d’un monde soudain éteint, bel et bien obscurci comme en vrai temps de guerre, soudain tout silencieux, plus aucun chargeur, plus aucune énergie de computation donc plus aucune possibilité de communiquer qu’entre conjoints ou voisins, plus de smartphones ni de trains à grande ou petite vitesse, plus de micro-ondes ni d’ascenseurs - cette impensable situation réjouit l’imagination de l’Individu en question, poète en vers réguliers ou aiguilleuse du ciel adepte de la pensée ZEN, reconnaissants tout de même de cela qu’on pût encore s’entendre à vive voix entre balcons et s’écrire des petits bleus au crayon simple.

Image: Philip Seelen

Journal sans date (8)

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Quant au Relativiste, il relativisa d’un ton qui laissait à entendre que son relativisme, irréductible à aucune autre façon de relativiser, avait en somme un caractère absolu, à commencer par le fait que le caractère prétendument brutal de la Pandémie de 2020 l’était nettement moins que celle que figure le romancier américain Richard Matheson dans son roman I am a legend qui voit la transformation des contaminés en êtres assez effrayants mais d’une férocité à vrai dire relative puisque les trois films tirés du roman inaugurent pour ainsi dire les espèces nouvelles du mort-vivant et du zombie alors qu’en fait de monstruosité le peintre batave Hieronymus Bosch s’était illustré quelques siècles plus tôt dans la représentation de personnages à peu près sans comparaison, à lui inspirés par la peste noire à côté de laquelle les toussotement et les montées de fièvre de l’actuelle épidémie faisaient piètre figure - et que dire du Pandémonium de l'Enfer de Dante ?

Sur quoi le Relativiste a commencé de tousser, sa fièvre a subitement fait bondir le mercure dans son tube, le souffle au cœur qui le tarabustait relativement souvent s’est transfomé en palpitation absolue, mais on fut impressionné de l’entendre insister, juste avant d’être intubé, sur le fait que son cas ne prouvait rien alors qu’un séisme risquait à l’instant même d’anéantir le rutilant établissement hospitalier dans lequel on l’avait emmené de force et que, par rapport aux données des statistiques cumulées et considérées avec le recul, dans une centaine d’années, ce qui était en train de lui arriver d’irrémédiable et de tragique aux yeux des siens ne ferait que confirmer sa théorie relativiste - et cette seule pensée qu’il avait raison suffit à lui valoir le bonheur absolu d’une guérison hélas toute relative, juste avant sa chute fatale dans l'escalier que vous savez...

03/04/2020

Journal sans date

 

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1.

Dès ce moment, et pour une durée indéterminée, l’évidence apparut qu’on devrait renoncer à toute date et toute mention de lieu, toute signature aussi dans la suite des constats significatifs.

 

Le premier de ces constats portait sur la difficuté respiratoire frappant d’abord les plus faibles, puis atteignant graduellement les plus forts. Est-ce dire que le monde était devenu irrespirable ? Oui et non.

 

Le deuxième constat significatif était qu’on hésitait , pour une durée indéterminée (l’expression pour une durée indéterminée avait été prononcés en haut lieu et s’était trouvée répercutée par les médias et les réseaux tant sociaux qu'asociaux) entre toute affirmation et son contraire. Nul n’était sûr de rien, sauf ceux qui se targuaient du contraire sans en être sûrs.

 

Le troisième constat indubitable (tout était toujours allé par trois jusque-là, dans ce monde-là, qui conservait ses réflexes binaires) fut que les plus intelligents se montrèrent immédiatement les plus stupides, non moins immédiatement portés au déni que les plus stupides, en affirmant sans le reconnaître qu’on ne pouvait leur faire ça à eux, tant ils étaient intelligents et donc supérieurs aux plus stupides.

 

Les plus forts, les plus puissants, les mieux cotés en Bourse, les plus ostensiblement possédants semèrent quelque temps le doute, de même que les plus portés à se croire croyants et les plus portés à se croire savants.

 

Tous avaient encore un nom dont ils signaient leurs traites et autres actes de foi accréditant leur croyance en la toute puissance de l’Argent et du Dieu en Lequel ils investissaient dans la double soumission au Pouvoir et au Savoir – ou plus exactement au Sachoir des sachants - le savoir (le bon vieux savoir des humbles savants à binocles et tabliers de ménagères) étant d’un autre ordre, plus discret et secret.

 

(À suivre très vite...)

17/03/2020

État de choc

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Ce qui nous arrive, arrive donc. Et nous met, tous tant que nous sommes, à la même épreuve ; et d’abord à l’épreuve de nous-mêmes sous l'effet de la sidération.

(Dialogue schizo)

Moi l’autre: - Je t’ai senti très ému, tout à l’heure, après les déclarations solennelles du ministre suisse de la santé Alain Berset et celles d’Emmanuel Macron. Je ne t’ai jamais vu comme ça, presque au bord des larmes…

 

Moi l’un: Oui, je suis sensible à la solennité, et je pleure aux enterrements, et je pleure au cinéma. L’autre soir, quand nous regardions le reporter anglais Robert Fisk marcher seul dans les ruines d’Alep ou d’Homs, avant de voir les atroces images d’archives des monceaux de cadavres de Sabra et Chatila, je n’ai pas pleuré du tout. Mais en voyant le visage du vieux reporter en train de se demander si toute cette violence ne relevait pas, chez l’homme, d’une espèce de passion de la destruction – de l’autodestruction aussi bien, j’avais les larmes aux yeux. Or il y avait quelque chose de solennel dans sa réflexion, après son parcours au front de la guerre, comme s’il touchait à une vérité qui le dépassait. Et c’est ce que je ressens ce soir : que nous sommes devant une vérité qui nous dépasse, et d'autant plus qu'elle n'est pas d'origine humaine. Vérité de la vie, vérité de la mort, réalité de nos morts, notre père au dernier jour, notre mère nous quittant après ses années de solitude, les rues vides de ce soir…

Moi l’autre:- Tu t’es un peu énervé, l’autre soir, après les déclarations de notre ministre de la santé, la jeune et fringante Rebecca Ruiz, qui s’indignait de la présence de «tant de retraités» dans les rues de Lausanne, où tu as vu comme un début de stigmatisation d’une classe de la population, mais à présent c’est en somme un pas de plus qui est franchi avec le «tous à la maison», et comment ne pas la comprendre ?

 

Moi l’un: - J’ai repensé à ce qu’elle dû vivre en s’exprimant à la télé devant tout le monde, elle qui vient de prendre sa charge et qui n’a aucune expérience d’une situation pareille, pas plus qu’aucun de ses collègues, d’ailleurs, ni que nous tous, ni que le pauvre Donald Trump qui bafouille tout et son contraire en se plantant devant son prompteur, pas plus que Vladimir Poutine apparemment si sûr de lui, ni que le joli Macron ni personne, et surtout pas les experts en ceci ou en cela qui me rappellent leurs homologues économistes sachant-tout il y a dix ans de ça.

Or je crois que nous ressentons tous la même chose ce soir. Tu as vu tout l'heure la rue où les champions de la pétarade se défonçaient hier à bord de leurs bolides noirs de petits parvenus à la con: vide. Et tu imagines la nuit des « gens de la nuit ». Or il n'y a pas là de quoi ricaner ni moins encore de se réjouir...


Moi l’autre: - Du jamais vu, tu crois ?


Moi l’un: - Je ne sais pas. Tout est tellement incertain et imprévisible que la sidération en devient extraordinairement réelle, comme l’apparition de nos enfants ou le corps de nos morts après le dernier souffle.


Moi l’autre : - Mais la vie continue. On vendra demain : La vie en quarantaine pour les nuls, et les conseils vont faire florès un peu partout…


Moi l’un: - Bien entendu, et les théories du complot, et les débats sur qui va payer quoi, et la faute aux migrants qui ont coûté si cher que nos systèmes de santé sont à sec, et les hymnes à la décroissance, et la redécouverte des Vraies Valeurs et tout le toutim…


Moi l’autre:- Et si l’on relisait La Peste du cher Camus ?

 

Moi l’un: - Eh tiens, je n’y avais pas pensé. Mais c’est vrai que ça pourrait nous rajeunir, quand nous apprenions Le vent à Djemila par cœur…

 

Moi l’autre: - Ah là, c'est moi qui vais pleurer ! Mais au fait: que dirait Albert Camus aujourd’hui, d’après toi ?

 

Moi l’un: - Je crois qu’il se tairait…

 

07/08/2018

Un été de grands livres

 
2153-200x150.jpg48280_patautfabrice18dr.jpgDeux romans exceptionnels, de deux auteurs outrageusement inaperçus, attendent la lectrice et le lecteur non alignés à l’ombre fraîche : Dans Khartoum assiégée, d’Etienne Barilier, marquant le retour en beauté et en profondeur du romancier; et le premier roman de Fabrice Pataut, Aloysius, paru en 2001, redécouvert en 2005 avec la bénédiction d’Alberto Manguel, et que prolongera la lecture des nouvelles éblouissantes d’Un Jeudi parfait, paru en 2018. Triple enchantement avant la rentrée multitudinaire !
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Un lecteur de langue française un peu conséquent (et le mot de lecteur contient inclusivement une lectrice à l’affût de qualité) se trouve confronté, en ces jours de canicule moite, à une alternative impliquant un choix sûr entre la daube molle et le vif des vrais livres.
Passons sur les «livres de plage» qui sont légion et suintent de sueur fade et de monoï, pour gagner la clairière de fraîcheur, le bord de rivière ou la chambre aérée, où lire deux romans formidables ressortissant à la meilleure littérature et renvoyant à deux œuvres majeures de ce temps qui ont pour point commun de rester inaperçues, à tout le moins négligées au profit des «têtes de gondoles»...
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Je reviendrai beaucoup plus longuement, avec deux chroniques séparées du média indocile Bon Pour La Tête, et dans un ouvrage à paraître, sur les œuvres respectives d’Etienne Barilier et de Fabrice Pataut, toutes deux inscrites dans la grande tradition du roman filtrant quelques thèmes essentiels par l’alchimie du langage, où pensée et sensation, raison et fantaisie collaborent à la mise en mots, mais dans l’immédiat, vite vite, il faut donner envie de lire Dans Khartoum assiégée, fabuleuse ressaisie d’une tragédie à valeur actuelle hautement symbolique, au carrefour des cultures opposant divers colonialismes et aux sources du fanatisme islamique, et par delà toute thèse : dans le maëlstrom humain où se débattent des personnages merveilleusement présents, abjects ou bouleversants, dont le protagoniste, le général anglais Gordon surnommé Gordon Pacha, acquiert une stature de figure romanesque stupéfiante de force fragile.
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Pour comparaison, le lectrice ou le lecteur pourraient voir ou revoir (disponible sur le site de streaming gratuit hds.to) le film britannique Khartoum évoquant la même péripétie historique de l’encerclement de la capitale soudanise, en 1884, par les hordes du chef de guerre mystique dit Le Mahdi, inspirateur d’un premier Etat islamique, avec Charlton Heston dans le rôle (assez bien tenu, il faut le reconnaître) de Gordon, et Laurence Olivier en Mahdi au faciès noirci à la cire de soulier militaire, histoire de percevoir la différence entre une sorte de B.D. à grand spectacle fondée sur un schéma simpliste, avec force personnages caricaturaux et chevauchées hurlantes, et les strates d’un roman prodigieusement documenté mais dépassant l’anecdote historique ou la couleur locale dans un brassage qui fait croire au lecteur qu’il sait tout de ce monde par immersion et y comprend les enjeux historiques et politiques, économiques ou culturels (éthique et théologie comprise) d’un drame où violence et sacré, petite religieuse italienne et trafiquant français sans scrupules, partisans du Mahdi vu en libérateur ou défenseurs d’autres plus ou moins nobles causes se mêlent dans une pagaille admirablement détaillée et structurée par le romancier.
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Après le mémorable essai de Barilier paru l’an dernier sous le titre de Vertige de la force, illustrant la connaissance du « sujet islam » par cet auteur à l’incomparable porosité, son nouveau roman marque l’accomplissement du romancier découvert il y a cinquante ans avec Laura et Passion, au talent toujours plus amplement déployé dans Le Dixième ciel ou Le chien Tristan, entre autres nombreux titres, à qui cependant manquait parfois un soupçon d’incarnation «en pleine pâte», alors qu’ici tout se fond en unité vivante et vibrante portée, de surcroît, par une écriture comme rénovée dans le détail et le mouvement d’ensemble.
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cvt_Aloysius_5182.jpegLes diableries de l’histoire humaine
Si j’ai suivi le développement de l’œuvre de Barilier dès son premier roman (L’Incendie du château, en 1973), ce n’est qu’avec son dernier livre que j’ai découvert l’univers de Fabrice Pataut, avec les dix-sept nouvelles éberluantes d'Un Jeudi parfait, paru ce printemps, neuvième ouvrage de fiction d’un philosophe ferré (le wikipédant renseigne sur sa carrière professionnelle de spécialiste international éminent des arcanes logiques de la pensée et du langage) qui serait à la fois un conteur retors à la fantaisie inventive débridée et un poète en prose aux bonheurs d’expression filés à jet continu.
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Ayant commencé de lire Fabrice Pataut par la fin, ma décision subconsciente de tout lire de cet auteur me rappelant à la fois les grandes largeurs romanesques et les plus fins détails poétiques d’un Vladimir Nabokov, mais aussi les mélancolies louches d’un Juan Carlos Onetti, notamment dans son roman faussement scabreux intitulé Valet de trèfle, m’a reporté au premier de ses romans, Aloysius, qui m’a fait me retrouver ces derniers jours à Minorque en 1939, sur fond de guerre civile et plus encore, au milieu de personnages me rappelant d’abord les diableries de Mikhaïl Boulgakov (un chat nommé Verlaine, et parlant comme le Tobermory de Saki, y introduit notamment), entre réalité confuse et rêves hyperréalistes, avant de m’enfoncer dans ce qu’on pourrait dire l’épaisseur du réel mais comme transfiguré par une vision poétique envoûtante.
Ceux qui estiment, avec une sorte de Schadenfreude typique des paresses désabusées de l’époque, qu’il ne se fait plus rien dans la littérature contemporaine de langue française, subissent probablement les effets d’une autre lassitude blasée perceptible dans les rubriques « culturelles » ou plus gravement « littéraires » des temps qui courent, où l’esprit de curiosité et de découverte se fait rarissime alors que tous se rassurent en parlant tous à la fois de « ce dont on parle », etc.
Eh bien merde à la fin: qu’il lisent plutôt Dans Khartoum assiégée, Aloysius et Un jeudi parfait, et bordel qu’on en parle !
 
Etienne Barilier. Dans Khartoum assiégée. Editions Phébus, 2018, 476p.
Fabrice Pataut. Un jeudi parfait. Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2018, 269p ; Aloysius, Le Rocher, réédité en 2005 dans la collection Motifs, avec une préface d’Alberto Manguel.

06/07/2017

Grignan en toutes lettres

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À propos du Festival de la correspondance, de la tradition épistolaire et de sa vaporisation de courriels en tweets. De la découverte d’un jeune écrivain non formaté et de la lecture autoroutière de son premier livre.
 
Nous serons demain à Grignan, ou une amie et ses amis m'ont convié à parler de L'Enfant prodigue à l'occasion du Festival de la correspondance dont l'édition de cette année est consacrée aux Chères familles.
L'invitation m'est arrivée alors que je lisais les lettres de mon cher Tchekhov réunies dans la collection Bouquins, et peu après je commençai de classer les centaines de missives échangées avec divers écrivains, entre autres parents et amis, que j'ai accumulées depuis le début des années 70 et que j'ai déposées au début de 2017 aux Archives littéraires suisses, avec tous mes carnets plus ou moins enluminés d'aquarelles, mes manuscrits et tapuscrits, documents de toute sorte et autres commandements de payer où avis de saisie. La première en date de ma collection de lettres d’écrivains plus ou moins illustres était datée du 1er janvier 1970 et commençait par “Mon enfant”, signée Marcel Jouhandeau...
 
Je dois être, en Suisse romande, l'un des derniers Mohicans à avoir tenu une correspondance suivie jusqu'à la sécularisation du courriel et du texto, pour ne pas parler du tweet cher aux gens capable de tout dire en 144 caractères, style Décrets & Injures à la Donald Trump.
Or mes courriels restent souvent des lettres-fleuves, sans le charme évidemment de ma graphie aussi verte que souvent indéchiffrable - charme de la main-mystère - et l'un de mes tapuscrits toujours en quête d'éditeur rassemble quelque 300 lettres échangées "par dessus les murs" entre La Désirade et Ramallah avec mon ami Pascal Janovjak, initialement publiées sur mon blog.
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Imagine-ton Madame de Sevigné blogueuse ou fan de Facebook ? Pourquoi pas ? Et les chères familles communiquent-elles mieux que jadis et naguère à l'heure de Messenger et d'Instagram ? Cela se discute. Philippe Jaccottet sur Youtube ?
On imagine le buzz des followers !
Tout à l'heure, Lady L. me racontait le dernier roman d’Eugene Green qu'elle a téléchargé sur Kindle via Amazon, intitulé Les voix de la nuit. Or le même Eugene Green se trouvera demain sur la cour des Adhemar, deux heures après moi-même en personne. Tels sont les progrès de l'internautique, et là, tout de suite, je lis le premier roman d'un jeune auteur lausannois à paraître en août au Cherche-Midi, intitulé Aux noces de nos petites vertus et révélant un nouvel auteur d'une étonnante originalité de perception et de style. Le nom de cet énergumène est Adrien Gygax, notez ça sur la pierre de votre briquet car il va flamber la mèche; et c'est par mon blog, yes sir, que cet Adrien-là a trouvé l'adresse de La Désirade où il m'a envoyé son opus que j'emporte à Grignan fissa.
 
Qu'est-ce qu'un écrivain ? Madame de Sevigné et Philippe Jaccottet sont des écrivains à ce qu'on dit et reconnaît, d'ailleurs La Pleiade le prouve . Mais hic et nunc ?
 
Qui parle de la Grèce, du soleil et des oliviers comme ca ?
Je cite Adrien Gygax, page 16: “La Grèce est un beau pays. Il me semblait que c’était là que le soleil savait briller le mieux. Ce n’est pas qu’il était très fort, non, plutôt qu’il était très présent, carrément obsédé. Il y a des endroits comme celui-là où on ne trouve que rayons blancs et ombres noires. Quand tout est polarisé à ce point, on finit par devoir aimer ou détester, il n’y a plus vraiment de demi-mesure. Moi, j’aimais, complètement. Je comprenais que les premiers génies soient nés ici, entre l’ombre des cavernes et l’éblouissement d’un ciel toujours bleu. C’est vrai que, à choisir, pour dire le monde, je préférerais l’ombre d’un olivier à celle d’un sapin. Rien qu’à son tronc, on comprend qu’il est le roi des arbres tellement il est torturé, emmêlé, questionné. Il n’y a pas qu’une seule envie d’arbre dans olivier, il y en a des milliers qui se grimpent dessus, se coupent la route, s’empilent et se contredisent”, etc.
Et je pourrais vendre plus de mèche : sur un premier souper de cochons mâles en Macédoine, suivi d’un début de mariage en fanfare; sur l'apparition d'une jeune Gaïa qui coupe la chique du narrateur, et ensuite en flash-back sur la première galère d'amour de celui-ci - mais là je n'en suis qu'à la page 40 et déjà j'ai balancé un courriel au lascar pour le mettre en garde: gare à vous si vous me décevez ! Tout le temps qu'on descendra l'autoroute du soleil je lirai votre livre à Lady L. et gaffez le tribunal ! Mais je sens déjà (l’instinct et le nez du vieux Mohican !) que de Grignan je vais fait une lettre à l'encre verte à cet Adrien dont l'envoi me vient de Crissier ou créchait notre arrière- grand-mère aussi vieille que Jaccottet ce matin et dite, précisément, la mémé-de-Crissier.
 
Pour ne pas quitter nos chères famille , je cite encore notre amateur de petites vertus et j'attaque ensuite le plan valises; et ce soir, à l’étape de Valence, faudra que je jette un oeil dans L’Enfant prodigue, vu que j’ai presque tout oublié de ce qu’il contient:
“Je n’avais pas manqué d’amour, enfant, ma place à l’église avait toujours été réservée, à coté de l’orgue, aux pieds de ma grand-mère. J’avais même eu le droit de tourner les pages de la partition quelques fois. Coup de chance, j’avais eu de ces parents qu’oncroit aimer mais dont on ne tombe réellement amoureux qu’une fois adulte. De belles personnes ! Il y en avait tout autour de moi, il y en a toujours eu. Ce n’était ni la chance ni l’entourage qui me manquaient, c’était autre chose”...
 
Adrien Gygax. Aux noces de nos petites vertus. Editions Cherche-Midi,147p. En librairie en août 2017.
Aquarelle du bandeau: JLK, La Lettre, d’après Czapski.

16/03/2017

Et que danse La Fée Valse !

 

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Où le maestro Sergio Belluz, baritone drammatico et fabuliste polygraphomane, se fait le chantre spontané de La Fée Valse...

Dans les quelques cent-trente pièces facétieuses et virtuoses de ce recueil savoureux qu’est La Fée Valse (Vevey : L’Aire, 2017), c’est tout l’humour, toute la fantaisie, et toute l’oreille de Jean-Louis Kuffer qui s’en donnent à cœur joie – un livre que l’OULIPO de Raymond Queneau aurait immédiatement revendiqué comme une suite d’Exercices de style amoureux, tout comme il aurait réclamé à hauts cris la publication urgente et salutaire des fameux "Ceux qui" – « Celui qui se débat dans l’absence de débat / Celle qui mène le débat dans son jacuzzi où elle a réuni divers pipoles / Ceux qui font débat d’un peu tout mais plus volontiers de rien / Celui qui ne trouve plus à parler qu’à son Rottweiler Jean-Paul / Celle qui estime qu’un entretien vaut mieux que deux tu l’auras... » – que l’auteur dispense de manière irresponsable sur des réseaux sociaux complaisants, sans mesurer les risques de mourir de rire (l’Office fédéral des assurances sociales s’inquiète).


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Une des pièces, Kaléidoscope, explique bien l’esthétique du livre : « Quand j’étais môme je voyais le monde comme ça : j’avais cassé le vitrail de la chapelle avec ma fronde et j’ai ramassé et recollé les morceaux comme ça, tout à fait comme ça, j’te dis, et c’est comme ça, depuis ce temps-là, que je le vois, le monde ».

Fellini.JPGLa Fée Valse, c’est d’abord un amusant portrait fellinien de nos grandeurs et de nos petitesses amoureuses, de nos fantasmes et de nos regrets, qui joue sur l’alternances des narrations, sur l’accumulation des pastiches, sur le jeu des registres de langue, sur les sonorités, sur les cocasseries des noms propres et sur les références autant littéraires que populaires : « C’était un spectacle que de voir le lieutenant von der Vogelweide bécoter le fusilier Wahnsinn. Je les ai surpris à la pause dans une clairière : on aurait dit deux lesbiches. J’ai trouvé ça pas possible et pourtant ça m’a remué quelque part » (Lesbos)
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On y joue sur les mots, bien sûr : « Les femmes des villas des hauts de ville sont évidemment favorisées par rapport aux habitantes du centre, mais c’est surtout en zone de moyenne montagne que se dispensent le plus librement les bienfaits du ramonage» (Le Bouc)

On y prépare aussi des chutes hilarantes par la transition brusque entre une tirade en forme de poncif qui termine par un particularisme terre-à-terre, comme dans En coulisses : « Je sais bien que les tableaux du sieur Degas ont quelque chose d’assez émoustillant, mais faut jamais oublier les odeurs de pied et la poussière en suspens qu’il y a là derrière, enfin je ne crois pas la trahir en précisant que Fernande n’aime faire ça que sous le drap et qu’en tant que pompier de l’Opéra j’ai ma dignité » ou comme dans Travesti : « Que le Seigneur me change en truie si ce ne sont point là des rejetons de Sodome !’ , s’était exclamée Mademoiselle du Pontet de sous-Garde en se levant brusquement de sa chaise après le baiser à la Belle au bois dormant qu’avaient échangé sur scène le ravissant petit Renne et Vaillant Castor l’éphèbe au poil noir. »
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On s’amuse des conformismes et des jargons de certains milieux : « ...Après sa période Lichens et fibrilles, qui l’a propulsé au top du marché international, Bjorn Bjornsen a mené une longue réflexion, dans sa retraite de Samos, sur la ligne de fracture séparant la nature naturée de la nature naturante, et c’est durant cette ascèse de questionnement qu’est survenue l’Illumination dont procède la série radicale des Fragments d’ossuaire que nous présentons en exclusivité dans les jardins de la Fondation sponsorisé par la fameuse banque Lehman Brothers... » (Arte povera)
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En passant, on récrit Proust façon XXIe siècle, comme dans Café littéraire – « C’est pas que les Verdurin soient pas à la coule : les Verdu c’est la vieille paire de la belle époque de Woodstock, leur juke-box contient encore du passable, style Jailhouse rock et autres Ruby Tuesday Amsterdam ou La mauvaise réputation, enfin tu vois quoi, mais tout ça est pourtant laminé sous l’effet des goûts du barman Charlus, fan de divas italiennes et de choeurs teutons. » – et on évoque Foucault – « Sa façon de feindre la domination sur les moins friqués de la grande banlieue, puis de renverser tout à coup le rapport et de trouver à chaque fois un nouveau symbole de soumission, nous a énormément amené au niveau des discussions de groupe, sans compter le pacson de ses royalties qu’il faisait verser par ses éditeurs à la cellule de solidarité. »

Aiguilleuses.jpgUne suite d’hilarants jeux de rôles, superbement écrits, qu’on verrait bien joués sur scène, tant l’auteur sait capter et retranscrire en virtuose les sonorités du verbiage contemporain, avec ses mélancolies et ses ambiguïtés, aussi : « Le voyeur ne se reproche rien pour autant, il y a en lui trop de dépit, mais il se promet à l’instant que, demain soir, il reprendra la lecture à sa vieille locataire aveugle qui lui dit, comme ça, que de l’écouter lire la fait jouir » (Confusion)

Vous êtes libre, ce soir ?


Ce texte a été copié/collé à sa source, à l'enseigne de Sergiobelluz.com.


Le dessin original illustrant La Fée Valse est de la main de l'artiste vaudois Stéphane Zaech. L'image illustrant Kaléidoscope est signée Philip Seelen. Le joueur de flipper est une oeuvre de Joseph Czapski. Le vernissage de La Fée Valse se tiendra le 31 mars 2017 au Café littéraire de Vevey, avec lectures et animations, bons plats et verres amicaux, dès 18h.30. 

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