24/05/2020

Les passions de Gemma Salem étaient des défis à la mort

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Hommage reconnaissant à l'Amie et à l'Écrivain,

par JLK

C’est entendu: vous avez chialé un bon coup après vous être exclamé «non mais c’est pas vrai! », et quand vous avez compris que c’était vrai vous avez fait votre job de vivants qui est de se lamenter à la cantonade, saules pleureurs et pleureuse éplorées que vous êtes alors que déjà, là-bas, Gemma se rallumait une nouvelle clope dans son cimetière autrichien avant d’éclater de rire en s’imaginant, bande d’éclopés, ses fistons et leur smala, ses amis et autres ennemis, vos pauvres mines d’enterrement !

Gemma Salem les pieds devant: non mais t’imagines ! Bien plutôt, après le pied au cul de sa mère - elle l’avait écrit noir sur blanc -, cette dernière fois au derche de la mère du monde qui vous fauchera toutes et tous à la fin, ça aussi c’est écrit !

Et c’est ça aussi qui nous reste : ce qui est écrit. Les écrits de Gemma Salem qui font la pige à toutes les détresses, des écrits comme qui dirait « pour la vie», donc des écrits qui chialent comme vous et qui rient pour tous - des écrits comme dictés par la vie et qui survivront parce qu’ils sont plus que de simples «récits de vie». Des écrits qui ne sont pas que de plates copies de la vie mais qui ajoutent à celle-ci la valeur ajoutée de ce qu’on appelle l’Art avec une grande aile, ou la Littérature à majuscule vénérable, ou la poésie mais sans chichis - et surtout musique à l’appui: la poésie de Schubert qui écrivait spécialement pour cette cinglée de Gemma - croyait-elle dur comme fer -, la poésie de Beethoven et son grand mouvement de rumba, la poésie de ce cœur de chien de Boulgakov , la folle poésie décavée de Jean Rhys en ses propres Tropiques passionnels, la poésie martelante et martelée de TB alias Thomas Bernhard à jamais inatteignable et bien avant qu’il l’eut précédée par delà les eaux sombres. Thomas Bernhard mort ? Et quoi encore !

Au commencent était l’Artiste

Gemma, qui n’était pas encore Gemma Salem l’écrivain (jamais je n’arriverai à la dire écrivaine), m’est apparue à la toute fin d’une soirée dans un caveau lausannois enfumé qui symbolisait alors la bohème locale, à l’enseigne des Faux-Nez, et tout aussitôt j’ai pensé : Princesse persane, Reine sarrasine, Shéhérazade à Gauloises bleues - et c’était parti pour un bout de comédie avec l’Actrice, vu qu’à l’époque Gemma Salem se croyait faite pour le théâtre.

Or notre première engueulade, avec Gemma championne du genre, remonte à cet instant où elle a senti, sans que je ne lui dise rien, que je ne croyais pas qu’elle fût le moins du monde actrice, convaincu qu’elle était trop elle-même pour incarner jamais un autre personnage sur une scène, et du coup elle m’en voulut à mort de le penser sans le dire vu qu’elle-même le sentait sans oser le reconnaître; et je ne fus guère surpris de la retrouver, plus tard, dans un autre rôle où elle pouvait incarner tous les personnages qui lui chantaient à sa guise, rien qu’avec une plume et du sang vif (du sang bleu s’il vous plaît) pour l’exprimer.

Cependant l’essentiel demeurait: Gemma Salem l’écrivain avait remplacé l’actrice au pied levé et l’Artiste demeurait. Pas étonnant d’ailleurs que L’Artiste (La Table ronde, 1991 - prix Schiller) soit le titre d’un de ses livres. Mais plus que surprenant, réellement stupéfiante : l’immédiate puissance de l’écrivain, brassant une vie entière à pleines mains et en tirant un vrai premier roman dense et vibrant d’émotion, formidablement vivant.

Des passions vécues et sublimées par l’écriture

L’histoire du Roman de Monsieur Boulgakovest celle d’une passion «incendiaire» autant qu’imaginaire. Une jeune comédienne aux origines panachées d’Orient pimenté et de Suisse confite, installée dans le Midi et languissant un peu d’accéder à la gloire tous azimuts, tombe soudain sur le specimen masculin de ses rêves : un écrivain russe  fascinant mais rayé du nombre des vivants dans le crépuscule sanglant des années 30. Rencontre donc de type occulte…


La comédienne s’appelle Gemma Salem. L’auteur est Mikhaïl Afanassiévitch Boulgakov, auteur du Maître et Marguerite, des Oeufs fatidiques,du Roman théâtralet de Cœur de chien, mais aussi des Récits d’un jeune médecinqui l’apparentant à un certain Anton Pavlovitch Tchekhov, future autre passion de Gemma.
Or le coup de foudre de celle-ci pour Boulgakov est tel que, non contente de dévorer tous ses écrits traduits en quelques mois, elle en investit et réfracte l’univers à la façon de Diablerie- nouvelle du même Boulgakov -, poussant l’observation mimétique de la discordance entre réalité et fiction jusqu’à l’absurde hallucinant.
Plus précisément, Gemma Salem, dansLe Roman de Monsieur Bulgakov,reconstitue des lieux et fait parler des personnages de chair et de sang,  fondant tout cela dans le mouvement d’un temps fuyant, à la fois tangible et impalpable.
C’est ainsi que, dès les premières pages du roman, nous nous transportons, aux côtés du jeune Micha, alors toubib débutant, dans le Kiev de son enfance. Et dès ce moment se remarque l’habileté avec laquelle Gemma Salem tire parti d’éléments empruntés aux œuvres de l’écrivain, pour donner au roman son climat, ses couleurs et sa vraisemblance, et cela sans qu’on n’ait jamais l’impression de subir une compilation non plus qu’un relevé de filature.
Ensuite nous suivrons Boulgakov à travers les années, des lendemains de la Révolutuoin à la fin des années 30, au fil d’une production littéraire très étroitement surveillée dès ses débuts, à cause de sa liberté de ton et de sa propension satirique, complètement interdite de publication et de représentation au tournant de 1928 (quand bien même Staline avait vu et revu dix–sept fois la pièce intitulée Les Journées des Tourbine!) et que l’acharnement de sa dernière compagne – le très beau personnage de Lena – fera sortir des tiroirs d’infamie après la mort de l’écrivain.
De ce dernier,Le Roman de Monsieur Boulgakovnous donne une image attachante et nuancée. En évitant les pièges de l’idéalisation ou du sentimentalisme, si fréquents dans le genre, Gemma Salem a recomposé le portrait d’un Monsieur très porté sur la vie et les femmes, capable d’autant d’amitié chaleureuse que d’intransigeance têtue, qui tenait par-dessus tout à préserver ses œuvres de toute compromission. Or, d’une certaine manière, et ce sera vrai de tous ses livres, l’écrivain brosse son propre portrait en travaillant à celui de son modèle.
J’ai parlé de mimétisme à propos de la relation de Gemma Salem avec Boulgakov, dont le sort de David poétique en butte à l’écrasant Goliath soviétique ne pouvait qu’émouvoir la jeune femme blessée par la vie et en bisbille déclarée avec les pesanteurs de la famille et de la société, et c’est le même type de rapport - maintes fois décrit par un René Girard dans ses analyses de la passion mimétique -, qu’elle établira avec Thomas Bernhard, jusqu’à une identification redoutable du fait que l’imprécateur autrichien restait, lui, bien vivant…

Que l’acte artistique relève de la conversion

 

Tous les livres de Gemma Salem, jusqu’aux plus agressifs ou acides, comme Mes amis et autres ennemis(Zulma, 1995) ouLa Rumba à Beethoven(Pierre-Guillaume de Roux, 2019) sont des histoires d’amour relevant de l’exorcisme et qui disent à la fois les beautés de la vie (les enfants et les animaux, la musique et les sentiments délicats) et le mal de vivre, l’exécration du mensonge sentimental ou « romantique », le mépris qu’elle partageait avec Thomas Bernhard de tous les simulacres sociaux ou culturels qu’elle pointe notamment dans ses tableaux au vitriol d’une certaine Suisse hypocritement convenable, notamment dans Les exilés de Khorramshahr(La Table ronde, 1986) et dansBétulia(Flammarion, 1987), où la rage tonique de sa deuxième flamme littéraire se fait déjà sentir, qui se développera plus librement dans sa fameuse Lettre à l’hermite autrichien(La Table ronde, 1989), relancée dans Thomas Bernhard et les siens(La Table ronde 1993) et jusque dans son dernier livre, sur le ton plus apaisé d’un bilan existentiel très émouvant où elle «prend sur elle», comme on dit, en se reprochant son terrifiant amour propre…

 
Il y a, de fait, chez Gemma Salem, comme chez le grand emmerdeur autrichien, un personnage à la fois solaire et son double farouchement ombrageux, pas loin des possédé(e)s de Dostoïevski, qui se rend parfois la vie aussi impossible qu’à son entourage, mais que l’Art, une fois encore, délivre - cela même qu’entend René Girard une fois encore, dans Mensonge romantique et vérité romanesque.


La figure de Thomas Bernhard, assis sur un banc les mains aux poche, l’air de nous dire qu’il n’en a rien à fiche, trône sur la couverture d’Où sont ceux que ton cœur aime(Arléa, 2019), mais TB n’est qu’un truchement : le médiateur par excellence que Gemma n’a jamais pu enlacer «pour de vrai», une figure de la pureté dans un monde avachi par le kitsch, un contempteur de toutes les illusions à bon marché mais qui nous fait un clin d’œil amical comme Gemma, fumant son dernier pétard sur sa tombe, nous en vrille un plein d’amour…

JLK

À La Désirade, ce 24 mai 2020.

11/04/2020

Journal sans date (veille de Pâques)

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La Vie se demanda, en cette aube de splendide journée-là, si elle allait, ou non, tuer plus de Terriens ou si elle s’en tiendrait à ce qu’elle considérait comme un avertissement et un aveu de faiblesse susceptible d’inquiéter ceux qui se croyaient les plus forts.

En tant que femme sensible, aimant le grand air et les espèces diverses, elle n’avait jamais eu crainte d’avouer sa faiblesse et son goût pour les délires enfantins, les adolescents malades et les sages de grand âge. Or ses aveux ne semblaient pas toucher les fortiches ni la masse violente, imbécile et menteuse.

La Vie, bonne au fond et si belle, était fatiguée de voir le mensonge proliférer au risque de perturber le sommeil des enfants candides et de tromper les plus vulnérables naturellement portés à s’accrocher à elle, qu’elle avait achevés en toute injustice apparente mais en somme pour leur paix.

Que la Vie fût injuste relevait d'un constat qui ne devait point entacher sa bonté potentielle ni moins encore sa rayonnante beauté, mais comment lui reprocher de s’en prendre d’abord aux plus faibles alors qu’elle-même se reconnaissait fragile et parfois fatiguée comme une vieille servante ?

Or les fortiches ne semblaient rien comprendre, et c’est pourquoi la Vie, à l’aube de ce beau jour, se demanda s’il n’était pas temps de les tuer tous, et tous leurs semblables, pour leur ouvrir les yeux ?

10/04/2020

Journal sans date (10)

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Des jours entiers se perdirent pour certains dans le spectacle continu de la violence et des exhibitions diverses, tandis que d’autres (beaucoup) mouraient de faiblesse ou de vieillesse et d’autres encore (également nombreux) se remettaient.

Ce mal étrange , inexplicable en aucune langue même savante, cette maladie inattendue et aussi imprévisible que le Président américain en exercice cette année-là, fut ainsi le révélateur momentané de toutes les angoisses latentes, de toutes les peurs, de tous les aveuglements involontaires ou volontaires de cette non moins étrange Espèce dont beaucoup d’intelligence fut perdue à invoquer des causes et des conséquences qui se contredisaient d’un jour à l’autre comme se contredisaient le Président américain et ses divers homologues - l’étrangeté était alors devenue l’air qu’on respire et les morts-vivants sortirent des écrans le temps d’une orgie de violence et d’extase virtuelle sans pareille.

Tel, qui avait toujours trouvé les films de morts-vivants d’une stupidité humiliante pour l’Espèce, ressentit une humiliation sans égale au cours de ces journées pendant lesquelles ses proches et ses moins proches affrontaient le mal avec une détermination non moins inattendue - beaucoup de femmes au premier rang.

Beaucoup de femmes en effet s’activèrent silencieusement ou parfois en chantonnant à la cuisine de quarantaine et à d’inlassables lessives, entre autres soins de l'Urgence -pendant que les doctes diplômés en théorie théorisaient à qui mieux mieux; et pas mal de conjoints (re)découvrirent ainsi, en leur conjointes, la femme réelle en sa force durable.

De jour en jour il apparut que les arguments d’autorité invoqués par les maîtres diplômés du bien-penser et du bien-parler - femmes titrées comprises -, s’effondraient dans le magma de leur jactance aussi insignifiante que les graphes mondiaux d’une Statistique dépassée par la réalité réelle de ce mal décidément étrange..

Journal sans date (9)

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Le fait qu’il y eût encore quelque chose plutôt que rien , et le fait qu’il y eût moins de choses à considérer en se représentant encore moins de choses stimula l’imagination de l’Individu de tout genre capable d’extrapolations physiques à résonances métaphysiques, à commencer par la supposition que toute électricité fît soudain défaut.

L’éventualité d’un monde soudain éteint, bel et bien obscurci comme en vrai temps de guerre, soudain tout silencieux, plus aucun chargeur, plus aucune énergie de computation donc plus aucune possibilité de communiquer qu’entre conjoints ou voisins, plus de smartphones ni de trains à grande ou petite vitesse, plus de micro-ondes ni d’ascenseurs - cette impensable situation réjouit l’imagination de l’Individu en question, poète en vers réguliers ou aiguilleuse du ciel adepte de la pensée ZEN, reconnaissants tout de même de cela qu’on pût encore s’entendre à vive voix entre balcons et s’écrire des petits bleus au crayon simple.

Image: Philip Seelen

06/04/2020

Journal sans date (5)

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Ce lundi matin le ciel est tout limpide et tout frais, on se sent en pleine forme et prêt à faire de bonnes et belles choses, mais on ne fera rien, sauf aux urgences et dans les centres de décision.

Hier soir un subtil Situationniste y a été de la énième analyse du jour, comme quoi tout le monde avait tout faux sauf lui, et qu’il l’a toujours dit: qu’il fallait en revenir à la cueillette et que l’avenir proche était dans le lointain passé.

Mais ce matin appartient aux blouses blanches ou bleues et le Grand Guignol du Président américain ne fait même plus sourire tant les malades en chient dans les couloirs.

Quant aux métaphores analogiques, elles disent ce qu’il faut dire devant le jamais-vu qui se répète : le Virus est un nouveau Pearl Harbour vu que personne ne s’y attendait sauf ceux qui avaient tout prévu au futur antérieur, le Virus est le copy cat d’un Nine Eleven à la chinoise, le Virus est pire que le gaz d’Auschwitz vu qu’il n’a pas d’odeur ou plus exactement: qu’il supprime toute perception de toute odeur y compris chez les Chinoises et les Chinois.

Ce matin cependant les gestes précis de la prévention et de la réparation éclipsent les grimaces et les vociférations des importants, ce matin appartient aux Matinaux.

Image. JLK

Journal sans date (3)

 

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La date inaugurale de la Pandémie resta elle aussi incertaine, notoirement antérieure au Nouvel An lunaire fêté par les familles chinoises honorant cette année le Rat de Métal, donc avant le début de l’an 4718 de la tradition que marquait le 25 janvier 2020, et la géolocalisation du foyer initial de l’infection au marché de fruits de mer de Wuhan, autant que son lien direct avec le commerce de chauve-souris - non consommées dans cette région -, ou avec les séquences du génome de virus trouvés sur les pangolins, ressortissent à autant de supputations connexes ou contradictoires recyclées par les rumeurs ultérieures avérées ou contredtes par les experts et contre-experts de tous bords au bénéfice ou au dam de tout soupçon de complot.

Ce qui est sûr et dûment daté, au 25 janvier marquant le début de l’année du Rat de Métal, est que ce jour même le Président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, reconnut officiellement et devant le monde entier que la situation était grave et que l’épidémie identifiée se trouvait d’ores et déjà en voie d’accélération, au point que, le lendemain déjà, le nombre de sujets infectés dépassait les 50.000, et peut-être le double ou le triple selon diverses sources alors qu’il était établi que la Statistique variait en fonction de critères liés tantôt à la propagande d’État et tantôt au fait que seuls les tests certifiés positifs assuraient la couverture financière aux malades selon le système de santé chinois.

Enfin ce qui est plus sûr encore est que, dès ces prémices non datés de la pandémie, point encore reconnue pour telle, un écart abyssal et croissant à chaque heure se creusa entre la vérité singulière des faits et leur interprétation dont les termes allaient constituer le plus formidable révélateur de l'état du monde que divers Présidents qualifièrent bientôt d’état de guerre.

03/04/2020

Journal sans date

 

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1.

Dès ce moment, et pour une durée indéterminée, l’évidence apparut qu’on devrait renoncer à toute date et toute mention de lieu, toute signature aussi dans la suite des constats significatifs.

 

Le premier de ces constats portait sur la difficuté respiratoire frappant d’abord les plus faibles, puis atteignant graduellement les plus forts. Est-ce dire que le monde était devenu irrespirable ? Oui et non.

 

Le deuxième constat significatif était qu’on hésitait , pour une durée indéterminée (l’expression pour une durée indéterminée avait été prononcés en haut lieu et s’était trouvée répercutée par les médias et les réseaux tant sociaux qu'asociaux) entre toute affirmation et son contraire. Nul n’était sûr de rien, sauf ceux qui se targuaient du contraire sans en être sûrs.

 

Le troisième constat indubitable (tout était toujours allé par trois jusque-là, dans ce monde-là, qui conservait ses réflexes binaires) fut que les plus intelligents se montrèrent immédiatement les plus stupides, non moins immédiatement portés au déni que les plus stupides, en affirmant sans le reconnaître qu’on ne pouvait leur faire ça à eux, tant ils étaient intelligents et donc supérieurs aux plus stupides.

 

Les plus forts, les plus puissants, les mieux cotés en Bourse, les plus ostensiblement possédants semèrent quelque temps le doute, de même que les plus portés à se croire croyants et les plus portés à se croire savants.

 

Tous avaient encore un nom dont ils signaient leurs traites et autres actes de foi accréditant leur croyance en la toute puissance de l’Argent et du Dieu en Lequel ils investissaient dans la double soumission au Pouvoir et au Savoir – ou plus exactement au Sachoir des sachants - le savoir (le bon vieux savoir des humbles savants à binocles et tabliers de ménagères) étant d’un autre ordre, plus discret et secret.

 

(À suivre très vite...)

04/02/2018

Rita vous emmerde et vous aime

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Rita est plus que le personnage flamboyant d’une récente série danoise: c’est le titre d’une passionnante chronique kaléidoscopique de la société, vue par le prisme de l’école. Nicolas Bideau réclamait naguère une série helvétique qu’inspirerait l’exemple du mémorable Borgen, autre fresque scrutant les coulisses privées de la vie publique d’une femme premier ministre. Avec Rita, dans la foulée des Romans d’ados et Romans d’adultes, de Béatrice et Nasser Bakhti, docus romands d’une rayonannte empathie, la preuve est donnée que le genre peut «faire école» pour conjuguer tableau social sérieux et comédie.

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Dès sa première apparition, clope à la main, dans les cabinets de son «bahut» danois où elle sourit en déchiffrant les graffitis des écoliers, non sans corriger une faute d’orthographe sur celui qui affirme qu’elle se tape le principal, Rita fera craquer celles et ceux qui ne se font pas, de l’enseignant actuel, une image trop conventionnelle.

Mais attention: l’on verra très vite que cette forte tête, au valseur hypermoulé par ses jeans, n’a rien d’une rebelle au sens convenu ni rien d’une dogmatique de l’anti-dogme.

Une introduction en introduisant une autre, Rita ne tarde à annoncer la couleur en faisant visiter son beau collège à une collègue du genre godiche-je-débarque, la prénommée Hjordis bien en chair et férue de mythologie nordique, à qui elle explique, un, que mieux vaut ne pas trop écouter le principal Rasmus (qu’elle se tape en effet), vu qu’il règne mais ne gouverne pas en classe, et deux, après avoir croisé dans les couloirs deux punkettes à cheveux laqués de noir et piercées à la wisigothique, que ce n’est pas de ce genre d’élèves qu’il lui faudra se méfier le plus vu que le mal ne prend jamais l’apparence du démon mais est impeccable, propre sur lui, la coupe au carré et prêt à bondir après avoir fait ses devoirs.

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À préciser qu’elles viennent de croiser la petite Rosa, premier gros souci de Rita en sa qualité de bûcheuse modèle dont la mère aimerait que l’enseignante se concentre sur les meilleurs de la classe, point barre. Et c’est là le premier vrai problème récurrent de Rita : les parents, ou disons plus justement : certains parents.

2407571b2eab14448c05d00ddf30a68c--pretty-people-rita.jpgNo problem: mon fils est gay, mais je suis plus grave…

Lorsque son fils cadet Jeppe (elle a trois grands enfants qu’elle a élevé seule), brillant sujet du collège où elle enseigne, fait son coming out au risque de se voir un peu chahuté sur Facebook et dans le préau par certains de ses camarades, Rita le prend aussi souplement qu’elle a vu son aîné traîner avec des mauvais garçons jusqu’aux limites de la petite délinquance, avant sa rencontre de la fille d’un ex de Rita qu’il va épouser au dam de la belle-mère du genre coincé, mais c’est la vie n’est-ce pas; et si l’ex en question, toujours amoureux de Rita, lui fait un soir un enfant dans le dos de sa légitime, et que Rita choisit seule l’interruption de grossesse, là encore c’est la vie, aussi imprévisible que les choses de l’amour ou, plus précisément, que les pulsions sexuelles d’un soir de solitude ou d’abandon nostalgique, etc.

Certes Rita est «grave», avec sa façon de dire tout ce qu’elle pense, sa façon de se reprendre d’une main ferme quand elle s’est donnée imprudemment, sa façon d’être sexuellement plus libre que ses propres enfants, qu’elle ne rejettera jamais pour autant, sauf pour qu’ils vivent leur liberté, sa façon enfin de défendre les gosses les plus fragiles au dam de ses collègues ou de leurs parents.

Mais Rita n’a rien, vraiment rien d’une théoricienne « psy » ou «socio». Quand ainsi, avec deux collègues très «conscientisés» au niveau social, elle rencontre un père au chômage, dont le fils déstabilisé harcèle un de ses petits camarades, lequel père vient là pour excuser son môme avant de s’entendre dire, par les deux pédagogues-à-l’écoute, que c’est de la faute à la société et que c’est eux qui s’excusent, ajoutant ainsi à l’humiliation de l’ homme dont ils ont « étudié le cas» pour mieux «compatir», Rita ne dit rien mais n’en pense pas moins, et c’est elle qui aidera le gosse, toute théorie mise à part, à surmonter sa compulsion agressive.

Or le plus vif de la série, jusque dans la satire, voire la caricature, vise ces nouveaux «techniciens» de l’enseignement qui plaquent des schémas sur la réalité, comme cet inénarrable coach professionnel qui prétend libérer les élèves de leur «carcan» en leur imposant de se «projeter dans l’avenir» et les jugeant alors selon ses seuls critères de manager comportemental, entre autres fadaises qui aboutissent, avec un coup de pouce de Rita, à sa prompte éjection. 

L’enfant, nouvel objet de retour sur investissement 

Du côté des parents, quelques exemples d’emmerdeurs carabinés donnent une idée éloquente du nouveau rapport établi entre ceux-ci et les enseignants. Ainsi de ce père tête-à-gifles, genre cadre moyen, qui pousse son fils à harceler un vieux prof d’anglais fatigué, venu assister triomphalement à la démission du pauvre homme et que Rita finit, dans le couloir où il l’enjoint de venir fêter sa victoire, par baffer magistralement.

Ainsi aussi de cette Madame-le-Maire, fierté de son fils autant que lui-même flatte son orgueil en appliquant en classe une sorte de marketing politique lors d’élections de classe, que la vraie démocratie appliquée par Rita, et sa façon peu orthodoxe de défendre l’école en mal de subsides, excède jusqu’au moment où elle aura le bonheur grimaçant, à la fin de la troisième saison, de la virer.

Le pédagogue n’aime pas les enfants

Au fil des quatre saisons traversées par Rita et sa smala familiale et scolaire, je n’ai cessé de penser à un essai du prof-écrivain-humoriste nééerlando-suisse et non moins libertaire du nom d’Henri Roorda, intitulé Le pédagogue n'aime pas les enfants et visant un enseignement autoritaire et borné.

Rita en a connu un en son adolescence très perturbée (marquée par la fuite de sa mère et la vengeance de son père lui reprochant sa ressemblance avec celle-là), qui avait pour habitude de n’interroger que les garçons et de n’obéir qu’à ses principes de psychorigide condescendant à noeud pap. Or le personnage en question, à un moment donné, réellement touché par le désarroi de l’adolescente, lui donnera le conseil le plus avisé, prouvant qu’un vieux con présumé est aussi capable de compassion. 

8954157.image.jpegS’accueillir après avoir accueilli les autres...

Brassant les questions mineures ou majeures en relation avec la vie d’une école ou de la société environnante – des menus de la cantine scolaire au trafic de drogue, ou des séquelles de divorces au problème de la survie des établissements trop peu rentables -, la série danoise, admirablement scénarisée et servie par un casting sans faille – boosté par l’ébouriffante Mille Dinesen dans le rôle-titre - et un formidable travail avec les enfants, recoupe, à de multiples égards, ne serait–ce que par sa fraîcheur tonique et le sérieux de ses observations, le diptyque documentaire romand signé par Béatrice et Nasser Bakhti, Romans d’ados et Romans d'adultes, où l’on a assisté, en deux temps à l’évolution parfois problématique de jeunes gens dont les prénoms font désormais partie d’une espèce de famille virtuelle au sens très large.

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La famille, foutue en l’air par ses parents, sera bel et bien pour Rita le creuset de sa blessure personnelle et le ressort  d’une rédemption par le double truchement de son boulot de mère (qu’elle déprécie injustement) et de son travail de prof. Sa vocation fait penser à celle de Rachel la bibliothécaire, dans Roman d’adultes, comme l’évolution de son fils homo, déçu par deux relations trop pépères, renvoie à celle du brave Thys faisant la cuisine pour son conjoint presque aussi âgé que son père au déni récurrent.

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Enfin, le retour de Rita à la source de son drame personnel, au fil de nombreux allers-retours, participe d’une résilience vécue plus difficilement par l’emblématique Jordann, dans le docu des Bakhti, passé par la galère de la drogue et tâchant de se reconstruire, vaille que vaille, en renouant les relations qu’il a fracassées avec une mère et une sœur non moins blessées que lui et qui aimeraient toujours y croire.

Feuilletons d’époque ? Alors vive le feuilleton, si notre approche de l’époque y gagne en humanité…

Rita. Série danoise en 4 saisons. À voir sur Netflix.

Henri Roorda. Le pédagogue n’aime pas les enfants. Editions Mille et une Nuits, 2012, 134p.

21/09/2017

Ah bon, vous êtes au social ?

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Ghislaine Heger l'a vécu malgré ses hautes qualifications, elle a connu la honte qui a frappé les siens et a voulu en savoir plus sur les galères des autres, pas toujours ceux qu'on croit. Il en résulte un livre où des rencontres, parfois très poignantes, illustrent (par des entretiens personnels et de beaux portraits photographiques exposés ces jours à Clarens) les multiples cas de figures de l'aide sociale, quitte à fracasser divers préjugés lourdement accusateurs...

 

En tout cas moi ça m'arrivera jamais, vous exclamerez-vous peut-être !? Moi j'ai toujours travaillé et je comprends pas qu'on aide tous ces profiteurs qui se tournent les pouces, la plupart des étrangers! D'ailleurs on peut très bien vivre avec 2000 francs en se serrant la ceinture! Et puis il y en a des qui sont au social et qui roulent en Mercedes avec des lunettes Ray-ban! Et puis tous ces pauvres qui font trop d'enfants, non mais!

Vous pensez que ça n'arrive qu'aux autres, et sûr que vous n'y croiriez pas, vous qui ne vivez pas dans un de ces quartiers « mal habités » , si l'on vous disait que la petite Ghislaine que vous croisiez à l'époque dans les escaliers de votre immeuble de l'avenue de Rumine, à Lausanne, donc le beau quartier par excellence, oui, la petite des Heger, s'y est bel et bien retrouvée un jour, « au social », avec son père dont l'affaire avait périclité et qui fermait les yeux sur ses dettes, et malgré les hautes études dont elle est sortie diplômée - mais si vous n'y croyez pas lisez donc ce livre, même s'il est préfacé par ce « communiste » de Pierre-Yves Maillard!

 

©GhislaineHeger_9987.jpgLaurence, Jimmy, Nelly, Carlos et les autres, solitaires et solidaires

 

Ghislaine Heger nous propose donc ces Itinéraires entrecoupés, rassemblant les témoignages de 23 personnes dont 19 sont de nationalité suisse (on note en passant qu’environ 50 % des bénéficiaires de l'aide sociale sont des Suisses), à quoi s'ajoutent les réflexions de sept personnalités en vue des médias romands (à savoir Amandine, Sergei Aschwanden, Pierrick Destraz, Jonas Schneiter, Anne Carrard, Jean-Philippe Rapp et Isabelle Moncada) manifestant leur solidarité à leurs semblables souvent solitaires qu'on pourrait dire les intermittents de la poisse vu que , le plus souvent, on ne fait que passer «au social».

Sauf que, parfois, la mouise est encore plus tenace que vos meilleurs efforts d'en sortir. Comme c'est arrivé à Laurence, première à témoigner ici et qui a subi tous les coups durs possibles, de jobs perdus pour liquidations économiques en tabassages conjugaux, fuite du désastreux conjoint pillant toute la famille et se retrouvant évidemment, lui aussi, «au social».

Vous croyez qu'il n'y a pas de hasard dans la faute a pas de chance? Bon, c'est vrai que Jimmy, 24 ans au compteur, fils de Chilienne et de père suisse, tous deux alcoolos et toxicos, avait sa voie toute tracée: l’alcool et la dope. Père à seize ans, l’enfant du couple placé en foyer, il s’est retrouvé au plus bas comme son père qui a perdu toute la famille. «Parce que l’alcool et la drogue, c’est un truc pour rester seul». Et pourtant le filet social et ses propres efforts l’ont ramené vers les autres: le petit gars à l'air au bout du tunnel, avec son fiston auquel il espère épargner ce qu’il a vécu.

Vous avez les larmes aux yeux? C'est signe que vous êtes en train de les ouvrir, et ce ne sera pas de trop pour les surprises de la suite.

Avec Nelly, vous pourriez ainsi tomber des nues: Nelly qui a un CV long comme ça dans le médical et l’humanitaire, repartie à 59 ans en Afrique à la rescousse des réfugiés à la frontière camerounaise, donc la vraie mère courage qui a élevé seule ses trois filles et se retrouve soudain foudroyée dans sa santé par un anévrisme de l’aorte qui l’oblige à un arrêt maladie non payé de six mois, avant de recourir «au social».

Or, le parcours de Nelly a quelque chose d’exemplaire, sinon de significatif. Il y a certes des cas plus dramatiques que le sien, comme en témoignent d’autres interlocuteurs de Ghislaine Heger. Mais autant que Nelly, avec un divorce ou les aléas de missions stressantes, une casse de santé ou les obstacles liés à l’âge, chacun est exposé à l’éventualité d’un recours «au social» et à l’humiliation («Vous avez 60 ans et vous devez quémander, c’est blessant et humiliant…»), qui vous ramènent aux réponses stéréotypées des services sociaux vous serinant leur «il faut»!

De belles et bonnes gens…

Vous vous attendez à voir défiler des vaincus aux mines désolées et aux discours paumés? Votre bonne vieille morale de citoyen équilibré qui-a-bossé-toute-sa-vie vous garde de jeter la pierre aux miséreux («pauvreté n’est pas vice», vous a-t-on appris au catéchisme), mais vous trouveriez en somme normal que les requérants du social baissent le nez, d’autant que nombre d’entre eux n’ont pas su résister à l’alcool ou aux paradis artificiels. «Il ne fallait pas», etc.

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Et les voici à visages découverts! Ghislaine Heger les a protégés en évitant d’accoler portraits photographiques et témoignages, pour mieux suggérer que les parcours s’entrecoupent. Mais Géraldine Chollet, la belle danseuse, a réclamé cette double identification et, comme celui de Nelly, son discours est éclairant, qui débouche sur une perspective politique.

D’autres, une fois, encore, sont plus mal lotis, mais une exigence revient à l’unisson: le respect de leur dignité.

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La galerie de portraits de Ghislaine Heger ne dore pas la pilule pour autant. Des difficultés des uns et des autres rien n’est montré comme une norme: des deux jeunes Sarah (la Suissesse et l’Espagnole) ou de Carlos le Portugais revenu d’Angola et s’épanouissant dans la peinture, de Martial le musicien arraché à l’héroïne et se faisant taper sur les doigts parce qu’il file au Sénégal avec l’argent du social (!), ou de Marie ne demandant qu’à travailler à 22 ans alors qu’elle est «au social» depuis sa majorité…

Or ce qu’on se dit finalement, que confirment les voix solidaires des sept belles personnes s’ajoutant aux vingt-trois autres, c’est que l’aide sociale ne se borne pas aux institutions variées (bien présentes, il faut le relever, et recensées dans le livre de Ghislaine Heger) mais requiert notre attention bienveillante à tous.

Ghislaine Heger. Itinéraires entrecoupés. Préface de Pierre-Yves Maillard. Réalités sociales, Tokyo/Moon, 2017, 207p.

Exposition : Portraits de personnes au bénéfice de l’aide sociale. Clarens, Maison de quartier Jaman 8, du 22 au 29 septembre 2017.

04/07/2017

Danser avec La Fée Valse

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À propos de La Fée Valse de JLK. 
 
par Jean-François Duval
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On ouvre le livre, on lit quelques pages, et tout de suite naît cette impression qu’à chacune d’elles les mots sont essentiellement là pour prendre tout leur bonheur, sous une multiplicité d’éclats. Et tout aussi vite l’on se dit « Mais qu’est-ce que c’est ? De quoi s’agit-il ? A quoi a-t-on affaire ici ? ». D’entrée de jeu (littéralement, car les mot sont bien là pour jouer), on éprouve ce plaisir si particulier d’entrer en déroute.
Si La Fée Valse est composé de plus d’une centaine de textes, la quasi totalité parvient à se tenir sur une seule page, comme si cette seule et unique page leur suffisait comme place de jeu. Comme si cet espace relativement réduit, à ne pas dépasser (par quelques imaginaires contraintes oulipiennes), justifiait et servait d’autant mieux leur profusion et leur éclatement.
A quel genre ce livre appartient-il ? Est-ce de la prose poétique ? De petits textes en prose ? Plus intrigant encore : où donc Jean-Louis Kuffer trouve-t-il ses sujets, ses motifs ? – car tous relèvent du jamais vu, le lecteur s’en avise très vite. Oui, où les trouve-t-il, cet écrivain-là ? Impossible à dire justement (sinon adieu la féerie vers laquelle pointe déjà le titre de l’ouvrage) tant la trame elle-même du recueil repose sur l’exigence d’une surprise, toute fraîche et toute neuve en ses mouvements, dans laquelle croquer – chaque fragment possédant sa saveur propre. « Maudite fantaisie ! », s’écrient d’ailleurs certains (dans le morceau intitulé Petit Nobel). La fantaisie ? « L’ennemi à abattre », poursuivent-ils. Tant pis pour ces mauvais esprits, bataille perdue : ce n’est certes pas dans La Fée Valse que pareil assassinat se laissera commettre. Ici la fantaisie n’est pas à renverser, elle est reine.
Bref, voilà un livre selon mon goût. Car aujourd’hui – et c’est l’un de mes désespoirs –, la situation de la littérature est telle que j’aime que l’on ne puisse rattacher une œuvre à aucun genre bien défini. Je suis contre les genres (même si je lis parfois des romans par un banal souci de distraction comme je regarderais une série télévisée, ce qui n’a rien à voir avec la littérature). S’écarter des genres établis, ne serait-ce pas encore la meilleure façon de ne pas reproduire les schèmes et formes convenues du passé, que perpétue le 90% des livres empilés sur les tables de libraires ? Mieux ! On fait d’une pierre deux coups : non seulement on s’écarte des chemins rebattus, mais le moyen est aussi idéal pour laisser libre cours à l’esprit d’invention. Voilà donc ce qu’on peut d’emblée poser à propos de La Fée valse : ce livre est de ceux qui appartiennent à une essence différente, comme disent les botanistes.
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« Qu’est-ce que c’est ? » Essayons tout de même d’aller un peu plus loin dans cette question. Jean-Louis Kuffer (ou son narrateur) nous en fait l’aveu page 90 : « Quand j’étais môme, je voyais le monde comme ça : j’avais cassé le vitrail de la chapelle avec ma fronde et j’ai ramassé et recollé les morceaux comme ça, tout à fait comme ça, j’te dis, et c’est comme ça, depuis ce temps-là, que je le vois, le monde. » Qu’importe évidemment si la péripétie est véridique ou non. Ce qu’il vaut en revanche de noter, c’est ceci : tout l’art de Kuffer, en tant qu’écrivain, relève exactement du même genre d’entreprise.
Ce vitrail cassé d’un coup de fronde et dont on recolle les morceaux, c’est exactement le même vitrail qu’ambitionne d’être La Fée Valse (en quoi le livre est bien à sa place dans la nouvelle et très belle collection « métaphores » créée aux éditions de L’Aire). Le livre de Kuffer est ainsi fait de morceaux, et l’on peut dire à son propos ce que dit l’un des textes à propos des tableaux de Munch : « Les couleurs ne sont jamais attendues et classables, chaque cri retentit avec la sienne …»
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Voilà. La Fée Valse tient du vitrail brisé et recomposé. C’est un ensemble de morceaux. Et qui dit ensemble dit aussi exigence d’harmonie. Une exigence qui, notons-le au passage, nous vient du fond des âges et des traditions. Dans le judaisme par exemple, la kabbale n’a pas d’autre fonction : à dessein, Dieu a brisé sa création comme il l’aurait fait d’un vase, et c’est à l’homme de recoller les morceaux, de recréer le monde. C’est aussi le travail de l’artiste véritable. Ecrivain, sculpteur, compositeur, peintre… Rien d’un hasard si La Fée Valse fait parfois référence à quelques-uns des peintres préférés de l’auteur (Kuffer ne pratique-t-il pas l’art de l’aquarelle, du moins si j’ai bien compris ?). Surviennent donc ici et là les noms de Munch, Soutter, Valloton, Rouault, Van Gogh, Soutine…
Ce qui confirme notre sentiment : La Fée Valse est bien une histoire d’œil, un recueil composé de regards éclatés – mais pas seulement éclatés, répétons-le, puisque leur fonction est de recomposer le réel autrement, d’une façon d’autant plus lumineuse (la lumière du vitrail) qu’elle est poïétique.
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On ne recompose pas non plus un vitrail sans que cela tienne de la quête. Et la quête, d’ordre fantasmagorique, est bien présente dans ce livre : ce peut être par exemple celle de la bague d’or de notre enfance, à propos de laquelle le narrateur (l’un des narrateurs car il faut y insister, La Fée Valse tient dans un bouquet de voix) déclare : « Je n’ai pas fini de lui courir après… », avec cette conséquence qui laisse toute sa place aux jeux de l’amour et du hasard : «… au jeu de la bague d’or, déjà, ce n’était jamais celle que je voulais à laquelle il fallait que je me prenne un baiser-vous-l’aurez. » Ce livre se donne comme une poursuite. Et une poursuite joueuse, le jeu avec la langue n’étant pas l’un des moindres plaisirs qui soit ici délivré au lecteur.
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S’il fallait trouver un dénominateur commun à ces morceaux, on dira que le principal est précisément celui-ci : le jeu avec la langue, charnelle, vivante, orale, riche de tours et d’expressions, enracinée aussi dans son propre passé, langue française vieille d’un millénaire, et pourtant toujours à se chercher, à se réinventer au travers de quelque trouvaille (Kuffer est très à l’écoute de la langue qui se parle aujourd’hui). On peut gager que l’ouvrage se prête très bien à la lecture en public.
Car c’est un bouquet de voix, il faut y insister : La Fée Valse ne se contente pas de mettre en scène un seul narrateur. Non ! Multiples sont les voix qui se font ici entendre : les narrateurs sont plusieurs, tantôt masculins, tantôt féminins, tantôt singuliers, tantôt pluriels. Ce peut être « Je » mais ce peut aussi être « On », « Il », « Vous », « Nous » ou « Moi ». Qui parle ? (L’oralité tient une grande place dans ce livre). Eh bien, c’est la langue elle-même, dans sa diversité.
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Une langue qui jamais ne se laisse prendre au piège d’une fermeture sur soi qui la figerait, mais qui se veut toujours en mouvement, autant qu’il est possible, à force d’explorations et d’inventivité. Ce qu’on sent là, c’est un goût de la faire fuser en expressions diverses, en tours de phrases surprenants… Reprenons la métaphore : c’est comme si l’écrivain s’amusait, page après page, à composer un bouquet à partir de fleurs choisies (les mots) dont tirer des assemblages neufs, originaux, frais, déconcertants.
On ne s’étonnera donc pas, comme il est normal devant un bouquet, que le plaisir soit non seulement verbal, musical, mais aussi visuel. Si bien que l’on va de page en page un peu comme on avancerait dans une riche galerie d’art, s’arrêtant et s’attardant devant chaque tableau pour le laisser infuser et pénétrer pleinement en soi. Que les amateurs de lectures rapides passent leur chemin !
Pour en revenir un instant à la question du genre : a-t-on jamais vu de la satire sociale dans la prose poétique (moi jamais, mais je ne sais pas tout) ? J’y vois une preuve de plus que La Fée Valse s’écarte de ce genre-là, car de la satire sociale, il y a en bien, ici ! Ainsi lorsque, en ironiques Majuscules, il est question d’un tout jeune nouveau comptable du Service Contentieux de l’Entreprise. Ou de la personne préposée aux Ressources Humaines (curieuse expression qu’on n’entendait jamais dans les années 60).
Le livre de Kuffer ne manque pas de moquer ainsi, par un effet de contraste, toute la distance qui sépare le monde de l’art de celui dont une certaine novlangue nous fait vainement miroiter les facettes, en dépit de son grand Vide. Passons.
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Il y a un dernier point : La Fée Valse se garde d’être explicite (où serait le mystère ? quel espace serait encore réservé à la fantaisie ?). Non, ces morceaux de féerie précisément ne visent pas à épuiser ce que la langue peut dire : en tout, le livre préserve la part de l’imaginaire, et finalement de l’incompréhensible. L’auteur sait très bien cela : pas plus que le fameux « Traité uniquement réservés aux fous » du Loup des steppes de Hermann Hesse ne s’adresse à tous (Hesse a soin de nous en prévenir), La Fée valse ne se laisse saisir par ce qu’il est convenu d’appeler le « lectorat », sorte d’entité vague composées d’amateurs de lectures faciles, digestibles à souhait, fourguées comme des plats prépréparés pour le plus grand nombre possible. Non, La Fée Valse, on l’aura compris, est à placer au rayon des livres rares.
J.-F.D.
 
Jean-Louis Kuffer, La Fée Valse, éd. de L’Aire. Troisième titre paru dans la nouvelle collection « Métaphores ». (Le livre y est un bel objet, idéal en soi, s’offrant comme un cadeau à faire aux autres ou à soi-même).

17/06/2017

Sacrée bonnes femmes !

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À propos de l'ordre divin visant à confiner l'impure créature à sa place. Des luttes impies de la fin des sixties, jusqu’au vote accordé aux femmes suisses en février 1971 (!) et d'un film de 2017 qui fait un tabac chez les Suisses et jusqu’à New York...
 
Cela commence par les vociférations lancinantes de Janis Joplin à Woodstock, sur fond d'images vintage de gentils hippies à poil, et cela s'achève avec Aretha Franklin invoquant le Respect. La même année, de jeunes Helvètes de tous les sexes baisaient en ville de Zurich et fumaient du H en écoutant les Doors ou quelque Raga, tandis qu'au village nos hommes, suant à la sueur de leur front, comme c'est écrit dans La Bible, rappelaient à leurs épouses l'ordre divin de leur obéir et de se la coincer.
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Ces effets de contraste saisissants, exacerbés par la contiguïté du temps et de l'espace, pourraient se multiplier aujourd'hui aux quatre coins du monde mondialisé ou l'on apprend au même instant sur nos smartphones, qu'une jeune Pakistanaise violée est condamnée pour incitation à la débauche, et qu'une politicienne serbe homosexuelle est en passe de devenir première ministre, etc.
Nous savons tout ça, rien de nouveau sous le ciel du Macho éternel, le maillage de la Toile est censé nous informer de tout en temps réel et pourtant non: le filet a des trous et ce sont peut-être des fenêtres. Pour y jeter ce qu'il nous reste de bribes de mémoire ou au contraire pour tâcher de mieux voir ce qui est ou ce qui a été.
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La littérature et ce qu'on appelle l'art nous proposent de telles ouvertures. Et des livres pour nous dire autrement ce qui a toujours été dit ou pressenti, et ce film qui refait à sa façon le récit d’un moment de l'éclosion féministe au nom du droit le plus élémentaire de liberté et d'égalité, en Suisse cette année-là, trois ans après les manifs de 68 - nous avions vingt ans et des poussières et c’était à côté de chez nous !
Le cinéma suisse de ces années-là s’est fait connaître (avec Alain Tanner, Michel Soutter, Claude Goretta, Francis Reusser, Patricia Moraz et quelques autres, dans le sillage de Godard, sans oublier, à Zurich, le maitre du documentaire Richard Dindo, et Fredi M. Murer, auteur de L’Ame soeur, vrai chef-d’oeuvre de ces années-là), par leur engagement idéologique globalement gauchiste et leur façon déborder des thèmes sociaux ou politiques en phase avec l’esprit frondeur du temps.
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Or L’Ordre divin, plus de quatre décennies après cette époque quasi légendaire, et parfois surévaluée du point de vue artistique - combien de démonstrations manichéennes ou lourdement didactiques, de scénars mal fichus et de dialogues artificiels-, en retrouve l’essentiel de l’esprit quant à l’approche politique de l’époque, mais comme au-delà (ou en deçà) de toute idéologie réductrice, dans la pleine pâte de la vie des gens, avec des personnages certes “typés” mais aussi “vrais” que dans les films de Ken Loach, des situations non moins significatives et une empathie humaine constamment frottée de traits comiques.
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Une femme, Petra Biondina Volpe, signe cette comédie à la fois débonnaire, pétrie d’un humour populaire alémanique très particulier, que module merveilleusement le schwytzertütsch (dialecte très expressif et variant selon les régions), mais parfois aussi grinçante, comme lorsque trois des villageoises se retrouvent à une manif zurichoise puis dans un atelier où une prêtresse hippie leur fait découvrir, miroir en mains, la nature bellement animale de leur chatte et les fait “verbaliser” leur aspiration à l’Orgasme...
 

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Nora, la protagoniste centrale de L’Ordre divin, est une ménagère apparement comme les autres (campée par l’actrice allemande Marie Leuenberger avec un mélange d’énergie et de sensibilité sans faille), qui aime son grand beau Jules chef d’atelier dans une petite fabrique tenue par un dragon en jupon reproduisant tous les poncifs du patriarcat et proclamant que, du vote, les femmes ne veulent pas, point.
 
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Or Nora subit, à la maison, le despotisme borné de son vieux beau-père (qui lit des magazines pornos en cachette), lequel a perdu sa ferme reprise par son fils écrasé lui aussi par la dureté des temps. Et voici qu’autour de Nora, qui rêve de prendre un travail au bourg (on est en Appenzell, ou par là-bas dans la Suisse profonde de Robert Walser ou Jeremias Gotthelf), ce que son mari ne veut pas (et le mari, c’est la loi), se regroupent deux ou trois autres femmes, dont sa belle-soeur écrasée elle aussi par les travaux de la ferme, une ancienne tenancière de café libérée par la mort de son tyran domestique et fumant le cigare, ainsi qu’une Italienne fille de saisonniers revenue en Suisse pour repartir de zéro dans le café en question; à celles-là s’ajoutant la jeune teenager aux beaux yeux, fille du fermier rugueux, qui en pince pour un artiste motard à longs cheveux et le suit à Babylone (Zurich-City) avant de se faire enfermer comme on le faisait en ce temps-là des “traînées” se livrant à la copulation base et tâtant du cannabis...
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Nora, dans la foulée, a découvert le féminisme et profite d’une absence de son conjoint “au militaire” pour fomenter un mouvement local aboutissant à une grève des femmes genre Lysistrata d’Aristophane - un vrai régal même si ça frise la caricature -, la suite et fin “historique” de ces tribulations à la fois locales et universelles se trouvant évoquée par des collages d’archives où l’on voit apparaître les premières politiciennes suisses, etc.
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Lorsque Nora passait l’aspirateur dans la Stube (salle commune), son beau-père en pantoufles levait les pieds. C’était avant. Après, elle l’a collé à la vaisselle avec ses fistons. Et comme, entre temps, le jules de Nora a découvert avec celle-ci que le tigre qu’elle avait entre les jambes désirait lui aussi rugir, la vie a pris le dessus tandis qu’une négresse soul chante Respect à perdre haleine, amen...

31/05/2017

En manque de sens

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Chroniques de la Desirade (2)


Où la chronique devient un genre majeur, à la fois quête de sens et de style. Et comment faire pièce au double matraquage de la Fatwa Valley et de la Silicon Valley...


Dans son introduction au choix de chroniques (un peu moins de 200 sur les 2000 qu'il a rédigées dans l'urgence en vingt ans) de Mes indépendances, Kamel Daoud évoque la pratique de ce genre devenu très populaire en Algérie, dans les sanglantes années 90, en insistant sur l'aspect vital de cette frénétique quête de sens quotidienne (il lui arrivait de composer jusqu’à cinq chroniques par jour sous divers pseudos) et d'échapper à la jactance précipitée par un style personnel.

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C'est essentiellement celui-ci, dès les années 60 (j'avais entre 14 et 16 ans), qui m'a attaché aux chroniques de deux maîtres du genre, dans le Canard enchaîné, aux noms de Morvan Lebesque et de Jérôme Gauthier, le premier figurant l'anar humaniste et le second le pacifiste à tout crin.
Mai 68, pour le meilleur et parfois le pire, aura marqué le pic saillant d'une prise de parole libératrice dont les innombrables publications répondaient à une nécessité du moment, peut-être moins vitale qu'en Algérie dans les années de la guerre civile mais non moins réelle. Mais quoi de durable dans ce magma ? Quelle pensée, quelle parole pour tenir l'épreuve du temps et rester vivace aujourd’hui ? Kamel Daoud se pose la question en relisant ses chroniques souvent limitées à l'actualité et à son public algérien, et la réponse d’un style - bien au-delà des belles tournures et de la rhétorique plus ou moins ronflante - se distingue décidément de la profusion des opinions, avec le sceau du sens.

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Or qu'est-ce au juste qu'un style ? C'est une pensée et une voix sans pareilles, une façon de parler unique découlant d'une expérience personnelle, mais dans laquelle peuvent se reconnaître d'innombrables “prochains”. Le style de Kamel Daoud m'en impose peut-être moins que celui de Pascal, Bossuet ou Céline, mais ce nivellement par le haut, si j'ose dire, me dit bien moins que ce que le chroniqueur algérien, ce frère humain qui aurait l'âge d'être mon fils, me dit de sa quête de sens, dans l'ici mondialisé et le maintenant de tous, sous le ciel du Dieu muet de Pascal et dans le non-sens et le néant de tous les simulacres.

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Donner du sens à sa vie ne relève pas du politique ou de la religion, pour autant que les religieux et le pouvoir politique ne m'imposent pas leur sens unique. Or ce que nous rappellent les chroniques d'un Kamel Daoud, comme “en creux “, c'est que la dépendance à de multiples visages.
Dans sa chronique intitulée L'Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi, parue en novembre 2016 dans le New York Times, Daoud décrit l'industrie de persuasion émanant de ce qu'il appelle la Fatwa Valley : “Il faut vivre dans le monde musulman pour comprendre l'immense pouvoir de transformation des chaînes de TV religieuses sur la société par le biais de ses maillons faibles: les ménages, les femmes, les milieux ruraux. La culture islamiste est aujourd'hui généralisée dans beaucoup de pays - Algérie, Maroc, Tunisie, Lybie, Egypte, Mali, Mauritanie. On y retrouve des milliers de journaux et des chaînes de télévision islamistes (comme Echourouk et Iqra), ainsi que des clergés qui imposent leur vision unique du monde, de la tradition et des vêtements à la fois dans l'espace public, sur les textes de lois et sur les rites d'une société qu'ils considèrent comme contaminée”.

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Or qu'avons-nous à opposer au sens unique proposé par la propagande théologico-politique de la Fatwa Valley ? Je me le demandais récemment, en Californie, en assistant au matraquage publicitaires des chaînes de télé américaines. Je me suis demandé aussi comment résister à la persuasion clandestine véhiculée par les big data de la Silicon Valley et consorts, aux vérités falsifiées des médias et de leur contempteur présidentiel plus menteur qu'eux, et je me suis répondu une fois de plus que la base de mes indépendances à moi, depuis que jeune garçon je lisais le Canard enchaîné, et ensuite de livres en rencontres, à l'école de la vie et des erreurs, au contact quotidien d'hommes et de femmes plus ou moins sensés - , la seule perception du manque de sens me poussait à en donner un à ce que je vis au jour le jour et que je partage avec celles et ceux, y compris le bougnoule Daoud (pour le dire à la façon des Trump, Le Pen et autres prophètes souverainistes du Grand Remplacement) qui sont du voyage.

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A San Diego, nous sommes allés voir, avec le conjoint légitime de notre fille aînée, le film intitulé Le Cercle, tiré du roman éponyme de Dave Eggers, constituant une fable contre-utopique cinglante opposée aux visées sectaires “transhumanistes” de la Silicon Valley. Dans les grandes largeurs du roman faisant pièce à l’idéologie islamiste opposée de la Fatwa Valley, Boualem Sansal a répondu à sa façon dans son magistral 2084.

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Autant dire que, du temps bref de la chronique au roman de plus longue durée, la quête de sens est plus que jamais notre affaire.


Kamel Daoud. Mes indépendances. Chroniques 2000-2016. Préface de Sid Ahmed Semiane. Actes Sud, 463p.


Morvan Lebesque, Chroniques du canard, Pauvert, 1960. Reprises (en partie) dans la collection Libertés.


Boualem Sansal. 2084. Gallimard, 2015.

16/03/2017

Et que danse La Fée Valse !

 

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Où le maestro Sergio Belluz, baritone drammatico et fabuliste polygraphomane, se fait le chantre spontané de La Fée Valse...

Dans les quelques cent-trente pièces facétieuses et virtuoses de ce recueil savoureux qu’est La Fée Valse (Vevey : L’Aire, 2017), c’est tout l’humour, toute la fantaisie, et toute l’oreille de Jean-Louis Kuffer qui s’en donnent à cœur joie – un livre que l’OULIPO de Raymond Queneau aurait immédiatement revendiqué comme une suite d’Exercices de style amoureux, tout comme il aurait réclamé à hauts cris la publication urgente et salutaire des fameux "Ceux qui" – « Celui qui se débat dans l’absence de débat / Celle qui mène le débat dans son jacuzzi où elle a réuni divers pipoles / Ceux qui font débat d’un peu tout mais plus volontiers de rien / Celui qui ne trouve plus à parler qu’à son Rottweiler Jean-Paul / Celle qui estime qu’un entretien vaut mieux que deux tu l’auras... » – que l’auteur dispense de manière irresponsable sur des réseaux sociaux complaisants, sans mesurer les risques de mourir de rire (l’Office fédéral des assurances sociales s’inquiète).


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Une des pièces, Kaléidoscope, explique bien l’esthétique du livre : « Quand j’étais môme je voyais le monde comme ça : j’avais cassé le vitrail de la chapelle avec ma fronde et j’ai ramassé et recollé les morceaux comme ça, tout à fait comme ça, j’te dis, et c’est comme ça, depuis ce temps-là, que je le vois, le monde ».

Fellini.JPGLa Fée Valse, c’est d’abord un amusant portrait fellinien de nos grandeurs et de nos petitesses amoureuses, de nos fantasmes et de nos regrets, qui joue sur l’alternances des narrations, sur l’accumulation des pastiches, sur le jeu des registres de langue, sur les sonorités, sur les cocasseries des noms propres et sur les références autant littéraires que populaires : « C’était un spectacle que de voir le lieutenant von der Vogelweide bécoter le fusilier Wahnsinn. Je les ai surpris à la pause dans une clairière : on aurait dit deux lesbiches. J’ai trouvé ça pas possible et pourtant ça m’a remué quelque part » (Lesbos)
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On y joue sur les mots, bien sûr : « Les femmes des villas des hauts de ville sont évidemment favorisées par rapport aux habitantes du centre, mais c’est surtout en zone de moyenne montagne que se dispensent le plus librement les bienfaits du ramonage» (Le Bouc)

On y prépare aussi des chutes hilarantes par la transition brusque entre une tirade en forme de poncif qui termine par un particularisme terre-à-terre, comme dans En coulisses : « Je sais bien que les tableaux du sieur Degas ont quelque chose d’assez émoustillant, mais faut jamais oublier les odeurs de pied et la poussière en suspens qu’il y a là derrière, enfin je ne crois pas la trahir en précisant que Fernande n’aime faire ça que sous le drap et qu’en tant que pompier de l’Opéra j’ai ma dignité » ou comme dans Travesti : « Que le Seigneur me change en truie si ce ne sont point là des rejetons de Sodome !’ , s’était exclamée Mademoiselle du Pontet de sous-Garde en se levant brusquement de sa chaise après le baiser à la Belle au bois dormant qu’avaient échangé sur scène le ravissant petit Renne et Vaillant Castor l’éphèbe au poil noir. »
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On s’amuse des conformismes et des jargons de certains milieux : « ...Après sa période Lichens et fibrilles, qui l’a propulsé au top du marché international, Bjorn Bjornsen a mené une longue réflexion, dans sa retraite de Samos, sur la ligne de fracture séparant la nature naturée de la nature naturante, et c’est durant cette ascèse de questionnement qu’est survenue l’Illumination dont procède la série radicale des Fragments d’ossuaire que nous présentons en exclusivité dans les jardins de la Fondation sponsorisé par la fameuse banque Lehman Brothers... » (Arte povera)
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En passant, on récrit Proust façon XXIe siècle, comme dans Café littéraire – « C’est pas que les Verdurin soient pas à la coule : les Verdu c’est la vieille paire de la belle époque de Woodstock, leur juke-box contient encore du passable, style Jailhouse rock et autres Ruby Tuesday Amsterdam ou La mauvaise réputation, enfin tu vois quoi, mais tout ça est pourtant laminé sous l’effet des goûts du barman Charlus, fan de divas italiennes et de choeurs teutons. » – et on évoque Foucault – « Sa façon de feindre la domination sur les moins friqués de la grande banlieue, puis de renverser tout à coup le rapport et de trouver à chaque fois un nouveau symbole de soumission, nous a énormément amené au niveau des discussions de groupe, sans compter le pacson de ses royalties qu’il faisait verser par ses éditeurs à la cellule de solidarité. »

Aiguilleuses.jpgUne suite d’hilarants jeux de rôles, superbement écrits, qu’on verrait bien joués sur scène, tant l’auteur sait capter et retranscrire en virtuose les sonorités du verbiage contemporain, avec ses mélancolies et ses ambiguïtés, aussi : « Le voyeur ne se reproche rien pour autant, il y a en lui trop de dépit, mais il se promet à l’instant que, demain soir, il reprendra la lecture à sa vieille locataire aveugle qui lui dit, comme ça, que de l’écouter lire la fait jouir » (Confusion)

Vous êtes libre, ce soir ?


Ce texte a été copié/collé à sa source, à l'enseigne de Sergiobelluz.com.


Le dessin original illustrant La Fée Valse est de la main de l'artiste vaudois Stéphane Zaech. L'image illustrant Kaléidoscope est signée Philip Seelen. Le joueur de flipper est une oeuvre de Joseph Czapski. Le vernissage de La Fée Valse se tiendra le 31 mars 2017 au Café littéraire de Vevey, avec lectures et animations, bons plats et verres amicaux, dès 18h.30. 

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14/08/2014

Cinéma d'auteurs

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Au neuvième jour du 67e Festival de Locarno, cette après-midi a été marquée par la projection du dernier film de Richard Dindo, tiré du roman Homo Faber de Max Frisch, avec Marthe Keller. Une pure merveille de sensibilité et de maîtrise , relevant, comme La Sapienza d'Eugene Green, de la haute poésie de cinéma. Autres grands moments de cinéma d'auteur vécus ces derniers jours: avec Adieu au langage, le poème éclaté de Jean-Luc Godard culminant dans le lyrisme imagier et la quête de sens en vertigineuse déconstruction, et le nouveau long métrage du Portugais Pedro Costa, Cavalo Dinheiro, qu'on retrouvera probablement dans le palmarès de la compétition internationale. Bref retour sur Homo Faber...  

Locarno55.pngÀ mon goût, c’est le plus beau film de Richard Dindo, d’une grande valeur poétique et philosophique à la fois. Bien plus qu’une illustration du roman, c’est une transposition libre, à la fois elliptique et très concentrée, touchant au cœur de l’œuvre et modulant admirablement trois portraits de femmes. À ce seul égard, et s’agissant d’une succession de plans fixes intégrés dans le flux de la narration, le travail avec les actrices est impressionnant de sensibilité et de justesse. Marthe Keller, dans le rôle d’Hanna, irradie l’intelligence sensible à chaque plan, dans tous les registres de l’extrême douceur et de la véhémence blessée, de la mélancolie ou de la lucidité. Avec la jeune comédienne Daphné Baiwir, incarnant la jeune Sabeth, Dindo a  trouvé une interprète infiniment vibrante de présence elle aussi. Sans autre dialogue que le récit modulé par le comédien Arnaud Bedouet, Dindo parvient exprimer en images l'essentiel du roman, dans lequel le personnage d' Ivy (Amanda Roark) est également parfait. Bref, tant ces trois présences féminines que le découpage narratif des plans, le remarquable choix musical et le montage relèvent d’une poésie  inspirée de part en part, jusqu'à la sublime déploration finale rappelant la mort de Didon de Purcell.

Enfin avec la variation de perception philosophique marquée du début à la fin par le protagoniste, de son positivisme initial d’homme ne croyant qu'à ce qu’il voit, à une vision plus profonde des êtres et du Temps, Richard Dindo a  restitué ce qu’on pourrait dire le sentiment du monde de Frisch, tel par exemple qu’on le retrouve dans L’Homme apparaît au Quaternaire, l’un de ses plus beaux livres. 

19:14 Publié dans Culture, Femmes | Lien permanent | Commentaires (0)

29/01/2014

Mémoire des eaux

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Avec Gens du lac, Janine Massard rend hommage à deux "justes" vaudois qui prêtèrent la main à la Résistance, à l'insu de tous...

 

C'est un livre humainement très attachant que Gens du lac de Janine Massard, qui nous vaut également une chronique d'un grand intérêt historique et une oeuvre littéraire originale par sa façon de transcrire le langage et la mentalité des riverains romands du Léman.  

Ce grand lac, que se partagent Romands et Français, est ici bien plus qu'un décor débonnaire de carte postale: le lieu de furtifs trafics nocturnes qui s'y poursuivirent quelques années durant pendant la Deuxième guerre mondiale, et par conséquent le  miroir d'une époque. En juillet 1941, par exemple, un certain Pierre Mendès-France le traversa nuitamment pour se réfugier sur la côte vaudoise. Puis, dès 1942-43, les passages clandestins s'y multiplièrent au bénéfice de civils, souvent juifs, à l'insu des douaniers et de la garde territoriale suisse, et dans une atmosphère de secret liée au risque latent de délation. De fait, même si les partisans déclarés du nazisme restaient minoritaires en Suisse,  les faits de résistance étaient souvent mal vus du commun, encouragé à la méfiance par les autorités.

Sur cette période délicate que nos écrivains ont peu traitée, mais qu'une importante série de films (21 documentaires par 13 cinéastes sur les témoins de ces temps de guerre) a déjà éclairée, le livre de Janine Massard apporte un témoignage intéressant en cela qu'il ne révèle pas tant les actes méconnus de deux "héros", mais le courage discret de deux pêcheurs vaudois prêtant fraternellement la main à leurs collègues savoyards.  Tels furent le père et le fils Gay, tous deux prénommés Ami, le plus jeune gratifié du surnom de Paulus en mémoire d'un fameux chansonnier parisien, dont les services d'"agents secrets" furent cités à l'honneur en 1947 par le préfet de l'Isère, chef départemental FFI.  À préciser cependant que ces faits de résistance ne sont qu'un fil de la trame narrative de Gens du lac, qui vaut surtout par l'évocation de toute une époque et notamment du côté des femmes.

Massard01.jpgUne belle évocation nocturne marque l'ouverture de Gens du lac, où l'on voit Ami père, le "patron" pêcheur, emmener son Paulus sur le lac dont la présence imposante, voire dangereuse pour qui lui manquerait de respect, dicte ses règles dans un climat souvent mystérieux. Janine Massard rend bien cette magie et, d'emblée aussi, le compagnonnage un peu fantomatique des pêcheurs des deux rives se saluant amicalemnt ou s'emmêlant les filets quand "ça tourne par dessous"...

Avant de revenir aux années de guerre, Janine Massard brosse les portraits de Paulus,  le fils unique beau comme un acteur américain mais que sa mère traitera à la dure, et de son père qui, en sa propre jeunesse a fait "le tour des pénuries", notamment domestique en France dans la famille Colgate où il rencontre sa future épouse Berthe, bonne de son état mais d'une redoutable ambition. Au fil des chapitres, on verra d'ailleurs s'accuser les traits d'un véritable personnage balzacien de despote familial.

Né en 1909, Ami fils, dit Paulus, sera marqué, dès sa jeunesse, par la figure de Jean Jaurès, et comptera parmi les premiers socialistes engagés de sa bourgade. Dans la foulée, Janine Massard se plait à railler l'effarouchement des bourgeois du cru devant ces avancées des "rouges". Quant à Ami père, pragmatique, taiseux et plus ou moins soumis à son dragon conjugal, il se tiendra à l'écart de la politique active.

La période centrale de Gens du lac reste la guerre aux années plombées par les restrictions et l'absence des hommes mobilisés, qui permet en l'occurrence à dame Berthe de tyranniser sa belle-fille Florence, jeune femme de Paulus, de manière harcelante et des plus mesquines, dans le genre "femme du peuple" se la jouant marquise...

Aux deux tiers du récit, la chronique historico-familiale se fait plus personnelle, Janine Massard "sortant du bois" pour endosser le récit des tribulations de Florence, sa tante dans la vie réelle,  et plaidant la cause des femmes réduites au silence. Le livre ne devient pas pamphlet pour autant, mais la soif de justice, et combien d'indignations légitimes, entre autres douleurs et deuils, auront marqué tous ses ouvrages, dès l'autobiographiquePetite monnaie des jours, remontant à 1985.

 

Comme une Alice Rivaz (ou l'autre grande Alice, Munro, dont elle est fervente lectrice), Janine Massard parvient à intégrer des thèmes historiques ou sociaux sans donner dans le prêche ni la démonstration, tant ses personnages sont incarnés et vibrants de sensibilité. Or il en va aussi de son subtil usage de la langue populaire, ressaisie dans ses intonations sans faire de la couleur locale, et qui excelle particulièrement en trois pages de délectable anthologie où surgit le personnage de Salade, vagabond philosophe rappelant le poète passant de Ramuz.

Ainsi de la dernière apparition de cet "homme étrange" évoquant quelque clochard céleste: "D'habitude on se disait salut, bonne route, à la prochaine, mais cette fois Salade avait eu un geste évasif en direction des nuages plutôt bas, puis avait dit: "On verra... la mort s'amuse jamais là où on l'attend"...

 

Massard06.jpgJanine Massard. Gens du lac. Editions Campiche, 191p.