17/03/2020

État de choc

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Ce qui nous arrive, arrive donc. Et nous met, tous tant que nous sommes, à la même épreuve ; et d’abord à l’épreuve de nous-mêmes sous l'effet de la sidération.

(Dialogue schizo)

Moi l’autre: - Je t’ai senti très ému, tout à l’heure, après les déclarations solennelles du ministre suisse de la santé Alain Berset et celles d’Emmanuel Macron. Je ne t’ai jamais vu comme ça, presque au bord des larmes…

 

Moi l’un: Oui, je suis sensible à la solennité, et je pleure aux enterrements, et je pleure au cinéma. L’autre soir, quand nous regardions le reporter anglais Robert Fisk marcher seul dans les ruines d’Alep ou d’Homs, avant de voir les atroces images d’archives des monceaux de cadavres de Sabra et Chatila, je n’ai pas pleuré du tout. Mais en voyant le visage du vieux reporter en train de se demander si toute cette violence ne relevait pas, chez l’homme, d’une espèce de passion de la destruction – de l’autodestruction aussi bien, j’avais les larmes aux yeux. Or il y avait quelque chose de solennel dans sa réflexion, après son parcours au front de la guerre, comme s’il touchait à une vérité qui le dépassait. Et c’est ce que je ressens ce soir : que nous sommes devant une vérité qui nous dépasse, et d'autant plus qu'elle n'est pas d'origine humaine. Vérité de la vie, vérité de la mort, réalité de nos morts, notre père au dernier jour, notre mère nous quittant après ses années de solitude, les rues vides de ce soir…

Moi l’autre:- Tu t’es un peu énervé, l’autre soir, après les déclarations de notre ministre de la santé, la jeune et fringante Rebecca Ruiz, qui s’indignait de la présence de «tant de retraités» dans les rues de Lausanne, où tu as vu comme un début de stigmatisation d’une classe de la population, mais à présent c’est en somme un pas de plus qui est franchi avec le «tous à la maison», et comment ne pas la comprendre ?

 

Moi l’un: - J’ai repensé à ce qu’elle dû vivre en s’exprimant à la télé devant tout le monde, elle qui vient de prendre sa charge et qui n’a aucune expérience d’une situation pareille, pas plus qu’aucun de ses collègues, d’ailleurs, ni que nous tous, ni que le pauvre Donald Trump qui bafouille tout et son contraire en se plantant devant son prompteur, pas plus que Vladimir Poutine apparemment si sûr de lui, ni que le joli Macron ni personne, et surtout pas les experts en ceci ou en cela qui me rappellent leurs homologues économistes sachant-tout il y a dix ans de ça.

Or je crois que nous ressentons tous la même chose ce soir. Tu as vu tout l'heure la rue où les champions de la pétarade se défonçaient hier à bord de leurs bolides noirs de petits parvenus à la con: vide. Et tu imagines la nuit des « gens de la nuit ». Or il n'y a pas là de quoi ricaner ni moins encore de se réjouir...


Moi l’autre: - Du jamais vu, tu crois ?


Moi l’un: - Je ne sais pas. Tout est tellement incertain et imprévisible que la sidération en devient extraordinairement réelle, comme l’apparition de nos enfants ou le corps de nos morts après le dernier souffle.


Moi l’autre : - Mais la vie continue. On vendra demain : La vie en quarantaine pour les nuls, et les conseils vont faire florès un peu partout…


Moi l’un: - Bien entendu, et les théories du complot, et les débats sur qui va payer quoi, et la faute aux migrants qui ont coûté si cher que nos systèmes de santé sont à sec, et les hymnes à la décroissance, et la redécouverte des Vraies Valeurs et tout le toutim…


Moi l’autre:- Et si l’on relisait La Peste du cher Camus ?

 

Moi l’un: - Eh tiens, je n’y avais pas pensé. Mais c’est vrai que ça pourrait nous rajeunir, quand nous apprenions Le vent à Djemila par cœur…

 

Moi l’autre: - Ah là, c'est moi qui vais pleurer ! Mais au fait: que dirait Albert Camus aujourd’hui, d’après toi ?

 

Moi l’un: - Je crois qu’il se tairait…

 

31/07/2013

Edmond Vullioud ou l'intelligence du coeur

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Avec son premier livre, Les amours étranges, le comédien lausannois impose un talent d'écrivain hors pair.

C'est une fête de tous les instants que la lecture de ce recueil de douze nouvelles dont le titre, Les Amours étranges, annonce la complète singularité. Fête des mots que ce livre dont sept nouvelles au moins sont de pures merveilles: fête de sensations et de saveurs, d'atmosphères très variées et d'intrigues à tout coup surprenantes; fête d'humour et de malice pince-sans-rire aussi, qui n'exclut ni le tragique ni le sordide; fête enfin d'une humaine comédie restituée dans une langue somptueuse, à la fois puissante et fruitée, claire et rythmée.

Mais de quoi parlent donc ces Amours étranges ? Toutes ont pour ardent foyer le coeur humain, ses élans et ses peines, ses ombres et ses clairières. La première nouvelle, Mésalliances, évoque l'agonie d'un vieux militaire aristo de souche, veillé par sa fille Leonora qui découvre quels mensonges ses parents ont entretenus après le mariage du capitaine avec une cantatrice italienne sans particule. Mélange de dureté lucide et de tendresse ultime, l'aperçu de cette dernière bataille du vieil ivrogne fait remonter, à la mémoire de Leonora, les récits insoutenables de ses crimes de guerre en Algérie, qu'il lui serinait comme pour l'en rendre complice.

La guerre est aussi présente dans Occupations, saisissante plongée dans l'abjection d'un jeune garçon de café "spécialisé dans les invertis", qui envoie à la mort les hommes qu'il drague et trahit pour sauver sa propre peau; et présente, également, dans Les cendres à Berlin, combinant le récit de la fuite d'un amant malheureux, après la chute du Mur, et celui des derniers jours d'un enfant-soldat pris au piège de la libération.

Les Amours étranges, nouvelle éponyme d'une entêtante et trouble sensualité, confronte un jeune homme en mal de sexe et une (fade) jeune fille lourdement chaperonnée par ses parents raidis à l'amidon puritain, dans quelque paroisse huguenote de la Drôme. Pourtant le vrai sujet est ailleurs (comme souvent dans ces histoires à double fond...), qui implique le narcissisme érotique du jeune homme qu'asticotent trois enfants curieux de "ces choses". S'ensuit, au cimetière, un merveilleux récit fait par le visiteur aux enfants à propos des fêtes  nocturnes des défunts. Ainsi l'étrangeté multiforme des nouvelles d'Edmond Vullioud tient-elle à la magie à la fois réaliste et diffuse , voire onirique, qui les imprègne, dont le climat est en outre marqué par l'opposition de l'impassible nature et des émois  affectifs ou sexuels de leurs personnages.

À la ville, le comédien Edmond Vullioud se présente volontiers en dandy. Or l'esprit dandy, au sens baudelairien, est omniprésent dans ce livre qu'on pourrait dire des sensibilités blessées ou des noblesses déchues. L'on y souffre avec dignité, comme l'amateur de livres de La bibliothèque de ma femme que celle-ci pousse inexorablement dehors, avec ses chers ouvrages; ou comme les amants de la redoutable institutrice, dans Résections, presque aussi impitoyable que les bourreaux de Saint Jacques l'intercis coupé en morceaux par le roi des Perses mais résistant jusqu'au trépas. De la même façon, le dandy déchu de la dernière nouvelle, Raide, reste "droit dans ses bottes", en tout cas au figuré, fût-il effondré dans son vomi d'où le relève une charitable catin lectrice de Platon. Enfin, l'une des plus belles nouvelles du recueil, Seconde manche, évoque les amours en coulisses d'un comédien débarqué à Caen pour y incarner le dernier Brummel, et une costumière de belle tournure...    

Vullioud03.jpgL'imagination narrative, associée à un grand savoir humain, est chose plutôt rare dans l'art de la nouvelle, et notamment en Suisse romande où il faut remonter à Pierre Girard, au début du XXe siècle, ou à Jacques Mercanton, pour trouver son content. Et l'on pense, précisément, à La Sybille, de cet autre dandy lausannois, en lisant Le renard imperturbable, récit déchirant (mais sans pathos moite) d'un désarroi aboutissant à un suicide tout pareil à celui du compagnon de l'écrivain ou du poète Crisinel. En outre l'on pourrait évoquer, en amont de ces nouvelles, celles de Paul Morand ou, à certains égards plus "peuples", de Marcel Aymé, de Ronald Firbank ou de Scott Fitzgerald.

Edmond Vullioud est à la fois conteur et poète, chroniqueur très minutieux (maniaquement documenté au mot près, à la Flaubert)  et pratiquant une langue immédiatement "en bouche", comme il sied à un comédien. Enfin son recueil est aussi lesté de vraie spiritualité (sa charge de la niaiserie "évangéliste", dans Pentecôte, reste gentiment narquoise) dans le sens de l'empathie souriante et de la bonté christique sans ostentation. D'où résulte une fête de ce qu'on appelle, justement, l'intelligence du coeur.

Vullioud05.jpgEdmond Vullioud. Les Amours étranges. L'Âge d'Homme, 2013, 222p.