22/11/2022

L'événement à la Maison Bleue

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Il y a le Marché de Noël. Logique de l’estomac : les foules accourent.
 
Ou les chats de Philippe Geluck : sympa le gars, concept et gadget, les quais de Montreux (Suisse du sud-ouest) deviennent, en cette fin d’année, galerie passante à l’international - Japonais et retraités suisses alémaniques défilent. Et puis quoi ?
 
Et puis il y a Autre Chose.
 
Au point d’effusion du goût : il y a l’Exposition des Amis de la Désirade à la Maison Bleue.
 
À savoir : le généreux partage d’une passion.
 
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Partage de Beauté : plus de 120 tableaux de toutes dimensions. Quelques noms (re)connus : Joseph Czapski, Thierry Vernet, Valentine Hugo, Karl Landolt, Pieter Defesche, Jean Fournier, Neil Rands, Lélo Fiaux, Charles Clément, Jacques Berger, Robert Indermaur, Olivier Charles, Giovanni Bellini, Géa Augsbourg, etc.
Diverses merveilles à découvrir : quelques statuettes africaines ou chinoises, la tête d’un Buddha Gupta, le stylo rose vestige de la rencontre d’une starlette au festival de Cannes, sept papillons cloués dans leur boîte par l'impitoyable et savant conjoint de Vera Nabokov, etc.
 
Un hommage émouvant : trente toiles, paysages et autres découpages, de LK, alias Lady L. , décédée en décembre 2021.
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Un défi défrisant : les 100 Cervin de JLK, qui font éclater en couleurs et formes, nuances tantôt lyriques et tantôt dramatiques, le parangon du cliché pour touristes et boîtes de chocolat.
 
 
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Quelques curiosités: un os de baleine orné de motifs gracieux par la main d’un Inuit ; une fiche documentant la préparation du génial roman Feu pâle de Vladimir Nabokov, de sa main propre ; divers autographes d’écrivains majeurs, de Paul Eluard à Marcel Jouhandeu, Guido Ceronneti ou Patricia Highsmith; deux demi-canards de bois serre-livres aux noms de Kama et Sûtra, un dessin d’enfant convoité par le Musée de l'Art Brut, etc.
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Une boîte à livres : plusieurs centaines d’ouvrages cédés à très bas prix.
 
Autant de raisons de faire, fissa, pèlerinage à la Maison bleue de la Grand-Rue de Montreux, au 2e étage droite. Visite sur rendez-vous au 079 508 97 29. Chaque pèlerin (ou pèlerine) est reçu (e) individuellement et reçoit, avec le café, une boule de chocolat. L’exposition a été prolongée jusqu’à la fin de l’année 2022.
 
Images: Karl Landolt, 1976. Joseph Czapski, 1973. Lucia K, JLK.

13/10/2022

Molière au corps à coeur

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Une comédie humaine déclinée par Ahmed Belbachir...

Superbe hommage d’un comédien au théâtre, sa passion, et à Molière dont il fait revivre avec une chaise et les lumières d’Anna Budde, les figures inoubliables de cinq chefs d’œuvre, à savoir  L’Avare, Le Bourgeois gentilhomme, Les Fourberies de Scapin, Le Misanthrope et Le Malade imaginaire.  

Si le théâtre vous manque ces jours et que vous squattez dans la région lausannoise, avant les banlieues genevoises et d’autres dates : c’est par là, quelques jours au CPO.


Le bonheur du théâtre, par ma faute et celle d’une certaine évolution actuelle, qui fait que les vraies pièces se font parfois désirer au profit d’ « events » scéniques et autres « performances » ou  « installations » ; le simple bonheur que seul le théâtre, d’Aristophane à Shakespeare ou d’Eschyle à Lars Noren, Tchekhov ou Tennessee William, nous aura procuré à travers les siècles, exorcisme de nos hantises et de nos passions ou joyeuse expression de notre bonne vie profuse, peut ne tenir qu’à un monologue sur une scène vide, ressaisi par une acteur de la voix et du geste, du visage modelé comme une pâte et du corps joué comme d’un instrument rompu à tous les mouvements. 

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Ahmed Belbachir, comédien connu et reconnu depuis longtemps, la soixantaine solidement épanouie, le geste plus vif que jamais et la voix tantôt de l’ogre et tantôt du vieux sage, dit être l’ami de Molière depuis sa dixième année, qui l’a fait le premier rêver de devenir acteur et qui l’a accompagné, soutenu, conseillé, lui a botté le cul quand il le fallait et l‘a encouragé à endosser tous les rôles, le pus souvent en acteur mais parfois en metteur en scène aussi, voire en auteur.
Quand il surgit ici, tout à trac,  poussant un cri quasi primal à vous en rappeler d’autres, c’est pour dire l’effroi pyramidal d’Harpagon découvrant la disparition de sa cassette, « scène à faire » de tous les cours d’art dramatique et première occasion, dans la foulée, pour Belbachir, de raconter ses propres débuts  au conservatoire de Lyon : « Au voleur ! A l’assassin ! Je suis mort, je suis enterré, qui va me ressusciter », etc.

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De fait, Mon Molière, hommage à Momo, comme aurait dit un certain Artaud, est un montage fluide alternant les (brèves) évocations de l’itinéraire et des expériences du comédien, et les séquences les plus fameuses de L’Avare, du Bourgeois gentilhomme (Jourdain découvrant qu’il fait de la prose), des Fourberies de Scapin (le retour de bâton fameux), du Misanthrope (le dialogue d’une rare profondeur d’Alceste et de Philinte sur l’hypocrisie sociale et les accommodements  civils), enfin du Malade imaginaire rappelant la fin mythique de Poquelin sur scène, au fil desquelles Belbachir excelle autant dans le monologue su tous les tons que dans le dialogue étourdissant, Ne manquent que les femmes au tableau, mais ce sera pour une prochaine fois, et l’on salue au passage Anna Budde qui complète, à la mise en scène minimaliste et plus encore aux lumières, le travail du comédien en le « sculptant » pour ainsi dire entre ombres et traits saillants…         
Bref, le moraliste caustique pourfendeur de vices privés et de vertus affichées, le railleur des pédants et des savantasses, le bateleur populaire à la jovialité rebondissante, le voltigeur du verbe et de l’esprit, et le philosophe aussi, nous rendent ici notre Molière, que chacune et chacun « complètera » selon ses souvenirs et ses penchants, poil aux dents… 

Lausanne. CPO. Mon Molière. Ahmed Belbachir et Anna Bude, jusqu’au 16 octobre, à 20h. Prochaines dates à suivre…   

15/09/2022

Godard en flashback

 
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À propos d’Adieu au langage de Jean-Luc Godard, à la pointe d'une oeuvre composite. JLG, génial emmerdeur, a signé, ce mardi 13 septembre 2022, son final cut.
 
(Dialogue schizo)
 
Moi l’autre : - Tu te risques à en parler ?
 
Moi l’un : - Je vais m’y efforcer. Tu te rappelles la sentence de Wittgenstein devenue quasiment bateau : « Ce qu’on ne peut dire il faut le taire », qui recoupe d’ailleurs le propos deGodard, puisqu’il est question du passage de la langue articulée à la limite; mais sa façon de soumettre le pouvoir des mots à la question ne l’empêche pas de les utiliser autant que les images et les sons. Et la 3D surligne à sa façon ! Adieu au langage n’a d’ailleurs rien d’un film taiseux. C’est un poème multipiste !
 
Moi l’autre : - Plus précisément : six pistes audio et deux pistes vidéo. Mais quand tu dis que la 3D n’ajoute rien, j’objecte !
 
Moi l’un : - Et tu as raison ! La 3D nous colle le poème sur les genoux, si j’ose dire. Au premier rang du Rialto, à Locarno, on avait quasi la truffe du chien sous le nez. Ou bien on se serait cru flottant dans le feuillage de l’arbre. Comme si l’on retrouvait la fascination ou l’effroi des premiers spectateurs du cinématographe voyant la locomotive leur foncer dessus. Et cela porte au-delà de l’effet spécial : cela parachève par la technique la déconstruction du propos.
 
Moi l’autre : - Comment toi, tu parles de déconstruction, toi qui détestes ce jargon ?
 
Moi l’un : - Je l’utilise quand il y a lieu d’y recourir. Et le dernier film de Godard, plus radicalement encore que Film socialisme, procède par ce qu’on appelle la déconstruction. C’est-à-dire que l’éclatement de la forme, la destruction de la narration linéaire, procède d’une analyse critique qui reconstruit une nouvelle forme, qu’on peut dire ici d’un poème de cinéma d’un lyrisme véhément.
 
Moi l’autre : - C’est vrai que c’est un film hyper-pictural…
 
Moi l’un : - Pas étonnant qu’il cite Nicolas de Staël ! On pourrait croire que c’est pour faire chic. Mais qui aime et connaît Nicolas de Staël retrouve là quelque chose de la folle quête de pureté du peintre en matière de couleurs et de lignes et de rythmes et d'intensités.
 
Moi l’autre : - Et musical aussi, notamment avec le leitmotiv grave d’opéra à la Verdi…
 
Moi l’un : - On croirait l’arrivée du Grand Inquisiteur dans Don Carlos. Mais c’est peut-être nous qui inventons…
 
Moi l’autre : - C’est exactement ce que nous a conseillé de faire le collaborateur de JLG venu présenter la chose : faites votre film vous-mêmes. Plutôt que de chercher à comprendre, c'est à prendre…
 
Moi l’un : - Cela dit, Godard trace bel et bien un parcours…
 
Moi l’autre : - Suivez le regard du chien. Ou plutôt : mettons nous à l’écoute de ce qu’entend le chien… Bonne façon de retourner le langage comme un gant de silence.
 
Moi l’un : - À un moment donné,une voix affirme que bientôt on aura besoin d’un traducteur pour comprendre ce qu’on dit. Ou quelque chose comme ça… Et de la même façon, le passage par le chien a valeur d’interrogation sur ce qu’on voit quand on voit un arbre en fleurs, un bateau à aubes qui passe sur le lac, un con qui t’agresse. Que pense le chien de la guerre ? Que pense le chien de la cité ? Que pense le chien de toi ?
 
Moi l’autre : - Dans la foulée, jamais en manque de citations, JLG cite Darwin qui cite Buffon qui observe que le chien est le seul animal qui aime mieux son maître que lui-même.
 
Moi l’un : - Il y aura toujours, chez Godard, ce mélange de ratiocineur sentencieux à cigare et d’enfant stupéfié par le monde, de pédant et de poète, de témoin de l’horreur et de rêveur solitaire en sa cinquième promenade. Le philosophe de service cite Jacques Ellul devant son éternelle étudiante et l’on s’exclame de concert que le sociologue protestant a tout vu et prévu avant les autres, on affiche les thèmes NATURE et METAPHORE ou voici que DIEU s’inscrit en sous-impression de AH, AH. Et Roxy écoute passer la rivière…
 
Moi l’autre : - Mais tu ne trouves pas, tout demême, que tout ça fait très élite hyper-cultivée d’une époque à références à n’en plus finir ?
 
Moi l’un : - C’est l’évidence et parfois lassant, mais le reproche qu’on fait à JLG d’être au bout du rouleau est injuste et faux. Il n’est pas à bout de souffle : il est à sa pointe, comme le dernier Céline. À la limite de l’intelligible, mais à l’extrême de son interrogation, comme le prophète qui vaticine en langue...
 
Moi l’autre : - Il y a un beau moment à la fin où il est question de couleurs à mélanger, devant la boîte ouverte…
 
Moi l’un : - De la même façon, on imagine JLG touillant ses images dans son labo à extensions en 3D dans les jardins attenants pleins de fleurs aux couleurs électriques. C'est à la fois un contemplatif et un capteur de zizanie. Sa façon de court-circuiter une pensée en train de prendre forme est unique. Et personne n'exprime la monstruosité du simultanéisme contemporain avec autant d'acuité.
 
Moi l’autre : - Olivier Assayas le compare, question montage, au Malraux du Musée imaginaire…
 
Moi l’un : - C’est tout à fait ça. Godard se fait son film idéal de bric-à-brac de brocante actuelle-inactuelle, il mêle à la pelle Auschwitz et L'Ange bleu, Byron-Shelley et l'intifada, le bel canto et le bruit du monde. Comme Malraux grappille et réassemble, Godard touille l'Hypertexte multilingue et fait du neuf à sa façon unique. C'est cela le génie, désormais homologué dans sa propre Histoire du cinéma. Il n’a plus besoin ni de Cannes ni de Locarno vu que , comme Roxy est le chien parfait, lui-même est le Godard accompli, présent à l'extrême comme l’enfant à son jeu : au plein du mouvement et à la pointe d’un style. Quant à toi, tu prends ce qui te parle et tu en fais ce qui te chante…

07/09/2022

Des montagnes magiques de Kozuck émane une vraie poésie…

 

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L’artiste belge aux origines polonaises expose une série de peintures dont l’hyperréalisme apparent, proche de la représentation photographique, traduit cependant une vision plus intérieure et complexe. À découvrir dans la merveilleuse galerie de La Tine, à Troistorrents, jusqu’au 17 septembre.     

 

JEAN-LOUIS KUFFER

 

 

Au premier regard on s’y tromperait. L’affiche annonce des huiles  de Michel Kozuck, mais ce qu’on voit d’abord ne semble pas vraiment de la peinture : plutôt de la photo « pictorialiste », puis à y regarder de plus près : de la peinture d’après photos d’une technique hautement élaborée, mais tout de suite il se passe autre chose dans ces grands paysages de montagne, et pour peu qu’on ait l’œil un peu avisé la peinture apparaît bel et bien sous l’apparence d’une représentation hyperréaliste, mais avec quelque chose en plus qui la distingue de cette catégorie contemporaine.

Pour ma part j’ai pensé aussitôt « peinture abstraite », dans un sens que je tâcherai de préciser et qui n’a guère à voir non plus avec ce qu’on appelle l’art abstrait, par opposition à la peinture figurative, renvoyant plutôt à l’ « abstraction » d’un Cézanne qui n’a cessé de peindre autre chose que des pommes ou d’infinies variations de la montagne Sainte-Victoire, comme si le « sujet » n’avait aucune importance par rapport à la transmutation de l’objet « naturel » en construction stylisée ressaisissant les données du réel pour en tirer une évocation jouant des formes et des couleurs, des plans et des valeurs où le blanc figure l’espace, des sensations visuelles et toute une « musique » dépassant la vision réaliste ou académique.

Ainsi la peinture de Michel Kozuck, apparemment soumise à la pure représentation  des montagnes le plus souvent imaginaires  qu’il y a là en nombre, à quoi s’ajoutent  telle forêt ou telle porte sertie dans le feuillage, tel herbage ou tel autre élément de paysage, tel carré d’herbe au détail hyper minutieux rappelant la fameuse Grande touffe d’herbe de Dürer, en laquelle je vois également une projection picturale « abstraite »     

Au demeurant, il va de soi qu’on peut se contenter d’apprécier l’aspect « réaliste » de la peinture de Michel Kozuck, dont tous les paysages ne sont pas imaginaires, ainsi que l’illustrent quelques cimes aisément identifiables, telle les Dents du Midi ou les Aiguilles dorées et le clocher du Portalet, dans le massif du Trient, ou encore ce qui pourrait être le Mont Dolent – sans l’être vraiment, mais qu’importe ? On n’est pas ici dans l’illustration des merveilles de la nature du genre « calendrier », mais dans l’expression d’une vision contemplative procédant d’une évidente quête de beauté. 

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De l’image, du cliché et de la juste vision…

À l’époque de Photoshop et d’Instagram où prolifèrent les images pour ainsi dire parfaites, et non moins tautologiques, illustrant mécaniquement la « perfection » de la nature comme pour ressasser l’évidence selon laquelle  « la nature est la nature », l’œil contemporain discerne de moins en moins ce qui distingue un cliché d’une image chargée de sens ou d’émotion, disons d’un « supplément d’âme ».

Michel Kozuck, trop sévère à vrai dire à son propre égard, comme tous les grands exigeants,  écrit lui-même  qu’il « tente vainement de pirater la lumière, quête illusoire, elle sera toujours plus belle  et plus intense dans la nature infalsifiable ». Et d’ajouter : « Braconnier perpétuel, je ne sers sans doute à rien ». Ou encore, plus incisif : « Ni moderne ni passéiste. Je construis des puzzles à une seule pièce. Je ne me reconnais pas comme faisant partie de la caste des artistes et n’apprécie pas certaines fanfaronnades contemporaines. Dans les courants d’art actuel, je me noie. Dans les courants d’air, je respire ».

S’agissant du binôme peinture et montagne, le cliché par excellence me paraît le Cervin, dit Matterhorn par les Alémaniques et les Anglais, parfait ornement signalétique des affiches touristiques et autres boîtes de chocolat. L’histoire de l’art « alpestre » en compte un certain nombre, la plupart bien sages, fidèles et donnant la patte, pour un Kokoschka qui aboie au ciel fou, le cliché littéralement mis en pièces.

C’est entendu : le cliché est une plaie. Plaie du goût, plaie du langage, plaie de la perception atrophiée et de l’expression simpliste, plaie de la littérature et des arts, de la poésie et de la musique. Accro au cliché, le philistin déclare beau ce qui est joli et joli ce qui est beau. Un aspect du cliché est le kitsch, qu’on pourrait dire la parodie mièvre du beau. Le kitsch est un simulacre, le cliché ramène toute vision a du déjà vu, tandis que l’art est apparition.

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C’est cela que produit l’art de Michel Kozuck : des apparitions. Lorsque vous êtes en montagne, dans les Beskides ou les Préalpes vaudoises, sur les hauts d’Ailefroide ou en Afghanistan, cela se passe comme une aile de brune passe sur un jardin suspendu, comme un brouillard glacial se déchire soudain sur le bleu pervenche d’un lointain, comme un jaune inconnu colore la rouille d’un pierrier, comme s’irise le camaïeu gris chiné de blanc d’une paroi qu’une lumière inattendue sort du néant, etc.

Malgré tout l’art reste bien reçu, merci…   

Michel Kozuck est un peintre autodidacte belge d’origine polonaise, dont les racines plongent dans les hauts gazons des Tatras où peignait parfois l’extravagant Witkiewicz, génie polymorphe affirmant l’impossibilité physique et méta de représenter vraiment la nature, qu’il déformait donc horriblement pour en saisir la « forme pure », tandis que Michel Kozuck reste plus humble, plus doux mais non moins lucide quant à la représentation de la beauté pure.

Dans un texte datant de 2016, Thierry Devillers écrit que « la montagne est un enthousiasme, un « transport divin ». Et de préciser : « Dans la Bible, d’Abraham au Golgotha, en passant par Moïse recevant les tables de la Loi, les Béatitudes et la Transfiguration, la montagne est partout. Kozuck la peint-il d’après nature ? Non. S’il la peint d’après photo, c’est pour qu’elle reprenne l’âme que l’appareil lui a volée. Mais je crois que l’essentiel se trouve ailleurs : dans la cosa mentale, ces images eidétiques emmagasinées dans sa mémoire où souffle l’esprit des Tatras ».

L’on n’invoquera pas, pour autant, les figures d’une mystique vaporeuse. Rien, me semble-t-il, de « théosophique » dans la démarche de Michel Kozuck, dont la spiritualité est plus immanente, plus silencieuse aussi dans son accueil du visible.

Je ne m’en réjouis que plus, découvrant son œuvre sur le tard - l’exposition actuelle étant la septième en le même lieu -, de constater que Michel Kozuck ne parle pas dans le désert, puisque  Gérald Lange l’accueille depuis 2005 en  sa galerie magique de La Tine, et que divers amateurs très éclairés l’accompagnent de leurs commentaires, tel Carl Havelange évoquant ses « paysages imaginaires » : « Kozuck peint comme Giacometti sculptait et comme Bouvier ou Walser écrivaient. Pour vérifier qu’il est possible de peindre. Il répète ad libitum le geste lent, toujours déçu, toujours récompensé, de déposer des pigments sur la toile. Il y passe chaque fois des semaines, laissant peu à peu venir à l’œil un paysage dont il n’avait au début qu’une idée incertaine et fragmentaire. Un paysage né de la mémoire et de l’oubli, travaillé par la main seule qui tient le pinceau et se déplace. Quand on peint, on ne pense à rien »…

Michel Kozuck, Huiles. Galerie de la Tine, Troistorrents, jusqu’au 17 septembre 2022. Ouvert tous les jours de 14h 30 à 18h30. Fermé lundi. Site de la galerie. www.latine-galerie.com

 

19/05/2022

Avec Guerre, inédit, Céline culmine dans l’obscène vérité

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250 feuillets volés et retrouvés et c’est reparti pour le bout de la nuit dans une langue apparemment brute et très ciselée à la fois, musicale et d’une forte plasticité, à équidistance du Voyage, de Casse-pipe et de Guignol’s Band. Malgré le décalage entre les faits évoqués (avérés en partie) et leur transposition, la chronique, hallucinée et burlesque parfois, donne une impression de proximité insoutenable…

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Dès la première page de Guerre, l’impression physique d’être pris par la gueule tient à la puissance d’évocation de ce récit relevant d’un expressionnisme exacerbé, lequel fut précisément la marque en peinture autant qu’en littérature, de toute une époque et de sa génération traumatisée par la Grande Guerre, même si ces pages se dégagent de toute «école» par leur ton et leur rythme, leurs images et leur langage qui sont illico «du pur Céline».

Le premier jus de Guerre a certes quelque chose ici de brut de décoffrage, et certains passages (indiqués par les éditeurs), ou certains mots illisibles (également signalés) rappellent qu’il s’agit là d’un manuscrit en chantier, mais l’agencement des phrases, jusque dans leur syntaxe, comme chahutée par le chaos guerrier évoqué, n’en accuse pas moins un «savoir» stylistique déjà très éprouvé, avec des trouvailles verbales souvent inouïes, souvent drolatiques aussi, tant il est vrai que le tragique s’y mêle à tout moment au burlesque, voire au sordide absolument dégoûtant - dégoûtant autant que l’est la vraie sale guerre en somme, sans fleurs au fusil ni couronnes de dentelles autres que celles des chairs éclatées dans les campanules pour le ravissement des rats et des asticots…

Des faits à la chronique transposée

On le sait de sûres sources : les tribulations de Ferdinand, le narrateur de Guerre, recoupent celles, à vingt ans, de Louis-Ferdinand Destouches, blessé (notamment au bras par balle et à la tête à la suite d’un probable choc violent qui laissera des séquelles durables au dire de sa dernière épouse) le 24 octobre 2014 près de Poelkapelle, en Flandres, évacué dans un hôpital auxiliaire de Hazebrouck où il est opéré sans anesthésie (c’est lui qui l’a exigé) avant d’être transféré au Val-de-Grâce près de Paris où il sera décoré pour comportement héroïque avéré.

Dans son avant-propos éclairant, où il fait très bien la part du vrai et de l’invention, François Gibault rappelle qu’ «il n’y a jamais eu de concordance exacte entre les événements vécus par Céline et leur évocation dans ses romans», mais la base vécue de tous les faits transposé par la fiction n’est pas moins réelle, inscrite dans la chair et la conscience de l’écrivain.

Plus précisément ici : le champ de bataille et ses morts au milieu des carcasses de chevaux et de véhicules; la longue marche du blessé affamé et délirant (le père parlera de sept kilomètres à pied avant la première ambulance), son séjour à l’hôpital entre blessés et cadavres, la visite des parents, la relation privilégiée avec une infirmière pieuse, etc.

Sur quoi la fiction, sans rien de gratuit pour autant, donne aux faits leur relief et leur aura, comme toujours en littérature et en art où le « mentir vrai » transforme un fait divers en cristallisation symbolique, de L’Odyssée homérique au Guernica de Picasso.

Mais «réaliser» ce qu’est la guerre, quand on ne l’a pas flairée de près, est difficile. Même dedans, Ferdinand a de la peine à la «penser» alors qu’elle se déchaîne autour de lui et dans sa tête en vacarme non stop: «De penser, même un bout, fallait que je m’y reprenne à plusieurs fois comme quand on se parle sur le quai d’une gare quand un train passe. Un bout de pensée très fort à la fois, l’un après l’autre. C’est un exercice je vous assure qui fatigue. À présent je suis entraîné. Vingt ans, on apprend. J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités. J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais »…

 

Sous la loupe de l’émotion panique

D’aucuns, et plus encore d’aucunes, sans être forcément pudibonds ou bégueules, s’offusqueront à la lecture de certaines pages très sexualisées de Guerre, notamment relatives au traitement manuel et buccal réservé aux blessés à l’enseigne du Virginal Secours ( !) par une très tripoteuse Mlle L’Espinasse, laquelle s’occupe plus particulièrement du quasi mourant des mains et de la bouche, et en redemande avec le consentement plus ou moins truffé d’injures  du grabataire.

Or l’obscène crudité de ces détails, apparemment énorme, paraît bientôt anodine à côté des «petits morceaux d’horreur » qui suivront  avec le Dr Méconille impatient de charcuter les blessés histoire de se «faire la main» alors qu’il n’a aucune expérience de chirurgien, puis à l’apparition du redoutable commandant Récumel (dans lequel «y avait rien sûrement que la méchanceté en dessous du vide») qui se trouve là en inquisiteur traquant le déserteur virtuel que représente à ses yeux tout blessé....

Comme on l’a vu dans Voyage au bout de la nuit, l’horreur de la guerre et de la mort éprouvée par Céline « au contact » suscitent ces visions amplifiées où son instinct de défense le galvanise, qui ne le « trompe pas contre la mocherie des hommes » ; et quand il évoque les Méconille et Récumel, on se rappelle, sous la plume de Blaise Cendrars, dans J’ai saigné, l’épouvantable colonel clamant, en imbécile parangon d’obscénité, au jeune troufion en train de se tordre de douleur sur son grabat, à côté de Blaise, qu’il doit se sentir fier de crever pour son pays !

Et ce n’est pas fini, car il y aura, dans la partie la plus atroce de Guerre – en contraste avec les honneurs soudains  réservés à Ferdinand - de la délation abjecte au menu entre le joyeux Bébert et sa garce d’Angèle en visite - une scène hallucinante relevant de la guerre des sexes et qui s’achèvera au poteau pour le malheureux auto-mutilé…

Bref, si Guerre n’a pas l’ampleur ni le «fini» des grands livres de Céline, de Voyage au bout de la nuit à Guignol’s band, et si certaines parties frisent l’esquisse (notamment à propos de la légende du roi Krogold), cet inédit contribue pour beaucoup à mieux percevoir l’évolution du style de l’écrivain vers l’éruptif et la transe rythmée à points de suspension, tout en multipliant les «arrêts sur images» propres à nous faire haïr la putain de guerre autant que lui pendant que Poutine et les Ricains remettent ça…

Louis-Ferdinand Céline. Guerre. Editions établie par Pascal Fouché Avant-propos de François Gibault. Gallimard, 183p. 2022.

 

05/05/2022

Les Mouron vivent la filiation en fécond partage d’émotions

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Illustrant un premier Dialogue entre l’Artiste (Didier) et l’écrivain Quentin), une magnifique exposition est à voir ces prochains jours à Giez (nord vaudois), qu’accompagne une publication exhaustive.

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L’arrière-pays vaudois du pied du Jura est ces jours de toute beauté, avec ses modulations de vert tendre et d’ocres roux, le jaune acide des champs de colza et , par delà les eaux pâles du lac, là-bas, et les méplats de l’autre rive remontant vers l’Est, la ligne  brisées des Préalpes qu’on aperçoit des fenêtres d’une grande ferme sise au cœur du village de Giez, sur les hauts du bourg lacustre de Grandson, en cet Espace DM conçu par Didier Mouron et son Isabelle, somptueux écrin pour une expo dont l’accrochage hyper-soigné raconte à lui seul une histoire. Il était une fois trois perfectionnistes…

Sur les murs de pierre apparente, ainsi, et sur plusieurs niveaux reliés par un escalier de solide vieux bois, c’est une autre histoire encore, ou plusieurs histoires même, que fixent 32 tableaux-poèmes flanqués de poèmes-images.

Même s’il a exposé à la Cité interdite (entre autres escales au Japon, en Californie, au Canada et même au Mont Pèlerin) et qu’il n’est pas inconnu en nos contrées, Didier Mouron (né en 1958 à Vevey) devrait être mieux reconnu, et particulièrement aujourd’hui où son art, strictement borné à l’usage du crayon mine, atteint une sorte de plénitude gracieuse, par delà sa parfaite technique et ses références naguère plus ou moins explicites, du côté  de Salvador Dali et des surréalistes, du réalisme magique ou du symbolisme « cosmique ».

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Ironiquement, c’est épuré de cette «littérature » que l’artiste, pourtant moins « littéraire » que son fils, rejoint Quentin dont la poésie, dès ses variations américaines de Lost accompagnant les formidables photographies de Claude Dussez (Favre, 2016)  tend elle aussi à l’épure sans s’assécher pour autant dans le minimalisme…

Quand le cow-boy et l’Indien font ami-ami

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Le rêve d’avoir un père à admirer, coïncidant avec l’admiration d’un père laissant librement son fils s’épanouir, la confluence d’un même sang n’excluant pas le parcours en vaisseaux séparés, chacun son âge et sa tête, chacun sa conviction d’être le chef dans sa partie, ni le fils de la fable freudienne impatient de buter son paternel pour se faire Jocaste, ni le père jaloux de ce rival montant en grappe, l’amour des arbres chez le cow-boy Didier et la passion des livres chez l’Indien Quentin - tout cela pourrait faire une assez épique bio croisée sur fond de forêt québécoise et de rivages vaudois, alors que l’artiste et l’écrivain ne se livrent ici, dans ce Dialogue, que par des objets cristallisant leurs communes émotions.

Telle étant la poésie : une sublimation, ici par l’image évocatrice, là par le mot décanté au plus juste. Jocaste ? Isabelle, dédicataire du recueil, inspire Quentin avec Femme et mère, trois vers comme d’un haïku : Elle a l’élégance des séismes / infinis / Qui trembleront encore après la terre, et le tableau de Didier, à double figure féminine, comme en abyme, flanquée d’un arbrisseau fragile, ouvre une troisième dimension au poème, à moins que ce soit l’inverse… Père et fils, au naturel, se chamaillent volontiers. Quentin reproche à son vieux de ne rien comprendre à la politique. Didier trouve ce petit crevé bien cassant parfois, bien sûr de lui, même s’il reconnaît que son propre Ego d’artiste lui est vital (je suis le best dans ma partie, sinon rien) et concède donc au Poète le droit et peut-être le devoir de se prendre lui aussi pour Céline ou Proust, au moins. Bref le Dialogue est la meilleure façon de poursuivre la guerre des générations autrement, et ça donne 32 poèmes étincelants jouxtant 32 tableaux, ou l’inverse. Qui racontent, chacun à sa façon, la foule et la foudre sur un boulevard, les moments de l’amour, caresses et disparitions, l’aïeule qui s’en va et les voleuses de feu, la mort en famille et les travailleuses de l’amour, des rabelaisiens et des rabelaisiennes, de la musique au clair de lune et des amants qui dérivent, rien de banal ou de mièvre, les mots sculptés, le clair-obscur drapé ou du sfumato de brume rêveuse et, de loin en loin, arrêt sur image et merveilles : Le Parfum de l’absente, dont la douceur contraste avec le dessin comme « ressaisi », des évocations frisant l’aporie sensible comme dans L’infini de ta disparition, de plus humbles « minutes heureuses » ramenant Baudelaire au quotidien, de la mélancolie et du fruit, du barbare et de la bête, enfin quoi : 32 fois la vie et ce n’est pas fini - la Poésie survit…

Didier et Quentin Mourom. Dialogue 1 (2021-2022). Préfacé par Bertrand R. Reich. Edition limitée.

Exposition. Dès le 6 mai 2022 (vernissage à 18h), Giez, espace DM.

Rappel : Claude Dussez (photographies) et Quentin Mouron (poèmes), Lost, Favre 2016.

12/04/2022

Quand Jo et Jerry nous la jouent âge tendre et tête de gondole

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images-9.jpegCoïncidence : deux auteurs genevois signent, au même moment, deux romans «américains», chacun dans sa catégorie. Joël Dicker se revisite lui-même avec L’Affaire Alaska Sanders, pour une enquête étroitement liée à celle qui lui valut son premier (phénoménal) succès; et Jean-François Duval, dans le plus original de ses romans, décape et revivifie le mythe des beatniks avec LuAnne, sur la route de Neal Cassady et Jack Kerouac, en donnant (notamment) la parole à la fille fleur Marylou du roman « culte » Sur la route dont il a rencontré le modèle. Deux livres peu comparables apparemment, mais qui ont plus d’un point commun - et peut-être des plus importants ?
Les voies de la littérature sont décidément très variables, et la parution simultanée de deux livres de deux auteurs genevois de générations différentes mais également passionnés par le livre et l’écriture, la culture américaine et la vie des écrivains, peut être l’occasion, sans comparaisons abusives, d’apprécier des voies différentes dans la façon d’approcher le monde et de traduire ses perceptions et autres émotions, qui se rejoignent cependant dans leur soubassement affectif et sensible.
Pour «la faire court», selon l’expression courante, je dirai que Joël Dicker et Jean-François Duval, sont également amoureux : amoureux de l’amour, amoureux de l’amitié et amoureux de la liberté. Cela paraît « nunuche » comme départ d’une chronique littéraire, mais c’est mon sentiment profond après lecture de ces deux livres également imprégnés d’amour, d’amitié et d’aspiration à la liberté manifestée de façons certes très variées, dans les deux romans, mais avec autant d’intensité candide.
Voilà le mot lâché : candeur. Candeur de Marcus Goldman, l’écrivain «prodige» qu’on peut dire le double romanesque de Joël Dicker ; et candeur de LuAnne Henderson, inspiratrice de la Marylou de Kerouac, en tout cas dans le personnage qu’en reconstruit Jean-François Duval à partir de nombreux éléments oraux qu’il a glanés de vive voix.
Candeur et pureté, ajouterai-je. Pureté du jeune mec qui croit que la vie d’écrivain est la plus formidable qui soit. Pureté de la nana qui vole d’aventure en aventure sur ses ailes de Lolita Peace & Love. Malgré des crimes carabinés et des intrigues retorses : pureté limpide du feuilleton selon Dicker. Malgré frasques de voyous, coucheries multisexuelles, drogues et déprimes : pureté joyeuse des personnages de Duval.
 
Quand Joël via Marcus écrit le roman de Goldman signé Dicker…
C’est entendu : Joël Dicker en fait trop. Vraiment too much, Jo. Non mais visez cette sortie : ces devantures envahies, ces présentoirs à foison, ces piles un peu partout, et partout son effigie de gendre idéal devenu, multimillionnaire, son propre éditeur contrôlant donc toute la chaîne, et plus encore que vous ne l’imaginez…
Parce que le festival continue dès que vous passez le seuil de son dernier livre forcément voué au succès, si forcément que c’est annoncé à la fin du roman, lequel paraît (fictivement) en 2011 et se trouve aussitôt en voie d’adaptation à Hollywood - ce qu’on appelle une mise en abyme caractérisée à dédoublement diachronique pour ainsi dire «quantique», puisque le roman de Dicker que vous allez lire est le roman que Marcus Goldman a écrit quasiment en même temps qu’il menait, avec son rugueux ami le sergent de la criminelle Perry Gahalowood, l’enquête sur l’assassinat de la ravissante Alaska Sanders, Miss Nouvelle-Angleterre rêvant de faire du cinéma avant d’être étranglée puis dépecée par un ours noir – mais là j’en dis déjà trop…
Or dès les premières pages, l’auteur de L’Affaire Alaska Sanders (Jo Dicker qui tient la main de Marcus Goldman), rappelle à la fois sa gloire et les déboires liés à celle-ci (le coup de la panne d’inspiration paralysant soudain l’écrivain écrasé par son succès), le premier million d’exemplaires de son premier roman (G comme Goldman, qui n’est paru que dans l’imagination du binôme), suivi du triomphe de La Vérité sur L’Affaire Harry Quebert (dont il n’est plus seulement l’un des protagonistes mais l’auteur), la lectrice et le lecteur – déjà au parfum ou nouveaux venus - étant invités à partager l’enthousiasme qu’a soulevé la lecture de La Vérité sur L’Affaire Harry Quebert, et la parole du flic bourru fait office de conclusion de rapport : Marcus Goldman est le Top Gun des lettres américaines, point barre, et vous comprenez in petto que Big Jo est son copilote…
Ceci dit, et blague à part: le dernier Dicker est, c’est le cas de dire, une affaire qui roule à tous égards, littérature comprise dans le mulktipack.
Vous prétendez que ce que fabrique Joël Dicker n’est pas de la littérature, après les adoubements successifs du grand proustien Bernard de Fallois, du magistral Marc Fumaroli du Collège de France et de l’Académie française lui collant son Prix ? Vous affirmez qu’un auteur qui raconte des histoires pleines de personnages relève d’une esthétique dépassée par la Nouveau Roman et les dernières conquêtes de la Déconstruction ? Vous relevez le manque de «style» de cet écrivain que Blaise Pascal, aussi grave que vous, dirait probablement adonné au seul « divertissement » ? Vous concluez, en policiers du littérairement correct, que le succès ne prouve rien ? Et comment ne pas vous donner raison ?
Et tort à la fois, vu que la littérature est faite de tout ça : Pif le chien ou Petzi à vos cinq ans, le Club des cinq à vos dix ans, et ensuite L’île au trésor, Dickens, les romans-photos des années 60 et les mangas des années 90, Bob Morane et Jack London, Le Mouron rouge et Boris Vian, que des bonheurs de lecture !
Et n’est-ce pas à cela que ramènent, aussi et sans prétention, les romans de Joël Dicker ? Sûrement pas un styliste, mais un storyteller imbattable et, dans L’Affaire Alaska Sanders, un ingénieur-architecte du roman policier dont la construction temporelle et les effets de réel participent en somme aux rebonds de l’intrigue, un auteur mûri dont les thèmes très personnels se réaffirment avec des nouvelles avancées: la passion amoureuse et ses délires sur fond de classe moyenne américaine propre-en-ordre, l’amour et l’amitié qui « baignent » et que plombent (heureusement !) défaillances et trahisons. Très résumée: l’histoire d’un crime parfait bonnement machiavélique, ses dommages collatéraux dramatiques, une erreur judiciaire et ce qu’elle implique de connaissance des rouages du Système explorés par l’auteur avec la redoutable minutie qui est la sienne, en toute candeur, mais combien rouée et rôdée en son professionnalisme, n’est-ce pas ?
 
Le mentir vrai de Jerry Duval fait florès
Certains livres ont ce qu’on pourrait appeler «la grâce», sans référence «mystique» pour autant mais par l’espèce d’aura qui en émane, ou par leur façon douce et persuasive à la fois de vous emmener vous ne savez trop où, peut-être au bout du monde ou peut-être au fond de vous-même, en tout cas vous y allez, vous vous laissez faire comme en enfance quand on vous racontait une histoire et que plus rien d’autre n’existait alors après le sésame d’ « il était une fois »…
Or cette fois, en suivant Luanne sur la route avec Neal Cassady et Jack Kerouac, ce n’est pas tant mon enfance mais toute une part de notre jeunesse qui m’est revenue par la grâce du dernier roman de Jean-François Duval, instaurant aussitôt une sorte de magie qui tient, plus qu’à son thème (le premier underground culturel américain des années 60-70), à sa tonalité affective et «musicale».
Cette tonalité m’a immédiatement évoqué, pêle-mêle, l’adorable «trio fatal» de La fureur de vivre (James Dean, Nathalie Wood et Sal Mineo), futur « film culte » datant de 1955 mais que je n’ai découvert qu’à mes seize ans au cinéma Colisée des hauts de Lausanne, nos propres premières amours et révoltes de boomers oscillant plus tard entre militantisme politique et libération sexuelle, passions musicales et littéraires, tels en somme qu’on les retrouve dans le roman non moins « culte » de Jack Kerouac intitulé Sur la route et paru en 1957 – découvert bien plus tard en nos contrées…
Cependant je me garderai du ton de l’ancien combattant raseur pour évoquer le roman de Jean-François Duval, dont la « grâce » devrait toucher toutes les générations tant sa Luanne - d’abord quasi nymphette par son âge, mais très vite entraînée dans un tourbillon – incarne, plus que la fureur : l’appétit de vivre et l’impatience de partager les aventures de la joyeuse bohème littéraire du moment aux formidable incarnations, en les personnes de Neal Cassady le viveur indomptable, Jack l’écrivain et Allen le poète, notamment.
De cette Amérique-là, qu’on a dit de la contre-culture au tournant de 68, Jean-François Duval est un connaisseur de longue date et non seulement par les écrits ou les films puisqu’il a rencontré Allen Ginsberg, Charles Bukowski ou LuAnne Henderson en sa soixantaine, et signé déjà plusieurs ouvrages de spécialiste. Or le romancier de Boston Blues (2000, Prix Schiller) sur la base de lectures référentielles indiquées en fin de volume, parvient ici à l’exploit d’effacer, pour ainsi, dire, la masse des documents consultés ou des témoignages enregistrés dans un récit à plusieurs voix d’une parfaite fluidité et, surtout, d’une vivacité à la fois généreuse, lucide et tendre.
Quoi du roman dans ce dialogue entre Jerry (le pseudo transparent de l’auteur) et LuAnne, dont les propos sont partiellement repris d’un entretien de son vivant ? Précisément : cette « grâce » d’une fiction plus vraie que nature (Ginsberg saluait lui-même ces mensonges qui disent le vrai mieux que certains rapports même fidèles), qui doit beaucoup au magnifique personnage de LuAnne tenant à la fois de la petite fille folâtre et de la femme à qui on ne la fait pas, de la jeune amante sans préjugés et, d’une certaine manière, de la compagne de bon conseil auprès de ces grands fous artistes, parfois infantiles et parfois dangereux (surtout l’incontrôlable Neal) qu’elle accompagne sur la route dans leur folle équipée – tous à poil à tel moment mythique…
À relever alors, dans la foulée, le travail de «musicien» opéré par Jean-François Duval - reporter au long cours bien connu pour ses entretiens et la qualité de son écoute – sur les multiples registres vocaux de sa narration, autant que sur la reconstruction quasi cinématographique de la suite des séquences du roman, qu’on a parfois l’impression de vivre en 3 D.
Bref, la très sympathique (et parfois pathétique) saga serait à détailler dans ses multiples aspects «réels» ou «fictifs», avec les malicieuses retouches faites par LuAnne ou Jerry au « mentir vrai » antérieur du roman de Kerouac, mais à chacune et chacun de «prendre la route» et de se trouver à son tour possiblement touché par telle «grâce»…
Joël Dicker. L’Affaire Alaska Sanders. Editions Rosie & Wolfe, 674p. 2022.
Jean-François Duval. LuAnne sur la route avec Neal Cassady et Jack Kerouac.Gallimard, 343p. 2022.

09/03/2022

Pour votre, et notre liberté

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Lettre ouverte de Mikhaïl Chichkine
 
Des livres contre les bombes (1)
 
Cette guerre n'a pas commencé aujourd'hui, mais en 2014. Le monde occidental n'a pas voulu le comprendre et a fait comme s'il ne se passait rien de grave.
 
Pendant toutes ces années, j'ai tenté,dans mes interventions et mes publications, d'expliquer aux gens d'ici qui était Poutine. Je n'y suis pas parvenu. Maintenant, Poutine a tout expliqué lui-même.
 
Je suis Russe. Au nom de mon peuple, de mon pays, en mon nom, Poutine est en train d'accomplir des crimes monstrueux.
 
Poutine, ce n'est pas la Russie. La Russie ressent de la douleur, de la honte. Au nom de ma Russie et de mon peuple, je demande pardon aux Ukrainiens. Et je comprends que tout ce qui se fait là-bas est impardonnable.
 
Chaque fois qu'un de mes articles était publié dans un journal suisse, la rédaction recevait des lettres indignées de l'ambassade de Russie à Berne. À présent, ils se taisent. Peut être qu'ils sont en train de faire leurs valises et d'écrire pour demander qu'on leur accorde l'asile politique ?
 
Je veux rentrer en Russie. Mais dans quelle Russie ? Dans la Russie de Poutine, on ne peut pas respirer - la puanteur des bottes policières est trop forte. Je rentrerai dans mon pays, sur lequel j'ai écrit une lettre ouverte en 2013 déjà, quand j'ai refusé de représenter la Russie de Poutine dans les salons du livre internationaux - avant l'annexion de la Crimée et le début de cette guerre contre l'Ukraine : "Je veux et je vais représenter une autre Russie, ma Russie, un pays libéré de ses imposteurs ,un pays avec une structure étatique qui protège non le droit à la corruption, mais le droit de la personne, un pays avec des médias libres, des élections libres et des gens libres.»
 
L'espace d'expression libre, en Russie, était déjà précédemment réduit à Internet, mais maintenant, la censure militaire s'applique même sur la Toile. Les autorités ont annoncé que toutes les remarques critiques sur la Russie et sa guerre seraient considérées comme une trahison et punies selon les lois martiales.
Que peut un écrivain ? La seule chose en son pouvoir est de parler clairement. Se taire, c'est soutenir l'agresseur. Au 19e siècle, les Polonais révoltés se sont battus contre le tsarisme, "pour votre et notre liberté". À présent, les Ukrainiens se battent contre l'armée de Poutine, pour votre et notre liberté. Ils défendent non seulement leur dignité humaine mais la dignité de toute l'humanité. L'Ukraine, en ce moment, est en train de défendre notre liberté et notre dignité. Nous devons l'aider autant que nous le pouvons.
 
Le crime de ce régime, c'est aussi que la marque de l'infamie retombe sur tout le pays. La Russie aujourd'hui est assimilée non à la littérature et à la musique russes, mais aux enfants sous les bombes.
 
Le crime de Poutine, c'est d'avoir empoisonné les gens avec la haine. Poutine partira, mais la douleur et la haine peuvent rester longtemps dans les coeurs. Et seuls l'art, la littérature, la culture pour aider à surmonter ce traumatisme. Le dictateur, tôt ou tard, termine sa vie misérable et inutile, et la culture continue : ainsi en a-t-il toujours été, ainsi en sera-t-il après Poutine.
 
La littérature ne doit pas parler de Poutine, la littérature ne doit pas expliquer la guerre. Il est impossible d'expliquer la guerre : pourquoi est-ce que des gens donnent l'ordre à un peuple d'en tuer un autre ? La littérature, c'est ce qui s'oppose à la guerre. La vraie littérature traite toujours du besoin d'amour de chacun de nous, et non de la haine.
 
Qu'est ce qui nous attend ? Dans le meilleur des cas, il n'y aura pas de guerre atomique. J'ai très envie de croire que le fou n'aura pas accès au bouton rouge, ou que l'un de ses subordonnés n'exécutera pas ce dernier ordre. Mais c'est, semble-t-il, la seule bonne chose à espérer.
 
La Fédération de Russie, après Poutine, cessera d'exister sur la carte en tant que pays. Le processus de désagrégation de l'Empire continuera. Quand la Tchétchénie sera devenue indépendante, d'autres peuples et régions suivront. Une lutte pour le pouvoir s'engagera. La population ne voudra pas vivre dans le chaos, et le besoin d'une main ferme apparaîtra. Même en cas d'élections aussi libre que possible- si elles ont lieu- un nouveau dictateur prendra le pouvoir. Et l'Occident le soutiendra, parce qu'il promettra de contrôler le bouton rouge.
 
Et qui sait, tout se répétera peut être encore une fois...
 
 
(Traduit du russe par les éditions Noir sur Blanc)
 
Dernier livre paru en traduction de Mikhaïl Chichkine: Le manteau à martingale et autres textes. Noir sur Blanc, 2020.
 
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02/02/2022

Un soupçon d'humour noir peut aider à supporter le poids du monde...

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Une série anglaise de l’humoriste Ricky Gervais, After Life, évoquant le deuil de manière plutôt hilarante, et le premier roman d’Emmanuelle Robert, Malatraix, détaillant les méfaits d’un terroriste préalpin qui venge la Nature afin de préserver les hauteurs sublimes de l’invasion parasitaire des «traileurs», modulent les envies de tuer qui nous viennent parfois pour de plus ou moins nobles raisons, avec ou sans passage à l’acte…

C’est d’abord l’histoire d’un quinqua déprimé, prénommé Tony, qui vient de perdre la Lisa de sa vie et se demande s’il va plutôt tuer son prochain qui ne lui a rien fait, pour se venger de la vie salope, ou plutôt se taillader les veines – ce à quoi il renonce devant le regard réprobateur de sa chienne Randy. 

Tel est l’argument de départ de la série à succès After Life, délectable suite d’horribles petits épisodes écrits et interprétés par l’humoriste Ricky Gervais  et que, me sachant en grand deuil depuis décembre dernier, un ami né le jour de la mort de Che Guevara, en octobre 1947, a cru bon de me conseiller, à moi qui suis né le jour de la naissance du Che  et de Donald Trump, le 14 juin de cette même année.

Or, allez comprendre la nature humaine : je sais gré à mon compère de  la découverte (tardive, puisqu’on en est à la troisième et dernier saison qui a drainé plus de 100 millions de spectateurs) de ce feuilleton ironisant à sa façon sur le « travail de deuil», quand bien même je n’ai pas été tenté, une seconde, de trucider mon entourage ni de me jeter dans la baye de Montreux avec une pierre au cou.  

Par ailleurs, After Life m’a rappelé, aussi, ma carrière dans les diverses rédactions où j’ai sévi pendant cinquante ans - Tony collaborant à un «gratuit» qu’il trouve décidément minable depuis la mort de Lisa, alors que celle-ci, tous les jours, continue de  l’encourager à vivre par la truchement de l’ordi sur lequel elle a enregistré des messages à lire après sa mort, entre autres vidéos de leur joyeuse vie commune.

C'est aussi parce qu’il y a bel et bien une vie après Lisa, qui le pousse à lui trouver une remplaçante, que tous ses proches s’efforcent de raisonner Tony dont la douleur lui fait croire qu’il peut tout se permettre: son beau-frère qui dirige le «gratuit» et la brave dame venant se recueillir devant la tombe de son défunt Stan, voisine de celle de Lisa; son psychiatre gentiment débile mais de bonne volonté qu’il traite de nul sans se gêner; une plantureuse courtisane qu’il remballe d’abord et qui lui propose de lui faire son ménage en tout bien tout honneur; d’autres encore; et peu à peu, malgré sa rage, lui apparaissent la gentillesse et pire: la bonté des braves gens, tandis que Lisa, sur son écran de laptop, lui répète qu’il est le roi des types – tout cela pimenté d’irrésistibles épisodes, au fil des «sujets» qu’il traite pour sa feuille locale, dont la rencontre avec une centenaire - fierté locale à citer  absolument en exemple pour sa probable sagesse , qui lui lance  que la vieillesse est une calamité et qu’elle se réjouit de clamser…

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Bref, et comme dans la série Mum, version féminine du même sujet, le succès phénoménal d’After life tient sans doute à l’immense tendresse que dissimule son apparent cynisme, faisant de tous ses personnages des sœurs et frères humains en somme dignes de sympathie…  

Sympathie même avec le démon ? Chiche !

Le terme qui convient le mieux à la nature des relations d’Emmanuelle Robert avec les nombreux personnages, de tous les âges, de son premier roman, est sans doute celui-ci : sympathie, et qui se communique illico à la lectrice et au lecteur.

Ceux-ci, bien élevés ou sagement conformés aux traditions bienséantes de la paroisse littéraire romande, se formaliseront peut être à la lecture des quatre premières pages de Malatraix, intitulées Carnet et rédigées par un malappris agressif au langage grossier, visiblement talonné par «cette merde de virus», non moins cancéreux en rémission temporaire et tout décidé, avant le grand saut, de purger la Montagne, sacrée à ses yeux, de tous les « guignols en baskets» qui en polluent les flancs et les crêtes. On apprendra plus loin que cet ange exterminateur est un ancien guide à l’ego proportionné à ce qui lui reste de belle gueule, mais pas question de «spoiler  la story», n’est-ce pas, comme le recommandent les amateurs de séries.

Or précisément, dans le même style des séries, l’on parodiera tout de même la mise en garde d’usage : langage grossier, violence, sexe, drogue, suicides, déconseillé au moins de 13 ans…

Et la sympathie là-dedans ? Pas moins immédiate dans la mesure où le Carnet du type se posant en nouveau Farinet, «résistant» et chargé de mission par l’Alpe sublime, fait écho à quelque chose que tout Helvète ami de la nature de tous les sexes peut éprouver.

Il me souvient, ainsi, qu’entre seize et vingt ans, fous de grimpe d’avant et après mai 68, nous aurons, à l’enseigne du FDA (Front de désintoxication alpine), imaginé de dynamiter moult pylônes et autres obscénités mécaniques souillant la pureté des hauteurs, quitte à user nous-mêmes de moyens artificiels pour passer un surplomb ou remonter une dalle ou une fissure de sixième degré supérieur, etc. 

Donc «grave sympa» la Manu, comme le relèverait le joli Dani, le plus jeune de ses personnages, qui parle comme vos ados même  moins «chelous» que lui, et dont la «galère perso»   s’inscrit bien dans les zones d’ombre de la crise sanitaire, entre «teufs de oufs» et « plans culs » à voile et vapeur, sans parler de faits carrément « relous » (trafics de filles de l’Est et autres malversations liées au Covid), etc

Cela surtout à souligner d'emblée: que la narration de Malatraix se fait dans le langage particulier de chaque personnage, sans que sa fluidité ou son naturel n’en pâtissent. Il est vrai que le parler actuel, jusque «par chez nous» où l’on dit «contour» pour virage et «là-bas en haut » pour là-haut, est aussi métissé que la société des temps qui courent…

 Purs et durs en dolce Riviera

Après quelque pages d’anthologie sur l’argot des bagnards, dans Splendeurs et misères des courtisanes, Balzac fait cette remarque concernant les exagérations de la fiction par rapport aux données de la réalité : «Une des obligations auxquelles ne doit jamais manquer l’historien des mœurs, c’est de ne point gâter le vrai par des arrangements en apparence dramatiques, surtout quand le vrai a pris la peine de devenir romanesque ». Puis le romancier dit, en substance, que la «nature sociale», notamment dans une grande ville, est devenue tellement «romanesque»  qu’elle dépasse tout ce qu’un écrivain peut imaginer. Et d’ajouter : «La hardiesse du vrai s’élève à des combinaisons interdites à l’art, tant elles sont invraisemblables et peu décentes, à moins que l’écrivain ne les adoucisse, ne les émonde , ne les châtre »…

Or Balzac n’était pas du genre à « châtrer» la réalité, ni non plus à brider sa folle imagination. Cependant, rapportés à la Suisse actuelle, et à l’image qu’en donnent nos écrivains, que dire de leur souci du «vrai» ou de éventuelles exagérations de leurs fictions ? Je me suis posé la question en lisant naguère les premiers romans de Marc Voltenauer, qui ne se situaient ni à Paris ni à Los Angeles mais dans nos Préalpes où tel tueur en série rôdait entre marmottes et ruminants placides. Du moins Voltenauer achoppait-il bel et bien à une thématique sociale, économique ou psycho-pathologique  impliquant telle ou elle «affaire» à connotations criminelles, comme un Dürrenmatt ou un Glauser dans leurs récits «noirs» antérieurs.

Cela noté pour en revenir à Malatraix,  qui emprunte les sentiers locaux à la manière de Voltenauer – au ravissement probable des randonneurs de notre classe moyenne gentiment encanaillée et redécouvrant la belle nature.

Quant à la vraisemblance du «killeur» s’en prenant aux «traileurs» du Haut-lac, genre ex-beau mec grand baiseur et pervers narcissique quoique guide patenté, pourquoi ne pas y croire quand on sait ce qu’on sait et qu’on voit ce qu’on voit, comme le dirait l’adorable vieille Marie-Rose bientôt centenaire qui risque de s’exploser en fumant ses clopes trop près de ses bonbonnes à oxygènes ?

Ce qui est sûr, au sens balzacien du «vrai», c’est qu’Emmanuelle Robert et ses personnages sont «en phase» avec notre présent récent (la pandémie, l’obsession sanitaire, la non moins obsédante courses aux «perfos», la crise climatique et ses dérives para-terroristes, l’errance affective et sensuelle d'un peu toutes et tous, la liberté des mœurs n’excluant pas les éthiques personnelles rigoureuses) et qu’il en ressort, conforme aux codes du genre très bien maîtrisés, un roman franc de collier et tendrement accordé au sens commun, narquois et débonnaire, dont le sentiment qui s’en dégage, excluant toute complaisance morbide ou malsaine, relève, une fois encore, d’une sympathie partagée qui ne s’aveugle pas, disposée cependant à «faire avec» l’impureté de notre putain d’espèce… 

Emmanuelle Robert, dès son premier roman, sait faire parler notre terre et ses gens, démêler en nous la part des anges et des démons, célébrer aussi la bonne vie au bord du ciel splendide cerné d’orages, etc.

Emmanuelle Robert, Malatraix, Editions Slatkine, 493 p. 2021.

After Life, de Ricky Gervais, 3 saisons sur Netflix.

 

 

19/01/2022

La bonne nouvelle, c’est que la terre explose avant la fin du monde...

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Un film satirique déjanté au casting d’enfer (Meryl Streep en présidente des USA et Leonardo Di Caprio en astronome à chemise de coton à carreaux, Jennifer Lawrence en découvreuse de comète et Tim Chalamet en skater angélique, notamment), intitulé Don’t look up et traitant de l’extinction de l’humanité avec une légèreté parfois un peu lourdingue mais un regard critique non moins acéré sur le monde actuel (politique, économique, médiatique, matérialiste ou transhumaniste), pétille ces jours au-dessus de la brume pandémique ou endémique, signé Netflix (pour la prod) et Adam McKay. À voir avant le Big Boum…
Que diriez-vous si l’Autorité politique (un Alain Berset mondial) et sa Task Force d’experts scientifiques, vous annonçaient, en ces splendides journées de début d’année au ciel apparemment pur de toute pollution et de tout virus flottant, que les jours de notre terre « qui est parfois si jolie », comme disait le poète, sont comptés, ou plus précisément qu’avant trente jours toute vie animale ou végétale aura disparu de sa croûte après la percussion d’un astre fou d’un diamètre de 5 à 10 kilomètres lancé de là-haut vers notre ici-bas ?
La question, qu’on pourrait rapporter à l’annonce, à chaque individu de tous les sexes, de sa mort prochaine, est celle qui plombe les 100 dernières pages assez déchirantes d’anéantir, le dernier roman de Michel Houellebecq, mais les deux points d’interrogation se conjuguent dans la formidable BD cinématographique que représente en somme Don’t look up d’Adam McKay, dont les cinémanes avertis se rappellent sûrement qu’il a déjà raconté «le casse du siècle» avec The Big short, en 2015.
 
Le «problème» et sa gestion…
Lorsque l’éminent professeur d’astronomie Randall Mindy (alias Di Caprio) se pointe à la Maison-Blanche avec la jeune doctorante Kate Dibiaski (Jennifer Lawrence), la première lanceuse d’alerte, pour annoncer à la présidente Janie Orlean qu’ «on a un problème», selon l’expression en vogue dans les séries, et plus précisément qu’une comète se dirige droit sur la planète terre pour en bousiller les habitants, Meryl Streep, du haut de ses talons aiguilles, ne s’exclame pas « Oh my God ? », mais répond par une question : « Et qu’est-ce que ça va me coûter ? ». Il faut dire que le mi-mandat approche et que se prendre une comète dans les sondages n’est pas franchement une bonne nouvelle.
 
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Du moins le ton de l’affrontement entre Science et Politique est-il immédiatement donné, l’incrédulité de la présidente tenant aussi à la tenue vestimentaire flottante du Dr Mindy et à l’impétuosité alarmiste de la jeune Kate, et ce malgré la présence d’un général en uniforme et d’un représentant de la NASA.
Pratiquement éconduit, le tandem scientifique décide d’alerter les médias (le boyfriend de Kate est journaliste) et se trouve «calé» dans le programme du soir de Feu sur l’info, émission d’impact national dont il partage la vedette avec une chanteuse hyper sexy qui vient de rompre avec son rappeur mais assure un max dans la promo de son nouveau tube virtuel.
Quant à la terrible nouvelle annoncée par le beau Randall (qui tape tout de suite dans l’œil de la présentatrice blonde sur le retour d’âge) et une Kate réellement angoissée pour le genre humain : on la trouve originale quoique peu cool, genre « ici on aime adoucir les mauvaises nouvelles », et ladite Kate d’exploser, perdant toute crédibilité et se faisant ensuite flinguer par les réseaux sociaux déchaînés, au point d’être larguée par son boyfriend...
Rebondissement cependant à la Maison-Blanche, où l’on a réfléchi, pensé que l’Amérique pouvait sauver la planète, et décidé qu’un Héros lancé dans une navette spatiale escorté d’une flotte de fusées tueuses de comètes pourrait redorer le blason de la nation, alors que, parallèlement, un certain Peter Isherwell (l’irrésistible Mark Rylance), prépare sa propre intervention à l’enseigne de son programme BASH de ponte mondial du numérique à visées transhumanistes, qui envisage de faire exploser l’astéroïde et d’en récolter, avec ses drones capteurs, les inestimables richesses de ses roches truffées de silicium et autres composants dont bénéficieront vos i-Phones de générations à venir – tout cela trop grossièrement résumé, s’agissant d’un film qui vaut surtout par la profusion de ses trouvailles comique, gorillages et parodies, clins d’yeux à n’en plus finir que le public américain saisira plius entièrement que nous autres - mais chaque abonné à Netflix n’est-il pas "in" à sa façon, qui a déjà vu la percutante série anglaise Black Mirror ?
 
Au pied du mur, du tragi-comique à la tendresse
Lorsque le poète algérien Kateb Yacine, impatient de s’exprimer à propos de la tragédie vécue par son pays, s’en alla prendre conseil auprès de Bertolt Brecht, celui-ci lui répondit : écrivez une comédie ! Or bien plus qu’un paradoxe plus ou moins cynique, l’injonction du dramaturge allemand contenait un fond de sagesse dont l’humour des peuples, et particulièrement des peuples opprimés, témoigne depuis la nuit des temps et partout.
C’est ainsi que, devant la pire situation imaginable, à savoir sa destruction collective imminente, ou la mort prochaine d’un individu particulier, notre espèce a pris, parfois, le parti d’en rire.
Dans le cas de Dont’look up, le rire est évidemment «jaune», car tout de la situation, décrite à gros traits caricaturaux autant qu’à fines pointes faisant mouche, renvoie à une réalité que nous connaissons, catastrophique à bien des égards. Notre rire ne va donc pas sans malaise, et celui-ci est porteur de sens et vecteur de lucidité.
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Le sous-titre du film, « déni cosmique », se rapporte à de multiples situations actuelles, de la crise climatique à la pandémie, entre autres moments de l’histoire où nous n’aurons pas «voulu savoir». Entre les métaphores de la « danse sur le volcan » et de « la croisière s’amuse », la saga du déni devrait inciter au désabusement, mais en rire est peut-être plus sain…
Ce qui est sûr en tout cas, si l’on s’efforce de prendre au sérieux le propos du film d’Adam McKay, et par exemple en focalisant son attention sur le personnage de la jeune Kate – qui incarne au plus haut point l’esprit de conséquence et l’honnêteté devant les faits établis – c’est que le rire déclenché par ce film n’a rien de gratuit.
Et sil y a à rire, ne vous rassurez-pas : ce n’est pas qu’aux States: une heure avec l’immonde Cyril Hanouna et c’est notre monde aussi, le « déni cosmique » implique toutes les récupérations, la lutte contre le terrorisme devenant terreur d’Etat, tout le monde il est Charlie et si tu me dis que le ciel menace j’en fais un hashtag ou son contraire : mateleciel ou don't lookup.
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Le film a l’air de cogner genre karaté, mais regardez mieux : c’est du judo qui utilise le poids de l’autre pour lui faire toucher terre en douceur. Et suivez le regard de Kate: il est d’abord colère, folle rage face au déni de la Présidente, à l’imbécilité dilatoire des médias et à l’hystérie de masse des réseaux, puis elle « fait avec » comme au judo, et merde pour vous tant qu’à faire et les yeux au ciel avec le joli Yule: on s’envoie en l’air, après quoi ce sera, frères et sœus , une des scènes finales (il y en a une autre plus tard, délectable, où les transhumains goûtent aux délices ( !) d’une exoplanète édenique) que baigne une lumière adorablement douce où l’on se fait un dernier repas entre amis avec la bénédiction du Très-Haut invoqué par Timothée Chalamet – et ne croyez pas que c’est un blasphème !
Pas plus que n’est obscène, à la fin d’anéantir de Michel Houellebecq, le dernier recours du couple principal à la baise d’amour quand Paul, atteint d’une tumeur affreuse, exténué par les rayons et les chimios, bénit Prudence de le sucer et de le branler en prenant elle-même un pied géant dans un grand fondu enchaîné de tendresse - oui la comète et le cancer nous pendent au nez mais il nous reste, bordel, cette tendresse aux résonances (quasi) infinies...
Adam McKay, Don’t look up, à voir sur Netflix.
Michel Houellebecq, anéantir, Flammarion, 2002.
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12/01/2022

Le dernier Houellebecq, ou le nihilisme dépassé

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À propos d'anéantir: un grand livre en dépit de toute apparence
Comme il en a l’habitude, le romancier français vivant le plus intéressant essuie les pires critiques pour anéantir, son 22e ouvrage, le plus long mais aussi l’un des plus remarquables après Extension du domaine de la lutte, La Possibilité d’une île ou La Carte et le territoire. Pessimiste dans les grandes largeurs sociales et mondiales d’un avenir proche (2027), ce dernier roman développe, notamment, une réflexion parfois grave et parfois cinglante sur le vieillissement, le traitement institutionnel de la santé, la mise à l’écart des vieux «inutiles» et l’euthanasie, le mal-être privé et les tares de la «dissociété», mais aussi les issues de la tendresse et de l’amour…
 
Au regard de surface, le look de Michel Houellebecq est sans doute le plus hideux de la galerie des portraits d’auteurs actuels de tous les sexes : figure de furet à vilaine peau, dégaine de beauf prenant successivement les poses d’un Camus recyclé avec son imper et sa clope, puis d’un Céline grimaçant de désabusement sinistre, plus récemment un poil plus policé mais guère, en tout cas rien d’avenant mais une «gueule», comme son nom sera une «marque». Cela pour l’apparence, le «shooting» médiatique et tout le tralala…
Or il y aura bientôt trente ans qu’on aura découvert un autre Houellebecq en tournant la première page d’Extension du domaine de la lutte, son premier roman significatif, qui avait le mérite immédiat de décaper les apparences, précisément, en achoppant au langage du faux, à la nouvelle langue de bois sociale plutôt genre langue de coton où un balayeur est dit «technicien de surface», une prostituée «travailleuse du sexe», une morgue « espace funétique », et la «papatte» de l’écrivain immédiatement reconnaissable filait le regard suraigu d’un observateur de la société à l’objectivité clinique rappelant un peu l’œil «américain» ou «behaviouriste» d’un Jules Romains, le «style sans style» d’un Simenon attaché aux «mots-matière» plus qu’à tout ornement, ou encore l’absorption totalisante d’un Balzac à la fois sociologue et psychologue, reporter et poète, même si Houellebecq achoppait à une société toute différente et développait, loin des «littéraires», une technique d’observation d’ingénieur agronome étudiant des carottes de terrain et nourrissant des intérêts inédits et pointus pour l’économie ou les phénomènes sociaux les plus caractéristiques de l’époque (autour de la télé, du sexe, des névroses privées et des psychoses collectives, des mutations urbaines ou rurales), plus proche à cet égard d’un J.G. Ballard ou d’un Philip K. Dick que de ses pairs français – tout cela qu’on a découvert dans Le Particules élémentaires, Plateforme et la sidérante (et sidérale) Possibilité d’une île, plus tard avec les synthèses romanesques non moins impressionnantes de La Carte et le territoire, Soumission et Sérotonine.
Dans la foulée des ces parutions, le succès aura fait du jeune auteur (né Michel Thomas en 1956) une star internationale et, avant les «influenceurs» de la galaxie numérique, un «intervenant» public permanent multipliant les textes et les apparitions médiatiques qui auront contribué à brouiller voire embrouiller son image, jusqu’à celle, récente, d’un anti-bobo bourgeoisement marié et flirtant plus ou moins avec la droite «identititaire» la plus dure.
La confusion est telle qu’un commentateur parle d’anéantir comme d’un roman d’extrême-droite, par un raccourci rappelant les temps de la censure cléricale ou politique, ou le cher Henri Guillemin réduisant l’immense Balzac à un royaliste infréquentable.
Michel Houellebecq «idéologiquement suspect» ? Et comment ! Ambigu ? Comme la plupart des grands écrivains, tels Aragon ou Céline, mais si l’on voyait plutôt ce qui échappe à l’idéologie dans anéantir ?
 
Sous l’apparence de la politique et de sa jactance
Selon notre confère David Caviglioli, consacrant trois pages pas entièrement malveillantes au roman dans L’Obs du 9 janvier, magazine préféré de la gauche caviar, anéantir serait le livre le plus «politique» de Michel Houellebecq, ce qui se tient en apparence vu que le roman traite, sur fond de campagne électorale fébrile, avant la présidentielle de 2027, des menées d’un «papable» de très haute volée en la personne du ministre de l’économie Bruno Juge (un clone approximatif de Bruno Lemaire), et de son conseiller et confident Paul Raison, tous deux parlant évidemment de leur job, travaillant à leurs dossiers et suivant attentivement l’évolution d’attaques terroristes internationales à caractère économique, entre autres.
Comme toujours, Houellebecq s’est documenté sur la disposition des lieux où évoluent ces messieurs, ce qu’ils grignotent entre deux séances de travail ou comment, avec une consultante dynamique au langage de tueuse, puis avec une autre superpro de la gestion d’image, le ministre se fait coacher pour damer le pion à ses concurrents.
Mais y a-t-il de la politique là-dedans ? Houellebecq défend-il une position en la matière, pour tel ou tel parti, telle ou telle mouvance ? Nullement: le vrai sujet du roman est ailleurs, dans le flux et le brouillard, les errements des protagonistes, leurs vie amoureuse et familiale, ou encore les rêves récurrents détaillées de Paul, autrement dit : le magma de la vie des gens, plus encore privée que publique - notre vie à tous.
 
Un homme sans qualités au début du XXIe siècle
Au tournant de la cinquantaine, l’énarque Paul Raison, fils du «babyboomer» Edouard - lui-même retraité des services secrets -, ne sait plus trop où il en est malgré sa haute position dans le ministère de Bruno Juge. Marié jeune à une femme prénommée Prudence, énarque comme lui et partageant ses vues (« leur accord sur la taxation des plus values avait d’emblée été total »), il a vu sa compagne s’éloigner de lui sous l’effet d’une «guerre alimentaire» survenue avec la mutation végane vécue par Prudence dès 2015, qui les a amenés à faire à la fois aliments séparés et chambres à part…
Dix ans plus tard, tout en vivant ensemble dans un bel appartement et partageant toujours le même réfrigérateur, les conjoints cohabitent poliment mais Paul regrette de n’avoir pas connu la paternité tandis que Prudence s’est rapprochée de la mouvance religieuse wicca inspirée par le chamanisme et les cultes druidiques, notamment.
C’est alors que survient un événement familial décisif, totalement banal en apparence (Edouard, victime d’un infarctus cérébral, tombe dans un coma momentané) mais qui va ramener Paul, présenté jusque-là comme un homme sans qualités assez typique de l’époque – n’était la lucidité autocritique – à la vraie vie et à ses confrontations.
Dans un premier temps, Paul retrouve sa famille dans l’hôpital lyonnais où il trouve son père inconscient, entre sa sœur Cécile (bonne chrétienne épouse d’un notaire propre sur lui mais au chômage), Madeleine la compagne d’Edouard, veuf de Suzanne depuis des années, Aurélien le frère cadet restaurateur d’art comme sa mère disparue, la redoutable Indy (journaliste branchée qui a épousé celui-ci malgré le mépris que sa faiblesse lui inspire) et l’ado Godefroy qu’elle a fabriqué par GPA avec un Noir californien sans demander son avis à son mari que ses proches croient stérile, à tort…
Bref, une famille de notre temps, dont les qualités et les défauts vont être révélés par la maladie d’Edouard, son coma du début (« un légume », conclut vite Indy en parlant déjà de tutelle et de répartition des biens), puis son «réveil» partiel, ses tribulations en milieu hospitalier - lesquelles nous valent un aperçu de la jolie ambiance des EHPAD français… -, et, passant d’une année à l’autre, le roman familial va interférer avec le feuilleton national d’une campagne présidentielle où les apparences reprendront le dessus, alors que la vie réserve à Paul, au-delà de son rapprochement avec Prudence, une dernière confrontation à laquelle nul, riche ou pauvre, croyant ou non, frustré par la vie ou comblé, n’échappe…
 
Une lecture qui vous tend un miroir…
Certains livres laissent en vous une empreinte particulière, et c’est le cas, en ce qui me concerne, de ce dernier roman de Michel Houellebecq, même sans partager la vision du monde de l’auteur.
Or le fait d’avoir vécu, ces derniers mois, des épreuves personnelles, devant la maladie et la mort annoncée, dans les services hospitaliers et au contact de soignantes et soignants, qui recoupent les observations concentrées dans ce livre, s’ajoute évidemment, sous l’angle de la simple humanité – et là je pense au bon docteur Tchekhov dans sa cour des miracles -, à la reconnaissance littéraire que me semble mériter cet ouvrage limpide d’expression et dénué de tout pathos, indigné parfois et nous indignant à l'avenant à juste titre (la scène centrale remarquable du jeune activiste justifiant l’exfiltration illicite du malade d’une unité de soins en pleine déliquescence, et l’épisode affreux de la délation journalistique d’Indy aboutissant au suicide d’Aurélien qui rappelle (en mode mineur) celui de Lucien de Rubempré chez Balzac), truffé d’observations pertinentes, nous faisant un peu sourire quand l’auteur se la joue visionnaire des temps à venir - mais tel est l’écrivain, vieux gamin qui se permet tout en sa bonne foi de médium sensible parfois naïf mais toujours mieux inspiré que ceux qui en ricanent sans risque.
Oui, cet anéantir, qui pointe le nihilisme contemporain plus qu’il n’en participe, nous tend un miroir, et celui-ci renvoie à celui qu’évoquait Stendhal dans Le Rouge et le Noir et devrait faire réfléchir les détracteurs de Michel Houellebecq : «Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Et l’homme qui porte le miroir dans sa hotte sera par vous accusé d’être immoral ! Son miroir montre la fange et vous accusez le miroir ! Accusez bien plutôt le grand chemin où est le bourbier, et plus encore l’inspecteur des routes qui laisse l’eau croupir et le bourbier se former»…
Michel Houellebecq, anéantir. Flammarion, 733p. 2022.

31/12/2021

À la rencontre de Rimbaud par divers sentiers de traverse...

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A l’opposé de toutes les formes de récupération du mythe, Sylvain Tesson et Frédéric Pajak, personnellement très impliqués, mais sans narcissisme pour autant, retracent, chacun, des parcours marqués par une commune intelligence du cœur et comme une prescience de ce qu’est vraiment la poésie. Deux livres qu’on peut dire «inspirés» par leur sujet, pour passer d’un millésime à l’autre…

La poésie, ou ce qu’on désigne par ce terme à la fois précis et vague, englobe aujourd’hui tout et son contraire — et particulièrement dans la culture à dominante française —, à savoir l’émotion esthétique primesautière la plus largement partagée (poésie de l’aube, poésie de l’enfance, poésie des couchers de soleil, etc.), parfois limitée à des clichés fleurant le kitsch, ou la manifestation la plus élaborée, épurée et raffinée, du langage humain à sa pointe sensible affleurant l’indicible, aboutissant à des excès de sophistication qu’illustrent certains «poéticiens» et autres «poéticiennes» actuels qui eussent amusé Rabelais autant que Molière, et qu’un certain Arthur Rimbaud, malotru plus que ceux-ci, eût simplement conchiés comme il le fit, de son vivant, des bimbelotiers parnassiens, entre autres confrères plus ou moins éminents auxquels échappaient tout juste Hugo et Baudelaire, ou Verlaine son amant…

Or Rimbaud lui-même, en son angélique et calamiteuse dualité, et par delà le cliché démago de l’ado révolté et les interprétations talmudiques de ses poèmes, illustre bel et bien cette réalité schizophrénique de ce qu’on dit la poésie, que ceux qui l’aiment savent tout ailleurs… 

C’est cela: la poésie est ailleurs, et notamment celle-ci: «Lire Rimbaud vous condamne à partir un jour sur les chemins», écrit Sylvain Tesson au début d’un périple amorcé «sur le terrain», dans la foulée du jeune fugueur ralliant Bruxelles depuis Charleville. Signe du temps: le grand voyageur qu’est Tesson doit passer un test sanitaire avant de se mettre en route, remarquant que la «mise en batterie de l’humanité» est en passe de s’accomplir dans le monde sous le régime de la «congélation techno-sanitaire». 

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A sa première étape belge, il relève incidemment une enseigne qui signale la récupération locale de l’idole: «Rimbaud Tech, incubateur d’entreprises»… Puis c’est l’effigie du poète sur les murs de tel Hôtel de Paris ou de tel bistro. Le ton est donné: très attentif et non moins informé, chaleureux et souvent caustique pour couper court à toute jobardise. 

Et quant à l’ailleurs, va-t-on donner dans le tourisme culturel? Absolument pas. Car ledit ailleurs sera, surtout, celui de la poésie, la présence de Rimbaud selon Tesson étant à chercher essentiellement dans ses poèmes. Or les citations de ceux-ci, brèves mais toujours parfaitement choisies (et reproduites en fine typographie bleue) seront comme les cailloux d’un Poucet fort avisé, les mains aux poches et la (dé)marche vive. En allons-nous!

La crâne et tragique marche au réel

Sylvain Tesson n’y va pas par les quatre chemins de la psychanalyse sourcilleuse, de la sociologie à pieds plats, de l’obsessionnelle politisation de tout et n’importe quoi, ni de l’explication explicative de la textualité du texte. C’est un lecteur de grande erre, qui sait le poids des mots et ne s’en paie pas à bon marché mais nous en régale quand il y a de quoi — et l’affreux Arthur est un geyser momentané qui crache des étoiles entre ses glaviots.

Je dis bien: l’affreux Arthur, génial et qui le sait, avec un ange et un serpent en lui qui se mordent et s’emmêlent les ailes et les couilles. Entre seize et vingt ans, l’adolescent à dégaine dangereusement angélique, qui s’en défend par d’immondes grossièretés de défense, est habité par un génie qui ne visite pas tout le monde, au dam de ceux qui prétendent que chaque môme est un Rimbe qui s’ignore — et ses mots le prouvent. 

Pas besoin d’avoir un diplôme pour voir que Le Bateau ivre est, dixit Tesson, l’«un des plus mystérieux poèmes» qui soient, jeté sur le papier par un enfant à grosses pognes et zyeux bleu glacier dans la brume. Or l'Arthur n'a jamais vu pouic d'océan...

D’où vient le môme, le père absent, le frère aîné gommé de la photo de groupe, la «mother» à la fois «bouche d’ombre» et giron vers quoi retourner quand ça craint vraiment trop — Tesson l’aime bien quand même, la paysanne aux abois —, le Gavroche du temps de la Commune à Paname chez les zutiques, le fugueur de quinze ans et le fuyard de la vingtaine tardive aux ailes noircies qui voit son salut dans les choses et s’ennuie à crever en Arabie: tout cela, que chacune et chacun sait déjà plus ou moins, notre Sylvain marcheur le rappelle en insistant (exemple à l’appui «sur le terrain») sur l’importance de la marche, justement, éclairée par le génie et non moins contrariée par ce diabolique semeur de poux.

Quant au génie, on «fait avec»…

Qu’on menace Rimbaud du Panthéon ou qu’on en fasse, ce qui ne vaut guère mieux en somme, un «icône gay»; que Claudel le théophore le messianise à l’instar d’Isabelle la sœur cadette très catholique qui eut la charité dernière de l’assister dans son très dégoûtant martyre de Marseille: peu importe, n’est-ce pas? si la joie jaillie de la tragédie de vivre demeure et luit, comme disait l’autre, tel un brin d’espoir dans l’étable, une paille d’or dans le tout-venant, une fleur d’innocence sur le fumier puant.

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Citons alors: «Je suis le piéton de la grand’roue par les bois nains; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d’or du couchant». Ou surgis de l’enfance rêveuse dans son trou d'ennui: «J’espérais des bains de soleil, des promenades infinies, du repos, des voyages, des aventures, des bohémienneries enfin». Ou se penchant sur Ophélie pour toujours endormie: «Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle /Elle éveille parfois, dans un aune qui dort, /Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile:/ - un chant mystérieux tombe des astres d’or»… 

Le génie poétique? Sylvain Tesson en propose, au passage, une esquisse de définition: «savoir avant de voir, connaître avant de goûter, entendre avant d’avoir écouté», etc. Compte tenu du fait, cela va sans dire, que le génie multiforme virevolte, comme son homonyme persan des Mille et une nuits, entre indéfini et défi à l’infini…

Et l’envers du génie, la part d’ombre, voire d’abjection? Sylvain Tesson préfère ne pas trop s’y attarder, sans édulcorer du tout la période plombée par les «hommeries» de la fameuse saison en enfer; et ce qu’il dit de la longue marche finale du Rimbaud revenu à la «case réel», marqué au coin du sens commun et de la compassion non sentimentale, restitue parfaitement la dimension tragique de cette destinée.

«Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées»…

Nés à un siècle de distance, Arthur Rimbaud et Frédéric Pajak, entre autres points communs à détailler un soir autour d’un bock virtuel, ont partagé le goût et l’art (une façon d’art de vivre) de ce qu’on appelle la bohème, mais là encore gare au cliché recyclé: ces deux-là seraient les premiers à moquer le «bourgeois bohème» en sa fade «coolitude»...

Le bon vieux cliché de la bohème parisienne artiste et littéraire, en revanche, comme Puccini l’a chantée, de la bamboche des artistes sous les toits à la mort de Mimi la beauté tubarde, convient parfaitement, pour le décor stylisé, à ce qu’auront vécu le jeune Arthur à l’aube de la Commune, ou Frédéric au temps des barricades de mai 68.

Poésie tocarde que La Bohème chantée par Aznavour ou Léo Ferré dans Quartier latin ou Salut beatnik ? Pas plus que l’imagerie liée aux «vilains bonshommes» auxquels s’agrégea Rimbaud. Mais la réalité que stylise, idéalise ou masque le cliché est la seule chose intéressante. Et si la vraie poésie échappe aux clichés en sublimant «le réel» par la musique et les images ou le «sens augmenté», le poète reste un de nos «frères humains» jusques et y compris dans sa pire dèche, qu’on peut se passer d’exalter.

Cent ans après Rimbaud, Pajak a (re)vécu la révolte dionysiaque de celui-ci en phase avec une génération, et c’est en somme cela qu’il raconte, avec autant de fortes intuitions que de savoir acquis d’expérience, en entremêlant, dans le roman-photo de sa propre histoire, les éléments biographiques reliant trois poètes dont chacun fut «bohème» à sa façon, à savoir Isidore Ducasse, statufié sous le nom de Lautréamont, Germain Nouveau, figure moins connue mais aux foucades et aux folies et repentirs significatifs, dont la quête existentielle et spirituelle tourmentée, parallèle à la marche inexorable de Rimbaud vers son propre «désert», est ressaisie avec autant d’émotion.

Frédéric Pajak, pas plus que Sylvain Tesson, n’est ce qu’on dirait un «spécialiste», au sens technique actuel. Tous deux, cependant, en amateurs (au sens de ceux qui aiment) plus qu’éclairés, ont le mérite de nous ramener à la Poésie dans ce qu’elle de plus pur, en illustrant le «miracle Rimbaud», équivalent en plus foudroyant du «miracle Verlaine», sans jamais découpler ce qui surgit par le Verbe de ce qui se vit par la chair. 

Tous deux, avec ce qu’on pourrait dire le sens du «milieu juste» cher à Montaigne, évitent autant la sacralisation que l’acclimatation du poète, lequel s’efface en somme, transmetteur, devant la poésie elle-même: «La main d’un maître anime la clavecin des prés; on joue aux cartes au fond de l’étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes, on a les saintes, les voiles, et les fils d’harmonie, et les chromatismes légendaires, sur le couchant»…


«Un été avec Rimbaud», Sylvain Tesson, Equateurs/France Inter, 217 pages.

«J’irai dans les sentiers», Frédéric Pajak, Editions Noir sur Blanc, 293 pages.

28/10/2021

Des Illusions perdues qui nous font retrouver Balzac...

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La France déprimée, en perte de créativité, va-t-elle rebondir en retrouvant les ressources d’énergie constructive de son passé ? C’est ce qu’on pourrait espérer en découvrant le film tiré, par Xavier Giannoli, d’Illusions perdues, chef-d’œuvre dont l’implacable aperçu critique de la société des années 1820-30 nous renvoie en 2020-30. A voir, malgré les raccourcis et la précipitation du film, avant de revenir à La Comédie humaine et à un essai récent, Notre monde selon Balzac, signé Alexis Karklins- Marchay, qui la traverse et l’explicite en toute clarté.
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Si vous avez bien en mémoire ou que vous venez de (re)lire l'un des plus formidables romans de Balzac (et du XIXe siècle français), et que vous vous pointez au cinéma pour découvrir Illusions perdues dans l’adaptation signée Xavier Giannoli, peut-être crierez-vous à la trahison après un premier quart d'heure de projection en constatant que Lucien de Rubempré, Chardon de son vrai nom et végétant à Angoulême, n'a plus ni parents ni «frère» (son ami David Séchard, essentiel parmi ses proches), zappés comme l'est tout l'arrière-plan de sa jeunesse, le scénario le plantant dans les prés fleuris au moment de ses premières compositions poétiques, en pleine campagne angoumoise bucolique; et plus tard vous rugirez encore en constatant que la moitié de ses amis parisiens, dont le très important Daniel d'Arthez (double partiel de Balzac lui-même) et les membres du fameux Cénacle ont également passé à la trappe - mais en cours de route vous vous serez peut-être fait emporter par le maelstrom du roman retravaillé pour le cinéma, l’élan dynamique voire frénétique de la narration, la forte présence des personnages servis par de remarquables acteurs, les magnifiques images relevant parfois de la fresque en mouvement, entre autres scènes fortes où se retrouve le génie de Balzac, jusqu'à la conclusion mélancolique dans le ton du roman, même si la fin du protagoniste est beaucoup plus noire, un roman plus tard, dans Splendeurs et misères des courtisanes…
À préciser, alors, que l'adaptation de Xavier Giannoli module un point de vue tout personnel et temporellement cadré - limité à la partie centrale du roman où le jeune poète provincial débarque d'Angoulême à Paris et réalise ses ambitions pour le meilleur et le pire - et thématiquement resserré et accentué jusqu'à la polémique voire au pamphlet, sur l'évolution du Journalisme en lien avec la Publicité naissante et les enjeux économiques et politiques des journaux soumis à la Finance, la critique virulente de la Presse (la Monographie de la presse parisienne de Balzac serait à relire…) et un aperçu diversifié de l'arrivisme et de la complaisance voire de la corruption des gens de plume, notamment.
Comment un jeune homme rêve de gloire, d'abord toute littéraire, et cède ensuite au goût de la réussite à tout crin, comment il se trahit lui-même d’une compromission à l’autre, trahit celle qui l'a protégé, trahit ses plus chers amis, sans cesser jamais d'être (un peu) tourmenté par une conscience vive et un cœur tendre (Balzac voyait en Lucien une moitié de nature féminine), voilà bien la ligne de fond d'Illusions perdues, ou plutôt l'une des lignes issue d'un ensemble de thèmes beaucoup plus ample, portés dans le roman par une quantité de personnages mémorables, dont quelques-uns se retrouvent ici, avec moins de nuances et de profondeur, dans cette adaptation cinématographique aux ellipses et aux mouvements parfois si précipités qu’ils tournent à certaine confusion.
Cependant le roman est tout de même là et Balzac, avec sa grande générosité naïve et rouée à la fois, apprécierait peut-être, malgré ses manques, ce film plein de juvénile énergie, de verve verbale évidemment démarquée de la sienne, de panache visuel et, aussi, de non-dit mélancolique lisible de part en part dans le regard du jeune et beau Benjamin Voisin incarnant Lucien de Rubempré avec fougue et finesse.
 
Une œuvre-charnière, sur une période de mutation
 
Dans la suite polyphonique de La Comédie humaine, à la fois très concertée et parfois chaotique d’apparence, Illusions perdues me semble constituer un roman central, et cela aux deux points de vue d’une trajectoire personnelle et d’un tableau social élargi.
C’est d’abord le roman d’apprentissage d’un jeune poète pur et fou, typique de l’ère romantique, qui rêve de devenir le Pétrarque de son « canton ». Talentueux et beau comme un ange, adulé par sa mère et sa sœur, encouragé par son double amical au prénom de David, c’est le « jeune premier » idéal en lequel Honoré le ventripotent projetait un avatar avantageux du petit provincial pataud qu’il fut lui-même, rêvant de lancer à la capitale, comme l’un des personnages d’un roman antérieur (Le Père Goriot) au nom de Rastignac, le défi d’«à nous deux Paris !».
Ensuite, suivant en partie cette ligne personnelle, avec la conquête de Paris, les succès fracassants et les désillusions cuisantes de Lucien, Illusions perdues, après la romance déchirante d’Eugénie Grandet, marque le passage fortement contrasté de la province à dominante mesquine à la capitale de toutes les réussites et de toutes les perditions. Or ce transit personnel va de pair avec une transformation collective de la société française, deux générations après la Révolution, que Balzac, en écrivain, qui a besoin de papier, d’imprimeurs, d’éditeurs, de critiques et de lecteurs, va observer de près et en mettant la main à la pâte puisqu’il sera lui-même imprimeur, éditeur, feuilletoniste, inventeur aussi génial que foireux - il invente le livre de poche, le club du livre et la collection de prestige préfigurant la Bibliothèque de La Pléiade, mais toutes ses inventions seront autant d’échecs dont profiteront d’autres après lui alors même qu’il compense ses échecs en écrivant tant et plus. Comme l’a bien montré Stefan Zweig dans sa biographie magistrale, chaque fois que Balzac se casse la figure dans ses entreprises matérielles, son œuvre progresse…
Illusions perdues raconte donc l’irrésistible ascension d’un jeune plumitif surdoué quittant sa province avec une comtesse plus âgée que lui (Madame de Bargeton), qui débarque à Paris où il zigzague entre le milieu snob de son amie, dont il est plus ou moins tenu à l’écart, et celui des écrivains et journalistes, libraires-éditeurs et autres gens de théâtre où les actrices et les courtisanes se mélangent volontiers. Dans les cafés «littéraires», Lucien rencontre de bons jeunes gens partageant son idéal, qui l’intégreront à ce qu’ils appellent le Cénacle. Un certain Daniel d’Arthez fera figure d’auteur incorruptible – en lequel on peut voir une projection du désir d’intégrité de Balzac. Mais Lucien, faible de caractère et ne rêvant que de briller s’alliera plutôt avec Etienne Lousteau, désabusé cynique et lui indiquant le meilleure chemin pour « réussir », la frime, la triche, l’abdication de toute sincérité, etc.
 
Un Balzac mal lu à redécouvrir…
 
Il est intéressant de comparer, à plus de cinquante ans d’intervalle, la version télé des Illusions perdues, réalisée dans les années 60 par Maurice Cazeneuve, en noir et blanc, où le très angélique Yves Renier tient le rôle de Lucien, tandis que le sardonique François Chaumette joue celui du baron de Châtelet – à voir sur Youtube -, avec le film de Xavier Giannoli. De la lecture de Cazeneuve assez respectueuse, sensible mais d’une sorte de rigidité réaliste, à celle de Giannoli, on saute vraiment d’un monde à un autre: du noir et blanc «janséniste» aux grands coups de pinceaux polychromes et aux bandes-son tonitruantes, et, surtout, de la lenteur à la vitesse.
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Unknown-17.jpegJe viens de relire Illusions perdues en plusieurs semaines, à passé 70 ans... J’avais lu ce roman deux fois déjà, et j’estime qu’il est difficile de le saisir vraiment avant 25 ou 50 ans, sans expérience de la vie active et sans recul. Par ailleurs la lecture de Balzac a souvent été «plombée» dans la seconde moitié du XXe siècle, relevant de l’obligation scolaire voire de la « punition » alors que l’auteur, même « incontournable », était classé par certains profs et autres critiques, patriarche de droite lourdement catho. Un Henri Guillemin avouait d’ailleurs n’y être jamais entré, trouvant ses romans « barbants », mal écrits et idéologiquement suspects, témoignant d’une myopie plus générale où l’idéologie, précisément, faussait l’approche de La Comédie humaine.
Mais peut-être sort-on de ce malentendu ? C’est ce qu’on peut se dire à la lecture du vaste essai-panorama d’Alexis Karklins-Marchay paru tout récemment, qui mérite lui aussi qu’on prenne le temps de le lire attentivement, loin des bruyants.
 
Le bruit du monde, entre « claque » et « canards »
 
Dans sa Monographie de la presse parisienne, Balzac a brossé une douzaine de portraits de journalistes dont la galerie invite aux identifications actuelles avec « le jeune critique blond », le « rienologue », le « Grand Critique », « l’auteur à convictions », etc. Or on retrouve ces «types» dans Illusions perdues (le roman) autant que dans le film avec deux scènes carabinées de celui-ci: quand ces messieurs, autour du libraire-éditeur Dauriat (Gérard Depardieu en grand écrabouilleur très subtilement nuancé), font assaut de mots d’esprit (où Balzac voyait une tare de la mentalité française), et quand Lucien et Lousteau détaillent en rafale toutes les formes d’arnaques verbales de la critique opportuniste et sans scrupules.
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Dans la foulée, côté théâtre, Xavier Giannoli focalise l’attention sur le personnage abject du chef de la «claque », qui dirige les applaudissements et les huées à proportion de ce qu’on le paie, et coté rédactions, l’on voit des canards vivant se dandiner sur les copies avec un clin d’œil au cher Honoré qui consacre une page à cette nouvelle pratique de la vraie-fausse nouvelle, appelée alors « canard » et aujourd’hui «fake news»…
Mais tout cela, au cinéma, me semble aller trop vite, en alimentant l’opinion, fausse elle aussi, que «tout est pourri» dans le journalisme ou le milieu littéraire – ce que ne dit pas Balzac malgré la virulence des ses attaques.
Et c’est là que le point de vue partiel, mais aussi partial, de ce film «qui en jette» me semble pécher, sans les contrepoids (dans le roman) de David Séchard le «frère» réaliste, soutien financier et bon conseiller moral de Lucien, de la mère et de la sœur Eve de celui-ci, enfin des amis du poète au Cénacle, remplacés par Etienne Lousteau (Vincent Lacoste, parfait lui aussi en «coach» amicale virant jaloux) et par le brillant écrivain à succès Nathan (Xavier Dolan, dont les regards coulants font peut-être allusion à la composante homosexuelle de Lucien, qu’on verra resurgir plus explicitement dans Splendeurs et misères des courstianes avec l’immense personnage de Carlos Herrera, alias Vautrin ), auquel les scénaristes prêtent la voix off de la dernière séquence…
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Bref et pour conclure, autant cette interprétation d’Illusions perdues épate par sa vitalité et sa fastueuse imagerie, sa verve truculente limite vulgaire ici et là et sa délicatesse de touche (ah, le tendre visage de Coralie que lui prête Salomé Dewaels en délicieuse boulotte, ah les expressions de Cécile de France en comtesse de Bargeton…), autant ses lacunes renvoient à la lecture de Balzac, très pertinemment guidée par Alexis Karklins-Marchay dans les grandes largeurs de son essai, et bien sûr dans La Comédie humaine elle-même dont les bonheurs de lecture qu’elle nous réserve ne sont pas illusoires…
 
Honoré de Balzac. Monographie de la presse parisienne. Pauvert, coll. Libertés, 1965. Réédité maintes fois…
Alexis Karklins-Marchay, Notre monde selon Balzac. Relire La Comédie humaine au XXIe siècle. Editions Ellipses, 520p. 2021.

14/10/2021

Sans René Langel, l'avenir perd une mémoire...

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Unknown-2.jpegJournaliste culturel de haut vol, honnête homme aux mille curiosités, écologiste avant l'heure, passionné de jazz co-fondateur du festival de Montreux avec Claude Nobs et Géo Voumard, notre mentor de quelques années et notre ami de longue date vient de nous quitter à l'âge de 97 ans. Tristesse et douces pensées à son adorable Claude, avec laquelle nous avons aussi tant partagé...
 
Nous avions vingt ans et des poussières, et René Langel est le premier rédacteur en chef qui nous a accueillis et stimulés à l'enseigne de la Tribune de Lausanne, puis dans l'équipe du magazine Tribune-Dimanche.
Nous les jeunes, nous nous intéressions à la littérature, au théâtre, au cinéma ou aux beaux-arts. Il y avait là Richard Garzarolli, Françoise Jaunin, Daniel Jeannet, d’autres encore, sur le même rang que les vieux de la vieille que figuraient le chroniqueur musical Henri Jaton et Freddy Buache le timonier de la Cinémathèque suisse, Antoine Livio le grand connaisseur d'opéra et de danse et d’autres sûrement. Nous les jeunes, René nous a tout de suite tutoyés, lui le gentleman toujours bien sapé et plutôt pudique, à l'écoute mais jamais flatteur donc sans la moindre démagogie «jeuniste»; et tout de suite il nous a fait confiance.
Témoignage perso : après quelques mois de collaboration littéraire, ainsi, René Langel m’a envoyé en Tunisie faire un reportage sur les débuts du tourisme de masse, avant de me permettre de multiples sauts à Paris où j’ai rencontré le sociologue Edgar Morin, le polémologue Gaston Bouthoul, l’ethnologue Georges Balandier, à la même époque ou nous aurons entamé avec Garzarolli, en lanceurs d’alerte avant l’heure, une longue série écologique intitulée S.O.S survie, combinant entretiens (avec Jean Dorst, Louis Leprince-Ringuet, Haroun Tazieff et bien d’autres) et reportages, à côté desquels, une semaine après l’autre, René Langel signait un édito bref et vif sous le titre récurrent d’Aujourd’hui l’avenir.
Aujourd'hui l'avenir: la formule résume le tour d'esprit de René, aussi sensible au "profond aujourd'hui" dont parlait Cendrars qu'au devenir de l'espèce, en toute considération respectueuse, mais dénuée de bigoterie, du passé, et plus exactement de tous les passés des diverses cultures humaines - au dam surtout de toute idéologie. Autre souvenir perso: que c'est grâce à ce mentor de mes jeunes années de polygraphe que je me suis affranchi des relents de marxisme m'empêchant de percevoir la complexité du réel, alors même qu'il me laissait libre absolument de m'exprimer.
Or la façon de René Langel de se dire plus "révolutionnaire" que les contestataires politisés avait beau m'agacer parfois: ses vues sur la destruction de l'environnement, sa façon de remettre en question la médecine occidentale, son rejet de tout dogmatisme religieux et sa curiosité diversifiée en matière scientifique, enfin son indépendance par rapport au milieu médiatique m'en imposaient; et la présence à ses côtés de Claude Langel, figure lumineuse de la Tribune-Dimanche pratiquant l'intelligence du coeur à la manière de la grande Colette, dont elle partageait aussi la gouaille, complétait cet ensemble de très formatrice compagnie...
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Un premier hommage conséquent a été rendu, dans les colonnes de 24 Heures et dans les médias romands, au René Langel passionné de jazz qui fonda, avec ses compères Claude Nobs et Géo Voumard, le Montreux Jazz festival de renom mondial, et nous avons eu le privilège privé de le voir au saxo, avec son complice Yvan Ischer, au nonantième anniversaire de Claude, mais ce qui reste méconnu de cet homme-orchestre, à part ses livres publiés sur le jazz blanc et les victoires de l'écolo Franz Weber dont il fut le compagnon de route, est le tapuscrit d'un petit roman très singulier, abordant notamment la question du saut quantique entre diverses dimensions du temps.
Or qu'en est-il, après le départ subit de René, de ce projet de publication qui lui tenait à coeur, où l'avenir que nous percevons aujourd'hui reste un mystère ? Le mot et la question ne seraient pas pour lui déplaire: mystère...
René Langel. Le Jazz orphelin de l’Afrique. Payot, 2001.
Franz Weber, L’homme aux victoires de l’impossible. Editions Favre, 2004.
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22/09/2021

L'ami Roland boit la ciguë, ou la mort du moineau perdu

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À la veille de ses 80 ans, le chroniqueur et polygraphe Roland Jaccard, qui avait publié deux nouveaux livres depuis le début de l’année, dont son journal 1983-1988 comptant 834 pages et intitulé Le Monde d’avant, a choisi de mettre fin à ses jours, à l’imitation de sa mère autrichienne et de son père vaudois. Esprit libre s’il en fut, hédoniste posant au cynique désabusé en dépit de sa vibrante porosité sensible et de son humour jamais en défaut, notre ami Roland laisse, par delà son important travail de passeur-éditeur, une œuvre personnelle d’une rare vivacité, qui fera date par son style.
Mais que fut donc son «monde d’avant» ?
 
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La première image que je conserve de Roland, en usant du JE comme il le faisait lui-même sans se gêner, est celle, dans notre «monde d’avant» lausannois, d’un long personnage en «calosse» de bain à la piscine de Montchoisi, maigre comme un héron et la mèche un peu canaille bon chic, au milieu d’un quarteron de filles en bikinis, visiblement en train de draguer alors que nous, les garçons, bien cinq ans de moins que lui, nous attendons le moment de l’annonce par haut-parleur: «Attention, on va faire les vagues !» et là nous nous jetterons à l’eau comme des sauvages tandis que le tombeur, là-haut, restera planté bien snob sur ses longues pattes à faire sa cour aux minettes.
Cela dit, je n’aimais pas Montchoisi, trop fils à papas pour moi, qui préférais les bains popus du port de Pully où nous dévalions en vélo des hauts de la ville avant de plonger dans l'eau verte et ensuite de reluquer les entraîneuses du Tabaris ou du Brummel; et cette fois c’est moi qui ai snobé Roland, au moins soixante ans plus tard chez Yushi, quand je lui ai raconté comment, chatouillant les pieds des belles endormies à plat ventre sans soutifs, nous les faisions se cambrer, sauter en l’air et montrer leur lolos débridés... de Dieu la vue ! Et lui : comme dans Amarcord, mon cher, nous aurons été les ragazzi…
Ce qui nous fait revenir au centre-ville, un mercredi après-midi au Bio, le cinéma du western-spaghetti par excellence, où la meute à grands cris met en garde John Wayne quand un Indien va lui lancer son tomahouac, et je ne sais pas si Roland est de la bande vu la différence d’âge, mais on lira bientôt ses chroniques de cinéma dans la feuille socialo du coin, et Freddy Buache en personne m’en signera le certificat plus tard : que le même Roland le côtoyait souvent au premier rang dans les salles noires du «monde d’avant», disons au tout début des années 60. Un peu plus tard, j’étais moi-même placeur au Colisée où j’ai vu 25 fois Juliette des esprits de Fellini, auquel je préférais à vrai dire Les Vitelloni en m’identifiant au doux Moraldo. De là comme un début de complicité...
Ensuite notre Lausanne du «monde d’avant» sera, dans la foulée et pour résumer, celui du bar à café Le Barbare au pied de la cathédrale et de la cité genre Montmartre avec ateliers des Beaux-arts et autres nids d’étudiants, la librairie anar de Claude Frochaux aux escaliers du Marché, ou L’Escale, de l’autre côté du pont Bessières propice aux suicides urbains, avec ses filles de pensionnats huppés célébrées par Godard ; et dans ce monde d’avant les jeunes discutent beaucoup et fument beaucoup et baisent plus librement que leurs parents, et tout ce monde d’avant se politise et se subdivise, il y a plein de groupes et de troupes de théâtre, plein de cafés très enfumés et l’on «toraille» aussi dans les rédactions, enfin il y a là tout un habitus et sa faune des années 60-70 que Roland retrouvera plus ou moins à Paris, diplômé de je ne sais plus quelle faculté, quand il débarquera dans le Quartier latin et se fera un nom au journal Le Monde en tant que chroniqueur freudien jouxtant le sartrien Michel Contat, autre transfuge de nos douces périphéries lémaniques.
 
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Je raconte ça pêle-mêle, de mémoire, comme on se le racontait l’an dernier au Palace ou chez Yushi, en zappant une longue période durant laquelle, perçu de Lausanne, le nom de Roland Jaccard flottait un peu dans les marées montantes de la rentrée littéraire, un bout de journal chez Grasset (L’ombre d'une frange) par ci, un extrait de journal chez Zulma par là (Le rire du diable) , et chaque fois que je lui consacrais un papier il me répondait amicalement même quand je l’avais égratigné, bref les années passèrent et tel jour on apprit que les bains Deligny s’étaient noyés dans la Seine, ce qui me sembla le comble de l’humour à la Jaccard avant que j’apprenne, dans son Journal d’un homme perdu, que ce naufrage avait marqué la rupture de son amitié avec Gabriel Matzneff pour quelques années…
 
De Stefan Zweig à Cyril Hanouna, suivez la courbe…
Le titre du Monde d’avant fait écho, de toute évidence, au Monde d’hier de Stefan Zweig, et vous n’aurez rien compris à Roland Jaccard si vous ne passez pas par Vienne, vu que l’Autriche le tient par sa mère dont une amie l’a dépucelé à 15 ans, comme il me l’a confié non sans fierté, tant il est vrai que ce «viol», selon son expression, et comme pour défier l’esprit de Me-too, le flattait, lui joli personnage d’une nouvelle de Zweig ou d’Arthur Schnitzler, autre auteur de ses préférences…
Dans Le Monde d’hier, Stefan Zweig évoque sa rencontre ratée avec un de ses condisciples, proprement génial, du nom d’Otto Weininger et suicidé à l’âge de 23 ans après avoir publié un essai sulfureux intitulé Sexe et caractère, succès européen de l’époque dont la version française a paru à Lausanne, aux éditions L’Âge d’Homme, préfacée par un certain… Roland Jaccard.
Otto Weininger, juif antisémite et homosexuel, homophobe et misogyne, ne pouvait que plaire à l’ami Roland, car Otto se psychanalysait lui-même en théorisant la guerre des sexes et les aléas de la bisexualité de manière combien plus hardie que ne le ferait Sigmund Freud, alors que les nouvelles de Zweig et les pièces de théâtre de Schnitzler ou de Strindberg brassaient le même matériau psycho-sexuel avec la même rage iconoclaste d’époque.
Et Roland Jaccard retrouvera le même genre de défi intellectuel dans l’œuvre fascinante d’Albert Caraco, philosophe juif méconnu publiant à compte d'auteur à Neuchâtel et Lausanne, maître altier d’une langue admirablement anachronique, nihiliste en apparence et visant en réalité une réorganisation future de l’écosystème démographique et spirituel mondial (!) pour se suicider en 1971 à 52 ans comme il l’avait annoncé, quasiment sur le cadavre de son père…
Univers de cinglés que ce «monde d’avant» ? Sans doute, aux yeux des anges sanitaires de la nouvelle censure mondiale, mais c’était à la fois le monde de Socrate (cet affreux pédéraste) et d’Aristote (ce misogyne avéré), plus récemment d’Emil Cioranescu dit Cioran (ce facho recyclé) et d’Albert Caraco (ce raciste prophétisant le retour triomphal des Juifs) ou enfin de Roland Jaccard lui-même, déclaré «infréquentable» par tel folliculaire lausannois une semaine avant sa dernière révérence…
 
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À ce propos, je laisse aux vertueux de cet acabit la tâche de taxer Roland Jaccard d'idéologiquement suspect, estimant personnellement que l'idéologie est un virus mortel pour l'Esprit et n'étant jamais entré, avec Roland, dans aucun débat, ni sur la droite française, dont je me foutais quoique publiant deux livres chez Pierre-Guillaume de Roux, classé par les bien-pensants à l'extrême-droite alors que jamais nous n'avons parlé politique ensemble, et je souriais quand Roland traitait mon ami Jean Ziegler d'arnaqueur, estimant que l'un et l'autre valaient mieux que leurs postures idéologiques respectives.
Un texte assez déchirant, sur son blog, où il est question de la mort d'un moineau, dit assez le peu d'estime, à mon sens injustifié, que Roland se portait. D'aucuns prétendront l'avoir compris, sûrement à trop bon compte, mais moi qui ne croyais ni à son cynisme ni à sa misogynie affichée, ni à ses rodomontades de pro-Trump (juste pour contredire les bien-pensants), ni à son prétendu nihilisme, aussi relatif que celui de Caraco et de Cioran (qu'on lise le journal de celui-ci pour découvrir quel farceur était au naturel le prétendu Maître du néant...), je n'aurai pas le prétention d'avoir compris cet être si superficiel et si complexe à la fois, si vaniteux et si humble, si puant en son parisianisme et si fraternel, si généreux en éditeur de Clément Rosset et de Frédéric Pajak, de Comte-Sponville et de tant d'autres alors qu'il se reprochait son manque de générosité, si gentil au moment même où il se la jouait méchant de cinéma - comme s'il fallait comprendre la vie...
Et le «monde d’après» ? Le nom de Cyril Hanouna le résumera, bien insuffisamment certes mais lié à une émission auquel Roland participa un soir, consacré à la prostitution. Devait-il y participer ? m’avait-il demandé au téléphone avant de s’y pointer, et comme j’avais assisté peu de temps auparavant, moi qui ne regarde jamais la télé, à l’atroce spectacle ordonné par le monstre en question, je lui dis que même payé (il le serait de 60 euros) jamais je ne m’infligerais une telle torture.
Mais Roland était joueur (ce que je ne suis aucunement détestant le ping-pong et nul en échecs) et toujours un peu frimeur (comme tout écrivain), et c’est en joueur frimeur qu’il aura touché à tous les aspects du «monde d’après» en restant scotché au monde d’hier. Là-dessus, c’est sur le pauvre Hanouna qu’il conclut son dernier blog d’avant le lundi fatal, comme s’il avait tiré la chasse.
Mais qu'en est-il du vrai Cyril Hanouna ? Et le monde d'après ne sera-t-il pas aussi habitable que le monde d'avant taxé de décadence absolue par Platon ou Juvénal ? Roland a tiré l'échelle derrière lui et moi je vais retrouver tout à l'heure mes petits-kids Anthony (4 ans) et Timothy (2 ans). Poil aux dents...
 
De la plume d’oie de Léautaud au smartphone de Roland…
Roland Jaccard est sans doute le lecteur d’Amiel qui a fait le plus pour la défense et l’illustration du plus extraordinaire Journal intime de l’histoire de la littérature de langue française, jusqu’à se couler dans la peau du pusillanime prof genevois, et de même était-il «fan» des journaux de Benjamin Constant - dont l’esprit sous-tend Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel - de Jules Renard et de Paul Léautaud en son Journal littéraire rédigé à la plume d’oie…
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Or c’est via Youtube que Roland, il y a deux ans de ça, m’a relancé, ou plus exactement par Facebook, où nous avions fait ami-ami, quand il me transmit une vidéo de son ami Olivier François, réalisée dans le bureau de Dominique de Roux (le premier écrivain français, proche de L’Âge d’Homme dès les débuts de la maison de Vladimir Dimitrijevic et que j’avais interviewé en 1970, à mes débuts de critique littéraire), dans laquelle il détaillait ses découvertes et préférences en matière cinématographique : un grand moment de passion partagée !
Et ce n’était pour moi qu’un début, ce premier contact aboutissant bientôt à la rencontre de Pierre-Guillaume de Roux, fils de Dominique et bientôt l’éditeur de mes Jardins suspendus, ceci grâce à l’entregent amical de Roland connu de tous ceux qui se sont assis à sa table de chez Yushi.
C’est ainsi là que j’ai rencontré Denis Grozdanovitch, son compère aux échecs, Jean-François Braunstein, magistral contempteur de La Philosophie devenue folle, les délicieux Pierre Mari et Mark Greene dont j’ai lu par la suite et commenté les livres par estime réelle et non par copinage de bistrot nippon…
Se taxant parfois lui-même de «réactionnaire», notre ami Roland, social et sociable en diable, n’en usait pas moins des multiples moyens de communiquer que nous offre aujourd’hui la technologie subtile, rédigeant ses carnets à la main et jouant du podcast et des applis avec la souplesse d’un geek – il n’y a pas d’équivalent dans la langue de Caraco ni de Cioran.
Joueur et frimeur, Roland Jaccard a fui Paris et le « monde d’après » au commencement du cauchemar sanitaire que nous vivons, réalisant en partie les prédictions d’Albert Caraco, précisément. Il raconte ce dernier épisode dans On ne se remet jamais d’une enfance heureuse, son chant du cygne en quelque sorte, que je l’imagine composer dans sa suite à 800 francs la nuit du Lausanne-Palace, à 33 bornes de la crèche non moins luxueuse de feu Nabokov.
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Roland m’a vu, de se yeux vu, dérober un ouvrage doré sur tranche intitulé La Désirade, dans la bibliothèque du Lausanne-Palace, il m’a promis de n’en rien dire et je lui sais gré de sa discrétion. En revanche, il m’a autorisé à répandre le bruit, que j’ai fantasmé, selon lequel il séjournerait à l’année dans l’hôtel le plus cher de la ville de Lausanne grâce à sa double vie de casseur, les soirées d’hiver, braquant les villas de la Côte d’azur avec son ami Alain Caillol, ancien complice de Jacques Mesrine et gravement impliqué dans l’enlèvement brutal du baron belge Empain, condamné pour cela à plus de vingt ans de prison qu’il mit à profit pour étudier les œuvres complètes de George Sand - donc le nihiliste conséquent et compétent à tous égards.
J’aurai vu ça de mon vivant : Alain Caillol chez Yushi. Cela vaut bien Mitterrand débarquant en hélico chez Michel Tournier. Et cela reste le « monde d’avant ».
Après, Mademoiselle et Monsieur les Millenials,vous lirez Confession d’un gentil garçon ou De l’influence des intellectuels sur les talons aiguilles, vous lirez Une liaison dangereuse avec Marie Céhère ou Cioran et compagnie, vous lirez le Dictionnaire du parfait cynique ou Dis-moi la vérité sur l’amour
C’est ça, Roland, dis-moi la vérité sur l’amour, et je ferai semblant de te croire, mais surtout restons amis par delà les eaux sombres…
 
Roland Jaccard. Le Monde d’avant. Journal 1983-1988, Serge Safran éditeur, 2021.
 
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Roland Jaccard et le moineau égaré.
 
« Que dire de cet été qui s’achève avec quelques mesures sanitaires de plus, sinon que je l’ai traversé comme un mauvais rêve ? J’en garderai l’image de ce moineau égaré dans la cage de mon escalier, tentant frénétiquement de s’en échapper, frappant les vitres closes avec son bec et mourant d’épuisement ou de panique sur mon paillasson. Quand j’ai entrepris de le délivrer, il était trop tard. Il est toujours trop tard d’ailleurs quand j’entreprends quelque chose. La lâcheté, la paresse, le sentiment profond de l’inutilité de tout acte me conduisent à cette abstention qu’ensuite je me reproche. Ce n’est que quand le drame s’achève que je comprends qu’il s’agissait d’un drame.
J’aurais certes pu me dire : qu’importe qu’il y ait à Paris un moineau de plus ou de moins ? Mais son cadavre encore chaud là devant ma porte, m’interdisait toute esquive.
Ma compagne, qui ne manquait pas de mordant, me dit que l’histoire de ce moineau résumait à elle seule l’histoire de toutes les femmes qui m’avaient aimé. Je n’eus même pas le courage de prendre ce petit cadavre encore doux et palpitant dans mes mains et de le descendre dans la cour. Ce fut mon amie qui s’en chargea. Ce qui lui traversa l’esprit pendant qu’elle descendait les six étages, je l’imagine sans peine : je vis avec un irresponsable doublé d’un couard. Mais comme les femmes savent d’instinct que l’irresponsabilité et l’égoïsme sont les deux vertus majeures des hommes, l’affaire en resta là.
Confortablement installé sur mon lit à écouter des slows, j’en arrivai à cette conclusion : tous ceux qui me laissent tomber ont raison; tous ceux qui me démolissent ont raison; tous ceux qui me dépouillent ont raison. Pourquoi ? Parce que j’ai gâché mes chances. Parce que mes ambitions étaient risibles – et que je ne les ai même pas réalisées. Parce que…..mais tous ces « parce que » sont également dérisoires et inutiles face à cette évidence : le manque de générosité est ce qui se paie le plus cher dans la vie. »