27/07/2011

Carnets tunisiens (4)

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Double sens. – À en croire la vieil Algérien Kateb méditant au bord de la fosse des singes Hamadryas,  au zoo du Belvédère, le Tunisien se signale par une étrangeté linguistique qu’on peut trouver choquante, en cela qu’il mange la femme et baise la chèvre. De fait, lorsqu’un Tunisien se vante d’avoir connu une femme au sens biblique, il dit l’avoir mangée, ce qui ne semble pas une expression dictée par le Coran. En revanche, après un bon repas, il dira chastement qu’il a baisé la poule ou l’agneau, ce que le loup entendrait autrement puisqu’il se contente de manger ceux-là… 

Tunisie37.jpgPreuves par le vide. – Le match de football de la finale  de la Coupe de Tunisie, qui a été gagnée lundi soir par L’Espérance, contre l’Etoile, nous a valu un beau concert de klaxons sur les pentes de Sidi Bou Saïd, mais c’est surtout devant les écrans de télé que la fête a eu lieu puisque la rencontre s’est jouée « à huis-clos » devant un stade à peu près vide, réservé à environ 2000 spectateurs, pour cause de sécurité post-révolutionnaire.

Tunisie45.jpgOr on sait que la révolution a également vidé le grands hôtels de Tunisie, au dam de l'économie du pays et de sbraves gens qui la servent.

 

 

C’est cependant avec une espèce de satisfaction maligne que j’aurai traversé les halls froids et les allées et les pelouses désertées du Mövenpick de Marbath dont l’étalage de luxe se déploie jusqu’au rivage doré, quasiment sans âme qui vive – et c’est l’expression qui convient à cette planque léchée pour Lybiens friqués: sans âme qui vive.

Jalel3.jpgL’heureuse erreur. – À la buvette du musée du Bardo toujours en chantier, dont nous avons parcouru  ensemble le fabuleux dédale de mosaïques, le prof poète Jalel El Gharbi nous avoue, quand nous lui demandons s’il avait prévu cette révolution, qu’il s’est juste trompé de trente ans. Mais la Maffia régnante, selon lui, était condamnée à terme : il était pour ainsi dire écrit qu’un tel état de corruption signât sa propre fin.

Et voici qu'avec trente ans d’avance, les Tunisiens déjà s’impatientent !

 

Images: singes hamadryas au Jardin du Belvédère; les incidents d'avril dernier opposant L'Etoile et L'Espérance; le Mövenpick désert de Gammarth; Jalel El Gharbi.

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26/07/2011

Carnets tunisiens (3)

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Dans le bleu. – On sait que c’est au Baron d’Erlanger, peintre délicat, que Sidi Bou Saïd doit le dominion établi de son bleu, sans pareil au monde si l’on excepte quelque ruelle ou quelque place de Séville ou des Cyclades, mais un tel ensemble, ici, du blanc chaulé et de cet extrême azur qu’exaltent le violet ou le rouge et le blanc des bougainvillées et du jasmin, me paraît sans pareil, qui dépasse le pittoresque et le pictural pour devenir peinture sculptée ou architecture rêvée par un géomètre poète de la vraie races des bâtisseurs anonymes pour lesquels la beauté relève d’une seconde nature. On en reste sans voix.
Or, à ce bonheur avéré s’ajoute ces jours celui de voir les terrasses, au soir venant et à la nuit se faisant lentement sur la baie, occupées par des Tunisiens de tous âges et semblant goûter le lieu plus tranquillement, au lieu de la meute ordinaire et des touristes en pantelants troupeaux - et la nuit vient, on savoure son thé de menthe les yeux perdus jusqu’au Mont de Plomb, de l’autre côté des eaux ; et les amis s’attarderont longtemps encore à poursuivre sans discontinuer leur débat sur la vie qui va dans ce pays tout occupé de soi…

À La Médina. – Avant cela nous nous étions perdus dans la médina, dans la houle canalisée de la foule entre les hauts murs à vérandas et moucharabiehs, à travers la touffeur des odeurs sucrées et des beignets, des parfums, des narguilés, et dans cette boutique où je m’étais arrêté pour faire l’achat d’une sacoche de cuir utile à l’attirail du plumassier, le prénommé Brahim, avenant, avait sorti son briquet pour me prouver que ce cuir-là n’était pas du skaï et valait donc son pesant de dinars, et j’avais réduit la mise de moitié et Brahim me demandant quel avenir je voyais à son pays je lui répondis comme au jeune doTunisie44.jpguanier me le demandant pareillement : mais mon gars c’est ton affaire et je te la souhaite aussi bonne !


Tigre.jpgLa sieste du tigre. - De la progression des salafistes et du ramadan prochain dont le parti religieux pourrait tirer profit politique, du sort de la Banque islamique ou de la déconvenue liée au nouveau pacte républicain, le tigre du zoo du Belvédère ne semble point se préoccuper le moins du monde, mais qui oserait lui parler de liberté à celui-là !
Nous avons subi cet après-midi la morgue de la lionne et le dédain du cerf de l’Atlas, le regard plus doux et plus triste à la fois du Mouflon et, sur leur rocher, les mimiques de défi des macaques, le rhinocéros se tourner à notre arrivée pour ne plus nous nous montre que son derrière de blindé – nous avons perçu l’humeur de massacre des encagés, et je me suis rappelé ce paragraphe de Rien que la terre de Paul Morand où tout est dit de cette confrontation : « Je rêve d’un pacte de sécurité entre l’homme et les animaux, où chacun cessant d’obéir à la loi de la jungle, s’engagerait à se respecter en s’aimant ; où les tigres, comme des frères, viendraient à Singapore se faire soigner les dents par le dentiste japonais ou épiler les moustaches par le coiffeur chinois, iraient au besoin se faire admirer dans ces jardins zoologiques qui seraient comme d’accueillants hôtels, puis rentreraient librement chez eux dans la forêt équatoriale. Mais comment leur cacher que les hommes mangent de la viande ?

Images: Sidi Bou Saïd, une toile du baron d'Erlanger, le tigre qui fait le mur.

20:22 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : voyage, tunisie, politique

Carnets tunisiens (2)

Tunisie23.jpgEn roue libre. – Six mois après la Révolution de jasmin flotte toujours, en Tunisie, un parfum de liberté retrouvée dont tout un chacun parle et débat dans une sorte de joyeuse confusion qui me rappelle un certain mois de mai frondeur ; et comme au Quartier latin d’alors on y croit ou on veut y croire, on ne peut pas croire que ce soit un leurre, et d’ailleurs on va voter pour ça, cependant  ils sont beaucoup à hésiter encore - pourquoi voter alors que tout se manigance une fois de plus en coulisses ?  Et ceux qui y croient ou veulent y croire vont le répétant tant et plus : que l’Avenir sera  l’affaire de tous ou ne sera pas...

Tunisie34.jpgPlus jamais peur. – Et là, tout de suite, sur les murs de l’aéroport et par les avenues ensuite, aux panneaux des places et sur la haute façade de l’ancien siège du Parti, voici ce qui sidère et réjouit Rafik le Scribe de retour au pays : que le Portrait omniprésent du Président n’y est plus, que cela fait comme un vide – qu’on n’attendait que ça mais que c’est décidément à n’y pas croire tandis que les gens répètent à n’en plus finir, genre Méthode Coué, que jamais, en tout cas, jamais  on ne reverra ça…

À La Goulette. – Et dès le premier soir à La Goulette c’est la bonne vie retrouvée, la cohue de la rue et la bousculade populeuse, le jovial chaos des gens et des conversations aux terrasses où l’on continue de ne parler que de ça : de ce qui nous arrive et en adviendra, et c’est un régal de mets et de mots malgré l’anxiété qu’on sent mêlée aux libations – à la tablée du Scribe son frère le Conseiller Hafedh se livre à la plus fine analyse d’où il ressort que tout reste à faire et que rien n’est acquis, confiance et méfiance iront de pair et la soirée s’éternise entre frères humains.

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Carnets tunisiens (1)

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LA BOULE. – Sur le départ  on hésite, à tout coup, une dernière fois. On a la boule au ventre. On serait tenté de tout  laisser tomber. On pense à l’emmerdement de tout voyage dans les pays à cabinets différents des nôtres. On pense à la chaleur, on pense aux voleurs (il n’y a que ça dans les autres pays), on pense à l’eau douteuse des pays de là-bas - et puis tout à coup ça y est, c'est reparti, le vieil homme est dépouillé, Aladin nous voici et Ferdine remet ça : « ça a commencé comme ça… 

Kairouan.jpgKAIROUAN, 1970. – Et tandis que nous bouclons nos valises me revient le souvenir enchanté de Kairouan cette nuit-là, la première fois, cette nuit que j’étais tombé du ciel en reporter tout débutant, l’avion à hélices nous avait pas mal secoués, le nom de MONASTIR m’était apparu au-dessus des palmiers et maintenant c’était la route à cahots qui nous trimballait, enfin voici qu’au bout de la nuit noire tout était devenu blanc : c’était Kairouan aux mosquées, j’étais transporté, jamais je n’avais vu ça, c’était une magie éveillée, tous ces types en robes blanches et cette mélopée de je ne sais quelle Fairouz, ou quelle Oum Kaltsoum, tous ces appels tombés de je ne sais quels minarets et ces envolées, et sur les milliers de petits écrans de télé : ce même vieux birbe en blanc sorti la veille de l’hosto et qu’on me disait le père de tous - ce Bourguiba qui parlait à ses enfants ce soir-là…

PARFUMS. -  Il paraît que ça s’est gâté en quarante ans, là-bas à Djerba, je ne sais pas, on verra, d’ailleurs ce n’est pas sûr qu’on s’y pointera, mais rien ne me rappellera plus, jamais, le parfum du printemps, la douce fraîcheur du printemps, la moelleuse suavité du printemps que celui de la fleur de jasmin dans les allées de Djerba…

Images : Kairouan.

13:27 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : voyage, tunisie, politique

29/07/2009

Le flâneur des îles perdues

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Pour exorciser l’innommable, vécu au Rwanda, Damien Personnaz est allé au bout du monde

Damien Personnaz, la quarantaine passée, et déjà très riche d’expérience sur le front de l’humanitaire, a réalisé un rêve d’enfance : partir à la découverte des îles les moins connues et les plus isolées. Il en a ramené un récit de voyage plein d’observations intéressantes, frotté humour et de mélancolie, qui bat en brèche les clichés.
- Quel genre d’homme étiez-vous lorsque vous êtes parti ?
- J’avais 46 ans et j’avais ma dose des malheurs du monde. J’aspirais à découvrir d’autres aspects de la réalité, beaux ou insolites.
- Quelle expérience était alors la vôtre ?
- La première a été, après un an de chômage où j’ai appris ce que c’est que de ramer, celle du journalisme, au Courrier de Genève. Puis j’ai bifurqué vers l’humanitaire, au CICR où j’ai accompli de nombreuses missions un peu partout dans le monde, avant de m’engager à l’UNICEF. C’est en Erythrée que j’ai entendu parler de ce qui se passait au Rwanda, où j’ai débarqué à Kigali le 12 juillet 1994, juste après la fin des derniers massacres. En trois mois, il y avait eu 800.000 morts. Lorsque je suis arrivé, cela sentait la mort. C’est là que j’ai perdu toutes mes illusions : sur la politique et l’humanitaire, mais aussi sur la face cachée de chacun de nous. J’y ai rencontré des prêtres qui avaient sonné les cloches de leur église pour y rassembler leurs fidèles destinés à être massacrés, des nonnes qui avaient crevé les yeux des enfants, et des enfants qui avaient tué pour survivre…
- Comment se sort-on de tels cauchemars ?
- On reste atteint à vie, malgré tout le travail de debriefing psychologique. Mais d’un autre côté je suis content d’y être allé. Aujourd’hui, j’ai « oublié » le Rwanda, à l’exception de deux images : chaque fois que je vois des vignes aux sarments alignés sous la neige, je me rappelle les jardins de Kigali à la tombée de la nuit, dans lesquels se dressaient les bras ou les jambes des cadavres déterrés par les chiens qui ressortaient. Et puis l’odeur : l’odeur de la mort et de la peur. On ne s’en débarrasse pas.
Personnaz 009.jpg- Votre première île lointaine est Ascension. Le contraire d’une île de rêve...
- Aucune idée. Je savais qu’elle avait servi de base militaire pendant la guerre des Malouines et que les gens n’y restent pas. Peut-être l’ai-je alors choisie parce que c’était nulle part.
- Et qu’y avez-vous trouvé ?
- La laideur côtoyant la beauté. Tout ce qui est créé par l’homme y est laid, comme tout ce qui est militaire. Mais la nature y est forte. C’est une île d’une âpreté phénoménale, qui ne ressemble à aucune autre et où on se purge rien qu’à la pureté de l’air.
- Les habitants des îles isolées ont-il des points communs et une mentalité particulière ?
- Leur point commun est d’abord qu’ils n’ont pas de téléphones portables en liaison avec le continent ! Ils se connaissent tous et se protègent entre eux. Tous ont une vie relativement précaire. Ces îles vivent souvent sous perfusion, entretenues par les grandes puissances pour le seul intérêt géostratégique qu’elles représentent. Les jeunes, sans avenir, émigrent parfois mais sont souvent malheureux dans les grandes villes occidentales. Ils reviennent alors et vivent en familles très solidaires, parfois pour cultiver une certaine médiocrité, pimentée d’ennui et d’alcool…
Personnaz 018.jpg- En est-il une où vous avez eu envie de vous établir ?
- J’y ai pensé en séjournant aux Cocos, où s’établissent volontiers des Australiens qui ne désirent plus que « sentir le parfum des roses », tel cet ancien amiral australien qui a participé à la guerre du Vietnam. La vie au grand air y est simple et belle, et je pourrais y rester pour écrire un livre, mais je craindrais aussi de m’éteindre à la longue...
- Comment voyez-vous l’avenir de ces îles ?
- Je crains que la crise ait des effets terrifiants. Plus on s’isole, plus la vie est compliquée, plus on est dépendant. Je suis sûr, par exemple que le projet d’aéroport à Saint-Hélène, qui aurait été d’un grand apport, sera sacrifié.
- Le tourisme représente-t-il un espoir ?
- Les habitants des îles isolées connaissent les effets du tourisme de masse et n’en veulent pas, mais ils n’en pas moins besoin d’argent. Les Fidji ont su concilier leur culture avec un tourisme limité. En fait, plus les cultures insulaires sont fortes, plus elles intègrent les effets négatifs du tourisme. Par ailleurs, construire un hôtel sur ces îles est déjà toute une entreprise. Alors l’exploiter sans perte...
- Et vous, maintenant ?
- Je travaille à un nouveau livre, qui sera consacré à six oasis du Pacifique, dans un registre documentaire plus sérieux et d'un ton un peu plus noir. Je suis allé par exemple à Tuvalu, en train de couler et que ses habitants devront quitter à terme. Ces jours, en outre, je suis en train d’écrire un chapitre ou j’évoque une île que je déteste. Je m’interroge alors : qu’est-ce que tu fous là ? J’y ai été mort de solitude. Tout le paradoxe est là, qui vous fait rêver d’îles isolées où vous crevez si vous n’y rencontrez personne…


Personnaz 014.jpgLa lumière et les ombres
L’image de l’île «de rêve» peut faire sourire, et de grands écrivains ont illustré, de Daniel Defoe, dans Robinson Crusoé, à William Golding, avec Sa Majesté des mouches, combien ces paradis pouvaient se transformer en enfers. Acclimaté par le tourisme, ce cliché d’évasion masque une réalité souvent bien plus intéressante, mais aussi plus sombre, qui renvoie l’homme à son espèce prédatrice et à la dure loi de la nature. C’est cette réalité double, riche d’histoire (où le colonialisme reste très présent) et de merveilles naturelles ( dont font partie les redoutables hordes de crabes de Christmas) que documente Damien Personnaz au fil d’un voyage de quatre mois émaillés de rencontres avec des personnages parfois hauts en couleurs, tel cet amiral australien retiré aux îles Cocos qui a « fait » la Corée et le Vietnam, ou ce neurobiologiste de Kosrae prétendant connaître la formule scientifique du bonheur, cette amoureuse larguée à Sainte-Hèlène par un séducteur de passage consultant au WWF ou ces trois demandeurs d’asile parqués à Christmas dans un camp entouré de barbelés…
Avec une souriante empathie, Damien Personnaz sait concilier ses bonheurs de fou des îles et d’observateur-reporter attentif aux retombées de la globalisation, du tourisme conditionné et des changements climatiques, parcourant 70.000 kilomètres et trois océans pour découvrir ces îles « façonnées par les découvertes, les explorateurs, les bagnards, les colons, les missionnaires, les guerres, les famines, l’esclavage la pauvreté, les épidémies, la montée des océans, et maintenant Internet »…

Personnaz 020.jpgDamien Personnaz. Sept oasis des mers. Ascension, Sainte-Hélène, Coco, Christmas, Lord Howe, Kosrae, Pohnpei. Editions du Quai rouge, Bayonne, 286p.

Blog de Damien personnaz: http://ileslointaines.blogs.courrierinternational.com/

 

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02/07/2008

Au bon jeune temps

Hejaz.jpg 

Lettres par-dessus les murs (50)


Ramallah, samedi 28 juin 2008

Caro,
Les temps ne sont plus ce qu'ils étaient, nous en parlions hier avec les amis, de ta lettre et des malheurs de l'éducation, en Suisse, en France et ailleurs. Quelques lueurs d'espoir tout de même, comme tu as pu le lire, le Conseil de l'Europe veut interdire la fessée : elle porte atteinte à la dignité de l'enfant, comme on le sait, et elle bien peu efficace. On privilégiera désormais au sein des familles la bonne vieille pratique de la brûlure de cigarette ou de la torsion de bras, l'autorité parentale s'en trouvera renforcée, c'est bien.

Ziad m'a raconté cette semaine la Ramallah de son enfance, on s'est croisé par hasard, on s'est salué bien bas, parce que Ziad est un gentleman de la vieille garde et qu'il mérite tout le respect, on a échangé deux banalités et il s'est lancé dans la peinture d'une fresque du temps jadis. Quand il n'y avait pas d'hôtel en Palestine, mais des salles communes où tout voyageur était accueilli par un repas, un narguilé et un coin de tapis... quand aux carrefours on trouvait des grandes jarres d'eau fraîche pour rassasier la soif des promeneurs... quand il n'y avait en ville que cinq voitures, pour les deux médecins et les trois nantis. De sa voix grave et douce, il m'a parlé de ces étés qu'il passait à Hébron, dans les champs, en ce temps-là tout le monde travaillait en été, pour se préparer aux rigueurs de l'hiver, et l'on chauffait les maisons avec les noyaux des olives issues de la récolte.
En ce temps-là peu d'enfants apprenaient vraiment à lire, ils récitaient le Coran assis sur le sol de l'unique pièce de l'école. Lui faisait partie des privilégiés, son père était cheminot, il portait le bleu mais le soir il mettait la cravate et le fez ottoman, parce qu'il était fier d'être fonctionnaire, et la mode était à la moustache hitlérienne, on était solidaire des Allemands et des Turcs, contre les Anglais. La locomotive paternelle desservait alors le Caire et Damas, l'on pouvait aller jusqu'à Cape Town en train, et à neuf ans, pour apprendre la géographie, l'instituteur leur demandait de trouver le chemin le plus court de Jérusalem à Madrid, en s'aidant des cartes et des horaires de chemins de fer.
Ensuite nous passons du coq à l'âne, aux hommes invisibles et aux djinns, il m'avoue qu'à son âge il a encore peur du noir, parfois, quand il va vérifier le fonctionnement de la citerne derrière la maison, les mystères sont grands, on cause religion et son regard plonge dans la nuit des temps, savais-je que la circoncision trouve son origine dans les rites cananéens, et me suis-je rendu compte que dans les synagogues et dans les mosquées subsistait encore la trace de l'autel des premiers sacrifices ? Non, mais je repense aux offrandes hindoues, aux lingams arrosés de lait et couverts de fleurs, et cette soudaine redécouverte de l'unité humaine me réjouit. Il est tellement facile d'oublier même les évidences, quand on vit le dos au Mur… De l'Occupation nous n'avons point parlé, je ne tiens pas à savoir comment un homme aussi épris de connaissance, de voyages dans l'espace et dans le temps peut supporter d'être Palestinien aujourd'hui.
Il regarde sa montre, je vais devoir rentrer, je vous prie de m'excuser, le match va commencer, dit-il avec un petit sourire. Espérons que la Turquie gagne, dis-je – Que le meilleur gagne, répond-il de sa voix grave et douce.

Nous quittons Ramallah lundi aux aurores, pour de longues vacances, et Istanbul où nous faisons une petite escale. La ville ne sera ni klaxonnante ni pavoisée, mais ça restera la plus belle du monde… je t'en enverrai des nouvelles, avant de débouler enfin à la Désirade, dans une dizaine de jours...

A très bientôt,

Pascal
PS. Mon ami Nicolas reste ici pendant l'été, les curieux de littérature, les amoureux de photo et les passionnés du monde arabe pourront consulter son blog, il y enfile perle sur perle : http://battuta.over-blog.com/



Suisse420001.JPGA La Désirade, ce 2 juillet 2008.

Cher vieux,
Tu seras déjà parti quand tu liras ce mot, mais cela ne fait rien n’est-ce pas ? Nous avons tout le temps, et bientôt je vais te tanner avec mes souvenirs remontant au moins au XVe siècle, lorsque je traversais l’Europe dans la bande d’escholiers de Thomas Platter le fils de bergers de montagne devenu grand humaniste à multilangues.
Les souvenirs de Ziad me rappellent ceux de mon Grossvater, qui possédait lui aussi sept langues et lisait tous les soirs, sur la table de la Stube dont les quatre pieds tournés constituaient les colonnes de notre temple d’enfants, quelques pages de sa grande Bible et quelques sourates du Coran en V.O. Grossvater avait connu sa promise au Caire, et tous deux y rencontrèrent aussi le père de mon père, lui aussi dans l’hôtellerie. Le père du père de mon père, en revanche, était dans les chemins de fer comme le père du père de ma mère, qui fut de la première équipe à traverser le tunnel du Gothard, au titre de chef de train.
Je ne voue aucun culte particulier, en ce qui me concerne, aux choses et aux gens du bon vieux temps. L’attitude de beaucoup des gens de ma génération ou de la précédente, qui consiste à prétendre que plus rien ne se fait de bon aujourd’hui, me semble déplorable. Je suis tout à fait conscient, en matière de littérature et d’art, que nous vivons dans une période d’eaux basses, mais c’est en pensant et en sensibilisant notre temps que nous pourrons faire le mieux que nous pourrons, et non en nous cantonnant dans le passé, qui n’est à mes yeux qu’une modulation du présent. Lorsque la mère de ma bonne amie, Batave anarchisante, me parlait de Sénèque dont je lui ai filé un opuscule, avant qu’elle n’achète toute la série, elle me parlait de « ton M. Seneque » et me citait ses propos comme si elle venait de boire un coup avec lui au Café du débarcadère. Elle aussi regrettait le temps des vitriers chantant dans la rue, comme je regrette l’odeur de crottin que diffusait le passage des chars des maraîchers remontant du marché, dans les hauts de Lausanne des années 50, et l’autre jour ma vieille marraine, troisième fille de Grossvater, me racontait comme celui-ci, pingre et demi, au retour de leurs immenses balades du dimanche, parfois jusqu’au sommet du Rigi et retour, conseillait à ses filles, sur la route du soir, de faire semblant de boiter pour apitoyer quelque conducteur de char ou des rares voitures de l’époque…
Nos souvenirs sont-ils plus beaux que ceux que nous avons offerts sans le savoir à nos enfants ? Qui peut le dire ?. Le tout est de s’arranger pour ne pas les leur pourrir d’avance. Mais les émerveillements de nos mômes valent bien les nôtres et, à vue de nez, la tradition ne se perd pas malgré les Barbie connes et le Coca Zéro.
Je t’envoie, avec cette vue de La Désirade où vous êtes attendus, cette photo de la famille de la mère de ma mère, quoi doit dater de 1911. Tous les gens qu’il y a là sont morts. L’un de nos arrière-grands-oncles présents fut chercheur d’or aux States et mourut de déprime après son retour en Suisse. L’autre était boucher. Un autre encore, que nous appelions l’oncle Fabelhaft, avait pas mal voyagé et pratiqué le négoce de tapis orientaux. Il nous faisait, enfants, beaucoup rire, je ne me rappelle plus pourquoi. L’une de nos tantes vécut en Chine, une autre se pendit de chagrin (l'Amour...), une autre encore se perdit d’inconduite. La personne très digne du premier rang est ma grand-mère Agata, mère de ma mère qui, le jour de ses 80 ans, fut ensevelie sous les fleurs de tous ceux qu’elle avait aidés petitement ou grandement, au dam de mon grand-père qui trouvait que c’était là bien de l’argent gaspillé. De la même façon, s’il prenait la fantaisie à ses filles de nous voiturer en taxi depuis la gare, il ne manquait pas de leur faire remarquer qu’avec l’argent de ce taxi on eût acheté trois pains.
Ainsi de suite : c’est la saga des familles. Un jour, me trouvant sur une butte dominant le quartier de nos enfances, et me rappelant le voisinage de Simenon, sur les hauts de Lausanne, j’ai pensé que je pourrais un jour, comme de petites boîtes qu’on ouvre, guigner dans chaque maison et en regarder vivre les gens. Dans ce quartier qui nous semblait, adolescents, la banalité même, voire la mort vivante, j’ai appris à détailler depuis lors des romans et des nouvelles à n’en plus finir, nourris de drames de la jalousie et de suicides, de trésors de bonté et de d’abîmes de solitude ou de mesquinerie. En notre enfance nous étions bien cinquante à jouer sur le grand pré, et les aiguiseurs passaient avec leurs aiguisoirs, les vanniers avec leurs paniers, les pasteurs et les curés avec leur propre bazar, puis il n’y eut presque plus d’enfants, et voici qu’il en repousse !
Liras-tu ces lignes à Constantinople (j’en suis resté à ce nom magnifique), ton portable sur tes genoux au milieu d’un souk moyennageux, ou dans quelque aérogare futuriste fleurant le kérosène ou le parfum dutyfree ? Quoi qu’il en soit, je me réjouis de vous voir tous les deux, je vais vous amener au Chemin de la Dame, en plein Lavaux, comme j’y ai amené Fabienne Verdier, Nancy Huston et tous ceux que j’aime ou que j’ai envie de pousser un peu au bord de la falaise (ça ne pardonne pas), et nous parlerons de ton roman en fumant nos bonnes vieilles pipes pendant que nos bonnes vieilles compagnes feront ensemble un peu de tricot sur le banc qu’il y a devant le chalet…

Lavaux4.JPGPaintJLK15.jpgImages : Chemin de fer du Hejaz, 1957. Portrait de groupe Lavaux, au Chemin de La Dame.  au début du XXe siècle. Vue de La Désirade, huile sur toile de JLK.Ces deux lettres sont les dernières échangées d'une centaine, depuis mars 2008, entre le jeune écrivain Pascal Janovjak, établi à Ramallah, et le soussigné. L'échange intégral est lisible sur le blog personnel de JLK: http://carnetsdejlk.hautetfort.com/

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29/04/2008

La guerre dehors et dedans

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Lettres par-dessus les murs (26)

Ramallah le 28 avril, soir.


Cher JLK,

Nous sommes partis à Gaza ce matin… une première pour moi, j'imagine les rues silencieuses, faute d'essence, les palmiers, le bord de la mer, mais une adolescente est morte hier sous les balles d'une incursion, j'ai mal dormi, je me réveille à l'aube et de sale humeur et ma douce, qui a déjà fait le voyage, me dit qu'elle privilégie les chaussures fermées plutôt que les sandales, tiens donc, il ne fait pas chaud et moite, en bord de mer ? si, mais au cas où, comment dire, pour une raison ou pour une autre, il fallait se mettre à courir, tu vois… On va cueillir Anja, notre amie journaliste, on se paume plusieurs fois dans les vertes vallées d'Israël, on ronchonne et on peste, on passe par Sderot sans le vouloir, et puis apparaît enfin le petit dirigeable blanc, immobile au-dessus du passage d'Erez, une espèce de ballon censé abriter des caméras de surveillance, tout à fait charmant. Le terminal d'Erez ressemble à un petit aéroport, vu de l'extérieur, avec son parking et ses grandes baies vitrées, c'est là-dedans qu'ont lieu les fouilles les plus poussées de la région, et sans doute du monde, trente-six détecteurs de métaux, de poudre, d'explosifs, des questions et des déshabillages. Et c'est aussi le seul point de passage pour Gaza, mais manque de pot, il est fermé.
Les portables crépitent, ma douce connaît tout le monde et Anja aussi, et Rana encore plus, que nous rencontrons sur le parking presque désert. Quatre mômes tués ce matin, et leur mère864999355.jpg, à Beit Hanun, juste derrière Erez, juste derrière ce beau petit aéroport. Mais l'« opération » de Tsahal est sur le point de s'achever, nous dit un diplomate de l'Union Européenne qui attend là aussi. Je déteste ce jargon militaire, que même les Palestiniens utilisent : ce n'est pas une « opération », c'est une attaque, une incursion. On attend, nos fesses sur le bitume, Anja me cite d'autres euphémismes militaires qu'elle a entendu ici, lors de ses entretiens avec l'armée, par exemple « les soldats de la deuxième ligne se mettent en place quand la ligne de front est worn out », usée, et j'imagine ce que signifie l'usure de la ligne de front quand retentit un bruit métallique et étouffé, et Anja me dit que c'est l'obus qu'on tire depuis un char, elle a passé des mois à Gaza pendant les pires moments, on entend d'abord ce bruit-là, m'explique-t-elle, et puis on compte jusqu'à sept, parfois huit, et si on entend la chute de l'obus, c'est qu'on est encore en vie. Je suis de fort bonne humeur à présent, d'excellente humeur, il souffle un petit vent frais, on recause avec le diplomate, apparemment non, l' « opération » n'est pas encore finie, tiens donc, tant pis, il attendra l'ouverture du passage et puis il passera la nuit à Gaza, c'est embêtant parce que son avion pour Bruxelles part demain soir, mais tant pis, il a un boulot à faire, n'est-ce pas, et puis une sirène retentit, et ma douce nous explique qu'il s'agit d'une alerte : une roquette Qassam a été lancée, qui viendra s'écraser quelque part, et peut-être sur nos têtes si on ne se met pas à l'abri tout de suite, aah bon, on se jette sous un toit en tôle ondulée, superbe protection et BANG tombe le Qassam, derrière le terminal ou sur son toit, on ne sait pas. Quand on ressort au soleil, le diplomate n'est plus là, et sa belle voiture non plus, et moi je me dis que j'ai un roman à mettre en page, d'autres choses à faire, qui réclament également mon attention, la vaisselle à la maison, les plantes à arroser, mais Anja et Rana et ma douce veulent attendre encore, que ce maudit passage ouvre, alors on attend encore, je me dis que je comprends Freud, quand il ne comprend pas les femmes. Dans nos sacs fond doucement le chocolat que nous avons apporté pour les gamins, il y a des clopes aussi, qui coûtent une fortune de l'autre côté, et puis de l'alcool, qui doit s'être déjà évaporé maintenant. C'est alors, ou un peu plus tard, que sort le convoi. Et l'image coupe net notre conversation, comme si le convoi nous avait roulé sur les pieds. Une jeep militaire qui précède un camion militaire, genre bétaillère. A l'arrière ballotte une trentaine d'hommes, les yeux bandés. La pêche du jour. On les conduit sans doute à la prison d'Ashkelon... Anja a le temps et le courage de prendre une photo, regardez bien, à l'arrière-plan, on voit la 4ème Convention de Genève qui part en fumée.
Je ne verrai pas Gaza aujourd'hui, et je ne suis pas sûr de le regretter, vu ce que j'ai vu en restant au bord… j'ai fait la vaisselle et arrosé les plantes, à l'heure où je vous écris Erez est toujours fermé, et l'« opération » se poursuit sans doute. Sur le chemin du retour, Rana nous parle de son stage à Genève, elle a adoré Genève, c'est vraiment paisible, et elle dit ça sans aucune arrière-pensée. Moi j'ai hâte de venir vous voir, et je serai ravi de jouer du marteau et de la perceuse à la Désirade, mélanger du béton, je sais faire, je vous refais toute la toiture aussi...1777908924.jpg


A La Désirade, ce 28 avril, nuit.

Cher Pascal,
Votre amie rêve de Genève, où je n’irai pas ces jours vu mon état de béquillard, et d’ailleurs cette Suisse paisible qui lui a tant plu, pour des raisons sûrement légitimes, me déprime autant que la Suisse idéalisée dont les clichés sont toujours répandus. On l’a vue l’autre jour dans un reportage télévisé de la 3 consacré aux splendeurs lémaniques, de palaces en vues imprenables : j’étais tellement écoeuré par cet étalage de luxe et de beauté factice que je me suis replongé dans un film bien noir en songeant à tous ceux qui, dans ce pays, en bavent autant qu’ailleurs.
Je ne vais pas comparer, cela va sans dire, notre situation privilégiée, matériellement au moins, avec celle que vous évoquez à l’approche de Gaza, mais ce que vous en dites est tellement plus vivant que ce reportage léché de l’autre soir, donnant à conclure que la paix qui y règne n'est que celle des cimetières…
Les détails de votre virée m’ont rappelé cette séquence radiophonique atroce, au début de la seconde intifada, que j’avais immédiatement transcrite par écrit, tant j’étais bouleversé. Le correspondant observait en direct un père et son petit garçon fuyant devant les soldats israéliens, et l’on entendit un premier coup de feu, qui toucha le père, et le fils se jeta sur lui, dans un mouvement décrit par le reporter, et l’on entendit une autre détonation sèche, puis plus rien.
Plus rien : quatre mômes aujourd’hui ? On ne doit pas en faire un drame. En tout cas, je présume que leurs parents, sans parler de la pauvre mère (!) n’auront pas eu droit à une Cellule de Soutien Psychologique telle qu’on en met sur pied, chez nous, à la moindre péripétie. L’autre jour ainsi, un jeune déséquilibré lausannois s’est pointé en classe avec un flingue et des munitions en quantité suffisante pour liquider toute sa classe. Il n’en voulait à vrai dire qu’à lui-même, mais le malheureux a merdé sur toute la ligne. Quant à ses camarades, ils ont été pris en charge par la fameuse Cellule de Soutien Psychologique et tout est rentré dans l’ordre : le lendemain, on lisait des témoignages responsables de ces jeunes gens, qui estimaient globalement inapproprié qu’on réintégrât leur condisciple…
Nous n’avons point de guerre à nos portes, mais c’est dans les têtes que ça disjoncte, et tout à coup c’est l’explosion, comme au Japon ou en d'autres pays surdéveloppés aux meilleurs taux de suicide. C’est ainsi cet autre jeune homme, homophobe autant qu’homo, qui entre dans un cinéma porno du bas de la ville et sort un fusil d’assaut de sous son pardessus pour massacrer quelques pauvre bougres; ou c’est cet ancien sportif de haut niveau qui fauche une dizaine de passants à bord de sa voiture, sur le Grand Pont, fracassant ensuite la barrière de celui-ci et s’écrasant vingt mètre plus bas, pour sortir indemne (et furieux) de la carcasse du véhicule avant d'invoquer la folie de la société. Faits divers comme il y en a partout ? Pas tout à fait, en ce sens que ces explosions disent quelque chose sur ce monde si parfaitement « sous contrôle », qu’on n’a de cesse d’évacuer avec le psy de service.
Bref, la vie continue, je pense ce soir aux hommes de la bétaillière mondiale, quels qu'ils soient, tout en me réjouissant de vous accueillir « loin des méchants », comme un plouc de la région a osé baptiser son chalet de nain de jardin - vous êtes donc priés de ne pas trop braver le Qassam. Bonne vie à tous deux et à vos proches, Inch Allah…

Cet échange de lettre, amorcé en mars 2008, et comptant aujourd’hui 54 lettres, se poursuit tous les jours (ou presque) entre Pascal Janovjak, jeune écrivain slovaco-franco-suisse établi à Ramallah, et JLK, sur le blog personnel de celui-ci :http://carnetsdejlk.hautetfort.com