08/10/2013

Requiem des enfants perdus

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À propos d'Ils sont tous morts d'Antoine Jaquier.

On pourrait croire, au premier regard de surface, à en survoler les vingt premières pages, que ce livre se borne à une espèce de chronique, brute de décoffrage, relative au milieu "djeune" plombé par le désoeuvrement et la dope, genre témoignage - un de plus.   

Et puis, à y regarder de plus près, à tendre l'oreille aussi à la musicalité et au rythme de la phrase d'Antoine Jaquier, plus encore à capter l'émotion qui filtre entre les lignes et les séquences du "film" romanesque qui se met bel et bien en place, modulé dans le temps à la fois court et plein de péripéties, parfois dramatiques,  de deux ou trois ans (1987 à 1989) revisités des années plus tard par le narrateur parlant du ciel, c'est bel et bien dans un vrai roman que nous nous retrouvons, avec son décor (entre les villages urbanisés de l'arrière-pays lausannois et la capitale) et ses personnages, dans une atmosphère plus proche du nouveau cinéma romand (je pense à Garçon stupide de Lionel Baier ou au tout récent Left Foot Right Foot de Germinal Roaux) que de la littérature de nos régions, à quelques exceptions près.   

Mao.jpgAinsi parut en 1975, à Lausanne, aux éditions L'Âge d'Homme, un récit-journal sans nom d'auteur (le scribe de la chose, Claude Muret, estimant devoir garder l'anonymat), intitulé Mao-cosmique et constituant la chronique d'une communauté, de fameuse mémoire, qui éclata à la suite du suicide d'un de ses membres. Plus marqué du point de vue de l'idéologie politique, ce livre a valeur de témoignage irremplaçable sur le climat intellectuel, moral et affectif du début des années 70 où Antoine Jaquier faisait ses premiers pas dans notre drôle de monde. L'époque était aussi aux premières overdoses, mais le sida était encore loin.

Pour Jack, le narrateur d'Ils sont tous morts, les drogues dites douces, puis les plus dures, sont immédiatement présentes dans son récit, qu'on pourrait dire d'abord relevant de l'obsession mentale, puis de l'urgence physique. Dès les premiers chapitres, cependant, le lecteur perçoit l'ambivalence du garçon, déjà très lancé dans sa trajectoire de paumé borderline, en dépit de ses dix-sept ans, entre un frère carrément junkie (et sidéen) et une mère qui "fait avec", mais non moins tourmenté par sa mésestime de soi, se récriant quand un présentateur de télé y va de son discours lénifiant sur les drogues douces, et découvrant la réalité de l'héroïne sans euphorie - sale salope qu'il s'impatiente pourtant d'"essayer"...

Si le titre du roman d'Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, constitue l'horizon du récit de Jack, celui-ci ne débouche sur aucune conclusion "morale" explicite, ni non plus sur aucune forme de cynisme. Lorsque Tchékhov décrivait les faits et gestes de voleurs de chevaux, il ne se sentait pas le devoir de conclure qu'il est mal de voler des chevaux. Les bons socialistes le lui reprochaient, qui reprocheraient peut-être aujourd'hui à Antoine Jaquier de ne pas dire explicitement qu'il n'est pas bien de se camer ou de braquer une banque de nos campagnes (ce que fait Jack pour se payer un grand voyage avec sa bande de Pieds nickelés entraînés par un malfrat) ou de fréquenter un type du genre de Bob, son pote raciste, nazillon et homophobe, détestant même "certains animaux"... Seulement voilà, se justifie Jack: "Qui a dit qu'on choisissait ses amis ? Un foutu menteur en tout cas. Les miens sont dérangés dans leur tête, mais je peux les compter sur les doigts de ma main. De toute manière, il n'y a pas de service après-vente, alors je fais avec".

Les amitiés, à la fois lucides (voire méfiantes) et loyales, plus que les amours de Jack, constituent d'ailleurs  le fragile fil rouge affectif qui traverse ce récit dont l'échappée finale, en Thaïlande, marquera aussi le déclin et la déroute, morts à l'appui.

Avec le recul des années, Antoine Jaquier est parvenu à reconstituer, sans les caricaturer, les traits et les faits et gestes  de Jack et ses amis - Stéphane et Manu, Tony l'ancien braqueur et  Chloé la belle qu'on se partage et qui rêve plutôt d'une nouvelle vie à l'autre bout du monde, Bob qui rêvait d'échapper à la pesanteur, et plus dure sera sa chute - , dans un roman lesté de gravité qui se paie le luxe, ici et là, de deux ou trois alexandrins bien balancés. La "littérature", au sens conventionnel, est cependant moins le souci de l'auteur d'Ils sont tous mort que la perception nuancée, dure et hypersensible à la fois, d'une réalité ressaisie en vérité. Autant dire qu'on aurait tort de chipoter sur des détails de forme, ici et là. L'essentiel est en effet ailleurs.

Ainsi, à sa toute fin, qu'il imagine celle d'un samouraï prenant son ultime décision "en l'espace de sept respirations", Jack contemple-t-il dans le miroir son corps nu, malingre et tatoué: "Les dessins m'apparaissent plus beaux que jamais. Je sais enfin pourquoi je les ai faits: quitte à n'être que poussière, autant la décorer"...

Jaquier15.jpgAntoine Jaquier. Ils sont tous morts. L'Âge d'Homme, 276p

 

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07/10/2013

De l'or pour Germinal Roaux

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Le premier long métrage du cinéaste lausannois, Left Foot Right Foot, a remporté le Bayard d'Or de la meilleure première oeuvre au Festival du film francophone de Namur.

 

Un nouveau réalisateur de grand talent s'affirme au premier rang du cinéma suisse: Germinal Roaux. Certes pas à son coup d'essai: ses deux premiers courts métrages (Des tas de choses, en 2003, et Icebergs, en 2007), ont déjà été très remarqués. Mais le Vaudois de 38 ans impose, avec son premier "long", la vision d'un vrai poète de cinéma à la vive empathie humaine.   

 

Le canevas de Left Foot Right Foot est tout simple. Marie et Vincent, autour des dix-huit ans, vivent ensemble sans entourage familial rassurant ni formation sûre. Leur milieu est celui de la jeunesse urbaine actuelle, entre emplois précaires et soirées rythmées par le rock. Fuyant un premier job débile, Marie en accepte un autre plus flatteur et plus glauque d'hôtesse dans une boîte, qui l'amène bientôt au bord de la prostitution. Cela à l'insu de Vincent, trafiquant un peu dans son coin avant de se faire virer de la boîte de conditionnement alimentaire où il a eu l'imprudence de se pointer avec son frère handicapé aux conduites imprévisibles. Ce frère, au prénom de Mika, surgi comme un ange au début du film, en est le pivot hypersensible et révélateur de vérité.  Après l'expérience vécue avec Thomas, le trisomique auquel il a consacré son premier film documentaire, Germinal Roaux intègre ce personnage bouleversant, admirablement incarné par le jeune Dimitri Stapfer.

 

D'une totale justesse quant à l'observation sociale et psychologique d'une réalité et d'un milieu souvent réduits à des clichés, Left Foot Right Foot se dégage de ceux-ci par les nuances d'une interprétation de premier ordre. Marie (Agathe Schlenker) est ainsi crédible de part en part dans son rôle de fille mal aimée. Et Nahuel Perez Biscayart, jeune comédien déjà chevronné et internationalement reconnu, se coule dans le rôle de Vincent avec une intelligence expressive et une délicatesse sans faille.

 

L'émotion est très vive à la fin de la projection du premier long métrage de Germinal Roaux, qui nous laisse le coeur étreint, au bord des larmes. Rien pourtant de sentimentalement complaisant dans cette fin dure et douce à la fois, ouverte et cependant plombée par l'incertitude. Cette incertitude est d'ailleurs la composante majeure de Left Foot Right Foot, magnifique poème du vacillement d'un âge à l'autre: de l'adolescence prolongée à ce qu'on dit la vie adulte.

 

Formellement, enfin,  Left Foot Right Foot est un poème, porté par le chant des images et la mélodie des plans. Il en découle, pour le spectateur,  un sentiment de profonde purification.      

 

Roaux06.jpgLa jeunesse entre l'avoir et l'être

 

-Quelle a été la genèse du film ? 

 

- Dans mon vécu, j'ai rencontré des jeunes filles comme Marie qui se prostituaient occasionnellement pour se payer des sacs Vuitton.   J'ai ressenti comme une blessure de constater que l’ «avoir» était pour elles plus important que l’ «être». Ces questions existentielles sur le monde de la consommation et l'accès à une société ou les repères deviennent difficiles à percevoir, m'ont poussé à l'écriture de ce film qui est aussi nourri par mon travail photographique sur la jeunesse publié mensuellement sur mon site internet (www.germinalroaux.com)  depuis 7 ans, qui  fait désormais partie des Archives de la Bibliothèque Nationale Suisse.

 

- Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

 

- Il a été très difficile de garder la cohérence entre la première idée du scénario, huit ans plus tôt, et le premier clap. Ayant moi-même beaucoup changé entre temps j'ai eu de la peine à rester fidèle à ma vision initiale.

 

- Comment avez-vous choisi vos jeunes acteurs ? 

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- Il existe toujours des acteurs à la mode qu'il serait judicieux de prendre pour faire parler du film.  A Paris, les choses fonctionnent souvent comme ça. Mais mon besoin de vérité m'oblige à laisser à l’acteur l’espace et la liberté d’être ce qu’il est. La rencontre personnelle est un élément fondamentale pour mon travail, qui traite de l’humain. Pour ces raisons, le casting entre Paris et la Suisse a été très long jusqu'à trouver les perles nécessaires. 

 

- Vous présentez votre film comme un "poème". Pourquoi ?

 

- Le poème laisse libre: il n'enferme pas. Chacun doit pouvoir comprendre les choses avec son propre vécu. C’est à mon sens la plus grande qualité de l’art: donner à voir ou ressentir ce qui se trouve entre les lignes. C'est notamment pour cette raison que les scènes de sexe ne sont pas explicites: tout se passe hors champ. Cela ne veut pas dire qu'il y a des sujets tabous, mais seulement que je souhaite avoir avec les personnages et le public une certaine pudeur.  C'est une des conditions nécessaire à la liberté que je souhaite donner au spectateur. 

 

Nota bene: Le film de Germinal Roaux sera distribué en Suisse romande dès le 23 octobre.

 

 

 

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06/10/2013

Jouvence de Courbet

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Un pur joyau de la rentrée française: La claire fontaine de David Bosc.

Le grand art est parfois le plus bref, et telle est la première qualité de ce formidable petit livre: en à peine plus de 100 pages, David Bosc, quadra né à Carcassonne et Lausannois d'adoption (collaborateur d'édition chez Noir sur Blanc), concentre l'essentiel d'une destinée rocambolesque  et d'une oeuvre profuse qui ont déjà suscité moult gloses contradictoires. Or David Bosc fait mieux que de rivaliser avec les spécialistes: il y va de son seul verbe aigu, précis, charnel, sensible et pénétrant. Ce qui ne l'empêche pas de connaître son sujet à fond. Qu'il focalise certes sur les dernières années, du début de l'exil au bord du Léman (1874) à la mort du peintre (1877), mais avec de multiples retours: sur l'enfance à Ornans, la bohème et la gloire parisienne, la tragédie de la Commune et les "emmerdements" qui collent au cul de l'artiste révolutionnaire avec le remboursement de la colonne Vendôme renversée que l'Etat exige de lui.

Courbet04.gif"Dès qu'il eut du poil au menton, les couilles en place et un bâton de marche, Courbet s'est avancé au milieu des vivants sans reconnaître à quiconque de pouvoir le toiser", écrit David Bosc. Communard, ami de Proudhon, il n'est d'ailleurs pas tant de ceux qui demandent la liberté comme un dû gratuit, mais voient en elle un devoir personnel à remplir.   En Suisse, les agents et autres autorités qu'il taxe, ivre,  de "chenoilles", font rapport  parce qu'il se baigne à poil à minuit, mais l'exilé y trouvera généralement bon accueil (il fait partie de la chorale de Vevey et prise les fêtes de gymnastique) et se montrera plus que reconnaissant. Après sa mort rabelaisienne, son ventre "comme un évent de baleine" mis en perce, on découvrira le dénuement dans lequel vivait ce grand vivant généreux en diable dont les coups d'épate n'étaient que pour la galerie.     

 

Courbet05.jpgCôté peinture, secondé par quelques compères, Courbet peint en ces années des paysages à tour de bras, et du meilleur au pire. Le public parisien vomissait les pieds sales de ses femmes peintes et son ex-ami Baudelaire a décrié son réalisme noir, mais David Bosc relève qu' "il touche au miracle quand il descend dans le labyrinthe, quand il accepte de se mettre au pouvoir de la chose, de prêter le flanc à son mystère: en de tels moments, Courbet se laissait peindre par le lac en couleurs d'eau, en reflets d'or, il se faisait cracher le portrait par la forêt, barbouiller par la bête, aquareller par le vagin rose".

 

L'apport majeur de La claire fontaine, à cet égard, est de situer le réalisme poétique de Courbet par rapport à Rembrandt ou Millet, notamment, en désignant ce qu'on pourrait dire son noyau secret: " Courbet plongeait son visage dans la nature, les yeux, les lèvres, le nez, les deux mains, au risque de s'égarer, peut-être, au risque surtout d'être ébloui, ravi, soulevé, délivré de lui-même, arraché à son isolement de créature et projeté, dispersé, incorporé au Grant Tout".     

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David Bosc. La claire fontaine. Verdier, 155p.

 

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14/08/2013

Un Suisse parfait

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Avec L'Expérience Blocher, film parfait, Jean-Stéphane Bron, à la place du mort, filme et laisse parler le milliardaire au-dessus de tout soupçon, collectionneur d'art au goût parfait et parfait tribun populiste rêvant d'un pays fermé aux étrangers pauvres ou délinquants...

 

La première image frappante de L'Expérience Blocher est d'un clôture, qui revient à la fin du film où le fils de pasteur paysan devenu chef d'entreprise multinationale et leader du premier parti de Suisse, dévoile ce qu'on pourrait dire son jardin secret, dûment verrouillé lui aussi. Entretemps, dans sa berline luxueuse mais pas trop, Christophe Blocher aura fait, une fois de plus, l'apologie d'une Suisse débarrassée des moutons noirs étrangers, avant de fixer la caméra d'un air satisfait, sous le regard non moins satisfait de son épouse légitime. Deux heures durant, nous suivons donc l'homme politique suisse le plus adulé et le plus détesté au fil de sa dernière campagne électorale, sillonnant le pays en ne cessant de dicter ses ordres par téléphone à un certain Livio. L'air souvent débonnaire, voire rigolard, avec l'espèce de sourire un peu simiesque de celui qui se félicite d'un bon tour qu'il vient de jouer, le personnage dégage une certaine jovialité, sans aucune chaleur pour autant. Quant à sa femme, plus stylée que lui, c'est le parfait glaçon.

En contrepoint, la voix chaude de Jean-Stéphane Bron, alternant une sorte de carnet de bord off et la chronique détaillée de l'irrésistible ascension du fils de pasteur passé d'un apprentissage d'agriculteur aux plus hautes sphères de l'industrie suisse mondialisée, structure le portrait d'un homme à la silhouette finale de Commandeur seul, égocentrique à l'extrême, gagné par le ressentiment et plombé par l'âge quoique n'en finissant pas de parader pour la galerie dans sa villa-musée ou son château où il se la joue prince du moyen âge...

 

Locarno55.jpgLe parti pris de "cadrer" Christoph Blocher au plus près, non sans  avoir gagné sa confiance prudente, relevait pour Jean-Stéphane Bron d'un pari certainement risqué que les adversaires de Blocher lui ont reproché avant même d'avoir vu le film. Quoique fît le cinéaste, celui-ci ne pouvait que servir la publicité du vieux renard. Or, sur la base du film, les mêmes auront beau jeu de clamer que le film ne dénonce pas assez les méfaits du tribun nationaliste, humanisant au contraire celui-ci comme, naguère, on reprocha au réalisateur de La Chute d'humaniser Hitler sous les traits de Bruno Ganz.

Seulement voilà: le propos de Jean-Stéphane Bron est tout autre que de dénoncer: il tient essentiellement à montrer, et d'abord que Blocher n'est en rien comparable à Hitler. En cinéaste sachant faire signifier un cadrage, il montre par exemple Christoph Blocher, au col du Gothard, encadré d'agents de sécurité, faisant un discours aux pierres ! On verra bien entendu, sur les plans suivants, le public fervent du tribun, comme on le retrouvera au long de son périple électoral. Mais les images parlent, autant que le rappel des faits évoquant la trajectoire économico-politique du bonhomme, entre bonnes affaires avec l'Afrique du Sud de l'apartheid et juteux contrats avec la Chine totalitaire. Rappelant clairement les étapes de la carrière du self made man, Jean-Stéphane Bron n'accumule pas les données documentaires comme dans Le génie helvétique ou le formidable Cleveland contre Wall Street, mais construit le portrait de Blocher en déjouant son refus de "casser le morceau", groupé sur ses secrets d'homme d'action sans états d'âme, dans son décor à transformations tissé de clichés illustrant son pouvoir et sa réussite. Du confort de sa berline à sa piscine privée où il nage seul, des murs de sa villa où s'alignent les plus belles toiles de Hodler ou d'Anker - renvoyant à une idylle paysagère ou paysanne aussi mythique que l'insurpassable label suisse vanté aux Chinois -, au château où il invite ses amis qu'il régale d'un petit concert choral auquel il prête sa voix, les images, alternant avec celles bien étales du lac ou bien ronflantes du Rhin, composent un portrait finalement assez effrayant d'autosatisfaction propre-en-ordre, loin des gens et de la vie.

Locarno05.jpgL'expérience Blocher est, cinématographiquement, une oeuvre parfaite, ou plus exactement: parfaitement appropriée à son objet. En ce qui me concerne, autant par amitié personnelle que par estime pour Jean-Stéphane Bron, j'espère que celui-ci dépassera cette parfaite maîtrise pour dire plus amplement l'imperfection du monde, comme il n'a dailleurs cessé de le faire dès ses débuts. Or chacun de ses films marque une avancée, et ce dernier ouvrage est un bel acte de citoyen démocrate et d'artisan-artiste. Autant dire que tout est à attendre, et du meilleur, de l'expérience Bron à venir...  

13/08/2013

À hauteur d'enfant

Plus de trente ans après Les Petites fugues, film "culte" du cinéma suisse, le réalisateur Yves Yersin revient à Locarno avec Tableau noir, chronique lumineuse d'une classe d'écoliers jurassiens, encadrés par deux merveilleux instits..

Locarno37.jpg1000 heures de tournage pour les 100 et quelques minutes de ce Tableau noir: le rapport arithmétique de ces deux chiffres ressemble au temps d'Yves Yersin. Dans un monde dominé par la précipitation, le Lausannois septuagénaire va son pas indépendant et régulier. Un peu moins de cinquante ans après son premier film. Le Panier à viande, réalisé en 1964 avec Jacqueline Veuve, la filmographie de l'artisan-artiste compte une trentaine de réalisations et autres reportages dont la visée ethnographique est primordiale. Après le sketch plein d'empathie d'  Angèle, dans Quatre d'entre elles, Yves Yersin  a passé à la fiction avec Les petites fugues, en complicité avec le scénariste Claude Muret. L'histoire du valet de campagne Pipe (l'inoubliable Michel Robin) qui s'achète un vélomoteur au  lendemain de sa retraite et réalise divers rêves (dont un épique tour du Cervin en avion) devint un film "culte" du cinéma suisse, alliant verve épatante et témoignage "de mémoire".

         Or Tableau noir, le nouveau film d'Yves Yersin tourné sur une durée d'un an dans une classe mêlant des enfants de six à douze ans, procède d'une même démarche. Un demi-siècle après Quand nous étions petits enfants d'Henry Brandt, également très présent au souvenir du public romand,  le réalisateur vaudois a choisi lui aussi un endroit retiré des hauts jurassiens, avec l'école intercommunale de Derrière-Pertuis, en plein pâturage, au centre d'une région surnommée "la Montagne". Une ombre plane sur la fin du film, liée à la fermeture de l'école "multiclasse" et à la retraite anticipée de son formidable "régent". Mais l'essentiel de ce document "pour mémoire" respire la générosité et le bonheur de transmettre             

Locarno35.jpg- Comment vous est venue l'idée de Tableau noir ?

- Au terme de la scolarité de mon fils, je me suis posé des questions sur ce qu'il avait appris à l'école, dont il ne parlait guère. Ensuite un ami m'a parlé d'une école où il se faisait des choses extraordinaires, sur les crêtes du Jura. Il m'y a conduit et  tout de suite j'ai été enthousiasmé par le travail de Gilbert Hirschi. J'ai vite décidé que je reviendrai en ces lieux pour y faire un film, en dépit de l'"affaire" qui allait nous compliquer la vie.

- Quels problèmes particuliers vous a posé ce film ?

- Humainement parlant, c'est justement cette "affaire" que nous avons dû affronter Durant l'été 2005, l'instituteur fut en butte à une sombre cabale que j'ai suivie de près.

- Que lui reprochait-on ?

- À côté d'accusations relevant de la pure calomnie, je crois qu'on lui reprochait essentiellement son exigence.  Le conflit nous a amenés en justice, et j'aurais pu faire un autre film, affreux,  sur le thème de "la rumeur". Mais je ne voulais pas gâcher mon sujet... 

- Le film saisit par la proximité que vous entretenez avec les enfants. Comment y êtes-vous parvenu ?

- Nous avons d'abord passé un mois à l'apprendre. Ensuite,  la technique s'est imposée: tout à l'épaule, à deux caméras travaillant en champ/contrechamp; et tout en gros-plans, tout à hauteur d'enfant. Une technique de prise de son sans perche ajoute à la proximité.

- Qu'avez-vous appris en tournant ce film ?

- Beaucoup de choses sur une façon de transmettre le savoir de manière vivante et "globale", incarnée par Gilbert Hirschi. Sa méthode consistant à mettre sans cesse en relation  les disciplines variées, et son appel "multisensoriel" à tous les aspects de la perception, au geste et au toucher, à tout ce qui relie les mots et les choses, m'a donné une belle leçon de vie !

 

 Locarno13.jpgUn Tableau noir aux couleurs de la vie

C'est d'abord un magnifique hommage au très noble métier d'instituteur que Tableau noir, où les noms de Gilbert Hirschi et de sa collègue Débora  Ferrari, "maîtresse d'appui", méritent la première mention à la craie blanche. La présence de ces deux enseignants "généralistes" irradie bonnement le nouveau film d'Yves Yersin, mais c'est à vrai dire à tous les enseignants, sans culte de l'exception, qu'est dédié ce film dont les premiers acteurs sont les enfants.

Chronique d'une année  ponctuée par les saisons, les travaux et les fêtes de toute une communauté montagnarde également présente au long du film, Tableau noir échappe à toute exposition "scolaire" par le truchement d'un récit à la fois très libre et très cohérent, sans une minute d'ennui , que rythme un montage également déterminant.  De l'arrivée des enfants en classe au premier bain commun en piscine où les grands aident les petits, de la leçon de choses  à la montée à l'alpage, du crépage de chignon de deux chipies à la préparation du spectacle de Noël, en passant par les observations avec la potière ou le fromager, les chansons en allemand et la virée outre-Sarine, les séquences dansent comme les images d'un kaléidoscope aux belles couleurs, sans que les enfants ne soient jamais mis en vedette.   Gilbert Hirschi a transmis son savoir d'instituteur "généraliste" pendant plus de quarante ans, avant d'être mis en retraite anticipée à l'âge de 62 ans. Ses adieux sont empreints de tristesse partagée, mais il est le premier à montrer aux gosses la route qui continue, et c'est sans peser sur les circonstances de la fermeture de l'école qu'Yves Yersin conclut ce document à grande valeur poétique.

 

 

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31/07/2013

Edmond Vullioud ou l'intelligence du coeur

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Avec son premier livre, Les amours étranges, le comédien lausannois impose un talent d'écrivain hors pair.

C'est une fête de tous les instants que la lecture de ce recueil de douze nouvelles dont le titre, Les Amours étranges, annonce la complète singularité. Fête des mots que ce livre dont sept nouvelles au moins sont de pures merveilles: fête de sensations et de saveurs, d'atmosphères très variées et d'intrigues à tout coup surprenantes; fête d'humour et de malice pince-sans-rire aussi, qui n'exclut ni le tragique ni le sordide; fête enfin d'une humaine comédie restituée dans une langue somptueuse, à la fois puissante et fruitée, claire et rythmée.

Mais de quoi parlent donc ces Amours étranges ? Toutes ont pour ardent foyer le coeur humain, ses élans et ses peines, ses ombres et ses clairières. La première nouvelle, Mésalliances, évoque l'agonie d'un vieux militaire aristo de souche, veillé par sa fille Leonora qui découvre quels mensonges ses parents ont entretenus après le mariage du capitaine avec une cantatrice italienne sans particule. Mélange de dureté lucide et de tendresse ultime, l'aperçu de cette dernière bataille du vieil ivrogne fait remonter, à la mémoire de Leonora, les récits insoutenables de ses crimes de guerre en Algérie, qu'il lui serinait comme pour l'en rendre complice.

La guerre est aussi présente dans Occupations, saisissante plongée dans l'abjection d'un jeune garçon de café "spécialisé dans les invertis", qui envoie à la mort les hommes qu'il drague et trahit pour sauver sa propre peau; et présente, également, dans Les cendres à Berlin, combinant le récit de la fuite d'un amant malheureux, après la chute du Mur, et celui des derniers jours d'un enfant-soldat pris au piège de la libération.

Les Amours étranges, nouvelle éponyme d'une entêtante et trouble sensualité, confronte un jeune homme en mal de sexe et une (fade) jeune fille lourdement chaperonnée par ses parents raidis à l'amidon puritain, dans quelque paroisse huguenote de la Drôme. Pourtant le vrai sujet est ailleurs (comme souvent dans ces histoires à double fond...), qui implique le narcissisme érotique du jeune homme qu'asticotent trois enfants curieux de "ces choses". S'ensuit, au cimetière, un merveilleux récit fait par le visiteur aux enfants à propos des fêtes  nocturnes des défunts. Ainsi l'étrangeté multiforme des nouvelles d'Edmond Vullioud tient-elle à la magie à la fois réaliste et diffuse , voire onirique, qui les imprègne, dont le climat est en outre marqué par l'opposition de l'impassible nature et des émois  affectifs ou sexuels de leurs personnages.

À la ville, le comédien Edmond Vullioud se présente volontiers en dandy. Or l'esprit dandy, au sens baudelairien, est omniprésent dans ce livre qu'on pourrait dire des sensibilités blessées ou des noblesses déchues. L'on y souffre avec dignité, comme l'amateur de livres de La bibliothèque de ma femme que celle-ci pousse inexorablement dehors, avec ses chers ouvrages; ou comme les amants de la redoutable institutrice, dans Résections, presque aussi impitoyable que les bourreaux de Saint Jacques l'intercis coupé en morceaux par le roi des Perses mais résistant jusqu'au trépas. De la même façon, le dandy déchu de la dernière nouvelle, Raide, reste "droit dans ses bottes", en tout cas au figuré, fût-il effondré dans son vomi d'où le relève une charitable catin lectrice de Platon. Enfin, l'une des plus belles nouvelles du recueil, Seconde manche, évoque les amours en coulisses d'un comédien débarqué à Caen pour y incarner le dernier Brummel, et une costumière de belle tournure...    

Vullioud03.jpgL'imagination narrative, associée à un grand savoir humain, est chose plutôt rare dans l'art de la nouvelle, et notamment en Suisse romande où il faut remonter à Pierre Girard, au début du XXe siècle, ou à Jacques Mercanton, pour trouver son content. Et l'on pense, précisément, à La Sybille, de cet autre dandy lausannois, en lisant Le renard imperturbable, récit déchirant (mais sans pathos moite) d'un désarroi aboutissant à un suicide tout pareil à celui du compagnon de l'écrivain ou du poète Crisinel. En outre l'on pourrait évoquer, en amont de ces nouvelles, celles de Paul Morand ou, à certains égards plus "peuples", de Marcel Aymé, de Ronald Firbank ou de Scott Fitzgerald.

Edmond Vullioud est à la fois conteur et poète, chroniqueur très minutieux (maniaquement documenté au mot près, à la Flaubert)  et pratiquant une langue immédiatement "en bouche", comme il sied à un comédien. Enfin son recueil est aussi lesté de vraie spiritualité (sa charge de la niaiserie "évangéliste", dans Pentecôte, reste gentiment narquoise) dans le sens de l'empathie souriante et de la bonté christique sans ostentation. D'où résulte une fête de ce qu'on appelle, justement, l'intelligence du coeur.

Vullioud05.jpgEdmond Vullioud. Les Amours étranges. L'Âge d'Homme, 2013, 222p.                       

05/04/2013

Chessex plus vif que mort

Chessex19.jpgEtonnant: quatre ans après sa disparition subite, en octobre 2009, Jacques Chessex nous revient avec Hosanna, bref roman de sa meilleure veine, sans rien du "fond de tiroir".  

C'est à vrai dire du "pur Chessex" que cet Hosanna, qu'on pourrait situer dans le droit fil de L'Imparfait, récit autobiographique merveilleusement délié, paru en 1996 chez Campiche. Pour être juste, cependant, l'appellation roman est bel est bien appropriée, en l'occurrence, même si le narrateur apparaît comme le double évident de l'écrivain, comme le plus souvent. De fait, ledit protagoniste acquiert ici une sorte d'autonomie de personnage dans ce qu'on peut appeler un véritable espace romanesque. Par ailleurs, sans qu'on puisse parler de cynisme, cette relation d'un enterrement "par chez nous" se dégage de toute morosité par une sorte d'humour terrien et de singulière bonté à l'égard des figures évoquées du vieux patriarche alémanique qu'on enterre, d'un illuminé qualifié de "fou des tombes", d'une jeune fille-chat consolant le narrateur des rigueurs de la vie et de deux jeunes gens morts à la fleur de l'âge, l'un fauché par le cancer et l'autre par le désespoir suicidaire.

Le temps d'un service funèbre en deux temps et deux langues dans un temple étroit où les cantiques seront accompagnés par un "vieil harmonium tribal des rudes campagnes", le narrateur, confronté à la "belle mort" de son voisin nonagénaire aimé des siens et qui a fait oeuvre utile sur terre en fondant diverses fromageries et autres porcheries, se rappelle la laide fin de son père suicidé et sa propre vie d'irrégulier, à la fois jouisseur et tourmenté, de la race "marquée par l'austérité du remords" et soudain hanté en ce lieu, par la vision mentale d'un Visage en lequel il identifie un gymnasien de dix-huit ans, fasciné par la mort et lecteur de ses livres, qu'il se reproche de n'avoir pas su retenir du coté de la vie.

Or cette remémoration lancinante, qui lui fait imaginer le corps fracassé du jeune homme au pied du pont Bessières, s'inscrit dans un tableau plus ample dont la lumière et les ombres rappellent explicitement les romans du grand écrivain bernois Jeremias Gotthelf (auteur notamment de L'Araignée noire) auquel le vieux voisin de l'écrivain l'a d'ailleurs comparé. Rien de lourd ou d'artificiel, au demeurant, dans ce rapprochement quasi "biblique", tant le roman s'enracine naturellement dans notre terre et ses gens: ces jeunes athlètes de Gampelen saluant le drapeau devant le cercueil du défunt, le voisin lui-même offrant le miel de ses abeilles à l'écrivain, ou celui-ci (qui ne serait pas Chessex sans ce détail) se rappelant le geste fou d'une maîtresse se marquant le corps d'une croix sanglante au rasoir.

"Il y a ceux qui sont en haut, avec le voisin et sa foi, et ceux, en bas, qui agitent leurs histoires comme des guenilles", constate encore le narrateur, dont le récit s'exacerbe soudain, rythmé par l'expression "on est suivis, on est suivis", sur des visions de personnages silhouettés à l'acide sur fond de violence: "Des gens foutent le feu à des fermes, tout le monde sait qui, personne ne dit rien"...

Mélange d'intensité véhémente et de tendresse, révolte et soumission à l'incompréhensible Dieu, folie et douceur cohabitent dans ce livre dont le titre signifie, non sans mystique paradoxe, louange...

Jacques Chessex. Hosanna. Grasset,118p.