04/01/2009

Silence sur Gaza

Ramallah778.jpgLettres par-dessus les murs (67)


Ramallah, ce 4 janvier, 14h.

Cher JLs,
Je viens de recevoir un mail disant que les bâtiments de l'opérateur Paltel viennent d'être touchés, à Gaza, ce qui implique des conséquences sur tous les réseaux de téléphonie fixe et mobile. Je ne sais pas si c'est vrai, d'ailleurs les journalistes occidentaux ne peuvent m'en apprendre plus, puisqu'ils ne sont pas autorisés à entrer à Gaza. Ce que je sais, c'est que nous n'arrivons pas à joindre nos amis ce matin.
Sur Haaretz, je lis que tous les téléphones portables des soldats israéliens ont été confisqués : on a compris, après Abu Ghraib, le danger de ces appareils. Al Jazeera a un correspondant sur place, nous verrons donc quelques images qui n'émaneront pas du service de presse de l'armée - les dernières que celui-ci nous a fait parvenir étaient sympathiques, tu as vu comme moi ces quelques courageux fantassins qui marchaient seuls dans le noir, comme si c'était ça, une incursion – des types armés de leur seul courage, qui marchent dans le noir.

Je me rappelle quand l'armée est entrée à Ramallah en 2006. Une « opération » un peu plus ample que celles qui ont lieu ici presque toutes les nuits. C'était en plein jour, vers midi, le téléphone sonne et je suis tétanisé parce que je ne comprends pas bien ce que dit Serena, parce que des sanglots coupent ses mots, elle s'est réfugiée dans une épicerie, derrière le comptoir, elle reprend son souffle, elle traversait le centre quand les gens se sont mis à courir, à se mettre à l'abri dans les magasins, elle les a suivi, les balles sifflaient – j'allume la télévision, la caméra d'Al Jazeera couvre le centre de la ville, et la place centrale est occupée par les blindés, des gens courent dans les rues adjacentes, des militaires épaulent, protégés par les portières des véhicules– par la fenêtre ouverte j'attends les rafales, et sur l'écran, avec un léger décalage, je vois le recul des fusils. La voix de Serena se calme, elle n'est pas seule dans l'épicerie, il y a le petit vendeur, fasciné, qui regarde par la fenêtre, et puis une femme, encore plus terrorisée qu'elle. Son mari est dans un centre commercial à quelques mètres, il lui conseille de la rejoindre, c'est plus sûr là-bas, alors elles prennent leur courage à deux mains et sortent, longent les murs, s'engouffrent là, pendant que je reste devant mon écran, que je lui fais part de ce que je vois, les blindés qui tournent en rond, des gens cachés derrière des poubelles, qui attendent, une cannette de coca qui rebondit sur un blindé, qui a eu cette inconscience, et c'est insupportable de voir les choses avec une telle netteté, sur l'écran, avec cette vue de haut, ce regard divin, et d'être complètement impuissant – mais au moins je peux deviner que le bout de rue où elle se trouve est déserte, et je peux lui décrire le mouvement des troupes, cent mètres plus loin, pendant qu'elle me décrit le peu qu'elle voit de la rue, des gens qui fuient, des adolescents qui s'approchent, qui veulent en découdre avec l'armée, des pierres à la main…
L'incursion a duré quatre heures, pendant quatre heures j'ai écouté les hélicoptères tourner, les rafales, par la fenêtre. La télé allumée, mon ordinateur sur les genoux. Serena me dit que dans le centre commercial les gens ont recommencé à faire leur courses… à la télé le bulldozer blindé a préparé la retraite, en écrasant les voitures garées au bord de la route, et l'armée est repartie.

Il n'y a eu que deux morts, ce jour-là. Va imaginer la terreur à Gaza. Le correspondant d'Al Jazeera vient d'en dire deux mots: privés d'électricité, les habitants n'ont accès à aucune information sur ce qui se passe au-delà de leurs murs. Ils n'entendent que le bruit. Cette nuit une journaliste de la BBC interrogeait depuis Jérusalem un homme réfugié dans sa cave, avec sa famille. La conversation fut coupée par une explosion - et l'on reste suspendu au silence, le silence comme une claque, même la journaliste n'a pas pu le combler, bouche bée. Et puis l'homme a pu parler à nouveau, c'est la maison d'à côté qui a été touchée, il parle de vitres brisées, de son père resté à l'étage, qu'il doit aller voir.
Maintenant c'est un type du conseil de sécurité des Nations-Unies qui apparaît à l'écran. Il redit la phrase : « la sécurité d'Israël n'est pas négociable ». J'éteins, c'est insupportable.
Pascal.

Panopticon99.jpgA La Désirade, ce 4 janvier, soir.

Cher Pascal,

Nous rentrions tout à l'heure d’une grande balade dans la neige, L. et moi, lorsque j’ai pris connaissance des dernières nouvelles de Gaza, avant de lire ta lettre, à laquelle je n’aurai pas l’indécence de répondre, tant ce que je pourrais t’écrire serait dérisoire.
Au chapitre de la dérision, un ami m’a appris ce matin que Pierre Assouline, sur son blog de La République des Livres avait supprimé la référence du mien au motif que notre correspondance le contrarierait. Cela m’étonne à vrai dire, surtout de la part de quelqu’un que j’ai défendu à plusieurs reprises contre ses détracteurs, mais voilà ce qu’on me dit; et moi je réponds que nos lettres n’ont jamais donné dans l’agressivité partisane – tu ne fais que dire ce que tu vois et ce que tu vis, je te réponds en toute sincérité et sans attaquer aucune partie, juste fidèle à ma résistance envers toute forme de fanatisme. Comme Pierre Assouline n’a pas de compte à me rendre, je ne lui en demanderai pas et je maintiens sa référence au nombre de mes liens – chacun sa liberté.
Ce qui est sûr, au demeurant, c’est que je continuerai de publier tes lettres tant qu’elles ne risqueront pas de vous inquiéter, Serena et toi, et que j’y répondrai dans le même esprit.
Je pense à vous et à vos amis – à commencer par ceux qui se trouvent piégés à Gaza. Je vous embrasse très fort.
Votre Jls

Image: Philip Seelen

Ces lettres font parties d'un ensemble de 130, échangées depuis mars 2008 par Pascal Janovjak, jeune écrivain slovaco-franco-suisse, établi à Ramallah depuis trois ans, et JLK. La totalité est en ligne sur le blog personnel de JLK: http://carnetsdejlk.hautetfort.com/

01/07/2008

La stratégie des rapaces

Naomi.jpg 

ALTERMONDIAL Après No Logo, essai percutant sur l’empire des marques qui dépassa le million d’exemplaires, Naomi Klein décrit  la montée du « capitalisme du désastre », ou l’art de profiter des crises et des catastrophes à l’enseigne du néolibéralisme.

Quoi de commun entre le coup d’Etat de Pinochet au Chili et les attentats du Worl Trade Center (les mêmes 11 septembre 1973 et 2001), le massacre des étudiants chinois sur la place Tian'anmen (1989) et le tsunami au Sri Lanka (2004), l’effondrement du communisme soviétique et le cyclone Katrina sur la Nouvelle-Orléans ? Rien apparemment, sauf ces « sauveteurs » d’un nouveau type, débarquant sur les lieux de désastres avec mission de reconstruire sur investissement. Pompiers ou prédateurs ? Agents de la paix et de la liberté, comme ils se présentèrent en Irak, spéculateurs cyniques ou bâilleurs de fonds intéressés, comme en Amérique latine, en Pologne ou au Liban  ? A en croire Naomi Klein : agents d’un véritable « capitalisme du désastre », inspirés par l’idéologue pur et dur du néolibéralisme américain Milton Friedman, Prix Nobel d’économie en 1976 et théoricien d’un capitalisme libéré des entraves de l’Etat, des services publics et de toute politique freinant son expansion. Maître à penser des Chicago Boys de Pinochet et des faucons du gouvernement Bush, il influença notablement  Margaret Thatcher et Ronald Reagan et fonda la « thérapie de choc ».

« Seule une crise – réelle ou supposée – peut produire des changements », affirmait Milton Friedman, dont le premier laboratoire fut le Chili en 1973, où le « traitement de choc » s’appliqua autant à l’économie, au seul profit des riches, qu’à la torture de milliers d’opposants. Sous l’étendard de la liberté économique et de la démocratie, la « thérapie de choc » s’appliquera le plus souvent contre les peuples. Même stratégie en cas de catastrophe naturelle : au lendemain du passage de l’ouragan Katrina sur la Nouvelle-Orléans, l’un des promoteurs immobiliers les plus riches de la ville, Joseph Canizaro, constatait ainsi : « Nous disposons maintenant d’une page blanche pour tout recommencer depuis le début ». De superbes occasions se présentent à nous ». Une razzia sur les logements sociaux et les écoles publiques, entre autres menées spéculatives réalisées au dam de la population, fut une de ces « superbes occasions » saluées  le nonagénaire Friedman. Même opportunisme prédateur au lendemain du 11 septembre 2001, qui fit de la lutte contre le terrorisme « une entreprise presque entièrement à but lucratif », alors même que la stratégie du choc vise à privatiser le gouvernement.

« Je ne dis pas que les régimes capitalistes sont par nature violents », écrit Naomi Klein, qui vise essentiellement le fondamentalisme corporatiste fusionnant politique et économie : « Il est tout à fait possible de mettre en place une économie de marché n’exigeant ni une telle brutalité ni une telle pureté idéologique » ; et de rappeler les réformes d’après la Grande Dépression, à l’enseigne d’une économie mixte et réglementée, assortie de freins et de contrepoids, dont la contre-révolution néolibérale a démantelé les équilibres et les acquis. Or ce qu’on découvre à la lecture de La Stratégie du choc, dont la concentration de faits documentés produit un effet tour à tour accablant et révoltant, c’est, reproduisant à l’inverse « l’axe du Mal » cher à George Bush, un courant de pensée sans âme, cyniquement axé sur le profit et le mépris des peuple et des gens ordinaires, dont les échecs successifs ont progressivement révélé un fonds de corruption, voire de criminalité. Ces taches marquent d’ailleurs son déclin, que Naomi Klein décrit en fin de volume en lui opposant quelques raisons de ne pas désespérer (notamment en Amérique latine) ni d’y voir une fatalité des sacro-saintes lois du marché…     

Naomi Klein. La stratégie du choc ; la montée d’un capitalisme du désastre. Traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Cagné Leméac/Actes Sud, 669p.

 

LireNaomi.jpgLe pavé sous la plage

Paranoïa de gauchiste ? Nouvel avatar de la théorie du complot appliquée à la mondialisation ? Pamphlet anti-américain à la Michael Moore comme d’aucuns l’ont prétendu ? De telles questions tiendront peut-être lieu de jugement a priori au lecteur estival effrayé par ce pavé rouge sang. Or celui-ci se lit, pardon pour le cliché, « comme un roman ». Dès le premier chapitre, le lecteur est transporté par la journaliste en Louisiane au lendemain de l’ouragan Katrina pour y rencontrer Jamar Perry, jeune sinistré choqué par le cynisme des nettoyeurs de La Nouvelle-Orléans. Zap ensuite à Bagdad, pour un zoom « vécu » sur la première tentative avortée du « traitement de choc » américain, puis au Sri Lanka affluent les investisseurs ravis de transformer le littoral rasé en stations balnéaires de luxe, au dam des habitants. Une citation d’un ex-agent de la CIA recyclé à la tête d’une entreprise de sécurité, en Irak, résume la nouvelle donne du « capitalisme du désastre » après avoir décroché des contrats pour environs 100 millions de dollars : « La peur et le désordre nous ont admirablement servis ».

Les faits priment dans cette chronique-enquête extrêmement nourrie et étayée (5o pages de notes) balayant une trentaine d’années et une dizaine de «désastres » emblématiques, alternant témoignages et réflexions, du bas en haut de l’échelle sociale. Le cœur de Naomi Klein bat à gauche, c’est évident, mais la droite honnête devrait s’indigner à l’unisson tant La stratégie du choc, après le mensonge du communisme, sue le faux, la rapine et la mort.  

 

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20/06/2008

Fan Zone et flamme en berne

Ramallah47I.jpg

Lettres Par-dessus les murs (47)

Ramallah, ce 19 juin 2008, 30 degrés à l’ombre

Cher estimé Collègue,
Merci pour ces précisions quant au hors-jeu de Ruud Van Nistelrooy, effectivement les images nous montrent très clairement qu'un joueur adverse se situait bien au-delà du Hollandais, en dehors du terrain - c'est très clair sur ces photos : vous voyez Panucci ici, entouré d'un cercle bleu, et ici, et ici. Toutefois, la décision de l'arbitre est discutable : comme on peut le voir dans cette séquence-ci, Buffon a percuté son défenseur qui, suite à ce choc, se retrouve tout désorienté. Nous ne sommes donc plus dans une situation de jeu normale, le défenseur étant temporairement invalide, et Van Nistelrooy n'est donc pas couvert au moment de sa reprise victorieuse. Voyez-vous cher collègue, dans cette configuration-là, je ne pense pas qu'il faille respecter la règle à la lettre, mais plutôt revenir à l'esprit de la règle, à l'esprit du jeu.
J'adore les commentaires des analystes, même quand je ne les comprends pas. Sur Al-Jazira les analystes sont toujours en costume-cravate, des costumes un peu mal coupés aux tissus moirés, avec cravate rose à rayures noires, dans le plus pur style représentant-de-commerce-de-Tourcoing, ils sourient beaucoup mais pas trop, parce qu'ils sont sérieux, et ils tous un stylo à la main quand ils parlent, parce qu'ils sont très appliqués, même s'ils ne notent jamais rien. On les envierait presque d'être payés pour faire ce que fait n'importe quel pilier de bar… ça me fait penser aussi à cet article d'Umberto Eco, fatigué par je ne sais quel tournoi qui faisait klaxonner toutes les voitures de Rome, et qui écrit que le foot certes divertit ses compatriotes, mais divertit surtout leur énergie politique. Chaque tifoso se retrouve soudain arbitre, entraîneur, investi d'un rôle social dont il n'assumera aucune conséquence, et Eco de finir en citant toutes ces lois qui ont été votés en douce dans l'ombre des parlements, pendant les championnats de foot ou les jeux olympiques, quand les citoyens regardaient ailleurs. L'argument est ronchon et joliment rabat-joie, mais il sonne assez juste quand un peuple choisit ensuite un président de club en guise de Premier Ministre…
Idem en France, Sarkozy aussi est très proche des gens d'en-bas, j'ai reçu hier un mot de sa main, je recopie : « Monsieur le Président de la République Française et Madame Carla Sarkozy prient (ils prient, j'en suis tout ému) Monsieur et Madame Pascal Janovjack de bien vouloir assister à la réception qu'ils offriront (…) le 24 juin à l'Hôtel King David ». Imagine ! Ma douce dans les bras de Sarkozy, bon, pas de quoi sauter au plafond, mais Carla dans les miens, valsant sous les lustres du King David ! Tout de même, je doute. Pour dire toute la vérité, il n'y a que mon nom qui soit écrit à la main, et je ne suis pas sûr que cela me soit vraiment adressé, il y a fôte d'orthographe. Et je ne connais pas de Madame Janovjak, sinon ma mère, qui ne pourra pas se déplacer je pense. Mais le Président était sans doute distrait, il a d'autres chats à fouetter, et puis il n'est pas impossible que ce soit une simple secrétaire qui ait écrit ces mots. Ce qui me chagrine davantage, c'est qu'un petit papier annexe nous demande de nous présenter à la réception deux heures plus tôt, et de prévoir des sous-vêtements propres pour une fouille au corps. Il doit y avoir un malentendu. Je voulais appeler le Président pour régler cette histoire, mais on m'a informé entre temps que la réception aurait finalement lieu le 23. Or le 23 c'est le début des demi-finales. Impossible d'aller valser au King David dans ces conditions. J'enrage. Pourquoi diable ne vient-il pas à Ramallah ? C'est tout près pourtant, et on aurait pu boire une bière tranquille en regardant le match.
Plantu par contre est venu, mardi, à l'invitation du centre culturel franco-allemand, dans le cadre de son association des caricaturistes pour la paix. A quatre heures de l'après-midi, un peu en catimini, et sans les caricaturistes israéliens qui auraient dû faire partie des réjouissances. Dommage, ça aurait donné l'occasion de voir ce qu'ils font, de l'autre côté, d'autant que la caricature palestinienne aurait besoin de se renouveler, après le Handala de Naji Al-Ali. Chapatte était là aussi, heureusement, je t'envoie un dessin de lui, que j'aime tout particulièrement, et te cause un peu de Gaza la prochaine fois.

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A La Désirade, ce 20 juin, matin soleilleux à 17 degrés.

Très apprécié Confrère,
J’avais trouvé ce cher Umberto quelque peu sentencieux, puis nous en avons reparlé chez le Gentiluomo et la Professorella, dont tu sais les fréquentations éminentes, et comme toujours chez nos amis du «povero paese», selon l’expression de l’avvocato, la controverse a tourné en fantaisie débridée comme dans n’importe quel film de Fellini. Pour tout dire, Umberto Eco est un fan de foot de table. Tu vois qu'il y a encore de l'espoir en dépit du retour du Coach gomineux. Caro paese !
N’empêche qu’hier soir, au lieu d’enfiler mon maillot orange et de rejoindre la Fan Zone voisine, à savoir l’écran privatif de La Désirade, j’ai zappé sur Temps Présent (TSR1) où passait un reportage qui nous a bouleversés, L. et moi. Intitulé Le Tibet clandestin, ce document a été réalisé, au péril de sa vie, en caméra cachée, par un exilé tibétain accompagné d’une équipe de reporters anglais. Ainsi le nommé Tash a-t-il filmé des nomades contraints d’abandonner terres et bêtes pour être parqués dans des camps entourés de murs et surveillés en permanence par les flics chinois. Dans la foulée, il a rencontré clandestinement un moine qui a été astreint au travail forcé, puis une femme stérilisée sous la contrainte, opérée sans anesthésie, humiliée et meurtrie dans sa chair et son âme comme des milliers de femmes tibétaines. Enfin il a longuement interrogé un moine indépendantiste rescapé de la torture. Autant de témoignages insoutenables qui révèlent ce Tibet occupé et opprimé que le gouvernement chinois cherche à occulter à la veille des J.O. de Pékin. L’Ambassade de Chine populaire, invitée à visionner ce film, n’y a vu que de la propagande mensongère, indigne même d’aucun commentaire. Pas plus tard que demain, la flamme olympique traversera la Tibet sous haut contrôle. Povero paese ! 

Programmée en même temps que le match Allemagne Portugal, cette édition de Temps Présent sera rediffusée le lundi 23 juin 2008 à 10h50 et à 15h30 sur TSR2. Voir aussi tsrforum.ch

Cet échange de lettres (96 à ce jour depuis mars 2008) se poursuit régulièrement sur le blog perso de JLK : http://carnetsdejlk.hautetfort.com/livre/

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29/04/2008

La guerre dehors et dedans

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Lettres par-dessus les murs (26)

Ramallah le 28 avril, soir.


Cher JLK,

Nous sommes partis à Gaza ce matin… une première pour moi, j'imagine les rues silencieuses, faute d'essence, les palmiers, le bord de la mer, mais une adolescente est morte hier sous les balles d'une incursion, j'ai mal dormi, je me réveille à l'aube et de sale humeur et ma douce, qui a déjà fait le voyage, me dit qu'elle privilégie les chaussures fermées plutôt que les sandales, tiens donc, il ne fait pas chaud et moite, en bord de mer ? si, mais au cas où, comment dire, pour une raison ou pour une autre, il fallait se mettre à courir, tu vois… On va cueillir Anja, notre amie journaliste, on se paume plusieurs fois dans les vertes vallées d'Israël, on ronchonne et on peste, on passe par Sderot sans le vouloir, et puis apparaît enfin le petit dirigeable blanc, immobile au-dessus du passage d'Erez, une espèce de ballon censé abriter des caméras de surveillance, tout à fait charmant. Le terminal d'Erez ressemble à un petit aéroport, vu de l'extérieur, avec son parking et ses grandes baies vitrées, c'est là-dedans qu'ont lieu les fouilles les plus poussées de la région, et sans doute du monde, trente-six détecteurs de métaux, de poudre, d'explosifs, des questions et des déshabillages. Et c'est aussi le seul point de passage pour Gaza, mais manque de pot, il est fermé.
Les portables crépitent, ma douce connaît tout le monde et Anja aussi, et Rana encore plus, que nous rencontrons sur le parking presque désert. Quatre mômes tués ce matin, et leur mère864999355.jpg, à Beit Hanun, juste derrière Erez, juste derrière ce beau petit aéroport. Mais l'« opération » de Tsahal est sur le point de s'achever, nous dit un diplomate de l'Union Européenne qui attend là aussi. Je déteste ce jargon militaire, que même les Palestiniens utilisent : ce n'est pas une « opération », c'est une attaque, une incursion. On attend, nos fesses sur le bitume, Anja me cite d'autres euphémismes militaires qu'elle a entendu ici, lors de ses entretiens avec l'armée, par exemple « les soldats de la deuxième ligne se mettent en place quand la ligne de front est worn out », usée, et j'imagine ce que signifie l'usure de la ligne de front quand retentit un bruit métallique et étouffé, et Anja me dit que c'est l'obus qu'on tire depuis un char, elle a passé des mois à Gaza pendant les pires moments, on entend d'abord ce bruit-là, m'explique-t-elle, et puis on compte jusqu'à sept, parfois huit, et si on entend la chute de l'obus, c'est qu'on est encore en vie. Je suis de fort bonne humeur à présent, d'excellente humeur, il souffle un petit vent frais, on recause avec le diplomate, apparemment non, l' « opération » n'est pas encore finie, tiens donc, tant pis, il attendra l'ouverture du passage et puis il passera la nuit à Gaza, c'est embêtant parce que son avion pour Bruxelles part demain soir, mais tant pis, il a un boulot à faire, n'est-ce pas, et puis une sirène retentit, et ma douce nous explique qu'il s'agit d'une alerte : une roquette Qassam a été lancée, qui viendra s'écraser quelque part, et peut-être sur nos têtes si on ne se met pas à l'abri tout de suite, aah bon, on se jette sous un toit en tôle ondulée, superbe protection et BANG tombe le Qassam, derrière le terminal ou sur son toit, on ne sait pas. Quand on ressort au soleil, le diplomate n'est plus là, et sa belle voiture non plus, et moi je me dis que j'ai un roman à mettre en page, d'autres choses à faire, qui réclament également mon attention, la vaisselle à la maison, les plantes à arroser, mais Anja et Rana et ma douce veulent attendre encore, que ce maudit passage ouvre, alors on attend encore, je me dis que je comprends Freud, quand il ne comprend pas les femmes. Dans nos sacs fond doucement le chocolat que nous avons apporté pour les gamins, il y a des clopes aussi, qui coûtent une fortune de l'autre côté, et puis de l'alcool, qui doit s'être déjà évaporé maintenant. C'est alors, ou un peu plus tard, que sort le convoi. Et l'image coupe net notre conversation, comme si le convoi nous avait roulé sur les pieds. Une jeep militaire qui précède un camion militaire, genre bétaillère. A l'arrière ballotte une trentaine d'hommes, les yeux bandés. La pêche du jour. On les conduit sans doute à la prison d'Ashkelon... Anja a le temps et le courage de prendre une photo, regardez bien, à l'arrière-plan, on voit la 4ème Convention de Genève qui part en fumée.
Je ne verrai pas Gaza aujourd'hui, et je ne suis pas sûr de le regretter, vu ce que j'ai vu en restant au bord… j'ai fait la vaisselle et arrosé les plantes, à l'heure où je vous écris Erez est toujours fermé, et l'« opération » se poursuit sans doute. Sur le chemin du retour, Rana nous parle de son stage à Genève, elle a adoré Genève, c'est vraiment paisible, et elle dit ça sans aucune arrière-pensée. Moi j'ai hâte de venir vous voir, et je serai ravi de jouer du marteau et de la perceuse à la Désirade, mélanger du béton, je sais faire, je vous refais toute la toiture aussi...1777908924.jpg


A La Désirade, ce 28 avril, nuit.

Cher Pascal,
Votre amie rêve de Genève, où je n’irai pas ces jours vu mon état de béquillard, et d’ailleurs cette Suisse paisible qui lui a tant plu, pour des raisons sûrement légitimes, me déprime autant que la Suisse idéalisée dont les clichés sont toujours répandus. On l’a vue l’autre jour dans un reportage télévisé de la 3 consacré aux splendeurs lémaniques, de palaces en vues imprenables : j’étais tellement écoeuré par cet étalage de luxe et de beauté factice que je me suis replongé dans un film bien noir en songeant à tous ceux qui, dans ce pays, en bavent autant qu’ailleurs.
Je ne vais pas comparer, cela va sans dire, notre situation privilégiée, matériellement au moins, avec celle que vous évoquez à l’approche de Gaza, mais ce que vous en dites est tellement plus vivant que ce reportage léché de l’autre soir, donnant à conclure que la paix qui y règne n'est que celle des cimetières…
Les détails de votre virée m’ont rappelé cette séquence radiophonique atroce, au début de la seconde intifada, que j’avais immédiatement transcrite par écrit, tant j’étais bouleversé. Le correspondant observait en direct un père et son petit garçon fuyant devant les soldats israéliens, et l’on entendit un premier coup de feu, qui toucha le père, et le fils se jeta sur lui, dans un mouvement décrit par le reporter, et l’on entendit une autre détonation sèche, puis plus rien.
Plus rien : quatre mômes aujourd’hui ? On ne doit pas en faire un drame. En tout cas, je présume que leurs parents, sans parler de la pauvre mère (!) n’auront pas eu droit à une Cellule de Soutien Psychologique telle qu’on en met sur pied, chez nous, à la moindre péripétie. L’autre jour ainsi, un jeune déséquilibré lausannois s’est pointé en classe avec un flingue et des munitions en quantité suffisante pour liquider toute sa classe. Il n’en voulait à vrai dire qu’à lui-même, mais le malheureux a merdé sur toute la ligne. Quant à ses camarades, ils ont été pris en charge par la fameuse Cellule de Soutien Psychologique et tout est rentré dans l’ordre : le lendemain, on lisait des témoignages responsables de ces jeunes gens, qui estimaient globalement inapproprié qu’on réintégrât leur condisciple…
Nous n’avons point de guerre à nos portes, mais c’est dans les têtes que ça disjoncte, et tout à coup c’est l’explosion, comme au Japon ou en d'autres pays surdéveloppés aux meilleurs taux de suicide. C’est ainsi cet autre jeune homme, homophobe autant qu’homo, qui entre dans un cinéma porno du bas de la ville et sort un fusil d’assaut de sous son pardessus pour massacrer quelques pauvre bougres; ou c’est cet ancien sportif de haut niveau qui fauche une dizaine de passants à bord de sa voiture, sur le Grand Pont, fracassant ensuite la barrière de celui-ci et s’écrasant vingt mètre plus bas, pour sortir indemne (et furieux) de la carcasse du véhicule avant d'invoquer la folie de la société. Faits divers comme il y en a partout ? Pas tout à fait, en ce sens que ces explosions disent quelque chose sur ce monde si parfaitement « sous contrôle », qu’on n’a de cesse d’évacuer avec le psy de service.
Bref, la vie continue, je pense ce soir aux hommes de la bétaillière mondiale, quels qu'ils soient, tout en me réjouissant de vous accueillir « loin des méchants », comme un plouc de la région a osé baptiser son chalet de nain de jardin - vous êtes donc priés de ne pas trop braver le Qassam. Bonne vie à tous deux et à vos proches, Inch Allah…

Cet échange de lettre, amorcé en mars 2008, et comptant aujourd’hui 54 lettres, se poursuit tous les jours (ou presque) entre Pascal Janovjak, jeune écrivain slovaco-franco-suisse établi à Ramallah, et JLK, sur le blog personnel de celui-ci :http://carnetsdejlk.hautetfort.com