26/10/2010

La beauté de l'inutile

Echenoz.jpg

En lisant Des éclairs de Jean Echenoz.

C’est dans un grand fracas nocturne, cisaillé par un formidable éclair initial, qu’on entre dans le dernier roman de Jean Echenoz et que son protagoniste, prénom Igor, entre lui-même dans la vie, juste avant que l’électricité ne pallie, la nuit, la Lumière des chandelles et de loupiotes. Et vite s’impose, avec l’évidence d’un caractère de sanglier, celle du talent de cet Igor, ou plus précisément de son génie, plus exactement encore sa vocation d’ingénieur génial à large vision et pénétration visionnaire. Son plus grand apport à l’Humanité eût pu être la Turbine Universelle résolvant le problème mondial de l’énergie par le truchement de l’énergie du monde lui-même, mais le monde est une affaire plus compliquée que le rêve d’un vieil enfant, la nature et les hommes surtout, jaloux, ingrats, voleurs d’idées et mal disposés à la réalisation réelle des utopies.

Or Gregor est foncièrement un artiste. L’ingénieur se rendra certes utile, par exemple en devinant le potentiel du courant alternatif dont profitera largement la maison Westinghouse, au dam de la General Eletric d’Edison, qui lui a ri au nez, et Gregor fera même fortune dans la lancée de la nouvelle Amérique électrifiée. Mais nombre de ses inventions ultérieures, enchaînées les unes aux autre à la vitesse de sa lumineuse ingéniosité, telles que le radar ou le missile, le compresseur de fluides élastiques ou le paratonnerre à système, resteront à l’état de projets ou seront piqués et exploités par d’autres, sa nature profonde étant d’un découvreur plus que d’un réalisateur.

Sous ses dehors éminemment antipathiques (pour une fois qu’un héros de roman est une sale gueule !), et même si sa compétence immense fait de lui un nabab et un personnage public, l’incarnation à divers égards de l’homme du Nouveau Monde à l’énergie tourbillonnante et qu’on imagine sabrant le champagne dans un cocktail avec l’homme pressé de Paul Morand, Gregor est essentiellement un poète dont la poésie de la vie (inspirée par celle de l’ingénieur Nikola Tesla né en 1856 et mort en 1943) se trouve mimée à merveille par l’écriture incessamment inventive et gracieuse, dansante, malicieuse de Jean Echenoz, autant que dans ses deux autres « biographies » récentes de Ravel et Courir, mêlant l’évocation de la civilisation technique en plein essor et, en contrepoint, celle d’une passion toute personnelle et peu mathématique (encore que…) de Gegor pour les pigeons.

Bref, Des éclairs nous réserve un vrai régal de lecture en sa suite de fugues et de variations sur les thèmes de l’art et de ses parasites, de l’art et de la solitude de l’art, du génie et de ses contrefaçons, de l’art et de sa foncière inutilité fondant ce qu’on appelle la beauté de l’art…

Jean Echenoz. Des éclairs. Minuit, 174p.

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22/10/2010

Quand Douna sort du bois

ADouna.jpgvec son premier livre, L’Embrasure, la romancière genevoise impose immédiatement un univers et un style. Superbe découverte !

Douna Loup entre en littérature sous son vrai prénom mais avec le masque d’un pseudo qui la pare aussitôt d’une espèce de charme sauvage, et de même son écriture s’affirme-t-elle d’emblée par sa rapidité féline et sa sensualité, sa force et sa grâce. Son premier livre, composé en quelques mois et envoyé par la poste aux éditions Gallimard, y a trouvé la meilleure place aux côtés des Romandes Pascale Kramer et Gisèle Fournier, à l’enseigne du Mercure de France. Rien cependant de « fait pour plaire » au goût du jour parisien dans ce roman fulgurant dont la pâte humaine, déjà très dense et vibrante, laisse deviner une maturité scellée par une expérience vécue loin des serres académiques ou littéraires conventionnelles. Et le fait est que, sans avoir atteint la trentaine, Douna Loup a déjà vu pas mal de pays, comme on dit.

Née à Genève en milieu artiste, de parents marionnettistes initialement proches du fameux Théâtre du Loup (encore lui !) en ses débuts, Douna passa ses jeunes années dans la Drôme avec les siens, dans la région de Dieulefit, poursuivant ensuite ses études à Valence avec une option théâtre qui lui fut d’un premier apport évident aux yeux de qui lit son roman, autant qu’on y sent la forte présence de la nature forestière.

Une expérience humaine décisive la marque, ensuite, à la fin de sa scolarité, lorsqu’elle s’engage comme volontaire dans une mission de Madagascar et découvre la détresse des orphelins sur fond de pauvreté, tout en assistant une sage-femme qui ne fut pas loin d’influencer ensuite sa propre vocation.

« Cette immersion dans la vie des plus démunis m’a apporté énormément », constate aujourd’hui Douna, qui ne parviendra guère, plus tard, à persévérer dans ses études universitaires (sociologie et ethnologie), trop abstraites à son goût, leur préférant bientôt un travail d’écrivain public spécialisé dans les récits de vie. C’est d’ailleurs par ce biais que Douna Loup, revenue à Genève où elle vit désormais avec son conjoint malgache et leurs deux filles, qu’elle a rencontré le Congolais Gabriel Nganga Nseka avec lequel elle a composé un premier livre intitulé Mopaya, récit d’une traversée du Congo à la suisse (L’Harmattan, 2010). Jusque-là, l’écriture s’était limitée pour elle à une journal intime tenu depuis des années et à quelques nouvelles.

Quant à son roman, c’est lors d’un atelier d’écriture à Romainmôtier que Douna en a trouvé l’amorce. «Le déclencheur en a été cette phrase d’un chasseur que j’ai relevé dans un journal : « Quand je tire, ce chevreuil ne sent pas venir sa fin. Rien à voir avec ces bêtes qui attendent et puis meurent à l’abattoir ». À partir de là, sachant juste quelle courbe son histoire dessinerait jusqu’à son dénouement, la romancière s’est laissée guider par son instinct. « Certaines expériences fondamentales, comme le rapport avec la mort que j’ai observé à Madagascar, me sont revenues, mais le roman s’est développé de manière très physique, pour ne pas dire organique»...



Comme une initiation

On entre dans ce roman clair-obscur par une page immédiatement saisissante, dont les mots nous prennent par la gueule et ne nous lâchent plus ensuite. On y entre par une forêt « grande, profonde, vibrante, vivante et vivifiante », dans la foulée sûre et souple d’un jeune chasseur ardent bien dans son cuir qui traque la bête comme il le ferait d’une femme. Mais dans cette forêt, qui est elle-même comme une femme, la chasse est « mieux qu’un flirt »…

Bref, le protagoniste de L’Embrasure est un mec « qui assure », comme on dit, malgré la faille et la pénombre qu’il y en en lui, où se tapit un secret qu’il refoule.

On pourrait le dire macho, mais s’il aime, avec ses compères, chasser ou lever des filles sans problème, son problème à lui, lié à la mort de ses parents, va lui revenir en pleine figure à la découverte, dans les bois, du cadavre d’un type de son âge qui a choisi de se laisser mourir par idéal, comme il l’a expliqué dans ses carnets. Or voici qu’une femme, survenue après d’autres mais qui « assure » elle aussi, le force à confronter son propre secret à celui du mort avant de revenir du côté de la vie, où elle l’attend pour essayer un pas de deux.

Il y a de l’initiation dans ce magnifique petit roman, qui passe par le savoir de l'aïeul et la médiation de la femme. Au fil de phrases fluides et belles, filant dans le courant vif, Douna Loup conduit son récit avec autant de force que de sensibilité, laissant au cœur une trace marquante.

Douna Loup. L’Embrasure. Mercure de France, 157p.

23:22 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

19/10/2010

Le livre du monde

Vernet55.jpgDans la foulée de L’Usage du monde, devenu livre « culte », vient de paraître la monumentale Correspondance des routes croisées de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, son compagnon de route. Un grand périple existentiel de deux amis à la vie à la mort.

Si vous aimez l’amitié, vous serez jaloux. Jaloux de voir deux compères complices s’envoyer des lettres où ils se traitent mutuellement de « vieux sapin» et de « bonne cloche », de « courtilière de mes deux » et de « bon vieux kütchük», entre cent autres affectueuses apostrophes amorçant des lettres merveilleuses de passion et de malice partagées, vivantes et intéressantes, qui s’ouvrent ici à tout un chacun.

Avant même la parution du formidable roman d’amitié que constitue cette Correspondance des routes croisées, les noms de Montaigne et La Boétie ont été évoqués pour qualifier l’attachement du «vieux mouflon» et du « vieux sifflet», mais on pense aussi à Bouvard et Pécuchet ou, plus farceurs, à Quick et Flupke version Collège de Genève où les deux lascars, fils d’assez bonnes familles, se sont connus et reconnus d’emblée. Ceci pour le ton vif qui fait pétiller une substance autrement dense et sérieuse, en rapport avec les grandes espérances de chacun dans son domaine particulier : littérature et peinture. De fait, c’est à travers leur quête artistique respective que cette amitié se dégage de l’ordinaire. D’innombrables jeunes Helvètes, en 1945, étaient sans doute impatients de s’arracher à la grisaille du petit pays neutre, tant qu’au carcan de leurs familles. Mais Nicolas (né en 1929) et Thierry (né en 1927), dès le début de leur complicité, brûlent de prendre le large et non pour fuir seulement, mais pour faire quelque chose de leur liberté. Bien avant de larguer les amarres, on les sent ainsi curieux de tout, impatients de tout humer et palper, observateurs aussi vifs l’un que l’autres, lecteurs dévorants et se racontant leurs découvertes entre une virée dans la nature et une sauterie avec de fraîches jeunes filles. Leurs lettres se font alors journal de bord et roman truffé de personnages. D’emblée, aussi, et ce sera une constante, chacun se soucie des progrès de l’autre : «Où en sont tes écritures personnelles ?», demande ainsi Thierry à Nicolas, car « c’est, après tout, ce qui est important dans la vie »...

Et bientôt le monde va s’ouvrir: Paris à Vernet, après un début de formation artistique, et la Laponie à Bouvier, que l’Université assomme et qui lance à sa «vieille couille» après avoir lu Bourlinguer de Cendrars : « Viendras-tu aux Indes avec moi ? ». De là découlant, en 1953, le grand voyage du duo en Topolino, par les Balkans et l’Afghanistan, jusqu’à Ceylan, qui fera l’objet du de L'Usage du monde.

Un livre « total »
Paru en 1964 après des tribulations détaillées en ces pages, le fameux livre de Bouvier a résulté d’une lente cristallisation dont nous découvrons, aujourd’hui, les multiples ramifications existentielles et épistolaires.

Deux premiers recueils de lettres de Thierry Vernet à ses proches nous avaient déjà révélé son saisissant talent d’écrivain. Par ailleurs, en 1956, le peintre écrit à Bouvier qui se trouve alors à Tokyo : « J’ai vraiment hâte qu’on se mette au livre du monde », évoquant une espèce de « livre total » où se conjugueraient le texte, la photo, le dessin et même la musique. Or, en deça et au-delà de L’Usage du monde, le lecteur dispose désormais de cette nouvelle incitation polyphonique au voyage.

Nicolas Bouvier et Thierry Vernet. Correspondance des routes croisées. 1945-1964. Texte établi et annoté par Daniel Maggetti et Stéphane Pétermann. Zoé, 1653p.

20:06 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : voyage, correspondance

07/10/2010

Femme de coeur et grande plume

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Anne-Lise Grobéty, consacrée par le Grand Prix Ramuz en 2000, a succombé mardi 5 octobre au cancer, à l’âge de 61 ans. Elle laisse une œuvre importante et un souvenir lumineux de femme engagée.

C’est une des figures majeures de la littérature romande de la seconde moitié du XXe siècle qui vient de disparaître en la personne d’Anne-Lise Grobéty, vaincue par la maladie mardi dernier, à l’hôpital de Neuchâtel, à l’âge de 61 ans.Après une enfance passée à La Chaux-de-Fonds, dont le climat a marqué son œuvre, Anne-Lise Grobéy entra très jeune en littérature avec Pour mourir en février, paru en 1970 et couronné par le Prix Georges Nicole. Après ce bref ouvrage incisif et sensible, qui abordait une première fois le thème de la difficulté de vivre d'une très jeune femme, dans un climat psychologique marqué par la confusion des sentiments, Anne-Lise Grobéy publia chez Bertil Galland, en 1975, un gros roman, Zéro positif, achoppant à la crise existentielle d'une femme refusant la maternité et se défiant de toute action concrète, notamment politique, puis se réfugiant dans l'alcool et la solitude. Marqué par les tentatives d'une écriture novatrice (qui, paradoxalement, date peut-être le plus), ce livre affirmait du moins une ambition exigeante et une position fortement ancrée dans le temps présent.

Parallèlement à son activité littéraire, Anne-Lise Grobéty a toujours été, d'ailleurs, solidement enracinée dans la vie réelle. Après des études de lettres et un stage de journaliste, elle se consacra à ses deux enfants et fut aussi engagée politiquement, active pendant neuf ans au titre de députée socialiste au Grand Conseil neuchâtelois Attachée à son pays natal, elle aimait également les hautes vallées valaisannes où elle passait de longs mois en symbiose avec la nature. Sans cesser d’écrire et de progresser dans les genres les plus divers, Anne-Lise Grobéty alterna notamment la composition de nouvelles - un genre où excelle son art du trait vif, comme l’illustre La Fiancée d’hiver, Prix Rambert 1986 - et de romans, tel Infiniment plus (1989) dont la narratrice, corsetée par une éducation puritaine, découvre tardivement l'univers de la sensualité. En 1992, parut Belle dame qui mord où la prosatrice, en pleine possession de ses moyens expressifs, au fil de récits-poèmes tour à tour savoureux et plus graves, étincelait par son style, mais c’est avec La Corde de mi, vaste roman polyphonique, paru chez Campiche en 2006, qu'Anne-Lise Grobéty a donné son plus grand livre dans le genre du récit de filiation et d'apprentissage sublimé par une écriture d'une somptueuse musicalité. Plus récemment parurent, en outre, elle publia des livres destinés aux enfants et aux adolescents, qu'elle cherchait à sensibiliser à l'approche des mots et des contes, comme dans Le Temps des mots à voix basse (2001). Enfin, ses interrogations personnelles sur la Seconde Guerre mondiale ont marqué un de ses derniers récits, L’Abat-jour, paru aux éditions d’autre part en 2008, dont l'exergue sonne comme un aveu révélateur: "Mais vouloir raconter, n'est-pas prendre la risque de devancer la vérité d'une mesure ou deux ?"

Avec l'ensemble de son oeuvre, consacrée en 2000 par le Grand Prix Ramuz, Anne-Lise Grobéty s'est inscrite dans la double filiation du réalisme poétique d'Alice Rivaz, qui traça vigoureusement le sillon de l'expression féminine (sinon féministe) dans notre sol littéraire, et de Corinna Bille, pour sa fantaisie narrative et la chatoyance de sa prose.



Lectures à recommander:

Pour mourir en février, réédité en 1994 chez Campiche.

Zéro positif, réédité chez Campiche en 1992.

Belle dame qui mord. Campiche, 1992.

La Corde de mi, Campiche, 2006.

L'Abat-jour. éditions d'autre part, 2008.

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04/10/2010

Un poète lunaire et ludique

Milhit.jpg

Découverte d'un auteur original dans la foulée de Chappaz et Voisard: Pierre-André Milhit.

Le premier recueil de Pierre-André Milhit, poète sédunois né en 1954 et vivant à Montorge, séduit aussitôt par son ton vif et sa patte, sa musique très personnelle et son climat qu’on pourrait dire à la fois médiéval et très contemporain, tissé de rythmes bien scandés et d’images à la fine découpe, alternant fugues et reprises, chansons et ritournelles, formules bien frappées et souvent frottées d’ironie, jusqu’à la sentence parodiée, à la maxime gorillée.

Il y a ainsi, dans L’Inventaire des lunes, un mélange de fantaisie et de mordant, dont l’espace est d’emblée situé par l’auteur - qui le dédie à Youri Gagarine et Allain Leprest -, entre le cendrier et l’étoile, le verre de rouge et les nébuleuses, les sentiers valaisans fleurant le plein air et les fumées en suspens de la pétrochimie…

Comme on est en pays romand, mais sans estampille cantonale pour autant, la poésie de Pierre-André Milhit rappelle parfois celle du Valais de bois de Maurice Chappaz tournant au formica, mais aussi les ballades ou les foucades d’un Alexandre Voisard en son Jura libertaire. On voit très bien, ainsi, ses renards à l’ensauvagement de plus en plus menacé, se faufilant entre plants de vignes et zones industrielles, rêvant peut-être d’une liberté à l’aube et se cassant les dents sur des déchets nucléaires :

« ce renard est boiteux qui remonte l’escalier des vignes /
Son terrain de chasse s’amenuise au rythme /
de ses arthroses /
l’abri à vélos, le bosquet de sureau, la vigne de muscat /
et les chariots à poubelles /
plus de mulots, de poulardes ou encore d’œuf du jour /
il suit le même régime que les habitants de l’immeuble »…

Et le poète de se demander sous cette lune de mars « qui donc fera l’inventaire des renards citadins pour les /statistiques du printemps »…

Or ce renard, ces renardes, ce renardeau qui manque à l’appel tandis que le busard s’endort repu sur son aire, cette jeune renarde dînant des poubelles de l’hôpital et dormant à la lune de juin «sous un cheval à bascule du jardin d’enfant», cette dame renarde régnant « sur la plus belle place entre l’évêché et le grand palais » qui connaît « les habitudes de la mère supérieure / et les travers de l’huissier du tribunal », ces renards croisant la nuit «les peuplades du sombre», hérissons des bosquets ou noctambules éméchés, tous ces renards animaux ou humains affirment en ces pages une présence tandis que le poète «signale une absence » ou l’accueille à la lune de septembre , « là-bas au cimetière / un renard triste aligne des raisins sur une tombe / à la fin de la nuit le ciel est plein écran »…

La poésie de Pierre-André Milhit est faite pour être dite sous le spot de la lune ou d'un caveau, sur le pavé brillant où ses éclats rebondissent en billes ou en bulles, elle sonne clair et net dans la nuit et fait miel de tout le réel, rappelant aussi bien la poésie urbaine d’Allain Leprest quand son lyrisme chante aigre-doux :

«le conseil d’administration de la pétrochimie /
a dissout la lune dans des fûts d’aluminium /
et décrété que ses vampires et loups garous /
pouvaient sévir à toute heure du jour et de la nuit /
et la semaine et le dimanche /
les jours de fêtes aussi »…

Et de conclure sous la lune d’octobre : Quand la lune est suisse, le sage dort dans/ un safe et le fou marche sur le lac d’argent »…

La poésie de Pierre-André Milhit allie mélancolie et colère, chant de vie pour l’essentiel et donc ouverte à la beauté :

« on arpentait la forêt comme des contrebandiers /
Un muret un hêtre une pierre de tuf /
Il fallait gagner de la hauteur et du silence /
Un toit de feuilles rousses /
Un sentier de racines /  une halte de vin chaud et de pain de maïs »…

Il y a de l’élégie dans ce recueil suivant la montée et la descente des saisons qui sont aussi les saisons de la vie :

« la lune de novembre est la lune de renarde absente /
C’est la lune des grandes fatigues et des errements/
La lune de novembre est la lune des amours dérobées /
C’est la lune des désarrois et des contritions »…

Et le monde est là aussi derrière la lune :

« une renarde a brûlé ses papiers kosovars/
Elle cherche refuge sous la marquise du couvent /
Le vigile loyal et méthodique fait feu /
Une renarde musulmane agonise sur une tombe d’enfant »…

Et le poète de relever « ce qu’il peut y avoir de noir dans ce noir / il va falloir écrire un douzième article / à la constitution de la haine ».

E la nave va, comme le disaitt Fellini dans sa nuit à lui, on voit passer son grand navire au-dessus du Rhône vert limon et des monts écailleux de la noble contrée :

« le renard est aux urgences /
l’alcool et l’amour /
lui ont bouffé le cœur /
il meurt à demi /
d’avoir vécu à double /
mille vies mille morts /
il meurt pour de vrai /
parce que c’est la vraie vie »…

Milhit2.gifPierre-André Milhit. L’Inventaire des lunes. éditions d’autre part, 116p.

Photo de l'auteur: Augustin Rebetez.

14:23 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie, valais

15/09/2010

Relire Thomas Wolfe

Wolfe4.jpg

Thomas Wolfe, terrassé le 15 septembre 1938, à 38 ans, par une tuberculose cérébrale, aurait  eu 110 ans cet automne... Le géant de la littérature américaine reste assez méconnu. Traduit à Lausanne, il mérite amplement d'être (re)découvert.

Pour ceux qui ont accompli, déjà, la grande traversée des quelque six cents pages de L’Ange exilé, inaugurant en 1982 la réédition des œuvres de l’écrivain dans la première traduction française qu’on puisse dire recevable, la seule mention du nom de Thomas Wolfe (à ne pas confondre évidemment avec Tom Wolfe !) est évocatrice d’une légende fabuleuse et, pour ce qui concerne les œuvre, de grands espaces romanesques peuplés de personnages inoubliables.

Thomas Wolfe incarne la tentative inégalée de restituer, dans un maelström de mots et d’images, l’inépuisable profusion du vivant. Tout dire ! Folle ambition de l’adolescence transportée par sa passion généreuse…

Or il y a de l’éternel adolescent chez ce grand diable d’à peu près deux mètres, né avec le siècle et fauché par la sale mort à l’âge de 38 ans, après qu’il eut arraché des millions de mots de ses entrailles, constituant la matière de quatre immenses romans, de nombreuses nouvelles et de pièces de théâtre, notamment. Là-dessus, à ses élans juvéniles à jamais inassouvis, Thomas Wolfe alliait des dons d’observation tout à fait hors du commun et une profonde expérience du cœur humain, ayant vécu précocement toutes les contradictions et les souffrances de l’individu accompli.

Il y a la légende de Thomas Wolfe. Celle du jeune provincial d’Asheville (Caroline du Nord) quittant l’univers confiné de sa ville natale pour débarquer dans la galaxie fascinante de New York, décrite avec un lyrisme sans égal. La légende de l’écrivain solitaire travaillant debout à longueur de nuit dans de gros registres posés sur un réfrigérateur, faute de bureau à sa taille, tout en se cravachant à la caféine. Et celle du forcené des errances nocturnes dans la ville immense, dont nous retrouvons des échos bouleversants dans les nouvelles de De la mort au matin. Ou celle, aussi, de sa rencontre providentielle avec l’éditeur Maxwell Perkins, qui eut le double mérite de parier pour son génie et de l’aider à transformer ses manuscrits torrentiels et désordonnés en ouvrages publiables.

Mais l’essentiel de la légende de Thomas Wolfe, c’est évidemment dans son œuvre que nous le découvrons, transposée et magnifiée sous la forme d’une autobiographie incessamment recommencée. Est-ce à dire que l’écrivain s’est borné à se scruter le nombril et à raconter sa vie ? Tout au contraire : car nul n’est plus ouvert à toutes les palpitations du monde que ce « récepteur » ultrasensible, lors même que les faits et toute la geste humaine se parent, sous sa plume, d’une aura mythique.

À la mythologie, Le temps et le fleuve emprunte les titres des huit sections qui le composent, sans pour autant que les noms cités d’Oreste, de Faust, de Télémaque ou d’Antée, notamment, correspondent très strictement au récit et à ses péripéties. Plutôt, il s’agit d’indications poétiques qui signalent peut-être, en outre, l’influence de Joyce sur l’auteur. Avec celui-là, comme le précise Camille Laurent, traducteur, Thomas Wolfe partage la conviction que « ce qui est fascinant, c’est le quotidien, et l’extraordinaire, ce qu’on a sous les yeux ».

Ce qui tisse ainsi les huit cents pages du deuxième livre de l’écrivain américain, qu’on pourrait dire une autofiction épique, c’est l’expérience quotidienne qui fut la sienne entre 1920 et 1925, ponctuée par son arrivée à Harvard, la rencontre déterminante d’Aline Bernstein et un voyage en Europe.

Cela précisé, l’autobiographie se fait poème et roman dès les premières pages du livre, avec la scène des adieux du protagoniste à sa mère, et la prodigieuse évocation de son voyage en train.

Eugène Gant, double romanesque de Thomas Wolfe, et qui était déjà le héros de L’Ange exilé, quitte donc Altamont (Asheville en réalité) pour Harvard, non sans faire étape auprès de son père en train de mourir du cancer. Or, tout le livre sera marqué, conjointement, par le thème joycien de la quête du père et par la recherche d’une identité personnelle et nationale à la fois – car ce voyage au bout de soi-même, à travers les circonstances de la vie, les passions et les vices, les émerveillements et les désillusions, engage de surcroît la destinée de tout un peuple.

Qui sommes-nous, Américains ? se demande aussi bien Thomas Wolfe. Et la question ressaisira toute l’énergie de l’écrivain, persuadé de cela que l’œuvre à faire participe d’une aventure propre au Nouveau-Monde.

Peu connu des lecteurs de langue française, et d’abord parce qu’il fut exécrablement traduit, Thomas Wolfe demeure également, aux Etats-Unis, le grand oublié de la littérature contemporaine. Evoquez son nom dans les universités ou les milieux intellectuels américains et vous verrez quelle petite moue supérieure on opposera à votre enthousiasme.

C’est qu’il est assurément problématique, pour ceux qui accoutument de disséquer les textes, de se faire à ce titan romantique et fort indiscipliné dans ses constructions, dont les élans ne vont pas toujours sans emphase ou répétitions. Au demeurant, seul l’aveuglément ou la méconnaissance peuvent expliquer le terme de « logorrhée » dont on a parfois taxé son style, d’une fermeté et d’un éclat où nous voyons surtout, pour notre part, l’expression de la meilleure vitalité, au temps où le rêve américain faisait encore rêver…

Editions L’Age d’Homme, Le temps et le fleuve, 582p. L'Ange exilé a été réédité, également à L'Age d'Homme, où l'intégralité de l'oeuvre devrait paraître.

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08/09/2010

Andy et Sandy

Warhol8.jpgLafitte2.jpgÀ propos de Vies d'Andy, de Philippe Lafitte.

 Qu’on l’admire, en tant qu’artiste marquant du pop art des années 60, ou qu’on ne voie en lui qu’un habile plasticien doublé d’un affairiste de haut vol, Andy Warhol est un personnage à la fois représentatif des sixties et intéressant par sa psychologie très particulière dont le meilleur aperçu filtre de son inénarrable Journal, mélange de platitude et de snobisme presque ingénu, de notations maniaques (la moindre dépense est inscrite) et d’observations terre à terre sur toute une faune artistico-mondaine, à quoi s’ajoutent des considérations plus troublantes, personnelles ou émouvantes, notamment liées à la mère.

C’est cette part privée, intime, voire secrète que Philippe Lafitte, romancier subtil et original déjà remarqué pour trois premiers livres (Mille amertumes en 2002, Un monde parfait en 2005 et Etranger au paradis en 2006, tous parus chez Buchet-Chastel), a choisi d’explorer par le truchement d’une sorte de variation romanesque uchronique sur la vie d’Andy Warhol après sa mort, en février 1987.

Deux idées extravagantes, mais aussi pertinentes l’une que l’autre, président en effet à la narration. La première est que, tandis qu’on enterrait discrètement le pape du pop art dans un cercueil vide, avant un hommage public extravagant, le véritable Andy subissait une opération de huit heures qui ferait de lui une femme, du nom de Sandy. Et la seconde : que cette gracile mais toujours richissime Sandy (sa fortune estimée à 500 millions de dollars à ce moment-là), entamant une nouvelle vie avec la complicité d’un sbire prénommé Julian, du genre gigolo vulgaire mais efficace, rencontrerait par hasard une certaine Valerie Solanas, celle-là même qui fit feu sur Warhol en 1968 pour se venger d’un affront du Maître, et qui s’est fait connaître par de sulfureux écrits féministes et de chaotiques élans révolutionnaires. Or, mener à bien un tel projet supposait à la fois du souffle et cet art particulier que désigne Flaubert (cité en exergue) qui fait que « tout ce qu’on invente est vrai ». De fait, et même si l’auteur « invente » à qui mieux mieux, tout de Vies d’Andy sonne juste, sauf peut-être l’image de l’Europe de l’Est en 1987, qui ressemble plutôt à celle que nous avons connue en 1967… Mais bref, il y a d’autres traits stylisés ou grossis dans la partie épique du roman, qui évoque plutôt Tintin que Gérard de Villiers, pour notre bonheur.

Il faut d’ailleurs le souligner aussitôt : ce roman est un vrai bonheur de lecture, autant par la qualité de ses évocations (de New York aux Cyclades en passant par les rues désertes de Berlin-Est et les merveilles du Louvre), que par la pertinence de ses observations sur le nouveau marché de l’art (en quoi il recoupe celles de Michel Houellebecq) et la qualité d’empathie qui marque son approche de Sandy en route pour son village d’origine au bout de nulle part, en improbable Ruthénie…

Warhol7.jpgLoin de donner dans la jobardise au goût du jour, pas plus que dans le trop facile persiflage, Philippe Lafitte (re)construit un beau personnage de nature hypersensible, fragile, angoissé par le vide (au tout début de sa métamorphose, Sandy réduit l’œuvre d’Andy à ce même vide) et cherchant un nouveau sens à sa vie, équivalant finalement à une sorte de renaissance d’Andy. Parallèlement, loin d’être réduite à l’hystérique déséquilibrée dont on garde l’image, Valerie Solanas se trouve comme « sauvée » par le romancier, ou plus précisément par la rencontre « magique » de Sandy. Dans la foulée, on ne manquera pas de remarquer l’humour de la situation, qui fait se côtoyer, puis s’aimer presque, les deux marginales en quête d’un peu de bonheur compensant leur inassouvissement profond.

Sans trop pousser la comparaison, la parenté de la protagoniste de Vies d’Andy, qui a gardé en mémoire la recommandation de sa mère de « rester modeste», et de l’artiste Jed Martin, dans La Carte et le territoire de Michel Houellebecq, qui reste lui aussi distant et lucide par rapport à la célébrité et à l’argent, ménage au lecteur l’espace d’une sorte de vraie rencontre avec deux individus comme désarmés. Bien entendu, c’est en redevenant elle-même (en redevenant Andy), dans le tumulte de la chute du Mur de Berlin, en juillet 1989, que Sandy (re)vivra son immodestie foncière, sans laquelle il n’est pas d’artiste, de même que Jed Martin reste crânement créateur en dépassant ses doutes…  

Le vrai romancier donne raison à tous ses personnages, disait à peu près Henry James, et c’est ce qu’on se dit aussi après avoir lu ces deux vrais romanciers de la rentrée française…

Philippe Lafitte. Vies d’Andy. Le Serpent à plumes, 266p          

       

 

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07/09/2010

Houellebecq le clairvoyant

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Son nouveau roman,dès aujourd'hui en librairie, est l’un des plus attendus de la rentrée. Les Goncourt le snoberont-t-il une fois de plus ? Tahar Ben Jelloun le fait craindre en commettant une grossière faute de lecture...

Michel Houellebecq fut immédiatement remarqué, en 1994, à la parution d’un petit livre percutant au titre suggestif, Extension du domaine de la lutte, annonçant une satire mimétique de la société actuelle obsédée par la réussite sociale, avec de multiples modulations dans la vie quotidienne, au bureau, en ville ou au lit. Observateur aigu des comportements individuels ou collectifs, Houellebecq s’affirma aussitôt par un ton unique, assorti d’un point de vue sur le monde également déjanté, politiquement incorrect à maints égards, plus proche des contre-utopistes à la J.G. Ballard que de ses pairs français. 

Ces traits se déployèrent  bien plus amplement dans Les particules élémentaires, en 1998, qui firent de lui le véritable «auteur culte» de sa génération, avec la part de frime que peut contenir l'expression, et pas moins  conspué au demeurant qu’adulé. Médium vivant d’une déprime d’époque, Houellebecq passa pour un nihiliste cynique, contre toute évidence. Par ailleurs, le personnage public de l’écrivain, jouant souvent les provocateurs, ne manquait pas une occasion de faire parler de lui.   

«J’ai la sensation d’avoir participé à des années innovantes et brillantes », déclarait-il dans un entretien avec Paris-Match en 2006. « Ravalec, Dantec et moi, nous avons regardé le monde en face. Cela manquait dans le paysage… ». Or il y a du vrai dans ce rappel de la secousse qui se produisit, en 1994, avec la parution de Cantique de la racaille, de Ravalec, et d’Extension du domaine de la lutte, dans la foulée de Philippe Djian et avant l’expansion de Maurice G. Dantec. En rupture avec le «politiquement correct» de leurs aînés soixante-huitards, ces auteurs, marquèrent une nouvelle façon d’«intervenir» dans les médias, jouant souvent la «provoc». Citant la mort de Guillaume Dustan, autre agitateur extrême, et celle de Philippe Muray, franc-tireur de la pensée critique, comme un double signe de déclin, Houellebecq constatait encore : «On s’est bien amusés, mais la fête est finie. La littérature, elle, continue. Elle traverse des périodes creuses, puis cela revient ».

Pour Houellebecq, cela ne cessa à vrai dire de «revenir», plus ou moins à son avantage. Entre un procès (en 2006) qui lui fut intenté suite à des termes jugés infamants pour les musulmans (dans le roman Plateforme, où il écrit que « la religion la plus con, c’est quand  même l’islam ») et un recueil épistolaire où il pose, avec Bernard-Henri Lévy, au maudit en butte à toutes les avanies, l’écrivain hyper-médiatisé, et pour le moins consentant, se fit de plus en plus d’ennemis. Ses incursions dans la chanson et le cinéma, mal jugées, ne firent rien pour rehausser sa cote… 

Parallèlement, son œuvre n’a cessé pour autant de trouver plus de retentissement dans le monde, notamment avec La possibilité d’une île, fascinante saga futuriste jouant sur les avatars du clonage, notamment.

Enfin, traduit en plus de 40 langues, Michel Houellebecq reste bel et bien le plus marquant des romanciers français du tournant du siècle, en dépit des attaques de tous bords. La dernière en date émane de l’académicien Goncourt Tahar Ben Jelloun, qui condamne (dans La Repubblica) son nouveau roman en termes aussi vagues que définitifs. Pour ne citer qu'un exemple, après l'avoir dénigré dans les grandes largeurs, Ben Jelloun concède le fait que la mort du père du protagoniste, euthanasié à Zurich, est un moment réellement émouvant. Or, s'il y a de l'émotion dans la fin du père de Jed Martin, c'est dans leurs ultimes relations entretenues dans un mouroir de la région parisienne et sûrement pas à Zurich, où le père meurt seul au dam de son fils arrivé trop tard. On espère que tous les Goncourt ne sont pas aussi désinvolte, mais il y a fort à parier que ce premier tir de barrage en annonce d'autres...

 

Ainsi va toute vie humaine…
Lorsque Jed Martin, artiste contemporain venu de la photo (par son grand-père), de l’architecture (par son père) et de la vie difficile (par sa mère suicidée), entreprend de faire le portrait de l’artiste millionnaire Jeff Koons et de son pair milliardaire Damien Hirst, il peine. Il va même piétiner et lacérer cette toile, alors que d’autres de la même veine, dont le portrait de Michel Houellebecq, lui vaudront de devenir l’un des artistes français les plus cotés de l’époque.
Depuis qu’il a commencé de dessiner, avant de passer à la photo de boulons et de clefs anglaises, puis à la prise de vues en relief démarquées des cartes Michelin, Jed s’est ingénument ingénié à représenter les objets du travail humain, puis des acteurs de ce travail dans sa série des métiers simples, avant sa représentation des célébrités jouant le grand jeu actuel de l’activité mondiale, de Bill Gates à Steve Jobs. Or, ce qu’il n’a pas prévu, c’est que ses tâtons artistiques le propulsent soudain au premier rang du marché de l’art, comme Houellebecq s’est retrouvé au top de la notoriété littéraire mondiale.
Tout cela qui n’est à peu près rien au vu du vieillissement de chacun et de l’évolution du monde, où les Chinois investissent le tourisme rural de France profonde, dont l’agriculture repique vers 2020 alors que les immigrés vont chercher meilleure fortune ailleurs…
Portrait d’un « enfant du siècle » mêlant clairvoyance réaliste et bonne volonté, dans le sillage d’un père résigné à ne pas accomplir ses grandes espérances, La carte et le territoire est à la fois une satire carabinée de tous les simulacres sociaux (l’impayable réception chez Jean-Pierre Pernaut) et des joyeuses impostures de la culture, où une toile se vend soudain 12 millions d’euros comme par magie.
Plus que dans les romans précédents de Michel Houellebecq, qui reste un incomparable observateur des mécanismes sociaux, ce roman « travaille » les liens affectifs fondamentaux (à commencer par les retrouvailles de Jed avec son père, mais également dans son approche des personnages féminins) et l’interrogation douce-amère sur le sens de nos destinées. Sauvagement assassiné avec son chien en 2016, l’auteur joue magnifiquement, enfin, avec les clichés littéraires au goût du jour (dont ceux du thriller gore) tout en développant une méditation mélancolique sur nos fins humaines. On notera enfin que le Michel Houellebecq du roman, avant que son corps décapité ne se fasse découper en longues lanières, se fait discrètement baptiser catholique. Pour démentir Tahar Ben Jelloun qui le taxe de mégalomanie aggravée, Houellebecq enterre son clone littéraire avec une certaine discrétion, au cimetière de Montparnasse, dans un cercueil d'enfant qui suffit à contenir ses pauvres restes...


Michel Houellebecq. La carte et le territoire. Flammarion, 428p. En librairie le 8 septembre

 

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21/07/2010

Lectures d'été (1)

 

Amélie7.JPGDialogue du lecteur et de son double à propos d’Une forme de vie d’Amélie Nothomb.

Moi l’autre : - Et c’est reparti pour la rentrée…
Moi l’un : - C’est en effet reparti, et avec Amélie Nothomb, ponctuelle comme l’abricot de juillet.
Moi l’autre : - Croquant, son dix-neuvième titre ?
Moi l’un : - Al dente, quoique pas loin du jabotage. Amélie joue son propre personnage en fana de l’épistole. On sait qu’elle entretient une correspondance surabondante…
Moi l’autre : - Tu te rappelles la dernière fois que nous lui avons serré la pince chez Albin Michel : elle débarquait dans son bureau avec une pile de lettres plus haute qu’elle.
Moi l’un : - Tout juste Auguste : c’est son lot quotidien, auquel elle répond brièvement à raison de douze par jour...
Moi l’un : - Et donc, Une forme de vie parle de correspondance…
Moi l’autre : - … Avec un de ses lecteurs fervents, qui lui écrit de Bagdad. C’est le 2e classe Melvin Mapple, en Irak depuis six ans, qui souffre comme un chien et bouffe pour oublier qu’il en bave.
Moi l’un : - Je ne t’ai pas senti passionné…
Moi l’autre : - Disons que ce n’est pas du meilleur Nothomb, au niveau par exemple des Catilinaires. Mais c’est quand même intéressant, comme toujours. D’abord parce que le correspondant en question bluffe complètement la romancière, en lui écrivant des lettres dictées par une absolue nécessité, en tout cas à ce qu’il semble. Et ensuite par les rebondissements. La façon par exemple, de suggérer à Melvin, qui va sur ses deux cents kilos, de s’assumer en tant que « sculpteur » de son corps, et de se vendre à une galerie de Body Art, vaut son pesant de grinçante malice. Et puis l’art de la digression de Nothomb, et sa patte, sa vivacité, son humour font toujours mouche.
Moi l’autre : - J’aime bien aussi ses notations sur l’art épistolaire, Sévigné qui écrit « Pardonnez-moi, je n’ai pas le temps de faire court », ou sur Truman Capote, ou encore sur les relations entre écrivains et lecteurs, et puis c’est une espèce d’autoportrait en mouvement assez vif.
Moi l’un : - On y découvre, notamment, que notre graphomane en est à son 65e manuscrit, et qu’elle ne manque pas une occasion d’exercer son droit de vote belge.
Moi l’autre : - Et puis ça rebondit. Et le personnage de Melvin Mapple s’étoffe. Et l’on voit que l’apparente transparence de la correspondance peut s’ouvrir à des jeux de miroirs vertigineux.
Moi l’un : - Or c’est là, aussi, que la romancière nous laisse une fois de plus sur notre faim, mais c’est aussi sa signature. Elle a des idées souvent formidables, qu’elle ne développe pas. Pourtant ce n’est pas vraiment qu’elle reste en surface. Non : c’est autre chose : c’est sa mesure.
Moi l’autre : - C’est cela même : c’est vif, fin, ça a l’air jeté mais ça ne l’est pas, c’est plein d’aperçus inattendus et parfois pénétrants…
Moi l’un : - Ici un peu moins qu’ailleurs, mais ça ne mange pas de pain, comme on dit. Et les gens vont rentrer de vacances complètement crevés, fin août ils se « feront » donc un p’tit Nothomb genre limonade acidulée, fraîcheur de limoncello - on se réjouit pour eux, si ça se trouve...
Amélie Nothomb. Une forme de vie. Albin Michel, 168p

03/07/2010

Michel Tournier voyageur

LireTournier.JPG

 Un nouveau recueil, très dense, de la collection "Voyager avec..." que dirige Maurice Nadeau.

À en croire le grand éditeur et critique Maurice Nadeau, qui incarne « le » découvreur des littératures contemporaines en France, de Malcolm Lowry à Michel Houellebecq, en passant par J.M. Coetze et tant d’autres, l’écrivain voyagerait autrement que le commun des mortels, touriste conditionné ou bourlingueur à tout va. Parce qu’il serait supérieur à ses semblables ? Nullement. « Par vocation, par habitude, par métier, il regarde. Il ressent, il rêve, il médite. Il se réjouit ou il regrette, il approuve ou il dénonce, comme nous tous ». Nuance pourtant : « À la différence de nous tous, il exprime. »
C’est ainsi pour ce qu’expriment les écrivains en voyage, parfois sur commande, comme un Cendrars ou un Simenon en reportage, parfois pour raison de santé ou d’exil, parfois encore simplement pour voir le monde que la très remarquable collection « Voyager avec… » a été conçue par Maurice Nadeau à la double enseigne de Louis Vuitton et de la Quinzaine littéraire.
Le vingt-deuxième titre de ladite collection est consacré aux voyages de Michel Tournier aux quatre coins de la planète. L’Auteur du Roi des Aulnes enrichit donc la liste des écrivains accueillis jusque-là, qui représente à elle seule un formidable programme de lecture-exploration à travers la littérature du XXe siècle. On y croise ainsi, pour citer deux grands classiques anglo-saxons, les routes au long cours d’un Joseph revenu de toutes les tempêtes avec un esprit d’analyse d’une pénétration sans pareille, ou d’un Henry James jetant des passerelles entre Europe et Amérique. Dans la foulée, nous voyons à quel point ces « vieilles barbes » ont pressenti, devant l’effondrement des empires, les mutations que nous vivons aujourd’hui. De la même façon, c’est à travers ses voyages à Berlin, à Paris, en Amérique ou au Mexique, que nous comprenons le rapprochement prémonitoire que le poète soviétique Vladimir Maïakovski établit entre le gigantisme des puissances technologiques rivales, tout en vivant un déchirement qui le conduira au suicide.
Trois grands écrivains femmes, dans la même collection « Voyager avec… », à savoir Virginia Woolf, Marguerite Yourcenar et Simone de Beauvoir, illustrent, chacune à sa façon, une façon de voyager où le thème de l’émancipation se trouve modulé, qu’il soit à caractère affectif et existentiel ou fondé sur des composantes sociales ou politiques. Dans les trois cas, en tout cas, l’élément sensuel traluit avec plus d’intensité au fil de journaux intimes ou d’écrits épistolaires. La correspondance est d’ailleurs, pour tous les écrivains en voyage, une base littéraire récurrente, comme l’illustrent évidemment les Lettre à une compagne de voyage de Rilke. Quant à l’écrivain de science fiction Philip K. Dick, présenté comme un « zappeur de mondes », il rebondit pour sa part dans un voyage initiatique et psychédélique où « dérailler est peut-être la meilleure façon d’arriver ».
Et chacun, de Le Corbusier à François Maspero, ou de Walter Banjamin à D.H. Lawrence, de parcourir et d’exprimer un labyrinthe à sa ressemblance. Ainsi, décriant toute vie intérieure, Michel Tournier célébrera-t-il le voyage « extime »…

Tournier le géophile
Michel Tournier a beaucoup voyagé au cours de sa longue vie. Or, c’est un autre voyage à travers la vie et l’œuvre de l’écrivain que nous propose ce très substantiel recueil de textes choisis et commentés par Arlette Boulaumié, spécialiste de l’auteur.
Convaincu qu’un écrivain est marqué à vie par les lieux d’élection de son enfance, comme il le fut lui-même par ses vacances en Bourgogne, Tournier consacre de belles pages à cette terre première, puis à l’Ouest normand, à sa bohème parisienne en lÎle Saint-Louis et à la Provence, avant de s’attarder à l’Allemagne dont il parle, germaniste distingué, avec une connaissance approfondie.
Pour le reste du monde, d’Afrique en Israël ou d’Islande au Japon – où il dit qu’il pourrait vivre -, via le Canada, l’Inde ou le Brésil, l’écrivain affirme qu’il a aimé tous ses pays en préférant, toutefois, le « repaysement » au dépaysement…
Au fil des évocations, la constante mise en relation des observations de l’écrivain en voyage et de leur impact dans son œuvre de romancier, ou dans ses essais, double l’intérêt de l’ouvrage, encore enrichi par le contrepoint des photographie d’Edouard Boubat, complie ce longue date.
Il en résulte un livre des plus éclairants pour qui s’intéresse à Michel Tourneir et à son œuvre, illustrant son goût pour la géographie en tous ses états.

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19/06/2010

Molière ou l'humour roi

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Les Oeuvres complètes de Molière rééditées dans la Bibliothèque de La Pléiade, et L'Album Molière.

Quoi de neuf? Molière ! Mais lequel? demanderont certains fâcheux : vous voulez dire Corneille ? Pas du tout répondront d'autres réducteurs de têtes : le seul Molière qui tienne la route, proche du peuple et des femmes en lutte, Molière et ses camarades qu’une Ariane Mnouchkine a si bien rendu dans son aura romantique...

Molière pré-révolutionnaire ? Molière censuré ? Molière maudit et enterré comme un chien ? Molière le «théâtreux» dont Pierre Corneille aurait écrit les pièces à en croire une légende vieille d’un siècle et que les ordinateurs seraient censés avérer aujourd’hui ?

Rien de tout cela, nous répondent d’un seul chœur trois « moliéristes » aussi fervents que ferrés érudits qui signent respectivement l’édition nouvelle de la Pléiade (Georges Forestier professeur de la Sorbonne, avec son collègue Claude Bourqui, universitaire fribourgeois qui eut l’idée de cette nouvelle édition en 2002) et l’Album très richement illustré qui l’accompagne (François Rey, autre grand connaisseur de Molière). Comme l’église au milieu du village, les trois compères remettent Molière au cœur de la Cour du Roi-Soleil, qu’il a fait rire comme personne avec L’Ecole des femmes.

«Bel esprit, écrivent ainsi Georges Forestier et Claude Bourqui, acteur comique hors pair, génial inventeur d’une comédie d’un nouveau genre et promoteur d’un type de spectacle princier inconnu jusqu’alors, Molière avait accédé à une situation enviée qui faisait de lui l’une des personnalités les plus en vue de la Cour : on ne voit pas en quoi il aurait pu en souffrir comme les deux siècles «républicains» qui viennent de s’écouler ont voulu le croire».

Quoi ? Molière royaliste ? Collabo du pouvoir, celui qui brocarde si bien les mères et pères abusifs, les cafards confits en dévotion ou en pédantisme, les amoureux jaloux et les bourgeois filous ? Tartuffe à sa façon, comme on a dit qu’il fallait être soi-même cocu pour montrer les cornes des autres, ou près de ses sous pour brosser le portrait d’un Harpagon ?

Rien de tout cela non plus, objectent encore nos trois moliéromanes. Ou plus exactement : nuances ! Proche de Louis XIV, Molière le fut dès son adolescence du fait de sa charge de tapissier et valet de chambre, assistant au lever du monarque. Devenu grand comédien, reconnu en province puis à Paris autant qu’à Versailles, amant de la brillantissime Madeleine Béjart, auteur de pièces effectivement révolutionnaires en cela qu’elles peignaient la société – on l’appelait d’ailleurs « le peintre » -, Molière n’était pas plus un courtisan lécheur de bottes qu’un contestataire. Mais là encore : nuances. Car s’il y a chez lui du progressiste se piquant d’émancipation féminine ou de libre pensée religieuse, c’est à l’instar de toute une société civilisée qui s’exprime à la Cour et plus encore dans les salons de la Ville.

Par ses idées préfigurant les Lumières, Molière n’est pas si original qu’on le croit. Comme les « mondains » civilisés, dits aussi « galants », il défend le bon goût et la bonne vie contre les fâcheux, les pédants, les bourgeois parvenus et les bas bleus jouant les savantasses. Sa philosophie est d’un matérialiste sceptique, souligne Claude Bourquoi, qui traduit Lucrèce et se défie des fumées métaphysiques.

Molière n’est-il qu’un clone amusant de Corneille le docte ? Certains le prétendent aujourd’hui, invoquant la statistique lexicale. Les moliéristes s'insurgent comme un seul: la statistique établissant des similitudes entre la langue de Molière et celle de Corneille ne preouve rien, dans la mesure où les codes de l'époque, en matière d'art dramatique et poétique, constituaient des cadres contraignants. Au reste, les statistiques àprétentions scientifiques se contredisent d'un analyste à l'autre.    

Par ailleurs, comment ne pas voir la différence profonde entre l'esprit de Corneille et celui de Molière ?Corneille eût-il jamais signé Tartuffe ? Inimaginable ? Et la fantaisie de Molière, et sa "voix" filtrant de pièce en pièce, et sa joie !  Comme si le génie n’avait pas sa musique et sa voix ? Mais les fâcheux n’aiment pas la joie de Molière. Mais ceux qui voudraient en faire un « collectif », un maudit aux mille galères, les écervelés du scoop et de la publicité qui ne voient en Molière qu’un mythe, ne semblent avoir aucune oreille,  alors que le grand public  entend toujours Molière.

Or l’essentiel est ailleurs : s’il nous fait rire aujourd’hui encore, comme personne, alors que le XVIIe siècle a produit plus de 1000 pièces, c’est que l’humour incomparable de Molière touche au plus profond, mêlant satire et indulgence, bon sens et bonté - un « rire dans l’âme » qui fait du bien...

Oeuvres et vie en miroir

 «Molière est le seul auteur du XVIIe siècle dont on a prétendu déchiffrer la vie dans son théâtre et expliquer le théâtre par sa vie», écrivent Georges Forestier et le Fribourgeois Claude Bourqui, dans la très éclairante introduction au premier des deux tomes des Œuvres complètes rééditées, après la version de Georges Couton remontant à 1971, dans la prestigieuse Bibliothèque de La Pléiade. «Dans l’imagerie – faut-il parler d’iconolâtrie? – républicaine, il y a beau temps que Molière a rejoint Marianne», ajoute François Rey en préambule à l’Album Molière, rassemblant une iconographie richissime, des gravures d’époque aux images contemporaines de théâtre ou de cinéma. A côté d’une grosse trentaine de pièces de Molière, des Précieuses ridicules au Médecin volant, dernière parue après la mort de Molière, en 1673, le lecteur dispose ici, au début des Œuvres et dans l’Album, d’une nouvelle chronologie de la vie de Molière constituant une mine de renseignements sur l’homme, son œuvre et sa postérité plus ou moins mythique.

Molière. Œuvres complètes, I et II. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, édition dirigée par Georges Forestier, avec Claude Bourqui. Vol I, 1600 p; Vol II, 1758 p Album Molière. François Rey. Gallimard, 317 p.

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03/06/2010

D'harmonieuses Fausses notes

Deux nouveaux livres de François Debluë.

Debluë.jpgLe genre de l’aphorisme est délicat, qui requiert un art de la pointe assez rare. Or, il y a de cette finesse pénétrante chez François Debluë, prosateur et poète largement reconnu en pays romand (avec une vingtaine de livres à son actif) et qui nous revient avec deux ouvrages de la meilleure tenue, Fausses notes et De la mort prochaine.
Fausses notes est, en partie du moins, un recueil d’aphorismes, ou de fusées, de phrases lapidaires, de sentences ou d’observations concentrées, qui rappellent assez souvent celles du Journal de Jules Renard, les abrupts de Chamfort ou, dans une modulation plus lyrique, les greguerias de Ramon Gomez de La Serna.
Dans ce registre elliptique, j’ai relevé quelques échantillons qui me semblent donner le ton.
Par exemple ceci : « Ne sommes-nous pas tous, plus ou moins, des criminels en impuissance ? »
Ou cela : « La douleur n’attend pas le nombre des années ».
Ou cela encore : «Les terroristes sont souvent des intellectuels. Et inversement ».
Ou cela qui me semble illustrer si bien la théorie mimétique de René Girard : « Nous n’avons de vraies passions que pour ce qui nous fait défaut »
Ou cela aussi : « Il aurait payé cher pour ne pas avoir de problèmes d’argent ».
Dans le registre de l’évocation poétique concentrée sur une image ou des métaphores, François Debluë excelle aussi en alternant lyrisme et causticité.
Cela donne par exemple ceci : « Femme au parfum de violette printanière dans une rue d’automne. Etrange contretemps ».
Ou cela : « Les façades vous observent. Voyez celle de cette maison : à la façon dont les volets en sont fermés, vous pouvez dire qu’elle vous fait la gueule ».
Ou ceci qu’aurait aimé Henri Calet : « Une blanchisserie de Paray-le-Monial se flatte d’un « service rapide ». En dessous de ce slogan, en guise d’exemple et d’attestation, on peut lire, en grandes lettres. DEUIL EN HUIT HEURES. Qui résisterait ? ».
En outre, plus amplement développées, François Debluë croque des scènes qui relèvent tantôt du croquis aquarellé et tantôt de la gravure. On voit ainsi (p.45) ce couple de Madame et Monsieur se retrouvant seul sur la plage d’hiver où Madame va « faire la nuque de Monsieur » à coups de ciseaux rapides, tandis que les dernières feuilles tombent des arbres d’alentour.
Ou bien c’est, au Montreux-Palace (p.171) cette scène assez exquise du père de l’auteur, après un concert chic, qui lui fait visiter les lieux où il a été jadis un violoniste employé, qui adapta à sa façon un Capriccio de Richard Strauss joué dans le salon du grand hôtel, où à la fin du concert un homme discret l’avait chaleureusement félicité en lui avouant : « Ich bin Richard Strauss »…
Il y aurait cent autres citations à faire de ce livre riche et plus encore riche de résonances.
J’aurai plus de peine en revanche, je le dis tout net, à évoquer De la mort prochaine. C’est un livre grave de part en part. On est censé le lire avec une gueule d’enterrement. On est là devant comme devant ces tableaux dits « vanités » qui résument la misérable condition humaine : un crâne sur un frigo, un trousseau de clefs avec une effigie de Mickey, ce genre de choses.
Et bien entendu c’est admirable de part en part. Admirable édition, admirable papier, admirable exergue de Jankélévitch : "Qui pense la mort pense la vie ". Okay.
Mais je l’avoue pour ma part : tout cet art parfait me glace, ce tremblement (« Nuit difficile. Le nez sur ma mort très prochaine »), cette anticipation convoquant tous les aspects du « thème » et modulant toutes les variations à grand renfort de citations, Céline à l’appui et Ronsard, et Tolstoï pour l’inégalable Mort d’Ivan Illitch, ah mais admirable à tout coup !
Mais je regimbe devant ce côté « programme ». Ce côté « manière noires ». Je souligne « manières ». Ce côté voulu profond, quand même...
Et je lis ça et je craque pourtant, sous le titre de Petit testament : « Que fera-t-on/ de mon veston/que ferez-vous/ ce jour-là/de mes idées/ de celles-là/ qu’en partant / derrière moi en désordre/ j’aurai laissées/ de celles-là/ en tous sens si longtemps / trimballées ? »
Magnifique recueil en vérité, mais comme une intime pudeur me le fait rejeter avant d'y revenir: plus tard la mort prochaine, plus tard la poésie sur le sujet, fous-moi la paix, François de malheur, en attendant…

François Debluë. Fausses notes. L’Age d’Homme, coll. Contemporains, 185p.
François Debluë. De la mort prochaine. Editions de la revue Conférence, 135p.

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Céline au pied de la lettre

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Comment un grand écrivain s’enferre dans le délire raciste. Ses lettres en disent plus long…


En mars 1942, Louis-Ferdinand Céline écrivait une longue lettre d’un antisémitisme forcené au leader fasciste français Jacques Doriot, alors engagé sur le front de l’Est dans la LVF (Légion des volontaires français), sous l'uniforme allemand. Déplorant la division des racistes et des antisémites en France, Céline enrageait : « Si nous étions solidaires, l’antisémitisme déferlerait tout seul à travers la France. On n’en parlerait même plus. Tout se passerait instinctivement dans le calme. Le Juif se trouverait évincé, éliminé, un beau matin, naturellement, comme un caca. »
Quinze ans plus tard, au micro du journaliste suisse Louis-Albert Zbinden, le même Céline justifie ses positions en invoquant son pacifisme foncier, seule raison selon lui qui lui fit s’en prendre à « une certaine secte », les Juifs français étant supposés les fauteurs de guerre principaux. Et de se poser en victime de « la plus grande chasse à courre de l’Histoire », dont il n’a échappé que par miracle. Et d’affirmer, après la vérité faite sur l’extermination des Juifs d’Europe, qu’il ne « regrette rien » et ne retire aucun de ses mots. À défaut de citer Bagatelles pour un massacre, le plus fameux de ses pamphlets, paru en 1937, cette lettre à Doriot, ex-moscoutaire du PCF passé à l’hitlérisme, donne déjà,cependant, un bel aperçu de la dérive assassine du grand auteur de Voyage au bout de la nuit, guère perceptible avant les années 33-35 :

«D’où détiennent-ils, ces fameux Juifs, tout leur pouvoir exorbitant ? Leur emprise totale ? Leur tyrannie indiscutée ? De quelque merveilleuse magie ?… de prodigieuse intelligence ? d’effarant bouleversant génie ? »
« Que non, vous le savez bien ! Rien de plus balourd que le Juif, plus emprunté, gaffeur, plus sot, myope, chassieux, panard, imbécile à tous les arts, tous les degrés, tous les états, s’il n’est soutenu par sa clique, choyé, camouflé, conforté, à chaque seconde de sa vie ! Plus disgracieux, cafouilleux, rustre, risible, chaplinien, seul en piste ! Cela crève les yeux ! Oui mais voilà ! et c’est le hic ! Le Juif n’est jamais seul en piste ! Un Juif, c’est toute la juiverie. Un Juif seul n’existe pas. Un termite : toute la termitière. Une punaise, toute la maison ! »
C’est ici le pire Céline, mais il faut se le rappeler. Son éditeur dans La Pléiade, Henri Godard, n’est pas de ceux qui concluent au seul délire d’époque et qui prônent l’ « oubli » des pamphlets à ce titre. Dans un recueil d’essais récents, George Steiner se demande une fois de plus comment un écrivain aussi extraordinaire a pu, « en même temps », défendre l’idéologie génocidaire, comme s’y est employé Lucien Rebatet dans Les Décombres (paru en 1942 et déclaré « livre de l’année »…) alors qu’il signera plus tard Les Deux Etendards, roman des plus remarquables et pur de tout fascisme ? Or, comment en juger sans avoir les pièces en mains ?
En préface, Henri Godard souligne ainsi l’intérêt de cette nouvelle somme épistolaire qui nous permet, dans le flux de la chronologie, de suivre l’évolution de Louis Destouches à tous égards et, pour la seule « question juive », de voir comment ses échecs personnels (le flop cuisant de Mort à crédit, notamment) et les péripéties politiques (l’arrivée de Blum au pouvoir) cristallisent ses préjugés raciaux et portent son écriture à une violence inouïe, d’autant plus meurtrière qu’elle devient plus « célinienne » en crescendo…
Cet affreux Céline, génial novateur de la langue française du XXe siècle, et non moins maudit pour ses pamphlets antisémites, estimait (non sans raison il faut le reconnaître) que le roman contemporain se réduisait à la « lettre à la petite cousine ». Or, se doutait-il que ses lettres, à lui, constitueraient le plus échevelé des « romans » ? Peut-être pas, mais ce n’est même pas sûr, tant il a mis de soin crescendo à ciseler cet ébouriffant ensemble épistolaire qui vit et vibre à l’unisson de sa « palpite » de grand musicien de la langue, en phase aussi avec le bruit du siècle.
Pas tout de suite évidemment, et c’est la première surprise du recueil. Le tout jeune Céline, écrivant à ses parents de ses séjours scolaires en Allemagne ou en Angleterre, est un sage garçon sans rien du héros déluré de Mort à crédit. Le cuirassier Destouches, engagé à dix-huit ans et gravement blessé au front, n’a rien encore du fameux Bardamu de Voyage au bout de la nuit, même si sa gouaille pointe dans ce mot que le blessé écrit à ses parents en novembre 1914 : « De temps à autre un râle de douleur nous rappelle que depuis 4 mois on ne chante plus à l’Opéra »... Et le visionnaire halluciné à venir de décrire « un corps de 5000 nains de l’Himalaya spécialement réservés aux attaques de nuit et qui ne combattent qu’au couteau ». À noter dans la foulée que, pour cette période, les lettres qu’il reçoit sont aussi révélatrices que les siennes dans la mise en place du tableau.
Dans ses lettres d’Afrique, ensuite, puis au fil de ses pérégrinations en Amérique, ses débuts dans la médecine et dans le roman, vers 1930 (« j’ai en moi 1000 pages de cauchemars de réserve »), le futur Céline va se mettre à écrire ses lettres comme les variations d’un roman à multiples personnages, dont chacun aura droit à un ton particulier : toujours respectueux avec les siens, tendrement protecteur ou plus salace avec les femmes, méfiant puis intraitable avec les éditeurs, respectueux avec les auteurs qu’il estime (Lucien Daudet ou Roger Nimier en tête) reconnaissant pour ses critiques de bonne foi, drôle avec ses amis (Albert Paraz,Gen Paul, Le Vigan), acerbe avec les intellectuels, déchaîné avec ceux qui attaqueront Mort à crédit et Bagatelles pour un massacre. Ainsi du communiste Paul Nizan : « Lui le plus décourageant insipide limaçon » et « l’échappé de bidets des Loges ».
Céline antisémite ? Plus encore: nourrissant un ressentiment qui le fait tôt s’affirmer anarchiste ennemi de l’homme. Après le Voyage, Mort à crédit creusera plus profond dans ce terreau nihiliste. Or Elie Faure (et d’autres du même gabarit) aura beau célébrer ce « magnifique bouquin » en déplorant juste « un peu trop de caca », Céline enragera de n'être pas entendu alors qu'il a sorti ses tripes. Blessé dans son orgueil après le triomphe du Voyage, l’hygiéniste de profession commence alors à distinguer deux races : la saine et la malsaine. L’une est la France française, l’autre la France juive. Bagatelles pour un massacre et L’Ecole des cadavres seront retirés de la vente. Mais cet opprobre décuplera la véhémence de l’épistolier sous l’Occupation. Ensuite, le « roman » de son exil forcé au Danemark n’en sera pas moins impressionnant, voire parfois poignant...
Reste que Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline, médecin et auteur reconnu d’un des chefs-d’œuvre du XXe siècle, Voyage au bout de la nuit, et bien plus encore en fin de parcours, fut définitivement, pour le meilleur et le pire, le chroniqueur inégalé d’un désastre apocalyptique. À l’envers de la tapisserie dantesque de son œuvre, ses lettres font apparaître l’homme, et l’écrivain, dans ses contrastes exacerbés, où ses ombres sont mieux dégagées d’un long équivoque.
Louis-Ferdinand Céline. Lettres (1907-1961). Editions établie par Henri Godard et Jean-Paul Louis. Préface d’Henri Godard. Bibliothèque de La Pléiade. Editions Gallimard, 2034p.

10:40 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, politique

23/05/2010

Fantômes de la tribu

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Les vignettes de mémoire de Jérôme Meizoz, enluminées par Zivo

C’est avec un recueil à la fois incisif et riche d’échos affectifs ou poétiques que Jérôme Meizoz poursuit son cheminement de prosateur, s’exprimant le plus volontiers en brèves séquences, qui accentuent ici son remarquable pouvoir d’évocation.
Une premier récit, intitulé Rendez-vous, marque en somme l’accueil des fantômes, à Mardi-Gras, lorsqu’à la foule en fête se mêlent un instant les plus ou moins chers disparus du lieu, de l’ouvrière italienne à laquelle le palmier qu’elle a planté a survécu, au bel Henri emporté d’un coup de sang, ou encore Enoch le demeuré emporté par le fleuve. On pense aux danses de mort médiévales tant qu’aux réapparitions à la James Ensor, et l’on est touché par l’apparition de la mère du narrateur en sa beauté intacte malgré son affreuse fin sous le train. « Mère, longtemps j’ai demandé en vain pourquoi tu nous avais quittés ainsi, sans même laisser un mot. Je t’en ai voulu silencieusement de cet abandon. Mais je vois que tu es rassemblée et tranquille ». Et cela encore après un silence : « Il n’y a plus de peine maintenant parce qu’il reste en nous le meilleur de toi ».
Tout le recueil, ensuite, joue avec ce mélange d’intime proximité et de distance ajoutée par le temps, dans la ressaisie de la vie d’un lieu qui lui-même passe d’un temps à l’autre (le Valais de bois de Chappaz en train de se moderniser comme on l’a vu déjà chez Germain Clavien ou Alain Bagnoud sur deux générations ultérieures), au « village de l’enfance » et dans la « maison mère ».
Jérôme Meizoz reste assez minimaliste. Il ne développe guère, mais ses cristallisations se densifient. Le raccourci qui pouvait sembler hier un défaut de souffle devient une nouvelle forme de gravure - on pense ici: gravure sur bois des mots, alors que les lavis de Zivo modulent un autre raccourci plus fantomatique, vaporeux comme dans un rêve prolongé.
En deux, trois pages, un téléphone à l’heure du repas en commun suffit à suggérer un drame (quelque chose est arrivé au grand frangin qu’on attend à table), et ce sont d’autres scènes qui nous reviennent. Ou bien ce n’est que l'expression, de Saut du loup, pour désigner le passage dangereux d’une route de montagne, et voici réintroduit le thème déjà noté de la mort de la mère. Il y a là de l’art de la fugue brève à variations, côté musique des mots, mais les images, les tableaux, le film visuel comptent aussi beaucoup. Ainsi de cette scène, dans Le rideau se déchire, qu’on voit comme au cinéma, justement, du jeune carabin qui s’engueule devant la maison avec ses tantes, lesquelles entendent l’empêcher de leur ramener une femme mariée alors qu’il s’émancipe à la vitesse grand V, écoute du rock et fume d’étranges herbes tout en préparant ses études de médecine. Or, il faut préciser que la querelle est observé par le frère cadet du jeune faraud, avec une attention qui rend mieux les obscures fermentations à l’œuvre et leurs métamorphoses.
Celles-ci affectent aussi les maisons. Dans Leurs images, on voit ainsi la vieille pièce de séjour, où la famille se retrouve depuis un siècle pour les repas en commun, se transformer au cœur de la maison, et la maison avec, les jeunes qui s’en vont et ramènent des étrangers, le cercle qui s’ouvre et réveille parfois des colères, la tante seule qui s’éteint et la grand-mère qui se ratatine, enfin quoi la vie qui secoue les maisons.
La maison, le village, les villes d’en bas où l’on va travailler, la mer en Italie où l’on découvre une autre sensualité et la « petite marchande » de fraîcheur qui vend sa glace au chant de « coco bello », L’Invisible musicien de rue roumain revenant du sud au nord et qui se fait à tout coup humilier par les douaniers, le flux de la marée des matinaux dans la ville qui les rejette à la Tombée du jour, ou l’autre va-et-vient, dans Retour qui vaille, du prof travaillant en ville là-bas et remontant en fin de semaine par les trains de moins en moins bondés jusque là-haut au village de l’enfance et à la maison mère : ainsi va ce livre jusqu’au dernier motif de l’écrivain allant et venant entre le pré où il manie la faux de ses pères et sa table de scribe de la tribu, tout cela respirant bien, finement noté, finement prolongé par les aquarelles à la fois allusives et non moins évocatrice de Zivo – tout cela résonnant bien et plein d’échos…
Jérôme Meizoz et Zivo. Fantômes. Editions d’en bas, 72p.

11/05/2010

Philippe Jaccottet reconnu par les siens

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Le poète recevra le 13 mai, à Soleure, le Grand Prix Schiller, constituant l'une des distinctions littéraires helvétiques les plus importantes. Le 14 mai, il lira des extraits de ses oeuvres à l'enseigne des Journées littéraires de Soleure. Un nouveau livre est enfin à paraître aux éditions La Dogana, intitulé Le Combat inégal.

 C'est un des grands poètes vivants de langue française qui est honoré, en la personne de Philippe Jaccotet, par la plus importante récompense littéraire attribuée en Suisse. Décerné pour la première fois à Carl Spitteler, Nobel de littérature en 1919, le Grand Prix Schiller, assorti d’une somme de 30.000 francs, n’a été attribué jusque-là qu’à quatre écrivains romands, à savoir Charles Ferdinand Ramuz, Gonzague de Reynold, Denis de Rougemont et Maurice Chappaz. Philippe Jaccottet succède à Erika Burkart, seule femme jamais récompensée. Moins « visible » du grand public que celle d’un Jacques Chessex, l’œuvre de Philippe Jaccottet sera la première, en outre, d'un auteur romand vivant, à faire son entrée dans la prestigieuse collection de La Pléiade, dans le courant de l’an prochain.

Pour mémoire, rappelons que Philippe Jaccottet est né à Moudon en 1925, qu’il a fait des études de lettres à Lausanne et s’est établi en 1953 à Grignan, dans la Drôme, en compagnie de son épouse Anne-Marie, artiste peintre. Le lien de Jaccottet avec le pays romand n’a jamais été brisé pour autant, entretenu par de fidèles amitiés (avec Gustave Roud, Maurice Chappaz et Jean Starobinski, notamment) autant que par ses relations avec nos éditeurs et autres journaux et revues accueillant ses textes de chroniqueur littéraire. C’est cependant à l’enseigne de Gallimard que son œuvre a acquis sa notoriété internationale, avant d’être traduite en plusieurs langues et commentée dans les universités du monde entier.

Poète de la présence au monde le plus immédiat, dans la proximité constante de la nature, Philippe Jaccottet s’est également fait connaître pour ses traductions de très haut vol, dont celle de L’Homme sans qualités de Robert Musil et L’Odyssée d’Homère, entre autres auteurs italiens, allemands ou espagnols.

Dans sa préface à un recueil de Jaccottet (Poésie 1946-1967), Jean Starobinski célébrait la recherche, dans son œuvre, d’une « parole loyale, qui habite le sens, comme la voix juste habite la mélodie ». On ne saurait mieux résumer la démarche du poète de Grignan, quête de sens et de perles sensibles au jour le jour, notamment dans ses merveilleuses notations de rêveur solitaire, et modulation musicale de joies et de douleurs captées au plus près.

À relever enfin qu’un nouveau livre de Philippe Jaccottet a été publié ces jours à l’enseigne de La Dogana, accompagné d’un CD où le poète lit des extraits de ses œuvres.

 

Soleure, le 13 mai 2010, au Stadttheater, à 16h. Remise du Grand Prix Schiller à Philippe Jaccottet. Dans le cadres des Journées littéraires de Soleure, le 14 mai à 17h. au Landhaus, Philippe Jaccottet lira des pages de ses oeuvres. 

 

Jaccottet17.jpgDans la lumière de Grignan. Une rencontre.

C’est à la lumière, déjà, qu’on se sent approcher du lieu. Là-bas, au sud de Valence, lorsque la vallée du Rhône s’ouvre plus large au ciel et que les lavandes et les oliviers répandent leurs éclats mauve-argent dans les replis intimes d’un paysage encore montueux, à un moment donné vous sentez que la lumière à tourné et que vous allez retrouver un certain «ton» pictural et musical (au sens d’une peinture et d’une musique mentales mais sans rien d’abstrait) qui émane pour ainsi dire physiquement des livres de Philippe Jaccottet et des aquarelles de sa femme, comme il y a un ton propre à la lumière du Vaucluse de René Char, voisin d’en dessous, ou à celle du Lubéron de Giono, voisin d’en dessus.

La lumière de Grignan, un dimanche après-midi d’hiver, comme assourdie sous le ciel pur, dans les rues vides du bourg et plus encore sous les hauts murs du château de Madame de Sévigné, puis dans la chambre à musique de la vieille maison tout en hauteur où habitent les Jaccottet depuis plusieurs décennies dont la douce patine rend les lieux pleins de tableaux et de livres aussi simples et familiers que l’accueil de nos hôtes, cette lumière du dehors se prolongeant à l’intérieur nous renvoie naturellement aux promenades du poète et aux tableaux de sa compagne. C’est cette même lumière, d’ailleurs, et tout ce qu’elle relie, qui a constitué l’une des «surprises» fondamentales de la vie des Jaccottet à Grignan, où ils s’installèrent dès 1953 et qui devint leur véritable «foyer» poétique.

«Nous voulions vivre autrement qu’en Suisse, remarque Anne-Marie Jaccottet. Nous étions attirés par le Sud et, comme nous avions peu de moyens, nous avons imaginé cette solution». Pour l’écrivain contraint de gagner sa vie, la traduction fut estimée la possible alternative à la plus confortable carrière de professeur en Suisse romande, permetant en outre au poète de se tenir plus libre et concentré devant «la chose», loin de l’agitation du milieu littéraire parisien. Ainsi, avec une famille bientôt agrandie (Antoine vint au monde en 1954, et Marie en 1960), et sans que le travail de l’un n’écrase jamais l’autre (on se rappelle la femme de Ramuz renonçant bientôt à la peinture...), les démarches du poète et de l’artiste, marquées par la même recherche de la lumière, s’épanouirent-elles à la même approche du réel.

Comme nous évoquons l’origine de l’acte créateur, à propos de la rêverie merveilleuse sur laquelle s’ouvre le Cahier de verdure, où le poète parle de ce qui le pousse encore à écrire «pour rassembler les fragments plus ou moins lumineux et probants, d’une joie dont on serait tenté de croire qu’elle a explosé un jour, comme une étoile intérieure, et répandu sa poussière en nous», Philippe Jaccottet s’est mis à parler, non sans précautions scrupuleuses, avec son refus coutumier de toute certitude assenée, de ce qui s’est révélé dans la lumière de Grignan.

«Ces surprises étaient d’ordre lumineux, donc si on commence à réfléchir prudemment, on pourrait dire que cette multiplicité d’éclats pourait provenir d’un centre auquel on pourrait doner le nom de joie, très lointainement, parce qu’il s’agit de la manifestation d’un sentiment qui semble avoir été beaucoup plus intense en d’autres temps. Dans certaines oeuvres du passé, je pense à Homère, ces éclats qui reflètent la réalité sont, en tout cas, beaucoup moins soumis au doute qu’aujourd’hui. De la même façon, je pourrais trouver, dans mes souvenirs d’enfance ou d’adolescence, des moments où se sont manifestés des éclats de cette joie, mais rien ne s’en est déposé par écrit. D’ailleurs le mot joie, l’idée centrale adviennent après des expériences frêles et immédiates qui me sont venues ici au fil de nos promenades. C’est ici que mes yeux se sont ouverts sur le monde sans que cela participe d’aucun programme ou d’aucune décision. J’essaie toujours d’être dans le présent et le plus possible dans l’immédiat. »

Cette présence immédiate, qui se traduit dans ses livres par la recherche constante du plus simple et du plus juste (tous ses commentateurs relèvent cette incomparable justesse d’une parole qui investit le réel avec une sorte de douceur puissamment irradiante), Philippe Jaccottet, et sa femme tout pareillement à l’évidence, la vit au quotidien et sans pose. Ses lecteurs savent, dans son oeuvre, autant que ces feux épars de la joie que symbolise notamment tel cerisier au bord de la nuit, la présence du doute et d’une «éternelle inquiétude», le poids aujourd’hui du vieillissement et le rappel quotidien des atrocités qui ensanglantent le monde. Or plus que les massacres suscitant l’indignation ostentatoire de nos grands intellectuels, c’est, soudain, dans la chambre à musique, le rappel de la disparition de deux amis chers de longue date qui fait peser toute l’ombre de la mort avec une espèce de densité physique. Naguère critiqué par tel pair politiquement engagé lui reprochant de se «promener sous les arbres» au lieu de le faire «sur les barricades», Philippe Jaccottet n’a rien pour autant de l’esthète diaphane qu’on imagine parfois et l’on sent, à ses côtés, sa femme participer à l’accablement, voire au dégoût que peut susciter le spectacle de notre drôle de monde.
«S’il m’arrive, précise le poète, de faire mention de faits d’actualité qui m’indignent, je me vois mal les rappeler comme des mérites particuliers... L’oeuvre de Mandelstam vaut-elle par ses rares implications «politiques» ou par son total engagement poétique et existentiel ? Et ne voit-on pas aujourd’hui qu’un Rilke, supposé s’être complu dans le voisinage de dames aristocrates, reste plus «réel» et agissant sur de jeunes lecteurs que tant de littérateurs dits «engagés» ? Philippe Jaccottet lui-même , qui s’est posé maintes fois la question de la légitimité de toute parole «après Auschwitz», écrit cependant «que la poésie peut infléchir, fléchir un instant, le fer du sort. Le reste, à laisser aux loquaces»...

Anne-Marie Jaccottet peint «d’après nature», comme on dit, avec des éclats de joie chez elle aussi qui rappellent un peu, en plus modeste, les contemplatifs lumineux à la Bonnard. «Ce que l’on voit dans ces paysages et dont on sent l’odeur, c’est la terre au matin», écrivait Paul de Roux à propos de ses aquarelles, faisant comme un écho à Jean Starobinski qui disait Philippe Jaccottet «l’un de nos plus merveilleux poètes de l’aube.» Avec une attention émouvante, le poète lui-même commentait ainsi la progression de sa compagne: «Ayant vu cette oeuvre s’élaborer lentement,à travers les obstacles qu’une femme, embarrassée d’autres tâches inévitabéles, rencontre chaque jour, cequi n’a cessé de me surprendre, c’est la façon dont le temps, qui nous use, sait aussi nous aider: on ne voyait pas se faire les exercices, les essais, les retouches qu’on imagine indispensable, il y avait même des périodes, impatiemment subies, d’inactivité forcle; et comme brusquement, on se trouvait da ns une phase nouvelle, on était monté d’un étage; comme si le changement, le progrès (manifeste) s’étaent fait «en dormant», comme si c’étaien les jours eux-mêmes, et les nuits (presque autant que l’oeil et la main) qui avaient agi». Et ces mots aussi, du poète à propos de l’artiste, ne pourraient-ils être retournée au premier ?

Ce qui saisit, en tout cas, dans la lumière déclinante de l’après-midi d’hiver à Grignan (plus tard, de la terrasse du château ouverte aux lointains pénombreux, ce seront ces «couleurs des soirs d’hiver: comme si l’on marchait de nouveau dans les jardins d’orangers de Cordoue»...), et alors même que Philippe Jaccottet récuse avec insistance son accession à la sérénité de l’âge, c’est la justesse, là encore, d’un partage vivant de la lumière des jours.

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