28/05/2011

Imposture à répétition

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Adulé comme un gourou, Louis Althusser était juste un malade mental…
Le «premier criminel de l’histoire de la philosophie », avant d’étrangler sa femme Hélène, lui avait écrit des centaines de lettres. Tristement significatives…

Dans la nuit du 16 novembre 1980 fut commis, par un philosophe de renom mondial, un crime qu’on pourrait dire d’amour fou, qui rappelle à certains égards le meurtre commis par le chanteur Bertrand Cantat, en juillet 2003, sur la personne de Marie Trintignant.
Différence essentielle cependant: que le rocker violent fut aussitôt arrêté et jeté en prison, tandis que le « maître à penser », protégé par ses amis, se trouvait déclaré irresponsable et confié aux psychiatres plutôt qu’aux juges. Deux poids et deux mesures pour une « justice » qui devait faire peu de cas du sort de la pauvre Hélène Rytman, conjointe souvent vilipendée par l’entourage du philosophe ? L’affaire est plus compliquée voire tordue, reflétant les pratiques d’une autre époque et d’un autre milieu que celui des «pipoles» d’aujourd’hui…

Une figure de l’intelligentsia
Pour mémoire, rappelons que Louis Althusser (1918-1990) compta, de son vivant, parmi les figures « incontournables » de l’intelligentsia parisienne des années 1960, plus précisément dans la secte mouvante des « structuralistes », avec Roland Barthes, Jacques Lacan et Michel Foucault, notamment.
D’un ton péremptoire, Bernard-Henri Lévy, qui fut son élève et préface aujourd’hui les Lettres à Hélène courant de 1947 à 1980, déclare qu'Althusser fut « l’un des plus grands philosophes du XXe siècle ».
Or, une telle affirmation est aujourd’hui sujette à caution. D’abord parce que la « très grande œuvre » célébrée par Lévy se réduit à quelques écrits marxistes abscons et largement dépassés par la réalité historique et la pensée qui y achoppe. D’autre part, à cause de la démence manifeste qui imprègne, tragiquement, la vie même du penseur, autant que ses positions théoriques, où la fameuse « lecture symptomale », visant à faire dire à un texte ce qu’il ne dit pas, devient terriblement… symptomatique.


Justifications délirantes
« Si j’ai étranglé Hélène c’est pour ne pas tuer mon analyste », aurait avoué Louis Althusser au psychanalyste André Green. Et ses disciples de parler d’ «homicide altruiste » visant à sauver Hélène d’une mystérieuse faute condamnée des années plus tôt par la Parti communiste. Et d’autres de prétendre que l’étrangleur aurait, en « massant le cou d’Hélène », selon ses propres termes, tué sa sœur, sa mère, ou bien une part de lui-même.
Enfin Althusser lui-même, interné dans un asile psychiatrique puis libéré après trois ans, de s’en expliquer dans une autobiographie parue après sa mort sous le titreL’Avenir dure longtemps (Stock, 1993) plaidoyer pro domo souvent confus voire délirant mais succès de librairie retentissant que la publication, aujourd’hui, de cesLettres à Hèlène cherche évidemment à relancer. Mais que représentent au juste ces lettres ?

« Canular réussi » ?
Bernard-Henri Lévy parle d’un « roman prodigieux » et d’une « bouleversante histoire d’amour » doublée d’une « mine d’informations » sur « l’envers d’une histoire ».
Or la réalité est à la fois plus triviale et plus triste : les 700 pages de ces lettres, d’abord marquées par une exaltation juvénile assez conventionnelle, au fil d’une écriture de piètre tenue littéraire, sont progressivement plombées par la confusion mentale voire le balbutiement pathétique, sur fond de narcissisme tourmenté.
Fait sidérant : que presque rien n’y transparaît des événements marquants de l’époque (du stalinisme aux événements de Hongrie ou de Tchécoslovaquie, sans parler de Mai 68 que le philosophe réduit à « une sorte d’effervescence » et de « bordel politico-social »), comme s’il vivait dans un cocon avec la terreur « de ne pas exister » alors qu’il partage, avec Hélène, note-t-il dans son autobiographie, « l’enfer à deux dans le huis-clos d’une solitude délibérément organisée ».
Non moins ahurissante enfin : la vénération intacte que ce « prince des penseurs », selon l’expression bouffonne de Bernard-Henri Lévy - qui avoue par ailleurs ne pas se souvenir d’un seul de ses cours -, continue d’exercer chez certains. Comme si ceux –ci craignaient d’avoir à faire le deuil de leur propre jobardise alors que le philosophe lui-même, à propos de son œuvre, parlait de « canular réussi »…

Deux  poids, deux mesures…

Le rapprochement des deux meurtres « accidentels » qui ont coûté la vie à Hélène Ryttman, épouse de Louis Althusser, et à Marie Trintignant, amante de Bertrand Cantat, peut sembler discutable, et pourtant la comparaison est intéressante du point de vue du traitement respectif des deux victimes et des deux coupables.
En 1985, Claude Sarraute écrivait dans une de ses chroniques du Monde : «Nous, dans les médias, dès qu'on voit un nom prestigieux mêlé à un procès juteux, Althusser (…) on en fait tout un plat. La victime ? Elle ne mérite pas trois lignes. La vedette, c'est le coupable ». 
La chose s’est vérifiée pour la femme d’Althusser, non seulement dans les médias mais dans le microcosme intellectuel français où il était de bon ton de la faire passer pour une mégère acariâtre qui «pompait l’air» de son grand homme. Son portrait, dans Femmes de Sollers, est particulièrement accablant. Et c’est ainsi que le mandarin de l’Ecole Normale supérieure, malade mental hautement protégé, continue d’être vénéré par une certaine Nomenklatura intellectuelle. 
À vingt ans de distance, la compassion vouée à Marie Trintignant fut tout autre, fort heureusement.  En revanche, le moins qu’on puisse dire est que le statut de « vedette » n’a pas profité à Bertrand Cantat, au contraire. Deux poids, deux mesures pour deux victimes, deux coupables et deux «actes manqués»…

Louis Althusser. Lettres à Hélène. Préface de Bernard-Henri Lévy. Grasset, 708p

Cet article a paru dans l'édition de 24 Heures du 28 mai 2011.

 

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21/05/2011

Un exorcisme amoureux

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Corinne Desarzens donne, avec Un roi,un récit de résilience d’une irradiante beauté.

Il arrive que des «expériences négatives» soient des «bénédictions déguisées», et Corinne Desarzens en sait quelque chose. En quelques années, en effet, celle que nous tenons pour l’un des meilleurs écrivains romands a perdu mère et père, ce qui arrive à tout le monde, mais également ses deux frères jumeaux, suicidés le même jour à six ans d’intervalle, chose plus rare évidemment. Or, bien plus exceptionnels encore: la force intérieure, l’énergie et l’extraordinaire déploiement d’amour et de poésie qui lui a permis de surmonter sa peine par le truchement de son dernier livre - le meilleur sans doute à ce jour-, qui emprunte la voie du «roman» alors même que tout y est personnellement vécu. Question de pudeur, sans doute, puisqu’il y est aussi question de proches encore vivants, mais aussi de légère distance, qui lui fait observer sa propre vie de l’extérieur. «La vie est tellement riche», m’expliquait-t-elle à ce propos, «que la raconter suppose des choix. Vous pouvez être dix personnes à avoir vécu la même chose, sans retenir du tout les mêmes détails. C’est peut-être ce qui distingue le roman du récit autobiographique. Et puis ma vie elle-même est très romanesque...»

Au-delà du «reportage»

Ce passage du témoignage vécu, limité à un «cas», à une expression plus universelle, amplifiée par la musique et la magie des mots, se vérifie d’ailleurs dans la comparaison entreUn roi et un livre précédent, intitulé Le gris du Gabon (L’Aire, 2009), où Corinne Desarzens abordait, de manière plus prosaïque, l’expérience humaine importante qu’elle a vécue à Nyon auprès des requérants d’asile depuis 2009.

En quelques traits, précisons alors qu'Un roi détaille le parcours d’une femme mariée, la cinquantaine déclinante, qui a trois enfants d’un Léo avec laquelle elle vit «la paix des braves», et qu’un mélange de curiosité et de sollicitude rapproche d’un nouveau centre de requérants d’asile sis dans un abri souterrain à Nyon, en cette même bourgade de la Côte vaudoise où se tient chaque année le festival Visions du réel. Or ledit «réel», le plus souvent lointain, semble intéresser les journaux plus que celui de l’abri baptisé Five Stars (comme un hôtel *****) par ses hôtes de passage auxquels, il faut le préciser illico, les professionnels ou les bénévoles qui s’en occupent sont priés « de ne pas s’attacher ». Hélas la narratrice «a tout faux». Non seulement elle s’attache, s’intéresse à l’histoire de ces damnés de la terre auxquels elle donne des cours de français, et en aide quelques-uns à trouver un job: mais elle se lie à l’un d’eux, jusqu’à faire intervenir le mari, avant que la police ne vienne le cueillir (par erreur) et l’emmener en fourgon, entravé comme un malfaiteur ou un cheval... petit détail «technique», entre beaucoup d’autres, qui fait mal au coeur. Or la relation avec Nega, ce bel Erythréen fier et lucide («trouve quelque chose qui te sauve», lui conseille-t-il) mais jaloux qu’elle s’occupe aussi d’autres que lui, tournera court sur une sorte de malentendu, tout en rappelant à la narratrice la réponse du renard de Saint-Ex au Petit Prince: «On ne connaît que les choses qu’on apprivoise». De là sa décision, alors qu’un «manteau de honte» lui pèse aux épaules, de se rendre en Ethiopie, «seule issue pour comprendre»... Corinne Desarzens a tant aimé l’Ethiopie, ses terres diverses et ses gens, qu’elle y est retournée plusieurs fois après un premier voyage organisé qui nous vaut un récit gratiné, où son observation de ses compagons de route européens n’est pas moins incisive que lorsqu’elle décrit un député nyonnais soignant son image ou la ministre rigide en laquelle on reconnaît la conseillère fédérale Widmer-Schlumpf en train de « gérer » l’affaire mémorable du jeune Irakien Fahrad.. «Je ne fais pas d’angélisme», précise-t-elle cependant et je n’ai pas de message à faire passer: je m’occupe essentiellement de sentiments, mais qui ne vont pas évidemment sans indignation tant il y a d’écart entre les paroles officielle lénifiantes et la froide réalité des faits. Par ailleurs, je n’ai pas non plus de leçon à donner, ne parvenant pas à m’impliquer plus longtemps dans des situations sans issue...»

En contraste marqué avec la froide réalité helvétique, nullement caricaturée pour autant, la partie d’ Un roi consacrée à l’Ethiopie, où s’opère une véritable résilience existentielle dans la vie de la narratrice, notamment auprès du jeune Alex, au fil d’un vrai voyage aux multiple échos humains ou livresques (Michel Leiris, Joseph Kessel et Evelyn Waugh y sont évoqués avec une rare pertinence), saisit le lecteur par la beauté d’une écriture qui n’a rien d’esthétisant pour autant, jouant du contrepoint avec une originalité renouvelée. Sans se cacher la difficulté de vivre de ses hôtes, et les conditions sociales et politiques lamentables de l’Ethiopie, et plus encore de l’Erythrée, Corinne Desarzens n’en compose pas moins une façon de psaume d’amour non sentimental, disons : poétique, dont la lumière et la musique irradient.

Corinne Desarzens. Un Roi. Grasset, 298p.

 

13/12/2010

Friedrich le Grand


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En mémoire de Dürrenmatt, mort le 14 décembre 1990.

Génie de l’espèce volcanique, Friedrich Dürrenmatt écrivait comme un écolier follement appliqué, dont chaque paragraphe de sa petite écriture carrée était essayé et repris, révisé cent et mille fois au point qu’à son œuvre comptant trente volumes il faudrait en rajouter trente autres au moins de brouillons. Des récits fantastiques de La Ville aux romans policiers à double fond tels que Le Juge et son bourreau ou Le Soupçon, ou des pièces radiophoniques (la fameuse Panne) aux écrits récents mêlant paraboles et réflexions, en passant par l’essai politique (sur Israël ou sur la Suisse), les dessins à la plume et la peinture virulemment expressionnistes, cet immense bonhomme n’aura cessé d’approfondir les thèmes qui le hantent depuis ses jeunes années : l’individu perdu dans le grand labyrinthe, la corruption du pouvoir et de la justice par l’argent, la dilution de toute responsabilité dans le chaos de l’Histoire, l’entropie cosmique et l’autodestruction de l’humanité. Autant de thèmes qui traversent son théâtre, de l'increvable Visite de la vieille dame, qui continue de se jouer aux quatre coins du monde, à cette représentation de la folie humaine que figure Achterloo, sa dernière pièce.

Pessimiste paysan, Dürrenmatt n’a jamais cru aux lendemains qui chantent du communisme, pas plus qu’il ne cédait aux sirènes d’aucune autre idéologie que la sienne, critique, de fabuliste à traits acérés. Comme il le disait avec son goût du paradoxe, ce rebelle plantureux, amateur de bons vins et de cigares Brissago, était devenu écrivain en Suisse « précisément parce qu’on n’y a pas besoin de littérature ». À l’époque où les grands de ce monde se foutent de la littérature tout en la citant dans leurs discours pour se faire bien voir, le grand Fritz était arrivé, en présence de Vaclav Havel, dans un mémorable discours mêlant la plus folle exagération et la plus juste perception du conformisme helvétique, à défier nos édiles au point qu’ils lui battirent froid au terme de la cérémonie. Nul hommage plus mérité !

Convaincu qu’il est impossible désormais de démêler la culpabilité des fauteurs de tragédies, ce moraliste panique visait essentiellement à réveiller ses contemporains doublement menacés par la mort spirituelle et l’Apocalypse planétaire, avec les moyens d’un Jérôme Bosch à la sauce bernoise.

Portrait de Friedrich Dürrenmatt. Huile sur toile de Varlin

21:05 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, suisse

11/12/2010

Soljenitsyne providentiel

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En mémoire du grand écrivain russe, né le 11décembre 1918. 

Le combat biblique de David contre Goliath revient à l’esprit à l’instant de se rappeler la destinée historique providentielle, à la fois politique et littéraire, d’Alexandre Soljenitsyne. Nul écrivain du XXe siècle n’a été plus engagé, corps et âme. Nul n’a montré plus de courage et d’énergie, dans sa vie et par son œuvre. Contre le pouvoir totalitaire de Staline, qui l’envoya au bagne. Contre l’Etat soviétique et ses chiens de garde, ministres ou plumitifs. Contre les « pluralistes » occidentaux après son exil de 1974. Au fil d’une œuvre en continuelle expansion, brassant la langue et la revivifiant (on sait qu’il l'a renouvelée par un dictionnaire de son cru !) tout en menant ses campagnes de résistant, l’écrivain, conteur plein d’humanité et poète en prose de grand souffle, fit à la fois figure de chef de guerre et de prophète.

Rien de l’aimable littérateur chez ce lutteur marqué au feu de la guerre et du goulag, du cancer et, dès ses premiers livres (Une journée d’Ivan Denissovitch paraît en 1962, aussitôt diffusé dans le monde entier), confronté au déchaînement des larbins de tous les pouvoirs. Dix ans durant, sans cesse en butte au KGB, rusant comme un stratège, il poursuivra son œuvre de romancier (La Ferme de Matriona, Le Pavillon des cancéreux, Le Premier Cercle) tout en construisant l’extraordinaire cathédrale vocale, à valeur de mémorial anthropologique, de L’Archipel du goulag, fondée sur les milliers de témoignage d’anciens détenus. En 1967, le Nobel soviétique de littérature Mikhaïl Cholokhov déclarait: « Il faut interdire Soljénitsyne de plume». Un an plus tard, l’indomptable auteur fera passer en Occident le microfilm de L’Archipel, mais ne donnera l’ordre de le publier qu’en 1973, après le suicide de sa secrétaire arrêtée par le KGB. La campagne anti-Soljenitsyne atteindra, en 1974, une violence inouïe. Incarcéré le 13 février de cette année et déchu de sa citoyenneté, il entrera en exil par l’Allemagne et la Suisse, avant de s’installer au milieu d’une forêt du Vermont avec sa femme Alia et ses quatre fils. Les premières apparitions de Soljenitsyne se sont gravées dans nos mémoires par sa formidable, lumineuse présence, plus rayonnante encore dans l’émission que lui consacra Bernard Pivot en 1993. David à stature de Goliath…

Soljenitsyne.jpgS'il faut rappeler ces faits, pas tous connus des jeunes générations, c’est que l’image de Soljenitsyne a trop souvent été réduite, dès son exil, à celle d’une espèce d’ayatollah nationaliste, voire fascisant (sa défense malencontreuse du Chili de Pinochet), vitupérant le laxisme occidental. Dès son arrivée à Zurich, le personnage divisa. Ses propos peu amènes sur les accords d’Helsinki, plus tard son pamphlet contre Nos pluralistes, jetèrent les premiers froids. A son propos, on pourrait rappeler ce que Tchekhov disait de Tolstoï : « Les grands sages sont tyranniques comme des généraux, tout aussi impolis et indélicats, car assurés de l’impunité ».
Or c’est ce sentiment d’impunité, précisément, de l’homme convaincu d’incarner une cause le dépassant infiniment, secondé par une non moins increvable épouse, qui saisit à la lecture de l’extraordinaire « roman » autobiographique à épisodes constituant une partie de son œuvre. A côté de l’immense fresque historique à plusieurs « Nœuds» de La Roue rouge, sondant les tenants et les aboutissants de la guerre et de la Révolution, Soljenitsyne a raconté avec Le chêne et le veau, puis dans ses récentes Esquisses d’exil, un demi-siècle de combats contre la vilenie des chacals soviétiques, puis, aux Etats-Unis, des faiseurs de scandales ou de procès juteux, de tel maniaque publiant des montages pornographiques à son effigie à tel reporter « inventant » une interview, jusqu’aux calomnies répandues sur l’usage de son Fonds d’aide aux familles d’anciens détenus, entièrement financé par les droits mondiaux de L’Archipel du Goulag et toujours alimenté dans la Russie actuelle...
Soljenitsyne8.JPGA la fois « David » à la minuscule écriture (pratique de l’ancien proscrit), témoins des « invisibles », qui lui étaient si chers et revivent dans ses livres autant qu’ils lui firent fête à son retour de 1994, et Goliath tenant tête à Eltsine avant de recevoir Poutine pour lui conseiller quelques réformes, le vieux maître s’est éteint dans sa chère Russie dont il craignait la mort de l’âme (La Russie sous l’éboulement), qu’il aura conjurée, après Tolstoï et Dostoïevski, avec quelle furieuse ferveur.

Par le seul pouvoir des mots, Soljenitsyne a vaincu les tanks

Soljenitsyne2.jpgAlexandre Soljenitsyne, plus qu’aucun écrivain « engagé » du XXe siècle, restera dans l’Histoire comme l’incarnation du pouvoir de la littérature. Après qu’il eut autorisé en 1974, au risque de sa vie, la publication de L’Archipel du Goulag en Occident, l’auteur de cette inoubliable traversée du monde concentrationnaire soviétique insista sur le fait qu’il s’agissait là d’une « enquête littéraire » et non d’un rapport scientifique. Le succès public immédiat de l’ouvrage ne s’explique pas par son contenu idéologique mais par l’extraordinaire vitalité du tableau qu’il brosse à partir des milliers de témoignages recueillis, que l’écrivain ressuscite à travers leurs mots. Ceux-ci ne se bornent pas à un « message ». Ils incarnent autant de ces vies « invisibles » dont Soljenitsyne s’est fait le témoin tantôt en verve et tantôt en rage. L’Archipel du Goulag ne se borne pas à une « dénonciation », comme tant de textes de dissidents : c’est une polyphonie vocale, au même titre que Souvenirs de la maison des morts, où Dostoïevski décrit le bagne de Sibérie où il passa cinq ans, ou que le Voyage à Sakkhaline de Tchékhov. Le pouvoir des mots, dans ces trois textes essentiels, ne se borne pas à la dimension politique ou morale : ils suent la vie, la détresse, le mélange de courage et d’abjection qui s’observe dans l’archipel des douleurs, les cris et les psaumes. 

En exilant Soljenitsyne et en le privant de sa citoyenneté, les autorités soviétiques l’ont honoré d’une certaine façon : c’était reconnaître le pouvoir de ses mots, qui survivent aujourd’hui à l’empire éclaté, comme ils survivront à l’écrivain. Les mots d’Ivan Denissovitch. Les mots de Matriona. Non tant les mots unidimensionnels du prophète nationaliste ou du prêcheur, mais les mots puisés dans le vivier de la condition humaine, les mots cueillis au dernier souffle des humiliés et des offensés, les mots de la ressemblance humaine dont tous entendent la musique.

27/11/2010

Jean Genet en récidive

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Il fut l’un des plus grands (et scandaleux) écrivains français du XXe siècle. Son centenaire suscite une pléthore d’hommages .

Genet55.jpgIl faut penser à la pauvre tombe de Jean Genet au moment de rappeler sa pauvre naissance, le 19 décembre 1910. Une humble pierre blanche sous le ciel marocain et face à la mer : telle est la sépulture d’un des plus grands écrivains français du XXe siècle, mort en 1986 comme un vieil errant anonyme dans un couloir de ces hôtels sans étoiles où il ne faisait que passer.

Or ce vagabond fut aussi un génial romancier-poète traduit dans le monde entier, un auteur de théâtre non moins célébré, une véritable « icône » de la contre-culture des années 60-80 qui défendit des causes aussi « indéfendables » que celles des Palestiniens, des Black Panthers, ou des terroristes de la bande à Baader. Paria de naissance, il appliqua cependant, à sa conduite publique, une « logique » incompréhensible en termes strictement idéologique ou politiques. Le vrai Genet est ailleurs que dans la défense de telle ou telle cause : son fil rouge, son « âme » relève du sacré plus que du social, ce qui l’anime ressortit à une soif de pureté et d’absolu qui dépasse les engagements contingents.

Genet.jpgMoins « martyr » que ne l’a suggéré Sartre, mais certainement « comédien » plus souvent qu’à son tour, Jean Genet mérite une approche sérieuse, mais lucide aussi, dont la meilleure à ce jour reste la biographie monumentale du romancier américain Edmund White.

Quant à l’œuvre, assurément fascinante et paradoxale, elle a fait l’objet d’innombrables études, à commencer par le Saint Genet comédien et martyr de Sartre récemment réédité, entre autres essais, colloques et dossiers, et la célébration du centenaire confine à la pléthore. Puisse-t-on se défendre, cependant, de sanctifier un homme qui ne le demandait sûrement pas, ni de porter aux nues une œuvre, aussi éclatante et variée qu’elle fût, sans en lire vraiment les livres qui la composent.

Pour qui n’aurait rien lu de Jean Genet, rappelons que cinq romans-récits ( Journal du voleur, Miracle de la rose, Notre Dames-des-Fleurs, Pompes funèbres et Querelle de Brest), tous écrits en prison entre 1942 et 1946 par cet autodidacte-voyou, constituent la première œuvre majeure de Genet. Celui-ci, au fil de récits très poétiques jouant sur un mixte d’autobiographie sublimée et de légende dorée canaille peuplée de mauvais garçons, se livre à une sorte de vaste remémoration érotique dans une langue mêlant sordide et sublime. Le culte de l’abjection, un peu comme chez Sade, s’oppose au culte des vertus chrétiennes, avec l0exaltation du vol, de la trahison et de l’homosexualité. Les premières éditions seront d’ailleurs expurgées des passages les plus « hard », dûment rétablis aujourd’hui.

Cette mystique invertie et solipsiste – à l’usage du seul Genet – signale à la fois la vengeance d’un être humilié avec la bénédiction des belles âmes, et la recherche d’un absolu esthétique. Abandonné par sa mère à sept mois, bouclé pendant des années dans un bagne d’enfants, exclu de la norme par sa double nature d’homosexuel et de poète, Genet exorcisa une première fois sa souffrance et son ressentiment dans ce prodigieux jaillissement créateur initial, auquel succéda une période de désespoir et de stérilité. « J’avais écrit en prison. Une fois libre, j’étais perdu ». Et comme pour y ajouter, la monumentale étude de Sartre, où le philosophe accommodait Genet à la sauce de l’existentialisme, du freudisme et du marxisme, faisait l’impasse sur la complexité dostoïevskienne du monde de Genet, trop intelligemment décortiqué et démystifié.

Or un Genet plus profond et confus, et surtout approché dans ses métamorphoses successives, restait à raconter, comme s’y est employé Edmond White dans la reconstitution de cette vie marginale et souvent fuyante, de la Grande Guerre à l’Occupation, puis de la guerre d’Algérie à Mai 68, à quoi l’écrivain participa non sans scepticisme.

Naissance d’un écrivain

Evitant la psychologie à bon marché, Edmund White s’étend en revanche sur l’environnement social dans lequel Genet a passé ses jeunes années. On y découvre que sa mère nourricière, dans le Morvan, le choya passablement, mais que le statut des « culs de Paris » et autres « metteux de feux », enfants abandonnés mal vus a priori, relevait quasiment de la damnation. Les pages consacrées à la colonie agricole de Mettray, combinant le dressage des adolescents et leur exploitation lucrative en dépit du déclin de cette institution « phare », sont d’autant plus frappantes que Genet, dans Miracle de la rose, tend à magnifier cette « maison de supplices » fermée en 1939. « Paradoxalement, dans l’enfer j’ai été heureux », écrira-t-il ainsi.

De nombreuses autres zones obscures de la vie de Genet s’éclairent, notamment liées à une période de six ans à l’armée où le caporal Genet fit probablement tirer sur des civils, aux voyages innombrables en Europe, à la dèche et aux expédients, et l’on en sait plus désormais sur l’immense travail personnel accompli par le semi-analphabète de 20 ans (ses lettres de l’époque sont poignantes de maladresse mais aussi de géniale fraîcheur) pour acquérir un grand savoir littéraire et philosophique et la maîtrise d’une langue sans pareille.

Un personnage à facettes

Genet6.jpgSelon les témoignages, Jean Genet pouvait se montrer aussi charmant qu’odieux. Dans ses Lettres à Ibis, une jeune amie idéaliste à qui il se confie entre 1933 et 1934, il donne l’image d’un garçon très sensible et assoiffé de tendresse qui a les « larmes aux yeux de n’être pas Valéry » et s’excuse pour ses « anomalies sentimentales ».

Délinquant plutôt minable (même s’il fut menacé de la relégation à vie, ce ne fut que pour des vols de bricoles et de livres…), il ne s’affranchi jamais pour autant de son état de voyou. Ainsi déroba-t-il un dessin de Matisse à Giacometti, dont il disait pourtant que c’était le seul homme qu’il avait jamais admiré – et le sculpteur laisse d’ailleurs de lui un portrait mythique. Mais le brigand était capable, autant que de vilenies, des attentions les plus délicates, et la plupart de ses amis, qu’il trompa ou « jeta » les uns après les autres, lui vouent une tendresse aussi paradoxale que tout son personnage. C’est que, finalement, l’intransigeance furieuse, la folle susceptibilité, les coups de gueule légendaires de cet homme blessé, à la fois conscient de son génie et doutant de tout, trahissaient la fragilité fondamentale d’un enfant blessé à vie et resté vulnérable, sensible enfin à la détresse des plus mal lotis que lui.

Cohabitant avec l’homme de théâtre extraordinairement doué et avec le moraliste contestataire de haut vol, proche à ce double égard de l’artiste-polémiste Pasolini, il y avait enfin en Jean Genet une espèce d’exilé « à perpète ». De là sa défense des humiliés et des offensés, et plus précisément des Palestiniens qui, disait-il, cesseraient de l’intéresser au jour où ils disposeraient d’une terre à eux. Cela étant, même devenu mondialement connu et souvent « récupéré » à son corps défendant, Jean Genet a fui jusqu’au bout toute forme d’acclimatation et continua de mener sa vie de vagabond errant d’un hôtel sans étoiles à l’autre, distribuant ses biens à ses amants et amis, pauvre parmi les pauvres et reposant désormais sous la plus humble pierre blanche du bout du monde, face au ciel et à la mer.


Pour lire Jean Genet

Jean Genet. Journal du voleur, Querelle de Brest, Pompes funèbres. Préface de Philippe Sollers. Gallimard, coll. Biblos 788p.

Jean Genet, Miracle de la rose. Version non expurgée. L’Arbalète, 347p.

Jean Genet. Lettres à Ibis. Gallimard, L’Arbalète 2010, 109p.


Jean Genet. Le condamné à mort. Nouvel enregistrement, combinant chant et récitation, d'Etienne Daho et Jeanne Moreau.


Edmund White. Jean Genet. Avec une chronologie biographique référentielle d’Albert Dichy. Biographies-Gallimard, 1993. 685p.

Jean-Paul Sartre. Saint Genet, comédien et martyr. Gallimard 2010, coll tel, 695p.

Le numéro de décembre du Magazine littéraire sera consacré à Jean Genet.

Site des Amis et Lecteurs de Jean Genet. http://jeangenet.pbworks.com/

Image ci-dessus: Jean Genet en 1939. Photo inédite, de la collection Jacques Plainemaison.

25/11/2010

Le sabre et l'orchidée

En mémoire de Mishima Yukio, qui s'éventra le 25 novembre 1970.

C’est une nouvelle du feu de Dieu que Patriotisme d’Yukio Mishima, dont les tenants et l’aboutissant tragique s’exposent dès les premières lignes : «Le 28 février 1936 (c’est-à-dire le troisième jour de l’Incident du 26 février), le lieutenant Shinji Takeyama du bataillon des Transports de Konoe – bouleversé d’apprendre que ses plus proches camarades faisaient partie des mutins et indigné à l’idée de voir des troupes impériales attaquer des troupes impériales – prit son sabre d’ordonnance et s’éventra rituellement dans la salle aux huit nattes de sa maison particulière, Résidence Yotsuya, sixième d’Aoba-Chô. Sa femme, Reiko, suivit son exemple et se poignarda ».
Voilà : c’est tout. Parce qu’il ne supporte pas l’idée de prendre les armes contre ses camarades, le jeune lieutenant se fait seppuku ; et comme il sied à une femme de soldat, Reiko le suit immédiatement dans la mort. S’il avait eu le moindre doute à ce propos, le lieutenant eût poignardé Reiko lui-même avant de s’immoler. Mais il sait que la jeune femme (il y a moins de la moitié d’une année que les noces de ces deux exemplaires parfaits de la race nippone ont été célébrées) est entièrement prête à la totale observance du Décret sur l’Education qui ordonne au mari et à la femme de vivre en harmonie, interdisant ainsi l’épouse de contredire l’époux, sous la grave protection des dieux et le respect de Leurs Majestés impériales. « Même au lit, est-il précisé, ils étaient, l’un et l’autre, sérieux à faire peur. Au sommet le plus fou de la plus enivrante passion ils gardaient le cœur sévère et pur ».
Et c’est exactement ça : sévère et pure est cette histoire d’une toute jeune femme qui fait, avant même de connaître la décision du lieutenant, de soigneux préparatifs de répartition, entre ses amies d’enfance et camarades de classe, de ses kimonos et autres objets chers (un petit chien de porcelaine, un lapin, un écureuil, un ours, un renard exposés sur la radio), après quoi, comme elle s’y attendait, le lieutenant lui annonce son implacable résolution de s’ouvrir le ventre.
Amélie Nothomb m’avait dit que cette nouvelle était l’un des plus beaux textes contemporains qu’elle connaissait, en ajoutant prudemment qu’elle ne cautionnait pas pour autant son côté « facho ». Or je ne trouve rien là dedans que de conforme absolument à la règle d’un Empire et d’un ordre militaire rigoureux, sans quoi la tragédie n’y serait pas. Le tragique tient au dilemme insoluble devant lequel se trouve le lieutenant, qui sait que l’empereur va lui ordonner de châtier ses frères d’armes, sait qu’il ne peut désobéir au maître sacré ni tuer ses camarades.
Si la nouvelle de Mishima nous prend à la gorge et aux tripes, c’est parce que l’écrivain, si fasciné qu’il soit par ce Japon du Devoir, est également un artiste, un psychologue et un poète d’une extraordinaire porosité, qui nous fait vivre, un instant après l’autre, le drame de Reiko, puis la dernière nuit des amants se chargeant d’un érotisme grandiose, puis l’effrayante boucherie rituelle du seppuku (que Mishima vivra lui-même le 25 novembre 1970) à laquelle Reiko assiste sans faillir, enfin le geste ultime de la jeune femme sur elle-même.
Tout cela, bien entendu, devrait se lire à la vitesse des idéogrammes, alors qu’on passe ici du japonais au français par l’anglais. Mais la beauté de cette nouvelle, mélange d’inflexible pureté et de tendresse, la fulgurante rapidité du récit, la justesse de chaque sensation et de chaque émotion, passent les cloisons des langues et les obstacles des langues, autant qu’elles passent les barrières de cultures et de mœurs, de nations ou d’époque, participant bel et bien de la ressemblance humaine.
Yukio Mishima. Dojoji et autres nouvelles. Folio, 2€

16/11/2010

Le Prix Interallié à Jean-Michel Olivier

 

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L’Amour nègre, satire globale, obtient le dernier grand prix parisien de la saison. 

Jean-Michel Olivier, écrivain-prof vaudois, fait  fort dans la parodie de la mondialisation « people »

Le sentiment « panique » que nous vivons, aujourd’hui, dans un asile de dingues doublé d’un lupanar, peut intéresser un romancier. Mais comment parler de ce monde ? Comment le décrire ? Comment en illustrer la démence ?

C’est ce défi qu’a relevé Jean-Michel Olivier, descendant légitime de Juste et Urbain, respectivement poète et romancier paysan, auteur lui-même d’une vingtaine de livres mais qui passe ici à la vitesse supérieure.

Comme un Michel Houellebecq, l’écrivain vaudois se sert ici de tous les standards de la culture de masse (cinéma, musique, modes et marques) et de tous les poncifs du langage au goût du jour pour les « retourner » et en souligner, sans moraliser pour autant, la monstruosité.

Par la voix de Moussa, alias Adam, jeune « nègre » adopté par un couple d’acteurs de cinéma  mondialement connus (prénommés Dolorès et Matt, mais on pense illico à Angelina Jolie et Brad Pitt, avec un zeste de Madonna), le récit carabiné de L’Amour nègre nous plonge successivement dans une Afrique de « bons sauvages » lubriques et corrompus, en pleine fiesta hollywoodienne, sur une île paradisiaque achetée par un acteur devenu célèbre en Dr Love puis en vantant une capsule de café (clone de Clooney…), dans un autre Eden sexuel asiatique pour riches Occidentaux et enfin à Genève où le jeune homme a été ramené comme un bonobo sexuel par une femme de banquier liftée, qui l’abandonne bientôt.  

Entre autres scènes pimentées de cette satire, on relèvera celle du paparazzo flingué par Matt dans un arbre; la sauterie durant laquelle Adam coupe à la machette (cadeau de Matt…)  la main d’un producteur surpris au moment où il allait violer sa sœur d’adoption ; d’inénarrables séances de psychanalyse ; la séance de tripotage de « bambou » à laquelle Adam est invité par un certain chanteur pédophile, ou la visite humanitaire (non moins que publicitaire) de Mère Dolorès aux enfants d’un bidonville qui lui chantent un hymne du chanteur en question : We are the World, we are the Children…

Sous ses aspects burlesques, voire gore,  à la Tarantino, L’amour nègre pose de vraies questions, notamment liées à l’humanitarisme publicitaire et à la déliquescence moralisante du monde global. Sur fond d’infantilisme généralisé, tout peut se tolérer dans la Cité des Anges : la consommation délirante, la drogue, le sexe à outrance et toutes ses variations, mais pas l’amour nègre d’un ado bien dans sa peau qui engrosse sa sœur d’adoption avec ce scandale absolu pour conséquence: un enfant !  

Ainsi l’impression finale qui se dégage de L’Amour nègre, en dépit de sa drôlerie et de son élan tonique, dépasse-t-elle la seule charge vitriolée.

On pense au Candide de Voltaire au fil des épiques tribulations du jeune héros, qui finit, abandonné par sa « bienfaitrice », dans les bas-fonds de Genève, en quête de sa sœur chinoise casée dans un internat chic de nos régions. Avec un marabout farceur, notre impénitent optimiste survivra en soignant les Suissesses frustrées au moyen de son « bambou » magique. Non sans arrière-goût amer, tout finit donc bien à l’enseigne de « l’amour nègre ». Nos xénophobes en seront-ils rassurés ?

Jean-Michel Olivier. L’Amour nègre. Editions De Fallois/ L’Age d’Homme, 436p.

08/11/2010

La revanche de Michel Houellebecq

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Prix Goncourt 2010 sans surprise pour La Carte et le territoire, roman déjà plébiscité par le public.

À l’enterrement de Michel Houellebecq, son éditrice Teresa Cremisi sanglote dans le giron de Frédéric Beigbeder en considérant le cercueil d’enfant dans lequel les restes de l’écrivain, méchamment découpé en fines lanières par un pervers collectionneur d’art, ont été recueillis.

La scène est tirée de La Carte et le territoire, dernier roman du plus juteux « poulain » de dame Cremisi, éminence dorée de l’édition parisienne, passée de Gallimard à la tête de Flammarion et qui avait déjà « boosté » les romans précédents de l’écrivain avec un art consommé du marketing.

Résultat de la course : l’auteur le plus  controversé et le plus  « culte »  de la littérature française du tournant du siècle, a obtenu hier le plus prestigieux des prix littéraires parisiens avec un roman  caracolant, depuis quelques semaines déjà, en tête des listes de ventes. Cette « consécration » rappelle celle de Marguerite Duras, en 1984, quand L’Amant, best-seller de la rentrée, avait été «goncourtisé» de manière jugée opportuniste par d’aucuns. En ce qui concerne Houellebecq, ce Goncourt 2010 fait en outre figure de « rattrapage », en matière de reconnaissance symbolique, après que les jurés des grands prix de l’automne  eurent « snobé » ses quatre romans précédents, à commencer par les Particules élémentaires, tous traduits aujourd’hui en une quarantaine de langues…

De fait, souvent honni de ses pairs français, irrités par ses provocations mais plus encore par son succès international, Michel Houellebecq est sans doute l’écrivain français considéré hors de France comme le plus représentatif de sa génération, en phase avec les nouveaux auteurs du monde entier.

Un ton nouveau

Dès Extension du domaine de la lutte, publié en 1994 par un grand découvreur des lettres contemporaines, en la personne de Maurice Nadeau, Houellebecq s’est signalé par une perception nouvelle de la réalité contemporaine, et une façon très directe de parler du monde du travail et de la sexualité, de toutes les formes de déprime et de la fuite en avant dans la course à la réussite et la recherche d’un bonheur souvent factice.

Clonage, échangisme, tourisme sexuel, dérives sectaires ou fanatiques (sa fameuse phrase sur l’islamisme dans Plateforme…), solitude de l’individu dans une société de plus en plus formatée, simulacres de la charité ou de la culture : tels sont, entre autres, les thèmes abordés par ce médium frotté de douce désespérance…     

Au-delà des manoeuvres

Donné pour gagnant, la semaine passée, sur deux pleines pages du Nouvel Observateur, Michel Houellebecq a obtenu le Goncourt après une délibération-éclair d’une minute et 29 secondes, au dire du juré-secrétaire Didier Decoin, et par sept voix contre deux à Virginie Despentes. La campagne de promotion orchestrée par son éditrice, avec son consentement faussement ahuri, a fait converger stratégie de longue date et tactique de dernière ligne. À lui le pompon !

 

Humour panique et mélancolie

On a parlé, pour dégommer La carte et le territoire, d’un roman « consensuel » purgé des aspects «sulfureux» de ses précédents romans, comme s’il s’agissait pour l’écrivain de faire le gros dos en matou matois péchant le compliment. Or, s’il y a un peu de cette suavité composée dans la campagne de promotion de son roman, celui-ci marque une évidente évolution du regard de l’écrivain, devenant ici son propre personnage, sur le monde et sur les gens.

Surtout : Michel Houellebecq reste un observateur aigu, et parfois percutant, de la société qui noue entoure. Des menées personnelles d’un artiste, à la fois intéressant  et « piégé » par un marché de l’art délirant, aux relations de plus en plus équivoques entre culture et commerce, vie privée et publicité, au royaume des marques et de la spéculation, l’écrivain joue avec son propre personnage dans une mise en abyme pleine d’humour tantôt tendre et tantôt noir. Le sentiment du temps qui passe, et du vieillissement, pondère la satire (même si l’association Dignitas en prend pour son grade) et le dessin des personnages se fait plus nuancé, leur substance plus étoffée.

Dans une chronique malveillante témoignant d’une piètre lecture, l’académicien Goncourt Tahar Ben Jelloun a parlé de la mégalomanie de l’écrivain pour le « scier ». Or c’est une tout autre image qu’en donne La Carte et le territoire, roman d’un clown triste jouant le vieillard en pyjama fripé avec une énergie et un fond de jubilation sardonique que nimbe un non moins perceptible mélancolie…

Michel Houellebecq. La Carte et le territoire. Flammarion, 428p.

 

SMS en coulisses ?

Un rien de temps après que l’annonce du Prix Goncourt, attribué hier à Michel Houellebecq par sept voix, contre deux à Virginie Despentes, la nouvelle tombait que le  Prix Renaudot 2010  revenait à ladite romancière « trash », au 11e tour et par  quatre voix, contre trois à Simonetta Greggio.

Or, eût-il pu se faire que Virginie Despentes décrochât à la fois le Goncourt et le Renaudot, à supposer par exemple que, vexés par la rumeur médiatique d’un Goncourt assuré à Houellebecq, les jurés de l’Académie reportent leur voix sur la punkette ?

Cela eût très bien pu se faire, comme cela s’est fait en 1995 où, sans concertation probable, l’écrivain russe francophone André Makine obtint coup sur coup le Prix Médicis, le prix Goncourt et le Goncourt des lycéens pour Le Testament français. De la même façon, la lauréate du Médicis 2010, Maylis de Kerangal, aurait pu décrocher à la fois le Grand Prix du roman de l’Académie française, le Femina, le Médicis et le Goncourt, puisque son (très remarquable) roman, Naissance d’un pont, figurait sur les dernières listes de ces divers prix…

Y a-t-il eu, alors, des téléphones, des billets échangés et autres SMS de concertation ? On peut le supposer. Ou pas. Et qu’importe finalement ?…        

 

 

 

 

 

17:51 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : prix goncourt

Houellebecq comme si vous l'aviez lu...

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La carte et le territoire - Lecture annotée.

Avertissement : Ces notes peuvent être utiles à celles et ceux qui n'ont pas lu le Goncourt 2010 et voudraient faire comme,  si en connaissance de cause ou presque...

 Exergue de Charles d’Orléans : « Le monde est ennuyé de moy. Et moy pareillement de luy ».

 

-        « Jeff Koons venait de se lever de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d’enthousiasme ».

-        En face de la star de l’art kitsch-porno-branché : Damien Hirst, autre figure de la pseudo-avant-garde contemporaine hyperfriquée.

-        On comprend que les deux lascars sont en train d’être portraiturés dans un décor chicos, par un certain Jed.

-        Jed éprouve autant de peine à saisir l’expression de Koons que s’il s’agissait d’un « pornographe mormon ». Bien vu.

-        Lui trouve également une dégaine de vendeur de décapotables Chevrolet. Pas mal vu non plus.

-        C’est tout de suite très vif, comme dans les premières pages d’Extension.

-        On est le 15 décembre, et son chauffe-eau fait de drôles de bruits.

-        Un an auparavant, il était carrément tombé en panne.

-        Or il se met en quête d’un réparateur.

-        Qu’il finit par dénicher au matin du 24 décembre en la personne d’un Croate.

-        Lequel lui donne l’impression d’en « savoir gros sur la vie ».

-        Jed se rappelle comment in s’est installé dans son atelier d’artiste, neuf ans auparavant.

-        Il a fait récemment un portrait de son père au milieu de ses collaborateurs. Dont la composition est inspirée par une toile de Lorenzo Lotto…

-        Son père, architecte, est un homme fini.

-        Il va passer Noël avec lui.

-        Le vieux vit à Raincy dans une zone désormais à risques.

-        Un an plus tard, le chauffe-eau a tenu et le portrait intitulé Jean-Pierre Martin quittant son entreprise se trouve chez le galeriste de Jed.

-        Excellente modulation de la temporalité narrative.

-        Le père a quitté le Raincy pour une maison de retraite.

-        Se retrouvent Chez Papa.

-        Il parle de sa prochaine expo à son père, dont il évoque la vie de vieux veuf (p.22)

-        Et l’idée de son galeriste de faire un portrait de Michel Houellebecq.

-        Que son père, à son étonnement, connaît.

-        Le père de Jed : « C’est un bon auteur, il me semble. C’est agréable à lire, et il a une vision assez juste de la société »…

-        Jed observe les autres vieillards pendant qu’ils conversent.

-        Voit son père désormais « dans la position de l’enfant pensionnaire ».

-        Tout cela tendrement amer et mélancolique. Très fin, très bien perçu.

-        Jed de son père : « Il attend la libération, l’envol »…

 

-        Se réveille pendant la nuit suivante.

-        Son chauffe-eau lui rappelle le réparateur croate.

-        Qui lui a dit qu’il rêvait d’ouvrir une location de scooters des mers en l’île de Hvar.

-        Va voir sur Internet ce qu’il en est de Hvar…

-        Puis revient à sa toile inachevée de Koons et Hirst.

-        Se demande s’il ne faudrait pas peindre des ailes à Jeff Koons…

-        La paire canaille est au top du classement mondial d’ArtPrice, Hirst No 1 et Koons No 2.

-        Jed, lui, est No 583, mais 17e Français.

-        « C’était vraiment un tableau de merde qu’il était en train de faire ».

-        Il se considère lui-même à une « fin de cycle ». (p.31)

-         

-        Première partie

-        Retour à l’enfance de Jed.

-        Qui a connu ses premiers moments d’extase en dessinant.

-        Des fleurs pour commencer.

-        Dont il a compris le sort dès ses 5 ans…

-        Sensible aussi à la volonté de vivre des animaux.

-        Son père est PDG d’une entreprise de construction de stations balnéaires.

-        La première peinture de Jed, une gouache, représentait « Les foins en Allemagne ».

-        Une œuvre d’imagination…

-        Considère que la beauté est « secondaire en peinture ».

-        Son grand-père était photographe, et son père a eu de grandes espérances d’artiste.

-        En entrant aux Beaux-Arts de Paris, Jed a abandonné la peinture pour la photo.

-        Il a hérité une chambre Linhhof Master Tecnika Classic de son aïeul.

-        Pendant ses études, il s’adonne à la photo des objets manufacturés de toute sorte.

-        Son ambition encyclopédique est de « constituer un catalogue exhaustif des objets de fabrication humaine à l’âge industriel ».

-        Me rappelle une idée de Walter Benjamin.

-        Après son diplôme il se rend compte qu’il va être seul…

-        Il a accumulé quelque 11.000 photos.

-        Après ses études, il revient vivre avec son père au Raincy.

 

-        Il est alors question de la mère de Jed, Anne, qui a épousé son père par amour et s’est suicidée à l’âge de 40 ans.

-        Son père, un jour, lui propose de l’aider à acheter un appart à Paris, pour mieux percer.

-        Ce qui l’amène au boulevard de l’Hôpital.

-        Sa mère ressemble au portrait d’Agathe von Astighwelt ( ???).

-        Une nature apparemment angoissée.

-        Ne l’imagine pas à un concert de rock dans les années 60…

-        Jed a été casé dans un internat dès sa sixième.

-        Accomplit des études sérieuses et tristes.  Lit beaucoup. Sa qualité d’orphelin le protège.

-        Soin projet d’artiste de donner « une description objective du monde » se fonde donc sur un terreau dense.

-        En tout cas on voit très bien le personnage.

-        Après son installation dans le XIIIe, le goût pour la photo lui passe.

-        Quelque temps, il va se passionner pour l’émission de Julien Lepers, Questions pour un champion.

-        Julien Lepers dispute la place de Jean-Pierre Foucault dans son top ten des animateurs…

-        Puis son père l’invite à se rendre à l’enterrement de sa grand-mère, dans la Creuse.

-        C’est au cours de ce voyage qu’il subit son second grand choc esthétique, en achetant la carte « Michelin Départements » de la Creuse, dont la sublimité le bouleverse…

-        Une carte au 1 :150.000e.

-        « L’essence de la modernité, de l’appréhension scientifique et technique du monde, s’y trouvait mêlée avec l’essence de la vie animale. »

-        Devant le corps de sa grand-mère dans son cercueil de chêne, son père lui dit timidement : « Elle croyait en Dieu, tu sais »…

-        Suit un enterrement « à l’ancienne », évoqué avec une sorte de tendre ironie.

-        Le prêtre est un « vieux routier » qui ne cherche pas à escamoter « la réalité du décès ».

-        Son père reparti à Paris, Jed repense à une certaine Geneviève, avec laquelle il a perdu sa virginité.

-        Une Malgache qu’il a connue à l’époque des Beaux-Arts et qui lui a raconté les coutumes de son pays

-        Une étudiante en art qui fait commerce de ses charmes pour arrondir ses fins de mois, et qui lui a tout appris.

-        En matière de dessin, Geneviève était essentiellement « innocente et joyeuse », ce qui le touche.

-        Mais Geneviève lui a préféré un avocat d’affaires.

-        Quant à la maison de la grand-mère, on a décidé de la garder.

-        Considérations sociologiques bien filées sur l’évolution de la campagne française, qui prendront tout leur sens vingt ans plus tard… (p. 61)

-        À son retour à Paris, Jed achète toutes les cartes « Michelin Régions ».

-        Il va travailler pendant six mois sur ce matériau.  

-        Et vient le jour du vernissage.

-        Auquel il remarque bientôt « la plus belle femme qu’il ait jamais vue ».

-        Elle montre beaucoup d’attention à ses travaux.

-        Lui dit travailler chez Michelin : Olga Sheremoyova, du Servie de la communication.

-        La rappelle le lendemain.

-        Se voient Chez Anthony et Georges, rue d’Arras.

-        Olga essaie de pousser le mécénat de Michelin dans le domaine de l’art.

-        Olga trouve les cartes de Jed « vraiment belles ».

-        Après le repas, fin, elle l’accompagne chez lui.

-        Mais il vaut mieux aller chez elle.

-        Où ils vivront leur liaison.

-        Olga est une jeune Russe de l’élite.

-        Elle le fait beaucoup sortir.

-        Il apprend à se tenir en société, sur la défensive.

-        Avec une « courtoise neutralité ».

-        Il en vient à rencontrer Beigbeder en conversation avec une ex-hardeuse qui vient de poublier des entretiens avec un religieux tibétain.

-        Beigbeder à Jed : « Alors c’est vous ? ». par allusion à Olga, qu’il a « eue ».

-        Mais Jed ne sait pas quoi répondre. Et MH philosophe : « Que répondre, en général, aux interrogations humaines ». Exquis.

-        Croquis rapide de FB. Pas mal.

-        Déconne gentiment : « La littérature, comme plan, c’est complètement râpé », dit-il à Jed, sous entendu. C’est artiste qu’il faut être pour lever les plus belles femmes. Ce gens de choses.

-        Dans la foulée, Jed s’est trouvé « lancé ».

-        Sa prochaine expo est projetée, à laquelle collaborera une attachée de presse, Marylin, qui dit travailler « dans l’humain ».

-        Marylin fait très fort.

-        Titre de l’exposition : La carte est plus forte que le territoire.

-        Marylin gère les médias en championne.

-        Les articles vont gicler.

-        Patrick Kéchichian va délirer dans le genre mystique.

-        On fête l’événement chez les deux tantes sympas.

-        Anthony a un peu forci. MH : « c’était sans doute inévitable, la sécrétion de testostérone diminue avec l’âge, le taux de masse graisseuse augmente, il abordait l’âge critique ». Toujours la note romantique…

-        Où il est question de l’outing décisif de Jean-Pierre Pernaut, décisif pour les cuisiniers…

-        Un mois plus tard, Marylin débarque avec la presse. « On a tout le monde »…

-        Et Marylin repart vers sa destinée obscure de « guerrière »…

-        Considérations de MH sur les effets de mode et les engouements spontanés. (p.89)

-        Le succès de Jed mis en rapport avec celui des cours de cuisine, de la randonnée et des nouvelles créations charcutières ou fromagères, entre autres vins exquis.

-        De la « magie du terroir » et autres tartes.

-        Patrick Forestier, patron de Michelin, convoque Jed et lui déclare : We are a team »…

-        Lui propose de se déployer par lui-même, non sans lui proposer un contrat win-win.

-        Tout ça est finement et rondement mené.

-        Jed découvre ensuite les arcanes de la « formation du prix ».

-        En plaçant se sphotos en ligne, constate qu’il vaut cher : 2000 euros pour du 40x60.

-        Son revenu, entretemps, a dépassé celui d’Olga.

-        Considérations sur les goûts culinaires de l’époque et la préférence pour unecuisine « à l’anciene », qui incite Olga à contacter le directeur du segment Food luxe pour booster la gastro vintage. Exquisite.

-        Jed et Olga vivent plusieurs semaines de bonheur.

-        Souvent trois pages assez carabinées sur l’épicurisme tendance, la « cuisine d’intuition » et toutes ces sublimités coûteuses.

-        Cependant Olga va poursuivre sa vie en Russie, pour développer la présence de Michelin.

-        Elle propose à Jed de la suivre.

-        Mais il met du temps à répondre… (p.103)

-        Le 28 juin, Jed accompagne Olga à Roissy.

-        Se sent un peu démuni.

-        L’impression qu’il va franchir une nouvelle étape.

-        Réflexion sur les relations humaines, où il ne brille pas, et sur la famille.

-        Après lke départ d’Olga, de retour chez lui, son travail récent lui semble compètement vide. Il fiche tout à la poubelle.

-        Des années plus tard, devenu extrêmement célèbre, il dira qu’être artiste a toujours représenté à ses yeux le fait d’être soumis.

-        Il faudrait plutôt traduire : poreux.

-        Soumis à ses intuitions.

-        C’est pour ça qu’il détruit son travail.

-        Forestier, le directeur de la communication de Michelin, n’accueille pas mal la nouvelle.

-        Forestier déplore la mutation d’Olga.

-        Estime que la DG l’a enculé.

-        Les investisseurs étrangers dictent la nouvelle donne.

-        Il encourage Jed à rebondir.

-        Ils ont collaboré win-win…

-        Rien ne se passe pendant les semaines qui suivent.

-        Puis un type, la cinquantaine. L’aiur d’un situationniste belge, le hèle. Un certain Franz Teller, qui se dit galeriste.

-        Attiré par la mutation de Jed.

-        Se présente comme un pur intuitif, puis fait visiter sa galerie à Jed, une ancienne usine de construction métallique.

-        Jed est décontenancé par cette rencontre.

-        En octobre il fait une autre expérience intéressante qui l’amène rue Trudaine, dans le cabinet de son père.

-        Qu’il va retrouver.

-        Pour lui conseiller de se retirer.

-        Ce qui interloque son père : « Mais qu’est-ce que je ferais ? ».

-        Jed aussi vit un mauvais passage en matière de vie végétative.

-        Le souvenir de Joe Dassin, trèps apprécié d’Olga, le tarabuste…

-        Sur quoi, Jed passant devant le magasin Sennelier, va se décider son « retour à la peinture », qui sera très commenté plus tard…

-        Du pur Houellebecq. « Par la suite, Jed ne devait pas rester fidèle à la marque Sennelier »…

-        Ses deux prochaines toiles seront consacrée à un boucher chevalin et à un gérant de bar-tabac. À l’huile…

-        Se lance dans une série de métiers. Très Cavalier cela.

-        Sans rien de nostalgique au demeurant.

-        Cette série va durer sept ans.

-        Il y aura aussi une Aimée, escort girl.

-        Et La conversation de Palo Alto, chef-d’œuvre probable de la série de « compositions d’entreprise ».

-        22 tableaux réalisés en moins de 18 mois.

-         

-        Deuxième partie

-        Le 25 décembre, Jed décide d’organiser une nouvelle expo.

-        Envoie un mail de relance à Houellebecq.

-        Pui il appelle Beigbeder pour lui demander un service.

-        Ils se retrouvent à la Closerie des Lilas.

-        FB est d’accord de l’aider à s’introduire chez MH.

-        Lui suggère de jouer sur l’argent.

-        MH a été « séché » par son divorce.

-        Lui apprend qu’Olga l’a vraiment aimé.

-        Et qu’elle va diriger Michelin TV, sous l responsabilité de Jean-Pierre Pernaut.

-        Jed quitte Roissy pour Shannon.

-        Réagit à la vision d’une galerie de portraits de célébrités.

-        Se rend donc chez Houellebecq.

-        Qui a choisi l’ « option bungalow » et néglige sa pelouse…

-        Houellebecq s’excuse pour l’état de sa pelouse.

-        En ces lieux depuis trois ans.

-        MH lui offre de la charcuterie.

-        Puis se lance dans une défense fervente du porc « capable d’une affection sincère et exclusive pour son maître ».

-        J’aime beaucoup cet humour au second degré. MH ne craint pas de paraître idiot. Bon point.

-         MH examine ensuite les travaux de Jed et conclut qu’il va accepter.

-        Parle ensuite des radiateurs en fonte, et du parcours de la fonte dans le monde actuel, lié à un drame humain…

-        Jed explique qu’il est revenu à la peinture à cause des personnages.

-        Trouve que la nature morte n’a plus aucun sens depuis la photo.

-        Puis MH propose un dîner au Oakwood Arms.

-        Fait ensuite l’éloge de la Taïlande, qui est plus simple que l’Irlande, « équatorial, administratif »….

-        Puis, comme Jed lui reproche un peu de jouer son rôle, MH annonce qu’il va retourner sans la Loiret. Où il pourrait chasser le ragondin…

-        Ils vont donc dîner. MH parle de la haien qui le poursuit.

-        Parlent des journaux.

-        Puis du retour à la peinture.

-        Jed dit que ce qu’il fait se situe « entièrement dans le social ».

-        Jed lui propose de le payer avec un tableau.

-        MH dit que la seule chose qu’il possède dans sa vie se réduit à des murs… (p.150)

-        Le lendemain, Jed va dans une grande surface puis gagne l’aéroport. Nouvelles considérations sur la topologie du monde.

-        Sur le départ, Jed téléphone à MH pour lui dire qu’il aimerait faire son portrait.

-        Dialogue exquis : « Il y a un jour, une semaine spéciale où vous êtes libre ? ». Et MH : Pas vraiment. La plupart du temps, je ne fais rien… »

-        Franz est emballé par la perspective.

-        Marylin refait surface.

-        La série des portraits fera l’objet de la prochaine expo.

-        Une dizaine d’années se sont écoulées.

-        Il est sorti du circuit de l’art. Et ce sera donc son grand retour.

-        Il retourne ensuite en Irlande.

-        Où MH le reçoit en pyjama rayé gris, puant un peu.

-        Le reçoit plutôt mal. Il a replongé au niveau charcuterie et ressemble à une vieille tortue malade.

-        Très méfiant quand Jed s’approche de ses manuscrits.

-        Plus inattendu que jamais, MH se livre à une apologie de Jean-Louis Curtis. Pour ses pastiches de La France m’épuise…

-        Deux pages sur Curtis (pp.168-168)

-        Suivent des considérations sur les goûts de MH en matière de consommation : à propos des chaussures Paraboot Marcje, de l’ordi Canon Libris et de la parka Camel Legend…

-        Evoquant la disparition de la Parka Legend, MH pleure…

-        Puis l’ « illustre écrivain », comme Houellebecq  appelle MH, se livre à diverses facéties, en « vieux décadent fatigué ».

-        Trouve l’idée du portrait « ronflante »…

-        Jed se rappelle ce qu’Olga lui a dit de son regard : un regard intense…

-        MH lui dit que son sentiment d’apartenance à l’espèce humaine diminue de plus en plus. (p.175)

-        Puis MH se livre à une diatribe contre Picasso qui selon lui a une « âme hideuse ».

-        Puis, quand Jed le quitte, il lui dit avec un sourire désarmant qu’il prend la peinture au sérieux…

-        Jed revient par Beauvais.

-        OÙ il « prend du recul »…

-        Suivent des considération, émises par des historiens d’art, sur le portrait de MH par Jed. (Pp. 184-185)

-        Il y est question de l’ « incroyable expressivité » du sujet, avec quelque chose de démoniaque dans la « transe »…

-        Le texte de MH, pour le catalogue, arrive le 31 ocobre. Une cinquantaine de pages contenant des « intuitions intéressantes ».

-        MH qualifie le regard de Jed comme d’un ethnologue.

-        Suit un développement, à propos de leur portrait, sur Bill Gates et Steve Jobs (pp.189-190). Très intéressant ! Cela donne envie de voir le tableau…

-        Le vernissage de l’expo est fixé au 11 décembre.

-        Avant de se pointer à l’expo, Jed se rend dans une grande surface. Bain de foule et d’objets…

-        Se demande s’il n’est pas gagné par un certain sentiment d’amitié pour Houdellebecq.

-        Quand il arrive à l’expo, Marylin lui dit : « Ya du lourd ».

-        Et de fait il y a de l’acheteur international et François Pinault et autres huiles…

-        Patrick Kéchichian en prend pour son grade, dont la dame du Monde refuse l’article genre « cuculterie bondieusarde».

-        La fortune commence de sourire à Jed.

-        Qui a l’air plus ou moins de s’en foutre.

-        Franz lui parle des offres d’hommes d’affaires qui veulent qu’on leur tire leur portrait, comme sous l’Ancien Régime.

-        Jed est toujours décidé à donner son portrait à MH, estimé 750.000 euros.

-        Jed est devenu l’artiste français le plus payé.

-        Mais on sent qu’il en est déjà fatigué. Ce que Franz perçoit.

-         Il va passer Noël avev son père.

-        Dont le cancer du rectum s’est aggravé.

-        « Je peux plus supporter la gueule des êtres humains », lui dit-il.

-        La rencontre est émouvante.

-        Jed raconte longuement la motivation de sa peinture, visant à décrire les rouages de la société.

-        Dit à Jed qu’il ne va pas lui expliquer les causes du suicide de sa mère, vu qu’il n’en sait rien (« Probablement est-ce qu’elle n’aimait pas la vie, voilà tout ») mais précise que le cyanure l’a empêchée de souffrir.

-        Le père n’a connu aucune autre femme, mais il envie de clopes.

-        Que Jed va lui chercher au coin de la rue.

-        Evoque ensuite le temps de la fumée et des grandes discussions, de ses espérances de jeune architecte, de son opposition au fonctionnalisme et de son sentiment d’écolo avant la lettre, de Fourier – très intéressant aperçu. (p.222)

-        Evoque son opposition à Corbu.

-        Très intéressant développement sur William Morris.

-        Distinction entre art et artisanat, sur la ligne de Gropius.

-        Comment il a fini par se résigner à fabriquer des stations balnéaires, qui l’ont enrichi. L’homme des illusions perdues…

-        Le 25 décembre, Olga refait surface.

-        Qui l’infite à une grande réception chez Jean-Pierre Pernaut.

-        Notes gratinées sur la « personnalité visionnaire » de cet apôtre de l’authenticité et des vraies valeurs.

-        Le lendemain, il achète « Les Magnifiques Métiers de l’artisanat », qu’il rapproche de William Morris et de sa notion de « progrès lent ».

-        Divers propos délicieusement pince-sans-tiure sur le monde des médias,

-        Puis il téléphone à Houellebecq, qui vient de couper du bois pendant une heure et se trouve en pleine forme. Lui annionce qu’il va lui amener son portrait…

-        MH a l’air heureux.

-        Réception mahousse chez Jean-Pierre Pernaut,

-        Dont l’hôtel particulier, en Vendée, est gardé par des paysans à fourches.

-        Une dizaine de binious bretons font la musique.

-        Jed n’a jamais vu in si grand appart de sa vie.

-        Il y a là 200-300 invités.

-        Jed a peint « Le journaliste Jean-Pierre Paraut animant un comité de rédaction », un tableau « discret ».

-        Il y a là Patrick Le Lay, Julien Lepers, Pierre Bellemare, Claire Chazal, et le staff de Michelin qui donne le ton…

-        Finalement, Olga ramène chez elle le « petit Français fragile ».

-        Le lendemain Jed, bientôt 40 ans, se réveille auprès d’Olga.

-        « La sexualité est une chose fragile, il est difficile d’y entrer, si facile d’en sortir »…

-        Il se rend compte que c’est fini entre eux.

-        Le portrait de Houellebecq fait partie de sa dernière synthèse.

-        Jed avance par synthèses successives. Très intéressant.

-        Ensuite monte dans son Audi direction le trou de province où Houellebecq se terre.

-        L’écrivain a changé depuis la dernière fois.

-        Il dort dans son ancien lit d’enfant.

-        Il prétend qu’il a essayé d’écrire un poème sur le soiseaux, et qu’il vieillit « tranquillement ».

-        Le remercie pour le tableau.

-        Sans faire autrement attention.

-        « Il me rappellera que j’ai eu une vie intense, par moments ». Tordant.

-        Parle de Tocqueville.

-        Puis de William Morris.

-        Troisième partie

-        Où il est question d’un certain Jasselin.

-        Un flic, dont le collègue Ferber est prostré.

-        Trois gendarmes sont également sonnés.

-        On flaire la scène de crime.

-        À côté d’une « longère ». Et c’est comme ça qu’on a appelé la maison  de Houelebecq.

-        Pas mal de mouches sur les lieux.

-        Et de fait, la victime est Michel Houellebecq.

-        Un crime affreux. La victime retrouvée décapitée et en charpie…

-        Suit un peu de documentation sur le commissaire

-        Satire sur le village culturel reconstutué.

-        Avec une rue Heidegger et une place Parménide. Mouais.

-          On est alors en 2011…

-        Jasselin revient aux lieux du crime.

-        Les experts s’activent.

-        La tête de l’écrivain et du chien ont été découpées proprement, par un pro.

-        Suivent quelques pages détaillées sur le commissaire.

-        Longue digression pourquoi ?

-        Digression sur son chien Michou, bichon bolonais…

-        Un peu fastidieux à mon goût.

-        De la stérilité du commissaire et de son chien bichon Michou…

-        Tout ça pas vraiment passionnant.

-        Les flics à propos de MH : « Ce type semblait n’avoir aucune vie privée ».

-        Divorcé deux fois, un enfant qu’il ne voyait pas.

-        L’enquête se poursuit sur la piste médicale.

-        Le lendemain, la nouvelle éclate dans les médias.

-        Tout le monde se dit « atterré ».

-        Teresa Cremisi évoque les ennemis littéraires de MH devant les flics.

-        Puis c’est l’enterrement (p.317), au cimetière du Montparnasse.

-        Dans une concession proche de la tombe d’Emmanuel Bove !

-        MH le présumé athée s’est fait discrètement baptiser six mois auparavant, apprend-on.

-        Les restes très déchiquetés de l’écrivain ont été recueillis dans des sachets et placés dans un cercueil d’enfant.

-        De l’opinion de Jasselin sur les seins siliconés (p.329)

-        Jasselin et sa femme Hélène, économiste, ont d’intéressantes conversations.

-        Jasselin à propos de MH : « Au total, il avait rarement vu quelqu’un ayant une vie aussi chiante ».

-        L’enquête se poursuit dans l’ordinateur de MH.

-        Un « petit vieux» et sympa…

-        Quelques Ex qui témoigneront.

-        On remonte jusqu’à Jed Martin.

-        La mort de MH a surpris Jed.

-        Son père l’a convoqué pour lui dire qu’il a décidé de se faire euthanasier. En Suisse.

-        Jed réagit assez piteusement.

-        Etre l’enfant de deux suicidés ne lui plait pas. Trouve que ça fait beaucoup.

-        Son père le prend mal.

-        Mais lui-même n’éprouve pour la vie qu’ »un amour hésitant ».

-        Jed va comparaître devant Jasselin. (p.348)

-        « La modernité était peut-être une erreur, se dit Jed pour la première fois de sa vue » en avisant le bâtiment de l’Institut à la rotondité inutile…

-        Jausselin lui apprend que MH a été découpé en lanières.

-        Sur les photos, le sol jonché des bouts d’Houellebecq évoque un Pollock. Comique.

-        Jed est assez secoué par le Pollock.

-        Ils se rendent ensemble dans le Loiret, au domicile de MH.

-        Discussion sur le mal (p.358).

-        « Le monde est médiocre », dit Jed, « et celui qui a commis ce meurtre au augmenté la médiocrité dans le monde ».

-        Ils arrivent à Souppes, où l’écrivain a vécu ses derniers jozrs.

-        L’évocation des lieux fait très fort penser à du Ballard.

-        Jed constate aussitôt que son tableau a été volé.

-        Un tableau qui vaut maintenant 900.000 euros.

-        Jasselin conclut que l’affaire est résolue : le vol a été maquillé en crime.

-        On retrouve Jed à Zurich, sur le straces de son pèpre et de l’association Dignitas d’aide au suicide.

-        L’entreprise jouxte un bordel de luxe.

-        Un peu téléphoné, mais on est dans la satire.

-        Jed voit les cercueils sortir à la queue leu-leu du bâtiment de Dignitas.

-        Mais Jed arrive trop tard.

-        « Tout est en ordre », lui dit la réceptionniste. Bien vu ! Il la gifle violemment. Bien fait !

-        Et dire que Ben Jelloun trouve de l’émotion à cet épisode ! Foutaise.

-        Epilogue

-        Quelques mois plus tard, Jasselin part en retraite.

-        Se retire en Bretagne pour jardiner.

-        Fait jurer à Ferber de ne pas laisser tomber l’affaire.

-        L’affaire n’est résolue que 3 ans plus tard, par hasard.

-        Lorsqu’on arrête un trafiquant d’insectes.

-        La piste conduit à un chirurgien collectionneur pervers grave.

-        On trouve chez lui des plastinisations de Von Hagens et le portrait de MH.

-        À présent le tableau vaut 12 millions.

-        Et revient à Jed.

-        Lequel prend congé de son chauffe-eau et s’établit en Creuse à la Candide, pour ne pas cultiver son jardin.

-        Et les années passent.

-        On enterre Beigbeder.

-        L’œuvre de Jed va connaître diverses autres étapes.

-        La France se ruralise de plus en plus vers 2020.

-        Tout est bien… (p.428)

- Bon roman. Très intéressant. Moins vertigineux que Possibilité d'une île mais non moins riche d'observations  et comme apaisé, mélancolique et pince-sas-rire.   

04/11/2010

La furia du jeune écrivain

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À propos de Wagner ≠ 1  de Sébastien Meyer, jeune auteur et éditeur romand qui en veut...

La lecture de ce petit livre ardent et pur de Sébastien Meyer, âgé de 22 ans, m'a rappelé une phrase fameuse de Paul Nizan, qui amorçait ainsi son premier récit, Aden Arabie, en 1931: "J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel'âge de la vie".

Cette phrase nimbée de sombre romantisme, à nos vingt ans de soixante-huitards, nous parlait toujours alors que les vingt ans de Paul Nizan, vers  1925, l’avaient vu passer du premier parti fasciste français, du genre socialiste-révolutionnaire, au parti communiste avec lequel il rompit en 1939 à la signature du pacte germano-soviétique, désormais considéré comme un traître, vilipendé par Aragon et consorts, pour être tardivement réhabilité à la fin des années 1970, dix ans avant la naissance de Sébastien Meyer…

Or curieusement, malgré tout ce qui sépare évidemment des jeunes gens de 1925, 1968 et 2008, et sans réduire pour autant ce qui les rapproche à « la jeunesse », la citation de Paul Nizan m’a semblé retrouver sa pleine validité au fil du récit d’Alexandre Wagner, jeune révolté immédiatement campé en posture d’échappée par un premier message jeté à la machine à écrire sur un bout de papier : « Une chose était certaine : je ne pouvais pas rester. Il fallait partir. Fuir ».

D’emblée en effet sont opposées une vie faite de «trop de défaites accablantes » et de « réussites insipides », et l’alternative d’une existence « intense et vibrante jusqu’à l’agonie, jusqu’à l’épuisement total, jusqu’à l’anéantissement absolu ».

Or c’est à proportion de l’intensité de son élan vers ces grandes notions abstraites – que ses aînés projetaient dans les idéaux politiques et les utopies diverses –, que notre solitaire  incarnera bel et bien son impatience de vivre « autrement ».

Survivant  en traduisant des textes pour le Courrier international, Alexandre se trouve en contact permanent avec le monde comme il va, ou plutôt ne vas pas. Toute velléité révolutionnaire retombée, il imagine cependant l’alternative d’une réalité microsocpique  plus habitable, où il puisse « chorégraphier» son présent. Cette intuition d’une vie « dansée » sera d'ailleurs déterminante dans son futur proche, alors qu’il se rend compte que seuls les autres le tireront de son impasse stérile. Mais que faire « avec des secs, avec des graves, avec des étriqués », et comment se contenter des errances d’un « vulgaire prédateur des nuits alcoolisées » ?

Or voici que quelques rencontres, d’une première Ludivine le poussant au bout de ses retranchements sensuels, puis d’un groupe fusionnel de danseurs, fille et garçons, et d’une femme plus âgée - cette Maud étonnante de présence qui a la vie derrière elle et l’aide à se libérer de son carcan de cérébral tourmenté -, vont le pousser à se révéler à lui-même en s’affirmant et plus encore : en s’incarnant bonnement.

Tant par la dégaine du livre, relevant de l’artisanat sommaire (plus de rigueur dans les corrections ne gâterait rien, et l’on aimerait bien savoir de qui sont les lavis qui l’illustrent…), que par son contenu, Wagner ≠ 1  séduit et impressionne par une sorte d’affirmation d’indépendance d’une complète fraîcheur, qui n'exclut ni la gravité ni des pointes d'humour toniques. Surtout, il y a là un vrai talent qui a fait de grands pas après un premier livre, une vraie rage de survivre et de s’exprimer, quelque chose qui sent bon la littérature et le bel âge retrouvé de nos éternels vingt ans, sans la moindre nostalgie pour autant.

Meyer1.JPGSébastien Meyer. Wagner ≠ 1. Editions Paulette, 102p.

03/11/2010

Un pont vers l'avenir

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Prix Médicis 2010 éclatant à Maylis de Kerangal. Avec Naissance d’un pont, la romancière figurait sur quatre listes. Elle a fait l’unanimité. Doublera-t-elle la mise avec le Goncourt, comme Andrei Makine la tripla en 1995 (Médicis, Goncourt et Goncourt des lycéens), ou Michel Houellebecq y aura-t-il enfin droit ?

C’est l’un des plus beaux romans français de l’année qui a été couronné par le Prix Médicis, alors que le Médicis « étranger » revenait à l’auteur américain David Vann, pour Sukkwan Island (Gallmeister), et le Médicis « de l’essai » à Michel Pastoureau, pour Les couleurs de nos souvenirs (Seuil).

Avec son septième livre, Maylis de Kerangal, qui a passé par l’édition (chez Gallimard puis à l’enseigne « jeunesse » du Baron perché, qu’elle a créé), s’est déployée dans les grandes largeurs d’un « meccano démentiel », ainsi qu’elle qualifie elle-même le chantier pharaonique « scanné » par son roman. Or ce qu’il faut préciser aussitôt, c’est que cette épopée technique relatant la construction d’un pont autoroutier reliant la ville de Coca (dans une Californie imaginaire et hyper-réelle à la fois) et la forêt, par-dessus un fleuve, n’a rien de mécanique précisément : c’est une aventure humaine «unanimiste» aux personnages admirablement présents et nuancés, âpres et émouvants. De Georges Diderot le chef de travaux rodé sur les gros œuvres du monde entier, à Summer la « Miss béton » française ou Katherine l’ouvrière mal barrée en famille , en passant par Sanche le grutier portugais, Mo le Chinois, Soren l’assassin en fuite, Seamus le rescapé de la General Motors ou le Boa, maire mégalo de Coca, entre autres, toute une humanité cohabite, avec peine et parfois violence, tandis que les oiseaux migrants provoquent une grève technique au dam des financiers nargués par les écolos…

Méticuleusement documenté, sans être un reportage pour autant, Naissance d’un pont est en outre un acte d’écriture romanesque tout à fait novateur, quoique pur de tout effet « avant-gardiste », brassant les langages d’aujourd’hui dans une polyphonie jouissive.

Construit avec autant de vigueur que de sensibilité musicale, très rythmé et très sensuel à la fois, poreux à l’extrême, le roman de Maylis de Kerangal jette enfin un pont vers l’avenir de la littérature française en perte de souffle, avec 300 pages qui en évoquent 3000 « compactées », très denses par conséquent mais très lisibles – un rare bonheur de lecture !

Maylis de Kerangal. Naissance d’un pont. Verticales, 316p.

01/11/2010

Le piège d'une satire

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En lisant L’Amour nègre, de Jean-Michel Olivier. Triptyque critique, I. Ce roman est-il raciste ? Attention au deuxième degré !

Le sentiment panique que nous vivons, aujourd’hui, dans un asile de dingues doublé d’un lupanar, peut s’exacerber à tout moment, chaque jour, à la seule lecture des tabloïds du matin ou en zappant à la télé du soir. L’espèce de folie collective qui s’est emparée de notre drôle d’espèce, incessamment boostée par l’appât du gain et le rêve d’un bonheur aussi standardisé que factice, déploie sous nos yeux un spectacle hallucinant et continu mais que nous ne voyons plus guère, saturés que nous sommes par l’Information - grande machine à tout rendre incidemment informe – et la Publicité, sa variante mercantile et dominante. Or comment parler de ce monde ? Comment le décrire ? Comment en illustrer la démence ? Comment raconter la course du rat humain dans ce dédale ?

En 1759 parut, à Genève, un conte philosophique intitulé Candide ou l’optimisme, qui racontait, sur fond de guerres et de séismes, d’expéditions au bout du monde et de tribulations extravagantes, la quête d’un garçon rebondissant à travers toutes les vicissitudes et finissant par tirer un bilan sage des plus cuisantes désillusions. Dans la foulée, Voltaire nous fit beaucoup rire, et j’avoue avoir finalement beaucoup ri en lisant L’Amour nègre de Jean-Michel Olivier, dont la satire carabinée peut être dite aussi voltairienne, dans une manière « panique » usant, comme au judo, tous les mouvements de l’adversaire pour lui faire piquer du nez. Comme un Michel Houellebecq, Jean-Michel Olivier se sert de tous les standards de la culture de masse (cinéma, musique, modes et marques) et de tous les poncifs du langage au goût du jour pour les « retourner » et en montrer, sans moraliser pour autant, la monstruosité.

Un couple de stars de cinéma qui va s’acheter un enfant en Afrique, un célébrissime acteur qui se paie une île de rêve pour jouer à l’ermite zen, un diable de Tasmanie qu’on envoie chez le psy pour soigner ses crises d’abandonite, et mille formes de folie ordinaire dont les plus sanglantes ont défrayé la chronique passée (de la bande à Manson au procès de Phil Spector, entre tant d’autres) constituent une matière que L’Amour nègre revisite à sa manière sarcastique, non sans paradoxe de départ.

C’est ainsi que, trompé par un début de lecture trop « politiquement correcte », j’ai d’abord cru voir dans cette histoire de jeune Africain, fils d’un tas de mères et d’un père lubrique et cupide, acheté par un couple d’acteurs américains mondialement connus (on pense immédiatement à Angelina Jolie et Brad Pitt, avec un zeste de Madonna), un roman cynique et vulgaire, au langage aussi artificiel et truffé de clichés qu’un best-seller de Paulo Coelho. La chose m’indignait d’autant plus que l’auteur est un compère dont j’ai apprécié la plupart des ouvrages, que j’imaginais soudain égaré dans ce qu’il m’avait annoncé comme un « roman-monde ». Et voici qu’il réduisait l’Afrique à des femmes astiquant le bambou des hommes et ne rêvant que de faire pisser le dinar des touristes…

Plus je progressais, cependant, dans cet invraisemblable récit (invraisemblable dans une optique réaliste), et plus je me demandais si JMO avait viré raciste grave, jusqu’au moment où l’énormité du discours sur l’Afrique m’est apparu comme la parfaite projection de l’image grotesque qu’en donnent nos médias, alors que le tour essentiellement satirique du « conte » me fit soudain penser à la charge parodique explosive que représente Duluth, roman de Gore Vidal qui gorille virulemment l’univers du feuilleton Dallas avec ses personnages passant incessamment entre fiction et réalité, écran plat et vie quotidienne en 3D.

Or, éclairé soudain par ce rapprochement, alors que d’autres auront tout de suite compris le deuxième degré du roman, ma lecture de L’Amour nègre se modifia ensuite du tout au tout et je commençai de rire de bon cœur en maudissant cordialement l’auteur. Du coup, je lui envoyai un SMS lui disant exactement : « Vieille salope, tu m’as bien eu ! », non sans lui expliquer ma méprise. Et lui bon prince de me répondre aussitôt de Crète où il se prélasse ces jours avec ses diverses femmes : » Te absolvo a peccatis tuis ! Baci. » (À suivre...)

II. Story board. La narration détaillée.

La narration en cinq parties (Africa, America, Oceania, Asia, Europa) de ce qui se donne pour un roman-monde est assurée par un personnage attachant, et de plus en plus, au fur et à mesure que son bonheur s’affirme d’une cata à l’autre – à l’instar du Candide de Voltaire -, Africain de naissance et successivement prénommé Moussa par son père biologique, Adam par ses parents adoptifs américains et Aimé sur son dernier passeport suisse que lui fait bricoler une banquière enamourée avant de le ramener à Genève comme un bonobo sexuel.
Jusqu’à l’adolescence, Moussa a vécu l’état de nature tel que le fantasment encore pas mal d’Occidentaux, brossant à distance (car c’était « il y a longtemps » et il n’a pas trop de souvenirs du « coupe-gorge » de son enfance) un tableau folklorique à souhait, sur fond de matriarcat collectif (les Reines) entretenant de sanglants rites archaïques, tel celui qui consiste à élire le plus fringant jeune homme, qui les consomme toutes avant d’être occis et dévoré, tandis que les hommes se livrent à de bas trafics avec les touristes de passage. Le tableau est absolument caricatural, mais il préfigure en somme l’image que, des années plus tard, les tabloïds de la Cité des Anges reproduiront de Moussa devenu Adam Hanes, fils de stars : ce négro se nourrissant de criquets au chocolat et jouant du tam-tam d’une main et de sa machette de l’autre.
Par ailleurs, le tableau initial joue d’emblée sur une sexualité exacerbée : la nuit africaine est scandée par « le tam-tam des négresses qui astiquent le bambou des nègres », et toute la nature participe à ce joyeux ramdam. Passant par là, la touriste n’a qu’une hâte qui est de faire se déshabiller Moussa et de le peloter dans la rivière, quitte à se faire entraîner soudain par le courant vers les crocodiles affamés. Et puis cet Eden ne nourrit pas son bon sauvage : ainsi le père prolifique de Moussa, aussi cupide que lubrique, vend-il ses enfants aux plus offrants, et par exemple, s’agissant de «notre héros», à ce couple de mégastars que forment Dolorès Scott et Matt Hanes, dont il obtiendra en bonus la promesse d’une télé à écran plasma 60 pouces avec Bluetooth et WiFi intégré...
Après cette ouverture africaine à grands traits elliptiques jouant sur les clichés coloniaux, c’est dans le vif du sujet que le lecteur va se trouver plongé dès l’arrivée en la Cité des Anges, et plus précisément dans l’hacienda «de rêve» de Dol et Matt (deux personnages aux profils évoquant plus ou moins Brad Pitt et Angela Jolie, ou Madonna par certains traits), où Moussa, rebaptisé Adam, et gratifié d’un passeport, aura tout loisir de ne rien foutre pendant quelques années au milieu de la ménagerie de sa nouvelle mère, bientôt augmentée d’un croissant orphelinat, tout en restant «aux aguets», sans rien perdre du show permanent qui se joue alentour, entre Matt son père-pote collectionnant les vieilles voitures et les beautés rencontrée d’un film à l’autre, et Dol sa mère ruisselante d’amour et passant ses heures chez le psy à exorciser son angoisse de n’être rien entre deux attaques de zombis.
Après Bret Easton Ellis et Tarantino, ou plus encore Gore Vidal dans son mémorable Duluth, entre autres observateurs paniques du «cauchemar climatisé», l’on pourrait se demander ce qu’un Helvète écrivain-prof a de nouveau à dire sur Hollywod et environs. Or la satire de L’Amour nègre fonctionne remarquablement, jouant sur une foison d’observations qui font du roman une espèce de collage de séquences de films, ou de feuilletons, ou de sitcoms dont l’auteur restitue les clichés dramaturgiques ou verbaux avec maestria. Entre autres scènes pimentées du chapitre America, l'on relèvera celle du paparazzo flingué par Matt dans un arbre et dévoré par un singe; la sauterie durant laquelle Adam coupe à la machette (cadeau de Matt…) la main d’un producteur surpris au moment où il allait violer sa sœur d’adoption; la séance de tripotage de bambou à laquelle le soumet un certain chanteur en son ranch, ou la visite humanitaire (non moins que publicitaire) de Mère Dolorès aux enfants d’un bidonville qui lui chantent un hymne du chanteur en question : We are the World,we are the Children,  suivez mon regard…
La grande trouvaille du roman me semble, au demeurant, le scandale que provoque Adam, sur fond de déliquescence généralisée, et alors que se multiplient les adoptions, en engrossant innocemment la jeune Chinoise Ming, sa sœur virtuelle par adoption. C’est que tout peut se tolérer dans la Cité des Anges: la consommation délirante, la drogue, le sexe à outrance et toutes ses variations (tout le monde est bi ou gay et tout le monde refuse les enfants, sauf par adoption), mais pas l’amour nègre de deux ados bien dans leurs peaux - surtout pas un enfant né par voie naturelle, horreur et damnation !
Sous les titres d’ Oceania, puis d’ Asia, les tribulations épiques de Moussa/Adam vont se poursuivre sur l’île Sainte-Lucie, acquise avec sa population de pêcheurs par Jack Malone, pote de Matt et troisième papa de Moussa (en qui l’on reconnaîtra plusieurs traits de George Clooney) dont l’aura paradisiaque ne va pas tarder à se ternir, puis dans un autre haut-lieu du tourisme sexuel asiatique où le protagoniste se réfugie, rejeté par tous, et tombe sur une touriste suisse friquée, femme frustrée (et liftée plusieurs fois) d’un banquier genevois. Passons sur le détail de ces épisodes gratinés où l’on rencontre, notamment, un maître zen très porté sur le Jack Daniel’s et diverses divas du cinéma cherchant à percer le secret de Jack, l’amant convoité des femmes du monde entier qui ne « conclut » jamais.
Reste Europa, à savoir la Suisse où Gladys, la richissime banquière, ramène son gigolo vite oublié. Et la satire de se nuancer, alors, d’un arrière-fond de mélancolie, voire de tristesse ravalée, malgré la vitalité de Moussa-Adam devenu Aimé Clerc pour la société genevoise, (on ne sait pas où il a appris le français, mais le Candide de Voltaire savait lui aussi toutes les langues de la terre ou peu s’en faut…) en quête de sa sœur Ming casée dans un internat quelconque.
Bien entendu, la situation de notre Black en Suisse, rejeté par sa bienfaitrice et vite réfugié chez les dealers solidaires, puis se refaisant auprès d’un devin marabout et développant l’amour nègre à coup de bambou, si l’on peut dire, relève aussi de l’ellipse satirique, même si elle renvoie bel et bien à certaine réalité bien connue de chez nous.
Or l’impression finale qui se dégage de L’Amour nègre, en dépit de sa drôlerie et de son élan tonique, dépasse la seule charge, accumulant parfois les effets jusqu’à la saturation, pour toucher à une autre gravité. Mais c’est pourtant le pied-léger que Jean-Michel Olivier conclut sur une image de la Suisse de demain repeuplée par l’amour nègre...

III.  De la satire: pertinence et limites. Peut-on rire d'un enfant noir ?

Devant la démence du monde actuel, le parti de rire représente, sans doute, un moment important. Dans un chaos soumis à la fausse parole, selon l’expression d’Armand Robin reprise récemment par Yves Bonnefoy, où tous les simulacres de la Vertu et du Bien ne visent qu’à fortifier les pouvoirs de l’oppression et de la destruction, tandis que les postures d’une rébellion infantile dissimulent tous les accommodements au confort intellectuel et à l’avachissement, un premier refus, quasi physique, tripal, doit passer par le rire aux éclats.

Nous avons ri aux éclats en découvrant, quelques années après la publication de L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne, la satire la plus dévastatrice qui ait été faite du totalitarisme soviétique dans Les Hauteurs béantes d’Alexandre Zinoviev. En poussant, à l’extrême, l’absurde logique communiste, pour en «retourner» la rhétorique ubuesque et mensongère, Zinoviev faisait œuvre salubre dans le moment du rire. Bien entendu, la charge du logicien russe simplifiait la réalité, comme la charge du Candide de Voltaire la schématise aussi. Les Hauteurs béantes ont marqué une brèche notable dans la langue de bois, mais ce grand livre ne remplacera jamais le moment de la connaissance que représente L’Archipel du Goulag ou les écrits de Varlam Chalamov, de Vassili Grossmann et de tant d’autres témoins de la tragédie du communisme russe.

Pour en revenir à L’Amour nègre de Jean-Michel Olivier, dont je me garderai de comparer le talent caustique au génie profus (et souvent égaré d’ailleurs…) de Zinoviev, il pose bel et bien, dans le moment du rire qu’il nous fait vivre, la question de la satire et de sa légitimité, mais aussi de ses limites.

Le livre a d’autres limites liées à quelques défauts, sur lesquels je passerai vite. En premier lieu, il me semble pécher par saturation de références et de clins d’yeux entendus, qui frisent parfois le pédantisme. Pour nous montrer qu’il est à la coule en matière de cinéma et de musique, l’auteur truffe littéralement son texte de citations de films et plus encore de titres de morceaux de musique, constituant une véritable playlist, qui en dit plus long cependant sur ses goûts que sur ceux de ses personnages. Ainsi, que Moussa ait vibré en Afrique à l’écoute d’Otis Redding (Sitting on the dock of the bay, 1968) paraît-il hautement improbable, mais on comprendra vite que la vraisemblance est le dernier souci du satiriste, qui prête en somme ses propres goûts aux ados des années 90…

Par ailleurs, l’énoncé répétitif de centaines de noms de marques de vêtements ou d’objets, qu’on retrouve en effet aux quatre coins du monde, à l’enseigne de la globalisation, aurait pu s’émincer sans dommage. On avait fait le même reproche, à l’époque, au roman de Bret Easton Ellis intitulé American Psycho, lui aussi boursouflé dans cet ordre du Name dropping. En revanche, le souffle de l'auteur est tel qu’on n’a pas trop envie de chipoter, sa verve s’exerçant jusque dans ses parodies du kitsch lyrique dont raffolent les auteurs de best-sellers. Ainsi pourrait-on dire que Jean-Michel Olivier parodie un Philippe Djian ou un Marc Levy en écrivant : « Les nuages sont des livres qui refluent vers la nuit »...

Quant aux limites effectives d’un tel roman, il me semble qu’elles tiennent essentiellement aux limites de la satire elle-même, où le sarcasme et l’ironie « panique » dominent, plus que l’humour.

Enfin, peut-on rire aujourd’hui des tribulations d’un enfant noir alors que tant de ses semblables en bavent sur le terrain, n’est-ce pas ? Bien sûr que oui, qu’on le peut, et le grand Ahmadou Kourouma l’a prouvé, et l’on rit aussi de bon cœur à la lecture de Demain j’aurai vingt ans d’Alain Mabanckou, même si la dominante des ouvrages de ces deux-là est l'humour plus que l'ironie. Or l’important, en fin de compte, est que ce moment du rire participe de ce qu’il y a de meilleur en nous, pur de tout cynisme, et que ce moment du rire nous confronte au tragique de la condition humaine par le biais de la comédie. Ce n’est pas autre chose que Bertolt Brecht conseillait au poète algérien Kateb Yacine quand celui-ci lui parlait des malheurs de son peuple : « Ecrivez donc une comédie ! »

Jean-Michel Olivier. L’amour nègre. Editions L’Age d’Homme / De Fallois, 346p

06:31 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, satire, usa

26/10/2010

La beauté de l'inutile

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En lisant Des éclairs de Jean Echenoz.

C’est dans un grand fracas nocturne, cisaillé par un formidable éclair initial, qu’on entre dans le dernier roman de Jean Echenoz et que son protagoniste, prénom Igor, entre lui-même dans la vie, juste avant que l’électricité ne pallie, la nuit, la Lumière des chandelles et de loupiotes. Et vite s’impose, avec l’évidence d’un caractère de sanglier, celle du talent de cet Igor, ou plus précisément de son génie, plus exactement encore sa vocation d’ingénieur génial à large vision et pénétration visionnaire. Son plus grand apport à l’Humanité eût pu être la Turbine Universelle résolvant le problème mondial de l’énergie par le truchement de l’énergie du monde lui-même, mais le monde est une affaire plus compliquée que le rêve d’un vieil enfant, la nature et les hommes surtout, jaloux, ingrats, voleurs d’idées et mal disposés à la réalisation réelle des utopies.

Or Gregor est foncièrement un artiste. L’ingénieur se rendra certes utile, par exemple en devinant le potentiel du courant alternatif dont profitera largement la maison Westinghouse, au dam de la General Eletric d’Edison, qui lui a ri au nez, et Gregor fera même fortune dans la lancée de la nouvelle Amérique électrifiée. Mais nombre de ses inventions ultérieures, enchaînées les unes aux autre à la vitesse de sa lumineuse ingéniosité, telles que le radar ou le missile, le compresseur de fluides élastiques ou le paratonnerre à système, resteront à l’état de projets ou seront piqués et exploités par d’autres, sa nature profonde étant d’un découvreur plus que d’un réalisateur.

Sous ses dehors éminemment antipathiques (pour une fois qu’un héros de roman est une sale gueule !), et même si sa compétence immense fait de lui un nabab et un personnage public, l’incarnation à divers égards de l’homme du Nouveau Monde à l’énergie tourbillonnante et qu’on imagine sabrant le champagne dans un cocktail avec l’homme pressé de Paul Morand, Gregor est essentiellement un poète dont la poésie de la vie (inspirée par celle de l’ingénieur Nikola Tesla né en 1856 et mort en 1943) se trouve mimée à merveille par l’écriture incessamment inventive et gracieuse, dansante, malicieuse de Jean Echenoz, autant que dans ses deux autres « biographies » récentes de Ravel et Courir, mêlant l’évocation de la civilisation technique en plein essor et, en contrepoint, celle d’une passion toute personnelle et peu mathématique (encore que…) de Gegor pour les pigeons.

Bref, Des éclairs nous réserve un vrai régal de lecture en sa suite de fugues et de variations sur les thèmes de l’art et de ses parasites, de l’art et de la solitude de l’art, du génie et de ses contrefaçons, de l’art et de sa foncière inutilité fondant ce qu’on appelle la beauté de l’art…

Jean Echenoz. Des éclairs. Minuit, 174p.

14:34 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, rentrée

22/10/2010

Quand Douna sort du bois

ADouna.jpgvec son premier livre, L’Embrasure, la romancière genevoise impose immédiatement un univers et un style. Superbe découverte !

Douna Loup entre en littérature sous son vrai prénom mais avec le masque d’un pseudo qui la pare aussitôt d’une espèce de charme sauvage, et de même son écriture s’affirme-t-elle d’emblée par sa rapidité féline et sa sensualité, sa force et sa grâce. Son premier livre, composé en quelques mois et envoyé par la poste aux éditions Gallimard, y a trouvé la meilleure place aux côtés des Romandes Pascale Kramer et Gisèle Fournier, à l’enseigne du Mercure de France. Rien cependant de « fait pour plaire » au goût du jour parisien dans ce roman fulgurant dont la pâte humaine, déjà très dense et vibrante, laisse deviner une maturité scellée par une expérience vécue loin des serres académiques ou littéraires conventionnelles. Et le fait est que, sans avoir atteint la trentaine, Douna Loup a déjà vu pas mal de pays, comme on dit.

Née à Genève en milieu artiste, de parents marionnettistes initialement proches du fameux Théâtre du Loup (encore lui !) en ses débuts, Douna passa ses jeunes années dans la Drôme avec les siens, dans la région de Dieulefit, poursuivant ensuite ses études à Valence avec une option théâtre qui lui fut d’un premier apport évident aux yeux de qui lit son roman, autant qu’on y sent la forte présence de la nature forestière.

Une expérience humaine décisive la marque, ensuite, à la fin de sa scolarité, lorsqu’elle s’engage comme volontaire dans une mission de Madagascar et découvre la détresse des orphelins sur fond de pauvreté, tout en assistant une sage-femme qui ne fut pas loin d’influencer ensuite sa propre vocation.

« Cette immersion dans la vie des plus démunis m’a apporté énormément », constate aujourd’hui Douna, qui ne parviendra guère, plus tard, à persévérer dans ses études universitaires (sociologie et ethnologie), trop abstraites à son goût, leur préférant bientôt un travail d’écrivain public spécialisé dans les récits de vie. C’est d’ailleurs par ce biais que Douna Loup, revenue à Genève où elle vit désormais avec son conjoint malgache et leurs deux filles, qu’elle a rencontré le Congolais Gabriel Nganga Nseka avec lequel elle a composé un premier livre intitulé Mopaya, récit d’une traversée du Congo à la suisse (L’Harmattan, 2010). Jusque-là, l’écriture s’était limitée pour elle à une journal intime tenu depuis des années et à quelques nouvelles.

Quant à son roman, c’est lors d’un atelier d’écriture à Romainmôtier que Douna en a trouvé l’amorce. «Le déclencheur en a été cette phrase d’un chasseur que j’ai relevé dans un journal : « Quand je tire, ce chevreuil ne sent pas venir sa fin. Rien à voir avec ces bêtes qui attendent et puis meurent à l’abattoir ». À partir de là, sachant juste quelle courbe son histoire dessinerait jusqu’à son dénouement, la romancière s’est laissée guider par son instinct. « Certaines expériences fondamentales, comme le rapport avec la mort que j’ai observé à Madagascar, me sont revenues, mais le roman s’est développé de manière très physique, pour ne pas dire organique»...



Comme une initiation

On entre dans ce roman clair-obscur par une page immédiatement saisissante, dont les mots nous prennent par la gueule et ne nous lâchent plus ensuite. On y entre par une forêt « grande, profonde, vibrante, vivante et vivifiante », dans la foulée sûre et souple d’un jeune chasseur ardent bien dans son cuir qui traque la bête comme il le ferait d’une femme. Mais dans cette forêt, qui est elle-même comme une femme, la chasse est « mieux qu’un flirt »…

Bref, le protagoniste de L’Embrasure est un mec « qui assure », comme on dit, malgré la faille et la pénombre qu’il y en en lui, où se tapit un secret qu’il refoule.

On pourrait le dire macho, mais s’il aime, avec ses compères, chasser ou lever des filles sans problème, son problème à lui, lié à la mort de ses parents, va lui revenir en pleine figure à la découverte, dans les bois, du cadavre d’un type de son âge qui a choisi de se laisser mourir par idéal, comme il l’a expliqué dans ses carnets. Or voici qu’une femme, survenue après d’autres mais qui « assure » elle aussi, le force à confronter son propre secret à celui du mort avant de revenir du côté de la vie, où elle l’attend pour essayer un pas de deux.

Il y a de l’initiation dans ce magnifique petit roman, qui passe par le savoir de l'aïeul et la médiation de la femme. Au fil de phrases fluides et belles, filant dans le courant vif, Douna Loup conduit son récit avec autant de force que de sensibilité, laissant au cœur une trace marquante.

Douna Loup. L’Embrasure. Mercure de France, 157p.

23:22 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

19/10/2010

Le livre du monde

Vernet55.jpgDans la foulée de L’Usage du monde, devenu livre « culte », vient de paraître la monumentale Correspondance des routes croisées de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, son compagnon de route. Un grand périple existentiel de deux amis à la vie à la mort.

Si vous aimez l’amitié, vous serez jaloux. Jaloux de voir deux compères complices s’envoyer des lettres où ils se traitent mutuellement de « vieux sapin» et de « bonne cloche », de « courtilière de mes deux » et de « bon vieux kütchük», entre cent autres affectueuses apostrophes amorçant des lettres merveilleuses de passion et de malice partagées, vivantes et intéressantes, qui s’ouvrent ici à tout un chacun.

Avant même la parution du formidable roman d’amitié que constitue cette Correspondance des routes croisées, les noms de Montaigne et La Boétie ont été évoqués pour qualifier l’attachement du «vieux mouflon» et du « vieux sifflet», mais on pense aussi à Bouvard et Pécuchet ou, plus farceurs, à Quick et Flupke version Collège de Genève où les deux lascars, fils d’assez bonnes familles, se sont connus et reconnus d’emblée. Ceci pour le ton vif qui fait pétiller une substance autrement dense et sérieuse, en rapport avec les grandes espérances de chacun dans son domaine particulier : littérature et peinture. De fait, c’est à travers leur quête artistique respective que cette amitié se dégage de l’ordinaire. D’innombrables jeunes Helvètes, en 1945, étaient sans doute impatients de s’arracher à la grisaille du petit pays neutre, tant qu’au carcan de leurs familles. Mais Nicolas (né en 1929) et Thierry (né en 1927), dès le début de leur complicité, brûlent de prendre le large et non pour fuir seulement, mais pour faire quelque chose de leur liberté. Bien avant de larguer les amarres, on les sent ainsi curieux de tout, impatients de tout humer et palper, observateurs aussi vifs l’un que l’autres, lecteurs dévorants et se racontant leurs découvertes entre une virée dans la nature et une sauterie avec de fraîches jeunes filles. Leurs lettres se font alors journal de bord et roman truffé de personnages. D’emblée, aussi, et ce sera une constante, chacun se soucie des progrès de l’autre : «Où en sont tes écritures personnelles ?», demande ainsi Thierry à Nicolas, car « c’est, après tout, ce qui est important dans la vie »...

Et bientôt le monde va s’ouvrir: Paris à Vernet, après un début de formation artistique, et la Laponie à Bouvier, que l’Université assomme et qui lance à sa «vieille couille» après avoir lu Bourlinguer de Cendrars : « Viendras-tu aux Indes avec moi ? ». De là découlant, en 1953, le grand voyage du duo en Topolino, par les Balkans et l’Afghanistan, jusqu’à Ceylan, qui fera l’objet du de L'Usage du monde.

Un livre « total »
Paru en 1964 après des tribulations détaillées en ces pages, le fameux livre de Bouvier a résulté d’une lente cristallisation dont nous découvrons, aujourd’hui, les multiples ramifications existentielles et épistolaires.

Deux premiers recueils de lettres de Thierry Vernet à ses proches nous avaient déjà révélé son saisissant talent d’écrivain. Par ailleurs, en 1956, le peintre écrit à Bouvier qui se trouve alors à Tokyo : « J’ai vraiment hâte qu’on se mette au livre du monde », évoquant une espèce de « livre total » où se conjugueraient le texte, la photo, le dessin et même la musique. Or, en deça et au-delà de L’Usage du monde, le lecteur dispose désormais de cette nouvelle incitation polyphonique au voyage.

Nicolas Bouvier et Thierry Vernet. Correspondance des routes croisées. 1945-1964. Texte établi et annoté par Daniel Maggetti et Stéphane Pétermann. Zoé, 1653p.

20:06 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : voyage, correspondance