10/03/2012

Cingria clochard cosmique

Cingria13.JPG

La nouvelle édition critique des Oeuvres complètes du génial Charles-Albert inspire même les pédants !

Charles-Albert Cingria (1883-1954) est un immense écrivain mineur qui ne sera jamais lu par plus de mille lecteurs. Mais ceux-ci font des petits et l'œuvre, pas toujours facile d'accès, continue de susciter le même émerveillement candide ou savant.

La légende de l'extravagant personnage, charriant mille anecdotes savoureuses, conserve son aura. Georges Haldas nous le décrivait pionçant sur des sacs de sucre à la gare de Cornavin ou lavant ses caleçons dans le Rhône; un autre ami l'a vu traverser la pelouse de l'éditeur Mermod et rejoindre la compagnie très chic en beau costume, prêté par ses hôtes, non sans traverser le bassin aux nénuphars. On en aurait comme ça des sacs !

Cingria7.JPGVélocipédiste savant sillonnant l'Europe, d'Ouchy à Sienne ou de Genève à Paris, en passant par le Maroc et la Provence, avec sa petite valise aux manuscrits, son béret basque, ses boîtes de cachous (pour les enfants) et ses pantalons golf, Cingria fut le plus atypique des écrivains issus de Suisse romande. Pittoresque et bien plus, ce fils de famille cosmopolite (Turco-polonaise et genevoise d'assimilation) d'abord aisée et ensuite ruinée, ne gagna jamais sa pitance qu'en écrivant. Des tables l'accueillaient un peu partout pour le  sustenter et bénéficier de ses sublimes improvisations de conteur. Il vécut souvent à la limite de la misère, humilié par les bourgeois (et plus encore les bourgeoises) qui lui supposaient des mœurs douteuses. Un épisode pédérastique anodin - de jeunes voyous pelotés sur une plage - lui valut il est vrai  un bref séjour dans les prisons de Mussolini, dont le tira le trpas diugne Ginzague de Reynold come l'a largement documenté Pierre-Olivier Walzer. Mais la sublimation radieuse, autant que l'alcool (certains le disaient « toujours ivre ») remplacèrent sûrement, pour l'essentiel, la vie affective et sexuelle de cet homme très pansu à tête de forçat dont l'œuvre, pourtant extrêmement poreuse et sensible, est pure de toute psychologie sentimentale.

CINGRIA5 (kuffer v1).jpgOr Cingria, autre paradoxe, s'est acquis des lectrices fanatiques, séduites par sa façon prodigieuse d'enluminer le monde, à l'écart des embrouilles politiques et de la platitude quotidienne. Plusieurs d'entre elles ont d'ailleurs joué un rôle décisif dans le rassemblement d'une œuvre énorme mais longtemps éparpillée en une constellation de revues et journaux.

À relever alors: que ses écrits follement originaux, lumineusement profonds, furieusement toniques, mais aussi précieux, voire parfois abscons, n'ont jamais cessé d'être lus depuis la mort de l'écrivain. De nouvelles générations d'amateurs et de commentateurs se bousculent ainsi au portillon du paradis poétique de celui qu'on appelle familièrement Charles-Albert, comme Rousseau est appelé Jean-Jacques.

Les deux premiers (énormes) volumes de l'édition critique des Œuvres complètes, qui en comptera sept , viennent de paraître sous couverture bleue à motifs dorés, témoignant de ce persistant et joyeux intérêt. On pouvait craindre, comme avec Ramuz, que les « spécialistes» asphyxient le texte sous leurs commentaires pédants ou jargonnants. Mais ce Gulliver, loin d'être bridé par les Lilliputiens universitaires, les inspire au contraire !

Cingria130001.JPGÀ la première édition «safran» en 17 volumes, dirigée par Pierre Olivier Walzer et  suivant l'ordre chronologique des parutions, succède ici une édition critique qui a le grand avantage, après le désastre ramuzien, de placer les gloses, souvent bienvenues d'ailleurs, après les textes. De nombreux inédits intéressants, des notes de pas de page souvent utiles, des descriptions «génétiques»    également éclairantes donnent son sens à l'entreprise. Chaperonnée par la très diligente Maryke de Courten, introduite avec brio malicieux par Michel Delon, l'édition suit un classement parfois discutable mais en somme ingénieux et conforme à l'esprit kaléidoscopique et buissonnant de Charles-Albert, dûment expliqué par la vestale du Temple que figure  Doris  Jakubec.

Une constellation d 'hommage persillés

Cingria77.jpg«Ah, sacré Charles-Albert !», s'exclame le jeune écrivain et lettreux vaudois Daniel Vuataz, 25 ans, qui vient de décrocher sa licence avec une étude consacrée à la légendaire Gazette littéraire de Franck Jotterand. Simultanément, le lascar a conçu et dirigé un triple numéro de la revue lausannoise Le Persil, fondée par Marius Daniel Popescu. 

48 pages sur papier pelure grand format, réunissant des inédits, une iconographie formidable et des textes d'auteurs reconnus (comme Philippe Jaccottet, François Debluë ou Corinne Desarzens, notamment) ou de la génération de Daniel Vuataz, aux tons très divers et répondant éloquemment à la question-titre : «Pourquoi faut-il relire Charles-Albert Cingria ?».

Après divers autres hommages «historiques», dès la mort de l'écrivain (la fameuse Couronne de la N.R.F., chez Gallimard, en 1955), deux petits livres également épatants viennent de paraître chez Infolio, sous la direction de Patrick Amstutz: Florides helvètes de Charles-Albert Cingria, par Alain Corbellari et Pierre-Marie Joris, fourmillant de notations parfois  pertinentes; et  un recueil d'hommages intitulé Cippe à Charles-Albert Cingria, d'excellent niveau lui aussi.

Charles-Albert Cingria. Œuvres complètes, Vol. 1 et 2. L'Age d'Homme, 2012.

Alain Corbellari et Pierre-Marie Joris. Florides helvètes de Charles-Albert Cingria. InFolio, coll. Le Cippe, 109p.

Cippe à Charles-Albert Cingria, InFolio, coll. Le Cippe, 118.

29/02/2012

Roman d'une amitié

 

ChessexGarcin.jpg

Fraternité secrète illustre, à travers leur correspondance de 1975 à 2009, la fidèle amitié de Jacques Chessex et Jérôme Garcin.

Jacques Chessex a brossé, dans le plus délirant de ses livres, merveille de style intitulée Les Têtes, un portrait vif mais assez sage de son non moins sage ami, Jérôme Garcin.

«Jérôme Garcin, tête abrupte, regard prédateur, voix chaude et nette, physionomie construite en hauteur, aérée et volontaire. Tête qui n'a pas changé depuis le quart de siècle que je le connais. S'est simplement solidifiée. Rare vertu». Et ceci encore ceci de primordial dans la relation des deux hommes que douze ans séparent, mais que des traits profonds ont rapprochés aussitôt: «Jérôme Garcin, tête droite. Et tête ouverte, dure, tête qui tranche, tête qui sait de quel deuil elle vient, et de quelle blessure, et de quelle chute ».

Jérôme Garcin avait 17 ans et des poussières en avril 1973 lorsque son père, l'éminent critique Philippe Garcin, se tua en tombant de cheval «dans un dernier galop furieux». En novembre de la même année, Jacques Chessex obtenait le Prix Goncourt pour L'Ogre, apparaissant dans les journaux avec «un buste de paysan normand qu'on eût dit sorti d'une nouvelle de Maupassant», écrit Jérôme Garcin, «un air de tenancier ou de maréchal-ferrant affecté jadis à un relais de poste». Or, c'est un poète délicat, sans rien d'un «maréchal-ferrant», que le jeune lycéen découvre dans la bibliothèque de son père après la mort de celui-ci, avec Le Jour proche, premier recueil de poèmes de Chessex publié en 1954, deux ans avant que son père à lui ne se tire une balle dans la tête, l'année de la naissance de Jérôme Garcin. Alors celui-ci de noter: «C'est donc dans le bureau de mon père disparu que je lus les poèmes d'un fils qui allait perdre le sien. J'en aimai aussitôt la profusion de couleurs et de parfums, la célébration panthéiste des saisons, l'harmonieuse musique éluardienne, le bestiaire, les nuées d'oiseaux, les insomnies, et les sombres pressentiments qui donnaient raison à ma propre mélancolie

Jérôme Garcin n'avait pas vingt ans lorsqu'il écrivit sa première lettre à Jacques Chessex, en 1975, non pas à propos de L'Ogre mais pour célébrer Le jour proche, qu'il évoque déjà sur un ton de fin lettré: «J'aime à écouter les voix poétiques, à m'y reposer et ne les quitter qu'à l'aube froide - quand la musique des mots a fait place au silence de la mémoire.

Immédiatement touché par la qualité de son jeune correspondant, qui le relance bientôt en lui envoyant quelques poèmes, l'écrivain célèbre reconnaît «une parenté décisive» entre les écrits du lycéen et les siens. Et c'est lui qui la même année «adoube» le futur critique et auteur en donnant des inédits à la revue Voix qu'il vient de fonder avec quelques compères.

Plus «filial» que la relation établie avec un Marcel Arland ou un François Nourissier, «pontes» de la vie littéraire parisienne, le lien noué avec Jérôme Garcin par Chessex jouera certes dans la «stratégie» de celui-ci quand Jérôme Garcin deviendra critique influent, dirigera Le Masque et la plume ou les pages littéraires du Nouvel observateur. Mais là n'est pas l'essentiel. De fait, une base humaine, sensible, tissée de respect mutuel, d'affection plus intime aussi, constitue le noyau doux de cette Fraternité secrète évoquée par Jérôme Garcin dans sa préface. Lui-même rappelle qu'il a pleuré dans la cathédrale de Lausanne, le 14 octobre 2009, après avoir prononcé l'éloge funèbre de son ami. Quant aux réalités plus «dures» de la vie littéraire, elles constituent la substance plus contrastée de cette correspondance, sans rien cependant, ou presque - quelques coups de griffes aux amis et autres «rats» du milieu littéraire -, des rognes et des grognes associées au personnage de Jacques Chessex en pays romand. Document littéraire précieux, l'ouvrage tient du « roman » à deux voix.

Jacques Chessex et Jérôme Garcin. Fraternité secrète. Correspondance 1975-2009. Préface et notes de Jéome Garcin. Grasset, 663p.     

Désamour et déchirures

Char111.jpg

Le Palais des autres jours, deuxième roman de la Lausannoise d'adoption, aborde les thèmes du désamour filial et des difficultés de la migration. Dur et tendre, en crescendo puissant. Entretien.

Yasmine Char a les dehors d'une battante au regard vif, le geste délié et le rire éclatant. Sous le brillant de la directrice du Théâtre de L'Octogone, figure lausannoise connue, cohabitent aussi une femme marquée par la guerre au Liban, une mère attentive à l'éducation de ses deux garçons et un écrivain de talent. Déjà remarqué à la parution de son premier roman, La main de Dieu (Gallimard, 2008), plébiscité par le jeune jury du premier Prix du roman des Romands, l'art de la romancière se déploie plus largement dans un deuxième livre grave et prenant, aux personnages fortement présents et nuancés. La désertion d'une mère sur fond de guerre, l'exil à Paris de ses jumeaux de dix-huit ans, l'insertion difficile et la trouble tentation de la violence constituent les lignes de force du Palais des autres jours, en librairie cette semaine.

  • - Comment ce nouveau livre est-il né? Fait-il suite à La main de Dieu?
  • - Pas directement, si ce n'est que la jeune Lila ressemble à l'adolescente de mon premier roman, en cela qu'elle croit en la vie et ne peut se résigner au triomphe du mal. Mon intention n'était pas, cependant, de donner une «suite» mais d'aborder, par le truchement de personnages vivants, deux thèmes qui me préoccupent. D'une part, le fait que de plus en plus d'êtres proches, et qui s'aiment, en arrivent à ne plus se parler. D'autre part, la question de la migration qui m'interpelle, puisque j'ai aussi connu l'exil même si j'ai eu la chance, parlant français et étant femme, de m'intégrer en douceur. Ce problème de l'assimilation, souvent difficile, fera partie de notre avenir. Et comme je le vois abordé par les politiques, en Occident je me dis que nous allons droit dans le mur!
  • - Vos protagonistes sont des jumeaux. Pourquoi?
  • - Parce que cela me semble la meilleure incarnation de l'amour fusionnel que j'avais envie de décrire, avec tout le fantasme lié à la gémellité. Lila et Fadi me sont apparus assez rapidement, après quoi se sont développées ce que j'appelle «les constellations», avec les personnages secondaires, dont celui de Nour, la Libanaise épouse de diplomate français enlevé, avec leur fille, par des terroristes. Ainsi les thèmes du rapt, de l'attente, de la peur se sont-ils greffés au motif du désamour.
  • - Quelle part de votre vécu intervient-elledans le roman?
  • - J'ai eu de la chance de ne pas perdre de proche durant la guerre, mais nous avons vécu la peur et la violence. Ce que j'ai constaté, par ailleurs, c'est que la guerre développe une forte acuité des priorités de la vie. Dans un état de paix, on risque de perdre de vue ces vraies questions, au profit de choses qui n'ont pas d'importance. C'est ainsi que mes jumeaux ont vécu très intensément avant de quitter le Liban, et que leur désarroi s'amplifie dans la grande ville.
  • - Pensez-vous que les femmes soient plus «solides» que les hommes, comme vos romans le suggèrent?
  • - Je crois que les femmes ne mentent pas. Elles sont plus près des réalités tangibles et plus tendres aussi. La mère de Lila manque pourtant totalement de tendresse, qui ne trouve qu'une remarque, horrible, à faire à sa fille qu'elle retrouve: «Je t'apprendrai à te maquiller». Mais Lila va trouver, auprès de Nour, une mère de substitution et une alliée. Ce sont donc deux femmes de générations différentes, qui vont s'aider et s'adopter. Cela étant, tous mes personnages sont doubles, comme nous le sommes tous...
  • - Qu'aimeriez-vous transmettre à vos enfants?
  • - Plutôt que de transmettre, j'ai envie de «remettre». De leur confier ce qui m'est cher, des valeurs, le goût de la pensée et de la lecture, en les laissant en faire ce qu'ils veulent. Je ne délivre pas de message. Mon livre pose des tas de questions, mais je n'ai pas la prétention d'y répondre...

 

Dédale du cœur et des ombres

« Qu'est-ce que ce pays où il fait froid au mois de mai ? », se demande Lila, dix-huit ans, lorsqu'elle débarque à Paris avec son frère jumeau Fadi, au lendemain de leurs dix-huit ans, fuyant le Liban en guerre et un oncle tuteur considéré comme leur « plus fidèle ennemi ». Avant de se plonger avec euphorie dans la grande ville où ils ont « tout de suite été personne », les jeunes gens ont passé par Nancy où ils ont retrouvé la mère, froide et conventionnelle, qui les a abandonnés sans explication et refuse de se justifier avec hauteur.

Fusionnels jusque-là, les jumeaux vont s'éloigner peu à peu l'un de l'autre. C'est que Lila, positive et entreprenant, cherche à réintégrer les études et s'engage dans la boutique de la Libanaise Nour, tandis que Fadi erre la nuit et va se réfugier dans la « famille » de remplacement de l'armée, où il rencontre un « ami » aux activités louches qui prendre l'ascendant sur lui.

Au fil de relations captant bien les phénomènes, positifs ou destructeurs, du mimétisme, Yasmine Char campe, avec une force croissante, sensible et sensuelle à la fois, des personnages modulant de multiples aspects de l'amour, sans juger. Même le conjoint de l'affreuse mère, genre chien de compagnie (le chien de John Fante en a d'ailleurs été le modèle, nous a confié la romancière... ) a quelque chose d'émouvant, et la même touche humaine  imprègne tous les acteurs  de ce drame romanesque, cerné d'abîmes psychologiques et sociaux, aux résonance actuelles profondes.  

Yasmine Char, Le palais des autres jours. Gallimard, 208p.     

10:10 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théâtre, histoire, paris

05/01/2012

Rodgère héros déjanté

Federer12.jpg

Dans Je suis une aventure, Arno Bertina approche le Mozart de la raquette avec une fantaisie éclairante. Régal fumant et (parfois) un peu fumeux !

Quelle différence y a-t-il entre Roger Federer, légende vivante du tennis mondial, et le Rodgère Fédérère que nous rencontrons dans Je suis une aventure, première lecture décoiffante de la nouvelle année ? Sous le nom « maquillé » et la liberté totale de l'invention romanesque, ce qu'il faut dire est que le Rodgère d'Arno Bertina est sûrement aussi « vrai », et plus intéressant, que le personnage adulé, figé en icône en attendant que les foules versatiles, après avoir fait HOUUUUU en le voyant casser sa raquette, s'exclament « santo subito »...

Après avoir signé La déconfite gigantale du sérieux, entre dix autres titres, Arno Bertina, 37 ans, consacre un peu moins de 500 pages « gigantalement » ludiques, voire délirantes, à celui qu'on a qualifié tantôt de « génie » et d'« extraterrestre », conjuguant « grâce absolue et « magie ». Or ce délire n'est en rien une « déconfite » du vrai sérieux. Pas seulement parce que l'auteur, qui semble tout connaître des moindres « coups » du Maître, parle merveilleusement du tennis, mais parce que son roman va bien au-delà de la célébration sportive ou de la curiosité pipole : du côté de l'humain, du dépassement de soi et des retombées de la réussite, ou de l'échec que le seul terme de « mononucléose » suffirait à évoquer, etre autres envolées philosophiques, artistico-physiologiques ou éthylo-poétiques. 

Défaites et rebonds
Le roman démarre sur les chapeaux de roues d'une moto Bandit 650, en 2008, quand le narrateur, journaliste parisien pigiste qui s'est déjà fait connaître par une interview « scoop » de Mike Tyson, revient de Bâle d'humeur sombre. Malgré le rendez-vous fixé par le secrétaire de Rodgère, celui-ci a finalement refusé de le recevoir, probablement déprimé par ses défaites récentes. Le pigiste se rappelle les commentaires de ses confrères : « L'odeur du sang rameute les charognards ; ils briquent les titres alarmistes, parlant de fin, de mort ». Tandis que lui voudrait comprendre, avec respect, la faiblesse de celui qu'il admire en toute lucidité. Or celle-ci n'exclut pas la fantaisie la plus débridée !

De fait, sur la route du retour de Suisse, à la faveur de pannes de son engin, deux fantômes apparaissent au narrateur : le premier est celui d'un écrivain américain « culte », en la personne de Henry David Thoreau (1817-1862), auteur de Walden ou la vie dans les bois ; et le second celui de Robert Maynard Pirsig, autre auteur américain non moins adulé du Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes. Deux sages qui vont escorter le narrateur à travers le livre jusqu'à la première vraie rencontre de celui-là avec Rodgère dans sa fameuse « salle des trophées » de Bottmingen. Et là, deuxième surprise : que Fédérère se montre un si fin connaisseur de ces deux auteurs qu'il ne parlera que d'eux et ce sera, une fois de plus, tintin pour l'interview !

Et le tennis là-dedans ? Il est partout. Avec des matches détaillés dont l'un deux (contre Söderling) est décrit en quatorze doubles pages à schémas graphiques commentés ! Par l'aperçu du harcèlement que subit Rodgère partout où il se pointe. Par une kyrielle de propos repris des journaux ou que l'auteur lui prête : «Tu es impérial, tu n'as pas le droit de dire que tu as mal. Dans une pièce d'Aristophane Zeus en a plein le cul et il le dit comme ça »...

Or la réalité et la fiction s'entremêlent jusque dans les rêves du pigiste, auquel Rodgère envoie des courriels oniriques, et jusqu'en Afrique, où un adorable Malien du nom de Benigno Ramos, ancien esclave des chantiers chinois, a imaginé de créer le premier Rodgère Fédérère International Tennis Club à Bamako, où il déclare à son idole débarquant incognito avec son pote pigiste : « Moi j'ai toujours admiré votre façon de créer de la beauté »...
Bertina1.jpgArno Bertina. Je suis une aventure. Verticales, 492p.

Le roman « bio » en vogue
Les romanciers actuels manquent-ils d'imagination ?
C'est ce qu'on pourrait se demander, depuis quelques années, en constatant que pas mal d'entre eux s'inspirent de personnages plus ou moins connus pour en faire les protagonistes de « romans » oscillant entre faits avérés et fiction. En automne dernier, ainsi, plusieurs prix littéraires français ont consacré des ouvrage sde ce genre, à commencer par le (remarquable) récit consacré par Emmanuel Carrère aux faits et gestes de l'écrivain et tribun nationaliste russe Limonov, qui lui a valu le Prix Renaudot. De la même façon, Simon Liberati décrochait le Femina avec l'évocation romanesque de la pulpeuse Jayne Mansfield, tandis que Mathieu Lindon obtenait le Médicis avec un ouvrage hanté par la figure du philosophe Michel Foucault. Plus récemment, Marc-Edouard Nabe s'est identifié à DSK dans une pseudo-confession intitulée L'enculé, où la part de l'imagination et du style cèdent le pas à la provocation glaireuse.
Bien avant ceux-là, d'autres romanciers auront « brodé » sur des canevas biographiques explicites, comme Jacques Chessex avec Benjamin Constant ou Roger Vaillant.
Or ce qu'on peut relever, dans le cas d'Arno Bertina, c'est que l'imagination qu'il déploie dans Je suis une aventure va bien au-delà de l'évocation de type journalistique ou de la variation biographique, participant bel et bien de l'imagination romanesque et modulant une écriture fruitée, étincelante.

22:00 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roger federer, tennis, roman

03/01/2012

Trouvère du quotidien

Bagnoud3.jpgDans  ses Transports, Alain Bagnoud, mêle humour et tendresse avec bonheur. Tout à fait épatant !

Dans le mot transport on entend à la fois « transe» et «port», double promesse de partance et d'escales, mais on pense aussi voyage en commun, déplacements par les villes et campagnes ou enfin petites et grandes effusions, jusqu'à l'extase vous transportant au 7e ciel...

Or il y a de tout ça dans le recueil bref et dense d'Alain Bagnoud, écrivain valaisan prof à Genève dont les variations autobiographiques de lettré rocker sur les bords (tel Le blues des vocations éphémères, en 2010) ont déjà fait date, à côté d'un essai sur « saint Farinet », notamment.

En un peu plus de cent tableaux incisifs et limpides à la fois, ce nouveau livre enchante par les notes consignées au jour le jour, et sous toutes les lumières et ambiances, où il capte autant de « minutes heureuses », de scènes touchantes ou cocasses attrapées en passant dans la rue, d'un trajet en train à une station au bord du lac ou dans un troquet, avec mille bribes de conversations (tout le monde est accroché à son portable) en passant : « Ah tu m'étonnes. (...) Elle a un problème celle-là j'te jure ! C'est une jeune Ethiopienne avec un diamant dans la narine et des extensions de cheveux », ou encore : «Chouchou on entre en gare, chouchou je suis là »...

Entre autres croquis ironiques : « J'ai rendez-vous avec une grande dame blonde qui a des cailloux dans son sac. Elle les ramasse au bord de la rivière et elle les offre à ses amis. Elle donne aussi des cours de catéchisme et organise des séjours pour le jeune qui aspirent au partage. Mais explique-t-elle, ils préfèrent que ça ne se sache pas ».

Sortie de boîtes, terrasses, propos sur la vie qui va (« Le fleuve coule comme le temps depuis Héraclite. C'est la saison des asperges », ou « Il est minuit. J'ai vieilli trop vite »), observations sur les modes qui se succèdent (« le genre hippie chic revient ») ou sur de menus faits sociaux (ce type « en embuscade pour un poste prometteur, ou cet autre qui affirme que « les technologies sont des outils spirituels »), bref : autant  de scènes de la vie des quotidienne dans lesquelles l'auteur s'inscrit avec une sorte d'affection latente : « J'aimerais percer le mystère des gens par leur apparence. Pourtant, lorsque je me regarde dans la glace, je me trouve un air de boxeur dandy qui aurait fini misérablement sa carrière et travaillerait comme videur dans une boîte de nuit. Raté, mais content de son gilet de velours »...

Alain Bagnoud. Transports. Editions de L'Aire, 107p.

On peut retrouver Alain Bagnoud sur son blog: http://bagnoud.blogg.org

17/12/2011

Quentin la palpite

Quentin1.jpg

Au point d'effusion des égouts: Un premier roman qui « arrache ». En vrille étincelante, entre Los Angeles et le bout de nulle part.                                       

Quentin Mouron : un nom à retenir, illico et pour plus tard. Presto à cause du premier roman de ce lascar, Vaudois et Canadien de 22 ans, dont la « papatte» d'écrivain pur-sang et la vivacité d'esprit saisissent. Plus exactement: « la palpite », selon l'expression de Louis-Ferdinand Céline dont le jeune auteur rappelle à l'évidence la « petite musique ». À savoir le rythme de la phrase : jazzy, précise, scandée, serrée, teigneuse. Pour parler de quoi ? De la Californie mythique et réelle où il débarque seul à vingt ans, après une enfance de Robinson dans les bois canadiens, avec ses parents. De Los Angeles et de son « ciel plus grand qu'ailleurs ». Du rêve qui se vend et qu'on vous reprend. Des gens qui tricotent leur névrose et « se guettent le cœur ».  Des déserts, de Las Vegas, de la frime et de la déprime, de l'amour aussi. Enfin du retour en Suisse où son entourage pépère lui demande : et maintenant ? Ceci pour la trajectoire trop résumée.

Alors un livre du genre « sur la route, le retour » ? Absolument pas. On pourrait s'y tromper à la dégaine de Quentin, style rocker ou jeune premier de série télé, mais un masque peut en cacher un autre. Il l'écrit précisément ailleurs: « Je porte toujours deux masques : le premier pour les autres, le second pour moi-même ».

Or Quentin Mouron n'a rien non plus, pour autant, du phraseur lettreux se complaisant dans les reflets. Dès les premières pages de ce premier récit-roman, ni journal de voyage ni confession, le lecteur est pris par la gueule. L'enjeu est à la fois existentiel et poétiquel. Le récit ne sera pas évasion mais invasion. Tout dans le détail. Le titre, emprunté à Antonin Artaud, dit à la fois le goût et le dégoût du monde. Ramuz disait autrement : « Laissez venir l'immensité des choses ». Et déferlent alors sensations, observations, notations.

Débarqué par le ciel rouge à Los Angeles, à peine sorti de l'enfance (« j'avais pour moi les sortilèges et les rondeurs, le sourire franc - la gueule d'une pièce »), le narrateur note : « C'est une erreur de chercher l'essence dans l'analyse, postérieurement, « au réveil ». Il faut sentir le soir même, toutes voiles dehors, le vent chaud du désert et l'émotion qui brûle la gorge - le feu du ciel. Et le délire ». Et de se dire alors « pas fait pour les voyages ». Comme il dira plus tard qu'il n'aime pas aimer ! Et de « céder aux anges » en tombant à la renverse. Dans la foulée les sentences cristallisent comme dans Voyage au bout de la nuit : « Quand je joue, je sais pourquoi je joue, quand je vis, je ne sais pas pourquoi je vis ». Et voilà que les personnages défilent. Force de Quentin : le portrait au doux acide. À commencer par le cousin Paul, petit flic humilié, qui vit de « compensations ».  Auquel succède, après une sorte de « trou noir » de vertige fiévreux, la cousine Clara chez laquelle le jeune voyageur va passer plus de temps en plein quartier de Westlake à « blancheur d'hôpital », entre « petites maladies » et « ciel en cage », thérapeutes et gourous. Clara qui accuse son « ex » de toutes les turpitudes érotomanes. Clara qui paraît un soir en voie de se libérer avec son jeune cousin, mais qui rentre brutalement dans l'ordre le lendemain: "Au fond c'est l'habitude du malheur qui nous le rend incontournable". Clara que l'éventuelle vie sexuelle de son cousin fait paniquer. Clara qui lui demande lors d'une séquence un peu folle, le jour de l'anniversaire du garçon, de cesser de se branler. Clara qui finira par s'ouvrir les veines...

Quentin7.jpgEt Laura, plus tard, dont le prénom rappelle l'amour imaginaire de Pétrarque, en version macdonaldisée. Laura que le narrateur trouve plutôt moche mais que son regarde « profond, troublé, marin », touche  et qu'il finit par aimer follement, à proportion du rejet qu'elle lui oppose. Clara la folle. Laura la froide. Et plus tard, d'abord à Trona, bled perdu dont l'église-container symbolise la déréliction, puis à Las Vegas où il le retrouve, l'inénarrable Norbert, Bavarois à femmes vasectomisé et foireur qui entrainera le narrateur dans une folle bringue sur une musique démente, « une façon de grincement fabuleux qui vous étire le monde - on se voyait en kaléidoscope ». Autant d'évocations, de L. A. à Vegas via Trona qui se constituent en fresque verbale acerbe et hypersensible à la fois, semée de réflexions saisissantes de lucidité et de désarroi mêlés. Lors d'une conversation, Quentin me confiera qu'il a été aussi à l'aise, dans ses lectures, avec San Antonio qu'avec Céline, autant en phase avec Harry Potter qu'avec Madame Bovary, son livre-fétiche dans lequel il partage surtout les douleurs de  Monsieur. Et d'évoquer, aussi, la folie physique qui l'aura pris, en écriture, à l'écoute de John Coltrane !

Ce n'est pas tout : car Au point d'effusion des égouts s'achève sur une douzaine de pages remarquables, comme assagies du point de vue de la phrase (moins de « célinisme » endiablé...), sur le thème du retour à la normale, pour ne pas dire à la morne norme. Ah vous êtes artiste ! Ah vous écrivez ? Ah vous êtes parti en voyage !? Et maintenant, vous êtes bien avancé ? Et qu'allez vous faire !? Mélancoliques et graves, tendres et sourdement violentes, ces pages  confirment mon sentiment que Quentin Mouron pourrait faire, à l'avenir, de grands livres.  

Au point d'effusion des égouts marque, déjà, un début éclatant. Avec sa forme étrangement « compactée», comme on le dit d'un fichier d'ordinateur, il requiert une lecture très attentive (nullement fastidieuse au demeurant) qui permet d'en extraire toute la substance. On pense aussi à l'image proustienne de ces fleurs en papier comprimées, qui se déploient en beauté dès lors qu'on les plonge dans l'eau.

« Je m'aperçois partout », écrit Quentin Mouron en se repassant les images de son périple initiatique. « Chez tous les hommes que je rencontre ». Et d'ajouter : « Les mœurs, c'est la burqa des peuples. Ils sont semblables dessous. Pas identiques. Semblables. Les paumés de Trona avaient mes traits, mes traits aussi à Vancouver, chez les Chinois. Ma gueule à Chicago. Ma pomme à Montréal. Et Phénix, San Diego, Tijuana - ma pomme encore. Je me suis miré jusqu'au fond des déserts. Je me suis aperçu sur les crêtes. Retrouvé dans les grottes. Contemplé sur les lacs. On ne se débarrasse pas du monde en invoquant les moeurs. On ne se débarrasse pas de soi en invoquant le monde ».

Quentin3.jpgQuentin Mouron. Au point d'effusion des égouts. Préface de Pierre-Yves Lador.  Olivier Morattel, 137p.

 (Cet article constitue la version "longue" du papier paru le samedi 17 décembre dans 24Heures.)

A Lire aussi l'article enthousiaste de Claude Amstutz sur son blog de La Scie rêveuse: http://lasciereveuse.hautetfort.com

 

11:09 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, amérique

05/12/2011

L'on lit à TULALU

kuffer06.jpgL'Association Tulalu!?

est heureuse de vous inviter à la prochaine édition de son café littéraire avec :

Jean-Louis Kuffer

Auteur primé et journaliste passionné, il sera l'invité de Tulalu!?

le lundi 5 décembre à 20h30

au premier étage du café Lausanne-Moudon.

Le thème de la soirée:

La mémoire créatrice

Le retour quotidien, et en constante évolution, de tout ce qui a été capté dés l'enfance et de tout ce qui continue de l'être, à tout moment transformé par ce que nous sommes aujourd'hui et par l'écriture elle-même. La mémoire nous lie évidemment à ceux qui nous précèdent, mais également à ceux qui viennent et qui nous font revisiter le présent. La mémoire est une recréation constante.

Pour illustrer sa vision d'une mémoire en constant re-devenir, JLK lira des extraits de plusieurs de ses livres travaillés par cette démarche.

BookJLK7.JPG

Dans Par les temps qui courent (Campiche, 1995) : Soleil d'hiver, évocation d'une jeunesse bohème dans le Vieux Quartier de Lausanne.

BookJLK3.JPG

Dans Le Pain de coucou (L'Age d'Homme, 1983). Diverses séquences de cette première évocation d'une enfance partagée entre deux cultures romande et alémanique.

Enfant9.JPG

Dans L'Enfant prodigue (D'autre Part, 2011). Deux extraits de cette nouvelle remémoration recréatrice du Temps qui passe.

Dans Rhapsodies panoptiques. La présentation d'un nouveau projet narratif inscrit dans le temps présent et brassant toutes les époques en consonance.

JLK sur la Toile

Carnets de JLK : http://carnetsdejlk.hautetfort.com/

JLK sur Facebook : http: //facebook.com/people/Jean-Louis_Kuffer/1438776315

Passion de lire, blog littéraire de 24 Heures : http://passiondelire.blog.24heures.ch

La Maison cinéma, blog cinéphile de 24Heureshttp://leopard.blog.24heures.ch

Sur JLK

http://blogres.blog.tdg.ch/archive/2011/02/18/l-enfant-pr...

Rencontres littéraires TULALU ?!

079/791.92.43

www.tulalu.wordpress.com

 

03/12/2011

Et Quentin se pointa !

Quentin1.jpg

Un jeune écrivain surgit au coin du bois. Et quel ! Retenez ce nom: Quentin Mouron. Dès aujourd'hui en signature chez Payot - La Chaux-de-Fonds.

On entend ces jours des tas de bonnes nouvelles. Comme quoi la Crise. Les effondrements partout. Les indignés en tache d'huile. Misère et colère aux entournures des déserts et des villes polluées. Mais là, ce matin, tout neuf, j'ai du plus joyce qui me réjouit comme jamais et toujours et  encore : la venue au monde d'un écrivain !

Tout jeunot mais en sachant déjà long sur La Chose, j'dirai : la musique des mots et des choses. Crépitant de talent comme un essaim d'étincelles mais pas que pour l'effet ! Vraiment piqué poignant l'Quentin Mouron ! Déjà ce nom ! Et cette papatte ! Cet instinct sûr presque à tout coup. Je ne dis pas parfait loin de là mais presque. Mieux que parfait : intense et décidé. Fin d'antennes et de lame. Célinien jusqu'au bout des griffes. Parfois un peu trop même dans le phrasé rythmique et les rimes internes. Pêche de jeunesse qui fruitera dans la foulée. Mais cette vieille jeunesse du regard. Pas molle mais grave, vive, incisive, véhémente, charnelle et hypersensitive dès la première page abouchée au réel. Los Angeles en panoramique et ensuite l'Amérique par le détail. Or on sait que dans le détail gît le dieu musicien. Et voilà que dès la première page d'Au point d'effusion des égouts ce dieu-là pétille de neuve braise et vous incendie.

J'précise, chose annexe, que Quentin Mouron, Canadien et Suisse d'origine, n'a que vingt-deux ans et sans rien pour autant du chiant «djeune » genre attention j'arrive y a que moi ! Ou presque pas. Déjà rusé comme un bronco de rodéo le poulain piaffant. Déjà vous alignant des sentences à la Ferdine, parfois un peu voyantes, mais ça lui passera avant que ça vous reprenne et ce premier galop est étourdissant en toute lucidité tripale si j'ose dire -  et j'ose;  et j'y reviendrai plus souvent qu'à mon tour...

Quentin2.jpg

Quentin  Mouron. Au point d'effusion des égouts. Olivier Morattel, 137p.

 

09/11/2011

En mémoire de Claude Delarue

Delarue2.jpg

Hommage posthume à Paris, jeudi soir.

La disparition récente de l'écrivain, dramaturge et essayiste Claude Delarue, mort le 21 octobre dernier des suites d'une opération de greffe cardiaque, est restée assez discrète, à l'image de l'homme. Or cet auteur très fécond, au talent de romancier accompli, n'en avait pas moins été largement reconnu, tant à Paris, où il était établi  depuis une quarantaine d'années, qu'en Suisse où il reçut une dizaine de prix littéraires de premier rang. Pour honorer sa mémoire, son épouse Pascale Roze, elle-même romancière (prix Goncourt 1996), la Société des Gens de Lettres et les éditions Fayard, se réuniront ce soir à 19h.  à l'Hotel de Massa. Pierrette Fleutiaux y fera l'éloge de l'écrivain, dont Yasmina Reza lira ensuite des extraits de ses livres. Parmi ceux-ci, rappelons le titre d'un de ses meilleurs romans récents, Le bel obèse, (Fayard, 2008) évoquant un Marlon Brando vieillissant sur une île nordique. Cette superbe plongée dans les méandres affectifs et « tripaux » d'un géant aux pieds d'argile, aura sans  marqué l'un des sommets de l'œuvre, à laquelle notre consoeur Isabelle Martin a consacré l'an dernier un essai intitulé justement La grandeur des perdants (Zoé, 2010).

Parmi la trentaine des autres ouvrages de Claude Delarue, l'on peut rappeler aussi L'Herméneute (paru àL'Aire en 1982 et adapté au cinéma sous le titre Le livre de cristal), Le dragon dans la glace (superbe roman « alpin » à la Dürrenmatt, paru chez Balland en 1983), La chute de l'ange (Zoé, 1992) ou encore La Comtesse dalmate et le principe de déplaisir (Fayard, 2005).

Né en 1944 à Genève, musicologue de formation, Claude Delarue avait roulé sa bosse (un an dans la bande de Gaza pour le CICR) avant de s'établir à Paris où il fut directeur littéraire chez Flammarion et conseiller d'autres éditeurs. Grand connaisseur de musique (Vivre la musique, Tchou 1978), il avait également signé trois pièces de théâtre Parallèlement à son œuvre de romancier, l'essayiste avait publié plusieurs essais (tels Edgar Allan Poe, scènes de la vie d'un écrivain (Seuil, 1985) et L'enfant idiot : honte et révolte chez Charles Baudelaire (Belfond 1997) témoignant de sa double qualité d'homme de vaste culture et d'observateur pénétrant du cœur humain.

Paris. Hôtel de Massa, 38 rue du Faubourg Saint-Jacques, Paris XIVe, le 10 novembre à 19h.

 

 

 

 

En mémoire de Claude Delarue

Avec Le bel obèse, Claude Delarue a signé, en 2008, un livre à la fois captivant, cinglant, amusant, émouvant, profond sans jamais peser.

16281552.jpgQui fut vraiment Marlon Brando ? L'un des plus grands acteurs du XXe siècle ? Certes, mais encore ? Un mufle odieux à ses heures ? Sans doute. Un mégalo dépressif chronique ? Sûrement. Un interprète génial crachant sur le cinéma ? Un tombeur de femmes crachant sur le sexe ? Un boulimique à jamais inassouvi ? Un rustre capable de respect humain ? Un révolté sincère mais incompris ? Un extravagant ascète à sa façon ? Tout cela et bien plus, autant dire la complexité tordue faite homme, immense comédien et mec perdu : monstre fragile.

Or son autobiographie en dit-elle beaucoup plus que la douzaine de bios qui lui ont été consacrées jusque-là ? Et que peut nous en apprendre un roman ? La réponse  est dans Le bel obèse, le plus extraverti (en apparence) et le plus puissant des romans de l'écrivain genevois de Paris, qui « sculpte » un grand fauve humain, aussi attachant qu'indomptable, dans la masse mouvante d'une destinée «inventée» mais toujours plausible, entre deux femmes et un ami constituant eux aussi de magnifiques figures romanesques.

Qu'est allé chercher Brandès sur l'île suédoise de Fårö cher à Bergman, où il se planque seul dans une propriété en bord de mer ? Est-ce en hommage au cinéaste qu'il adule en regrettant de n'avoir jamais joué pour lui ? A d'autres ! pense Laure Danielli, quadragénaire italo-franco-américaine qui vient de s'installer dans une grande maison toute proche de celle du «monstre», avec lequel elle a un compte à régler depuis plus de vingt ans. Humiliée sur un lieu de tournage par «l'Empereur», la jeune actrice qu'elle voulait devenir a sombré dans l'autodestruction avant de rebondir dans la fabrication de romans dont le succès international l'étonne la première, car elle se trouve plutôt médiocre romancière. Sa propre présence à Fårö, où elle a racheté la demeure du mari architecte d'une amie de jeunesse, est liée à ce passé, et comme une connivence teigneuse s'établit dès sa première visite à Brandès, qu'elle aide à se couper les ongles des doigts de pieds (pas facile pour un gros tas de 130 kilos) avant de lui offrir de l'aider à rédiger son autobiographie. Dans la foulée débarque une espèce de vieil hippie, porteur d'une drôle de sacoche tissée au mystérieux contenu : David pour son vieil ami Brandès, l'inoubliable Alkan pour ses anciens étudiants du Collège de France où il enseignait l'ethnologie, censé rejoindre l'acteur avec l'une des rares femmes qui aient à peu près « dompté » le fulminant étalon. Mais Emerinda Ullman n'est pas là, ou pas tout à fait. Car son fantôme, et pas seulement, apparaît parfois à Brandès, lequel a loué cette maison (où elle a passé son enfance) pour se racheter d'on ne sait encore quoi. On le verra : mais gardons-nous d'en «raconter» plus...

S'il a les ingrédients d'un thriller, avec des « scènes à faire » carabinées, Le bel obèse impressionne pour d'autres raisons que l'« efficacité » : c'est que tout y sonne humainement vrai, jusqu'au grotesque spectaculaire qui va si bien à Brandès-Brando (son « vrai nom », issu de l'alsacien Brandeau...) et au tragi-comique grinçant dans lequel baignent quatre personnages hors norme en quête d'eux-mêmes et en proie aux mêmes démons : la solitude, le manque d'amour, le vieillissement, le besoin compulsif de créer, la maladie et la mort qui font les folles sur le carrousel du Happy End.

Il n'y a actuellement, parmi les romanciers suisses, que Martin Suter (notamment dans le splendide Small World) pour combiner, avec autant de maestria, un scénario si captivant et un « sous-texte » si riche, des personnages si fouillés et une masse d'observations si pénétrantes sur l'époque, la « vraie vie » et ses illusions, la comédie humaine et les à-pics qui la cernent, l'émotion pure enfin d'un dénouement à chialer. Solidement ancré sur ce rivage nordique où Rabelais broute des fraises sauvages avec des moutons menacés de tremblante, riche d'évocations lyriques, tour à tour grinçant et poignant, scabreux parfois mais avec une sorte d'élégance, le sourire du désespoir aux lèvres, Le bel obèse, sans peser, a le poids des grands livres...

2098775535.JPG

Claude Delarue. Le bel obèse. Fayard, 357p.

Cet article a paru dans l'édition de 24Heures du 15 avril 2008.

 

 

 

 

17:56 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

19/10/2011

Le brio d'un Maître

Titien.jpeg

Dans Le Turquetto, Metin Arditi revisite la Venise du Titien dans la foulée d'un autre peintre de génie. Le Prix Giono 2011 couronne ce livre !

Le dernier roman de Metin Arditi s'ouvre sur un scoop, comme on dit en jargon médiatique. À savoir que L'Homme au gant, tableau fameux du Titien devant lequel on se prosterne au Louvre, serait d'une autre main que celle du grand peintre vénitien du XVIe siècle. Une analyse scientifique de la signature de  l'oeuvre, prêtée au Musée d'art et d'Histoire de Genève, en 2001, permettrait en effet d'émettre l'hypothèse que le tableau «n'est pas de la main du Titien».

Or qui oserait douter du sérieux de Genève, alors que la cité du peu badin Calvin est (notamment) le siège mondial  des affaires du  richissime  Metin Arditi, par ailleurs professeur de science dure, ferré en génie atomique ? Qui oserait prétendre qu'un ingénieur titré, doublé d'un notable respecté,  Président de l'Orchestre de la Suisse romande et mécène courtisé, nous balance comme ça de l'info qui soit de l'intox ?

À vrai dire le doute vient d'ailleurs: et d'abord du fait qu'il y a plus de vérités vraies, dans le nouveau roman de l'écrivain Metin Arditi, homme-orchestre s'il en est, que dans tous ses livres précédents, à commencer par le dernier paru en 2009, Loin des bras, tout autobiographique qu'il fût, mais manquant peut-être de mentir-vrai.

 

Se non è vero...

Fondé sur une conjecture infime - l'initiale d'une signature douteuse -, Le Turquetto déploie en fait, au fil d'une marqueterie narrative chatoyante, le roman de celui qui aurait pu être aussi grand que Titien, voire plus grand dans la fusion du dessin et de la couleur, mais que les vicissitudes de son époque  auraient condamné à l'oubli après la destruction de son oeuvre par le feu de l'Inquisition.

Metin Arditi, originaire lui-même de Constantinople, y fait naître un garçon  follement doué pour le dessin,  Juif de naissance qui inquiète son pauvre père en suivant les leçons de calligraphie d'un sage musulman, lequel lui reproche à son tour de préférer le portrait profane  à la seule lettre sacrée.

Débarqué à Venise sous un nom grec après la mort de son père, surnommé «il Turquetto», Elie Soriano deviendra le meilleur élève du Maître (alias le Titien) qu'il surpassera même peut-être, notamment dans une Cène géniale détruite, comme tous ses tableaux, après que ses ennemis ont percé ses origines infâmes. Etre Juif  et se faire passer pour chrétien est en effet passible de mort en ce temps-là. Au demeurant, le Turquetto assume son origine après s'être peint sous les traits de Judas, et   s'il échappe finalement à l'Inquisiteur corrompu , c'est grâce à un nonce également dégoûté par une Eglise trahissant l'Evangile...

«Se non è vero è ben trovato», dit-on dans la langue de Dante pour reconnaître qu'un mensonge, ou disons plus gentiment une affabulation, peut être plus vrai que ce qu'on appelle la vérité. Et d'ailleurs quelle vérité ?

C'est une des questions essentielles que pose Il Turquetto, passionnante variation romanesque sur les acceptions de la vérité: vérité de nos origines peut-être incertaines, vérité des valeurs que nous croyons absolues, vérité de l'art qui dépend si souvent de conditions sociales ou économiques données - les aperçus du roman sur les Confrèries vénitiennes sont captivants - , vérité de la religion  qui prétend exclure  toutes les autres.

Metin Arditi a sûrement mis énormément de son savoir et de sa grande expérience existentielle  dans ce roman par ailleurs foisonnant, sensible et sensuel, plein d'indulgence pour les êtres et d'humour aussi,  qui est autant celui d'un connaisseur de l'art  que d'un amoureux de la vie et, pour tout ce qui touche, aujourd'hui, au retour des obscurantismes, d'un humaniste  ouvert  aux sources d'une vérité aux multiples visages.

Arditi.jpgMetin Arditi. Le Turquetto, Actes Sud, 236p.

 

 

17/10/2011

Passage d'un grand poète

 

Bonnefoy.jpgYves Bonnefoy reçoit, ce mardi à Lausanne, le Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud 2011.

C'est l'un des plus grands poètes de langue française, cité parmi les papables du Nobel de littérature, qui se trouve honoré à Lausanne pour l'ensemble de son œuvre. Auteur de plus de cent ouvrages incluant des recueils de poésie et de proses poétiques, des essais sur des écrivains et des artistes (de Rimbaud à Giacometti en passant par le peintre valaisan Palézieux, Goya ou Masaccio), et de nombreuses traductions de Shakespeare, Yeats, Pétrarque et Leopardi, Yves Bonnefoy pourrait être qualifié de maître veilleur du langage. Poète exemplaire de la présence au monde vécue à tous les degrés de l'intuition sensible, de la connaissance et de la méditation sur la dégradation du lien verbal,  Bonnefoy oppose ainsi la parole du  poète au discours unidimensionnel de l'idéologue, déclarant « que la poésie est, de ce fait, le complément naturel du projet de démocratie - ce droit de chacun à sa parole - et la condition nécessaire à son véritable plein exercice ».

Pour mémoire, rappelons que l'auteur de L'Heure présente, mélange de poèmes et de proses qui vient de paraître au Mercure de France, est né à Tours en 1923 et qu'il fut un compagnon de routes des surréalistes avant de tracer sa propre voie singulière, marquée par un premier recueil paru en 1953 sous le titre Du mouvement et de l'immobilité de Douve. Un autre livre significatif doit être signalé, intitulé L'Arrière-pays et constituant une réflexion poétique de haut vol à caractère autobiographique.

Au point de rencontre de la littérature et des arts, Yves Bonnefoy a noué des amitiés tous azimuts avec des écrivains et des artistes  de notre temps, de Philippe Jaccottet à Pierre Alechinsky, Jean Starobinski, Bram Van Welde ou Zao-Wou-ki. Très présent dans l'édition littéraire française et souvent invité par les universités de nombreux pays, le poète-essayiste tint une chaire au Collège de France dès 1981. Déjà lauréat du grand prix de poésie de l'Académie française et du prix Balzan, notamment, il recevra aujourd'hui, à Lausanne, le Grand Prix de poésie Pierrette Micheloud, d'un montant de 40.000 francs, à l'initiative de la Fondation Pierrette-Micheloud que dirige Jean-Pierre Vallotton. C'est avec celui-ci, président du jury, que s'entretiendra ce soir Yves Bonnefoy.

Lausanne, Café-théâtre Le Bourg, rue de Bourg 51, le 18 octobre à 19h. Entrée libre

 

21:44 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

06/10/2011

Best-seller en lecture

Fluckiger2.jpg

Isabelle Flükiger se la joue « best ». Une initiative originale de la Bibliothèque municipale, avec six auteurs.

Un mois durant, un écrivain romand présente son univers par le truchement d'une exposition  et d'une lecture. Dès ce soir, plus précisément, la romancière fribourgeoise Isabelle Flükiger lira des extraits de son dernier roman déjà évoqué en nos colonnes.

Sous le titre joliment provocateur de Best-seller, Isabelle Flükiger raconte, et non sans verve satirique, les faits et gestes d'un jeune couple de nos jours et de nos régions, avec des aperçus mordants sur divers aspects de nos sociétés évoluées, entre culture branchée, enseignement à risques et racisme ordinaire.

La narratrice, la pauvre, est employée subalterne dans un Centre d'art contemporain, son jules « précieux » fait dans l'enseignement de la littérature (et le dressage de parents), et voici que se pointent deux autres personnages non moins « craquants » : un Kurde que le couple accueille généreusement, et un chien archangélique nommé Gabriel.

L'observation de la romancière ne fait pas toujours dans la dentelle, notamment avec le portrait de l'affreux voisin plus xénophobe qu'un pitbull populiste, mais l'on ne se plaindra pas qu'un auteur de ce pays achoppe à la réalité environnante, et d'autant moins que l'écriture d'Isabelle Flükiger fait « tilt » plus souvent qu'à son tour même si l'on peut lui reprocher, parfois, son côté un peu trop « jeté »...

Lausanne. Bibliothèque municipale, place Chauderon 11, du 3 au 31 octobre. Vernissage le 6 octobre, à 19h. Entrée libre.

Isabelle Flükiger. Best-seller. Editions Faim de siècle, 181p.

 

 

08:46 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

03/09/2011

L'Afrique au coeur

KhadiHane.jpegMaxLobe.jpegNétonon1.jpeg

Trois auteurs africains à découvrir Sur les quais, à Morges, dès aujourd'hui:  la Sénégalaise Khadi Hane, qui vient de publier un roman percutant; le Tchadien Nétonon Noël Ndjékéry, avec un nouveau livre également captivant; et Max Lobe, le benjamin camerounais, dans un récit  plein de verve gouailleuse ! Avec Corinne Desarzens la blanche colombe à langue acérée, ils seront "mes" hôtes cet après-midi au Château de Morges, de 13h.30 à 14h.45.

Trois jours durant (du 2 au 4 septembre), sur les quais du bourg lémanique de Morges, se tient la deuxième édition d'un salon du livre qui se veut principalement au service des écrivains et de leur public. Jean d'Ormesson parraine la manifestation, dont Zoé Valdès est l'«ambassadrice ». À découvrir notamment, cet après-midi : quatre auteurs invités, parmi plus de 250 autres confrères et soeurs  de toutes provenances et de nombreuses tables rondes :  quatre écrivains qui ont « L'Afrique au cœur », non sans rage parfois, dont trois auteurs d'origine africaine: la Sénégalaise Khadi Hane, pour un roman percutant à tous égards, tant par la matière humaine qu'elle brasse que par son écriture finement débridée : Des fourmis dans la bouche, paru chez Denoël ; le Camerounais Max Lobe, jeune auteur de 26 ans qui promet beaucoup avec L'enfant du miracle, publié aux éditions des Sauvages, évocation pleine de verve d'une enfance africaine et d'une jeunesse estudiantine à Lausanne ; et le Tchadien Nétonon Noël Ndjékéry, dont vient de paraître, aux éditions In Folio, un très substantiel et détonant nouveau roman, intitulé Mosso et racontant les tribulations gratinées de  la jeune Dendo qui, après avoir un peu violé son innocent prof de gym Seydou, est forcée de l'épouser par les siens et en devient veuve à la suite d'un mystérieux assassinat, début pour elle d'une saga qui se poursuit sur les hauts de Montreux, à un coup d'aile du chalet dun certain JLK...

Desarzens3.JPGEnfin, l'excellente Corinne Desarzens, avec Un roi, paru ce printemps chez Grasset, complètera le joli carré de cette table ronde.

Rendez-vous donc, amis, tout à l'heure au Château de Morges !

 

31/08/2011

Crénom de Baudelaire !

Baudelaire.jpg

En mémoire du poète des poètes, délivré des pesanteurs de ce bas monde un 31 août, en l'an 1867, par ciel changeant.

Celui qui revient à cette source noire et or / Celle qui revêt son armure de chair / Ceux qui se ressourcent au désert de la rue / Celui qui écrit un sonnet au sommet de la Tour de Babel-Oued genre minaret à sonnailles / Celle qui relit Le Spleen de Paris dans son loft du Marais / Ceux qui savent par cœur ces vers du poète des poètes : « Ô douleur ! ô douleur ! Le temps mange la vie / Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur / Du sang que nous perdons croît et se fortifie » / Celui qui inscrit le nom de Baudelaire au couteau sur la cuisse de son amante maure, juste après celui de Torugo, juste avant celui de Rimbaud / Celle qui voit tourner les phares au fond des musées endormis / Ceux qui hantent le « triste hôpital » en quête du moindre « rayon d'hiver » / Celui qui a stocké les poèmes appris par cœur dans sa mémoire vive sous le nom de dossier de Crénom ! / Celle qui aime bien ces deux vers d'une pièce condamnée : «Le rire joue en ton visage / Comme un vent frais dans un ciel clair » / Ceux qui savent en lui tous les musiciens et tous les peintres et tout le Verbe pour les dire / Celui qui se sent tout humour en lisant le premier quatrain du Mort joyeux : « Dans une terre grasse et pleine d'escargots / Je veux creuser moi-même une fosse profonde / Où je puis àloisir étaler mes vieux os / Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde » / Celle qui apprend ceci de la sagesse immobile des hiboux : « L'homme ivre d'une ombre qui passe / Porte toujours le châtiment / D'avoir voulu changer de place » / Ceux qui voient aujourd'hui et partout des Belges qui sont très français suissauds hollandais teutons touristes anglais à jacuzzis et barbecues nippons tous philistins et demi bouffeurs de macaronis virtuels berlusconiens / Celui qui estime que le cinéma belge est aujourd'hui baudelairien au possible / Celle qui trouve les prétendus rebelles actuels tout ce qu'il y a de belges / Ceux qui s'enorgueillissent de tenir un bordel au fronton duquel est écrit : « J'ai pétri de l'or et j'en ai fait de la boue » / Celui qui a vu Baudelaire et Caravage dans un bar du Purgatoire bien tard le soir mais leurs traits se reconnaissaient sous la lame d'un rayon clair / Celle que Baudelaire a connue non selon la Bible mais selon Platon / Ceux qui chinent jour et nuit dans sa brocante à ciel ouvert / Celui qui sait en lui aussi « l'appareil sanglant de la Destruction » / Celle qui se rappelle les moments de grâce à lire Baudelaire en classe de français avec ce Don Juan délicieux qu'était Georges Anex / Ceux qui aiment ses ciels changeants comme des humeurs de jeune fille et tout pareils à ceux des Antilles, etc.

Image : Baudelaire par Nadar.

12:17 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie, littérature