02/07/2012

Mes adieux aux larmes

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À La Désirade, ce samedi 30 juin. – Je me suis réveillé tôt l’aube ce matin sur un éclat de rire partagé avec ma bonne amie. J’étais encore tout habillé et nous avons évoqué mon retour épique de la rédaction, hier soir, moi cuité comme jamais et elle me poussant plus ou moins et me guidant après m’avoir apporté deux bâtons de ski, vraiment la drôle de paire grimpant le chemin conduisant à La Désirade à travers le pâturage, elle  me désignant les barbelés ou les orties et moi tricotant des deux cannes et finissant par me jeter tout habillé sur le lit que nous partageons depuis plus de trente ans puisque nous avons conçu Sophie en mars 1982 et nous sommes civilement mariés le 30 juin de la même année, il y a donc tout juste trente ans aujourd’hui.

En dépit de mes craintes de parano, mon Adieu aux larmes s’est donc très joyeusement passé au desk de la rédaction, avec à peu près trente-trois confrères et sœurs ou peut-être même plus, autour d'une solide dotation de Pinot noir et d’eau sobre, sans compter les six gâteaux au fromage et aux pommes que j’avais préparés. Notre rédacteur en chef Thierry Meyer  m’a gratifié de paroles très amicales frottées de douce ironie, avant de m’annoncer trois mauvaises nouvelles. J’avais demandé de m’épargner tout discours et toute forme de cadeau. Or non seulement j’ai dû subir ce premier hommage verbal, mais la compagnie m’a offert un prodigieux stylo Caran d’Ache que je réserverai à mes notes matinales ; Raymond Burki m’a fait LE cadeau dont rêvent les célébrités cantonales et mondiales en me croquant sous des traits qui me ressemblent non sans évoquer mes sosies reconnus aux noms de Michel Boujenah et Enrico Macias. Enfin, pour me faire subir ce qu’on peut dire la totale, la toujours craquante Joëlle Fabre et son adorable complice blonde Cécile Collet  m’ont réservé la dernière surprise consistant en une lecture à deux voix de l’entretien avec Jean Lacouture dont je traîne la casserole depuis vingt ans, « exécuté » un soir de décembre après une verrée de rubrique et dans lequel je finissais par engueuler positivement mon prestigieux interlocuteur.

Les vaches ! Me faire ça alors que, déjà, ce jour-là, juste avant que ne tournent les rotatives, je m’étais demandé comment arrêter ce massacre…

Or ce papier d’anthologie fait partie de la suite des Je me souviens que j’avais composée hier pour évoquer mes 23 ans à 24Heures, et les 43 ans durant lesquels j’aurais sévi dans une quinzaine de titres (de La Tribune de Lausanne dès 1969 à La Liberté de Fribourg, La Gazette de Lausanne et le Journal de Genève, l’hebdo Construire, le Magazine littéraire et même Le Monde et Libé à quelques reprises…), dont j’ai fait la lecture dans la foulée en présence de ma bonne amie et de Monsieur le directeur du Théâtre du Jorat, alias Michel Caspary, frère et confrère, admirable ex-chef de rubrique dont je dis l’amitié dans mes Chemins de traverse. Or voici cette liste, évidemment lacunaire…    

 Je me souviens…

Je me souviens de l’odeur du plomb...

Je me souviens de l’ombre massive sur le trottoir du localier Pijac…

Je me souviens de la pipe de MacDonald le reporter cantonal...

Je me souviens des matelas qu’il y avait dans certains recoins secrets des sous-sols aux rotatives…

Tunisie2.JPGJe me souviens de mon premier reportage en Tunisie consacré aux débuts du tourisme de masse et qui m’a fait renoncer pour toujours à la lecture marxiste d’une situation concrète…

Je me souviens de mon arrivée nocturne à Kairouan où des milliers de petits téléviseurs reproduisaient le discours du père de la nation sorti de l’hôpital...

Je me souviens du premier bar de la Tour ne fermant qu’à point d’heures…

Je me souviens de la série SOS Survie lancée à La Tribune-Dimanche en 1972 à l’initiative de René Langel notre mentor de l’époque, avec Richard Garzarolli, bien avant qu’on ne parle d’écologie et que le ressassement hebdomadaire du sujet ne fatigue Monsieur Lamunière…

Je me souviens de Claude Langel évoquant les défilés de mode parisiens…

Je me souviens du col de loutre du manteau de soirée d’Antoine Livio…

Je me souviens des subjonctifs imparfaits du critique musical Henri Jaton, à la culturelle de La Tribune de Lausanne, vers 1970…

Je me souviens des silences de Marc Lamunière dans l’ascenseur où nous étions coincés ensemble sur 8 étages alors que je n’étais qu’un obscur pigiste de vingt-deux ans plein de réserve envers la presse bourgeoise et ses requins présumés…  

Je me souviens des briefings des chefs de rubrique de Marcel Pasche se demandant si la culturelle de La Tribune de Lausanne ne péchait pas par élitisme après avoir manqué un méga-concert de rock de plus…

Je me souviens de Marie-Laure Borel restée mon amie et que je reverrai demain chez les Langel fêtant leurs 60 ans de mariage…

Je me souviens des critiques de théâtre qu’on dictait le soir même aux linotypistes et qu’on appelait des tardifs...

Je me souviens du dîner que m’a offert le directeur des Galas Karsenty pour essayer de me faire mettre du miel dans mon fiel…

Sulitzer4.jpgJe me souviens d’avoir embarrassé Paul Loup Sulitzer en lui demandant des détails trop précis sur l’excellent roman Popov dont je ne savais pas encor que c’était un autre qui l’avait écrit et qu’il n’avait visiblement pas lu…

Je me souviens de ce que me dit un jour Ménie Grégoire à propos des retraités dont l’un d’eux lui avait déclaré que ce qu’il y a de terrible dans la retraite est qu’on n’a plus de vacances...

Je me souviens des cinéastes romands réunis aux Journées de Sorrente en 1976 et discutant gravement le soir de la meilleure façon de toucher les masses en sirotant leur limoncello…

 Je me souviens d’avoir payé le souper auquel Günter Wallraff m’avait invité lorsque je suis venu l’interviewer à Cologne à propos de Tête de Turc et qui m’a ulcéré en traitant la Suisse de vampire de l’Europe...

Je me souviens de mon entretien avec la diva Teresa Berganza qui m’a fredonné l’air de Musetta sur son canapé violet…

Vidal.jpgJe me souviens de l’énorme ananas avec lequel je suis sorti de l’Hôtel Georges V après une conversation très arrosée avec Gore Vidal qui voulait me faire oublier qu’il m’avait fait lanterner une heure dans le hall du palace…

Je me souviens de l’interview la plus pénible que j’aie jamais faite avec un Michel Houellebecq aussi déprimé que déprimant…

Je me souviens d’avoir perdu notre fille Julie de sept ans dans la méga-foule du concert des Stones à Frauenfeld que je devais couvrir pour la culturelle de 24 Heures

 Je me souviens d’avoir fait du canoë avec Roger de Diesbach sur la Loue au titre du rapprochement convivial des collaborateurs du titre…

Je me souviens de Georges Baumgartner au 69e étage du Centre de presse de Ginza, au cœur de Tokyo, qui m’expliquait les pressions qu’il subissait de la part des grandes firmes japonaises dont on voyait tous les buildings alentour comme autant de tours de seigneurs du Moyen Age…

Je me souviens du séjour à Tokyo offert à notre rédacteur en chef par une grande firme japonaise qui espérait le faire se séparer de l’honorable Georges Baumgartner…Je me souviens d’un jeune coursier qui a l’air presque toujours aussi jeune et dont je ne sais toujours pas le prénom…

chessex2.gifJe me souviens des plaintes des téléphonistes houspillées par Jacques Chessex

Je me souviens de ma première rencontre avec Jean Ziegler après la sortie du Bonheur d'être suisse qui a scellé notre amitié, et de sa question portant sur ma « fonctionnalité marchande dans le groupe Edipresse »…

Je me souviens des fins de soirées du service de correction de 24 Heures au night-club Brummel qui servait encore des spags jusqu’à deux heures du matin...

Je me souviens du prote, alias le chef correcteur, alias Monsieur Liardon…

 Je me souviens de la maman de Jo Lavanchy avec laquelle nous corrigions les textes jetés au téléphone par les reporters sportifs…

Je me souviens de la patience que Jo Lavanchy a (presque) toujours montrée  lors de mes correspondances téléphonique parisiennes plus ou moins titubantes…

 Je me souviens de ce matin du 16 août 1985 où je suis arrivé en tremblant à mon bureau de la Tour où l’adjudant-guide Michel a confirmé au téléphone mon pressentiment que mon compagnon de cordée Reynald s’était crashé dans la face glaciaire du Dolent où il était parti l’avant- veille sans moi…

 Je me souviens de la critique musicale Tokaido.jpgMyriam Teytaz lustrant ses chaussures de montagne à Tokyo dans l’intention de gravir le Fuji Yama...

  Je me souviens de la dégaine de boxeur court sur pattes de Milan Kundera…

 Je me souviens de la culotte de dame qu’un rédacteur en chef libidineux a sortie de sa poche lors d’un pot de départ…

Je me souviens de la recommandation de Jacqueline de Romilly de ne pas interdire la télé aux petits enfants - et c’était la veille de son entrée à l’Académie française…

 Je me souviens d’une verrée de rubrique de fin d’année après laquelle j’avais encore à finir la transcription d’une interview de Jean Lacouture dont les questions devinrentlus longues que les réponses et sur un ton d’agressivité que je me reproche encore…

 Je me souvien d’avoir recouru à mon amie germaniste Cornelia Niebler afin de traduire mon enregistrement d’un entretien avec Günter Grass trompé par ma première question en allemand soigné et lancé ensuite dans un terrifiant monologue d’une heure auquel je ne compris presque rien…

Je me souviens d’avoir annoncé le suicide d’un écrivain lausannois à la suite d’un affreux malentendu avec son éditeur, et de la honte que j’en éprouve encore faute d’avoir vérifié mes sources…

 Je me souviens que pendant une interview dans son repaire de Chevreuse Michel Tournier me quitta un quart d’heure pour jouer avec trois petits garçons sur la même pelouse qui accueillait l’hélico perso de Mitterrand…

Je me souviens que c’est grâce à Michel Caspary que je me suis aperçu que le supplément de salaire auquel j’avais droit comme chef de rubrique ne m’avait pas été payé depuis deux ans… 

Je me souviens que Marcel Pasche a accepté d’indexer mon salaire à venir mais a refusé de me rembourser ce qu’on me devait rétrospectivement - ce qui me fait dire qu’Edipresse me doit l’équivalent d’une Harley-Davidson d'occasion…

Je me souviens des parties de badminton  en compagnie de Jean et de Michel…

Haldas200001.JPGJe me souviens d’un entretien de février 1980 avec Georges Haldas qui devait bien faire 8000 signes…

Je me souviens du choc éprouvé lorsque mon ordinateur m’a dit pour la première fois LONGUES PHRASES…

Je me souviens du concert de jazz improvisé par Heinz Holliger dans une boîte de San Francisco, le dernier jour de la tournée de l’OSR au Japon et aux States à laquelle j’avais été convié en tant que chroniqueur…

Je me souviens de ma visite à Marina Vlady aux yeux très bleus, ce matin du 11 septembre 2001 ; de la perte affreuse, dans le métro, de mon carnet contenant une année de notes et d’aquarelles ; du film-catastrophe diffusé ensuite  par la télé du  studio de la Rue du Bac, enfin du premier commentaire des attentats au bar d’à côté, comme quoi c’était un coup du Mossad…

 Je me souviens du petit éléphant que le clown Dimitri a dessiné pour notre fille Julie…

 Je me souviens du petit renard que j’ai ramené à notre fille Sophie de Sapporo…

 Je me souviens du cher Picson qui se réjouissait qu’un article entre dans sa page « comme le papa dans la maman »…

 Je me souviens d’avoir été interdit d’écriture sur la question de l’ex-Yougoslavie après un reportage à Dubrovnik qui m’avait valu une vingtaine de lettres d’injures de Croates me taxant de désinformation pro-serbe…

Je me souviens que dix jours après cette interdiction les mêmes chefs m’envoyaient en du côté du Mont Athos assister à un congrès de l’orthodoxie mondiale qui ne pouvait que se révéler  un foyer ardent de propagande pro-serbe…

Je me souviens de la solidarité que m’ont manifestée Xavier Alonso et Philippe Dumartheray à un moment difficile…

Je me souviens de ce moment difficile où je fus prié de mettre en page la démolition de mes Passions partagées par un pigiste commis à cette corvée – pénible épisode que j’évoque dans mes Chemins de traverse

Je me souviens que je dois à René Langel et Marc Lamunière, membres du jury, de m'avoir soutenu pour l'attribution du Prix Paul Budry pour Les Passions partagées, à l'unanimité du jury.

Je me souviens d’avoir agressé Gilbert Salem au moment où il s’apprêtait à me doubler pour 24 Heures sur un reportage exclusif du Matin que j’avais réalisé à la rédaction du Canard enchaîné

Je me souviens du bonheur que c’est parfois de faire du bon travail en équipe... 

Verdier130003.JPGJe me souviens de la mise en page la plus hideuse de l’histoire de 24Heures où ma présentation des œuvres magnifiques de Fabienne Verdier s’étalait sur deux pages foutues en l’air par de hideuses publicités charcutières…  

 Je me souviens de la patience avec laquelle on a toujours accueilli ma faiblesse en matière de journalisme rigoureux…

Je me souviens des fins de soirée avec Henri-Charles Tauxe et son amie du moment…

Je me souviens que c’est le même Henri-Charles qui a accueilli, à La Feuilles d’avis de Lausanne (« mère » de 24Heures) l’entretien poltitiquement très incorrect que j’ai eu en 1972 avec le grand romancier fasciste Lucien Rebatet, quelques mois avant sa mort…

Je me souviens des premières au théâtre de Vidy, chez Gonzalo du lac et mon compère René Zahnd…

Je me souviens de l’heure magique passée avec le Chinois François Cheng à la veille de son entrée à l’Académie française…

 Je me souviens du ravissement de Patricia Highsmith à découvrir les dessins de nos filles et le jeu de tarots que je lui avais acheté à Locarno…

 Je me souviens que Patricia Highmsith ma dit qu’elle aimerait renaitre sous la forme d’un petit poisson ou d’un vieil éléphant…

 Je me souviens de la pondération de Robert Netz

 Je me souviens du cynisme affiché de Gérard de Villiers et de la kalachnikov soudée à un corps de femme nue trônant au milieu de son bureau…

Je me souviens de ce chef d’orchestre vaudois qui disait qu’on ne savait pas ce qui était le pire : d’épouser Gorjat, critique au Matin, ou d’égorger Pousaz, critique à 24 Heures

Je me souviens de toutes les rencontres inoubliables que permet le sésame d’une carte de presse…

Je me souviens de l’oiseau entré dans la salle de concert de Santa Barbara (Californie) et de sa vaine tentative de distraire le chef Armin Jordam et la soliste Martha Argerich

Je me souviens des chroniques quotidiennes que je dictais la nuit du Japon ou de Californie à Arlette Choffat qui les dactylographiait le jour…

Je me souviens d’avoir séché un rendezvous avec Jacques Prévert par timidité…

Je me souviendrai que Jean Elgass fut le premier chef de la rubrique culturelle à être parvenu à me faire lire un roman de Marc Levy…

Je me souviendrai de la gentillesse et de la patience de mes camarades de la culturelle…

Je me souviendrai de l’exclamation de Jean Ellgass selon lequel nous nous serons bien amusés naguère…

Je me souviendrai de nos cafés-croissants du lundi matin avec Boris Senff et François Barras mes voyous préférés…

Dubath8.jpgJe me souviendrai de la page magnifique que m’a consacrée Philippe Dubath avec la complicité de Jean Ellgass et de la chefferie…

 

Je me souviendrai de la main de velours dans le gant de fer - ou le contraire - de Thierry Meyer - …

 Et si vous ne vous souvenez pas de moi, chiche que je me rappellerai à votre bon souvenir au prochain écrivain mort qu’on me priera d’enterrer au titre d’increvable dinosaure de mémoire…

Image: JLK croqué par Raymond Burki

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13/06/2012

Fraternel Jean Vuilleumier

Vuilleumier.jpgAuteur d'une œuvre romanesque aussi considérable qu'inaperçue, le critique et romancier genevois s'est éteint dans sa 79e année.

« L'écrivain écrit par besoin, voilà qui semble généralement admis. Mais quelle est la nature de ce besoin ? Face à la souffrance du monde, quelle peut être sa légitimité ». Ainsi Jean Vuilleumier commençait-il de répondre, il y a quarante ans de ça, à la question « Pourquoi j'écris ? » que lui avait posée Franck Jotterand au fil d'une série publiée par la Gazette littéraire, publiée en recueil en 1971. Au terme de sa réponse, le Vuilleumier trentenaire concluait en ces termes applicables à toute son œuvre ultérieure : « Le besoin d'écrire répond à quelques questions essentielles. Mais le meurtre et l'injustice ne renvoient pas à l'ailleurs de la guerre ou de la révolution.Ils sont perpétrés ici, chaque jour, dans le texte des vies les plus banales. (...) C'est aux confins du silence, au bord d'un vertige toujours suspendu, que l'écriture peut se permettre de surgir, sans illusion ni emphase, rachetée, si elle doit l'être, par la conscience de sa dérisoire insuffisance ».

À l'époque où il écrivait ces mots, Jean Vuilleumier dirigeait les pages littéraires de la Tribune de Genève. Avec Georges Anex et quelques autres, c'était alors l'un des chroniqueurs les plus attentifs de la littérature française et romande. Il n'avait que deux romans à son actif : Le Mal été (L'Age d'Homme, 1968) et Le Rideau noir (L'Aire/Rencontre, 1970), mais sa réflexion oriente toute son œuvre ultérieure. Il était en outre déjà proche de Georges Haldas, dont il partageait l'attention aux « vies perdues », la révolte contre un monde de plus en plus déshumanisé et superficiel, et le goût de la bonne cuisine. Or, une année après la mort tragique de Vladimir Dimitrijevic, qui publia tous ses livres avec la complicité de Claude Frochaux, sa disparition est l'occasion de rendre hommage à un homme discret et à son œuvre comptant plus de trente romans et récits dont l'ensemble constitue la fresque minutieuse et pointilliste d'un univers soumis à ce que Peter Handke (auquel il ressemble parfois) appelait « le poids du monde »

Le meurtre derrière les géraniums

Lorsque Jean Vuilleumier se demande, à 35 ans, ce que l'écrivain peut « face à la souffrance humaine», il ne se paie pas de mots. Nous l'avons vu bouleversé par la tragédie des moines trappistes de Tibéhirine, massacrés par un groupe islamiste en 1996, qu'il évoque dans un livre, mais la  plupart de ses romans modulent une souffrance plus intime et quotidienne, et de pauvres drames que Georges Haldas disait relever du « meurtre sous les géraniums ». De L'écorchement (Prix Rambert 1974) au Combat souterrain (Prix des écrivains de Genève 1975) ou au Simulacre (Prix Schiller 1978), et dans les vingt-cinq livres suivants, l'écrivain genevois  poursuit l'observation clinique de tous nos asservissements quotidiens, nos faillites, nos engluements, notre torpeur ou nos velléités d'action généreuse - notre aspiration à « être plus » malgré tout. Analyste lucide d'un certain syndrome d'impuissance paralysant beaucoup d'auteurs romands, sous l'effet de ce qu'il appelle Le complexe d'Amiel (L'Âge d'Homme, 1985), Jean Vuilleumier incarnait lui aussi, à sa façon, une « conscience malheureuse », dont le délivrait pourtant un intense désir de lumière et de pureté qui l'a fait se passionner pour les « silencieux » et les mystiques.

L'homme était débonnaire et gentiment marié, Pécuchet souriant aux côtés du fulminant Bouvard qu'incarnait son ami Haldas, auquel il consacra un ouvrage référentiel : George Haldas ou l'Etat de poésie (L'Age d'Homme 1985). Le critique littéraire de La Tribune de Genève n'a pas connu de successeur de sa qualité. L'écrivain reste à découvrir, pour beaucoup, dans ses livres sans pareils.    

Poète de la mémoire

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L'Argentin de Paris a tiré sa révérence. Hector Bianciotti, passeur de littérature et auteur de magnifiques autofictions, est mort à l'âge de 82 ans. 

C'est un écrivain majeur et un critique littéraire de haut vol qui vient de disparaître en la personne d'Hector Bianciotti, mort à Paris à l'âge de 82 ans. Comme le Roumain Cioran, le Tchèque Kundera ou l'Espagnol Semprun, Bianciotti l'Argentin faisait partie de l'espèce singulière des écrivains « étrangers » qui ont vécu comme une seconde naissance en adoptant la langue française. Plus même : Hector Bianciotti fut accueilli à l'Académie française en 1996, où le rejoignit son compagnon Angelo Rinaldi. Mais l'écrivain se disait particulièrement touché d'avoir été fait citoyen d'honeur de la bourgade piémontaise de Cumiana où sonpère avait vu le jour à la fin du XIXe siècle...  

Né dans la pampa d'Argentine où avaient émigré ses parents, qui interdirent à leurs enfants de parler leur dialecte italien d'origine, le jeune Bianciotti, né en 1930. passa par le séminaire catholique et connut « le climat de peur, de délation et d'infamie » de la dictature de Peron. Ses premier romans, autofictions d'une lancinante poésie, traitent avec mélancolie et tendresse un passé souvent âpre, entre la fuite de la plaine argentine et un premier exil (dès 1955) en Italie, où il creva de faim. À ce propos, il écrivait que « si tous les hommes en avaient fait l'expérience, la face du monde, les rapports entre les gens, les nations, seraient autres »...

  Après un séjour de quatre ans en Espagne, Hector Bianciotti débarqua à Paris en 1961, où il ne tarda pas à s'intégrer dans le milieu littéraire (au titre de lecteur chez Gallimard), bientôt publié et reconnu à la fois comme prosateur et critique. Le grand découvreur Maurice Nadeau publia son premier roman (Les déserts dorés, en 1967), et La Quinzaine littéraire, Le Nouvel Observateur et Le Monde accueillirent ses chroniques de grand connaisseur des littératures européenne et mondiale. Passeur de littérature, Hector Bianciotti avait l'art de partager ses enthousiasmes à l'écart des modes et des jargons. Quant à l'auteur du Traité des saisons (1977, Prix Médicis étranger) ou des magnifiques nouvelles de L'Amour n'est pas aimé (Prix du meilleur livre étranger en 1983), il laisse une œuvre marquée au sceau des  douleurs du monde, à la fois collectives et intimes, filtrées par la musique d'une langue - la découverte de la musique fut par ailleurs l'une des expériences marquantes de son enfance - et portées par un mélange d'inquiétude et d'émerveillement devant le monde.

18:02 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature

07/05/2012

De minuscules Odyssées

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Yves Leclair tient un capricant, coruscant et lumineux  Journal d'Ithaque

Yves Leclair est une sorte d'Ulysse terrien, parfois l'aile céleste ou le pied marin, qui a l'art de trouver « l'or du commun » sous tous ses aspects. Les titres de ses livres le révèlent tantôt comme un « voyageur sans titre » et tantôt en « moyen ermite », sensible à « l'antique lumière d'Eden » autant qu'aux « bouts du monde », s'appuyant sur ses « bâtons de randonnée » avant de composer, au retour en son antre de Saumur, tel Manuel de contemplation en montagne (La Table ronde, 2006).

Ses dernières pérégrinations, des bords de la Loire  au port du Pirée, ou de Riquewihr en Alsace, où « la bière laisse perler l'or /de sa lumière vénitienne », à Pruillé-le-chétif dans le Perche où comme Ulysse il cherche « sur les mamelons des collines, /le pêcher rose et l'églantine », cristallisent en 99 odyssées miniatures.

Ainsi le promeneur inspiré grappille-t-il, sous la forme épurée de 99 dizains, autant d'impressions et d'images, de fragments d'éternité filtrés par le verbe le plus délicat.   Le recueil s'ouvre sur une vingtaine de Belles vues et va son chemin très attentif, à la fois particulier et très universel entre  tel «retour du boulot » et telle notation sur les « merveilleux nuages » consignée « après avoir jeté des déchets végétaux », tout se trouvant enfin élevé à la hauteur d'une chose digne d'être vue. Regardez voir si c'est beau !

Yves Leclair. Le Journal d'Ithaque. La Part commune, 127p.

03/05/2012

JLK se met au vert

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Le critique littéraire de 24Heures tourne la page du journalisme le 15 mai ,mais il n'abandonne pas sa passion des livres.

par PhilippeDubath


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On dirait un repaire d'écrivain.Ça tombe bien, c'en est un. Ce chalet qui frôle la forêt, tout en haut d'une pente rude qu'il faut gravir à pied, c'est celui de Jean-Louis Kuffer et de son épouse Lucienne, au vallon de Villard. Ils vivent ici depuis une dizaine d'années, en belle complicité avec leurs deux filles, avec les narcisses et les chevreuils, avec le lac et les montagnes, avec les lumières des saisons qui changent à chaque heure de chaque jour.

Entrons. A gauche, à droite, en haut, en bas, ici, au salon, à la cuisine, dans les chambres, dans les couloirs, partout des livres. Le critique littéraire de 24 heures en a lu une grande partie. Et il garde les plus aimés, les plus précieux. Les autres, il les transmet. «Mais c'est dur de se séparer d'un livre, car dans chacun d'entre eux, un homme, une femme, a mis un peu de sa vie.»

Les livres sont ses amis. Depuis vingt-trois ans, dans 24 heures, avec une attention brûlante pour la littérature francophone, il les présente, les explique, les passe en quelque sorte au lecteur pour lequel il est une solide et rassurante référence. Il l'est d'ailleurs bien au-delà des frontières du canton et même de la Suisse. Car parlez de JLK dans les maisons d'édition de tout l'Hexagone, elles connaissent, et elles respectent.

Bon, le café est chaud, le brouillard se balade devant les fenêtres du chalet La Désirade, Jean-Louis peut évoquer à la table de la cuisine la retraite qui l'attend dès le 15 mai prochain. «A part les grincements de mes articulations, j'ai plutôt le sentiment d'être plus jeune, intérieurement, qu'à 20 ans. Je me sens plus frais d'esprit, plus curieux, plus disponible, plus proche des autres,moins inquiet, moins fragile.»

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Il le dit sans hésiter: «L'horizon de la mort n'est pas une hantise.Tous lesmatins, au réveil, j'ai le sentiment d'ouvrir les yeux sur un univers tout noir, mais aux premiers chants d'oiseaux, aux premiers signes de lumière, le monde s'éclaire. Je vis ici dans un lieu idéal en harmonie parfaite avec Lucienne, qui est ma terre ferme, mon socle. Et mon sentiment de découverte et de perception de ce qui m'entoure est plus dense chaque jour.»

Mais la retraite, Jean-Louis, la retraite, à quoi peut-elle ressembler pour un homme qui a passé sa vie à écrire, qui a rédigé son premier texte sur le pacifisme - pour le journal des Unions chrétiennes - à 14 ans, et qui en est à son vingtième livre?

«Je ne sais pas si je vais ressentir quoi que ce soit, car je vais continuer à écrire, avec simplement davantage de temps encore pour mes projets personnels. J'appliquerai la pensée de Maurice Chappaz, qui disait que «le péché du monde moderne est d'avoir perdu son attention»; ou de Ramuz qui invitait à «laisser venir à soi l'immensité des choses». Je crois vraiment que lorsqu'on regarde attentivement les choses et les êtres, on les aime davantage.»

De Prévert à Highsmith

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Le chalet de Jean-Louis Kuffer est spacieux. Mais pas assez. La faute aux livres.Alors il a trouvé ce qu'il cherche depuis l'enfance, une cabane. «Une cabane dans les arbres. Celle-là n'est pas accrochée aux branches, mais posée sur un pâturage, face au lac.» Allons-y. Dix minutes demarche,même pas, dans le vert tendre des hêtres qui s'éveillent, et voilà l'isba, comme l'a baptisée JLK. «C'est une ancienne étable que m'a donnée un ami. J'y mettrai des livres, des fauteuils, un lit, et sur la table, toujours une bouteille de vin. Notre chalet est à l'écart, cette étable que j'aménage est à l'écart de l'écart. On pourra y lire, y écrire, y rassembler des amis.»

Et souhaitons-le: Jean-Louis y racontera aux passants ses rencontres littéraires et donc humaines. Il racontera comment il a renoncé à vingt ans, par timidité étouffante, à se rendre à un rendez-vous avec Jacques Prévert. Ou comment Patricia Highsmith, qu'il rencontrait au Tessin, lasse de parler d'elle-même, a fini par l'interviewer sur Georges Simenon, avant de publier deux pages sur le père de Maigret dans Libération...

JLK le critique de livres est lui-même un livre loin de se refermer, dont chaque page est une histoire. Rendez-vous à l'isba!



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Un bourlingueur du monde ouvre ses carnets

Jean-Louis Kuffer mène depuis longtemps une double vie qui ne présente aucun caractère secret: il est journaliste et écrivain. Ces deux existences, JLK les associe, les mélange, les marie dans son vingtième livre, qu'il vient de publier sous le titre de Chemins de traverse; lectures du monde 2000-2005. Tout y est, ses amitiés, ses amours, ses rencontres, ce qu'il appelle la poésie du monde des livres et celle du monde de tous les jours, familial, professionnel, ou cérébral. On peut trouver dans cette chronique élégante et dynamique une vaguelette d'égocentrisme; nous préférons y déceler un regard net et clair, franc, captivant, touchant aussi, d'un homme attentif à son propre chemin et à son époque. Un homme qui se sait «unique, comme chacun, donc irremplaçable». Enfant, Jean-Louis collait des mots et des images dans de grands cahiers. Dès l'âge de 15 ou 16 ans, il s'est mis à écrire chaque jour dans des carnets noirs ses impressions sur la vie. Il n'a jamais cessé et il n'arrêtera jamais de faire des livres. Son blog est un jardin très visité. Faites-y un détour, vous verrez, il y a de jolies fleurs à y cueillir.

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Chemins de traverse; lectures du monde 2000-2005. Postfacede Jean Ziegler. Editions Olivier Morattel, 413 p.

Blog de JLK: http://carnetsdejlk.hautetfort.com/livre

Portrait de JLK au vert: Philippe Dubath

Cette page a paru dans la rubrique culturelle de 24 Heures ce jeudi 3 mai 2012.

26/04/2012

Chemins de traverse

Traverse1.jpgChemins de Traverse ; lectures du monde 2000-2005. Le vingtième livre de JLK paraît chez Olivier Morattel.

Postface de Jean Ziegler.

 

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Vivre, lire et écrire : cela peut être tout un. Ce triple mouvement fonde en tout cas le projet, la démarche et la forme kaléidoscopique de ces Lectures du monde, dont voici le quatrième volume publié après L'Ambassade du papillon, Les passions partagées et Riches Heures.

Sous la forme d'une vaste chronique étoilée touchant aux divers genres du carnet de bord et du reportage littéraire, de l'aphorisme et du trait satirique, du récit de voyage et du journal d'écrivain au travail, ce livre tient d'un roman « dicté par la vie », reflet vivant de la réalité telle que nous la percevons par les temps qui courent, profuse et chatoyante, contradictoire, voire chaotique.

Sous le regard de l'écrivain en quête de plus de clarté et de cohérence, cette réalité participe tantôt du poids du monde et tantôt du chant du monde. La fin de vie d'un enfant malade, l'agonie muette d'une mère, les nouvelles quotidiennes d'un monde en proie à la violence et à l'injustice constituent la face sombre du tableau, qui devient vitrail en gloire sous la lumière de la création, à tous les sens du terme. 

D'un séjour en Egypte à d'innombrables escales parisiennes à la rencontre des écrivains de partout (tels Albert Cossery, Ahmadou Kourouma, Jean d'Ormesson, Carlos Fuentes, Amos Oz, Nancy Huston et tant d'autres), de Salamanque à Amsterdam, d'Algarve à Toronto, le lecteur suit un parcours zigzaguant qui ramène à tout coup au lieu privilégié de La Désirade, sur les hauts du lac Léman, au bord du ciel et dans l'intimité lumineuse de la « bonne amie ».   

Grandes lectures (Balzac, Dostoïevski, Proust, Céline), passions partagées de la peinture et du cinéma, pensées de l'aube au fil des saisons, effusion devant la nature, fusées poétiques, aperçus de la vie littéraire et de ses tumultes (Jacques Chessex entre insultes et retours amicaux), tribulations de l'amitié (la présence indomptablede Marius Daniel Popescu), clairières de la tendresse (la bonne présence des  filles de l'auteur), coups de gueule contre l'avachissement au goût du jour ou la perte du sens dans un monde voué au culte de l'argent : il ya de tout ça, à fines touches douces ou dures, dans Chemins de traverse.       

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Extrait de la Postface de Jean Ziegler à Chemins de traverse

« Mon cher Jean-Louis,

Je passe mes journées au Conseil des Droits de l'homme - les nouvelles de l'horreur commise sur des hommes, femmes et enfants syriens par des forces dites de « sécurité », dirigées par des fous sanguinaires, défilent... L'indifférence des ambassadeurs occidentaux est abyssale.

La nuit je te lis. Tes Chemins de traverse sont une traînée de lumière dans l'obscurité opaque.  « Le plus de choses dites avec le moins de mots ». Tu as réussi magnifiquement à satisfaire l'exigence que tu t'es adressée à toi-même. Ta langue brille de mille feux. Ces carnets, ces notes, ces portraits, ces fulgurances philosophiques respirent la liberté.

(...)

J'ai aimé, j'aime tes portraits, l'exactitude de ton trait. Et aussi la profonde sympathie qui porte ta parole. J'ai connu l'élégant et à moitié ermite de L'Hôtel La Louisiane, Albert Cossery, qui portait l'Egypte en soi partout où, dans son exil, il allait. Et Kourouma, le géant ivoirien.  Michel Polac, l'amer reclus... je les ai connus. Et les retrouve dans leur vérité, celle que tu fais surgir - somptueusement -, de ton interlocuteur.

Ton sous-titre est « Lectures du monde ». Anodin en apparence. Mais quelle lectures ! Tu écris : « Le vent dans l'herbe ou sur le sable est une chose et les mots pour l'évoquer participent d'autre chose ». Cette autre chose, bien sûr, est la littérature que tu habites, qui t'habite merveilleusement.

« Capter le souffle de la vie », cette ambition que tu évoques tout au début de ton livre, est pleinement réalisée, réussie par la force de ton imaginaire, de ton éblouissant talent.

Tes carnets se nourrissent de la mémoire, de la mémoire ressuscitée bien sûr. Je me souviens d'un passage des Mémoires d'Hadrien de Yourcenar : « La mémoire change et vit. Du bois mort s'enflamme tout à coup et la mémoire devient un lumineux autodafé ».

Toi, dans ton livre, tu creuses plus profondément, plus énergiquement l'humus de nos pensées, nos angoisses, nos espérances. Jusqu'à déterrer l'évidence que voici et que je trouve superbe : « La mémoire est une personne et plus encore : la chaîne des personnes et la somme des vivants ».

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Premier vernissage de Chemins de traverse

Au Salon international du Livre de Genève

Le vendredi 27 avril, scène de l'Apostrophe, de 17h.15 à 18h.

JLK évoquera sa pratique des carnets, 40 ans durant, leur mise en forme et les quatre volumes qui en ont été tirés, dans une forme toujours renouvelée. En dialogue avec Isabelle Falconnier, Olivier Morattel et, sous réserve, Jean Ziegler.   

JLK dédicacera son livre sur le stand d'Olivier Morattel (G952) ce vendredi de 19h.à 21h.30, samedi 28 avril, de 15h. à 16h; et dumanche 29 avril de 13h. à 14h. et de 17h. à 18h.

Vernissage amical et festif de Chemins de traverse, avec la sortie de deux nouveaux numéros du Passe-Muraille, 88 et 89.

Au Sycomore, à Lausanne. 20, rue des Terreaux.

Le mercredi 2 mai, de 18h à 21h, et plus si affinités.

Apérifif, lectures, musique et dédicaces.

 

Premier papier sur Chemins de traverse.

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Des Chemins de traverse intimistes, érudits et ivres de liberté.


par Isabelle Falconnier

Depuis l'an 2000, Jean-Louis Kuffer nous invite a partager son intimite d'homme qui lit et, partant, d'homme qui écrit. L'ambassade du papillon reprenait chez Campiche ses carnets de 1993 a 1999, Les Passions partagées, en 2005, remontait de 1973 a 1992, Riches heures, paru à L'Age d'Homme,  utilisait son Blog-notes 2005-2008 et ce nouvel ensemble de ses carnets, Chemins de traverse,rassemble ses Lectures du monde de 2000 a 2005.

Si Giacometti a cree un Homme qui marche archetypal, Kuffer construit décennie apres décennie un personnage d'homme qui lit dont la richesse fait oublier tous les autres. L'écrivain et journaliste né a Lausanne en 1947 vit en littérature: il lit les livres qui sortent, rencontre leurs auteurs, relit les livres auxquels ces écrivains lui font penser, ne se leve pas un matin sans ecrire quelques phrases qui seront publiees un jour, edite une revue litteraire - un homme de lettres dans tout son splendide mystère, sérieux, erudit, monomaniaque.

Depuis son adolescence, il prend des notes comme on accomplit une « espece de rite sacre », remplissant une centaine de carnets constituant un journal devenu la « base continue de [sa] presence au monde et de [son] activite d'ecrivain ».

Ce volume le suit de Lausanne à sa maison La Desirade, a Villard-sur-Chamby (VD), de Paris a l'Espagne ou la Belgique ou il est envoye en reportage. On suit des personnages récurrents qui composent son corps de garde rapproché: ses deux grandes filles, sa mere, qui decede en cours de journal et qui nous vaut les lignes les plus emouvantes du livre, sa femme, cette « bonne amie », son ami l'ecrivain Marius Daniel Popescu, compagnon exclusif de soirees d'exces dont Kuffer tente de se preserver. On croise des dizaines d'écrivains morts ou vifs qui forment une belle cosmogonie litteraire - Philip Roth, Ahmadou Kourouma, Timothy Findley, Jean d'Ormesson, Pascale Kramer, Amos Oz, Nancy Huston - d'anciens amis: Haldas, Dimitrijevic, Chessex - avec lesquels l'auteur a prefere se brouiller plutôt que de perdre sa liberte. "Je tiens plus a la liberte qu'a l'amitie. (...) Je tiens plus a la paix interieure qu'a l'amitie."

On assiste a la naissance de son blog, simple jeu devenu veritable stimulation. Se faconne page apres page un honnête homme, lucide (« Aux yeux de certains je fais figure d'extravagant, pour d'autres je suis celui qui a céée au pouvoir médiatique, mais ma verite est tout ailleurs (...). »), narcissique (« Se regarder n'est pas du narcissisme si  c'est l'humanite qu'on scrute dans son miroir. »), attachant.



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Jean-Louis Kuffer. Chemins de traverse. Lectures du monde 2000-2005. Postface de Jean Ziegler. Olivier Morattel éditeur, 420 p.

 

21/04/2012

Notre part d'ombre

Dugain3.jpgLe dernier roman de Marc Dugain, Avenue des géants, démêle les racines du mal au coeur de  l'homme.

Marc Dugain aurait pu devenir un tueur génial si les conditions requises de l'inné et de l'acquis avaient été réunies. Au lieu de se cantonner dans le rôle fugace d'un auteur à succès, il aurait pu marquer l'Histoire comme le très cruel Staline, auquel il a consacré un livre, ou comme le très retors John Edgar Hoover, qui lui en a inspiré un autre.  Dans un autre cercle infernal de damnés célèbres moins « officiels » et ne bénéficiant pas de la couverture du Pouvoir et de la « raison d'Etat », il aurait pu laisser une trace sanglante de serial killer égal aux  plus intelligents et aux plus tordus.

C'est du moins ce qu'on se dit en lisant Avenue des géants, terrifiante plongée dans les abysses intimes d'un tueur qui entreprend de se raconter dans un roman après les quarante ans de taule que lui ont valu les meurtres de ses grands-parents, à quinze ans, de sa mère et d'une dizaine de jeunes auto-stoppeuses qu'il décapitait et violait après leur mort.

Tout cela, Marc Dugain le raconte en romancier, avec une fabuleuse capacité de se mettre dans la peau d'un autre. Sa mère à lui ne l'a probablement pas martyrisé, et lui-même n'a sûrement jamais décapité un chat. Jamais il n'a souffert ni fait souffrir comme son protagoniste. N'empêche : il en a mentalement revécu l'horreur et il nous la fait vivre, comme si elle était en nous.

À préciser cependant que ces abominations restent hors-champ, dans le roman, jamais montrées. Rien ici du énième polar exploitant le filon des tueurs en série. On est ici du côté du Dostoïevski de Crime et châtiment, « sacré bon bouquin » au dire du protagoniste qui le sait par cœur, ou du James Ellroy de Ma part d'ombre enquêtant sur la mort de sa mère. Pas trace de complaisance morbide dans ce roman qu'on pourrait dire en quête des racines du mal, chez un homme dont l'enfance à subi une véritable « entreprise de destruction massive de l'affectif » et qui est également en proie à d'irrépressibles pulsions destructrices .

Ainsi qu'il l'explique en fin de volume, Marc Dugain s'est inspiré d'une histoire réelle pour composer ce roman qui vous prend par la gueule dès la première page et ne vous lâche plus. Son protagoniste, Al Kenner, grand diable qui avait plus de deux mètres à 15 ans déjà et un QI supérieur à celui d'Albert Einstein, est le clone romanesque  d'un célèbre tueur américain du nom d'Ed Klemper, toujours incarcéré dans la prison californienne de Vacaville. Le romancier ne fait pas moins œuvre personnelle et originale en donnant à son personnage une épaisseur psychique et affective qui nous le rend très proche.

De fait, et malgré ses crimes passés, Al Kenner est un homme brisé et souffrant, véritable « mort vivant » d'une totale clairvoyance dont l'intelligence supérieure, servie par une hypermnésie redoutable, lui permet d'analyser les tenants et les aboutissants de ses actes sans les excuser à bon compte.

Marqué à vie par une mère tyrannique, il a toujours été paralysé à l'instant du « passage à l'acte », avec les femmes, et s'est ainsi cru exclu a priori de toute vie normale. Il y a en lui une tristesse inguérissable mais, aussi, une irrépressible force qui se manifeste en lui par des sortes de tempêtes intérieures, psychiques et physiques à la fois. La conscience, d'abord panique et diffuse, d'un pouvoir absolu que lui donne le meurtre, et les effets de la réitération de celui-là, vont l'entraîner dans une spirale que seul son récit dévoile et, peut-être, exorcise. Pourtant il n'en reste pas moins sans défense face au mal qui le travaille, que son entourage l' « enfonce » ou cherche à l'aider à en sortir.

Sa mère, qui a vu en lui l'incarnation du diable dès sa naissance, n'aura jamais fait que l'abaisser et l'humilier comme elle n'a cessé d'humilier et d'abaisser son conjoint, « héros » déchu aux yeux du jeune homme qu'elle piétine autant que celui-ci...

Extrêmement lucide et sensible, pénétrant et très nuancé, dans son approche des tourments de l'enfance blessée et des désastreuses conséquences d'une sorte de psychose familiale à répétition (car la grand-mère paternelle d'Al Kenner relance la persécution de l'adolescent en version soft), Marc Dugain ne donne jamais dans le manichéisme ni la simplification démago. En outre, avec son tableau durement réaliste (et notamment dans ses charges contre certains psys ou contre l'angélisme des hippies de l'époque Peace & Love) contrastent trois remarquables personnages (un psychiatre bienveillant et un chef de la criminelle, ainsi qu'une assistante sociale) qui s'attachent au personnage et l'accompagnent sans se douter vraiment de sa puissance maléfique.

Le roman débute le jour de l'assassinat de JFK, dont le meurtrier « vole la vedette » au jeune Kenner, qui flingue le même jour sa grand-mère juste coupable de l'«empêcher de respirer ». Des temps de la guerre au Vietnam à l'ère d'Obama, la fiction revisite la réalité au fil d'un récit qui ne cesse de nous interpeller à de multiples égards, s'agissant de la violence endémique de l'époque ou de  la psychopathologie des tueurs, des avancées ou des illusions de la thérapie, de la fonction des prisons et du cercle vicieux de l'enfermement, du déterminisme et de la liberté, des vertus  de l'empathie humaine et de leurs limites - enfin de ce qu'on fait avec « tout ça » en littérature.

Si Marc Dugain n'a certes pas le génie d'un Dostoïevski ni la « tonne » poétique d'un Cormac Mc Carthy, c'est bel et bien dans la foulée de ceux-là qu'il poursuit, sur sa ligne claire, un parcours d'écrivain de grand souffle. Par son sérieux fondamental autant que par l'humour constant de son observation, sa verve, son mordant, sa tendresse rugueuse aussi, Avenue des géants, probable best seller à venir, rompt autant avec les fades fabrications des honnêtes faiseurs à la Marc Levy ou à la Guillaume Musso, qu'avec la morne littérature littéraire de notre époque d'eaux basses...

Dugain5.jpgMarc Dugain. Avenue des géants. Gallimard, 360p.      

25/03/2012

Révérence à Tabucchi

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L'auteur de Pereira prétend a succombé à la maladie à Lisbonne, à l'âge de 68 ans.

C'est un des auteurs majeurs de la littérature italienne contemporaine qui vient de s'éteindre au Portugal en la personne d'Antonio Tabucchi, auteur de quelques livres «cultes» dont Pereira prétend , Nocturne indien ou Requiem, initialement rédigé en portugais. La mort du Toscan Tabucchi à Lisbonne n'a rien, à ce propos, de fortuit, puisque l'écrivain italien entretenait, avec le Portugal et sa langue, une relation privilégiée dominée par la grande figure tutélaire de Fernando Pessoa et l'amitié vivante d'Antonio Lobo Antunes. Il disait même avoir été adopté par le Portugal autant qu'il l'avait adopté. Dans ce jeu de filiations et d'affinités électives, on rappellera en outre que la «sonate» onirique de Requiem, qui se déroule à Lisbonne un dimanche caniculaire de juillet, évoque précisément la figure de Pessoa, méconnu de son vivant et considéré aujourd'hui  comme le plus grand poète portugais du XXe siècle. Or le même Requiem a fait l'objet d'une adaptation, au cinéma, de Bernard Comment, traducteur fréquent de Tabucchi, et Alain Tanner.

Le livre le plus fameux de Tabucchi, Pereira prétend (Bourgois, 1995), s'enracine également dans le sol lusitanien et l'histoire du salazarisme, au fil de la remémoration lancinante d'un vieux journaliste solitaire revisitant son passé.

Beaucoup plus récents, deux autres romans admirables, Il se fait tard, de plus en plus tard (Gallimard, 2002) et Tristan meurt (Gallimard, 2004) font écho à ce récit mêlant lucidité et mélancolie et marquant peut-être le sommet de l'art du romancier.

Conteur « postmoderne » raffiné et érudit dans la lignée de Calvino et de Borges, Antonio Tabucchi, qui enseigna longtemps à Sienne et laisse quelque vingt cinq livres souvent traduits, excellait aussi dans la forme courte et les variations singulières, dans un esprit qu'il reliait lui même à la tradition baroque. Ainsi captait-il  des Petits malentendus sans importance (Bourgois, 1987) et jouait volontiers sur des mises en abymes temporelles ou topologiques, se plaisant aussi à inventer des Autobiographies d'autrui (Seuil, 2003) ou des Rêves de rêves (Bourgois, 1994), avec un art singulier et une poésie baroque.

10/03/2012

Cingria clochard cosmique

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La nouvelle édition critique des Oeuvres complètes du génial Charles-Albert inspire même les pédants !

Charles-Albert Cingria (1883-1954) est un immense écrivain mineur qui ne sera jamais lu par plus de mille lecteurs. Mais ceux-ci font des petits et l'œuvre, pas toujours facile d'accès, continue de susciter le même émerveillement candide ou savant.

La légende de l'extravagant personnage, charriant mille anecdotes savoureuses, conserve son aura. Georges Haldas nous le décrivait pionçant sur des sacs de sucre à la gare de Cornavin ou lavant ses caleçons dans le Rhône; un autre ami l'a vu traverser la pelouse de l'éditeur Mermod et rejoindre la compagnie très chic en beau costume, prêté par ses hôtes, non sans traverser le bassin aux nénuphars. On en aurait comme ça des sacs !

Cingria7.JPGVélocipédiste savant sillonnant l'Europe, d'Ouchy à Sienne ou de Genève à Paris, en passant par le Maroc et la Provence, avec sa petite valise aux manuscrits, son béret basque, ses boîtes de cachous (pour les enfants) et ses pantalons golf, Cingria fut le plus atypique des écrivains issus de Suisse romande. Pittoresque et bien plus, ce fils de famille cosmopolite (Turco-polonaise et genevoise d'assimilation) d'abord aisée et ensuite ruinée, ne gagna jamais sa pitance qu'en écrivant. Des tables l'accueillaient un peu partout pour le  sustenter et bénéficier de ses sublimes improvisations de conteur. Il vécut souvent à la limite de la misère, humilié par les bourgeois (et plus encore les bourgeoises) qui lui supposaient des mœurs douteuses. Un épisode pédérastique anodin - de jeunes voyous pelotés sur une plage - lui valut il est vrai  un bref séjour dans les prisons de Mussolini, dont le tira le trpas diugne Ginzague de Reynold come l'a largement documenté Pierre-Olivier Walzer. Mais la sublimation radieuse, autant que l'alcool (certains le disaient « toujours ivre ») remplacèrent sûrement, pour l'essentiel, la vie affective et sexuelle de cet homme très pansu à tête de forçat dont l'œuvre, pourtant extrêmement poreuse et sensible, est pure de toute psychologie sentimentale.

CINGRIA5 (kuffer v1).jpgOr Cingria, autre paradoxe, s'est acquis des lectrices fanatiques, séduites par sa façon prodigieuse d'enluminer le monde, à l'écart des embrouilles politiques et de la platitude quotidienne. Plusieurs d'entre elles ont d'ailleurs joué un rôle décisif dans le rassemblement d'une œuvre énorme mais longtemps éparpillée en une constellation de revues et journaux.

À relever alors: que ses écrits follement originaux, lumineusement profonds, furieusement toniques, mais aussi précieux, voire parfois abscons, n'ont jamais cessé d'être lus depuis la mort de l'écrivain. De nouvelles générations d'amateurs et de commentateurs se bousculent ainsi au portillon du paradis poétique de celui qu'on appelle familièrement Charles-Albert, comme Rousseau est appelé Jean-Jacques.

Les deux premiers (énormes) volumes de l'édition critique des Œuvres complètes, qui en comptera sept , viennent de paraître sous couverture bleue à motifs dorés, témoignant de ce persistant et joyeux intérêt. On pouvait craindre, comme avec Ramuz, que les « spécialistes» asphyxient le texte sous leurs commentaires pédants ou jargonnants. Mais ce Gulliver, loin d'être bridé par les Lilliputiens universitaires, les inspire au contraire !

Cingria130001.JPGÀ la première édition «safran» en 17 volumes, dirigée par Pierre Olivier Walzer et  suivant l'ordre chronologique des parutions, succède ici une édition critique qui a le grand avantage, après le désastre ramuzien, de placer les gloses, souvent bienvenues d'ailleurs, après les textes. De nombreux inédits intéressants, des notes de pas de page souvent utiles, des descriptions «génétiques»    également éclairantes donnent son sens à l'entreprise. Chaperonnée par la très diligente Maryke de Courten, introduite avec brio malicieux par Michel Delon, l'édition suit un classement parfois discutable mais en somme ingénieux et conforme à l'esprit kaléidoscopique et buissonnant de Charles-Albert, dûment expliqué par la vestale du Temple que figure  Doris  Jakubec.

Une constellation d 'hommage persillés

Cingria77.jpg«Ah, sacré Charles-Albert !», s'exclame le jeune écrivain et lettreux vaudois Daniel Vuataz, 25 ans, qui vient de décrocher sa licence avec une étude consacrée à la légendaire Gazette littéraire de Franck Jotterand. Simultanément, le lascar a conçu et dirigé un triple numéro de la revue lausannoise Le Persil, fondée par Marius Daniel Popescu. 

48 pages sur papier pelure grand format, réunissant des inédits, une iconographie formidable et des textes d'auteurs reconnus (comme Philippe Jaccottet, François Debluë ou Corinne Desarzens, notamment) ou de la génération de Daniel Vuataz, aux tons très divers et répondant éloquemment à la question-titre : «Pourquoi faut-il relire Charles-Albert Cingria ?».

Après divers autres hommages «historiques», dès la mort de l'écrivain (la fameuse Couronne de la N.R.F., chez Gallimard, en 1955), deux petits livres également épatants viennent de paraître chez Infolio, sous la direction de Patrick Amstutz: Florides helvètes de Charles-Albert Cingria, par Alain Corbellari et Pierre-Marie Joris, fourmillant de notations parfois  pertinentes; et  un recueil d'hommages intitulé Cippe à Charles-Albert Cingria, d'excellent niveau lui aussi.

Charles-Albert Cingria. Œuvres complètes, Vol. 1 et 2. L'Age d'Homme, 2012.

Alain Corbellari et Pierre-Marie Joris. Florides helvètes de Charles-Albert Cingria. InFolio, coll. Le Cippe, 109p.

Cippe à Charles-Albert Cingria, InFolio, coll. Le Cippe, 118.

29/02/2012

Roman d'une amitié

 

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Fraternité secrète illustre, à travers leur correspondance de 1975 à 2009, la fidèle amitié de Jacques Chessex et Jérôme Garcin.

Jacques Chessex a brossé, dans le plus délirant de ses livres, merveille de style intitulée Les Têtes, un portrait vif mais assez sage de son non moins sage ami, Jérôme Garcin.

«Jérôme Garcin, tête abrupte, regard prédateur, voix chaude et nette, physionomie construite en hauteur, aérée et volontaire. Tête qui n'a pas changé depuis le quart de siècle que je le connais. S'est simplement solidifiée. Rare vertu». Et ceci encore ceci de primordial dans la relation des deux hommes que douze ans séparent, mais que des traits profonds ont rapprochés aussitôt: «Jérôme Garcin, tête droite. Et tête ouverte, dure, tête qui tranche, tête qui sait de quel deuil elle vient, et de quelle blessure, et de quelle chute ».

Jérôme Garcin avait 17 ans et des poussières en avril 1973 lorsque son père, l'éminent critique Philippe Garcin, se tua en tombant de cheval «dans un dernier galop furieux». En novembre de la même année, Jacques Chessex obtenait le Prix Goncourt pour L'Ogre, apparaissant dans les journaux avec «un buste de paysan normand qu'on eût dit sorti d'une nouvelle de Maupassant», écrit Jérôme Garcin, «un air de tenancier ou de maréchal-ferrant affecté jadis à un relais de poste». Or, c'est un poète délicat, sans rien d'un «maréchal-ferrant», que le jeune lycéen découvre dans la bibliothèque de son père après la mort de celui-ci, avec Le Jour proche, premier recueil de poèmes de Chessex publié en 1954, deux ans avant que son père à lui ne se tire une balle dans la tête, l'année de la naissance de Jérôme Garcin. Alors celui-ci de noter: «C'est donc dans le bureau de mon père disparu que je lus les poèmes d'un fils qui allait perdre le sien. J'en aimai aussitôt la profusion de couleurs et de parfums, la célébration panthéiste des saisons, l'harmonieuse musique éluardienne, le bestiaire, les nuées d'oiseaux, les insomnies, et les sombres pressentiments qui donnaient raison à ma propre mélancolie

Jérôme Garcin n'avait pas vingt ans lorsqu'il écrivit sa première lettre à Jacques Chessex, en 1975, non pas à propos de L'Ogre mais pour célébrer Le jour proche, qu'il évoque déjà sur un ton de fin lettré: «J'aime à écouter les voix poétiques, à m'y reposer et ne les quitter qu'à l'aube froide - quand la musique des mots a fait place au silence de la mémoire.

Immédiatement touché par la qualité de son jeune correspondant, qui le relance bientôt en lui envoyant quelques poèmes, l'écrivain célèbre reconnaît «une parenté décisive» entre les écrits du lycéen et les siens. Et c'est lui qui la même année «adoube» le futur critique et auteur en donnant des inédits à la revue Voix qu'il vient de fonder avec quelques compères.

Plus «filial» que la relation établie avec un Marcel Arland ou un François Nourissier, «pontes» de la vie littéraire parisienne, le lien noué avec Jérôme Garcin par Chessex jouera certes dans la «stratégie» de celui-ci quand Jérôme Garcin deviendra critique influent, dirigera Le Masque et la plume ou les pages littéraires du Nouvel observateur. Mais là n'est pas l'essentiel. De fait, une base humaine, sensible, tissée de respect mutuel, d'affection plus intime aussi, constitue le noyau doux de cette Fraternité secrète évoquée par Jérôme Garcin dans sa préface. Lui-même rappelle qu'il a pleuré dans la cathédrale de Lausanne, le 14 octobre 2009, après avoir prononcé l'éloge funèbre de son ami. Quant aux réalités plus «dures» de la vie littéraire, elles constituent la substance plus contrastée de cette correspondance, sans rien cependant, ou presque - quelques coups de griffes aux amis et autres «rats» du milieu littéraire -, des rognes et des grognes associées au personnage de Jacques Chessex en pays romand. Document littéraire précieux, l'ouvrage tient du « roman » à deux voix.

Jacques Chessex et Jérôme Garcin. Fraternité secrète. Correspondance 1975-2009. Préface et notes de Jéome Garcin. Grasset, 663p.     

Désamour et déchirures

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Le Palais des autres jours, deuxième roman de la Lausannoise d'adoption, aborde les thèmes du désamour filial et des difficultés de la migration. Dur et tendre, en crescendo puissant. Entretien.

Yasmine Char a les dehors d'une battante au regard vif, le geste délié et le rire éclatant. Sous le brillant de la directrice du Théâtre de L'Octogone, figure lausannoise connue, cohabitent aussi une femme marquée par la guerre au Liban, une mère attentive à l'éducation de ses deux garçons et un écrivain de talent. Déjà remarqué à la parution de son premier roman, La main de Dieu (Gallimard, 2008), plébiscité par le jeune jury du premier Prix du roman des Romands, l'art de la romancière se déploie plus largement dans un deuxième livre grave et prenant, aux personnages fortement présents et nuancés. La désertion d'une mère sur fond de guerre, l'exil à Paris de ses jumeaux de dix-huit ans, l'insertion difficile et la trouble tentation de la violence constituent les lignes de force du Palais des autres jours, en librairie cette semaine.

  • - Comment ce nouveau livre est-il né? Fait-il suite à La main de Dieu?
  • - Pas directement, si ce n'est que la jeune Lila ressemble à l'adolescente de mon premier roman, en cela qu'elle croit en la vie et ne peut se résigner au triomphe du mal. Mon intention n'était pas, cependant, de donner une «suite» mais d'aborder, par le truchement de personnages vivants, deux thèmes qui me préoccupent. D'une part, le fait que de plus en plus d'êtres proches, et qui s'aiment, en arrivent à ne plus se parler. D'autre part, la question de la migration qui m'interpelle, puisque j'ai aussi connu l'exil même si j'ai eu la chance, parlant français et étant femme, de m'intégrer en douceur. Ce problème de l'assimilation, souvent difficile, fera partie de notre avenir. Et comme je le vois abordé par les politiques, en Occident je me dis que nous allons droit dans le mur!
  • - Vos protagonistes sont des jumeaux. Pourquoi?
  • - Parce que cela me semble la meilleure incarnation de l'amour fusionnel que j'avais envie de décrire, avec tout le fantasme lié à la gémellité. Lila et Fadi me sont apparus assez rapidement, après quoi se sont développées ce que j'appelle «les constellations», avec les personnages secondaires, dont celui de Nour, la Libanaise épouse de diplomate français enlevé, avec leur fille, par des terroristes. Ainsi les thèmes du rapt, de l'attente, de la peur se sont-ils greffés au motif du désamour.
  • - Quelle part de votre vécu intervient-elledans le roman?
  • - J'ai eu de la chance de ne pas perdre de proche durant la guerre, mais nous avons vécu la peur et la violence. Ce que j'ai constaté, par ailleurs, c'est que la guerre développe une forte acuité des priorités de la vie. Dans un état de paix, on risque de perdre de vue ces vraies questions, au profit de choses qui n'ont pas d'importance. C'est ainsi que mes jumeaux ont vécu très intensément avant de quitter le Liban, et que leur désarroi s'amplifie dans la grande ville.
  • - Pensez-vous que les femmes soient plus «solides» que les hommes, comme vos romans le suggèrent?
  • - Je crois que les femmes ne mentent pas. Elles sont plus près des réalités tangibles et plus tendres aussi. La mère de Lila manque pourtant totalement de tendresse, qui ne trouve qu'une remarque, horrible, à faire à sa fille qu'elle retrouve: «Je t'apprendrai à te maquiller». Mais Lila va trouver, auprès de Nour, une mère de substitution et une alliée. Ce sont donc deux femmes de générations différentes, qui vont s'aider et s'adopter. Cela étant, tous mes personnages sont doubles, comme nous le sommes tous...
  • - Qu'aimeriez-vous transmettre à vos enfants?
  • - Plutôt que de transmettre, j'ai envie de «remettre». De leur confier ce qui m'est cher, des valeurs, le goût de la pensée et de la lecture, en les laissant en faire ce qu'ils veulent. Je ne délivre pas de message. Mon livre pose des tas de questions, mais je n'ai pas la prétention d'y répondre...

 

Dédale du cœur et des ombres

« Qu'est-ce que ce pays où il fait froid au mois de mai ? », se demande Lila, dix-huit ans, lorsqu'elle débarque à Paris avec son frère jumeau Fadi, au lendemain de leurs dix-huit ans, fuyant le Liban en guerre et un oncle tuteur considéré comme leur « plus fidèle ennemi ». Avant de se plonger avec euphorie dans la grande ville où ils ont « tout de suite été personne », les jeunes gens ont passé par Nancy où ils ont retrouvé la mère, froide et conventionnelle, qui les a abandonnés sans explication et refuse de se justifier avec hauteur.

Fusionnels jusque-là, les jumeaux vont s'éloigner peu à peu l'un de l'autre. C'est que Lila, positive et entreprenant, cherche à réintégrer les études et s'engage dans la boutique de la Libanaise Nour, tandis que Fadi erre la nuit et va se réfugier dans la « famille » de remplacement de l'armée, où il rencontre un « ami » aux activités louches qui prendre l'ascendant sur lui.

Au fil de relations captant bien les phénomènes, positifs ou destructeurs, du mimétisme, Yasmine Char campe, avec une force croissante, sensible et sensuelle à la fois, des personnages modulant de multiples aspects de l'amour, sans juger. Même le conjoint de l'affreuse mère, genre chien de compagnie (le chien de John Fante en a d'ailleurs été le modèle, nous a confié la romancière... ) a quelque chose d'émouvant, et la même touche humaine  imprègne tous les acteurs  de ce drame romanesque, cerné d'abîmes psychologiques et sociaux, aux résonance actuelles profondes.  

Yasmine Char, Le palais des autres jours. Gallimard, 208p.     

10:10 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théâtre, histoire, paris

05/01/2012

Rodgère héros déjanté

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Dans Je suis une aventure, Arno Bertina approche le Mozart de la raquette avec une fantaisie éclairante. Régal fumant et (parfois) un peu fumeux !

Quelle différence y a-t-il entre Roger Federer, légende vivante du tennis mondial, et le Rodgère Fédérère que nous rencontrons dans Je suis une aventure, première lecture décoiffante de la nouvelle année ? Sous le nom « maquillé » et la liberté totale de l'invention romanesque, ce qu'il faut dire est que le Rodgère d'Arno Bertina est sûrement aussi « vrai », et plus intéressant, que le personnage adulé, figé en icône en attendant que les foules versatiles, après avoir fait HOUUUUU en le voyant casser sa raquette, s'exclament « santo subito »...

Après avoir signé La déconfite gigantale du sérieux, entre dix autres titres, Arno Bertina, 37 ans, consacre un peu moins de 500 pages « gigantalement » ludiques, voire délirantes, à celui qu'on a qualifié tantôt de « génie » et d'« extraterrestre », conjuguant « grâce absolue et « magie ». Or ce délire n'est en rien une « déconfite » du vrai sérieux. Pas seulement parce que l'auteur, qui semble tout connaître des moindres « coups » du Maître, parle merveilleusement du tennis, mais parce que son roman va bien au-delà de la célébration sportive ou de la curiosité pipole : du côté de l'humain, du dépassement de soi et des retombées de la réussite, ou de l'échec que le seul terme de « mononucléose » suffirait à évoquer, etre autres envolées philosophiques, artistico-physiologiques ou éthylo-poétiques. 

Défaites et rebonds
Le roman démarre sur les chapeaux de roues d'une moto Bandit 650, en 2008, quand le narrateur, journaliste parisien pigiste qui s'est déjà fait connaître par une interview « scoop » de Mike Tyson, revient de Bâle d'humeur sombre. Malgré le rendez-vous fixé par le secrétaire de Rodgère, celui-ci a finalement refusé de le recevoir, probablement déprimé par ses défaites récentes. Le pigiste se rappelle les commentaires de ses confrères : « L'odeur du sang rameute les charognards ; ils briquent les titres alarmistes, parlant de fin, de mort ». Tandis que lui voudrait comprendre, avec respect, la faiblesse de celui qu'il admire en toute lucidité. Or celle-ci n'exclut pas la fantaisie la plus débridée !

De fait, sur la route du retour de Suisse, à la faveur de pannes de son engin, deux fantômes apparaissent au narrateur : le premier est celui d'un écrivain américain « culte », en la personne de Henry David Thoreau (1817-1862), auteur de Walden ou la vie dans les bois ; et le second celui de Robert Maynard Pirsig, autre auteur américain non moins adulé du Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes. Deux sages qui vont escorter le narrateur à travers le livre jusqu'à la première vraie rencontre de celui-là avec Rodgère dans sa fameuse « salle des trophées » de Bottmingen. Et là, deuxième surprise : que Fédérère se montre un si fin connaisseur de ces deux auteurs qu'il ne parlera que d'eux et ce sera, une fois de plus, tintin pour l'interview !

Et le tennis là-dedans ? Il est partout. Avec des matches détaillés dont l'un deux (contre Söderling) est décrit en quatorze doubles pages à schémas graphiques commentés ! Par l'aperçu du harcèlement que subit Rodgère partout où il se pointe. Par une kyrielle de propos repris des journaux ou que l'auteur lui prête : «Tu es impérial, tu n'as pas le droit de dire que tu as mal. Dans une pièce d'Aristophane Zeus en a plein le cul et il le dit comme ça »...

Or la réalité et la fiction s'entremêlent jusque dans les rêves du pigiste, auquel Rodgère envoie des courriels oniriques, et jusqu'en Afrique, où un adorable Malien du nom de Benigno Ramos, ancien esclave des chantiers chinois, a imaginé de créer le premier Rodgère Fédérère International Tennis Club à Bamako, où il déclare à son idole débarquant incognito avec son pote pigiste : « Moi j'ai toujours admiré votre façon de créer de la beauté »...
Bertina1.jpgArno Bertina. Je suis une aventure. Verticales, 492p.

Le roman « bio » en vogue
Les romanciers actuels manquent-ils d'imagination ?
C'est ce qu'on pourrait se demander, depuis quelques années, en constatant que pas mal d'entre eux s'inspirent de personnages plus ou moins connus pour en faire les protagonistes de « romans » oscillant entre faits avérés et fiction. En automne dernier, ainsi, plusieurs prix littéraires français ont consacré des ouvrage sde ce genre, à commencer par le (remarquable) récit consacré par Emmanuel Carrère aux faits et gestes de l'écrivain et tribun nationaliste russe Limonov, qui lui a valu le Prix Renaudot. De la même façon, Simon Liberati décrochait le Femina avec l'évocation romanesque de la pulpeuse Jayne Mansfield, tandis que Mathieu Lindon obtenait le Médicis avec un ouvrage hanté par la figure du philosophe Michel Foucault. Plus récemment, Marc-Edouard Nabe s'est identifié à DSK dans une pseudo-confession intitulée L'enculé, où la part de l'imagination et du style cèdent le pas à la provocation glaireuse.
Bien avant ceux-là, d'autres romanciers auront « brodé » sur des canevas biographiques explicites, comme Jacques Chessex avec Benjamin Constant ou Roger Vaillant.
Or ce qu'on peut relever, dans le cas d'Arno Bertina, c'est que l'imagination qu'il déploie dans Je suis une aventure va bien au-delà de l'évocation de type journalistique ou de la variation biographique, participant bel et bien de l'imagination romanesque et modulant une écriture fruitée, étincelante.

22:00 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roger federer, tennis, roman

03/01/2012

Trouvère du quotidien

Bagnoud3.jpgDans  ses Transports, Alain Bagnoud, mêle humour et tendresse avec bonheur. Tout à fait épatant !

Dans le mot transport on entend à la fois « transe» et «port», double promesse de partance et d'escales, mais on pense aussi voyage en commun, déplacements par les villes et campagnes ou enfin petites et grandes effusions, jusqu'à l'extase vous transportant au 7e ciel...

Or il y a de tout ça dans le recueil bref et dense d'Alain Bagnoud, écrivain valaisan prof à Genève dont les variations autobiographiques de lettré rocker sur les bords (tel Le blues des vocations éphémères, en 2010) ont déjà fait date, à côté d'un essai sur « saint Farinet », notamment.

En un peu plus de cent tableaux incisifs et limpides à la fois, ce nouveau livre enchante par les notes consignées au jour le jour, et sous toutes les lumières et ambiances, où il capte autant de « minutes heureuses », de scènes touchantes ou cocasses attrapées en passant dans la rue, d'un trajet en train à une station au bord du lac ou dans un troquet, avec mille bribes de conversations (tout le monde est accroché à son portable) en passant : « Ah tu m'étonnes. (...) Elle a un problème celle-là j'te jure ! C'est une jeune Ethiopienne avec un diamant dans la narine et des extensions de cheveux », ou encore : «Chouchou on entre en gare, chouchou je suis là »...

Entre autres croquis ironiques : « J'ai rendez-vous avec une grande dame blonde qui a des cailloux dans son sac. Elle les ramasse au bord de la rivière et elle les offre à ses amis. Elle donne aussi des cours de catéchisme et organise des séjours pour le jeune qui aspirent au partage. Mais explique-t-elle, ils préfèrent que ça ne se sache pas ».

Sortie de boîtes, terrasses, propos sur la vie qui va (« Le fleuve coule comme le temps depuis Héraclite. C'est la saison des asperges », ou « Il est minuit. J'ai vieilli trop vite »), observations sur les modes qui se succèdent (« le genre hippie chic revient ») ou sur de menus faits sociaux (ce type « en embuscade pour un poste prometteur, ou cet autre qui affirme que « les technologies sont des outils spirituels »), bref : autant  de scènes de la vie des quotidienne dans lesquelles l'auteur s'inscrit avec une sorte d'affection latente : « J'aimerais percer le mystère des gens par leur apparence. Pourtant, lorsque je me regarde dans la glace, je me trouve un air de boxeur dandy qui aurait fini misérablement sa carrière et travaillerait comme videur dans une boîte de nuit. Raté, mais content de son gilet de velours »...

Alain Bagnoud. Transports. Editions de L'Aire, 107p.

On peut retrouver Alain Bagnoud sur son blog: http://bagnoud.blogg.org

17/12/2011

Quentin la palpite

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Au point d'effusion des égouts: Un premier roman qui « arrache ». En vrille étincelante, entre Los Angeles et le bout de nulle part.                                       

Quentin Mouron : un nom à retenir, illico et pour plus tard. Presto à cause du premier roman de ce lascar, Vaudois et Canadien de 22 ans, dont la « papatte» d'écrivain pur-sang et la vivacité d'esprit saisissent. Plus exactement: « la palpite », selon l'expression de Louis-Ferdinand Céline dont le jeune auteur rappelle à l'évidence la « petite musique ». À savoir le rythme de la phrase : jazzy, précise, scandée, serrée, teigneuse. Pour parler de quoi ? De la Californie mythique et réelle où il débarque seul à vingt ans, après une enfance de Robinson dans les bois canadiens, avec ses parents. De Los Angeles et de son « ciel plus grand qu'ailleurs ». Du rêve qui se vend et qu'on vous reprend. Des gens qui tricotent leur névrose et « se guettent le cœur ».  Des déserts, de Las Vegas, de la frime et de la déprime, de l'amour aussi. Enfin du retour en Suisse où son entourage pépère lui demande : et maintenant ? Ceci pour la trajectoire trop résumée.

Alors un livre du genre « sur la route, le retour » ? Absolument pas. On pourrait s'y tromper à la dégaine de Quentin, style rocker ou jeune premier de série télé, mais un masque peut en cacher un autre. Il l'écrit précisément ailleurs: « Je porte toujours deux masques : le premier pour les autres, le second pour moi-même ».

Or Quentin Mouron n'a rien non plus, pour autant, du phraseur lettreux se complaisant dans les reflets. Dès les premières pages de ce premier récit-roman, ni journal de voyage ni confession, le lecteur est pris par la gueule. L'enjeu est à la fois existentiel et poétiquel. Le récit ne sera pas évasion mais invasion. Tout dans le détail. Le titre, emprunté à Antonin Artaud, dit à la fois le goût et le dégoût du monde. Ramuz disait autrement : « Laissez venir l'immensité des choses ». Et déferlent alors sensations, observations, notations.

Débarqué par le ciel rouge à Los Angeles, à peine sorti de l'enfance (« j'avais pour moi les sortilèges et les rondeurs, le sourire franc - la gueule d'une pièce »), le narrateur note : « C'est une erreur de chercher l'essence dans l'analyse, postérieurement, « au réveil ». Il faut sentir le soir même, toutes voiles dehors, le vent chaud du désert et l'émotion qui brûle la gorge - le feu du ciel. Et le délire ». Et de se dire alors « pas fait pour les voyages ». Comme il dira plus tard qu'il n'aime pas aimer ! Et de « céder aux anges » en tombant à la renverse. Dans la foulée les sentences cristallisent comme dans Voyage au bout de la nuit : « Quand je joue, je sais pourquoi je joue, quand je vis, je ne sais pas pourquoi je vis ». Et voilà que les personnages défilent. Force de Quentin : le portrait au doux acide. À commencer par le cousin Paul, petit flic humilié, qui vit de « compensations ».  Auquel succède, après une sorte de « trou noir » de vertige fiévreux, la cousine Clara chez laquelle le jeune voyageur va passer plus de temps en plein quartier de Westlake à « blancheur d'hôpital », entre « petites maladies » et « ciel en cage », thérapeutes et gourous. Clara qui accuse son « ex » de toutes les turpitudes érotomanes. Clara qui paraît un soir en voie de se libérer avec son jeune cousin, mais qui rentre brutalement dans l'ordre le lendemain: "Au fond c'est l'habitude du malheur qui nous le rend incontournable". Clara que l'éventuelle vie sexuelle de son cousin fait paniquer. Clara qui lui demande lors d'une séquence un peu folle, le jour de l'anniversaire du garçon, de cesser de se branler. Clara qui finira par s'ouvrir les veines...

Quentin7.jpgEt Laura, plus tard, dont le prénom rappelle l'amour imaginaire de Pétrarque, en version macdonaldisée. Laura que le narrateur trouve plutôt moche mais que son regarde « profond, troublé, marin », touche  et qu'il finit par aimer follement, à proportion du rejet qu'elle lui oppose. Clara la folle. Laura la froide. Et plus tard, d'abord à Trona, bled perdu dont l'église-container symbolise la déréliction, puis à Las Vegas où il le retrouve, l'inénarrable Norbert, Bavarois à femmes vasectomisé et foireur qui entrainera le narrateur dans une folle bringue sur une musique démente, « une façon de grincement fabuleux qui vous étire le monde - on se voyait en kaléidoscope ». Autant d'évocations, de L. A. à Vegas via Trona qui se constituent en fresque verbale acerbe et hypersensible à la fois, semée de réflexions saisissantes de lucidité et de désarroi mêlés. Lors d'une conversation, Quentin me confiera qu'il a été aussi à l'aise, dans ses lectures, avec San Antonio qu'avec Céline, autant en phase avec Harry Potter qu'avec Madame Bovary, son livre-fétiche dans lequel il partage surtout les douleurs de  Monsieur. Et d'évoquer, aussi, la folie physique qui l'aura pris, en écriture, à l'écoute de John Coltrane !

Ce n'est pas tout : car Au point d'effusion des égouts s'achève sur une douzaine de pages remarquables, comme assagies du point de vue de la phrase (moins de « célinisme » endiablé...), sur le thème du retour à la normale, pour ne pas dire à la morne norme. Ah vous êtes artiste ! Ah vous écrivez ? Ah vous êtes parti en voyage !? Et maintenant, vous êtes bien avancé ? Et qu'allez vous faire !? Mélancoliques et graves, tendres et sourdement violentes, ces pages  confirment mon sentiment que Quentin Mouron pourrait faire, à l'avenir, de grands livres.  

Au point d'effusion des égouts marque, déjà, un début éclatant. Avec sa forme étrangement « compactée», comme on le dit d'un fichier d'ordinateur, il requiert une lecture très attentive (nullement fastidieuse au demeurant) qui permet d'en extraire toute la substance. On pense aussi à l'image proustienne de ces fleurs en papier comprimées, qui se déploient en beauté dès lors qu'on les plonge dans l'eau.

« Je m'aperçois partout », écrit Quentin Mouron en se repassant les images de son périple initiatique. « Chez tous les hommes que je rencontre ». Et d'ajouter : « Les mœurs, c'est la burqa des peuples. Ils sont semblables dessous. Pas identiques. Semblables. Les paumés de Trona avaient mes traits, mes traits aussi à Vancouver, chez les Chinois. Ma gueule à Chicago. Ma pomme à Montréal. Et Phénix, San Diego, Tijuana - ma pomme encore. Je me suis miré jusqu'au fond des déserts. Je me suis aperçu sur les crêtes. Retrouvé dans les grottes. Contemplé sur les lacs. On ne se débarrasse pas du monde en invoquant les moeurs. On ne se débarrasse pas de soi en invoquant le monde ».

Quentin3.jpgQuentin Mouron. Au point d'effusion des égouts. Préface de Pierre-Yves Lador.  Olivier Morattel, 137p.

 (Cet article constitue la version "longue" du papier paru le samedi 17 décembre dans 24Heures.)

A Lire aussi l'article enthousiaste de Claude Amstutz sur son blog de La Scie rêveuse: http://lasciereveuse.hautetfort.com

 

11:09 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, amérique

05/12/2011

L'on lit à TULALU

kuffer06.jpgL'Association Tulalu!?

est heureuse de vous inviter à la prochaine édition de son café littéraire avec :

Jean-Louis Kuffer

Auteur primé et journaliste passionné, il sera l'invité de Tulalu!?

le lundi 5 décembre à 20h30

au premier étage du café Lausanne-Moudon.

Le thème de la soirée:

La mémoire créatrice

Le retour quotidien, et en constante évolution, de tout ce qui a été capté dés l'enfance et de tout ce qui continue de l'être, à tout moment transformé par ce que nous sommes aujourd'hui et par l'écriture elle-même. La mémoire nous lie évidemment à ceux qui nous précèdent, mais également à ceux qui viennent et qui nous font revisiter le présent. La mémoire est une recréation constante.

Pour illustrer sa vision d'une mémoire en constant re-devenir, JLK lira des extraits de plusieurs de ses livres travaillés par cette démarche.

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Dans Par les temps qui courent (Campiche, 1995) : Soleil d'hiver, évocation d'une jeunesse bohème dans le Vieux Quartier de Lausanne.

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Dans Le Pain de coucou (L'Age d'Homme, 1983). Diverses séquences de cette première évocation d'une enfance partagée entre deux cultures romande et alémanique.

Enfant9.JPG

Dans L'Enfant prodigue (D'autre Part, 2011). Deux extraits de cette nouvelle remémoration recréatrice du Temps qui passe.

Dans Rhapsodies panoptiques. La présentation d'un nouveau projet narratif inscrit dans le temps présent et brassant toutes les époques en consonance.

JLK sur la Toile

Carnets de JLK : http://carnetsdejlk.hautetfort.com/

JLK sur Facebook : http: //facebook.com/people/Jean-Louis_Kuffer/1438776315

Passion de lire, blog littéraire de 24 Heures : http://passiondelire.blog.24heures.ch

La Maison cinéma, blog cinéphile de 24Heureshttp://leopard.blog.24heures.ch

Sur JLK

http://blogres.blog.tdg.ch/archive/2011/02/18/l-enfant-pr...

Rencontres littéraires TULALU ?!

079/791.92.43

www.tulalu.wordpress.com