25/12/2013

Rédemption

Despot02.JPGLe premier roman de Slobodan Despot, Le Miel, paraît chez Gallimard sous le signe du dépassement de toute haine, scellé par l'expérience de la tragédie.

 

Dans son magistral essai intitulé Mensonge romantique et vérité romanesque, le grand philosophe français René Girard, snobé par une bonne partie de l'intelligentsia de son pays, montre comment le meilleur du roman européen, de Cervantès à Proust, en passant par Stendhal et Dostoïevski, se trouve marqué au sceau d'une commune rédemption liée au dépassement des feux de l'envie et des passions mimétiques.

Or lisant, en cette veille de Noël, le premier roman de Slobodan Despot, intitulé Le miel et rebrassant le magma chaotique de le guerre en ex-Yougoslavie, je me suis senti gagné progressivement par une profonde émotion découlant de la grande beauté du livre, sur fond de pacification intérieure et par le miracle, aussi, d'une mise en forme relevant d'un art lumineux. 

Ma lecture aurait pu, à tout moment, se trouver parasitée par de multiples souvenirs personnels, favorables ou défavorables à l'auteur, que je connais depuis une vingtaine d'années, dont j'ai partagé diverses passions à l'enseigne des éditions L'Age d'Homme, avec lesquelles j'ai rompu pendant quinze ans, en partie à cause des positions nationalistes serbes que Slobodan défendait. 

Or pas un instant la figure du jeune propagandiste de la cause serbe ne s'est interposée au fil de ma lecture de son premier roman, dont l'enjeu est tout autre que celui d'une interprétation romanesque partisane de la seule tragédie balkanique. Il en va en effet de la ressaisie des destinées humaines marquées par les enchaînements et les enchevêtrements de l'Histoire, autant que par les intrigues à jamais impures de la Politique, à la lumière de la Conscience humaine incarnée ici par deux magnfiques personnages: Vera la naturopathe et Nikola le vieil apiculteur. 

Tous deux, par des voies différentes, semblent avoir passé de l'autre côté des apparences, ou s'être hissés sur une crête où les faits et les événements prennent une autre signification que dans les opinions et les médias. Ce ne sont pas deux anges désincarnés pour autant: ce sont deux êtres bons, ou plus exactement bonifiés par la vie. Telle étant en effet la bonne nouvelle: que chacun peut se trouver, comme le miel, bonifié par la vie. Il en va de données naturelles et de culture, de matière travaillée par la douleur et de spiritualité.

Le Miel de Slobodan Despot se lit comme une espèce de film très construit et très fluide à la fois, avec des enchâssements de narration très maîtrisés. Une scène centrale est extraordinaire, qui décrit le saisissement du vieil apiculteur assistant, du haut de la montagne où il a sa cabane et ses ruches, à la fuite en débandade des siens, en pleine Krajna serbe, devant l'armée bien organisée de leurs anciens "frères" croates. Tout à coup, Slobodan l'ex-idéologue pur et dur, devient un poète serbe. Par sa plume, on vit ce que vit le vieux Nikola, qui rappelle le vieil Ikonnikov de Vassili Grossman, témoin muet de la folie des hommes. Et tout son roman, bref, tendu, sensible, admirablement agencé, s'organise avec le même mélange d'autorité virile et de porosité féminine, dont Vera figure l'incarnation.

C'est par le truchement de Vera  que se livre le récit central de Veselin K., dit Vesko leTeigneux, fils cadet du vieil apiculteur, du genre Serbe criard et un peu veule, qui a vécu un peu en marge des événements tout en ressentant l'humiliation des siens, et qui tout de même portera secours à son vieux père isolé dans sa montagne dévastée. Qui plus est, le récit recueilli par Vera l'est en tierce main puisque celui qui écrit, pas tout à fait Slobodan Despot lui-même au demeurant, est un Serbe vivant en Suisse et lui aussi témoin plus ou moins honteux.  Or, avec la distance du temps passé, ce décentrage des récits rend à merveille le sentiment d'éloignement "épique" de la narration, alors même que le verre grossissant de la poésie en actualise la moindre action... comme chez Homère.

Bien entendu, je ne compare en rien Slobodan Despot, écrivain débutant, à Homère ou Dostoïevski, mais je relève ce fait littéraire essentiel que constitue la transposition par effet de mûrissement et, plus profondément, de pardon.

Il est certain que Slobodan Despot à des choses à se pardonner, comme les chefs de guerre et les journalistes occidentaux (j'en ai été à un à un très moindre titre), les Européens et les Américains, les donneurs de leçons pro-croates ou pro-serbes, les popes serbes entretenant la vindicte ou les doux franciscains croates mitraillette au flanc, entre tant d'autres. 

Avec le temps, cependant, et avec la pensée, avec le coeur et avec l'aveu de chacun, tout peu changer. Bonifier comme le miel. D'aucuns, cela ne fait pas un pli, jetteront encore la pierre à Slobodan Despot pour ce qu'il a été et sera encore pendant des siècles de haine qu'ils attiseront sans répit. Pour ma part, je ne vois que son livre qui est, dans ses limites, un geste de rédemption - un objet cristallisant la bonté.  

 

Despot01.jpgSlobodan Despot. Le Miel. Gallimard, 128p. En vente début janvier.  

05/11/2013

Violence et passion

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À propos du premier roman de Pierre Crevoisier, Elle portait un manteau rouge. Ce matin, à 11 heures, au micro de Jean-Marie Félix, sur Espace 2. À écouter sur Internet ensuite.

On est immédiatement saisi, à la lecture du premier roman de Pierre Crevoisier, par une scène cinématographique de tournure évoquant le crash d'une voiture lancée, sur une route perdue, contre un poids lord forcément fatal - et forcément on pense à ce qu'un romancier soucieux de style éviterait d'appeler "un geste désespéré". Or on y coupe en l'occurrence, avant d'entrer dans le roman dans la foulée de Jacques, le fracassé du prologue, photographe en vue qui en a vu d'autres mais que frappe, un jour, la seule vue d'une robe rouge passant par là u coin de la rue Baudelaire...

La première qualité de ce premier roman est aussi bien son énergie narrative, qui fléchira parfois mais se trouve relancée par le montage d'un récit à plusieurs temps ou strates, tous marqués par la violence et la passion, les fantasmes de l'amour et les vertige de la destruction.

La destruction est d'abord celle d'une enfance, dans un quatuor familial plombé par la brutalité insensée du père, dont on ne saura rien des tenants. Or cette violence paternelle déterminera fortement les faits à venir dans le roman, que le lecteur découvrira en même temps que Vincent, frère du fracassé qui enquête sur la cause de la mort de celui-ci et parcourt ensuite le labyrinthe de sa vie par le truchement de ses carnets retrouvés.

Roman du dévoilement par sa structure même, Elle portait un manteau rouge est aussi celui de la passion, d'abord incandescente puis destructrice, sur fond de fascination érotique et de guerre des sexes. Pas un moment de répit là-dedans, mais le roman prend corps, révélant un écrivain.

 

Pierre Crevoisier. Elle portait un manteau rouge. Editions Tarma, 2013.      

31/07/2013

Edmond Vullioud ou l'intelligence du coeur

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Avec son premier livre, Les amours étranges, le comédien lausannois impose un talent d'écrivain hors pair.

C'est une fête de tous les instants que la lecture de ce recueil de douze nouvelles dont le titre, Les Amours étranges, annonce la complète singularité. Fête des mots que ce livre dont sept nouvelles au moins sont de pures merveilles: fête de sensations et de saveurs, d'atmosphères très variées et d'intrigues à tout coup surprenantes; fête d'humour et de malice pince-sans-rire aussi, qui n'exclut ni le tragique ni le sordide; fête enfin d'une humaine comédie restituée dans une langue somptueuse, à la fois puissante et fruitée, claire et rythmée.

Mais de quoi parlent donc ces Amours étranges ? Toutes ont pour ardent foyer le coeur humain, ses élans et ses peines, ses ombres et ses clairières. La première nouvelle, Mésalliances, évoque l'agonie d'un vieux militaire aristo de souche, veillé par sa fille Leonora qui découvre quels mensonges ses parents ont entretenus après le mariage du capitaine avec une cantatrice italienne sans particule. Mélange de dureté lucide et de tendresse ultime, l'aperçu de cette dernière bataille du vieil ivrogne fait remonter, à la mémoire de Leonora, les récits insoutenables de ses crimes de guerre en Algérie, qu'il lui serinait comme pour l'en rendre complice.

La guerre est aussi présente dans Occupations, saisissante plongée dans l'abjection d'un jeune garçon de café "spécialisé dans les invertis", qui envoie à la mort les hommes qu'il drague et trahit pour sauver sa propre peau; et présente, également, dans Les cendres à Berlin, combinant le récit de la fuite d'un amant malheureux, après la chute du Mur, et celui des derniers jours d'un enfant-soldat pris au piège de la libération.

Les Amours étranges, nouvelle éponyme d'une entêtante et trouble sensualité, confronte un jeune homme en mal de sexe et une (fade) jeune fille lourdement chaperonnée par ses parents raidis à l'amidon puritain, dans quelque paroisse huguenote de la Drôme. Pourtant le vrai sujet est ailleurs (comme souvent dans ces histoires à double fond...), qui implique le narcissisme érotique du jeune homme qu'asticotent trois enfants curieux de "ces choses". S'ensuit, au cimetière, un merveilleux récit fait par le visiteur aux enfants à propos des fêtes  nocturnes des défunts. Ainsi l'étrangeté multiforme des nouvelles d'Edmond Vullioud tient-elle à la magie à la fois réaliste et diffuse , voire onirique, qui les imprègne, dont le climat est en outre marqué par l'opposition de l'impassible nature et des émois  affectifs ou sexuels de leurs personnages.

À la ville, le comédien Edmond Vullioud se présente volontiers en dandy. Or l'esprit dandy, au sens baudelairien, est omniprésent dans ce livre qu'on pourrait dire des sensibilités blessées ou des noblesses déchues. L'on y souffre avec dignité, comme l'amateur de livres de La bibliothèque de ma femme que celle-ci pousse inexorablement dehors, avec ses chers ouvrages; ou comme les amants de la redoutable institutrice, dans Résections, presque aussi impitoyable que les bourreaux de Saint Jacques l'intercis coupé en morceaux par le roi des Perses mais résistant jusqu'au trépas. De la même façon, le dandy déchu de la dernière nouvelle, Raide, reste "droit dans ses bottes", en tout cas au figuré, fût-il effondré dans son vomi d'où le relève une charitable catin lectrice de Platon. Enfin, l'une des plus belles nouvelles du recueil, Seconde manche, évoque les amours en coulisses d'un comédien débarqué à Caen pour y incarner le dernier Brummel, et une costumière de belle tournure...    

Vullioud03.jpgL'imagination narrative, associée à un grand savoir humain, est chose plutôt rare dans l'art de la nouvelle, et notamment en Suisse romande où il faut remonter à Pierre Girard, au début du XXe siècle, ou à Jacques Mercanton, pour trouver son content. Et l'on pense, précisément, à La Sybille, de cet autre dandy lausannois, en lisant Le renard imperturbable, récit déchirant (mais sans pathos moite) d'un désarroi aboutissant à un suicide tout pareil à celui du compagnon de l'écrivain ou du poète Crisinel. En outre l'on pourrait évoquer, en amont de ces nouvelles, celles de Paul Morand ou, à certains égards plus "peuples", de Marcel Aymé, de Ronald Firbank ou de Scott Fitzgerald.

Edmond Vullioud est à la fois conteur et poète, chroniqueur très minutieux (maniaquement documenté au mot près, à la Flaubert)  et pratiquant une langue immédiatement "en bouche", comme il sied à un comédien. Enfin son recueil est aussi lesté de vraie spiritualité (sa charge de la niaiserie "évangéliste", dans Pentecôte, reste gentiment narquoise) dans le sens de l'empathie souriante et de la bonté christique sans ostentation. D'où résulte une fête de ce qu'on appelle, justement, l'intelligence du coeur.

Vullioud05.jpgEdmond Vullioud. Les Amours étranges. L'Âge d'Homme, 2013, 222p.                       

18/07/2013

Haute lice de Cingria

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Le troisième volume  (Tome V) des nouvelles Oeuvres complètes de Charles-Albert Cingria vient de paraître, offrant plus de 1000 pages de Propos aux digressions étourdissantes

 

C'est avec une joie féroce qu'on accueille ces jours la parution du troisième volume des Oeuvres complètes de Charles-Albert CIngria, représentant plus exactement le cinquième tome de l'ensemble, intitulé Propos 1, prêt à l'édition avant les deux qui précèdent.

 

Cingria03.gifJoie, parce que joie tout simplement, découlant de l'allégresse propre au chant du monde que représente l'oeuvre de Charles-Albert. Et féroce, en consonance toute pareille avec la vivacité et parfois la virulence de ces textes souvent brefs, disséminés par l'écrivain, en quête perpétuelle de moyens de subsistance, dans une kyrielle de revues (à commencer par la Nouvelle Revue Française, grâce à son ami et fidèle défenseur Jean Paulhan), journaux de toutes tailles et tendances, jusqu'à ses fameuses Petites Feuilles ou au bulletin d'information de la firme de vente de vêtements par correspondance Charles Veillon, combinant joliment publicité et littérature, où Cingria se prononcera notamment sur la manière d'habiller l'enfant ("du marin, du marin, rien que du marin !")...

Le présent volume, dont l'établissement des textes, leur présentation et les notes ont mobilisé les soins d'une douzaine de cingriologues plus ou moins ferrés, sous la responsabilité coordinatrice de Maryke de Courten , se trouve également introduit par les soins de la même diligente vestale, sous le titre annonçant judicieusement Une chronique totale.

 

On passera comme chatte sous eau froide à la lecture de quelques phrases pesant leur poids de pédantisme professoral ("Le parti pris d'une distribution poétique ou thématique, aisément justifiable du point de vue de l'organisation des masses textuelles, reste certes discutable au regard de l'hybridité et de la perméabilité des formes que revêt l'écriture littéraire, en particulier celle de Cingria"...) pour relever d'excellentes observations sur le nouvel éclairage, par relation "de complémentarité", que propose cette nouvelle édition non chronologique réorganisée par thèmes et affinités, ou en éclairant plus précisément l'écriture même de Charles-Albert en son "principe de libre fantaisie, de foisonnement et d'exubérance".

CINGRIA5 (kuffer v1).jpgDans la foulée, et rompant avec l'opinion de courte vue selon laquelle Cingria, contempteur d'un certain modernisme, serait une sorte de baroque réactionnaire, Daniel Maggetti, dans sa présentation de la première grande section intitulée Esthétique générale, développe une réflexion très pertinente sur les rapports entretenus par Charles-Albert avec le Temps en général et l'actualité en particulier. À l'opposé de ceux qui privilégient le temps linéaire ou le présent porteur de nouveauté et de progrès, Cingria, qui affirmera que le temps "n'existe pas", illustre une position à la fois "antique" et primesautière pour laquelle, précise Daniel Maggetti, la " valorisation du passé n'est ni immobilisme ni fétichisation. Elle repose plutôt sur le sentiment d'une réappropriation et d'une redécouverte constante de ce qui, de l'histoire, demeure utile et vivant dans la société et le contexte d'aujourd'hui".

 

Les premiers textes de cette première partie exposent illico, d'ailleurs, l'idée que se fait Cingria de ce qui est réellement moderne à ses yeux et de ce qu'est la tendance à "vouloir être moderne", avec tous les pièges de la mode fugitive, d'une progressisme de façade ou de toutes les formes de snobisme et autres postures  "à la page". Un autre concept important, forgé et souvent repris par Charles-Albert et son frère Alexandre, est celui de "nordisme", englobant ce qu'on dirait aujourd'hui les façons New Age et qui se caractérisait, dans la première moitié du XXe siècle, par les affectations de spiritualité fumeuse (genre théosophie de tea-room ou langue espéranto) ou de modes plus ou moins artificielles ou frelatées selon lui.   

Or comment situer Charles-Albert Cingria ? Comment se situe-t-il lui-même ? D'aucuns l'ont classé à l'extrême-droite parce que dans sa vingtaine, sous l'influence de son frère aîné Alexandre, il professait une sorte de maurrasisme esthétique ("Je suis Romain, je suis humain", ce genre de lubies d'époque), mais aucune étiquette politique ne lui convient à vrai dire, pas plus qu'à Max Jacob son ami ou  à Cendrars son ennemi. Question religion, il est évidement catholique, autant à la byzantine qu'à la manière accueillante d'un Chesterton, avec des affinités dans la Chine de Tchouang-tseu et dans l'islam mystique, mais  tout cela n'est pas l'essentiel. L'essentiel est un noyau à la fois ontologique et poétique qu'il a évoqué, merveilleusement, dans Le Canal exutoire, l'un de ses textes les plus inspirés et les plus explicites sur son être-au-monde. Pour l'essentiel, Charles-Albert est un poète, comme Jean Genet ou Jacques Audiberti sont des poètes- grandssourciers et sorciers de la langue et de l'intelligence du monde.

 

"Cingria demeure libre de ne pas aborder de manière fondamentale des sujets lourds de sens, comme le nazisme, la collaboration, le régime de Vichy", écrit Maryke de Courten. Mais de quoi parle-t-il alors "de manière fondamentale" ? Je dirai qu'il parle d'un peu tout, mais comme personne. Jean Paulhan l'écrivait d'ailleurs: "Charles-Albert disait il pleut comme personne".

 

Cingria13.JPGOr ces Propos,cela va sans dire, ne se bornent pas à l'évocation de la pluie. Ces Propos constituent une haute lice verbale que Jacques Chessex comparait à "une vaste tenture tissés de fils riches et colorés - travail interrompu, repris amoureusement, travail abandonné encore pour cent pérégrinations, mais l'artiste toujours revient à son ouvrage qui s'étend maintenant sous nos yeux, somptueux, frais, vigoureux, chef-d'oeuvre où domine la pourpre cardinalice, l'or byzantin, le vert des prairies burgondes, le jaune rosé saharien, le bleu des ciels rhénans, le gris argenté des roseaux du Rhône."

Cette édition propose une nouvelle répartition des textes, que je propose à la fois de suivre, dans la mesure où certains thèmes regroupés facilitent en effet une meilleure synthèse, mais aussi de bousculer par une lecture en zigzags correspondant au coq-à-l'âne incessant de l'écriture cingriesque. On lit ainsi vingt pages sur le "Vouloir être moderne", puis on   saute à un portrait carabiné de Léautaud en tortue broutant sa salade, on assiste à la rencontre de Ramuz et Max Jacob puis on file lire Ubu cocu ou La vie des crapauds de Jean Rostand, on rencontre Marcel Jouhandeau, Jean Lurçat qui "peint avec des phares", on va voir Mickey Mouse au cinématographe ou Le voleur de Bagdad, ainsi de suite.

 

On n'est pas toujours, ici, à la pointe du génie poétique de Cingria, qui fulgure dans ses proses le plus pures, quasi "sans sujets", du genre d'Enveloppes. Mais on est ici dans une prodigieuse incitation à la définition et à la discussion, voire à la dispute - au partage des opinions et des passions. On y grappillerait tous les jours. C'est d'ailleurs tous les jours que j'en ferai mon miel cet été...

 

Charles-Albert Cingria. Oeuvres complètes. Propos 1. Tome cinquième. L'Age d'Homme, 1095p.     

31/05/2013

L'OVNI et les ruminants

Dicker7.jpgDürrenmatt (kuffer v1).jpg

La rose bleue. - La paroisse littéraire romande longtemps adonnée à la culture de la rose bleue,entre autres produits du jardin local acclimatés sous la double férulecentenaire du Pasteur et du Professeur, s'est trouvée déstabilisée ces derniers temps par un phénomène échappant à sa passion du conformisme: à savoir l'irruption imprévue de quelques jeunes auteurs diversement atypiques, à commencer par Quentin Mouron et Joël Dicker, aussitôt comparés à des OVNI.

Les médias locaux, surtout attentifs à l'écume des jours et, en ce qui concerne les livres, à "ce qui cartonne", selon l'élégante expression, ont fait largement écho à ces apparitions, quitte à y voir un "renouveau" de la littérature romande, formule aussi vide que vendeuse et menteuse. Dans la foulée, les hiérarques de la paroisse ne pouvaient pas ne pas commenter et juger en tant qu'instance de légitimation du littérairement correct. C'est ainsi qu'on a lu, dans L'Hebdo,  les profondes considérations du Révérend Maggetti relatives au phénoménal succès de  La vérité sur l'affaire Quebert de Joël Dicker, réduit à un coup de marketing.

C'est à ce malotru de Friedrich Dürrenmatt que nous devons l'image de la rose  bleue pour qualifier la littérature romande ou, plus exactement, la poésie ou, plus précisément encore: l'âme romande. Le cliché est naturellement réducteur mais, comme tout cliché, il contient une part de vérité. À savoir que le milieu littéraire romand, fortement marqué par le calvinisme et le complexe d'Amiel dit de la "noix creuse", tissé de feinte modestie et de sainte aspiration à la pureté, n'aime rien tant que ce qui est sensible et délicat, comme le pétale de la rose ordinairement rose, mais plus encore très rare et donc très précieux comme l'est, trempé dans une décoction de délectation maussade, le pétale bleu de la rose en question, qui est à la rose rose ce que le cheval bleu de Gustave Roud est à la noire locomotive de Cendrars.     

Roud0002.JPGJe sais bien que la prose de Gustave Roud vaut  mieux que la rose bleue, mais on a compris que ce n'est pas La Chose qui est visée ici, comme l'avait bien perçu Dürrenmatt  le malappris, que l'ambiance pieuse et vénérante qui entoure La Chose dans  les réunions vespérales et les lectures en plein air de la paroisse littéraire romande.

Dans un essai intitulé Soyons médiocres et qui fit grincerquelques dents à sa parution (en 1989) malgré la consigne d'indifférence compassée, Etienne Barilier a fort bien décrit cette ambiance   de la paroisse littéraire romande, mais plus encore à saisi l'esprit d'auto-flagellation et de suspicion portée à tout ce qui déroge à cette semblance d'humilité sur fond de vanité maussade: "Ce qui est indéfini devient infini, le vague devient l'illimité, l'asexué l'angélique, l'évanescent l'immatériel, l'informe le père de toute forme". D'où le culte des plaquettes qui ne disent rien et la méfiance envers tout auteur qui écrirait "trop", dont Barilier était en ces années le parangon.  

Toutes choses perpétuées par le fameux Centre de Rumination des Langueurs Romandes (comme Barilier surnommait le Centre de Recherches sur les Lettres Romandes, aujourd'hui dirigé par le Révérend susnommé)

On imagine alors les tremblements effarouchés de la chère paroisse littéraire romande à l'apparition de Joël Dicker et de ses 700 pages "américaines", ou devant les impertinences médiatiques de ce freluquet de Quentin dont on annonce déjà le troisième livre - et vous verrez quel...

Or c'est précisément de ces instances paroissiales, aussi languides que jalouses de leur pouvoir docte, qu'a émané le jugement, relayé par les médias, selon lequel ces jeunes gens seraient des OVNI et pas simplement des écrivains dont les mérites respectifs peuvent se discuter mais qui n'en sont pas moins des auteurs méritant considération en tant que tels, quel que soit leur succès.

 

LJotterand4.jpg'illusion ruminée. - Un effort méritoire a été accompli, récemment, par le jeune lettreux Daniel Vuataz, en sorte de rappeler les mérites d'une autre "institution" locale qui fit date en nos contrées et au-delà, sous le titre de Gazette littéraire. Avec un enthousiasme légèrement myope, notre ami Vuataz va jusqu'à parler d'"âge d'or de la presse culturelle romande" à propos de cette publication certes estimable mais qui ne touchait guère qu'une élite bourgeoise et ses marges plus ou moins contestataires. La Gazette littéraire de Franck Jotterand était un excellent journal que les amateurs romands de littérature aimaient bien retrouver malgré ses côtés (j'avais vingt ans et des poussières quand je le lisais) un peu snobs. Cela étant, sa disparition n'est pas que l'affaire d'un règlement de comptes à caractère politique, tel que le décrit Daniel Vuataz sur la base de documents qui en disent long sur la pleutrerie des interlocuteurs de Jotterand: elle procède aussi de la fin d'une société lettrée et de l'épuisement d'une formule journalistique que d'autres publications comparables, comme les Nouvelles littéraires à Paris, ont su remodeler, avec d'autres moyens évidemment.

Là-dessus, j'ai été à la fois admiratif et sceptique au moment d'apprendre que Daniel Vuataz entendait relancer une nouvelle Gazette littéraire, alors même que la société cultivée dont émanait la Littéraire de Jotterand disparaît bonnement aujourd'hui. L'essai de "nouvelle formule", vendue avec l'ouvrage de Daniel Vuataz, montre d'ailleurs le décalage complet entre une certaine tenue extérieure réhabilitée ( comme s'y emploie le bi-mensuel La Cité de Fabio Lo Verso) et des contenus plutôt conventionnels, doctes ou assez plats en matière de création littéraire. Cher Daniel, ce n'est pas en ruminant qu'on va faire avancer La Chose: c'est en s'abreuvant aux sources neuves !  Au demeurant, il va de soi que je serais le premier à saluer une initiative novatrice et généreuse qui tendrait à revivifier ou recentrer la lecture et l'écriture, en Suisse romande,  dans une optique moins grégaire. Pourtant l'observation directe, et quotidienne, de l'évolution des médias me porte à penser que ce n'est plus "là" que ça se passe alors qu'explosent les champs d'expérience et d'expression.

 

Ceux qui freinent à la montée. - "A-t-on jamais vu ça, un écrivain qui prétend mordre sur le réel, et parfois mordre ce monde ?" , se demandait Barilier dans Soyons médiocres. Or c'est la question qui continue de se poser devant les ruminations grincheuses de la paroisse littéraire romande. Pour ma part, j'ai été passionné par des nombreux aspects des romans de Dicker et de Mouron, à des degrés évidemment variés, qui touchent à la réalité contemporaine et sollicitent notre réflexion.

Or ce qui frape, dans la réception de ces livres par les diacres et autres soeurs visitantes de la paroisse littéraire romande, c'est leur incapacité manifeste à entrer en matière sur "le fond", pour n'achopper qu'à des épiphènomènes sociologiques ou publicitaires. Ainsi le Révérend Maggetti a-t-il remis ça dans le numéro Zéro de la fameuse Littéraire en gestation, en décrivant une année littéraire romande 2012 bonnement vidée de tout autre contenu que celui du commerce en gros et du marketing supposé tout-puissant

Pour qui s'intéresse à La Chose, à savoir la substance signifiée et signifiante réelle d'un ouvrage, la lecture de La vérité sur l'affaire Harry Quebert, autant que celle des deux premier romans de Quentin Mouron, ressortit pourtant bel et bien à un intérêt littéraire identifiable, comme il en va de la lecture de L'Amour nègre de Jean-Michel Olivier, qu'on pourrait dire un OVNI au même titre que le fut Le bel obèse de Claude Delarue, formidable évocation de la fin de Marlon Brando passée aussi inaperçue à Paris qu'en Suisse romande.

À propos de Paris, on aura été frappé, dans la foulée, de voir  à quel point, défrisés par les effets collatéraux de la publication des romans de Jean-Michel Olivier et de Joël Dicker, consacrés par des grands prix, nos commentateurs médiatiques ou universitaires  se sont montrés cauteleux, voire serviles, dans leurs commentaires.        

Si la définition romande d'un livre paraît, désormais, de plus en plus problématique, l'appellation d'OVNI devrait désormais se porter à tout ce qui, une fois de plus, déroge à la passion du conformisme de ceux qui freinent à la montée, selon l'expression de mon ami Thierry Vernet. Mais là encore, on pourrait retourner le "compliment". Les ouvrages personnels de Daniel Maggetti ne sont-ils pas, eux aussi, des OVNI, au même titre que l'excellent 39, rue de Berne, du jeune Camerounais Max Lobe, ou de La Nuit du Lausannois Frédéric Jaccaud, thriller apocalyptique peu dans la ligne de la 5e Promenade du rêveur solitaire ?

Quentin04.jpgDans La combustion humaine, prochain roman encore inédit de Quentin Mouron, il est question d'un éditeur passionné de Proust et complètement désabusé, s'agissant de la création contemporaine, qui se targue pourtant de savoir quand "il y a littérature". Ce roman hirsute à l'urgence indéniable, traitant (notamment) de notre implication dans les nouvelles relations établies par les réseaux sociaux - l'on y trouve un formidable gorillage de Facebook, soit dit enassant -, fera peut-être figure d'OVNI aux yeux de nos chers paroissiens. Affaire à suivre. En ce qui me concerne, j'ai balancé -  sur Facebook évidemment ! mon verdict pontifical à Quentin à propos de son tapuscrit lu en moins de deux heures: "Il y a littérature"...

07/04/2013

Entre bohème et bonnets de nuits

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Daniel Vuataz documente l'aventure légendaire de la Gazette littéraire de Franck Jotterand. Avec vues sur l'avenir...

La Gazette littéraire, supplément culturel hebdomadaire de la quotidienne Gazette de Lausanne, fait aujourd'hui figure de mythe. Le nom de Franck Jotterand, qui en fut l'animateur principal et la dirigea contre vents extérieurs et marées intérieures pendant une vingtaine d'années (de 1949 à 1972), lui est non moins légendairement associé, avec une aura de prestige sans pareille dans la Suisse cultivée de la deuxième moitié du XXe siècle, et bien au-delà de nos frontières. Tout ce qui comptait à l'époque d'écrivains et d'intellectuels, de peintres et de musiciens, de cinéastes et de gens de théâtre, fut relié peu ou prou à cet exceptionnel creuset de culture, largement ouvert aux productions les plus novatrices de l'époque.

Jotterand1.jpgHumaniste gauchisant, Franck Jotterand détonait avec le conservatisme libéral de la Gazette de Lausanne , dans laquelle il publia un premier article intitulé Littérature et révolution. Un mois après la mort de l'immense Ramuz, en juin 1947, il lançait une polémique sous le titre de Lausanne, ville fermée, relayée par le grand helléniste communiste André Bonnard. Dans un climat idéologique marqué par le guerre froide, le jeune Jotterand incarnait, avec un Charles-Henri Favrod, futur grand reporter et fondateur du Musée de la photo, ou un Freddy Buache, qu'on retrouverait plus tard à la tête de la Cinémathèque suisse, une nouvelle génération romande en rupture de conformité. La fondation de la revue Rencontre, en 1950, cristallisa le virage à gauche de cette nouvelle intelligentsia, l'attrait de Paris, l'aura d'un Sartre, le besoin de se frotter au monde loin de la poussiéreuse culture romande plombée par la guerre et toujours tenue sous la double coupe calviniste du Pasteur et du Professeur, fondèrent ce mouvement d'émancipation.

En même temps cependant, suivant la même dynamique d'aller-retour qui avait marqué la formidable aventure des Cahiers vaudois, dès 1914, sous l'impulsion de Ramuz et des frères Cingria, cette percée hors de nos frontières allait de pair avec le vif désir de faire bouger les choses en nos murs. Correspondants à Paris de la Gazette de Lausanne, Franck Jotterand et son compère Jean-Pierre Moulin entretinrent ainsi un pont à double sens entre le pays romand et la capitale française.

Dès sa nouvelle formule de 1949, Les premiers numéros de la Gazette littéraire allèchèrent le public avec les rubriques Rive gauche, rive droite ou Le théâtre à Paris, avant qu'une Enquête sur les lettres romandes ne pose la question sempiternelle de la relation des écrivains romands avec ce que les sociologues pompiers appelleront "l'instance de consécration". Parallèlement, la rubrique emblématique des Moments littéraires s'ouvrait autant à la littérature française ou européenne qu'aux lettres romandes.

Comme son titre ne l'indique pas, la Gazette littéraire ne se bornait pas à la littérature, mais embrassait les plus vastes horizons de la culture suisse, européenne et mondiale en train de se faire, traitant autant du renouveau des arts plastiques que de cinéma, de théâtre et de musique, de sciences humaines ou de questions de société. L'on y trouvera des chroniques de Denis de Rougemont, qui allait fonder à Genève le Centre européen de la culture, et les noms d'écrivains tels que Jean Cocteau, Francis Ponge ou Raymond Queneau voisineront dans une livraison spéciale dont le seul titre, Paris année 2000, signale la visée.

À considérer l'expansion remarquable de la Gazette littéraire, drainant de nouveaux clients à la Gazette qui dégage des bénéfices en certaines années fastes, l'on pourrait croire que "tout baigne" entre Franck Jotterand et le Conseil d'administration de l'organe du libéralisme vaudois. Or il n'en est rien. Le talentueux rédacteur ne cesse en effet de défriser les "penseurs" et les caissiers du quotidien, et notamment en mai 1953 où, malgré la mort de Staline et l'ouverture du mythique caveau des Faux-nez, la très droitière Ligue vaudoise devient actionnaire majoritaire du journal. Une crise interne en découle, qui déboute les réactionnaires au soulagement de Pierre Béguin et, par voie de conséquence, de son protégé "bohème". Dix ans durant, cependant, Franck Jotterand ne cessera de se retrouver dans la collimateur du conseil d'administration. On le comprend, car la Gazette littéraire ne s'alignera jamais sur les fondamentaux des libéraux vaudois, ne cessant au contraire de creuser le fossé entre les deux cultures de la vieille garde bourgeoise moralisante et des aventures créatrices tous azimuts.

Cet antagonisme, précisément documenté sur la base des archives jamais explorées de Franck Jotterand, se révèle pour la première fois dans le livre du jeune Daniel Vuataz, lettreux de 26 ans qui allie la rigueur (pas trop académique, heureusement) du chercheur, et la curiosité sidérante (par rapport à sa génération trop souvent amnésique) d'un aventurier de la chose écrite avide, après Cendrars et Bouvier, et dans l'immédiate filiation de Franck Jotterand, de renouer les fils entre passé et présent, réflexion synthétique et projection dans l'avenir.

Daniel Vuataz est lui-même écrivain à "papatte", il s'est déjà signalé par diverses publications personnelles et par un formidable numéro spécial de la revue Le Persil entièrement consacré à Charles-Albert Cingria. Aguerri par une fratrie de six solides frères et soeur, il est capable autant que Jotterand de parler du même ton câlin et malin à des universitaires à nuques raides et autres gendelettres, marins baltes ou bergères de montagne. Bref il pouvait comprendre l'aventure de Franck Jotterand, défendre la longue marche "pieds dans la boue et tête dans les étoiles" de ce polygraphe vaudois pas comme les autres, qui usa de mille ruses pour défendre une culture vivante et non alignée.

Franck Jotterand n'avait rien de l'idéologue sectaire, mais il refusait la vision angélico-cynique consistant à dire que la culture n'a rien à voir avec la politique. Du "drame de Hongrie" fédérant les indignations romandes et françaises, à une campagne contre la censure étatique du cinéma ou contre l'inénarrable "Petit livre rouge" de la Défense civile, entre cent autres sujets de débat, il a joué un rôle central avec sa Littéraire et jusqu'à participer personnellement à l'élaboration d'une nouvelle politique culturelle en Suisse. Il y avait en lui du visionnaire réaliste - personnage suisse par excellence - en dépit de ses airs de dandy dilettante.
Jotterand2.jpgSes livres sur le Nouveau théâtre américain et New York, autant que sa merveilleuse comédie musicale de La Fête des vignerons de la Côte, gorillant la fameuse manifestation veveysane, sont d'un homme de culture frotté d'humour et pétri de générosité. Après sa lutte contre ceux qui "freinent à la montée" en notre cher pays, la destinée lui fut cruellement ingrate, avec le terrible accident de voiture du 23 juin 1981, qui le cassa littéralement, jusqu'à sa mort en l'an 2000. L'hommage que lui rend Daniel Vuataz en est d'autant plus méritoire, et non moins précieux pour notre mémoire commune.


Le retour du Mythe. Bonne nouvelle ou (trop) belle illusion ?

"La Gazette littéraire est de retour !", lit-on au verso du bandeau rouge qui enserre le livre de Daniel Vuataz, accompagné d'un superbe journal de 16 pages illustrées, crânement intitulé La (nouvelle) Gazette littéraire, Numéro 1, février 2013.
De quoi réjouir les mânes de Franck Jotterand ? Sûrement pour ce qui touche à l'hommage. Formellement en effet, l'objet relance le modèle de la Gazette littéraire en alternant longs textes de réflexion et chroniques, photos et gravures, mélanges littéraires et autres proses poétiques. La chose a plutôt belle allure, tranchant sur le zapping superficiel sévissant de plus en plus dans les pages culturelles de la presse écrite. En éditorial, repris de la conclusion de son ouvrage, Daniel Vuataz oriente cette "petite résurrection" et la dédie à "tous ceux qui croient encore à l'utilité et à la place d'un journalisme culturel de qualité", avant de rappeler que, déjà, au mitan des années 1950, Franck Jotterand avait appelé de ses voeux un "organe de presse indépendant capable de rendre compte au mieux des activités et de la richesse de la scène culturelle suisse romande".

On sait que la Gazette littéraire selon Jotterand périt de sa trop grande dépendance d'un quotidien idéologiquement en désaccord avec ses choix, et financièrement en difficulté, comme l'illustre Vuataz dans son livre. Ce que le jeune émule ne dit pas assez, le nez sur son modèle et sous le coup de certain enthousiasme réducteur, c'est que la fin de la Littéraire, certes déplorée en 1971 par 91 signataires parfois prestigieux, ne marquait pas pour autant la fin du journalisme culturel de qualité en Suisse romande, loin de là. La fin de la Gazette littéraire de Jotterand a marqué, aussi, le terme d'un certain journalisme très élitiste non dénué de snobisme. L'empreinte de celui-ci a déteint sur tout un petit monde de bourgeois plus ou moins lettrés et d'universitaires plus ou moins confinés, qui aujourd'hui encore ne jurent que par les restes du Samedi littéraire du quotidien Le Temps, lointain avatar affadi de la Littéraire. Ce que Daniel Vuataz ne souligne pas assez, c'est que, dès le début des années 1970, les rubriques littéraires et culturelles de nombreux autres quotidiens romands (de La Suisse à La Tribune de Lausanne, devenue Le Matin, de La Liberté à L'Impartial, de La Tribune de Genève à La Feuille d'Avis de Lausanne, devenue 24 Heures, entre autres) ont multiplié la défense et l'illustration de la culture romande de façon souvent bien plus dynamique et diversifiée que dans la Gazette littéraire. Plus que dans le Samedi littéraire ultérieurement commun à la Gazette de Lausanne et au Journal de Genève, L'Hebdo de Jacques Pilet a joué un rôle majeur dans une conception de la culture héritée de Franck Jotterand, et de même les pages culturelles des hebdos consuméristes Coopération et Construire ont-elles connu des années fastes avant la dégringolade récente dans le tout-conso.
Ce tout-conso, et l'abrutissement généralisé lié à la "pipolisation" des rubriques culturelles, nous l'observons évidemment partout, qui reflète l'évolution de toute une société. Celle-ci vit actuellement une profonde mutation, qui voit se déplacer les foyers de réflexion et de création du papier aux supports immatériels de l'Internet. Vingt ans durant, une équipe de passionnés de littérature a publié, en Suisse romande, un journal littéraire s'inscrivant dans le droit fil du travail de Jotterand, à l'enseigne du Passe-Muraille. Tout à fait indépendant, avec un pic de plus de 1000 abonnés au mitan de son aventure, ce journal largement subventionné sur la base d'une crédibilité acquise après des années, accueillant des écrivains du monde entier et multipliant les dossiers (sur les quatre littératures helvétiques, notamment) a vécu concrètement le déclin d'une société lettrée qui constituait la clientèle même de la Littéraire. Une telle publication est-elle encore viable aujourd'hui, même assortie d'un site internet et d'un blog ? Avec quels moyens ? Quelle équipe de collaborateurs compétents ? Quelle chance de survie dans l'encombrement médiatique actuel ?

Ces questions se posent très précisément devant le premier numéro de la Gazette littéraire ressuscitée, généreusement publiée par Jean-Michel Ayer, directeur des éditions de L'Hèbe, et conçue selon le "patron" de la Littéraire.
Or qu'y découvrons-nous ? Un journal décalé par rapport à la réalité littéraire et culturelle actuelle. Au premier rang: des universitaires qui se félicitent de leurs propres menées. Plus précisément: un long papier de Daniel Rothenbühler célébrant "le changement profond des liens littéraires entre Suisse romande et Suisse alémanique", alors que le fossé réel entre nos cultures nationales n'a cessé de se creuser. Une chronique de Daniel Maggetti ironisant sur la percée des Romands à Paris, sous le titre "Quelle bonne année!", sans dépasser le "sociologisme" le plus anodin. Mieux ancré dans la réalité: un Moment littéraire d'Eric Bulliard posant de vraies questions. Deux pleines pages consacrées à la menace du livre électronique, cumulant lieux communs et prédictions déjà obsolètes. Des correspondances de Rome (bien convenue), Pékin (plus surprenante) ou Berlin (carrément insignifiante), alternant avec des reprises de la Littéraire de Jotterand. Tout n'étant pas dénué d'intérêt, mais quelle "valeur ajoutée" par rapport à quelle presse culturelle déclarée moribonde ? Et quoi de vraiment neuf ? Le piapia narcissique de Roland Jaccard ?
Enfin bon: positivons pour conclure, en attendant que la "petite résurrection" s'incarne. Il y faudra plus de sens affirmé, une équipe compétente et généreuse, des abonnés motivés, des curiosités et des passions relancées "toutes frontières ouvertes". On peut rêver !



Daniel Vuataz. "Toutes frontières ouvertes". Franck Jotterand et la Gazette littéraire. Deux décennies d'engagement culturel en Suisse romande (1949-1972. Editions de L'Hèbe, 247p.

 

Cet article est à paraître en double page dans la prochaine livraison du journal La Cité, en kiosque dès le 12 avril.

05/04/2013

Chessex plus vif que mort

Chessex19.jpgEtonnant: quatre ans après sa disparition subite, en octobre 2009, Jacques Chessex nous revient avec Hosanna, bref roman de sa meilleure veine, sans rien du "fond de tiroir".  

C'est à vrai dire du "pur Chessex" que cet Hosanna, qu'on pourrait situer dans le droit fil de L'Imparfait, récit autobiographique merveilleusement délié, paru en 1996 chez Campiche. Pour être juste, cependant, l'appellation roman est bel est bien appropriée, en l'occurrence, même si le narrateur apparaît comme le double évident de l'écrivain, comme le plus souvent. De fait, ledit protagoniste acquiert ici une sorte d'autonomie de personnage dans ce qu'on peut appeler un véritable espace romanesque. Par ailleurs, sans qu'on puisse parler de cynisme, cette relation d'un enterrement "par chez nous" se dégage de toute morosité par une sorte d'humour terrien et de singulière bonté à l'égard des figures évoquées du vieux patriarche alémanique qu'on enterre, d'un illuminé qualifié de "fou des tombes", d'une jeune fille-chat consolant le narrateur des rigueurs de la vie et de deux jeunes gens morts à la fleur de l'âge, l'un fauché par le cancer et l'autre par le désespoir suicidaire.

Le temps d'un service funèbre en deux temps et deux langues dans un temple étroit où les cantiques seront accompagnés par un "vieil harmonium tribal des rudes campagnes", le narrateur, confronté à la "belle mort" de son voisin nonagénaire aimé des siens et qui a fait oeuvre utile sur terre en fondant diverses fromageries et autres porcheries, se rappelle la laide fin de son père suicidé et sa propre vie d'irrégulier, à la fois jouisseur et tourmenté, de la race "marquée par l'austérité du remords" et soudain hanté en ce lieu, par la vision mentale d'un Visage en lequel il identifie un gymnasien de dix-huit ans, fasciné par la mort et lecteur de ses livres, qu'il se reproche de n'avoir pas su retenir du coté de la vie.

Or cette remémoration lancinante, qui lui fait imaginer le corps fracassé du jeune homme au pied du pont Bessières, s'inscrit dans un tableau plus ample dont la lumière et les ombres rappellent explicitement les romans du grand écrivain bernois Jeremias Gotthelf (auteur notamment de L'Araignée noire) auquel le vieux voisin de l'écrivain l'a d'ailleurs comparé. Rien de lourd ou d'artificiel, au demeurant, dans ce rapprochement quasi "biblique", tant le roman s'enracine naturellement dans notre terre et ses gens: ces jeunes athlètes de Gampelen saluant le drapeau devant le cercueil du défunt, le voisin lui-même offrant le miel de ses abeilles à l'écrivain, ou celui-ci (qui ne serait pas Chessex sans ce détail) se rappelant le geste fou d'une maîtresse se marquant le corps d'une croix sanglante au rasoir.

"Il y a ceux qui sont en haut, avec le voisin et sa foi, et ceux, en bas, qui agitent leurs histoires comme des guenilles", constate encore le narrateur, dont le récit s'exacerbe soudain, rythmé par l'expression "on est suivis, on est suivis", sur des visions de personnages silhouettés à l'acide sur fond de violence: "Des gens foutent le feu à des fermes, tout le monde sait qui, personne ne dit rien"...

Mélange d'intensité véhémente et de tendresse, révolte et soumission à l'incompréhensible Dieu, folie et douceur cohabitent dans ce livre dont le titre signifie, non sans mystique paradoxe, louange...

Jacques Chessex. Hosanna. Grasset,118p.

11/03/2013

Philippe Sollers ou le Lego de l'Ego

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Approximations dédiées à René Girard.

Philippe Sollers est le plus fantastiquement snob des écrivains français vivants. C'est aussi le plus français des auteurs éminents de notre langue. C'est enfin le plus injustement méprisé des pipoles littéraires se la jouant maudits.
Ces constats ne sont pas des jugements à connotation morale ou de visée persifleuse. Ce sont des approximations toutes personnelles nourries par la libre lecture des ouvrages inégalement appréciés de Philippe Sollers, et particulièrement de la monumentale tétralogie que constituent La Guerre du goût, Eloge de l'infini, Discours parfait et Fugues.

Or un premier malentendu doit être dissipé à propos de ce considérable recueil de textes relevant apparemment de la critique littéraire, qui racontent à vrai dire autre chose, un peu comme John Coltrane raconte autre chose quand il reprend à sa façon un standard de Jazz tel que Summertime. Dans la foulée, on pourrait d'ailleurs dire qu'il y a du Coltrane non camé, et donc plus froid, ou du Picasso verbal (étant entendu que Coltrane est le Picasso du jazz allumé) dans les meilleures pages de Sollers.

Sollers09.jpgEn tout cas je m'inscris en faux contre l'idée, de plus en plus répandue, que Sollers serait meilleur critique littéraire qu'écrivain ou romancier. Sollers n'est romancier à mes yeux qu'au titre d'auteur de ce qu'ont peut appeler des romans-de-Sollers, sous-genre intéressant mais sans grand rapport avec le grand roman tel que l'entend un René Girard, entre autres comparatistes. N'empêche que Philippe Sollers n'en est pas moins écrivain et tout le temps, jusque dans ses dialogues avec ses jeunes compères Haenel et Meyronnis de la revue Ligne de risque, bien présents dans ces Fugues. Sollers est écrivain même quand il bluffe au Guignol médiatique, annonçant que son prochain ouvrage représentera un véritable tsunami éditorial. Il l'est aussi quand il drague Cecilia Bartoli sur un vaporetto de Venise ou baise le biseau de la blanche babouche du pape Jean Polski. Son autofiction multiforme et pléthorique étant une sorte de Lego d'enfant gâté monté en graine, tout lui fait sens, jusque dans les contresens de son caprice, ainsi qu'on l'a constaté dans Un vrai roman, dont la construction relève essentiellement de l'égomane plaidoyer pro domo.

La part de fantaisie enfantine de Philippe Joyaux, alias Sollers, est celle qui me rend le grand jardin de son oeuvre tout de même fréquentable. Ensuite, on peut dire tout ce qu'on veut du ponte à mille palinodies: cela me semble toujours secondaire. Le docte Régis Debray, fronçant sourcils et moustaches et se réclamant de son expérience "sur le terrain", peut dégommer son ami-ennemi dans ses Modernes catacombes en concluant qu'en somme Philippe Sollers ne laisse aucune oeuvre. C'est parler alors d'un Sollers de surface en lui reprochant de manquer d'ailes après les avoir virtuellement arrachées, et d'ailleurs tout le recueil de l'auteur, qui a parfois été plus généreux, fleure la Schadenfreude de toute une France intellectuelle morose qui n'en a qu'à la lugubre formule d'Après nous le déluge, lors même qu'on multiplie les salamalecs complaisants aux vieux birbes de la gauche-qui-pense, de Jean Daniel à Daniel Jean.

L'embêtant, avec ces fossoyeurs plus ou moins cacochymes invoquant la Grande Ombre de Chateaubriand, c'est qu'ils ne lisent plus vraiment, ce qui s'appelle lire. Or il vaut la peine de lire vraiment Fugues, où l'on retrouve à la fois le génie indéniable et le délire non moins formidable de l'auteur, par exemple, de Lautréamont au laser.

Ce texte hallucinant, constituant à mes yeux le sommet de la jobardise intellectuelle française du XXe siècle finissant, résulte d'un entretien entre le Maître et ses disciples (Haenel et Meyronnis) qu'on imagine groupés sur un piton rocheux tout entouré de nuées méphitiques, chuchotant sous leurs capuches de vieux ados "élus", très haut au-dessus des monts et des vaux où rampent veaux humains et autres dévots des deux sexes. Ces trente pages (pp. 34-62) de pur délire, amorcées par huit questions graves des compères, à partir desquelles le Prophète y va de ses vaticinations, s'inscrivent dans le contexte choral des quelque 50 approches et autres commentaires accompagnant la réédition groupée en 2009, dans La Pléiade, des fameux Chants de Maldoror et des (moins fameuses au double sens du terme) Poésies, où voisinent les noms de Léon Bloy et de Rémy de Gourmont, de Valéry Larbaud et d'Albert Camus, d'André Breton et de Louis Aragon, de Le Clézio et de Sollers, entre autres.

Pour me rafraîchir la mémoire, j'ai pris la peine de relire les Chants, dont le génial tumulte fantastico-romantique me fait juste sourire de tendresse, aujourd'hui, en me rappelant ma candide jeunesse ne demandant qu'à s'exalter en montrant le poing au ciel avant de commander un nouveau café bien noir. J'ai relu aussi les Poésies, quarante pages de considérations qu'on dirait d'un étudiant vieilli avant l'âge - l'auteur avait moins de vingt ans -, jouant le savantissime dans une suite de saillies crânes et de platitudes dont on comprendra qu'Albert Camus n'y ait vu que l'envers banal et conformiste d'une révolte qui ne l'est, somme toute, pas moins. Conformiste Lautréamont ? L'affirmation fait figure aujourd'hui de blasphème, puisque tout bourgeois ou petit-bourgeois frotté de culture se trouve sommé de penser désormais que Rimbaud ou Ducasse sont par excellence des "révolutionnaires", point barre. C'est d'ailleurs ce que ressasse et martèle Philippe Sollers pour qui ces deux très jeunes poètes brièvement illuminés sont plus que des poètes: de grands philosophes, et plus que de grands philosophes: d'insondables métaphysiciens, dont les visions "radicales" relancent la poésie philosophique des présocratiques, Héraclite ou Empédocle, pas moins.

Le problème avec les Poésies, qu'on pourrait dire le traité théorique de l'antimatière poétique et philosophique dont les Chants sont tissés (ce que Giuseppe Ungaretti a bien vu), ce n'est pas qu'elles soient farces (ce qu'elles sont indéniablement) mais qu'elles justifient finalement tout et son contraire, le "canard du doute" au goût de vermouth et le doute du doute et plus encore le doute jeté sur le fait de douter du dilemme entre douter et ne pas douter du doute, relevant en somme de la future 'pataphysique. Mais cela ne gêne pas Philippe Sollers qui y voit, comme personne avant lui, le complément parfait et indissociable des Chants et leur fondement métaphysique non seulement manichéen et gnostique mais sourdement relié à la pensée ultramontaine du comte Joseph de Maistre - vous suivez au fond de la Toile ?

Ce qu'il y a de fantastique chez Lautréamont, maintes fois relevé, est son ton et ses ruptures de ton. On retrouve ces contrastes en passant des Chants aux Poésies, comme on les retrouve dans les sauts "métaphysiques" de Philippe Sollers abordant la question de la sexualité et, plus précisément, de l'éventuelle homosexualité (c'est Camus qui pose la question) du cher Isidore. Or voici ce que propose Philippe Sollers sur le ton de la confidence révolutionnaire non moins que radicale évidemment: "La vérité endormie, la voilà. À chacun de se réveiller. Ce que je vous dis ici a beau être clair, cela n'en provoque pas moins d'énormes résistances (sic), spontanées, viscérales, et, pour tout dire, humaines. La métaphysique est attaquée de plein fouet par Lautréamont. Il montre qu'elle est une vaste histoire d'homosexualité. Cela apparaît aves évidence quand elle atteint l'âge de son renversement et de sa perversion, et ne peut se dire pleinement que dans la langue française (re-sic) qui est celle de la plus grande lucidité sexuelle. Un philosophe comme Alain Badiou peut faire de la retape pour l'amour à partir de Platon, cela ne sera jamais rien d'autre qu'une prêcherie à l'usage des gogos".

Littell3.jpgOr peu avant de faire la peau à Badiou, après avoir qualifié la préface de Le Clézio aux Oeuvres de Lautréamont, datant de 1973, de "désastreuse", sans le moindre argument - moi je l'aime bien, cette préface culturellement décentrée et assez camusienne -, Sollers avait réglé son compte à Jonathan Littell et à ses Bienveillantes, dont le fracassant succès ne pouvait qu'être suspect. Pourquoi cela ? Parce que, selon Sollers, la clef de voûte de cette immense fresque serait la propension de Max Aue, le narrateur, à jouir par le cul. Confondant par ailleurs la névrose du protagoniste du roman et la visée de Jonathan Littell lui-même, Sollers en vient donc à affirmer que Les Bienveillantes seraient "la défense et l'illustration de l'anus exterminateur", dûment approuvées et célébrées par les zombis des médias et du public somnambule, sans compter les jurés des prix littéraires. À quelles vues profondes n'accède-t-on-pas en grimpant sur le piton de l'anachorète !

Le Secret divulgué par le Maître à ses disciples, comme quoi lui seul, Sollers, a capté le message d'Isidore Ducasse, dont Valéry Larbaud se demande s'il n'a pas écrit ses Poésies pour calmer un peu son papa après les Chants, histoire d'en recevoir sa petite pension - ce Secret doit être considéré, je crois, comme pièce intégrante du Lego construit par Sollers avec l'approbation posthume donc occulte des poète et philosophe allemands Hölderlin et Heidegger (double H aspiré, ça compte), des philosophe et poète-serial killer chinois Confucius et Mao, en l'ère nouvelle de l'an 120 et des poussières du calendrier selon Saint Nietzsche, dont L'Antéchrist scelle la mort du christianisme logiquement célébrée par Sollers le catho donnant la papatte à Benoît XVI en ces mêmes Fugues ! Un aussi fantastique snobisme que celui de Philippe Sollers ne saurait requérir que d'aussi fantasmatiques adoubements faisant fi et fion du principe de non-contradiction !

Dosto.jpgJe relis depuis quelque temps Les Frères Karamazov de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, qui n'avait pas de la France des Lumières (et notamment de celle de Diderot) la plus haute estime, et sans doute verrait-il aujourd'hui, dans les sophismes et les brillantes entourloupes rhétoriques d'un Sollers, de la frime. Or je me disais, en lisant le chapitre intitulé Les Gamins, prodigieuse plongée au coeur du coeur de ce qu'on peut dire le coeur humain, que je pourrais donner toute l'oeuvre dudit Sollers pour ces seules pages.
Et pourtant non: je trouve bien que l'oeuvre d'un Sollers existe, et pas seulement comme repoussoir. Seulement je me demande, par delà l'opposition de la présumée froideur française et de la non moins hypothétique chaleur slave, où se trouve ce qu'on pourrait dire le noyau de l'oeuvre de Sollers.
Lorsque je lis Dostoïevski ou Proust, Camus ou Faulkner, Conrad ou Flannery O'Connor, je perçois immédiatement ce "noyau" touchant au coeur de ce qu'on peut dire l'humain. Mais s'agissant de Philipe Sollers, je m'interroge. Je ne dis pas que cette oeuvre qui se veut sans aveu, et de laquelle ne se dégage jamais la moindre émotion profonde, soit absolument sans "noyau", mais je la sens comme flottant à cet égard, ludion charmeur ou fuyant, je ne sais...

SollersNabe.jpgIl y a du jeune homme éternel chez Sollers, comme chez Marc-Edouard Nabe son ennemi désormais juré, autant que chez un Dantec ennemi de Nabe ou chez un Houellebecq honni des tous. Si je compare ces vieux jeunes gens à un Dostoïevski, je me dis que tous restent quelque part des fils révoltés alors que lui est devenu "père" d'un jour à l'autre, au moment (souligne Léon Chestov) d'échapper à l'exécution capitale. Lautréamont n'en finit pas d'invoquer et de défier la Mort, comme tant de romantiques avant et après lui, sans rien "payer". Or il faut "payer", Céline l'avait bien vu, et Proust "paie" avec Le Temps retrouvé.

Girard7.jpgCela qui m'amène à René Girard, dont la pensée me semble la plus belle ouverture aux réconciliations non précipitées. René Girard est le grand analyste de la posture romantique dont un Ducasse, autant que les possédés de la Russie pré-révolutionnaire, sont les parangons.

Fait significatif: le mot révolutionnaire revient sans cesse, depuis ses débuts à la revue Tel Quel, sous la plume de Philippe Sollers, typique fils de bourgeois ressentimental se la jouant aujourd'hui anar de droite après avoir déclaré un jour, sur la Muraille de Chine (le témoignage est de Julia Kristeva dans Les Samouraïs) que le Président Mao ne pouvait gouverner sans la caution de la France intellectuelle. Dans Fugues toujours, Philippe Sollers affirme que la seule révolution digne de ce nom a été la française. Merci pour les millions de morts russes et chinois. Mais encore, dans un chapitre non moins gonflé intitulé Destin du français, le même "révolutionnaire" nous balance comme ça que la langue française non seulement est la plus lucide en matière de sexualité mais "le grand problème de l'Europe" dont Paris sera forcément la capitale.
Sollers25.jpgLe fantastique snobisme de Philipe Sollers renvoie aux grands exemples de la littérature évoqués par René Girard, de Julien Sorel au Narrateur de Proust. Hélas, le drame de Sollers est qu'il n'est pas vraiment romancier. L'espace du roman, la temporalité autonome du roman et l'autonomie des personnages ne peuvent aboutir au dépassement du mimétisme et des rivalités destructrices. Le problème du mimétisme (dont le snobisme est un aspect), de le "montée aux extrêmes" des rivaux, des feux de l'envie cristallisés par tout le théâtre de Shakespeare, fondent les observations de René Girard dont l'essentiel se retrouve dans Mensonge romantique et vérité romanesque, livre majeur qui devrait figurer en tête de liste des lectures de tout prof de lettres ou de tout amateur de littérature.
Quant à moi, je ne vois aucun des romans-de-Sollers toucher à ce que René Girard appelle la vérité romanesque. Ce sont des espèces de chroniques casanoviennes souvent passionnantes (Femmes, Passion fixe, Les voyageurs du temps ou L'éclaircie, entre autres) mais ce ne sont pas de vrais romans dont les personnages auraient chacun raison. C'est Henry James qui disait que, dans un grand roman, tous les personnages ont raison. Dans les romans-de-Sollers, dont les femmes sont toute plus ou moins aux genoux ou sur les genoux du romancier-auteur, seul celui-ci a raison, commande et conclut. Cela ruine-t-il son mérite d'écrivain ? Nullement.

Philippe Joyaux, alias Sollers, n'aura jamais fini, en somme, de poser au roi du monde dans le salon de Maman. C'est là qu'il construit occultement son Lego. Le jeune auteur surdoué d' Une certaine solitude, salué par les fées bourgeoise et révolutionnaire qu'étaient alors Mauriac et Aragon (j'avais déjà tout juste sur toute la ligne, se félicitera-t-il), croit avoir traversé le miroir en se juchant sur les ailes des poètes et des philosophes qu'il appelle les "Voyageurs du temps", tels Homère et Saint-Simon, Rimbaud et Lautréamont, Heidegger et Nietzsche. L'art de la citation et la passion de la formulation lui serviront de sésame au fil de son parcours ouvert de loin en loin à mille éclaircies, et voici Fugues se poursuivant à travers le labyrinthe de l'immense Lego construit à sa seule gloire d'enfant pourri-gâté dont l'Ego, fantastiquement surdimensionné, se délie au plaisir des mots...

Philippe Sollers. Fugues. Gallimard, 1114p.

07/02/2013

Shakespeare notre contemporain

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À Kléber-Méleau, les (formidables) comédiens de la Schaubühne de Berlin présentent, sous la direction de Thomas Ostermeier, un Mesure pour mesure d'une actualité percutante.

Shakespeare: notre contemporain. La formule, titre d'un fameux essai de Jan Kott, retrouve sa pleine signification sous la "patte" de Thomas Ostermeier et de son équipe de la Schaubühne. De quoi parle en effet Mesure pour mesure ? Du pouvoir et de ses conséquences sur ceux qui l'exercent. Des temps alternés de licence et de retour à l'ordre moral. De la morale que l'Etat ou l'Eglise entend imposer en matière de vie individuelle par des lois. Des cent façons d'utiliser celles-ci ou de les contourner, par les uns et les autres. Au coeur de la pièce, un thème cristallise le combat du vice etde la vertu, opposant l'innocence d'une jeune vierge et le désir pervers qu'elle suscite. Une réplique luciférienne nous parle encore: "Avec tant d'espaces déjà profanés par nous / Nous faudra-t-il aussi raser le saint des saints / Pour y faire régner nos vices ?"

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Jouéedevant le roi Jacques au lendemain de Noël 1604, Mesure pour mesure fait échoà la fermeture, en 1603, des bordels londonienstenus pourresponsables de la peste qui tua cette année quelque 30.000 personnes. Traitant de la relation du pouvoir et de la loi, la pièce fait doublement allusion à la justice du talion de l'Ancien Testament ("oeil pour oeil, dent pour dent") et à l'injonction évangélique du Sermon sur la montagne: "C'est la mesure dont vous vous servez qui servira de mesure pour vous". Entre ces deux pôles d'une logique toute punitive et d'une approche plus charitable des conduites humaines, la pièce instaure une sorte de jeu de rôles à tout moment réversibles que l'humour génial de Shakespeare dégage des alternatives rassurantes. Nul, ici, n'est tout pur ou tout abject. Et vous, qu'auriez-vous fait sous tel ou tel masque ?

L'histoire, située à Vienne (ajout ultérieur à la mort de Shakespeare), évoque le congé pris quelque temps par le Duc régnant, Vincentio, qui investit le noble Angelo de la charge de le remplacer. Proclamant le retour à l'ordre moral, Angelo le pur et dur condamne à mort le jeune Claudio, coupable d'avoir engrossé sa fiancée avant la consécration du mariage. Paraît alors Isabella, soeur de Claudio et novice ayant fait voeu de chasteté, qui supplie Angelo de grâcier son frère. D'abord inflexible, Angelo propose à l'innocente de se livrer à lui pour sauver Claudio...

 

Ostermeier01.pngDe l'imbroglio de la pièce, Thomas Ostermeier a tiré une façon d'épure dramaturgique qui s'inscrit dans le droit fil de sa mise en scène de Démons de Lars Norèn, autre génie théâtral mais contemporain, présentée en janvier 2012 à Kléber-Méleau. Tout en effet, de la scénographieminimaliste de Jan Pappelbaum aux polyphonies vocales a cappella, entre autres contrepoints musicaux, jusqu'à l'interprétation, rend un "son" parfaitement actuel alors que rien, de l'essentiel du texte, n'est sacrifié . Dans les premiers rôles, Gert Voss campe un Duc magistral alternant avec un moine subtilement retors, véritable meneur de jeu de ce théâtre dans le théâtre joué entre les murs du palais-bordel.

Ostermeier08.jpgEn Angelo, Lars Eidinger incarne admirablement la psychorigidité du réformateur puritain que trouble soudain sa propre sensualité au toucher des mains délicates d'Isabella, figure angélique trouvant en Jenny König une non moins parfaite interprète. Quant à Claudio, genre hippie christique quasi nu, il doit à Bernardo Aria Porras sa dégaine de victime sacrificielle, aussi fragile en apparence qu'est forte sa soeur en réalité. Plus que sur la perversité "sadienne" d'Angelo, c'est en effet sur la véhémence protestataire de la jeune religieuse, et sur le plaidoyer final du Duc pour le pardon, dans une optique réellement chrétienne (mais non cléricale) que Thomas Ostermeier porte l'accent de cette lecture à la fois très libre, savoureusement sensuelle à tous égards, et très fidèle.

Lausanne-Renens. Mesure pour mesure. Théâtre Kléber-Méleau, jusqu'au 10 févrierLocation complète, avec liste d'attente.

Jan Kott, Shakespeare notre contemporain. Petite Bibliothèque Payot, 395p.

William Shakespeare. Mesure pour mesure (traduction André Markowicz), Les Solitaires intempestifs, 174p.

04/02/2013

Fille d'orage et mère courage

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"Quand j'entre en scène je suis amoureuse..." L’Anneau Hans Reinhart 2013 consacre la carrière de comédienne d'Yvette Théraulaz.
"Toi, tu feras du théâtre !", dit un jour un grand Monsieur de la mise en scène à une comédienne en herbe de 14 ans. Il s'appelait Benno Bessson et montait Sainte Jeanne des abattoirs de Bertolt Brecht à Lausanne, à l'instigation d'un certain Charles Apothéloz. Elle, c'était Yvette Théraulaz, fille de gens "simples mais magnifiques", le père ouvrier et la mère ménagère, recrutée dans un théâtre pour enfants de Lausanne pour jouer et chanter sur la scène du Théâtre Municipal. "C'est comme un blanc-seing qu'il m'a accordé", constate aujourd'hui la comédienne et chanteuse honorée par la Société suisse du théâtre, qui vient de lui décerner l'Anneau Hans Reinhart, plus haute distinction couronnant des trajectoires artistiques exceptionnelles.
"Je suis étonnée et très reconnaissante !", s'exclame Yvette Théraulaz en évoquant cette nouvelle marque de reconnaissance. En 1992, déjà, elle avait cru qu'on lui faisait une farce en lui annonçant qu'elle allait recevoir le Grand prix de la Fondation pour la promotion et la création artistiques. Aussi modeste que reconnaissante: "De fait, j'ai toujours eu beaucoup de chance en pouvant faire ce que j'aimais comme je l'ai voulu", ajoute l'artiste vaudoise. "J'aurais pu jouer beaucoup plus que dans la centaine de pièces auxquelles j'ai participé, mais je tenais à rester sur une certaine ligne dans mes choix, en privilégiant notamment deux critères: politique et poétique".
Theraulaz2.jpgNée en 1947 à Lausanne, Yvette Théraulaz fait partie d'une génération qui s'est libérée au tournant de la vingtaine, coïncidant avec mai 68. Après ses premiers pas au Théâtre d'enfants de Lausanne, où Charles Forney lui donne le rôle du petit garçon Maboul dans Aladin et la lampe magique, elle poursuit sa formation à l'Ecole romande dramatique (ERAD) et suit durant une année le cours de Tania Balachova, à Paris, avant de rallier la tribu du Théâtre Populaire Romand (TPR) fondé à La Chaux-de-Fonds par Charles Joris, solidement ancré à gauche. "Je n'ai jamais fait partie d'aucun parti", précise cependant la comédienne, qui se dit plutôt individualiste. Il n'empêche que ses accointances, tant personnelles qu'artistiques, la situeront toujours dans la mouvance d'un théâtre en rupture de conformité "bourgeoise".
C'est ainsi qu'on la retrouvera dans le Baal de Brecht réalisé par François Rochaix en 1972, puis aux côtés d'André Steiger pour la fondation du T-Act. En complicité avec Martine Paschoud , elle va s'imposer, dès le début des années 80, dans une série de premiers rôles. Avec Vera Baxter de Marguerite Duras au CDL, puis dans le rôle de Marie pour la création de Nuit d'orage sur Gaza de Joël Jouanneau. Le même Jouanneau l'associera en 1990 à la version théâtrale des Enfants Tanner de Robert Walser, au Théâtre de la Bastille, puis aux créations des pièces de Jean-Luc Lagarce, avant de mettre en scène l'un de ses spectacles de chanteuse.
Car, la trentaine passée, Yvette Théraulaz se sera lancée, parallèlement à sa carrière de comédienne, dans une suite de réalisations personnelles mêlant textes et chansons, auxquelles elle associera la pianiste Dominique Rosset ou encore Pascal Auberson.

Au tournant de la cinquantaine, la fille de mai qui a rendu hommage, dans un de ses spectacles, à sa propre mère empêchée de voter jusqu'à ladite cinquantaine, commence d'assumer des rôles de mères humiliées ou résistantes, comme dans Le courage de ma mère de George Tabori monté au Théâtre de Belgique, en 1995; ou, avec La Cerisaie de Tchekhov, dans la fameuse Lioubov que lui confie Jean-Claude Berutti au Théâtre du peuple de Bussang, en 2003. Enfin, tout récemment à la Grange de Dorigny, nous l'aurons retrouvée, toujours très généreusement impliquée, dans l'adaptation de Crime et châtiment de Benjamin Knobil où elle assume cinq ou six rôles de femmes tantôt redoutables et tantôt poignantes...
Yvette Theraulaz n'en est pas, et de loin, au cap des bilans. Pourtant son prochain spectacle, avec le pianiste Lee Maddeford, revisitera Les années en perspective cavalière. Il y sera question de la condition des femmes et des fameuses "fiches" que lui ont valu ses positions personnelles, mais aussi des âges de la vie, des heurs et bonheurs de l'existence et de sa résolution d'être toujours amoureuse, dit-elle, quand elle entre en scène...

Yvette Théraulaz en dates

1947. - Naissance à Lausanne, le 28 février.
1962. - Petit rôle dans Sainte Jeanne des abattoirs de Brecht, monté par Benno Besson au Théâtre Municipal.
1974. - Naissance de son fils David. Scénographe et cinéaste sous le nom de David Deppierraz.
1991. -Plan fixe, Y.T., comédienne et chanteuse
1992. - Grand prix de la Fondation vaudoise pour la promotion et le création artistiques.
2001. - Prix de la Fête du comédien du Théâtre du Grütli.

23/01/2013

L'amour fou du Bantou

Maxou8.jpgSon premier roman, d'une irrésistible vitalité, excelle dans le pleurer-rire. 39, rue de Berne marque la naissance d'un véritable écrivain.

 

Les commères de Douala en restent baba ! Les plus fameux caquets du Cameroun viennent en effet d'apprendre, par Facebook, qu'il y aurait en Suisse un jeune homme à la langue mieux pendue qu'elles toutes réunies: une espèce de griot-écrivain dont le verbe aurait la saveur d'une griotte veloutée et piquante. Le conditionnel tombe d'ailleurs puisque la nouvelle est de source "sûre-sûre", émanant de la très fiable AFP, en clair: l'Association des Filles des Pâquis, dont les bureaux se trouvent au 39, rue de Berne, en pleine Afrique genevoise. Or cette adresse est aussi le titre d'un livre écrit par ce prodige de la parlote, du nom de Max Lobe, aussi doué à l'écrit que pour la zumba ! Quel rapport y a-t-il entre un Camerounais de 26 ans bien éduqué, cinquième de sept enfants, débarqué à Lugano son bac en poche et diplômé en communication et management, actuellement en stage à la Commune de Renens, et le jeune Dipita, fils de prostituée aux Pâquis et condamné à cinq ans de prison pour le meurtre passionnel de son jeune ami William ? Le rapport s'intitule 39, rue de Berne, un vrai roman qui saisit immédiatement par sa densité humaine, la présence vibrante de ses personnages et l'aperçu de ce qui se passe en Afrique ou à côté de chez nous. De sa cellule de Champ-Dollon, Dipita raconte sa vie de garçon pas comme les autres, marqué en son enfance par les discours de son oncle Démoney. Rebelle très monté contre "papa Biya", le Président qu'il appelle "la Barbie de l'Elysée", l'oncle vitupère les magouilles du régime et le délabrement de la société, tout en recommandant à son neveu de ne pas se comporter à l'instar des hommes blancs qui pleurent comme des femmes et font de "mauvaises choses" entre eux. Or le même oncle, qui est à la fois le frère et le "papa" de Mbila, la mère de Dipita, n'a pas hésité à vendre celle-ci à des "Philanthropes-Bienfaiteurs" affiliés à un réseau international de prostitution, jusqu'à Genève où la jeune fille de 16 ans, abusivement vieillie sur son (faux) passeport, doit racheter sa liberté en payant de son corps. Dans la foulée, elle se fait engrosser par le chanteur-maquereau d'un groupe fameux, qui la pousse ensuite à conclure un mariage blanc avec un Monsieur Rappard spécialisé dans ce trafic lucratif. Pour faire bon poids, Mbila fourguera aussi de la cocaïne avec la complicité (de mauvaise grâce) du jeune Dipita. Enfin, cerise sur le gâteau, celui-ci, bravant les mises en gardes de son tonton, tombera raide amoureux d'un beau blond qui n'est autre que le fils du (faux) mari de sa mère. Glauque et compliqué tout ça ? Nullement: car Mbila, malgré ses humiliations atroces et sa colère contre son frère-papa, est aussi gaie que son fils est gay. Celui-ci garde par ailleurs respect et tendresse pour son oncle et sa tante Bilolo (la famille africaine, bien compliquée à nos yeux, reste sacrée), même si c'est chez les Filles des Pâquis, héritières d'une certaine Grisélidis, qu'il trouve refuge affectif et formation continue en toutes matières, y compris sexuelle.

Une langue-geste

Notre grand Ramuz a fondé une langue-geste, qui travaille au corps toutes les formes de langage. Loin d'aligner les expressions locales, le romancier a forgé un style qui suggère les pensées et les émotions autant par les gestes de ses personnages que par leurs paroles. C'est exactement la démarche qu'on retrouve chez Max Lobe, qui ne sait rien de Ramuz mais a lu Ahmadou Kourouma et Henri Lopes et réussit à capter, dans son récit de conteur, des expressions souvent drôles mais plus encore significatives du doux mélange des cultures. Dans la bouche de l'oncle Démoney, le "cumul des mandats" devient "cumul des mangeoires". Dans celle de Dipita, le derrière rebondi de Mbila devient "cube magie". Et les mots de bassa ou de lingala y ajoutent leur son-couleur: le ndolo pour l'amour, le mbongo pour l'argent, notamment. Max Lobe a écrit 39,rue de Berne avec son sang et ses larmes, et sa joie de vivre, sa générosité, son élégance intérieure, sa tristesse ravalée, son incroyable sens du comique fusionnent dans un livre plein d'amour pour les gens et la vie. Le portrait (en creux) de Dipita est des plus attachants, et celui de Mbila bouleversant. La présidente de l'AFP, une digne dame Madeleine, a décerné au livre un prix spécial en matière d'observation. Et les commères de Douala se feront un plaisir de dérider les vertueuses Dames de Morges si celles-ci froncent le sourcil. Chiche que Calvin se mette à la zumba!

 Zap04.pngMax Lobe. 39, rue de Berne. Zoé, 180p.

Cet article est à paraître dans le quotidien 24 Heures, ce mercredi 23 janvier.

 

 

Max Lobe en dates

 

13 janvier 1986. Naissance à Douala, 5e de 7 enfants.

 2004. Après un bac à Douala, arrivée en Suisse.

 2008. Bachelor en communication à Lugano.

 2009. Prix de la Sorge sur manuscrit.

2010. Mort de son père. 2011. Parution de L'Enfant du miracle, récit. Master en management.

 2012. En septembre, participe au Congrés des écrivains francophones de Lubumbashi sous l'égide de Présence suisse.

Lecture-signature à Carouge, ce jeudi 24 janvier, à la librairie Nouvelles pages, dès 18h.30.

39, rue de Berne, sera lu par Benoît Blampain dans le cadre du projet lisezvous.ch, le 1er février à la Galerie C de Neuchâtel, le 3 février à la Couronne d'Or à Lausanne, le 16 février au Théâtre de la Tournelle à Orbe et le 13 avril au Théâtre Le Poche, à Genève.

20/01/2013

Crime à la Grange

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La "réduction" théâtrale du chef-d'oeuvre de Dostoïevski, par la Compagnie 93, passe bien la rampe à Dorigny.

Crime et châtiment, genre polar philosophique du bord des gouffres, est le plus connu des cinq derniers chefs-d'oeuvre de Dostoïevski. Adapté maintes fois au théâtre ou au cinéma, ce roman de plus de 600 pages, simple de trame mais riche d'implications multiples, reste un défi redoutable au metteur en scène qui s'y colle.

Or Benjamin Knobil ne s'y est pas cassé les dents, loin de là: avec une petite équipe de cinq comédiens endossant une quinzaine de rôles, son adaptation module les thèmes majeurs du roman de façon intelligible et avec une intensité croissante.

On rappelle en trois mots de quoi il retourne: le jeune étudiant Raskolnikov, anti-héros oscillant entre le spleen à relent romantique, la révolte à caractère social et le "merde à Dieu" des nihilistes , abat une usurière en laquelle il voit l'incarnation d'une vie parasitaire de "pou humain". Son acte ne se justifie ni par sa pauvreté (il glande et sa maman et ses amis se démènent pour l'aider) ni par son aspiration à une condition humaine moins indigne. Il ne croit d'ailleurs pas lui-même à la légitimité de son crime malgré son fantasme de "surhomme", mais il lui faut la compassion et l'amour d'une jeune prostituée pour le ramener dans le cercle des vivants et assumer son châtiment.

Le schéma semble d'un feuilleton édifiant. Mais le roman joue sur la complexité humaine et l'ambigüité de personnages saisissants de vérité. Toutes composantes que le metteur en scène et les comédiens illustrent au gré de brèves scènes concentrées. Dessinés au moyen d'un dialogue vif et sonnant juste, les protagonistes du roman sont bien là. D'abord un peu caricatural, frisant l'"hystérie", le Raskolnikov de Franck Michaux gagne ensuite en densité. De même Yvette Théraulaz, aux multiples rôles endossés avec générosité, est plus convaincante en femme humiliée qu'en usurière genre femme d'affaires; enfin le juge (Romain Lagarde), autant que Sonia (Loredana von Allman), sont tout à fait excellents dans le registre alterné du comique et de l'émotion. Sans actualiser vraiment le drame, Benjamin Knobil ajoute quelques touches contemporaines (notamment par une allusion à Staline) aux prémonitions catastrophistes du romancier sur le règne des masses, de la déshumanisation et du totalitarisme. Il en résulte un spectacle prenant, dont le dispositif scénique tourniquant scande le rythme sans un temps mort. À voir !

Lausanne, La Grange de Dorigny, Crime et châtiment, par la Compagnie 93, jusqu'au 26 janvier. Ma-je-sa 19h / me-ve 20h30 / di 17h. La représentation du 22 janvier est complète. Réservations 021 692 21 24. Autour du spectacle, une exposition de photos d’archives est présentée à la Grange, en collaboration avec l'Institut de police scientifique UNIL.

02/07/2012

Mes adieux aux larmes

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À La Désirade, ce samedi 30 juin. – Je me suis réveillé tôt l’aube ce matin sur un éclat de rire partagé avec ma bonne amie. J’étais encore tout habillé et nous avons évoqué mon retour épique de la rédaction, hier soir, moi cuité comme jamais et elle me poussant plus ou moins et me guidant après m’avoir apporté deux bâtons de ski, vraiment la drôle de paire grimpant le chemin conduisant à La Désirade à travers le pâturage, elle  me désignant les barbelés ou les orties et moi tricotant des deux cannes et finissant par me jeter tout habillé sur le lit que nous partageons depuis plus de trente ans puisque nous avons conçu Sophie en mars 1982 et nous sommes civilement mariés le 30 juin de la même année, il y a donc tout juste trente ans aujourd’hui.

En dépit de mes craintes de parano, mon Adieu aux larmes s’est donc très joyeusement passé au desk de la rédaction, avec à peu près trente-trois confrères et sœurs ou peut-être même plus, autour d'une solide dotation de Pinot noir et d’eau sobre, sans compter les six gâteaux au fromage et aux pommes que j’avais préparés. Notre rédacteur en chef Thierry Meyer  m’a gratifié de paroles très amicales frottées de douce ironie, avant de m’annoncer trois mauvaises nouvelles. J’avais demandé de m’épargner tout discours et toute forme de cadeau. Or non seulement j’ai dû subir ce premier hommage verbal, mais la compagnie m’a offert un prodigieux stylo Caran d’Ache que je réserverai à mes notes matinales ; Raymond Burki m’a fait LE cadeau dont rêvent les célébrités cantonales et mondiales en me croquant sous des traits qui me ressemblent non sans évoquer mes sosies reconnus aux noms de Michel Boujenah et Enrico Macias. Enfin, pour me faire subir ce qu’on peut dire la totale, la toujours craquante Joëlle Fabre et son adorable complice blonde Cécile Collet  m’ont réservé la dernière surprise consistant en une lecture à deux voix de l’entretien avec Jean Lacouture dont je traîne la casserole depuis vingt ans, « exécuté » un soir de décembre après une verrée de rubrique et dans lequel je finissais par engueuler positivement mon prestigieux interlocuteur.

Les vaches ! Me faire ça alors que, déjà, ce jour-là, juste avant que ne tournent les rotatives, je m’étais demandé comment arrêter ce massacre…

Or ce papier d’anthologie fait partie de la suite des Je me souviens que j’avais composée hier pour évoquer mes 23 ans à 24Heures, et les 43 ans durant lesquels j’aurais sévi dans une quinzaine de titres (de La Tribune de Lausanne dès 1969 à La Liberté de Fribourg, La Gazette de Lausanne et le Journal de Genève, l’hebdo Construire, le Magazine littéraire et même Le Monde et Libé à quelques reprises…), dont j’ai fait la lecture dans la foulée en présence de ma bonne amie et de Monsieur le directeur du Théâtre du Jorat, alias Michel Caspary, frère et confrère, admirable ex-chef de rubrique dont je dis l’amitié dans mes Chemins de traverse. Or voici cette liste, évidemment lacunaire…    

 Je me souviens…

Je me souviens de l’odeur du plomb...

Je me souviens de l’ombre massive sur le trottoir du localier Pijac…

Je me souviens de la pipe de MacDonald le reporter cantonal...

Je me souviens des matelas qu’il y avait dans certains recoins secrets des sous-sols aux rotatives…

Tunisie2.JPGJe me souviens de mon premier reportage en Tunisie consacré aux débuts du tourisme de masse et qui m’a fait renoncer pour toujours à la lecture marxiste d’une situation concrète…

Je me souviens de mon arrivée nocturne à Kairouan où des milliers de petits téléviseurs reproduisaient le discours du père de la nation sorti de l’hôpital...

Je me souviens du premier bar de la Tour ne fermant qu’à point d’heures…

Je me souviens de la série SOS Survie lancée à La Tribune-Dimanche en 1972 à l’initiative de René Langel notre mentor de l’époque, avec Richard Garzarolli, bien avant qu’on ne parle d’écologie et que le ressassement hebdomadaire du sujet ne fatigue Monsieur Lamunière…

Je me souviens de Claude Langel évoquant les défilés de mode parisiens…

Je me souviens du col de loutre du manteau de soirée d’Antoine Livio…

Je me souviens des subjonctifs imparfaits du critique musical Henri Jaton, à la culturelle de La Tribune de Lausanne, vers 1970…

Je me souviens des silences de Marc Lamunière dans l’ascenseur où nous étions coincés ensemble sur 8 étages alors que je n’étais qu’un obscur pigiste de vingt-deux ans plein de réserve envers la presse bourgeoise et ses requins présumés…  

Je me souviens des briefings des chefs de rubrique de Marcel Pasche se demandant si la culturelle de La Tribune de Lausanne ne péchait pas par élitisme après avoir manqué un méga-concert de rock de plus…

Je me souviens de Marie-Laure Borel restée mon amie et que je reverrai demain chez les Langel fêtant leurs 60 ans de mariage…

Je me souviens des critiques de théâtre qu’on dictait le soir même aux linotypistes et qu’on appelait des tardifs...

Je me souviens du dîner que m’a offert le directeur des Galas Karsenty pour essayer de me faire mettre du miel dans mon fiel…

Sulitzer4.jpgJe me souviens d’avoir embarrassé Paul Loup Sulitzer en lui demandant des détails trop précis sur l’excellent roman Popov dont je ne savais pas encor que c’était un autre qui l’avait écrit et qu’il n’avait visiblement pas lu…

Je me souviens de ce que me dit un jour Ménie Grégoire à propos des retraités dont l’un d’eux lui avait déclaré que ce qu’il y a de terrible dans la retraite est qu’on n’a plus de vacances...

Je me souviens des cinéastes romands réunis aux Journées de Sorrente en 1976 et discutant gravement le soir de la meilleure façon de toucher les masses en sirotant leur limoncello…

 Je me souviens d’avoir payé le souper auquel Günter Wallraff m’avait invité lorsque je suis venu l’interviewer à Cologne à propos de Tête de Turc et qui m’a ulcéré en traitant la Suisse de vampire de l’Europe...

Je me souviens de mon entretien avec la diva Teresa Berganza qui m’a fredonné l’air de Musetta sur son canapé violet…

Vidal.jpgJe me souviens de l’énorme ananas avec lequel je suis sorti de l’Hôtel Georges V après une conversation très arrosée avec Gore Vidal qui voulait me faire oublier qu’il m’avait fait lanterner une heure dans le hall du palace…

Je me souviens de l’interview la plus pénible que j’aie jamais faite avec un Michel Houellebecq aussi déprimé que déprimant…

Je me souviens d’avoir perdu notre fille Julie de sept ans dans la méga-foule du concert des Stones à Frauenfeld que je devais couvrir pour la culturelle de 24 Heures

 Je me souviens d’avoir fait du canoë avec Roger de Diesbach sur la Loue au titre du rapprochement convivial des collaborateurs du titre…

Je me souviens de Georges Baumgartner au 69e étage du Centre de presse de Ginza, au cœur de Tokyo, qui m’expliquait les pressions qu’il subissait de la part des grandes firmes japonaises dont on voyait tous les buildings alentour comme autant de tours de seigneurs du Moyen Age…

Je me souviens du séjour à Tokyo offert à notre rédacteur en chef par une grande firme japonaise qui espérait le faire se séparer de l’honorable Georges Baumgartner…Je me souviens d’un jeune coursier qui a l’air presque toujours aussi jeune et dont je ne sais toujours pas le prénom…

chessex2.gifJe me souviens des plaintes des téléphonistes houspillées par Jacques Chessex

Je me souviens de ma première rencontre avec Jean Ziegler après la sortie du Bonheur d'être suisse qui a scellé notre amitié, et de sa question portant sur ma « fonctionnalité marchande dans le groupe Edipresse »…

Je me souviens des fins de soirées du service de correction de 24 Heures au night-club Brummel qui servait encore des spags jusqu’à deux heures du matin...

Je me souviens du prote, alias le chef correcteur, alias Monsieur Liardon…

 Je me souviens de la maman de Jo Lavanchy avec laquelle nous corrigions les textes jetés au téléphone par les reporters sportifs…

Je me souviens de la patience que Jo Lavanchy a (presque) toujours montrée  lors de mes correspondances téléphonique parisiennes plus ou moins titubantes…

 Je me souviens de ce matin du 16 août 1985 où je suis arrivé en tremblant à mon bureau de la Tour où l’adjudant-guide Michel a confirmé au téléphone mon pressentiment que mon compagnon de cordée Reynald s’était crashé dans la face glaciaire du Dolent où il était parti l’avant- veille sans moi…

 Je me souviens de la critique musicale Tokaido.jpgMyriam Teytaz lustrant ses chaussures de montagne à Tokyo dans l’intention de gravir le Fuji Yama...

  Je me souviens de la dégaine de boxeur court sur pattes de Milan Kundera…

 Je me souviens de la culotte de dame qu’un rédacteur en chef libidineux a sortie de sa poche lors d’un pot de départ…

Je me souviens de la recommandation de Jacqueline de Romilly de ne pas interdire la télé aux petits enfants - et c’était la veille de son entrée à l’Académie française…

 Je me souviens d’une verrée de rubrique de fin d’année après laquelle j’avais encore à finir la transcription d’une interview de Jean Lacouture dont les questions devinrentlus longues que les réponses et sur un ton d’agressivité que je me reproche encore…

 Je me souvien d’avoir recouru à mon amie germaniste Cornelia Niebler afin de traduire mon enregistrement d’un entretien avec Günter Grass trompé par ma première question en allemand soigné et lancé ensuite dans un terrifiant monologue d’une heure auquel je ne compris presque rien…

Je me souviens d’avoir annoncé le suicide d’un écrivain lausannois à la suite d’un affreux malentendu avec son éditeur, et de la honte que j’en éprouve encore faute d’avoir vérifié mes sources…

 Je me souviens que pendant une interview dans son repaire de Chevreuse Michel Tournier me quitta un quart d’heure pour jouer avec trois petits garçons sur la même pelouse qui accueillait l’hélico perso de Mitterrand…

Je me souviens que c’est grâce à Michel Caspary que je me suis aperçu que le supplément de salaire auquel j’avais droit comme chef de rubrique ne m’avait pas été payé depuis deux ans… 

Je me souviens que Marcel Pasche a accepté d’indexer mon salaire à venir mais a refusé de me rembourser ce qu’on me devait rétrospectivement - ce qui me fait dire qu’Edipresse me doit l’équivalent d’une Harley-Davidson d'occasion…

Je me souviens des parties de badminton  en compagnie de Jean et de Michel…

Haldas200001.JPGJe me souviens d’un entretien de février 1980 avec Georges Haldas qui devait bien faire 8000 signes…

Je me souviens du choc éprouvé lorsque mon ordinateur m’a dit pour la première fois LONGUES PHRASES…

Je me souviens du concert de jazz improvisé par Heinz Holliger dans une boîte de San Francisco, le dernier jour de la tournée de l’OSR au Japon et aux States à laquelle j’avais été convié en tant que chroniqueur…

Je me souviens de ma visite à Marina Vlady aux yeux très bleus, ce matin du 11 septembre 2001 ; de la perte affreuse, dans le métro, de mon carnet contenant une année de notes et d’aquarelles ; du film-catastrophe diffusé ensuite  par la télé du  studio de la Rue du Bac, enfin du premier commentaire des attentats au bar d’à côté, comme quoi c’était un coup du Mossad…

 Je me souviens du petit éléphant que le clown Dimitri a dessiné pour notre fille Julie…

 Je me souviens du petit renard que j’ai ramené à notre fille Sophie de Sapporo…

 Je me souviens du cher Picson qui se réjouissait qu’un article entre dans sa page « comme le papa dans la maman »…

 Je me souviens d’avoir été interdit d’écriture sur la question de l’ex-Yougoslavie après un reportage à Dubrovnik qui m’avait valu une vingtaine de lettres d’injures de Croates me taxant de désinformation pro-serbe…

Je me souviens que dix jours après cette interdiction les mêmes chefs m’envoyaient en du côté du Mont Athos assister à un congrès de l’orthodoxie mondiale qui ne pouvait que se révéler  un foyer ardent de propagande pro-serbe…

Je me souviens de la solidarité que m’ont manifestée Xavier Alonso et Philippe Dumartheray à un moment difficile…

Je me souviens de ce moment difficile où je fus prié de mettre en page la démolition de mes Passions partagées par un pigiste commis à cette corvée – pénible épisode que j’évoque dans mes Chemins de traverse

Je me souviens que je dois à René Langel et Marc Lamunière, membres du jury, de m'avoir soutenu pour l'attribution du Prix Paul Budry pour Les Passions partagées, à l'unanimité du jury.

Je me souviens d’avoir agressé Gilbert Salem au moment où il s’apprêtait à me doubler pour 24 Heures sur un reportage exclusif du Matin que j’avais réalisé à la rédaction du Canard enchaîné

Je me souviens du bonheur que c’est parfois de faire du bon travail en équipe... 

Verdier130003.JPGJe me souviens de la mise en page la plus hideuse de l’histoire de 24Heures où ma présentation des œuvres magnifiques de Fabienne Verdier s’étalait sur deux pages foutues en l’air par de hideuses publicités charcutières…  

 Je me souviens de la patience avec laquelle on a toujours accueilli ma faiblesse en matière de journalisme rigoureux…

Je me souviens des fins de soirée avec Henri-Charles Tauxe et son amie du moment…

Je me souviens que c’est le même Henri-Charles qui a accueilli, à La Feuilles d’avis de Lausanne (« mère » de 24Heures) l’entretien poltitiquement très incorrect que j’ai eu en 1972 avec le grand romancier fasciste Lucien Rebatet, quelques mois avant sa mort…

Je me souviens des premières au théâtre de Vidy, chez Gonzalo du lac et mon compère René Zahnd…

Je me souviens de l’heure magique passée avec le Chinois François Cheng à la veille de son entrée à l’Académie française…

 Je me souviens du ravissement de Patricia Highsmith à découvrir les dessins de nos filles et le jeu de tarots que je lui avais acheté à Locarno…

 Je me souviens que Patricia Highmsith ma dit qu’elle aimerait renaitre sous la forme d’un petit poisson ou d’un vieil éléphant…

 Je me souviens de la pondération de Robert Netz

 Je me souviens du cynisme affiché de Gérard de Villiers et de la kalachnikov soudée à un corps de femme nue trônant au milieu de son bureau…

Je me souviens de ce chef d’orchestre vaudois qui disait qu’on ne savait pas ce qui était le pire : d’épouser Gorjat, critique au Matin, ou d’égorger Pousaz, critique à 24 Heures

Je me souviens de toutes les rencontres inoubliables que permet le sésame d’une carte de presse…

Je me souviens de l’oiseau entré dans la salle de concert de Santa Barbara (Californie) et de sa vaine tentative de distraire le chef Armin Jordam et la soliste Martha Argerich

Je me souviens des chroniques quotidiennes que je dictais la nuit du Japon ou de Californie à Arlette Choffat qui les dactylographiait le jour…

Je me souviens d’avoir séché un rendezvous avec Jacques Prévert par timidité…

Je me souviendrai que Jean Elgass fut le premier chef de la rubrique culturelle à être parvenu à me faire lire un roman de Marc Levy…

Je me souviendrai de la gentillesse et de la patience de mes camarades de la culturelle…

Je me souviendrai de l’exclamation de Jean Ellgass selon lequel nous nous serons bien amusés naguère…

Je me souviendrai de nos cafés-croissants du lundi matin avec Boris Senff et François Barras mes voyous préférés…

Dubath8.jpgJe me souviendrai de la page magnifique que m’a consacrée Philippe Dubath avec la complicité de Jean Ellgass et de la chefferie…

 

Je me souviendrai de la main de velours dans le gant de fer - ou le contraire - de Thierry Meyer - …

 Et si vous ne vous souvenez pas de moi, chiche que je me rappellerai à votre bon souvenir au prochain écrivain mort qu’on me priera d’enterrer au titre d’increvable dinosaure de mémoire…

Image: JLK croqué par Raymond Burki

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13/06/2012

Fraternel Jean Vuilleumier

Vuilleumier.jpgAuteur d'une œuvre romanesque aussi considérable qu'inaperçue, le critique et romancier genevois s'est éteint dans sa 79e année.

« L'écrivain écrit par besoin, voilà qui semble généralement admis. Mais quelle est la nature de ce besoin ? Face à la souffrance du monde, quelle peut être sa légitimité ». Ainsi Jean Vuilleumier commençait-il de répondre, il y a quarante ans de ça, à la question « Pourquoi j'écris ? » que lui avait posée Franck Jotterand au fil d'une série publiée par la Gazette littéraire, publiée en recueil en 1971. Au terme de sa réponse, le Vuilleumier trentenaire concluait en ces termes applicables à toute son œuvre ultérieure : « Le besoin d'écrire répond à quelques questions essentielles. Mais le meurtre et l'injustice ne renvoient pas à l'ailleurs de la guerre ou de la révolution.Ils sont perpétrés ici, chaque jour, dans le texte des vies les plus banales. (...) C'est aux confins du silence, au bord d'un vertige toujours suspendu, que l'écriture peut se permettre de surgir, sans illusion ni emphase, rachetée, si elle doit l'être, par la conscience de sa dérisoire insuffisance ».

À l'époque où il écrivait ces mots, Jean Vuilleumier dirigeait les pages littéraires de la Tribune de Genève. Avec Georges Anex et quelques autres, c'était alors l'un des chroniqueurs les plus attentifs de la littérature française et romande. Il n'avait que deux romans à son actif : Le Mal été (L'Age d'Homme, 1968) et Le Rideau noir (L'Aire/Rencontre, 1970), mais sa réflexion oriente toute son œuvre ultérieure. Il était en outre déjà proche de Georges Haldas, dont il partageait l'attention aux « vies perdues », la révolte contre un monde de plus en plus déshumanisé et superficiel, et le goût de la bonne cuisine. Or, une année après la mort tragique de Vladimir Dimitrijevic, qui publia tous ses livres avec la complicité de Claude Frochaux, sa disparition est l'occasion de rendre hommage à un homme discret et à son œuvre comptant plus de trente romans et récits dont l'ensemble constitue la fresque minutieuse et pointilliste d'un univers soumis à ce que Peter Handke (auquel il ressemble parfois) appelait « le poids du monde »

Le meurtre derrière les géraniums

Lorsque Jean Vuilleumier se demande, à 35 ans, ce que l'écrivain peut « face à la souffrance humaine», il ne se paie pas de mots. Nous l'avons vu bouleversé par la tragédie des moines trappistes de Tibéhirine, massacrés par un groupe islamiste en 1996, qu'il évoque dans un livre, mais la  plupart de ses romans modulent une souffrance plus intime et quotidienne, et de pauvres drames que Georges Haldas disait relever du « meurtre sous les géraniums ». De L'écorchement (Prix Rambert 1974) au Combat souterrain (Prix des écrivains de Genève 1975) ou au Simulacre (Prix Schiller 1978), et dans les vingt-cinq livres suivants, l'écrivain genevois  poursuit l'observation clinique de tous nos asservissements quotidiens, nos faillites, nos engluements, notre torpeur ou nos velléités d'action généreuse - notre aspiration à « être plus » malgré tout. Analyste lucide d'un certain syndrome d'impuissance paralysant beaucoup d'auteurs romands, sous l'effet de ce qu'il appelle Le complexe d'Amiel (L'Âge d'Homme, 1985), Jean Vuilleumier incarnait lui aussi, à sa façon, une « conscience malheureuse », dont le délivrait pourtant un intense désir de lumière et de pureté qui l'a fait se passionner pour les « silencieux » et les mystiques.

L'homme était débonnaire et gentiment marié, Pécuchet souriant aux côtés du fulminant Bouvard qu'incarnait son ami Haldas, auquel il consacra un ouvrage référentiel : George Haldas ou l'Etat de poésie (L'Age d'Homme 1985). Le critique littéraire de La Tribune de Genève n'a pas connu de successeur de sa qualité. L'écrivain reste à découvrir, pour beaucoup, dans ses livres sans pareils.    

Poète de la mémoire

Bianciotti.jpg

L'Argentin de Paris a tiré sa révérence. Hector Bianciotti, passeur de littérature et auteur de magnifiques autofictions, est mort à l'âge de 82 ans. 

C'est un écrivain majeur et un critique littéraire de haut vol qui vient de disparaître en la personne d'Hector Bianciotti, mort à Paris à l'âge de 82 ans. Comme le Roumain Cioran, le Tchèque Kundera ou l'Espagnol Semprun, Bianciotti l'Argentin faisait partie de l'espèce singulière des écrivains « étrangers » qui ont vécu comme une seconde naissance en adoptant la langue française. Plus même : Hector Bianciotti fut accueilli à l'Académie française en 1996, où le rejoignit son compagnon Angelo Rinaldi. Mais l'écrivain se disait particulièrement touché d'avoir été fait citoyen d'honeur de la bourgade piémontaise de Cumiana où sonpère avait vu le jour à la fin du XIXe siècle...  

Né dans la pampa d'Argentine où avaient émigré ses parents, qui interdirent à leurs enfants de parler leur dialecte italien d'origine, le jeune Bianciotti, né en 1930. passa par le séminaire catholique et connut « le climat de peur, de délation et d'infamie » de la dictature de Peron. Ses premier romans, autofictions d'une lancinante poésie, traitent avec mélancolie et tendresse un passé souvent âpre, entre la fuite de la plaine argentine et un premier exil (dès 1955) en Italie, où il creva de faim. À ce propos, il écrivait que « si tous les hommes en avaient fait l'expérience, la face du monde, les rapports entre les gens, les nations, seraient autres »...

  Après un séjour de quatre ans en Espagne, Hector Bianciotti débarqua à Paris en 1961, où il ne tarda pas à s'intégrer dans le milieu littéraire (au titre de lecteur chez Gallimard), bientôt publié et reconnu à la fois comme prosateur et critique. Le grand découvreur Maurice Nadeau publia son premier roman (Les déserts dorés, en 1967), et La Quinzaine littéraire, Le Nouvel Observateur et Le Monde accueillirent ses chroniques de grand connaisseur des littératures européenne et mondiale. Passeur de littérature, Hector Bianciotti avait l'art de partager ses enthousiasmes à l'écart des modes et des jargons. Quant à l'auteur du Traité des saisons (1977, Prix Médicis étranger) ou des magnifiques nouvelles de L'Amour n'est pas aimé (Prix du meilleur livre étranger en 1983), il laisse une œuvre marquée au sceau des  douleurs du monde, à la fois collectives et intimes, filtrées par la musique d'une langue - la découverte de la musique fut par ailleurs l'une des expériences marquantes de son enfance - et portées par un mélange d'inquiétude et d'émerveillement devant le monde.

18:02 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature