29/05/2009

Aux oreilles d'Olympe

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Notules et notuscules sur les arrivages quotidiens de La Désirade, tous genres confondus…

LireLodoli.jpgMarco Lodoli. Îles ; guide vagabond de Rome. Traduit de l’italien par Louise Boudonnat. La Fosse aux ours, 218p.


En préambule, Louis Boudonnat situe assez exactement le type et le ton de ce recueil de chroniques, initialement parues dans les pages romaines de La Repubblica : « La Rome vagabonde de Lodoli n’appartient à aucun guide touristique : c’est une ville d’îlots de beauté et de poésie qui émergent d’un dimanche pluvieux, ou d’un après-midi ensoleillé, mais que seul un œil clairvoyant est capable de saisir. C’est une place immobile redevenue une peinture métaphysique ; une statue nichée dans une église hors des sentiers battus ; un bar où la nuit se transforme en odyssée de solitudes, d’amours et d’existences fortuites ».
Ledit bar est à visiter, plus précisément, à la toute fin de la nuit, Piazza Venezia, à l’enseigne du Castellino. Et pour des jours à musarder, ou simplement à lire ce livre ailleurs que dans la Ville éternelle, les cent curiosités citées (telle l’église lilliputienne de Largo dei Librari, jouxtant un vieux restau à terrasse où se déguste le filet de morue, à trois pas du Campo de Fiori…) constituent un parcours extrêmement plaisant, agrémenté de commentaires épatants de l’auteur, d’une belle écriture fluide et fantaisiste. En se pointant par exemple place Saint Eustache, juste à côté du Panthéon, en levant les yeux, on apercevra une tête de cerf surmontée d’une croix, dont l’auteur raconte l’histoire intéressante avant de conclure sur la triste fin du saint, cuit tout vif dans un taureau d’airain chauffé à blanc. Dire enfin qu’il y a quelque chose d’un Ramon Gomez de La Serna dans les observations et la poésie de Marco Lodoli…

Nota bene : bon exercice de lecture pour l’amateur de langue italienne : Isole ; guida vagabonda di Roma, Einaudi.

LireCormac.jpgCormac Mc Carthy. Un enfant de Dieu. Traduit de l’anglais par Guillemette Bellesteste. Actes sud,1992 ; Points Seuil- roman noir, 2008.
On a beaucoup parlé de Cormac Mc Carthy à propos de ses deux derniers romans, Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme, mémorable plongée dans les ténèbres du Mal contemporain, et La Route, admirable fresque apocalyptique, mais Un Enfant de Dieu, datant de 1973, est resté assez méconnu, en tout cas moins en vue que la fameuse Trilogie des confins, Le gardien du verger ou Méridien de sang, alors qu’il relève sans doute de la vision la plus radicale de l’écrivain, du côté du Faulkner du Bruit et la fureur ou de Tandis que j’agonise. Le protagoniste, du nom de Lester, genre innocent monstrueux, marqué en son enfance par le suicide de son père survenu après la disparition de la mère en galante compagnie, préfigure le serial killer dont la morne répétition, en littérature ou au cinéma, n’aura que très rarement l’aura symbolique, voire théologique, de ce muet avatar de l’ange exterminateur. L’écriture de Cormac McCarthy touche ici à l’os de la réalité, avec la même âpre grâce que dans La Route ou Méridien de sang, une phrase après l’autre, un os après l’autre, un os et un clou, un pas et un coup. Relatés par un narrateur neutre rappelant l'implacable murmure d’un choryphée, le roman vibre d’humanité fruste « autour » du trou noir que constitue la présence-absence de l’enfant appliquant à sa façon la « justice divine ». Bref, c’est du haut lyrisme puritain et ça ne se lit pas sur la plage…

LirePerry.jpgJacques Perry-Salkow. Anagrammes ; pour sourire ou rêver. Le Seuil, 176p.
Le jeu de l’anagramme fut très prisé dans les cours (et les arrière-cours) aux XVIe et XVIIe siècles, qui consiste à mélanger et intervertir les lettres d’un mot ou d’une expression pour en tirer un autre mot ou une nouvelle expression. Par exemple : Arielle Dombasle – À l’ombre de l’asile. S’il n’est tenu compte ni des accents ni des expressions, le jeu n’en est pas moins délicat, voire ardu. Est-il bien sérieux de s’y livrer alors que le prolétaire se tue à l’usine tant que la ménagère en cuisine ? Cette éthique question ne semble pas avoir troublé Jacques Perry-Salkow qui, après Le Pékinois, en 2007, remet ça pour l’agrément de la mère ou foyer et de l’ouvrier. La France d’en bas goûtera sans doute, ainsi ; Jean-Luc Delarue – Le jeune Dracula, ou mieux encore : Jean-pierre Foucault – Purée, la France jouit ! Ou encore : Daniela Lumbroso – Roulis à l’abdomen, et Miou-Miou – Mmm…oui…oui ! Quant à la France qui se dit d’en haut, elle appréciera non moins : La princesse Stéphanie – Hantée par les piscines, ou La madeleine de Proust – Don réel au temps idéal. La fantaisie est au rendez-vous avec La Fontaine gorillé : Le lièvre et la tortue – Le lévrier et le tatou, et le lyrisme embué d’Alain-Fournier : Le Grand Meaulnes – Le sang d’une larme. Enfin, le dernier chapitre consacré aux secret de la Bible (on sait que la Kabbale fit grand usage de l'anagramme) n’est paas des moindres, où « Je suis le Seigneur ton Dieu » devient « Je souris et déguise l’ennui » et, top de l’esprit évangélique, où «Aimez-vous les uns autres » donne « Tous, sans mesure, suivez le la »…

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23/05/2009

Notes vagabondes (4)

MonteMario.jpgDe la chaleur. - A Rome certains jours la chaleur devient touffeur et meme bouffeur, car la touffeur bouffe comme une robe se mouvant un peu sous la molle brise de plus en plus chaude, et quand l'air succombe lui-meme à la touffeur la robe bouffante et suante se met à couler jusque dans nos dessous ou tout désir s'étouffe...

De la fraicheur - Au Capitolino les éphèbes d'Hadrien ont toujours le téton dur et le sourire doux, et quelques déesses à la douceur égale de marbre pur sous la caresse attendent avec eux la nuit, et comme la clim fonctionne et que tout est beau, comme à l'antique nous resterions là des heures à regarder le temps qui passe...

Des iles de Rome. - Avec L. on se balade sans cesser de relancer nos curiosités, en a-t-on marre qu'on en redemande de jardins en terrasses (hier soir c'était de limoncelli qu'on redemandait tant et plus au coin de la place Saint-Eustache ou se boit le meilleur café de Rome tandis qu'un émule de Paolo Conte sussurait en sourdine) et d'allées en promontoires dont la vue prend toute la ville, comme au débouché de la ruelle  Socrate, à l'instant, sur le Monte Mario ou ce vieux chat se gratte... 

Image: Corrodi, Rome vue du Monte Mario.

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Notes vagabondes (3)

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De l'ambivalence. - Le sourire omniprésent de faux derche du Cavalier se suppose lui-meme tellement irrésistible que nul ne parait en effet lui résister, mais ce semblant n'est pas plus avéré pour autant, de sorte que tout reste dans tout et inversement, prouvant que Rome reste dans Rome...  

Du lieu perdu. - La manière d'abruti du chanteur de charme sans voix enfilant, dans cette trattoria de la partie la plus abrutie du Trastevere, les rengaines sentimentales les plus éculées et privées ici du moindre charme,  ne serait pas si répugnante si les tablées de Bataves et de Teutons et de Nippons ne lui faisaient une telle ovation d'abrutis...   

De l'ascension. - Vous en étiez à desespérer de toute cette vulgarité, assis sous les affiches en format multimondial du couple Beckam, vous vomissiez le nouvel Emporio quand, à trois pas de là, vous avez franchi la porte bleue pour vous retrouver chez les anges très humains et très poètes et très musiciens du très auroral et très pictural Beato Angelico...

Image: La Thébaide de Fra Angelico, dont se tient actuellement une merveilleuse exposition aux Musei Capitolini, rassemblant des raretés  du monde entier.

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Notes vagabondes (2)

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De la profusion.- C'est la seule ville au monde où le tout afflué de partout participe en fusion à la totalité du tintamarre et du tournis de saveurs et d'images kaléidoscopiques, tout s'y fond du présent et de tous les passés, tout se compénetre et rejaillit se tisse et se métisse dans unflux de pareil au meme  - et ce matin meme au Trastevere désert tout retentissait encore dans le silence polyphonique de la tornade de la nuit traversée... 

Du pasticcio.- Tout est mélange extreme dans la catholicité paienne que figure l'èléphant de la Minerva portant l'obélisque et la croix sur quoi ne manque que le logo de McDo, et c'est le génie des lieux et des gens qui déteint sur tous qui fait que chacun se la  joue Fellini Roma, ce matin au Panthéon où  l'on voyais deux sans-emplois déguisés en légionnaires romains s'appeler d'un bout à l'autre de la place au moyen de leurs cellulaires SONY, et défilaient les écoliers et les retraités de partout, se croisaient les lycéens et les pèlerins de partout sous le dome cyclopèen, et le vieux mendiant au petit chien et l'abbé sapé de noir à baskettes violettes, et sept soudaines scootéristes surgies sur le parvis du temple des marchands - tout ce trop se melait, ce trop de tout, ce trop de vie de notre chère Italie...   

De la paresse. - Promis-juré nous ne ferons rien aujourd'hui,  ni ruines, ni monuments, ni sanctuaires, ni monastères - nous ne nous laisserons entrainer dans aucun courant et moins encore dans aucun contre-courant, nous nous laisserons vivre, depuis une vie partagée nos paresses s'accordent à merveille et c'est cela, peut-etre, que je préfère chez toi et que chez moi tu apprécies de concert, c'est cette facon de se laisser surprendre, ainsi ne ferons-nous rien aujourd'hui que de nous laisser surprendre à voir tout Rome et boire tout Rome et nous en imprégner du matin au soir...  

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Notes vagabondes (1)

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De l'angoisse levée. - C'est toujours un stress d'enfer que le dernier travail d'avant le départ, surtout le départ de nuit qui fait penser aux départs sans retour, mais le seul drame ce soir sera de ne pas retrouver son passeport jusqu'à moins une et de s'arracher à son toit et au névé de narcisses embaumant la vanille - or la route appelle et le quai là-bas et le train de nuit et les tunnels en enfilade vers le Sud qui trouent le Temps pour nous rendre les lieux... 

Des collines et des coquelicots.- Se relevant d'une nuit de tagadam tantot trépidant et tantot en sourdine nos paupières tot l'aube nous révèlent ce matin ces verts tendres des collines de Toscane aux cretes à fines flammes de cyprès et de clochers,et le long des voies se voient ces ilots de coquelicots et jusque dans l'entrelacs des voies de Roma Termini, et jusque sur les murs de notre chambre jouxtant le Campo dei Fiori en candide aquarelle...

Des fontaines et des filles en fleur. - Il n'y a qu'à Rome qu'une fontaine n'est faite  que pour les chiens, et c'est à Rome aussi que s'élèvera la fontaine de mémoire de Pier Paolo Pasolini, faite juste pour se laver les mains en passant ou se rafraichir, juste pour boire en passant de l'eau fraiche ou se refaire une beauté - il n'ya qu'à Rome que le soir, au Campo dei Fiori, les gars et les filles dégagent la meme sensualité qui est celle, en mai, de notre bonne et belle  vie...  

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12/05/2009

Toni Morrison à Lausanne

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La grande romancière américaine, Prix Nobel 1993, de retour en Suisse, signera Un Don, son (superbe) dernier roman, vendredi 15 mai chez Payot-Lausanne
Proclamé meilleur livre de l’année 2008 par le London Times, Un Don, le dernier roman de Toni Morrison, est également l’une des plus belles découvertes littéraires de ce printemps. Ramenant le lecteur à la fin du XVIIe siècle, la romancière démêle l’imbroglio faulknérien d’une petite ferme du Maryland, propriété du négociant anglo-néerlandais Jacob Vaark, époux de l’Anglaise Rebekka. C’est cependant une esclave indienne, dont la tribu a été décimée par une épidémie, Lina, qui mène la barque. Le livre s’ouvre cependant sur la voix de la jeune Florens, qui nous replonge immédiatement dans le monde de Toni Morrison, portée par un lyrisme visionnaire. D’un rythme ample et soutenu, ce roman évoquant les circonstances dans lesquelles la composante raciste de l’esclavage s’est radicalisée, vers 1690, au moyen de lois cruelles (donnant droit de vie et de mort aux grands propriétaires sur leurs esclaves noirs), s’inscrit dans le droit fil des meilleurs ouvrages de la romancière, de Beloved au Chant de Salomon ou à Paradis.
Morrison5.jpgToni Morrison, Un don. Traduit de l’anglais (USA) par Anne Wicke. Christian Bourgois, 192p. Toni Morrison signera ses livres chez Payot-Lausanne (Plaace Pépinet) ce vendredi 15 mai de 17h. à 18h.45.

Un entretien avec Toni Morrison, en 1998.

Cinq ans après le Prix Nobel, la romancière noire américaine publiait, en 1998, un livre magnifique, intitulé Paaradis. Je l’avaais rencontrée.
Ne laissez pas toute espérance au seuil de ce roman dont les premiers mots annoncent la couleur: «Ils tuent la jeune Blanche d'abord. Avec les autres, ils peuvent prendre leur temps.» Non: ce n'est pas dans l'enfer de Dante que vous pénétrez, mais le Paradis annoncé par le titre du dernier roman de Toni Morrison (qui l'avait d'abord appelé Guerre, avant de céder à son éditeur craignant d'effaroucher le public...), n'a rien non plus d'une angélique prairie. Dernier volet d'un triptyque consacré (notamment) aux dérives extrêmes de l'amour, amorcé il y a dix ans de ça avec un chef-d'oeuvre, Beloved (1988), et poursuivi avec Jazz (1992), Paradis aborde à la fois les thèmes de l'utopie terrestre et de la guerre entre races et sexes, tantôt apaisée et tantôt exacerbée par le recours à un dieu que chacun voudrait à sa ressemblance. Rien du prêchi-prêcha, pour autant, dans cette double chronique de la ville «élue» de Ruby, aux tréfonds de l'Oklahoma, exclusivement habitée par des Noirs, et d'une petite communauté de femmes dont la rumeur a fait des sorcières, expliquant aussi bien le massacre purificateur initial. Rien non plus de schématique là-dedans. Comme toujours chez Toni Morrison, c'est dans la complexité du coeur et de la mémoire, sur la basse continue d'une sorte de blues lancinant, que tout se joue au fil d'une suite d'histoires terribles et émouvantes que la narratrice imbrique dans un concert de voix à la Faulkner.
Littérairement parlant, le rapprochement n'est d'ailleurs pas aventuré, entre la romancière du Chant de Salomon (1978), qui a entrepris un grand travail de mémoire et de ressaisie verbale à la gloire des siens, et le patriarche sudiste du Bruit et la fureur. Jouets d'une sorte de fatum tragique, dans une Amérique tiraillée entre puritanisme et vitalité, violence et douceur évangélique (la belle figure du révérend Misner), références religieuses traditionnelles ou libres pensées, les personnages de Paradis dégagent finalement, comme les «innocents» de Faulkner, une rayonnante lumière.
Lumineuse, aussi, la présence de Toni Morrison. Point trace de morgue satisfaite chez cette descendante d'esclaves, issue d'une famille ouvrière où la défense de sa dignité et l'aspiration au savoir passaient avant la réussite sociale. Malgré sa brillante carrière universitaire, le succès international de ses livres, et le Prix Nobel, Toni Morrison a gardé toute sa simplicité bon enfant, son humour et son attention aux autres.
- Toni Morrison, que diriez-vous à un enfant qui vous demanderait de lui expliquer ce que représente Dieu?
- J'essaierais de lui montrer que l'image de Dieu dépend essentiellement de la représentation que s'en font les hommes. Dieu devrait être l'expression de ce qu'il y a de meilleur en nous. Mais la première représentation biblique montre aussi un Dieu jaloux, exclusif, paternaliste, oppressant. Le Christ devrait être l'image par excellence de l'amour du prochain, et l'on en a fait une arme de guerre. De même, l'Eglise a joué un rôle essentiel pour le rassemblement de la communauté noire et la lutte pour les droits civiques, comme elle s'est faite complice de l'exclusion et du massacre. Cette guerre, qui se livre au coeur de l'homme et de toute société, forme d'ailleurs le noeud de mon roman. La ville de Ruby est pareille à ces cités construites à la fin du siècle passé par d'anciens esclaves décidés à réaliser le paradis sur terre. Or, dès le début, je l'ai découvert dans certains documents, cet idéal a été marqué par l'exclusion de certains, des plus déshérités. A l'idée traditionnelle du paradis est d'ailleurs associée celle de l'exclusion.
- Quelle représentation vous faites-vous de l'enfer?
- Qui disait encore que «l'enfer c'est les autres?» Ah oui, Sartre! Eh bien, ce n'est pas du tout mon avis! En fait, j'ai toujours été étonnée de voir que les écrivains se montraient beaucoup plus talentueux dans leur description de l'enfer comme Dante, où Milton et sa femme condamnée à accoucher éternellement de chiens féroces, que dans leurs évocations du paradis, suaves ou assommantes. Pour ma part, je ne tiens pas à en rajouter...
- Votre personnage de Mavis, qui abandonne son ménage après la mort de ses deux plus jeunes enfants, semble bel et bien connaître un enfer...
- Oui, mais elle a contribué elle aussi à cet enfer par son incompétence. Les femmes qui se retrouvent dans cette espèce de couvent ont d'ailleurs toutes quelque chose de déficient. Cela d'ailleurs nous les rend d'autant plus attachantes.
- Vous dites écrire pour témoigner. Le roman en est-il le meilleur moyen?
- Le roman ne cherche pas à expliquer ou à démontrer, comme on le ferait dans un essai, mais plutôt à faire sentir, de l'intérieur, en multipliant les points de vue. Dans Paradis, il n'y pas une vérité proférée par une voix, mais une suite de récits dont chacun modifie la vision d'ensemble. Que s'est-il réellement passé sur les lieux du drame? Toutes ces femmes ont-elles été massacrées? Comment l'histoire s'écrit-elle? C'est ce que je n'ai cessé de me demander en composant Paradis, ignorant où j'allais et cherchant à pénétrer un secret après l'autre...
Le paradis «ici-bas»
Ce que nous pouvons ajouter, en conclusion, c'est que Paradis se lit aussi comme le déchiffrement d'un secret. Qu'on n'attende point une «révélation lénifiante», mais plutôt une image à la fois lucide et émouvante de la destinée humaine, dont la magnifique dernière scène symbolise la très terrestre espérance. Deux femmes, la plus âgée tenant dans ses bras la plus jeune, comme dans un tendre groupe sculptural, au milieu des détritus d'un rivage quelconque, évoquent un navire revenant au port avec ses passagers «perdus et sauvés», qui vont maintenant «se reposer avant de reprendre le travail sans fin pour lequel ils ont été créés, ici-bas, au paradis».
Toni Morrison. Paradis. Traduit de l'anglais par Jean Guiloineau. Christian Bourgois, 365 pages.

Toni Morrison est née en 1931 à Lorain, dans l'Ohio industriel. Après des études à l'Université de Howard (thèses sur le suicide chez William Faulkner et Virginia Woolf), elle a longtemps travaillé dans l'éditionm chez Random House. Mariée en 1958, mère de deux enfants, elle a divorcé et s'est installée à New York en 1967. Son premier livre, L'oeil le plus bleu parut en 1970. Entre autres distinctions, Sula, paru en 1975, obtint le National Book Award, et Beloved le Prix Pulitzer en 1988, salué en outre par un immense succès. Toni Morrison fut la première lauréate noire du Prix Nobel de littérature, en 1993.

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24/04/2009

Riches Heures

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Vient de paraître aux éditions L'Âge d'Homme. JLK signe au Salon du Livre de Genève, le samedi 25 avril, à 13h.


Du blog au livre...


Au lecteur

Ce recueil, établi à la demande de Jean-Michel Olivier, directeur de la collection Poche Suisse, aux éditions L'Age d'Homme, rassemble une partie de mes Carnets de JLK, http://carnetsdejlk.hautetfort.com/livre/, blog littéraire ouvert sur la plateforme HautEtFort en juin 2005. Proposant aujourd’hui quelque 2000 textes, dans les domaines variés de la littérature et des arts, de l’observation quotidienne et de la réflexion personnelle, entre autres balades et rencontres, ces Riches heures de lecture et d’écriture s’inscrivent dans le droit fil des carnets manuscrits que je tiens depuis une quarantaine d’années, qui ont déjà fait l’objet de deux publications : Les Passions partagées (1973-1992) et L’Ambassade du papillon (1993-1999), chez Bernard Campiche.
En outre, ces Carnets de JLK illustrent les virtualités nouvelles, et notamment par le truchement de l’échange quotidien avec plusieurs centaines de lecteurs, de cette forme de publication spontanée sur l’Internet, qu’on appelle weblog ou blog.
Dans l’univers chaotique qui est le nôtre, où le clabaudage et la fausse parole surabondent, ces carnets se veulent, au-delà de tous les sursauts de méfiance ou de mépris, la preuve qu’une résistance personnelle est possible à tout instant et en tout lieu pour quiconque reste à la fois attentif à la rumeur du monde et à l’écoute de sa voix intérieure. À l’inattention générale, ils aimeraient opposer un effort de concentration et de réflexion au jour le jour, ouvrant une fenêtre sur le monde.


SOUS LE REGARD DE DIEU. - Pasternak disait écrire « sous le regard de Dieu », et c’est ainsi que je crois écrire moi aussi, sans savoir exactement ce que cela signifie. Disons que ce sentiment correspond à l’intuition d’une conscience absolue qui engloberait notre texte personnel dans la grande partition de la Création. Ce sentiment relève de la métaphysique plus que de la foi, il n’est pas d’un croyant au sens des églises et des sectes, même s’il s’inscrit dans une religion transmise.
J’écris cependant, tous les jours, «sous le regard de Dieu», et notamment par le truchement de mes Carnets de JLK. Cela peut sembler extravagant, mais c’est ainsi que je le ressens. En outre, j’écris tous les jours sous le regard d’environ 500 inconnus fidèles, qui pourraient aussi bien être 5 ou 5000 sans que cela ne change rien : je n’écris en effet que pour moi, non sans penser à toi et à lui, à elle et à eux.
Ecrire «sous le regard de Dieu» ne se réduit pas à une soumission craintive mais nous ouvre à la liberté de l’amour. Celle-ci va de pair avec la gaîté et le respect humain qui nous retient de caricaturer Mahomet autant que de nous excuser d’être ce que nous sommes. L’amour de la liberté est une chose, mais la liberté d’écrire requiert une conscience, une précision, un souci du détail, une qualité d’écoute et une mesure du souffle qui nous ramène « sous le regard de Dieu ».


A LA DESIRADE.Nous entrons dans la nouvelle année par temps radieux et la reconnaissance au cœur alors que tant de nos semblables, de par les monde, se trouvent en proie à la détresse, à commencer par les victimes des terribles tsunamis qui viennent de dévaster les côtes de l’Asie du Sud-est.
A La Désirade, la vision de ma bonne amie qui fait les vitres, comme on dit, me semble la plus belle image de la vie qui continue…

(1er janvier 2005)


ÉCRIRE COMME ON RESPIRE. - Ce n’est pas le chemin qui est difficile, disait Simone Weil, mais le difficile qui est le chemin. Cela seul en effet me pousse à écrire et tout le temps: le difficile.
Difficile est le dessin de la pierre et de la courbe du chemin, mais il faut le vivre comme on respire. Et c’est cela même écrire pour moi : c’est respirer et de l’aube à la nuit.
Le difficile est un plaisir, je dirai : le difficile est le plus grand plaisir. Cézanne ne s’y est pas trompé. Pourtant on se doit de le préciser à l’attention générale: que ce plaisir est le contraire du plaisir selon l’opinion générale, qui ne dit du chemin que des généralités, tout le pantelant de gestes impatients et de jouissance à la diable, chose facile.
Le difficile est un métier comme celui de vivre, entre deux songes. A chaque éveil c’est ma première joie de penser : chic, je vais reprendre le chemin. J’ai bien dormi. J’ai rêvé. Et juste en me réveillant ce matin j’ai noté venu du rêve le début de la phrase suivante et ça y est : j’écris, je respire…
Tôt l’aube arrivent les poèmes. Comme des visiteurs inattendus mais que nous reconnaissons aussitôt, et notre porte ne peut se refermer devant ces messagers de nos contrées inconnues.
La plupart du temps, cependant, c’est à la facilité que nous sacrifions, à la mécanique facile des jours minutés, à la fausse difficulté du travail machinal qui n’est qu’une suite de gestes appris et répétés. Ne rien faire, j’entends ne rien faire au sens d’une inutilité supposée, ne faire que faire au sens de la poésie, est d’une autre difficulté; et ce travail alors repose et fructifie.

RicheCouve.jpgEn librairie ces prochains jours. Commandes directes : http://www.lagedhomme

 

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De la vraie lecture

 

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Editorial du Passe-Muraille, No 77, avril 2009. Visitez-nous au Salon du Livre de Genève !
Le sentiment dominant de l’époque est à l’égarement et au désarroi sous l’effet de ce qu’Amin Maalouf appelle Le dérèglement du monde dans son bel essai où il se demande avec lucidité «si notre espèce n’a pas atteint, en quelque sorte, son seuil d’incompétence morale, si elle va encore de l’avant, si elle ne vient pas d’entamer un mouvement de régression qui menace de remettre en cause ce que tant de générations successives s’étaient employées à bâtir».
Cette interrogation portée sur la «compétence morale» de notre espèce pourrait sembler simpliste, mais la lecture attentive de cet essai limpide et grave d’un écrivain assumant le double héritage de la culture occidentale et de son homologue arabo-musulman, porte au contraire à examiner les nuances de la complexité et à dépasser les anathèmes et les exclusions réciproques ; demain, nous aimerions parler d’un tel ouvrage avec le professeur et écrivain tunisien Jalel El Gharbi, que nous accueillons dans cette livraison avec reconnaissance. Parce que c’est un vrai lecteur, un vrai passeur aussi, qui prend le temps de lire avec attention et respect.
Une fois de plus, Le Passe-Muraille tente d’assumer la vocation première qu’annonçait son titre en 1992. À la fuite en avant d’un monde énervé, à l’obsession du succès et au panurgisme, à l’emballement passager d’un «coup» éditorial à l’autre, nous continuons d’opposer, selon le goût librement affirmé de chacun, notre attachement à la littérature qui est à la fois une et infiniment diverse, moins préservée du monde qu’attentive à celui-ci, poreuse autant qu’il se peut sans se diluer dans le n’importe quoi.
Le Passe-Muraille se refuse aux replis et aux rejets identitaires qui ne pallieront aucun dérèglement. Aujourd’hui sur papier, demain sur un site ou des blogs, nous nous efforcerons d’en assurer la survie avec nos lecteurs. (jlk)

La nouvelle livraison du Passe-Muraille, No77, d'avril 2009, vient de paraître. Commandes: Passemuraille.admin@gmail.com

Le Passe-Muraille est présent Salon du Livre et de la presse de Genève, à Palexpo, du 22 au 26 avril. Rue Kafka, tout au fond de la halle où PERSONNE ne va...

Retrouvez Jalel El Gharbi sur son site: http://jalelelgharbipoesie.blogspot.com/

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Le Passe-Muraille au rebond



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AU SOMMAIRE DU No 77. Avril 2009: Alain Gerber (ouverture inédite + entretien avec JLK) - Ludmila Oulitskaïa, par Hélène Mauler - Gesualdo Bufalino, par Fabio Ciaralli, Daniel Kehlman, par Matthieu Ruf - Lucien Suel, par Claire Julier - Pierre Girard, par Eric Vauthier, - Charles Lewinsky, par Frédéric Rauss - Salman Rushdie, par René Zahnd - Jonathan Coe, par Bruno Pellegrino - Pascale Kramer, par Janine Massard - Anne Brécart, par Rose-Marie Pagnard - Correspondance de Gustave Roud avec Georges Nicole et Marcel Raymond - Torgny Lindgren, par Jean Perrenoud - Thierry Luterbacher, par Bruno Pellegrino - Frédérique Baud Bachten, par Corine Renevey Olivier - Pierre Béguin, par Jean-Michel Olivier - Jean-Yves Dubath, par Alain Bagnoud - Chronique de Ramallah, par Pascal Janovjak, Voyage en Occirient, par Jalel El Gharbi. Pour des raisons de délai d'impression, une partie de la matière prévue dans le numéro 77 a été reportée dans la livraison suivante, à paraître en juin 2009.

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Alain Gerber poète

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Les mains pleines d'orage



Elles vous brûlent les doigts

les années couvées dans les nids de mitrailleuses

c‘est un argent facile

que la monnaie de ce temps-là



Les belles années de l’ambition

fauchées au pied des sémaphores

la sueur et l’encre

la brume de craie

l’œil vert de la radio

le chagrin des fées

la peur léthargique du hanneton

dans sa boîte

la perplexité du doryphore

l’écho des voix sous les préaux

un ancien dimanche

en automne

jonché de marrons cirés

dans la buée des candélabres

le goût des robinets

de cuivre

les soirs qui jouent avec les allumettes



Ce sourire gourmé

le sourire du chat

sur le visage d’un cadavre ironique

allongé sous la glace

de l’étang des Forges

où l’on se confie

un pied après l’autre

au balancier de ses bras

un après-midi de Noël

prodigue en illusions concrètes



Les sentiers de mâchefer

la brume brune

le campement dissolu des cabanes à outils

leurs ailes de goudron battant leurs flancs

vermineux

à flanc de colline

les verres épais avec leurs yeux de verre

à ras bord la crasse du temps qui passe

payé rubis sur l’ongle dans les fabriques

la gloriette de guingois

au toit de zinc dépoli

on y respire encore les clafoutis

du temps des cerises

aucunement prophétique



Rester là

ne rien savoir d’aucun avenir pour personne sur la Terre

on voit si bien les montagnes

on pourrait les toucher du doigt

un vol de martinets

l’écho du silence

l’ombre sur le mur quand les gens sont partis



Les troupeaux frileux

les bœufs éberlués

entre les grilles des préfectures

ripant sur le pavé

grimpés sur le trottoir au grand scandale des assassins

armés d’un bâton

buveurs de café bouillu

l’odeur du sang des bêtes

à l’emplacement de futurs cinémas

derrière le brouillard et le pâle

du faubourg des argentés

sur le chemin des Perches

que le vent repousse au fond de ses ornières

un vent de fer et de dimanche raté

loin des désirs absolus



La rue des jeudis héroïques

de sabres et d’arbalètes

traversée par un mur

que couronnent

des tessons d’existence

le haut des plus hautes tombes

les chapeaux noirs des affligés

les plumets noirs des chevaux de corbillard

arborant le monogramme d’un défunt présomptueux

à qui en pénitence

on n’a même pas laissé son alliance et sa montre

sa tabatière son culbutot

et par-dessus la voix du bronze

absente

monocorde

qui ne connaît pas un mort d’un autre

ni celui qu’on regrette

ni celui qui voulut qu’on épinglât

sa médaille sur un coussin violet



(…)



Rue de Châteaudun

dans le jus de lanterne

sourde

où piétine le gros chien boréal

qui garde les saucisses

ébouriffé de fourrure orange

on charrie un fardeau sans poids de grammaires

de sapience

de plumier d’astrolabe

avec un chiffon doux aussi

sans doute quelques bons points

et un cahier couvert de papier bleu

étiqueté à l’anglaise dans un coin

on traverse les fumées charcutières

l’haleine des soupiraux

rosée de toutes les défaites

l’odeur grenue de la pluie de la veille

la poudre des petits matins

crissante comme du sel et

la queue d’un nuage

qui n’a pas fait sa nuit

et couche sur le trottoir

la tête reposant dans les bois de l’Arsot



(…)



Mon père enfile son casque

garnit de vieux journaux

sa veste de cuir

range dans sa serviette

ses crayons sa gomme son stylo

son décamètre

et les plans énigmatiques

de la Reconstruction nationale

sur du papier violet

il réveille avec précaution

sa motocyclette

il fonce vers Champagney Ronchamp Lepuis-Gy

naviguant sur le verglas

dans la purée d’aurore

(…) et parfois il achète un buffet ancien

délogeant une basse-cour

ou un tas de charbon

j’y songeais à ses funérailles

nous étions trois ou quatre

sous les branches nues

sous le ciel déserté

à quelques pas seulement de ses fenêtres

- et donc

tout ce temps

toutes ces années du cristal de l’or vieux et des cendres

tout ce long temps sans prix

tout ce temps compté

il avait pu

contempler à loisir

le décor de son trou…





(…) il n’est de lettres que d’exil

et confiées aux bouteilles

on écrit sur le mur de l’usine

les choses qu’on a perdues

on use son crayon

son rare son tout petit

dressé dans les décombres

la grosse affaire des vagabonds

et c’est toujours

merde à celui qui le lira

car personne ne lit plus

justement

les jours passent

plus ou moins

dans la cohue du portillon

l’air du temps

change de propriétaire mais

la vente continue durant les travaux

la braderie aux prix sacrifiés

où tout doit disparaître

et le reste est détruit

un beau matin

les temps avaient changé

si elles avaient pu se voir nos vies nos villes

ne se seraient pas reconnues

depuis des mois et des semaines

je ne dormais plus tranquille

pourtant je n’ai rien suspecté

l’enfrance s’est lassée de nos mauvais traitements

elle a déménagé à la cloche de bois

en oubliant de m’emporter



Bournazel n’est plus là pour personne

j’ai rangé

toute ma famille sous les arbres

des promesses de l’ancien régime

rien ne s’est accompli

sinon ce qu’on a pu

bricoler soi-même

c’est-à-dire un amour et aussi

une gaieté passagère

qui fut sainte et féroce

il y a bien longtemps

pieds nus sur les tommettes de titane

à tâtons je fais mon sac dans la cuisine obscure

des gamelles melles-melles

des bidons dons-dons

on est lundi matin d’une autre galaxie

la semaine sera longue

vivement dimanche !

des gamelles des gamelles des bidons





Envoi

Les graveurs de vent

les graves célibataires de leur propre créance

au lexique équivoque

aux gestes somnambules

aux maigres fournitures

aux barques trop fragiles

précaires gardiens des écuelles

se marient une année

sont quand même pendus l’autre

aux espagnolettes

de l’hôtel Algonquin

ayant renié leurs fraîches phrases d’avril

lovées dans les violoncelles

disposées en travers

des tickets de rationnement

leurs cous s’allongent pour voir

par-dessus la rampe

le côté du mur

qui n’en eut jamais aucun


(Mars 2008)


(Ces séquences sont extraites d'un vaste poème intitulé Enfrance, encore inédit. Elles constituent l'ouverture de la dernière livraison du Passe-Muraille, d'avril 2009, No77, qui vient de paraître, incluant un entretien avec Alain Gerber et un aperçu de son oeuvre romanesque.)

Dessin: Louis Soutter. Le navire, vers 1927-1930.



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03/04/2009

Max Frisch sans bémol

Frisch.jpgDOCUMENTAIRE Matthias von Gunten rend hommage à un maître de l’esprit critique… sans trace d'esprit critique.

C’est un film intéressant et nécessaire, assurément, que ce Max Frisch citoyen qui retrace, avec une tendre déférence, tournant parfois à la dévotion, le parcours de l’écrivain qui fut l’exemple-type de l’intellectuel engagé. Un intellectuel : c’est ainsi que le présente immédiatement Helmut Schmidt, qui insiste sur la légitimité de ce regard critique sur le pouvoir. En contrepoint, ses amis Peter Bichsel et Gottfried Honegger rappellent qui fut l’homme. Présent au monde, Max Frisch le fut en Suisse, dès son intervention contre la xénophobie, autant que devant le monde, comme le rappellent un Günter Grass qui évoque leur complicité et leurs fâcheries, Christa Wolf rappelant ses rapports avec l’Allemagne de l’Est, ou Henry Kissinger leur différend à propos de l’impérialisme américain, notamment.

Tissé de documents d’époque (en ralentis répétitifs et un peu pompeux), enrichi de citations bien choisies et de quelques fragments de films plus anecdotiques, le film de Matthias von Gunten déçoit en revanche par son manque total de recul critique. La seule opposition à ce maître à penser d’une génération est en effet une lettre de lecteur imbécile, dont la haine rehausse, par contraste, le caractère hagiographique du film.

Si les vertus de la contestation sont évidemment célébrées en long et en large, de la lutte contre la xénophobie en Suisse à la guerre au Vietnam ou à la chasse aux terroristes allemands, le réalisateur passe comme chatte sur braise sur les positions de Frisch fasse au communisme et au goulag. A ce propos, le témoignage de Christa Wolf reste assez platement anecdotique...

Bref: dommage que tout ça relève plus de la célébration entre anciens combattants que de l’incitation, visant les nouvelles générations, à découvrir une œuvre dont rien n’est dit du contenu précis des romans (Stiller juste évoqué au passage, ou Homo faber) ou des pièces de théâtre (même si celui-ci n’est pas à la hauteur d’un Dürrenmatt, les fables d’Andorra ou de Monsieur Bonhomme et les incendiaires auront fait date), ni rien non plus de son magnifique récit des dernières années intitulé L’homme apparaît au quaternaire. La dernière intervention publique de Max Frisch, aux Journées de Soleure, où il confesse sa seule foi en l’amitié, dans un monde où il importe surtout, finalement, de cultiver son jardin, en Candide un peu raplapla, n’a pas de quoi susciter le plus vif intérêt d’un jeune lecteur, alors que les volumes (chez Gallimard) du Journal de Frisch restent d'une lecture absolument passionnante et significative d'une époque.

DVD. Max Frisch citoyen. Pelicanfilms

23:16 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

31/03/2009

Gustave Roud épistolier

Roud0001.JPG 

 CORRESPONDANCE

La réputation de grand épistolier de Gustave Roud se confirme ce printemps par la publication de deux volumes de correspondance, avec Georges Nicole (1898-1959), d’une part et, d’autre part, avec Marcel Raymond (1897-1981).
L’échange avec Georges Nicole, qui a duré près de quarante ans, donne à voir une relation née dans la pratique poétique, et marquée par la reconnaissance réciproque : à l’admiration de Nicole pour la poésie de Roud répond l’enthousiasme de l’écrivain pour la vision critique de son ami. Tous deux acteurs et témoins privilégiés de la vie culturelle romande des années 1930-1950, Roud et Nicole restituent les anecdotes et les événements majeurs d’une période de création littéraire féconde. L’évocation des fleurs, des saisons, des longues promenades dans le Jorat ponctue l’échange, rapprochant ces deux hommes à l’égale solitude et à la sensibilité aiguë.

Carrouge 8 septembre 1937


Mon cher Nicole,

Voici plusieurs jours déjà que me sont parvenus quelques exemplaires du numéro romantique des Cahiers du Sud. La tête un peu tourneboulée par des arrivées de soldats et surtout par des vols d’avions, j’ai attendu la fin des manœuvres et le retour d’une relative tranquillité d’esprit pour accompagner d’un petit mot ces pages, où tu aimeras j’en suis sûr les « contributions » de Béguin et les pages de Du Bos.
Tu ne saurais croire quelle vie divisée et incohérente je mène au milieu d’une saison si sûre d’elle-même et si belle. Le contraste est douloureux. J’espère bientôt te revoir, mais pas à Lausanne, où je deviens tout de suite pathologique !
Romneya est magnifique, et je pense à toi en respirant l’odeur étrange et délicate de ces corolles, en regardant ce plissement soyeux des pétales. Le pays est très beau, mais je suis enchaîné ici par des promesses non tenues, et j’enrage.
Puisse cette reprise du collège n’avoir pas été trop dure pour toi, cher ami ! Déjà je fais des projets pour « nos » vacances d’automne – et il me semble que ce sera encore l’été.
Le village s’est vidé de ses hôtes en uniforme. Je redoutais leur venue, car cela me rappelle impitoyablement le seul moment de ma vie où j’aie simplement et vraiment vécu. Que donner pour retrouver, un seul instant, le rire et la gaîté de ces garçons qui chantaient dans notre grange la moitié de la nuit !
Mes respectueux hommages à Madame Nicole, je te prie. Dis à ton frère mes condoléances – si tu le rencontres bientôt. Cette mort de M. Debarge suscite tout un monde d’échos mélancoliques.

Bien affectueusement à toi

Gustave Roud


Gustave Roud – Georges Nicole, Correspondance 1920-1959, édition établie, annotée et présentée par Stéphane Pétermann, Gollion,

 Infolio, 2009.

 

Le compagnon des poètes

Critique de poésie très réputé de son vivant, Georges Nicole a collaboré aux principales revues littéraires de Suisse romande. Concevant le verbe poétique comme une forme moderne de métaphysique, dans le prolongement de la vision des romantiques allemands, il a magistralement commenté les œuvres de Pierre-Louis Matthey, Gustave Roud ou Maurice Chappaz, mais a aussi été un lecteur attentif de la poésie française de son temps. La parution de la correspondance qu’il a échangée avec Gustave Roud et la commémoration des cinquante ans de sa mort sont l’occasion de redécouvrir dans une anthologie une voix qui a fait autorité.

 

Je pense que les vrais poètes ne sont pas sur la terre pour nous apporter une philosophie, ni une sagesse. Simplement, ils disent, pour reprendre une phrase admirable de Supervielle, « ils disent les choses au fur et à mesure qu’ils les voient et qu’ils les savent. Et ce qui doit rester obscur l’est malgré eux. » Quand ils parlent, il faut les croire. Ce ne sont ni des menteurs, ni des enchanteurs. Si nous avons quelque peine à éprouver ce qu’ils ont éprouvé, c’est que nous n’avons ni leur pouvoir d’aimer ni leur puissance de vision ou de sensation. Mais nous ne sommes pas essentiellement différents d’eux, ce qu’ils disent nous concerne aussi, et nous pouvons le comprendre si nous y mettons de la bonne foi et de l’attention.

 Georges Nicole, La poésie est le réel absolu. Articles et chroniques, textes choisis, présentés et annotés par Daniel Maggetti, Vevey, L’Aire, printemps 2009.

 

Raymond.jpgMarcel Reymond, critique fraternel

La relation professionnelle que Gustave Roud entretient, au sein du Comité littéraire de la Guilde du livre, avec le professeur genevois de littérature française Marcel Raymond se double vite d’une amitié solide, d’où naît un échange épistolaire aux intérêts pluriels.

Dès son premier message, en 1942, Roud admire la manière qu’a Marcel Raymond de « fraterniser » avec les auteurs dont il fait la critique. Bientôt, ce sont les œuvres du poète vaudois lui-même que Raymond accueille avec empathie. Mais l’universitaire genevois est aussi l’auteur de plusieurs textes autobiographiques que Roud, à son tour, s’applique à lire « dans les meilleures dispositions intérieures ». C’est une véritable éthique de la lecture que leur correspondance développe en filigrane.

Souvent, l’échange de lettres et de volumes pallie l’absence de rencontres effectives. En effet, les séances à la Guilde du livre se raréfient. Les deux hommes regrettent le manque de communication qui sévit au sein de la maison d’édition et n’approuvent pas toujours les choix commerciaux du directeur Albert Mermoud. Quant à celui-ci, il accorde de moins en moins de crédit à l’avis de ses conseillers littéraires, au point de rompre avec eux en 1966. Après cette date douloureuse, la correspondance adopte un rythme moins soutenu. Mais elle ne s’achève qu’à la mort de Roud, en 1976.

Ainsi, les lettres de Gustave Roud et de Marcel Raymond ne nous informent pas seulement sur l’œuvre respective des deux épistoliers. Alimentées par les aventures éditoriales de la Guilde du livre, elles rendent ostensibles les rapports – parfois complexes – entre écrivains, critiques et éditeurs romands au milieu du XXe siècle.

 

Gustave Roud – Marcel Raymond, Correspondance 1942-1976, établie, annotée et présentée par Nicolas Fleury et Timothée Léchot, Cahiers Gustave Roud, n° 13, Lausanne et Carrouge, Association des Amis de Gustave Roud, 2009.

 

 

30/03/2009

Riches Heures. Blog-notes 2005-2008

RicheCouve.jpgDu blog au livre...

 Au lecteur

Ce recueil, établi à la demande de Jean-Michel Olivier, directeur de la collection Poche Suisse, aux éditions L'Age d'Homme, rassemble une partie de mes Carnets de JLK (http://carnetsdejlk.hautetfort.com/livre/), blog littéraire ouvert sur la plateforme HautEtFort en juin 2005. Proposant aujourd’hui quelque 2000 textes, dans les domaines variés de la littérature et des arts, de l’observation quotidienne et de la réflexion personnelle, entre autres balades et rencontres, ces Riches heures de lecture et d’écriture s’inscrivent dans le droit fil des carnets manuscrits que je tiens depuis une quarantaine d’années, qui ont déjà fait l’objet de deux publications chez Bernard Campiche: Les Passions partagées (1973-1992) et L’Ambassade du papillon (1993-1999).

En outre, ces Carnets de JLK illustrent les virtualités nouvelles, et notamment par le truchement de l’échange quotidien avec plusieurs centaines de lecteurs, de cette forme de publication spontanée sur l’Internet, qu’on appelle weblog ou blog.

Dans l’univers chaotique qui est le nôtre, où le clabaudage et la fausse parole surabondent, ces carnets se veulent, au-delà de tous les sursauts de méfiance ou de mépris, la preuve qu’une résistance personnelle est possible à tout instant et en tout lieu pour quiconque reste à la fois attentif à la rumeur du monde et à l’écoute de sa voix intérieure. À l’inattention générale, ils aimeraient opposer un effort de concentration et de réflexion au jour le jour, ouvrant une fenêtre sur le monde.


PaintJLK1.JPGSOUS LE REGARD DE DIEU. - Pasternak disait écrire « sous le regard de Dieu », et c’est ainsi que je crois écrire moi aussi, sans savoir exactement ce que cela signifie. Disons que ce sentiment correspond à l’intuition d’une conscience absolue qui engloberait notre texte personnel dans la grande partition de la Création. Ce sentiment relève de la métaphysique plus que de la foi, il n’est pas d’un croyant au sens des églises et des sectes, même s’il s’inscrit dans une religion transmise.

J’écris cependant, tous les jours, «sous le regard de Dieu», et notamment par le truchement de mes Carnets de JLK. Cela peut sembler extravagant, mais c’est ainsi que je le ressens. En outre, j’écris tous les jours sous le regard d’environ 500 inconnus fidèles, qui pourraient aussi bien être 5 ou 5000 sans que cela ne change rien : je n’écris en effet que pour moi, non sans penser à toi et à lui, à elle et à eux.

Ecrire «sous le regard de Dieu» ne se réduit pas à une soumission craintive mais nous ouvre à la liberté de l’amour. Celle-ci va de pair avec la gaîté et le respect humain qui nous retient de caricaturer Mahomet autant que de nous excuser d’être ce que nous sommes. L’amour de la liberté est une chose, mais la liberté d’écrire requiert une conscience, une précision, un souci du détail, une qualité d’écoute et une mesure du souffle qui nous ramène « sous le regard de Dieu ».

A LA DESIRADE. – Nous entrons dans la nouvelle année par temps radieux et la reconnaissance au cœur alors que tant de nos semblables, de par les monde, se trouvent en proie à la détresse, à commencer par les victimes des terribles tsunamis qui viennent de dévaster les côtes de l’Asie du Sud-est.

A La Désirade, la vision de ma bonne amie
qui fait les vitres, comme on dit, me semble la plus belle image de la vie qui continue…

(1er janvier 2005)

Celui qui n’a plus de goût à la vie / Celle qui se fixe des programmes / Ceux qui se taisent.

Weil2.jpgÉCRIRE COMME ON RESPIRE. - Ce n’est pas le chemin qui est difficile, disait Simone Weil, mais le difficile qui est le chemin. Cela seul en effet me pousse à écrire et tout le temps: le difficile.
Difficile est le dessin de la pierre et de la courbe du chemin, mais il faut le vivre comme on respire. Et c’est cela même écrire pour moi : c’est respirer et de l’aube à la nuit.

Le difficile est un plaisir, je dirai : le difficile est le plus grand plaisir. Cézanne ne s’y est pas trompé. Pourtant on se doit de le préciser à l’attention générale: que ce plaisir est le contraire du plaisir selon l’opinion générale, qui ne dit du chemin que des généralités, tout le pantelant de gestes impatients et de jouissance à la diable, chose facile.

Le difficile est un métier comme celui de vivre, entre deux songes. A chaque éveil c’est ma première joie de penser : chic, je vais reprendre le chemin. J’ai bien dormi. J’ai rêvé. Et juste en me réveillant ce matin j’ai noté venu du rêve le début de la phrase suivante et ça y est : j’écris, je respire…

Tôt l’aube arrivent les poèmes. Comme des visiteurs inattendus mais que nous reconnaissons aussitôt, et notre porte ne peut se refermer devant ces messagers de nos contrées inconnues.

La plupart du temps, cependant, c’est à la facilité que nous sacrifions, à la mécanique facile des jours minutés, à la fausse difficulté du travail machinal qui n’est qu’une suite de gestes appris et répétés. Ne rien faire, j’entends ne rien faire au sens d’une inutilité supposée, ne faire que faire au sens de la poésie, est d’une autre difficulté; et ce travail alors repose et fructifie


Celui qui attend une subvention fédérale pour écrire LE livre qui dénoncera enfin l’emprise de l’Etat sur la création / Celle qui affirme penser comme elle danse / Ceux qui adulaient Josef Beuys à vingt ans et qui font aujourd’hui commerce d’icônes avec une organisation mafieuse d’Ukraine centrale, etc.


L'ENFANT. – Edmond Jaloux remarque qu’à quarante ans, peu avant sa mort, Proust était encore un enfant. C’est aussi mon cas à cinquante-sept ans, malgré la paternité dûment assumée et vingt ans de vie conjugale régulière. Pour l’essentiel je suis resté tel que j’étais à dix ans, juste avant la puberté. Ensuite je le suis resté malgré le trouble entêtant du sexe, très sporadique au demeurant jusqu’à l’âge de dix-huit ans, ensuite plus envahissant et parfois obsédant à outrance, par périodes en tout cas. Or il faudra que je décrive, un jour, cette folie circulaire de l’obsession qui se nourrit elle-même comme la Bête inassouvie de Dante, telle que je l’ai vécue à un moment donné, comme un enfant perdu.

(2 janvier)


Lecteur1.jpgPASSEUR. - Il en va de la critique littéraire comme du gardiennage de ménagerie, avec les obscures servitudes et les satisfactions jubilatoires qui en découlent assez semblablement. L’on pourrait dire qu’il y a du Noé chez le passeur de livres appelé à faire cohabiter, dans son arche, les espèces les plus dissemblables, voire les plus adverses.

Cela suppose une empathie à peu près sans limites, et qui requiert un effort souvent inaperçu. Sans doute ne s’étonne-t-on pas, au jardin zoologique, de ce que tel formidable Sénégalais commis au ravitaillement du tigre royal entretienne, à la fois, un sentiment délicat à l’égard de la gazelle de Somalie ou de la tourterelle rieuse. Mais voit-on assez quel amour cela dénote ? De même paraît-il naturel qu’un passeur de livres défende à la fois la ligne claire de Stendhal ou de Léautaud et les embrouilles vertigineuses de Proust ou l’épique dégoise de Céline, ou encore qu’il célèbre les extrêmes opposés de la nuit dostoïevskienne et des journées fruitées de Colette. Or cela va-t-il de soi ?

L’on daube, et non sans raison, sur le flic ou le pion, le médiocre procustéen, l’impuissant enviard à quoi se réduit parfois le critique. Mais comment ne pas rendre justice, aussi, à tous ceux-là qui s’efforcent, par amour de la chose, d’honorer le métier de lire ?

Car il n’est pas facile de distribuer ses curiosités entre toutes les espèces sans tomber dans l’omnitolérance ou le piapia au goût du jour, puis de maintenir une équanimité dans l’appréciation qui pondère à la fois l’égocentrisme de l’Auteur, le chauvinisme non moins exclusif de l’Editeur et les tiraillements de sa propre sensibilité et de son goût personnels. Cet équilibrage des tensions relève du funambulisme, mais c’est bel et bien sur ce fil qu’il s’agit d’avancer pour atteindre le Lecteur.


Powys.jpgLITTÉRATURE. - C’est un formidable ouvroir de lecture potentielle que Les plaisirs de la littérature de John Cowper Powys, dont il faut aussitôt dégager le titre de ce qu’il peut avoir aujourd’hui de faussé par la résonance du mot plaisir, accommodé à la sauce du fun au goût du jour. Les plaisirs de Cowper Powys n’ont rien d’une petite secousse ou d’un délassement d’amateur mais relèvent de la plus haute, extatique jouissance, à la fois charnelle et spirituelle; en outre, le Powys lecteur n’est pas moins créateur que le romancier, qui nous entraîne dans une sorte de palpitante chasse au trésor en ne cessant de faire appel à notre imagination et à notre tonus critique.

«Toute bonne littérature est une critique de la vie», affirme John Cowper Powys en citant Matthew Arnold, et cette position, à la fois radicale et généreuse, donne son élan à chacun de ses jugements, et sa nécessité vitale. Pour John Cowper Powys, la littérature se distingue illico des Belles Lettres au sens académique de l’expression. La littérature concentre, dans quelques livres qu’il nous faut lire et relire, la somme des rêves et des pensées que l’énigme du monde a inspiré à nos frères humains, et toutes les «illusions vitales», aussi, qui les ont aidés à souffrir un peu moins ou à endurer un peu mieux l’horrible réalité –quand celle-ci n’a pas le tour radieux de ce matin.

Rien de lettreux dans cette approche qui nous fait revivre, avec quelle gaîté communicative, les premiers émerveillements de nos lectures adolescentes, tout en ressaisissant la substantifique moelle de celles-ci au gré de fulgurantes synthèses. Rien non plus d’exhaustif dans ces aperçus, mais autant de propositions originales et stimulantes, autant de germes qu’il nous incombe de vivifier, conformément à l’idée que «toute création artistique a besoin d’être complétée par les générations futures avant de pouvoir atteindre sa véritable maturité».

Cette idée pascalienne d’une «société des êtres» qui travaillerait au même accomplissement secret du «seul véritable progrès» digne d’être considéré dans l’histoire des hommes, «c’est-à-dire l’accroissement de la bonté et de la miséricorde dans les cœurs» à quoi contribuent pêle-mêle les Ecritures et Rabelais, saint Paul et Dickens ou Walt Whitman, entre cent autres, ne ramène jamais à la valorisation d’une littérature édifiante au sens conventionnel de la morale. D’entrée de jeu, c’est bien plutôt le caractère subversif de la littérature que l’auteur met en exergue. «Une boutique de livres d’occasion est le sanctuaire où trouvent refuge les pensées les plus explosives, les plus hérétiques de l’humanité», relève-t-il avant de préciser que ladite boutique «fournit des armes au prophète dans sa lutte contre le prêtre, au prisonnier dans sa lutte contre la société, au pauvre dans sa lutte contre le riche, à l’individu dans sa lutte contre l’univers». Et de même trouve-t-il, dans l’Ancien Testament, «le grand arsenal révolutionnaire où l’individu peut se ravitailler en armes dans son combat contre toutes les autorités constituées», où le Christ a puisé avant de devenir celui que William Blake appelait le suprême Anarchiste «qui envoya ses septante disciples prêcher contre la Religion et le Gouvernement».

Rebouteux des âmes, John Cowper Powys nous communique des secrets bien plus qu’il ne nous assène des messages. Les ombres, voire l’obscénité de la littérature ne sollicitent pas moins son intérêt que ses lumières et ses grâces, et s’il répète après Goethe que «seul le sérieux confère à la vie un cachet d’éternité», nul ne pénètre mieux que lui les profondeurs de l’humour de Shakespeare ou de Rabelais.

A croire Powys, le pouvoir suprême de la Bible ne tient pas à sa doctrine spirituelle ou morale, mais «réside dans ses suprêmes contradictions émotionnelles, chacune poussée à l’extrême, et chacune représentant de manière définitive et pour tous les temps quelque aspect immuable de la vie humaine sur terre». La Bible est à ses yeux par excellence «le livre pour tous», dont la poésie éclipse toutes les gloses et dont trois motifs dominants assurent la pérennité: «la grandeur et la misère de l’homme, la terrifiante beauté de la nature, et le mystère tantôt effrayant et tantôt consolant de la Cause Première». Mais là encore, rien de trop étroitement littéraire dans les propos de ce présumé païen, dont le chapitre consacré à saint Paul nous paraît plus fondamentalement inspiré par «l’esprit du Christ» que mille exégèses autorisées.

Cet esprit du Christ qui est «le meilleur espoir de salut de notre f… civilisation», et qui se réduit en somme à l’effort séculaire d’humanisation des individus, constitue bonnement le fil rouge liant entre eux les vingt chapitres des Plaisirs de la littérature, courant d’un Rabelais dégagé des clichés graveleux aux visions christiques de Dickens et Dostoïevski, d’Homère fondant un «esprit divin de discernement» à Dante nous aidant à «sublimer notre sauvagerie humaine naturelle pour en faire le véhicule de notre vision esthétique», ou de Shakespeare, à qui l’humour ondoyant et sceptique tient lieu de philosophie, à Whitman qui suscite «une extension émotionnelle de notre moi personnel à tous les autres «moi» et à tous les objets qui l’entourent».

De la même façon, notre «moi» de lecteur, dans cette grande traversée de plein vent ou s’entrecroisent encore les sillages de Montaigne et de Melville, de Cervantès et de Proust, de Milton et de Nietzsche, se dilate sans se diluer, l’énergie absorbée par cette lecture se transformant finalement en impatience vive de remonter à chaque source et de sonder chaque secret.

Ne plus parler de la chose à faire, mais la faire.

SUR PROUST. - Edmond Jaloux parle du caractère d’anormalité de Marcel Proust, à tous égards extraordinaire, en précisant cependant le type de complexion de l’écrivain, sans pareil au XXe siècle, puis il en détaille les aspects de l’œuvre, la fresque sociale et les insondables intuitions psychologiques, enfin ce qu’il préfère qui ressortit à la poésie et rapproche Proust de Shakespeare: «Il y a chez Proust une sorte de comédie féerique, qui se joue de volume en volume, et qui est traversée par les mêmes éclaircies de beauté, les mêmes poudroiements d’irréel qu’il y a dans Comme il vous plaira ou la Douzième nuit. Brusquement, dans son examen sarcastique et minutieux de la vie mondaine, Marcel Proust s’interrompt presque sans transition. C’est que quelque chose de la Nature vient d’intervenir, de lui apporter sa bouffée et sa couleur, et qu’il est impossible de ne pas tout interrompre pour chanter ce monde avec autant de fraîcheur que Théocrite ou que Virgile.»

DE NOS ENFANTS. - En resongeant à ce que me disait Nancy Huston à propos de Tzvetan Todorov et de ses rapports avec son enfant d’une première femme, je me dis que le sens est donné à notre vie par l’attention et le souci qu’on lui consacre. Elle voyait cet homme tout faire pour l’enfant dont la mère était absente, et c’est ainsi que la mère ligotée, en elle, par ses préjugés féministes, s’est émancipée au meilleur sens du terme.

De la même façon, la relation entre ma bonne amie et moi n’a cessé de se consolider par l’attention partagée que nous avons consacrée à nos filles Sophie et Julie, dès leurs premiers jours et jusqu’à maintenant.

Proust2.jpgENCORE PROUST. - Ce que dit Edmond Jaloux à propos de la meilleure façon de lire Proust, comme à vol d’oiseau, en ne cessant de considérer à la fois le détail et l’ensemble du temps et des lieux de la Recherche, rejoint ce que je me disais tout à l’heure à propos des accrocs de la vie, que ma sensibilité excessive (même catastrophique, disait Pierre Gripari) tend à grossir trop souvent. Evoquant la «contemplation du temps» à laquelle s’est livré Proust, Edmond Jaloux écrit «qu’on voit aussi à quel point nos sentiments sont, en quelque sorte, des mythes créés par nous-mêmes pour nous aider à vivre, des heures de grâce accordée à notre insatiabilité affectueuse, mais des heures qui n’ont pas de lendemain, puisqu’il nous est parfois impossible de comprendre, quand le vertige que nous communique un être est terminé, de quoi était fait ce vertige».

Celui qui aime rire au milieu des retraités plombés par une journée de scrabble / Celle qui adapte son sourire à chaque circonstance / Ceux qui se lavent tout le temps les mains, etc.

CHARLES-ALBERT. - La phrase de Céline est certes une musique, mais de savoir le musicien si mythomane et méchant me gâte la mélodie, tandis que je ne cesse d’être enchanté par la musique de Cingria.


CÉLINE. - Une contorsion a longtemps prévalu dans l'approche et la lecture de Céline, consistant à reconnaître le génie de l'auteur du Voyage au bout de la nuit, le savoureux chroniqueur d'une enfance de Mort à crédit, le chroniqueur inspiré de Nord, pour mieux rejeter le pamphlétaire de Bagatelles pour un massacre, appelant à la haine raciale et à la liquidation des juifs en train de se concrétiser en Allemagne nazie. Cette position dualiste se compliqua nettement à l'égard des livres parus après la guerre, où la malédiction frappant l'ex-collabo revenu de sa fuite et de sa captivité au Danemark, n'empêcha pas l'écrivain de composer des ouvrages aussi importants sinon plus que le Voyage, chroniques d'une déglingue apocalyptique et chefs-d'œuvre de prose tels D'un château l'autre, Féerie pour une autre fois ou Guignol's Band.

Alors même que l'écrivain, rescapé d'une exécution probable (un Brasillach n'y coupa pas, qui fut moins violent que lui et bien plus digne et conséquent), s'ingéniait à réécrire son histoire avec autant de mauvaise foi que de rouerie inventive, les céliniens en nombre croissant se voyaient soupçonnés d'antisémitisme larvé s' ils ne se dédouanaient pas en invoquant le «délire» de l'intempestif, comme s'y est employée sa veuve Lucette Almanzor, accréditant elle-même la thèse de la folie de son cher Louis et bloquant la réédition des pamphlets.

Or, au fil des années, la publication de divers documents plus ou moins révélateurs ou accablants auront contribué à dévoiler le personnage dans sa complexité tordue, dont la créativité est inséparable de la paranoïa, la verve souvent nourrie par l'abjection, la lucidité aiguisée par une angoisse pascalienne ou une plus triviale trouille de couard.

Oui, ce merveilleux orfèvre de la langue était à la fois un sale type, un ingrat mordant la main qui le nourrissait, un rapiat obsédé par son or, un délateur et un faux jeton en amitié, notamment. On peut certes, alors, choisir de ne pas le lire en se fondant sur ces jugements moraux, mais le lisant il faut tout lire de lui, n'était-ce que pour saisir d'où il vient et où il va.

CALAFERTE. - Partagé, en lisant Louis Calaferte, entre l’adhésion et la réserve. Il y a chez lui de l’écrivain authentique et du ronchon caractériel qui m’intéresse tout en me déplaisant parfois par l’aigreur que j’y trouve.

Que l’amour est ma seule balance et ma seule boussole, j’entends : l’amour de ma bonne amie.

DE L’HUMILIATION. - D’où vient le ressentiment? D’où viennent les pulsions meurtrières? D’où vient le crime ? C’est à ces questions que répondent les romans de Patricia Highsmith. Or, lorsque je lui ai demandé ce qui, selon elle, faisait le criminel, elle m’a répondu sans hésiter que c’était l’humiliation. Mais n’est-ce pas faire peu de cas de ce qu’il y a de mauvais en l’homme, lui ai-je objecté ? Alors elle de me regarder comme un adversaire possible et de se taire. Et moi de me taire, aussi, sans oser lui demander si la perversité de Tom Ripley ne lui a pas procuré, à elle également, cette espèce de plaisir trouble que le personnage met à se venger ?

Vallotton.jpgFÉLIX VALLOTTON. - Bien m’en a pris de faire escale à l’exposition Vallotton, dont les couleurs irradient puissamment de salle en salle. Quelle fulgurance et quelle liberté, quelle poésie douce et dure à la fois, glaciale et brûlante. Vallotton est aussi suisse et fou qu’un Hodler, en plus ornemental parfois (même s’il y a aussi de l’ornement de circonstance chez Hodler) mais aussi débridé dans ses visions, et notamment dans ses crépuscules incendiaires et ses à-plats véhéments.

Vallotton (1865-1925) avait treize ans de plus que Ramuz. Il laisse 500 peintures et une masse de gravures illustrant, avec une virulence expressionniste plus germanique ou nippone que française, la chronique d’une époque. Proche à certains égards d’un Munch, notamment face au désir, mais moins libre et sensuel, moins tragique aussi, que celui-là, du moins en apparence: plus coincé, plus glacé. La ligne plus importante chez lui que les couleurs. Un sourire pincé à la Jules Renard, surtout dans ses gravures. On l’a dit peintre de la raison, mais c’est un jugement par trop français, car la folie couve là-dessous.

(Kunstmuseum de Berne, 26 janvier).


DE L’AURA. – Certains êtres sont poétiques, je dirais plus exactement : diffusent une aura. Il y a cela chez ma bonne amie et chez tous ceux que j’aime, non du tout au sens d’un clan confiné de quelques- uns mais d’une famille sensible très élargie de gens dont l’âme rayonne à fleur de peau.

Riches Heures est à paraître en avril 2009. Sa couverture a été réalisée par Philip Seelen. L'Age d'Homme, collection Poche suisse, 280p. 

06/03/2009

Ruines de Gaza et rires enregistrés

Ramallah278.jpg

Lettres par-dessus les murs (75)

Ramallah, le 1er mars 2009.

Cher JLK,

Me voici de retour à la maison, la poussière a eu le temps de se poser sur le clavier, les voyages secouent les neurones et remplissent les carnets, mais je regrettais l’atelier, la table de travail… par la fenêtre, la vigne folle lance ses sarments décharnés contre le gris du ciel, et je me replonge dans mon roman.
Le retour n’a pas été facile, dans ce froid qui mord les os bien plus profond qu’à la Chaux-de-Fonds, où pourtant il ne fait pas bien chaud, et le chauffage à gaz brûle le dos sans réchauffer les pieds, et le matin au réveil on se retrouve les pieds dans l’eau, il a plu toute la nuit et l’eau s’est infiltrée par je ne sais où, je soupçonne les joints de la fenêtre mais peut-être est-ce le mur qui est pourri. Je calfeutre avec ce que j’ai sous la main, ça aidera, je fais comme tout le monde ici, on rafistole, on s’arrange, alors même que tout va à vau-l’eau.
Ramallah est une ville facile, une fille légère, à la mémoire courte – pourtant elle ne s’est toujours pas remise de ce qui s’est passé à Gaza, et Ramallah aussi se réveille avec peine. Les cafés tournent au ralenti, les témoignages s’enchaînent, les amis qui reviennent de là-bas, qui racontent ce qu’ils ont vu, parfois en secouant la tête, l’air de ne pas y croire eux-mêmes. Les champs saccagés pour rien, les systèmes d’irrigation détruits, les arbres arrachés. Pour rien. Les maisons occupées dont les murs sont couverts de tags racistes et meurtriers, les meubles brûlés, les canapés qu’on a éventrés pour chier dedans, les capotes usagées dans la chambre des mômes. On dit que certaines familles refusent de regagner leurs domiciles, tant les traces de l’invasion sont insupportables, impossibles à effacer.
Comme pour les massacres, je voulais voir là les actes de groupes isolés, de soldats qui auraient perdu la tête, mais les témoignages sont trop nombreux désormais pour ne pas impliquer une responsabilité directe des supérieurs. On a clairement laissé faire le pire. Armée éthique… la seule éthique qui ait tenu, c’est celle, personnelle, de ce soldat inconnu que j’imagine refusant de suivre les ordres des officiers ou les encouragements de ses camarades. Il doit être bien seul à présent, je l’imagine se tenir la tête, assis sur son lit, quelque part dans un studio à Tel Aviv.
Et je ne peux qu’imaginer, parce que ces histoires-là ne feront pas la Une, c’est bien trop tard, c’est la mort qui fait vendre, pas les deuils. Dans cinquante ans les journaux télévisés montreront en temps réel la balle pénétrer dans les chairs, les maisons au moment où elles sont disloquées par le souffle, et tout ce qui précède et tout ce qui suit sera jugé d’un ennui mortel par les rédacteurs en chef. Pourtant ce qui suit ne manque pas de couleur, c’est assez surréaliste pour être vendable. Quelques images : des tas de gravats, sur chacun est assis un homme, il attend le défilé des ONG dont il connaît désormais le manège, il racontera son histoire et ses besoins, si ce n’est pas Care qui l’aidera ce sera Oxfam. Prohibition : des couvertures qu’il faut faire passer par les tunnels de Rafah, parce que les terminaux israéliens sont fermés aux couvertures, ainsi qu’aux macaronis – une ONG américaine s’escrime à faire entrer douze camions d’aide, on en laisse passer six, mais pas ceux qui contiennent des macaronis. Gouvernement d’unité nationale : dans une salle de conférence au Caire, sous les dorures des plafonds, les représentants du Hamas et du Fatah se partagent l’argent du Golfe, ça c’est pour toi, ça c’est pour moi, ça c’est pour Gaza. Politique israélienne : interview de Tzipi Livni, en keffieh à carreaux – elle n’abandonnera jamais sa dure lutte pour un Etat Palestinien. Dans tout ce non-sens un analyste d’Haaretz tente de faire entendre sa voix, il se demande à quoi aura servi cette « guerre », il craint qu’elle n’ait servi à rien ni à personne. Suivent des rires enregistrés.
Ce qui est en Une du Monde, ce matin, c’est Bashung qui a gagné les Victoires de la Musique. C'est insignifiant et je ne suis pas fou de ces trophées, pourtant ça me fait plaisir. On continuera à écouter de la musique, pendant que les grues continueront à tourner, dans les colonies, pendant qu’on fermera le Mur, toujours un peu plus, comme à Ram la semaine dernière – désormais il nous faudra deux fois plus de temps pour rejoindre Jérusalem. Tant pis pour Jérusalem, au premier soleil je taillerai la vigne, on attendra l’été.
Je t’embrasse,
Pascal

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La Désirade, ce lundi 2 mars 2009.

Cher Pascal, mon ami,

Te voici de retour à la maison, comme tu dis, là-bas au bord des champs de ruines, une année après notre première lettre – une année dont les derniers mois ont été marqués par le martyre de Gaza juste digne, pour nous autres, de rires enregistrés. Qu’ajouter à ce que tu décris ? Ce matin encore je lisais un bilan de l’Opération Plomb durci, avec un appel de Jean Ziegler à sanctionner les crimes de guerre : « Du 27 décembre 2008 au 22 janvier 2009, l’aviation, la marine, l’artillerie et les blindés israéliens ont pilonné le ghetto surpeuplé de Gaza. Résultat : plus de 1 300 morts, plus de 6 000 blessés graves – amputés, paraplégiques, brûlés – l’immense majorité d’entre eux étant des civils, notamment des enfants. L’ONU, Amnesty International, le CICR ont constaté des crimes de guerre nombreux, commis par les troupes israéliennes. En Israël même, des intellectuels courageux – Gidéon Lévy, Michael Warschawski, Ilan Pappe, entre autres – ont protesté avec véhémence contre les bombardements d’hôpitaux, d’écoles et de quartiers d’habitation.
« Le 12 janvier, au Palais des nations de Genève, le Conseil des Droits de l’homme des Nations Unies s’est réuni en session extraordinaire pour examiner les massacres israéliens. La session a été marquée par le rigoureux et précis acte d’accusation dressé par l’ambassadeur de l’Algérie, Idriss Jazaïry.
« Les ambassadrices et ambassadeurs de l’Union européenne ont refusé de voter la résolution de condamnation. Pourquoi ? Régis Debray écrit : « Ils ont enlevé le casque. En dessous leur tête est restée coloniale. » Quand l’agresseur est blanc et la victime arabe, le réflexe joue ».
Et Jean Ziegler de rappeler les «expériences» faites par Tsahal sur les habitants de Gaza en matière d’armes, dont l’inédite DINE (pour : Dense Inert Metal Explosive) aux terrifiants effets sur les corps humains, tels que les a décrits un médecin norvégien (Le Monde du 19 janvier 2009) et par l'usage d'obus de phosphore blanc.
Par ailleurs, alors que nous nous trouvions en léger désaccord, toi et moi, sur l’importance à accorder à la religion dans ce conflit, j’ai lu ce matin cette autre analyse de Slimane Zeghidour, rédacteur en chef à TV5Monde, qui rend compte dans son blog Deus ex machina (http://blogs.tv5.org) du rôle des rabbins qui auront exhorté les soldats pénétrant dans la bande de Gaza à ne pas s’encombrer de scrupules moraux ou de lois internationales et à combattre sans pitié ni merci les Gazaouis, miliciens et civils confondus en «assassins». Les rires enregistrés retentiront-ils encore dans cinquante ans ?
Pascal5.jpgCe qui est sûr, c’est que notre échange de quelque 150 lettres, un an durant, ne pouvait qu’être touché par ce que vous, Serena et toi, vivez au jour le jour à Ramallah. Ni toi ni moi ne sommes pourtant des partisans de quelque cause que ce soit : notre premier contact s’est fait par le truchement de ton premier livre, que j’ai aimé et commenté. Nos premières lettres m’ont donné l’idée de cette correspondance suivie, et le jeu s’est poursuivi en toute liberté et sincérité, de part et d’autre. Nous avons fait connaissance, nous nous sommes bien entendus il me semble, nous avons réellement dialogué, puis vous nous avez rendu visite à La Désirade, à l’été 2008, tu m’as fait lire ton premier roman aujourd’hui achevé et en voie de publication, je t’ai fait lire mon récit en chantier que tu as bien voulu commenter à ton tour, et diverses efflorescences amicales ont aussi marqué nos échanges, notamment avec Jalel El Gharbi et ton ami Nicolas, autre précieux veilleur sur le blog de Battuta.

Bref, la vie continue et c’est sous le signe d’une amitié qui n’a rien de virtuel que s’achève, aujourd’hui, ce voyage commun dont je te remercie de tout cœur et qui trouvera, peut-être, la forme d'un livre...

Images: Graffiti de Banksy, mur de Gaza. Pascal et Serena à Lavaux.

20/02/2009

Sur le crime de Payerne

ChessexJuif.jpg 30 ans avant Un juif pour l’exemple, les journalistes Jacques Pilet et Yvan Dalain avaient réalisé un film et un livre constituant la première investigation développée des faits.

Loin de moi l'idée de dénigrer le dernier livre de Jacques Chessex, récit certes elliptique mais percutant, aux résonances profondes. En cause cependant: la façon dont Maître Jacques s'approprie la "paternité" de cette terrible affaire au point de prétendre maintenant, à la Grande Librairie, que Payerne est le prélude d'Auschwitz...  

Chessex27.jpgLe succès du dernier livre de Jacques Chessex a occulté, quelque peu, un important travail documentaire accompli, il y a plus de trente ans, par le réalisateur de télévision Yvan Dalain et le journaliste Jacques Pilet, qui aboutit à un film référentiel de Temps Présent, diffusé sous le titre Analyse d’un crime, que la TSR va rediffuser bientôt, et à un ouvrage intitulé Le crime nazi de Payerne, 1942 en Suisse, un Juif tué pour l’exemple, paru chez Favre en 1977.
Certains de nos lecteurs (lire 24Heures du lundi 16 février) ayant rappelé cet antécédent, il semblait intéressant d’interroger Jacques Pilet à propos de son approche de la terrible affaire et de ses protagonistes encore vivants.
Pilet1.jpg- Comment avez-vous eu connaissance du crime de Payerne ?
- Mon père m’en a parlé à l’adolescence et j’en ai été secoué, puis, jeune journaliste, j’y suis revenu avec Yvan Dalain, Juif d’origine dont le père, marchand de bestiaux à Avenches et ami d’Arthur Bloch, fut alerté le soir même du crime par la femme de la victime. Si Dalain était plus impliqué que moi, il m’a semblé très important d’enquêter sur ce drame oublié, mais hautement symbolique, dont nous pouvions rencontrer encore les protagonistes. C’est ainsi que j’ai retrouvé Marmier, marchand de poulets au marché de Lausanne, qui semblait soulagé de pouvoir « vider son sac » alors même qu’il restait maudit. J’ai également débusqué le pasteur Lugrin, beau parleur et très intelligent qui s’est refusé absolument d’être filmé. Resté complètement nazi. Il semblait chercher à me convertir…
- Quelle impression vous a faite le roman de Chessex ?
- Je suis heureux que l’écrivain traite ce thème, quoique cela vienne tard. C’est du bon Chessex, qui va au tréfonds des motivations humaines les plus sombres. Mais cela pourrait être plus fouillé : on aimerait en savoir plus, en effet, de tout l’arrière plan historique, social et psychologique de ce drame. La propagande du pasteur Lugrin, dans un milieu de gens précarisés, ou ce qu’a vécu Pierre Chessex, le père de l’écrivain, et toutes les réactions des gens du lieu, soumis pour beaucoup à la peur, tout cela pourrait nourrir un roman beaucoup plus ample. Mais le verbe de Chessex n’en est pas moins efficace et propre à marquer les esprits. Il s’inscrit dans un travail de mémoire qui a commencé de s’accomplir dans ce pays, et sans doute est-ce plus difficile de mener celui-ci dans le détail local que sur de grands thèmes généraux.
- Partagez-vous le désir de Jacques Chessex de célébrer concrètement la mémoire d’Arthur Bloch à Payerne ?
- Je ne crois pas tant à la valeur des plaques et des noms de places qu’au travail de mémoire dans les têtes. Et là, une fois encore, il y a à faire… Lorsque notre film est sorti, suscitant de fortes oppositions, j’ai été confronté aux mêmes attitudes de banalisation que nous voyons aujourd’hui. Mais on a changé de génération : les témoins directs ne sont plus là. Le sentiment de culpabilité n’est plus un frein, et ces événements paraissent lointains. En outre, je crois qu’il y a aussi, dans le ressentiment de certains Payernois d’aujourd’hui, quelque chose qui vise Chessex lui-même. L’écrivain a donné une image des lieux qui est parfois mal perçue. Nul n’est prophète en son pays… Par ailleurs, je ne serais pas étonné que les événements récents, à Gaza, qui noircissent l’image d’Israël, ne contribuent à « relativiser » aussi la portée du crime de Payerne.

 

Jacques Chessex en fait trop…

 

 

 

Jacques Chessex a signé, avec Un juif pour l’exemple, un livre qui fera date au double titre de la littérature et du témoignage « pour mémoire ». Lorsque l’écrivain nous a annoncé, en décembre dernier, le sujet de ce nouveau roman, nous avons un peu craint la «resucée» d’un drame déjà évoqué sous sa plume, notamment dans Reste avec nous, paru en 1965, et c’est donc avec une certaine réserve que nous avons abordé sa lecture, pour l’achever d’une traite avec autant d’émotion que d’admiration. La terrible affaire Bloch pourrait certes faire l’objet d’un grand roman plus nourri que ce récit elliptique, mais le verbe de Chessex, son art de l’évocation, sa façon de réduire le drame à l’essentiel, touchent au cœur. Cela étant, avec tout le respect que mérite l’écrivain, et même à cause de l’estime que nous portons à son œuvre, comment ne pas réagir à certaines postures que nous lui avons vu prendre ces jours  au fil de ses menées promotionnelles, et notamment en s’arrogeant la « paternité » du crime de Payerne (lire notre édition du 18 février), traitant avec dédain le travail documentaire qui aboutit à une édition de Temps présent, en 1977, réalisée par Yvan Dalain et Jacques Pilet, et au  livre de celui-ci sous-intitulé (sic) Un juif pour l’exemple ?

Que Jacques Chessex ne mentionne par cette double source dans son roman n’est pas choquant à nos yeux. Un grand sujet n’appartient pas à tel ou tel, surtout dans un travail de mémoire. Cependant, affirmant lui-même qu’il était «sur le coup» avant Dalain et Pilet, Jacques Chessex pourrait faire croire qu’Un Juif pour l’exemple n’est qu’un «coup» et qu’il s’agit  d’occulter tout concurrent. Or son livre vaut mieux que ça!

Une scène saisissante, dans Un juif pour l’exemple, évoque le triple aller et retour d’Arthur Bloch, attiré dans une écurie par ses assassins, qui hésite avant de conclure le marché fatal. Nous imaginions cet épisode inventé  par l’écrivain, or c’est du film de Dalain et Pilet qu’il est tiré. Il va de soi que ce détail n’entache en rien le mérite de Chessex, mais que perdrait celui-ci à saluer le travail d’autrui ? À cet égard, la posture de Chessex nous a rappelé celle du cancérologue médiatique Léon Schwartzenberg qui, un soir, après une émission de télévision à laquelle participait un jeune romancier médecin de notre connaissance, lui téléphona pour lui dire : cher confrère, le cancer à la télévision, c’est moi !

Dans le même élan écrabouilleur, Jacques Chessex s’est répandu récemment, dans l’émission radiophonique Le Grand Huit, en propos consternants sur l’état de la littérature romande actuelle, concluant à son seul mérite exclusif et à l’inexistence d’aucune relève. Ainsi, le même écrivain qui prétend défendre la mémoire collective, piétine ceux qui, à leur façon, contribuent à la culture commune. Plus rien ne se fait après nous : telle est la chanson triste des grands créateurs de ce pays virant aux caciques, de Tanner et Godard à Chessex. Or nous osons le dire à celui-ci : cette posture est indigne de toi, frère Jacques : ton œuvre vaut mieux que ça !  

 

10:49 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : histoire, littérature