29/01/2011

Janine Massard en son souriant courage

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L’ écriture pour renaître et dire sa résilience

« Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard », écrivait Aragon, que Janine Massard aime à citer. Et pourtant à ce « trop tard » s’oppose, dans la vie même de l’auteure romande, marquée par le « scénario de fou» de deux grands deuils prématurés, un effort de résistance qui aboutit à un retour à la vie prolongé, aujourd’hui, en la personne d’un petit Tanguy, fils de sa deuxième fille.

Janine Massard, fille de « prolo », n’est pas du genre à se payer de mots, et pourtant c’est bien par les mots qu’elle a conquis sa liberté et surmonté ses années de détresse. Les titres de ses premiers livres annoncent d’ailleurs la couleur qui n’a rien de rose : …de seconde classe (1978), Christine au dévaloir (1981), L’Avenir n’est pas pour demain (1982) et La petite monnaie des jours (1985, Prix Schiller) qui faisait dire à son ami Gaston Cherpillod : « Janine Massard voit clair, frappe juste (…) Sa vision n’est point brouillée par la démagogie et sa clairvoyance la défend du délire populiste ». Ce qui se confirme un quart de siècle plus tard, avec une douzaine de livres frappés au même sceau du vrai nuancé d’émotion.

 Née en novembre 1939, deuxième fille d’un jardinier sans terre contraint de travailler en usine, à Rolle, pour nourrir ses quatre enfants, la mère ajoutant quelques travaux de couture à l’ordinaire du ménage, Janine Massard a toujours eu le sentiment d’être « décalée ». D’abord par le fait d’une vie précaire, dans une maison « pourrie » qui prenait l’eau.  Ensuite à cause d’un climat moralement sévère, marqué par l’engagement protestant des parents.  La pièce policière du lundi, à Radio-Lausanne, et les premières lectures font diversion, mais ce n’est qu’avec le collège que l’horizon s’ouvrira sur le monde, même s’il n’est pas question d’études supérieures.

Quand Janine Massard raconte ses jeunes années, on pense un peu aux héroïnes d’Alice Rivaz, romancière de l’émancipation féminine en terre romande, qu’elle appréciera d’ailleurs entre toutes. Son rêve serait de « faire les Lettres », mais dès ses dix-huit ans il lui faut gagner sa vie. Après une formation d’éducatrice, qui l’amène à s’occuper quelque temps des enfants de mineurs belges, elle fugue en Italie puis se retrouve au  secrétariat de la la Fédération horlogère, avant un raccord d’études au Gymnase du soir. La rencontre de Maurice Ehinger, enseignant et intellectuel de gauche, comme elle-même, puis la naissance de Véronique, en 1972, et de Martine, en 1974, lui donneront le sentiment que « tout roule » du côté de la vie. Pour exorciser un vieux sentiment d’injustice, on milite au POP (de 1965 à 1969), on boit des pots au Barbare, on refait le monde non sans  constater que les lendemains déchantent à Prague…

Dans la foulée, le désir d’écrire s’est concrétisé, qui restera toujours en phase avec la vie : la sienne ou celle des autres.  Plusieurs nouvelles de son dernier recueil, Childéric et Cathy sont dans un bateau, paru récemment aux éditions Campiche, filtrent ainsi sa grande empathie. Dans Prolétaire immobile, c’est le désarroi du vieux militant assistant aux gesticulations médiatiques d’un gauchiste de salon, et le récit éponyme module le malaise, dans une famille, lié au changement de sexe du père. Bref : le monde tel qu’il évolue sous nos yeux, et que la fiction saisit et transforme pour en dégager un sens plus universel.

C’est cela même que « travaillent » les deux plus beaux  romans de Janine Massard : Ce qui reste de Katharina (1997, Prix Bibliothèque pour Tous), et Comme si je n’avais pas traversé l’été (2002, Prix Edouard Rod), où l’exorcisme de son propre drame passe par la voie romanesque.

Double drame plus exactement, puisqu’elle « vivra » la fin de sa première fille, dont le  sarcome synovial a été dépisté en 1992, jusqu’en 1997, entre peine et colère mais rires partagés aussi. À quoi s’ajoutera, pour l’achever, la mort de son compagnon lui aussi terrassé par le cancer, en quinze jours.

« N’étant pas croyante, je ne pouvais trouver aucun réconfort dans la foi, et pourtant j’ai découvert que l’être humain possédait en lui de grandes ressources de résistance. Par ailleurs, le livre de Boris Cyrulnik m’a aidée à accomplir ma propre résilience ».

Enfin voici, à 71 ans, Janine Massard évoquant sa propre mort à laquelle elle aimerait se « présenter dignement ». Et d’ajouter, sereine : « J’aimerais la voir venir aussi, moi qui l’ai beaucoup engueulée dans certains de mes livres »…

 

Janine Massard en dates

1939        Naissance à Rolle, le 13 novembre.

1971        Naissance de Véronique

1974        Naissance de Martine

1994        Mort de Maurice, son mari

2007       Prix de littérature de la Fondation vaudoise pour la culture.

 

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10/12/2010

L'échappée du livre d'artiste

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Le livre d’artiste en ses multiples avatars. Une monumentale anthologie, richement illustrée et documentée, recense un genre mal défini mais qui fut très vivant en Suisse romande.


Un extraordinaire objet, marquant la fusion d’un poème solaire fulgurant et d’une peinture de deux mètres de haut, vit le jour en 1913 après la rencontre, à Paris, de Blaise Cendrars et Sonia Delaunay. Cette création mythique de la Prose du Transsibérien, figurant le « premier livre simultané » et qui suscita polémique et sarcasmes à sa parution, apparaît aujourd’hui comme un exemple idéal du « livre d’artiste », même s’il n’a pas été conçu comme tel. Du moins sa tentative d’établir de multiples échos entre mots et couleurs, formes et sons (un tel « livre » devait être lu à haute voix sur les toits…), et sa conception éditoriale, artisanale et marginale, en font-elles un objet « libéré » des contraintes et des catégories ordinaires.

Cette notion de « liberté » est évidemment relative, s’agissant d’un genre où les modes et l’argent ont joué un rôle non négligeable, mais c’est pourtant elle qui est revendiquée pour le titre du Livre libre, aussi improbable que sont variées les définitions du « livre d’artiste », par les initiateurs de cet énorme ouvrage (390 pages très richement illustrées, pesant près de 3 kilos…) qui recense les multiples aspects et avatars du livre d’artiste, de 1883 à 2010.

Trésors de l’édition romande
La mémoire défaillante des temps qui courent fait que, trop souvent, l’on oublie que notre pays, dès la Réforme mais plus encore au XVIIIe et au XXe siècle, fut un foyer d’édition de rayonnement européen. Avec des éditeurs « esthètes » de la qualité d’un Skira ou d’un Mermod, entre autres, l’édition d’art, en phase avec une tradition vivace de collectionneurs fortunés, mais aussi avec une longue généalogie d’imprimeurs et de typographes, a nourri un terreau richissime où le livre d’artiste allait en somme de soi. Mais libre ?

Entre « initiés » et sauvages
Frédéric Pajak, fils d’artiste et écrivain, inventeur d’un nouveau genre de littérature (entre essais et bios illustrées), a découvert avec son père, à quinze ans, à Saint-Prex, ce qu’était un atelier vivant où des graveurs et des poètes dialoguaient. Plus tard, Jacques Chessex, avec Pietro Sarto, « vivra » le livre d’artiste. D’une autre façon, Charles-Albert Cingria composa des textes à partir de dessins d’Auberjonois, et Géa Augsbourg, dont nous découvrons ici d’intéressantes vignettes érotiques, enlumina les textes de Cingria de façon incomparable.

Soutter75.jpgOr ce qui épate ici, à l’écart de toutes les définitions, est qu’Yves Peyré, spécialiste du livre d’artistes français, rende hommage à Louis Soutter, génial artiste « maudit » en nos murs et qui accomplit tout seul son « livre d’artiste » - plus libre tu meurs…

Ainsi que le précise Frédéric Pajak en introduction, cette anthologie est offerte à la mémoire de Bernard Blatter, ancien directeur du Musée Jenisch, qui fut lui aussi un passeur entre les arts. Avec son franc-parler, Pajak rappelle bien le côté « élitaire », voire chichiteux du livre d’artiste, vache à lait de pas mal de poètes-artistes. Dans la foulée, et malgré le travail appréciable de l’association Art & Fiction, à Lausanne, on notera la dégringolade inventive du livre en ses occurrences actuelles, à quelques exceptions près. À croire que le livre d’artiste reste à libérer…

Le Livre libre. Essai sur le livre d’artiste. Textes de Frédéric Pajak, Paul Nizon, Rainer Michael Mason, Françoise Jaunin, Le Corbusier, Yves Peyré, Dominique Radrizzani, Walter Tschopp, etc.

Editions Buchet- Chastel, coll. Les Cahiers dessinés, 390p. 2010.

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09/11/2010

Un comique irrésitible

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À propos de Tam-tam d'Eden. d'Antonin Moeri. D'épatante nouvelles sur les temps qui courent en nos murs. C'est arrivé à côté de chez nous...

Antonin Moeri lira, ce 10 novembre à 19h, à La Galerie, 13 rue de l'Industrie à Genève (quartier des Grottes), un nouveau texte intitulé Ramdam.

Antonin Moeri poursuit, depuis une vingtaine d’année, une œuvre narrative alternant récits, romans et nouvelles, dont la singularité et la constante évolution la placent au premier rang des auteurs romands actuels.

Entré en lice en 1989 avec Le fils à maman, roman relevant partiellement de l’autofiction et marqué par la double influence de Robert Walser et de Thomas Bernhard, auteurs très prisés par le jeune comédien germaniste, Moeri a donné ensuite plusieurs récits de la même veine qu’on pourrait dire d’exorcisme autobographique, tels L’île intérieure (1990), Les yeux safran (1991) et Cahier marine (1995), modulant une observation psychologique et sociale de plus en plus variée et toujours acérée, comme dans les nouvelles d’ Allegro amoroso (1993), de Paradise now (2000) et du Sourire de Mickey (2003).

Or, après son dernier roman intitulé Juste un jour (2007) et marquant une nouvelle avancée dans l’objectivation du regard de l’auteur sur ce qu’on pourrait dire la nouvelle classe moyenne euro-occidentale (pendant helvétique de celle qu’observe un Houellebecq), avec une maîtrise croissante de la narration et un ton passé de l’ironie acerbe à l’humour, c’est avec une vingtaine de nouvelles à la fois mieux scénarisées et plus travaillées dans le détail, tissées de formidable dialogues, qu’Antonin Moeri nous revient cet automne dans Tam-Tam d’Eden.

Ce qu’il faut relever d’abord est que ce livre est d’une drôlerie constante, parfois même irrésistible. Le personnage récurrent de l’ahuri mal adapté, très présent dans les anciens écrits de Moeri, n’apparaît plus ici que de loin en loin, comme ce Maurice (dans Clémentine) que sa cheffe envoie quelques jours au vert, avant un possible burn out, et qui se retrouve dans le bourg lacustre au vénérable platane (on identifie Cully, même si ce n’est pas indispensable) où se passent la plupart de ces nouvelles, dont la population a bien changé depuis l’époque de Ramuz. C’est ainsi que Maurice assiste benoîtement à une petite fête publique donnée à l’occasion du baptême solennel d’une barque baptisée du même nom que la femme camerounaise du pêcheur Henri dit Riquet, dont l’union réalise la rencontre par excellence de l’Autre et l’aspiration collective à l'intégrale Intégration. Or, rien de trop facilement satirique dans cette séquence significative des temps actuels, qui fourmille par ailleurs d’observations cocasses, traduites par autant d’expressions et de tournures de langage que Moeri, comme un Houellebecq là encore, capte et réinjecte dans sa narration ou ses dialogues. Le meilleur exemple en est d’ailleurs à noter dans le dénouement de la première nouvelle, La Bande des quatre, qui évoque les relations juvéniles d’un petit groupe dominé par « la star » Pétula, égérie des jeunes gens qui se se livrera, plus tard, à l’élevage des chèvres et avant d'ouvrir un gîte pour touristes dans le sud de la France, alors que le narrateur se coule dans un train-train parfait entre collègues ouverts aux espaces de délibération, très solidaires et très concernés par le tout-culturel, et vie privée réduite à une formule également recuite: que du bonheur !

Autant qu’il est sensible au comique des situations, qui rappellent parfois celles qu’a fixées Jacques Tati dans ses films, autant l’écrivain, multipliant les astuces narratives (parfois un peu trop visiblement), échappe au ton d’une satire convenue qui épingle et moque. De mieux en mieux, Antonin Moeri parvient en effet à étoffer ses personnages, qui nous émeuvent autant qu’ils nous font rire. Ainsi des tribulations du narrateur de La lampe japonaise (qui commence par la phrase « c’est juste faux ce que vous me dites, monsieur »…), solitaire et mal dans sa peau, que ses voisins bruyants emmerdent tant par leur boucan qu’il en informe les forces de l’ordre et la justice locale, pour finir par « péter les plombs » comme tant de paumés humiliés, après que tout s’est retourné contre lui.

Si les développements narratifs ou les chutes peuvent sembler, ici et là, un plus attendus voire « téléphonés », comme dans le dénouement trop parfait de C’est lui ! évoquant un larcin, dans un magasin, aussitôt associé à la présence d’un client noir en ces lieux, la plupart des nouvelles de Tam-Tam d’Eden, à commencer par l’histoire éponyme précisément, nous surprennent par la multiplication de leurs points de vue et la richesse foisonnante de leurs observations, au point qu’on se dit que l’auteur pourrait tirer une nouvelle de la seule observation d’un cendrier ou d’une paire de bretelles…

En attendant de ne plus parler que de cendriers et de bretelles, Antonin Moeri nous entretient des drôles de choses qui saturent nos vies en ce drôle de monde, et particulièrement des drôles de relations entre conjoints (dans Brad Pitt, par exemple) ou entre membres d’une même famille rejouant à n’en plus finir, entre autres, les liens de ronces unissant Caïn et Abel, dans Le petit, peut-être la meilleure nouvelle de l’ensemble, comme sculptée par le dialogue, lequel dépasse de loin le ping-pong verbal pour construire les scènes dans l’espace et le temps.

Bref, Tam-tam, d’Eden est un livre qui fait tout le temps sourire et rire aussi, à tout bout de champ, par le comique de ses situations et par l’humour amical qui s’en dégage. Il marque une étape importante dans la progression d’Antonin Moeri qui dispose désormais d’un « instrument » à large spectre d’observation et d’expression, gage sans doute d’autres étonnements à venir.

Antonin Moeri. Tam-tam d’Eden. Campiche, 235p.

31/10/2010

Présence d'un ardent

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Entretien avec Georges Haldas, paru en 1990 dans 24Heures. Pour mémoire...

En Suisse romande, Georges Haldas s'imposait au premier rang de ceux qui nous aident à réfléchir sur le sens de notre destinée personnelle, dans une perspective à la fois intime et globale, à l'écart des partis et des idéologies, mais avec la passion d'une homme engagé au sens le plus profond. Vingt ans après, ses propos restent très pertinents et combien vivifiants !
- Que cela signifie-t-il pour vous d’écrire en Suisse ?
- Lorsque j'écris à propos des choses qui sont pour moi fondamentales, telles que le sens de la vie, la place de la mort dans l'existence, la fonction de chaque être humain, la vocation de l'espèce humaine dans la totalité de l'Univers, etc. , bien que travaillant en Suisse, à Genève, chez Said, je n'en ai n'ai pas conscience. Après coup, étant donné que je parle de ce qu'il y autour de moi et des choses que j'aime dans cette ville, le quartier de Plainpalais, la rumeur de l'Arve, une matinée lumineuse quand je traverse le jardin des Bastions, ce sont les autres qui pourront dire que j'ai peut-être rendu tel ou tel aspect de Genève. J'aime cette petite grande ville où se concentrent une intensité, un mouvement, une certaine fièvre et une mesure qui font que je m'y sens plus à l'aise qu'ailleurs. Ma double appartenance grecque et romande fait cependant que je suis toujours resté un peu à distance des traditions locales ou de ce qu'on appelle "l'esprit de Genève". C'est que les questions qui requièrent mon attention impliquent la personne humaine et ses grands fonds, plutôt que la société. En fait, toute appartenance est inconsciente. Dès qu'elle est consciente, elle se charge de quelque chose de social et de voulu qui me paraît factice.
- Vous passez pourtant pour un écrivain qui s'intéresse vivement à la société...
- C'est vrai, mais je m'explique. Pendant la guerre, je trouvais honteux de n'appartenir qu'à la DAP (Défense Aérienne Passive, ou débine-toi-avant-que-ça pète!). Mais si je brûlais de m'engager dans l'active, ce n'était pas pour défendre à tout prix le territoire da la mère patrie. C'était par solidarité avec les garçons de mon âge, et parce que je considérais que la vie est sacrée, alors que l'idéologie nazie allait à l'encontre de ce que poétiquement et humainement je considérais comme le fondement de l'existence. Pareillement, si j'ai été un compagnon de route du parti communiste, ce n'était pas pour des raisons idéologiques, mais parce que les cocos et les chrétiens étaient des ennemis du fascisme et du nazisme et prônaient l'avènement d'une société plus fraternelle – hélas, on a vu le résultat ! Ceci dit, je n'ai jamais pu dissocier l'émotion qu'on a devant la beauté du monde et l'émotion qui découle de la fraternité humaine. On ne peut comprendre la psychologie d'un peuple si l'on n'en connaît pas les fondements, et c'est pourquoi je me suis approché de l'islam.
- Qu’est-ce qui vous attache particulièrement à la Suisse, ou qui vous y rebute ?
- Une telle question suscite tant d'impressions en moi que je ne sais par où commencer ! D'abord, c'est le simple bonheur de retrouver des choses familières, et le soulagement d'échapper à une certaine angoisse qu'on éprouve dans les grands pays. Il y a des lieux (Genève, les Franches-Montagnes, Lavaux) qui m'émeuvent autant qu'en Grèce, mais mon attachement à la Suisse tient aussi à d'infimes détails: la solidité des tasses au petit déjeuner, ou l'épaisseur et la sécurité des loquets de porte en Suisse allemande... En même temps me pèse, passée la frontière, la tendance à la somnolence de ce confetti privilégié qui n'a pas été mêlé depuis deux siècles aux guerres, aux conflits sociaux ni même aux grandes catastrophes naturelles du monde, et qui s'abandonne à une certaine sclérose paisible, d'autant plus insidieuse qu'elle se situe dans un cadre idyllique. Il y a en outre une réalité meurtrière, camouflée derrière les géraniums. Or cette atmosphère de repli sur soi et de prudence nous renvoie aussitôt à l'histoire de ce pays et à la complexité des choses. Le sentiment que j'éprouve envers la Suisse est complexe et contradictoire, mais tout se réduit au fait que j'aime y être. Je ne me sens pas particulièrement suisse, mais j'aime être en Suisse. Je ne supporte pas, lorsque je suis à Paris, d'entendre les Français se gargariser de slogans et de clichés. J'aime bien Le canard enchaîné, mais le dossier qu'il a consacré à la Suisse dégoulinait du crétinisme le plus avancé, d'ailleurs alimenté par certains Suisses. A l'opposé de ce dénigrement facile, le vrai travail d'un écrivain, mais aussi d'un journaliste, devrait être de montrer la complexité des choses et non pas de réduire la réalité à des schémas ridicules.
- Que pensez-vous des médias actuels ?
- Première impression: saloperie de presse, lamentable, vulgaire ! L'impression que toute cette bande n'a qu'un souci: vendre, vendre, vendre à n'importe quel prix ! Tant de bêtise et de confusion me fout en colère ! Puis je ris, je me dis que c'est la vie. Mais en même temps cette rage vient de la haute idée que je me fais de la presse et du métier. J'ai connu des journalistes de valeur qui avaient une culture, un sens de la vérité humaine, qui exposaient leurs opinions avec calme et politesse, qui avaient un sens réel de la complexité des problèmes. Un journaliste, c'est quelqu'un qui, de tout son coeur et de toute son intelligence, cherche à comprendre ce qui se passe dans l'histoire immédiate si difficilement déchiffrable, puis s'attache à éclairer les faits sans parti pris ni slogans meurtriers. C'est parce que beaucoup de journalistes trahissent cette mission que je suis furibard. Et puis il y a un phénomène à mon sens catastrophique, c'est l'aplatissement de la presse écrite devant ce monstre qu'est la télévision. La télévision pourrait être un instrument formidable, mais la plupart de ses dirigeants sont des larbins de l'Audimat sans visée globale. Ainsi la télévison mène-t-elle à une banalisation de la vie qu'on peut dire géologiquement stupide. Une fois encore, ce n'est pas par esprit négatif que je fais ce constat, mais parce qu'il se trouve des émissions intelligentes, émouvantes, et des journalistes honnêtes qu'il faut soutenir.
- Comment vivez-vous la saturation de notre monde par l’image ?
- Les images ne sont qu'un aspect de la réalité. Prenez un match de football: le reportage télévisé a beau être très précis, il ne restitue aucunement tout ce qui se passe sur le stade, avec les gens, l'atmosphère, les pronostsics, le souvenir des matches d'autrefois qui vous revient, les odeurs, les blagues du public, l'attente, la foule qui lévite ou qui gronde, tout un monde intérieur et extérieur que l'image aplatit complètement. A ce nivèlement de la réalité, on ne peut résister que si on s'occupe soi-même de gens vivants et qu'on a une expérience de la souffrance d'autrui. Vous savez: on n'est vraiment sensible qu'à ce qu'on voit de près. Pendant la guerre, dans la rédaction du journal où je travaillais, les nouvelles qu'on recevait des fronts étaient souvent terribles: cent mille morts par ci, cent mille morts par là. Et voici qu'un jour, un typo qu'on aimait bien, qui s'appelait Billard, a eu une crise cardiaque. Or cinquante ans plus tard, j'ai un souvenir plus vif de la mort de Billard que des nouvelles de Stalingrad. C'est le même constat qui fait dire à Jung que les grands événements sont insignifiants par rapport aux moindres choses qui nous arrivent…

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29/10/2010

Grand écrivain de la Relation

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Georges Haldas vient de mourir, à l'âge de 93 ans. Hommage.

C’est un grand écrivain de la Relation qui vient de disparaître en la personne de Georges Haldas. Relation à soi. Relation à l’autre. Relation à Dieu qu’il appelait pudiquement le « grand Autre ».

Or déjà nous l’entendons protester: « Pas écrivain ! Plutôt  homme qui écrit ! ». Scribe, en effet, de la vie la plus ordinaire. Témoin, pour citer le titre de sa première chronique, des « gens qui soupirent, quartiers qui meurent ». Veilleur du matin qui a dit, mieux que personne, le chant de l’aube.

Avant la figure légendaire des cafés genevois penché sur ses carnets comme un mandarin chinois : un capteur de vie sous tous ses aspects, dont ses livres rendent le sel et le miel des «minutes heureuses». Tout ce qu’il écrit : carnets, poèmes, chroniques, coule de la même source et diffuse la même aura sans pareille. Et dans la vie déjà: rien de comparable avec une soirée en tête-à-tête avec Haldas. Présence unique, intense, fraternelle. Haldas ou la passion. Féroce parfois, même injuste, voire cruel, mais aussi drôle et vivant, exécrant la bonne société et vitupérant le «grand Serpent». Cherchant enfin, et de plus en plus, la lumière christique. Continuant d’écrire dans la quasi obscurité avec l’aide de « petite Pomme », sa dernière compagne.

Cent livres comme un seul

Georges Haldas laisse une œuvre avoisinant les cent titres, d’une totale cohérence.  Il a raconté maintes fois comment le « petite graine » de la poésie a été vivifiée, dès son adolescence, pour fonder un véritable Etat de poésie. Ses premiers livres majeurs, Boulevard des philosophes (1966) et Chronique de la rue Saint-Ours (1973) rendent hommage au père grec, un peu déclassé, communiquant à son fils la passion du football et l’attention à la chose politique, puis à la «Petite mère», dont l’humble présence sera magnifiée dans les admirables Funéraires.

D’emblée, cependant, c’est aussi le boulevard et la rue qui revivent, et le quartier de Plainpalais, et tout Genève, avec des ramifications vaudoises et grecques. C’est l’époque aussi, avec ses affrontements sociaux, la tentation du communisme et l’aventure commune des  éditions Rencontre où il préfacera les chefs-d’oeuvre  de la  littérature universelle.

Compagnon de route des «cocos», mais en « gauchiste christique », Georges Haldas est également resté en marge du milieu littéraire. Quoique défendue à Paris par un Georges Piroué (qui le publia chez Denoël) et quelques critiques, son oeuvre franchit mal la barrière du Jura. Trop de métaphysique là-dedans, au goût de nos voisins cartésiens, et la langue de l’écrivain, volontairement cassée, hachée, a fait obstacle plus encore que celle de Ramuz. Une rencontre décisive enracinera du moins son œuvre en terre romande: celle de l’éditeur Vladimir Dimitrijevic, peu soucieux de langage policé  et de l’aspect peu « vendeur » des livres d’Haldas. À l’enseigne de L’Age d’Homme paraîtront ainsi, dès 1975 et avec tout le reste, les quatre chroniques fluviales de La Confession d’une graine, massif central aussi passionnant que  touffus, autour duquel gravitent des ouvrages plus accessibles qui ont connu de vrais succès populaires, tel le merveilleux triptyque de La Légende des cafés (1976), La Légende du football (1981) et La Légende des repas (1987).

Au  cœur de la Relation, avec ses contradictions quotidiennes et ses fêlures, le poids du monde et le chant du monde, c’est enfin par les seize volumes des carnets de L’Etat de poésie que Georges Haldas continuera de nous aider à vivre.

«Le pire qui puisse nous arriver, c’est de donner dans l’élévation spirituelle», note le scribe qui va jusqu’à moquer la «haute foutaise» d’écrire. Mais  voici qu’il relève  «ces passages d’un train dont la rumeur, dans la campagne, le soir, lentement décroît - et c’est chaque fois un peu ma vie, avec l’enfance, qui se déchire». Ou ceci : «Ce n’est pas d’exister que je me sens coupable, mais d’exister tel que je suis. Fragile, incertain, contradictoire, minable. Bref, un chaos d’inconsistance. Et plus nuisible aux autres encore qu’à moi-même. Et condamné à faire avec ça».

Or le lecteur en témoignera bien après la mort de Georges Haldas: que ce «minable» le  désaltère comme personne, le revigore et le tient en éveil...

 

Georges Haldas en dates

 

1917       Naissance à Genève, le 14 août, de père grec et de mère vaudoise. Etudes de lettres. Mémoire de licence sur Mallarmé. Rencontre importante d’Albert Béguin.

1941-

1956       Mariage. Deux filles, Béatrice(1943) et Violaine (1945) Divorce en 1953. Un premier emploi au Journal de Genève ne dure pas. Collabore à l’Agence européenne de presse, travaille en librairie puis auprès d’Albert Skira et à La Baconnière.

1958-

1971     Collaborateur régulier aux éditions Rencontre. Nombreuses publications. Grand prix de la Ville de Genève.

1975      Après la rupture avec Denoël, collabore activement avec Vladimir Dimitrijevic.

1985       Grand Prix C.F. Ramuz

2004       Prix Edouard-Rod pour l’ensemble de son œuvre.

 

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25/06/2010

Nicolas de Staël le pur

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À voir à la Fondation Gianadda: la plus belle exposition de l'été. Rétrospective 1945-1955.

Nicolas de Staël, aujourd’hui reconnu comme l’un des plus grands peintres du XXe siècle, mit fin à ses jours le 16 mars 1956 en se jetant du haut de la terrasse du fort désaffecté de la pointe du cap d’Antibes qu’il venait d’investir pour y brosser une toile de très grand format inspirée par un concert auquel il venait d'assister à Paris. Il avait 42 ans et se trouvait dans la pleine maturité de son art. L’année précédente avait été marquée, de fait, par une véritable explosion créatrice (plus de 300 toiles en six mois), mais ses amis les plus proches ne virent rien venir. Comme dans son œuvre, alliant une extrême tension sous-jacente et l’apparence du plus grand calme et du plus harmonieux équilibre, le peintre fut probablement dépassé par son exigence de renouvellement constant, jusqu’à l’ultime rupture.

Celle-ci stupéfia d’autant plus que Nicolas de Staël n’avait rien, au moment de sa mort, de l’artiste maudit. Reconnu en France et en Amérique, entouré d’amis de grande qualité, heureusement remarié après la mort tragique de sa première femme, et père de plusieurs enfants dont le dernier venait de naître, Staël ne donnait en rien l’impression d’un génie brûlé à la Van Gogh, même si sa fulgurante dernière période rappelle à certains égards celle de Vincent. Or, sa décision finale obéit sans doute à une autre logique que celle du bonheur ordinaire et de la réussite, participant d’une ascèse radicale qui conduisit son art vers une concentration, mais également un allégement de plus en plus purs.

Cette croissante exigence se manifeste d’ailleurs tout au long d’un parcours extrêmement dense et vivant, toujours ouvert à la découverte et à l’amitié, en phase avec les tribulations et les avancées du siècle, et cela dès la prime enfance.

Il faut alors rappeler que Staël vient de la sainte Russie orthodoxe qui le relie fondamentalement à Byzance où se ramassera sa dernière contemplation métaphysique. Fils du général Vladimir de Staël von Holstein, vice-gouverneur de la forteresse Pierre-et-Paul de Pétersbourg où furent enfermés Dostoïevski et Bakounine, Nicolas est né le 23 décembre 1913 (5 janvier du calendrier orthodoxe) et vécut avec les siens dans la forteresse fameuse jusqu’en octobre 1917, avant l’exil en Pologne où le général mourut en 1921. Un an plus tard seulement, Lubov de Staël, succomba elle-même au cancer, laissant trois orphelins (Marina, Nicolas et Olga) qui furent pris en charge, par l’intermédiaire d’une tutrice fantasque, par la famille de l’ingénieur Emmanuel Fricero, d’origine russe mais établi en Belgique.

DeStaël38.jpgFormé aux humanités classique dans un climat chaleureux, le garçon ne tarda à manifester le plus vif intérêt pour la peinture, avant de se mettre à dessiner sans discontinuer et à dire même son désir de devenir peintre, à l’inquiétude certaine de son père adoptif. Dès 1933, cette vocation ne cessera de s’affermir, d’abord au cours d’un premier voyage initiatique en Hollande, où il découvre Vermeer et Rembrandt, puis dans les écoles d’art où il va trouver quelques bons maîtres, dont le moderniste Georges de Vlamynck.

Cela étant, l’apprentissage essentiel de Staël, par delà ces bases académiques, doit sans doute plus à ses lectures, ses innombrables voyages à travers l’Europe, son exploration de la tradition picturale et ses rencontres successives, souvent déterminantes, à commencer par celle de Jeannine Guillou, jeune artiste peintre de cinq ans son aînée, qu’il rencontre au Maroc en 1936 et dont il aura deux enfants et partagera la vie jusqu’en 1946, à sa mort prématurée. L’entrée sérieuse de Staël en peinture, dès 1942, est d’ailleurs largement soutenue par Jeanine Guillou, au fil de très rudes années. Ainsi en arrive-t-il à brûler de vieux meubles pour chauffer le logis décati dans lequel lui et les siens trouvent refuge à Paris, et de peindre sur la toile de draps de lit…

La peinture, au demeurant, devient LA préoccupation de plus en plus impérieuse et dévorante de toute une vie, marquée par quelques premiers soutiens (notamment de Jeanne Bucher, qui l’expose, et de Jean Bauret, qui va l’accompagner jusqu’au bout d’un « œil » plus que sûr), ses premières expositions et quelques signes avant-coureur de reconnaissance.

L’année 1946 va marquer un nouveau tournant, avec la mort de Jeannine Guillou, le remariage avec Françoise Chapouton, l’installation dans le grand atelier de la rue Gauguet (XIVe) et la rencontre de Jacques Dubourg, autre compagnon de route dont l’amitié et la soutien compteront énormément dans les dernières années d’épanouissement et de plénitude.

Parallèlement, les amitiés de Braque, du poète Pierre Lecuire et de René Char, éclaireront ces mêmes années qui verront pourtant croître la solitude radicale de l’artiste.

DeStaël46.JPGAinsi que le montre Anne de Staël dans la biographie commentée incluse dans le catalogue de la présente exposition, celle-ci reflète on ne peut mieux l’itinéraire artistique et spirituel de Nicolas de Staël. Lui qui a beaucoup détruit de ses premières œuvres, jamais satisfait, ne sera jamais non plus là où le succès pourrait l’amener. Si sa situation financière s’améliore après sa percée américaine, l’acquisition du Castelet de Ménerbes, en 1953, ne signifie pas pour autant son installation dans la «maison de rêve». Même constat pour sa vie de famille à la fois importante et impossible. Anne de Staël commente : « Le « temps » chez lui sonnait dans le mot « enfants », mais pour les voir grandir il était pris de court, cela n’entrait pas dans la course et l’immédiat des perceptions ».

Or cette immédiateté des perceptions explose, littéralement dans la fureur créatrice des quinze derniers mois, où naît encore un petit Gustave…

D’une merveille l’autre, la peinture exulte et s’allège, c’est la série des Agrigente et de paysages ou de natures mortes qui ne manifestent en rien un « retour à la figuration » régressif, mais une descente au cœur de la substance du réel.

« Staël, écrit encore sa fille, avait la faculté d’élever les événements à un degré de conscience tel qu’elle gagnait un « lieu » ouvert hors de toute ceinture logique, celui du sentiment de la justesse du ton de vie comme d’un ton de peinture ; celui du risque que prend la vie pour sa propre couleur. Le combat d’une palette ramassée contre l’incolore dispersé ».



DeStaël37.jpgMartigny Suisse, Fondation Pierre Gianadda. Rétrospective Nicolas de Staël 1945-1955. Jusqu’au 21 novembre 2010. Tous les jours, de 9h. à 19h. Infos : www.gianadda.ch

Catalogue de l’exposition recommandé, avec une introduction substantielle de Jean-Louis Prat, commissaire de l’exposition, et une bio commentée d’Anne de Staël et l’ensemble des Œuvres exposées. Fondation Pierre Gianadda, 287p.

Egalement recommandés :

Daniel Dobbels, Staël. Chez Hazan, 247p.

Anne de Staël, Staël. Du trait à la couleur. Imprimerie nationale, 339p.
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08/06/2010

Des faits à la fiction, ou l'horreur ordinaire...

 Canines13.jpgUn antipolar à lire absolument, dans la lignée de La Promesse de Friedrich Dürrenmatt: Canines, de Janus, aux éditions Xénia. Entretien avec l'auteur masqué...

Pas un cadavre à la clef, sauf celui d'un chien dans le rôle du bouc émissaire. Des faits calqués de près sur ceux d'un drame réel aux apparences ordinaires et non moins extraordinaire dans sa réalité sordide, reflet d'une société minée intérieurement par l'indifférence, plombée extérieurement par l'incompétence.

Les faits: en février 2002, un petit garçon turbulent de 7 ans, prénom Luca, fils d'aubergistes italiens dans un village valaisan, est retrouvé inconscient et presque nu dans la neige, couvert de griffures et d'ecchymoses, comme s'il avait été fouetté, battu, traîné dans les ronces, peut-être violé ? Non: la piste du pervers sadique est vite écartée, mais tout le reste de l'enquête sera tissée de lenteurs, bavures, gâchis lamentable, avant que le seul coupable désigné, bouc émissaire parfait, ne soit désigné en le "personne" d'un chien, un misérable chien finalement liquidé comme le Mal incarné. Au cours de l'enquête, le juge en fonction aura parlé de "Rital congelé". Mais l'affaire est el et bien classée en 2055. Circulez à présent, on ne discute pas... 

Or, c'était compter sans la conviction intime des parents de Luca, et l'obstination du détective sédunois Fred Reichenbach  qui mena son enquête parallèlement aux investigations et aux mesures, contestées, de la police et de la justice. De ces faits réels, constituant l'affaire Luca, la Télévision romande, à l'enseigne de sa série Zone d'ombre, a nourri une émission aux témoignages troublants, diffusée en janvier 2009. (http://www.tsr.ch/video/emissions/zone-ombre/3136-l-affai....) Plus d'un an après, une plainte est récemment tombée du ciel de la Justice valaisanne, contre la TSR et contre une vétérinaire comportementaliste qui a osé mettre en doute la thèse du chien. Toujours du côté "réel" de l'affaire, Luca vit aujourd'hui en Italie avec sa mère (son père est revenu travailler en Suisse alémanique), aveugle et tétraplégique mais plein de joie de vivre (!) et entouré de tout un mouvement de solidarité. Les vrais coupables présumés, eux, quatre lascars dont l'aîné avait à peine 16 ans au moment des faits, mais bien connus dans la région pour leur violence,  se débrouillent avec leur conscience de fils de Suisses nantis et au-dessus de tout soupçon, protégés jusque-là par toutes les parties constituées, loi du clan oblige. La réouverture de l'enquête n'est cependant pas exclue. L'omertà pourrait encore prendre du plomb dans l'aile. Ce serait la moindre justice...

Canines.JPGDes faits à la fiction

Côté roman, Luca se prénomme Gianni et le détective, en pleine crise existentielle auprès d'une acariâtre Babette accro de séries policières, Jack. Dans les grades largeurs, le roman se tient, au dire de son auteur pseudonommé Janus, tout près des faits avérés. En revanche, l'ouvrage se distingue du document brut ou du témoignage par une immersion humaine et une mise en perspective éthique de toute l'affaire qui élève considérablement le "débat" et touche à la littérature.

Point de cadavre, donc, dans Canines, mais une plongée dans l'abjection ordinaire faite de négligences meurtrières, de bavures à répétition, de petites lâchetés aux grandes conséquences, dans une sorte de complot de la médiocrité liguée contre toute vérité dérangeante. Janus, avec un vrai talent de romancier relevé en préface par l'avocat genevois Charles Poncet, construit un roman lesté d'humanité et de révolte combien légitime, aux personnages bien campés et à la densité émotionnelle constante, non sans burlesque aussi dans la relation "à la Deschiens" du détective et de sa terrible Babette. Sans caricaturer les figures de ce drame encore à vif, il brosse une frise de personnages aussi lamentables que sûrs de leur bon droit (du flic fatigué qui conclut d'avance à la culpabilité du chien et néglige de sécuriser le périmètre du drame, au médecin se hâtant étrangement de faire disparaître des élémnet de preuve, en passant par le juge informateur inexpérimenté et par un juge non moins cuistre et vulgaire dans son incompétence) mais avec une réelle épaisseur humaine, dans une écriture fluide et ferme.

Point de cadavre vraiment ? On ne dévoilera pas, à vrai dire, la triste issue de cette triste dernière enquête de Jack le Juste au pays des faux jetons... 

Janus. Canines. Editions Xénia, Vevey.

Entretien avec Janus, auteur masqué...

- Pourquoi ce livre ?

- Dès son classement ce cas irrésolu a frappé mon imagination. L'inhumanité inhérente à ce « fait divers » s'exprime dans toute son horreur dans le terme « Rital congelé » prononcé par le juge.

- Pourquoi le biais du roman plutôt que le documentaire ou le témoignage ?

- La vérité romanesque complète souvent la soi-disant vérité des faits.  l’univers romanesque contient plus de vérité que les faits réels, car il sonde l'âme et pénètre des dimensions que la réalité passe par pertes et profit. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la vraie histoire du monde se trouve, à mon avis, bien plus dans les grandes œuvres littéraires que dans les faits historiques.
- Quelle part les faits exacts ont-ils dans le livre, et quelle part l’affabulation ?
- Je me suis basé sur le dossier établi par le détective privé Fred Reichenbach et de nombreux e

ntretiens avec des protagonistes du drame qui ont bien voulu s'ouvrir à moi, et suis resté aussi près des faits réels que possible. Les événements  relatés ont vraiment eu lieu, quoique parfois dans une chronologie différente. Par contre, la caractérisation des personnages et leurs motifs sont imaginés.

- Dans quelle mesure pensez-vous que votre fiction puisse interférer dans le développement ultérieur de l’affaire ?
- Il y a eu une fâcheuse coïncidence entre la réactivation de l'affaire due aux plaintes déposées notamment contre la TSR,et la parution du livre. Mais ce qui m’importait était de créer un univers romanesque, rien d’autre. Quelquefois, la littérature permet de rendre la dignité aux victimes et c’est ce que j’espère avoir réalisé avec ce roman.
- Pourquoi ce sous-titre d’antipolar ?
- Parce que dans un polar, la vérité finit toujours par être révélée sur la base de preuves ou d’indices. Au pire, si l’enquêteur échoue, la vérité se fait jour par le biais du narrateur. Dans « Canines, rien de tel. On reste sur sa faim jusqu’au bout et l’auteur est aussi impuissant à mettre un point final à l’affaire que son limier. Dans un polar, les inconnues diminuent progressivement et les indices accumulés amènent une réponse. Dans « canines », plus les évidences s’accumulent et plus les réponses s’éloignent.
- Pensez-vous que l’ancrage de ce drame en Suisse, et en Valais, soit significatif ?
Non, car ça aurait pu se passer dans n’importe quelle vallée alpine. Voilà pourquoi aucun nom de lieu n’est révélé. Le type de tissu social qui apparaît dans mon œuvre n’est pas spécifique à un endroit précis. Il concerne toutes les contrées périphériques du monde où règne une société clanique.
- L’état des parents (Italiens  et aubergistes) compte-t-il dans le développement de l’affaire ?
- Oui, évidemment. Etant venus d’ailleurs, ils n’ont pas de relais à l’intérieur du système et butent contre l’omerta décrétée par la société clanique. Le fait qu’ils soient aubergistes n’importe cependant pas.
- Dans le roman, le détective paraît extrêmement seul. Le détective « réel » l’a-t-il été pareillement ?
A ce que je sais, la solitude du vrai détective ressemblait à celle de mon héros. Mais il faut dire que c’est un homme qui préfère travailler seul.
- Quel "message" avez-vous voulu faire passer ?
- Canines n’est pas seulement le compte-rendu d’un fait divers sordide. C’est avant tout une réflexion sur le fonctionnement de la société humaine et la perte de valeurs et d’empathie. Le fait divers qui m’a servi de point de départ n’est pas seulement un cas isolé qui serait sans lien avec l’évolution de notre société. D’entrée, deux interrogations se sont imposées à moi : Comment donner un sens à un monde qui permet de telles horreurs et quelles sont les dérives de la modernité qui les rendent possibles ? Si le destin tragique de Gianni ne renvoyait qu’à lui-même, le monde serait perdu sans rémission. Par le fait qu’il ait amené un être humain à aller plus loin dans la remise en question de la société et de l’existence humaine en général, cela donne une chance au futur. Par le fait qu’un frère humain ait été capable de suffisamment d’empathie pour chercher à transcender la dure réalité des faits représente un espoir. Paradoxalement, le suicide de Jack est rédempteur, car le détective prouve, par sa capacité de désespérer du monde, qu’il y a encore des être humains qui échappent à l’indifférence générale.
- Pourquoi ce pseudo de Janus ?
- Tout simplement parce que le nom de l’auteur risquerait d’interférer dans la réception de l’œuvre et de l’influencer dans un sens ou dans un autre. D'un côté, je suis un homme jouant un certain rôle social avec toutes ses obligations et contraintes. De l'autre, je suis un auteur que personne ne soupçonne d'écrire ce genre d'oeuvres. La littérature est mon "masque de fer".
: «Comme un bizutage qui aurait mal tourné»

 

 

Canines3.JPGLe vrai scénario probable de l'Affaire Luca

 Après la mise en cause d’un tiers soupçonné injustement d’acte pédophile, la justice valaisanne a conclu que l’enfant avait été attaqué par son propre chien, Rocky, un berger allemand qu’il promenait avec son frère, Marco, âgé de 4ans. L’affaire fut classée fin février 2004, et le chien euthanasié. La mesure fut dénoncée par la famille et son avocat, Me Fanti, convaincus de l’insuffisance de l’enquête. Sollicité par les parents de Luca, un détective privé sédunois, Fred Reichenbach, mena une investigation séparée qui lui permit d’envisager un autre scénario que celui de la justice. Celui-ci incrimine quatre adolescents connus pour leur violence, mais bénéficiant d’une protection liée au statut social de leurs parents.Selon Fred Reichenbach, le fin mot de l’affaire se réduirait à «un bizutage qui aurait mal tourné». La thèse du chien, bouc émissaire idéal, aurait délivré les parents des ados de toute responsabilité, notamment financière (des dédommagements aux montants sans doute énormes), tandis que l’Autorité verrouillait la loi du silence et refusait toute autocritique.

Image ci-dessus: le "vrai" Luca et sa maman. 

 

 

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27/04/2010

Vallotton de glace et de feu

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L’expo du Salon du Livre honore un grand artiste d’origine vaudoise.
Félix Vallotton (né à Lausanne en 1865 et mort à Paris en 1925) fut sûrement l’un des artistes du début du XXe siècle les plus originaux issus de notre pays, même s’il réalisa l’essentiel de son œuvre en France – dont il prit la nationalité en 1909 -, autant comme peintre que pour ses travaux de graveur extrêmement prisés, ses écrits critiques et ses ouvrages littéraires, dont le roman La vie meurtrière est à redécouvrir.
Comme celle de Ferdinand Hodler, son quasi contemporain, l’œuvre très dense de Vallotton (son catalogue raisonné compte plus de 1700 titres) a déjà fait l’objet d’une redécouverte (via Paris, Zurich et Martigny), où les aspects les plus novateurs de sa peinture furent mis en exergue, notamment avec ses paysages proches des nordiques Munch et Nolde, de Cuno Amiet ou de Hodler précisément.
Or, c’est précisément pour un bel ensemble de paysages – des plus sages aux plus fous – que l’exposition qui s’ouvre pour cinq jours à Genève, aux bons soins de Frédéric Künzi, se distingue. Quelques-uns des fameux nus (souvent controversés) de Vallotton, telle la Femme au perroquet reproduite sur l’affiche de l’expo dans sa version chaste (après une première version plus « osée », le peintre édulcora son motif…), sont également présents, de même qu’un choix de natures mortes et autres scènes de la comédie humaine scrutée par l’observateur aigu, voire acide que fut Vallotton.
La peinture comme fin en soi
Cela étant, bien plus que ses « sujets », c’est le traitement pictural de ceux-ci qui prévaut. Très loin des « vaudoiseries » platement réalistes ou post-romantiques de la même époque, Vallotton fut un acteur significatif de l’art nouveau du début du XXe siècle. Arrivé à Paris à dix-sept ans, le jeune Lausannois se mêla bientôt à la vie artistique et littéraire parisienne, proche notamment des Nabis (terme signifiant « prophètes ») qui s’éloignaient de la représentation « fidèle » pour intensifier la couleur en aplats et privilégier la ligne et la synthèse des formes dans une transposition radicale de la nature. Surnommé le « Nabi étranger », Vallotton fut ainsi proche de Vuillard et de Maurice Denis, le théoricien du groupe. Pour autant, l’œuvre de Vallotton ne se borne pas à une «manière» d’école, se développant sans cesse et comme par à-coups, avec autant de « pannes » que d’avancées.
On connaît évidemment l’implication du graveur dans son époque, illustrateur des mœurs intimes ou publiques, aux accents souvent incisifs, voire polémiques, mais on retrouve surtout, ici, le grand coloriste et l’inventeur d’espaces nouveaux.
Au tournant du siècle, Les Blés (1900) marquent une stylisation radicale du paysage, mais l’art de Vallotton n’exclut ni la foison ni le lyrisme, ni non plus les sombres échos de ses dépressions et de la Grande Guerre, au lendemain de laquelle il peint l’expressionniste Paysage soleil couchant de 1919, sombre merveille. De la guerre même, où l’engagement volontaire lui a été refusé, il laisse en outre une évocation quasi abstraite de Verdun (1917) qui frise l’abstraction tout en suggérant la déshumanisation de la guerre par de furieuses diagonales opposées où ne s’animent que feux et flammes.
Si les nus de Félix Vallotton nous semblent le plus souvent « plombés » par une sorte de crispation puritaine, et si ses natures mortes et autres intérieurs s’ « éteignent » parfois en dépit de la tension qui les habite c’est dans ses paysage que le peintre nous semble donner sa pleine mesure libérée, même endiablée, pour notre jubilation.
Genève, Palexpo, du 28 avril au 2 mai. Un catalogue de 206 pages, conçu Frédéric Künzi (avec des commentaires avisés de Marina Ducrey), paraît à l’enseigne de la Fondation pour l’écrit, aux éditions Favre.

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25/03/2010

Imagier du vécu magnifié

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Avec son prénom quasi mythique et sa dégaine de grand diable hirsute à l’air vaguement gitan, son sourire craquant et son regard chaleureux, Germinal Roaux dégage une immédiate sympathie que son travail de photographe et de cinéaste ont déjà marqué d’une espèce d’aura. Si son œuvre est encore mince en dépit d’un premier succès d’estime, la « patte » de Germinal accuse un regard sur la vie et les gens qui saisit à la fois par son humanité et la beauté de ses images. Sensibilité tendre et vive, netteté et honnêteté, qualité de la perception et de l’expression en exclusif noir et blanc: des ados qu’il observe aujourd’hui aux cabossés de la vie qu’il a longtemps approchés, l’imagier témoigne et magnifie à la fois, sans flatter. Même difficile ou fragile, la vie sous son regard est émouvante et belle. Or, cette valeur ajoutée n’est pas qu’une affaire de talent. Il y a là derrière un individu, un apprentissage, des blessures et l’effort de les surmonter, autant dire un premier scénario existentiel…
C’est l’histoire d’un petit garçon un peu fragile, à tous égards, que ses parents (le père est cuisinier, d’origine française, et la mère infirmière, à formation de sage-femme) ont choisi de confier à l’école Steiner, dont il ne dit aujourd’hui que du bien : douze ans avec les mêmes camarades, des chances données à chacun de se réaliser, plus de créativité, une véritable « école de l’amitié » à son dire. Nul en allemand, il se fait virer de la classe en question, mais un prof l’encourage à monter un atelier de photo, qui l’intéresse déjà, autant que le cinéma. Pour « chef-d’œuvre » de fin de scolarité, il réalise ainsi, au Burkina-Faso où il séjourne un mois, un premier « docu » d’école sur la désertification. Peu après, avec son meilleur ami d’enfance, prénom Julien, le voici parti à dix-huit ans pour un périple africain de 7 mois. Les deux compères sont encore « de vrais gamins », qui échappent de justesse à des pirates de la route, en Mauritanie, mais ils font le plein d’observations et d’expériences.
Ce début de film d’une vie va se trouver marqué, cependant par un drame bouleversant: la mort accidentelle de Julien, après son retour en Suisse, qui révèle à Germinal que nous sommes mortels, que la vie est précieuse et nous est comptée, que l’enfance est finie et qu’il va falloir donner désormais un sens à « tout ça ».
Autodidacte en photo et en cinéma, Germinal Roaux va suivre alors, dix ans durant, la « meilleure école » que représente la rubrique Vécu de L’Illustré, où l’occasion lui est donnée de se colleter à ce qu’il appelle les « grands brûlés de la vie ». C’est au fil de cette série qu’il rencontre le jeune trisomique Thomas Bouchardy auprès duquel, 8 mois durant, il va vivre et préparer son premier film, intitulé Des tas de choses. D’une rare délicatesse dans son approche humaine, et d’une beauté de poème visuel, ce film fait avec des bouts de ficelles séduit aussitôt Jean Perret, directeur du Festival Visions du réel, où il est présenté, autant que Gérard Ruey et Jean-Louis Porchet de Cab Productions, qui lui commandent illico un court métrage de fiction - ce sera l’étincelant Icebergs, primé à Locarno et à Soleure – et le scénario d’un premier « long », dont le tournage pourrait démarrer cette année encore.
Capter le mélange de violence et de fragilité, de grâce et d’âpreté de ce qu’on appelait naguère l’âge tendre, en moins d’un quart d’heure : c’est ce qu’a réussi Germinal Roaux dans ce bijou consacré à l’adolescence, qui se prolonge aujourd’hui dans ses portraits d’ados sous le titre « panique » de Never young again…
À en croire Germinal, l’adolescence que nous avons connue serait en train de disparaître. « À treize, quatorze ans, la plupart ont fait l’expérience du sexe et de la drogue, mais ils restent désarmés devant la réalité. Cela a quelque chose d’assez inquiétant pour l’avenir…». Rien évidemment d’un regard de censeur, chez Germinal Roaux, mais le simple effet, conséquent, d’une lucidité qui va de pair avec la tendresse et l’angoisse qui l’habitent depuis que son ami Julien lui a révélé la fragilité et le prix de la vie…

Les images de Germinal Roaux sont à voir ces jours au club Le Romandie, à Lausanne, place de l'Europe. Never young again... On peut les retrouver aussi sur son site personnel: http://www.germinalroaux.com/

18:58 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : photographie, cinéma

25/02/2010

Du jamais vu !


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Au jour de la mise en vente de La Meute de Yann Moix, ce 25 février, Pascal Vandenberghe directeur général de Payot Librairie, exprime publiquement ce qu'il pense de ce livre, pourquoi il le vendra sans le mettre en avant et comment il "recyclera" les bénéfices de cette vente.

Fallait-il en parler ? Après l’émotion suscitée, tout d’abord par la publication d’extraits du livre de Yann Moix, La Meute, sur le site de la revue française La Règle du Jeu, ensuite par l’interview que l’auteur a accordée au Matin le 2 février, fallait-il revenir sur ce sujet à quelques jours de la parution du livre, au risque de lui faire une publicité supplémentaire malvenue ? N’est-ce pas lui accorder plus de visibilité qu’il n’en mérite, et participer ainsi à la volonté de l’auteur de faire parler de lui ? « Il faut que les hommes fassent du bruit, à quelque prix que ce soit - peu importe le danger d’une opinion, si elle rend son auteur célèbre », écrivait Chateaubriand dans son Essai sur les révolutions.
Certes, nous aurions pu choisir de ne pas nous exprimer sur ce sujet. Mais de nombreux lecteurs nous ont interrogés : allons-nous vendre ce livre ? Si oui, pourquoi ? Et, pour certains, il a paru choquant que Payot puisse gagner de l’argent avec ses ventes. C’est afin de clarifier les choses que nous affichons aujourd’hui notre position.

Des lecteurs adultes et responsables
Oui, ce livre sera en vente dans les librairies Payot : notre mission est de favoriser l’accès à tous les livres pour tous les lecteurs. Nous considérons les lecteurs comme adultes et responsables, et capables de se faire une opinion par eux-mêmes. Nous n’avons ni à pratiquer la censure, ni à nous substituerà la loi : si un livre n’est pas interdit, sur quelle base nous arrogerions-nous le droit de nous constituer en directeurs des consciences ? Le mettre ainsi à disposition de nos clients ne signifie pas pourautant en partager les thèses. C’est donner à chacun la possibilité de se faire sa propre opinion, en ayant accès au texte dans son intégralité. Dédramatiser n’est pas minimiser La lecture de l’intégralité du texte permet d’une part de remettre les choses dans leur contexte, d’autre part de vérifier dans quelle mesure les soi-disant « extraits » publiés sur le site de La Règle du Jeu se retrouvent bien in extenso dans la version finale publiée. Le livre de Yann Moix comporte 266 pages et est constitué de 26 chapitres, dont un seul est consacré à la Suisse. S’il est bien titré « Jehais la Suisse », sa teneur en est toutefois beaucoup moins virulente que ce qui a été publié le 31 janvier. Yann Moix y tient bien des propos virulents contre la Suisse, mais pas contre les Suisses, contrairement à ce que son interview au Matin pouvait laisser penser. Les propos restent critiques, mais l’injure et l’insulte directes sont nettement atténuées dans le livre. Il termine le chapitre (pp. 218 et 219) en reconnaissant avoir volontairement provoqué un buzz de façon à prouver ses dires sur ce qu’il appelle « la meute ». Tout cela serait donc simple provocation destinée à faire réagir. On doit reconnaître que, de ce côté-là, ce fut réussi.
Mais on ne peut pas en dire autant du livre lui-même : la lecture des vingt-cinq autres chapitres est édifiante. Car le chapitre 22 consacré à la Suisse n’est ni plus ni moins crédible que le reste : l’ensemble est affligeant d’interprétations historiques erronées, de distorsions de la réalité, d’arguments contestables, de conclusions fallacieuses. Si Yann Moix s’érige en avocat de Roman Polanski, alors ce dernier est bien mal défendu !
Le rôle de prescripteur du libraire
Par principe, nous ne critiquons jamais un livre négativement. En règle générale, nous choisissons de défendre et promouvoir les livres que nous avons aimés ou trouvés intéressants, mais nous n’attaquons pas ceux que nous n’aimons pas : ceci est du ressort des critiques littéraires. La Meute constitue donc bel et bien une exception, la critique négative étant justifiée par la provocation stupide et déplacée de l’auteur, son dénigrement outrancier de la Suisse dans sa « campagne de promotion ». Cela méritait, à nos yeux, une prise de position sans ambiguïté.
Gagner de l’argent avec ce livre ? Vendre ce livre ne signifie pas pour autant en faire la promotion, ni accepter de gagner de l’argent avec lui. S’il sera bien en vente dans les librairies Payot, il ne bénéficiera d’aucune mise en avant : ni vitrine, ni piles sur les tables. Il sera simplement présent dans le rayon « Actualité », accompagné de ce communiqué de presse. Par ailleurs, nous avons décidé de reverser la totalité des marges dégagées par les ventes de ce livre à une fondation de notre choix, en l’occurrence la Fondation Théodora (www.theodora.org), dont la vocation est d’apporter aux enfants hospitalisés un peu de rêve dans leur quotidien de petits malades.


Pascal VANDENBERGHE
Directeur général de Payot Librairie.

Commentaire: Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, la prise de position de Pascal Vandenberghe a déjà suscité diverses réactions, pas toutes favorables. On dira probablement: courage. Courage d'un professionnel de la librairie qui ose prendre parti dans un débat public à propos d'un produit qu'il est censé vendre les yeux fermés, au garde-à-vous devant l'éditeur et le distributeur. On connaît Pascal Vandenberghe: le type du patron de librairie actif et réactif, qui défend le livre avec passion et compétence. Mais on pourra se dire aussi: complaisance, politiquement correcte, à l'égard d'un public enfiévré par la critique d'un auteur en mal de publicité. On a lu les propos provocateurs, voire imbéciles, d'Yann Moix dans les médias. D'aucuns ont même parlé d'interdire La meute à la vente. On en a jugé avant même d'avoir lu La Meute. Pas touche à la Suisse ! On croit rêver. Or, voici que Pascal Vandenberghe nous dit que La Meute n'est pas qu'une insulte à la Suisse (d'ailleurs moins pire qu'on ne pouvait s'y attendre au vu des propos débiles de l'auteur) mais également une injure faite à l'honnêteté intellectuelle. Ah bon ? Et ce délit mériterait qu'on mette le livre au pilori, ou disons au semi-pilori ? Mais n'est-ce pas ouvrir, du même coup, la voie à une nouvelle forme de censure prescriptive ? La mise en garde de Pascal Vandenberghe relève du jamais vu, à notre connaissance, et mérite pour le moins débat. Quant au produit des marges bénéficiaires reversé à une bonne oeuvre, disons gentiment qu'elle fait sourire. À qui seront versées demain les marges bénéficiaires des livres jugés comme des "crimes" contre l'humanité. À qui profitera demain la vente admise-refusée de Mein Kampf ? Aux victimes du génocide ?   

19/12/2009

Nasma la conteuse

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Autour des mondes de Mervyn Peake et des frères Grimm, à la Maison d’Ailleurs.
Elle a la passion des contes du monde entier, et sait en transmettre la magie et les sagesses avec autant de présence vibrante que de malice et de naturel. Récemment encore, c’est dans l’univers des contes soufis qu’elle emmenait son public, à Vevey, mais rien de ce qui se conte n’est étranger à Nasma Al’Amir, également passionnée par l’art d’illustratPeake.jpgeur et les écrits personnels de Mervyn Peake, qui fait ces jours l’objet d’une importante exposition, à la Maison d’Ailleurs d’Yverdon-les-Bains, où nous la retrouverons pour une heure de rêve éveillé, au fil de laquelle nous découvrirons un conte de Grimm inédit en français.

C’est donc aujourd’hui, samedi 19 décembre 2009, que ça se passe, à Yverdon-les-Bains, cet après-midi dès 15h. Spectacle inclus dans le prix d’entrée au musée. Dès 7 ans.

09:21 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : contes, exosition

13/12/2009

Ciao Bellissima !

Susan2.jpgSusan Boyle à la trace
Le récit de Susie-la-simple relève autant du roman-photo que du croquis sociologique, dont les péripéties ont défrayé la chronique du début de l’été passé, plus précisément en mai dernier, lorsque Susan Boyle, 47 ans, vécut « le moment le plus important de sa vie » en passant le cap de la demi-finale du Britain’s Got Talent, le plus populaire des concours de variétés du Royaume-Uni,pour se retrouver, tel historique lundi de juin, devant le jury tricéphale de la Finale, défaite et triomphante à la fois…
Le conte de fée de celle que les méchants taxèrent d’« ange velu », dont la voix toucha des millions de gens, sur Youtube, à proportion inverse de sa dégaine et de sa candeur, que les cyniques persiflèrent, m'a rappelé la formidable scène de cinéma de Bellisima, de Luchino Visconti, durant laquelle un quarteron de producteurs se mettent à rire en assistant à la prestation chantée d’une petite fille dont sa mère (Anna Magnani), issue de milieu modeste, a juré de faire une star de la chanson. Pour différents que soient les contextes, les situations sont tout à fait comparables, qui mettent en jeu les grandes espérances de cœurs simples pris au piège de la gloriole manipulée.
Ladite situation, dans le cas de Susan Boyle, fille d’ouvrier et chômeuse elle-même, n’a pas manqué de susciter moult analyses plus ou moins marxistes ou chomskyennes, mais ce n’est pas du tout dans cet esprit que l’auteur de Susie-la-simple a conçu son approche biographique du «phénomène», qui évite autant la moquerie facile que la flatterie démago. Alonso Llorente, supposé affilié aux Loups gris italiens par son éditeur le présentant en postface, ne «dénonce» pas tant qu’il observe, presque avec envie, ayant cru comprendre que Susan était beaucoup plus heureuse que lui… Autant dire que la posture rompt avec la feinte générosité de nos grands intellectuels qui concluent d’avance à l’aliénation du peuple. Par ailleurs, plus qu’en enquêteur «sur le terrain», même si le terrain est documenté par diverses images révélatrices (on imagine Marguerite Duras s’exclamer : « dès que j’ai vu la maison de Susan… ») c’est plutôt le jeu de la fiction romanesque qui caractérise la démarche de l’auteur, dans un décor de banlieue écossaise que nous voyons évoluer entre crises économiques et modes musicales, où Susan surnommée «la simple» à 11 ans vit initialement sa vocation à l’église de Notre-Dame de Lourdes, laquelle a l’air d’un hangar propret, avant de la porsuivre d'un karaoké à une fête de famille.
Ce qu’il y a de beau dans le chemin de «Susie la simple», c’est que ledit chemin est aussi long qu’il est têtu, fondé sur la conviction que c’est son chemin à elle en dépit de son physique de moins en moins glamour, qu'elle assume avec ces sages paroles : «La société moderne juge trop vite les personnes sur les apparences», alors même qu’elle n’aspire pas tant à être une star qu'à « s’avancer dans la lumière et chanter ». Oui-da, long sera le chemin jusqu’à la troisième édition de la célébrissime émission d’ITV, mais c’est sur ce long chemin que Susan a travaillé son oreille (d’abord en écoutant la pluie ou le groupe America) et sa voix, bientôt reconnue dans la paroisse, les concours locaux, les concours régionaux, un premier disque de charité, etc.
Ainsi que l’a expliqué Alonso Llorente, qui entendit un soir Susan Boyle chanter dans un pub de Bathgate, dans l’indifférence massive des clients, la chanteuse « incarnait dans sa naïveté la dimension sacrificielle des classes populaires à l’ère de la démocratie totale ».
Alexandre Friederich, éditeur lausannois à l’enseigne d’Art & fiction, n’est pas très précis dans sa postface sur les vacations militantes de son auteur (supposé «fédérer des mouvements» en Angleterre l’année de sa rencontre de visu avec la future célébrité), mais les propos qu’il recueille sur le mécanisme du « jeu de massacre » de l’émission Britain’s Got Talent, consistant, pour la compagnie de production Syco, à sublimer les aspiration légitimes d’une classe sacrifiée en lui offrant une victoire symbolique, ne réduisent en rien la dimension originale de son témoignage, d’un humour radieux quoique au second degré s'entend… Hélas, ceux qui aimeraient rencontrer ce fameux Alonso en seront pour leur frais : il n’aurait laissé en gage de sa présence fugitive, à l’éditeur perplexe, qu’une moustache postiche…


Susan.JPGAlonso Llorente. Susie la simple ; une biographie de Susan Boyle. Editions Art & Fiction. Lausanne, 86p.

22:20 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : biographie

06/12/2009

Chappaz l'émerveillé

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Le dernier livre, posthume, de Maurice Chappaz


« Je dis ma disparition… », écrit Maurice Chappaz dans le dernier livre qu’il écrivit entre juin 2008 et janvier 2009, interrompu par sa mort , le 15 janvier 2009, et dont 3 chapitre sur 5 viennent de paraître chez Fata Morgana, intitulés Le roman de la petite fille.

« Voici une heure que je rédige des lettres à des camarades dans l’existence. Sur une enveloppe j’écris le nom d’un ami qui dort au cimetière.

« Pour un peu je mettrais l’adresse du cimetière.

« Ce qu’on fait avec plus d’intelligence quand on prie ».

Maurice Chappaz ou l’intelligence faite poésie : le même pour l’essentiel à passé nonante ans qu’à son premier écrit septante ans plus tôt, intitulé Un homme qui vivait couché sur un banc, je veux dire : le même qui prie et fume, dans la prose la moins fumeuse qui soit : nette et fluide, dansante d’image en image, candide et poreuse, fondue dans le murmure de la nature en laquelle le poète voit partout Dieu. On le retrouve d’abord «à quelques pas de sa maison natale qu’on appelle l’Abbaye », écoutant « avec une joie secrète » l’eau d’une fontaine. « On dirait des diamant qui chantent », notera-t-il tout à l’heure sur une des enveloppes qui lui serviront de papier brouillon où écrire ce livre : « Ce sont les paroles des grandes forêts sombres où se cachent les sources ».

Le tout vieil homme se sait « vers la fin de sa vie », comme on le sentait déjà en tourbillon dans La pipe qui prie et fume, et ressaisit tout ce qui a été dans tout ce qui est et sera, subissant certes un « séisme » physique et mental mais qui « dépasse le désespoir car on s’aperçoit que la vie est un inconnu où l’on va disparaître et se fondre. Ou peut-être s’accomplir tant la vie dépasse toujours la vie ». Et ceci qui traduit si bien son esprit d’enfance inaltéré : « C’est ça la vieillesse : on s’y noie comme dans un berceau. »

À la toute fin de sa vie, le vieil homme subit des crises d’asthme, soulagées par une médication miracle que ne connut pas sa seconde épouse Michène, atteinte de ce mal vers sa troisième année. Michène se relevant la nuit pour le soulager, lui raconte ainsi ce souvenir d’enfance, et, de fil en aiguille, son enfance et sa mère, le Québec et sa tribu,: voici donc le roman de la petite fille à travers ses aïeux – les Albert et les Rivière, figures quasi mythiques - , le roman de Michène à fines touches et méandres, comme ceux d’un fleuve. On partira de la Grande Guerre et de migrations, d’entreprises humaines et de fâcheries puis de réconciliations, pour arriver aux tribulations de la mère et de l’enfant, entre pénurie et jeux enfantins. « Ma vie va finir. Ces jeux qui balancent le premier âge de mon épouse servent de rame à mes derniers jours. Je me suis embarqué ».

Comme dans toute l’œuvre, les images scintillent et sonnaillent en roue libre : « Le tram musiquait dans les rues avec son petit bruit de ferraille et de porte-monnaie. » Comme dans La pipe qui prie et fume, le texte respire la vie bonne : « La mort qui s’approche donne déjà à notre vécu cette dimension inconnue. Il y a de quoi être émerveillé et effrayé d’avance. On fait sa provision d’éternité sans s’en rendre compte. Tous les jours »

Comme une lettre du Paradis écrite les pieds sur terre et qui nous retombe du ciel en pluie vivifiante de mots radieux…

Maurice Chappaz. Le roman de la petite fille. Fata Morgana, 65p. Et pour mémoire : La pipe qui prie et fume, Revue Conférence, 2008.

Image: Maurice Chappez et Michène, sa seconde épouse, en Laponie

23:21 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, poésie

03/11/2009

Le modeste humaniste

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Claude Lévi-Straus est mort, samedi 31 octobre dernier, dans sa centième année. Un choix de ses œuvres avait été rassemblé, sous son regard, dans un volume de La Pléiade, paru l’an passé. Révérence à l’écrivain…

Au printemps 1941, entre le 25 mars et le 20 avril, Claude Lévi-Strauss et André Breton se retrouvèrent sur le même bateau à destination de la Martinique, « une boîte de sardines sur laquelle on aurait collé un mégot », dixit Victor Serge, chargé de quelque deux cents passagers fuyant le nazisme. Evoquant cette traversée, Lévi-Strauss décrit André Breton, au début de Tristes Tropiques, qu’on peut dire aujourd’hui son chef-d’œuvre. sous les traits d’un voyageur « fort mal à l’aise sur cette galère » en précisant que, « vêtu de peluche, il ressemblait à un ours bleu »…

Levistrauss3.jpgClaude Lévi-Strauss, qui deviendrait l’un des plus grands anthropologues du XXe siècle, magnifique écrivain par ailleurs et digne centenaire de l’Académie française, n’était alors qu’un jeune ethnologue « américaniste » revenu de deux expéditions chez les Indiens bororo et au Mato Grosso avec ses première collections et observations. De douze ans son aîné, André Breton faisait déjà figure de « pape » du surréalisme, taxé d’«agitateur dangereux » par la France de Pétain. Une même passion pour l’art, la littérature et la politique (Lévi-Strauss avait un passé de socialiste actif) allait cependant rapprocher les deux hommes, qui converseraient durant ce voyage par lettres et de vive voix.

Or le lecteur retrouvera, dans Regarder écouter lire, le dernier des sept livres des Œuvres de Claude Lévi-Strauss réunis (par celui-ci) dans la Bibliothèque de la Pléiade, un aperçu du débat qui les opposait alors. Breton y défend, notamment, le « spontanéisme » de l’art, le plus vrai dans son jet brut, tandis que Lévi-Straus, plus classique, rappelle l’importance du métier et de l’élaboration « secondaire » de l’œuvre. Plus tard, L’Art magique de Breton suscitera d’autres objections plus fondamentales de Lévi-Strauss, et pourtant, avec le recul, les passions communes et les œuvres de ces deux grands écrivains se rejoignent dans leur apport respectif à la connaissance de l’homme par la littérature et à travers les arts. Tous deux sont des « bricoleurs » de génie, qui pratiquent par collages. Tous deux sont de grands explorateurs de la créativité humaine, attentifs à ses mythes et pratiquant le même décentrage par rapport à l’Occident.

LeviStrauss2.jpgDans sa remarquable préface aux Œuvres de Lévi-Strauss, Vincent Debaene rappelle que « l’étude de l’homme est, par essence, littérature », non du tout au seul sens du « beau style » mais au sens d’un approfondissement de la connaissance qui « exige réflexion, lenteur et confrontation patiente aux données empiriques », à laquelle l’anthropologie peut être d’un grand apport. Sans narcissisme ni fétichisation du style, Lévi-Strauss développe, poursuit Debaene, « une écriture majestueuse qui fait songer à Chateaubriand pour la posture et à Bossuet pour le rythme ». Formules un peu solennelles cependant, à nuancer à la lecture de Tristes Tropiques, d’un ton souvent très direct et d’une mélancolie fleurant le XXIe siècle (la mémorable conclusion, en hommage à la beauté des choses), mais qui inscrivent bel et bien l’anthropologue dans la filière classique des grands voyageurs-naturalistes-essayistes, tel un Montaigne, notamment, dans cette posture qui est de déférence envers le monde et l’homme nu, tranchant avec l’avidité contemporaine…

Lévi-strauss.jpgTaxé d’«astronome des constellations humaines » Lévi-Strauss fut un grand lecteur des cultures conçues comme un ensemble de systèmes symboliques. Laissant les textes scientifiques les plus ardus, dégagées de la « mode » structuraliste, Ses Œuvres réunies ici visent le public cultivé mais non spécialisé. Avec Tristes Tropiques, captivant parcours sur le terrain et fondation des thèses structurales, Le Totémisme aujourd’hui et La pensée sauvage, suivie des trois «Petites Mythologiques » (La potière jalouse, La voie des masques et Histoire de lynx), celui qui se dit « humaniste modeste » a voulu retracer son parcours personnel sous son double aspect scientifique et littéraire, dont la conclusion de Regarder Ecouter Lire marque le point de fusion du savant et de l’artiste.


Œuvres de Claude Lévi-Strauss préface de Vincent Debaene ; édition établie par Vincent Debaene, Frédéric Keck, Marie Mauzé et Martin Rueff. Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 2062 p., 64 €

 

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02/11/2009

Le grand Goncourt de la petite dame

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PRIX LITTERAIRES. Avec Trois femmes puissantes, Marie Ndiaye fera date dans l’histoire du prix. Mais le Renaudot de Beigbeder est plus convenu...
Le Prix Goncourt 2009, attribué à Marie Ndiaye pour Trois femmes puissantes, roman aussi remarquable par sa densité émotionnelle que par son écriture, publié chez Gallimard et déjà plébiscité par le public (près de 150.000 exemplaires à ce jour), échappe pour une fois aux soupçons de « combines ». Le fait que Marie Ndiaye soit une femme a-t-il pesé dans le choix du jury, alors qu’aucune romancière n’avait plus été récompensée depuis Paule Constant, en 1998, pour un roman très moyen (Confidence pour confidence) que le critique Jérôme Garcin avait dit le symbole de la « chute des prix » ? Ce n’est pas impossible. De la même façon, la double origine de la romancière (née à Pithiviers en 1967, de mère française et de père sénégalais) et son choix de vivre à Berlin avec son conjoint (le romancier Jean-Yves Cendrey) et ses enfants, l’apparentent à une nouvelle génération d’auteurs multiculturels qui amènent du sang neuf à une littérature française un peu raplapla. Enfin, la prestigieuse enseigne de Gallimard aura sans doute « aidé ». Cela étant, l’œuvre de Marie Ndaye était déjà appréciée largement des connaisseurs pour sa qualité et son originalité, avant d’accéder au grand public avec Rosie Carpe, consacré par le Prix Femina 2001, alors que son théâtre la faisait également connaître titre de seule dramaturge vivante jouée à la Comédie-Française.
Mais l’essentiel est ailleurs, qui tient à la substance même de Trois femmes puissantes, où s’entrecroisent trois destinées de femmes et de divers personnages masculins, observés avec beaucoup d’acuité et de pénétration, échappant aux poncifs du « politiquement correct ». Si Marie Ndiaye n’a abordé que tardivement l’Afrique de ses origines, elle sait rendre admirablement les tensions qui résultent de l’arrachement à un sol ou une culture et à la difficulté de s’adapter à un autre monde, note finement les séquelles de comportements machistes ou patriarcaux, entre autres liens gâchés par l’envie ou l’égoïsme, sans que les caractéristique de race ou de genre soient déterminants – si l’on excepte la ténacité « réaliste » des femmes. De fait, les personnages de Marie Ndiaye sont d’abord des individus complexes, dont on se souvient des prénoms comme il en va souvent des romans qui nous marquent en profondeur. On se rappelle ainsi la rancune de Norah envers son père écrabouilleur, le charme maléfique de son conjoint Jakob, la veulerie douloureuse de Rudy le raté ou la force indomptable de Khady Demba en butte à toutes les avanies. Bref, attentive au monde qui nous entoure et aux vies souvent cabossées, Marie Dniaye fait honneur à la meilleure littérature en restant accessible à tout lecteur.
Marie Ndiaye. Trois femmes puissantes. Gallimard, 316p.

beigbeder.jpgLe Renaudot « pipole »

de Beigbeder le branché

 

Est-il permis d’être un « pipole » parisien aussi répandu que feu Edgar Schneider et un véritable écrivain, un chroniqueur de magazines de coiffeurs et un styliste crédible ? Ce qui est sûr, c’est que Frédéric Beigbeder se le permet, et qu’il y réussit parfois. Son dernier récit autobiographique, Un roman français, en est la plus récente preuve, qui lui a valu hier le « Poulidor » des grands prix littéraires d’automne – ce Prix Renaudot qui consacra tout de même, en d’autres temps, Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline et Les choses de Georges Perec…

Si la « confession » de Beigbeder ne caracole pas à ces hauteurs, elle procède cependant de la meilleure veine de ce chroniqueur des temps qui courent assez caractéristique de sa génération, enfant de divorcés  en bourgeoisie peu rêveuse, môme sans mémoire et ado mécontent de son faciès, dandy un brin canaille qui entra en littérature à 25 ans avec ses Mémoires d’un jeune homme dérangé, se fit « jeter » de la boîte de pub où il était surpayé après avoir décrit son job dans 99 francs, succès fracassant (plus de 400.000 exemplaires) pas loin de la manière Houellebecq (dont il fut l’éditeur) et adapté au cinéma.

Le « cinéma » mondain de Beigbeder est trop connu pour qu’on y revienne, alors que son réel talent mérite d’être rappelé. Pas tant celui du romancier de Windows on the World, évocation peu mémorable du 11 septembre vu de Paris, mais bien plutôt des Nouvelle sous ecstasy ou d’autres variations plus libres et plus personnelles sur l’époque, dans la postérité d’un Bernard Frank ou du Weyergans « goncourtisé » de Trois jours chez ma mère.    

Non sans charme, parfois touchant de réelle sincérité, notamment dans l’évocation de ses relations privilégiées avec son grand-père, l’écrivain a un ton à lui que module la « ligne claire » de notre langue.

Frédéric Beigbeder. Un roman français. Grasset.

 

 

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