22/01/2014

Le roman des Romands est Bantou

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Ce 22 janvier a été décerné, à l'Université de Neuchâtel,  le Prix du roman des Romands, qu'on pourrait dire le Goncourt des lycéens de Suisse francophone. Fondé en 2008 par Fabienne Althaus Humerose et doté de 15.000 francs, ce prix en est cette année à sa cinquième édition. Trois auteurs de chez Zoé restaient en lice: Anne Brécart, Dominique de Rivaz et Max Lobe. C'est finalement celui-ci qui remporte ce prix extrêmement bienvenu par son type de fonctionnement, impliquant la lecture et l'appréciaition de centaines de gymnasiens. Pour notre ami le Bantou, c'est  une formidable reconnaissance, autant que pour les dames de Zoé qui l'ont accueilli et magnifiquement coaché. Aux dernières nouvelles, Zoé publiera cette année le prochain roman de Max, que j'ai lu sur tapuscrit et beaucoup aimé. Sans gesticuler, avec humanité et talent, humour et gravité, Max Lobe va s'imposer comme un écrivain de premier ordre. Après une bourse de la Fondation Leenards, le prix du roman des Romands confirme largement l'accueil qu'il mérite !

 

 

Flash-back sur 39 Rue de Berne:

 

Son premier roman, d'une irrésistible vitalité, excelle dans le pleurer-rire. 39, rue de Berne marque la naissance d'un véritable écrivain.

 

Les commères de Douala en restent baba ! Les plus fameux caquets du Cameroun viennent en effet d'apprendre, par Facebook, qu'il y aurait en Suisse un jeune homme à la langue mieux pendue qu'elles toutes réunies: une espèce de griot-écrivain dont le verbe aurait la saveur d'une griotte veloutée et piquante. Le conditionnel tombe d'ailleurs puisque la nouvelle est de source "sûre-sûre", émanant de la très fiable AFP, en clair: l'Association des Filles des Pâquis, dont les bureaux se trouvent au 39, rue de Berne, en pleine Afrique genevoise. Or cette adresse est aussi le titre d'un livre écrit par ce prodige de la parlote, du nom de Max Lobe, aussi doué à l'écrit que pour la zumba ! Quel rapport y a-t-il entre un Camerounais de 26 ans bien éduqué, cinquième de sept enfants, débarqué à Lugano son bac en poche et diplômé en communication et management, actuellement en stage à la Commune de Renens, et le jeune Dipita, fils de prostituée aux Pâquis et condamné à cinq ans de prison pour le meurtre passionnel de son jeune ami William ? Le rapport s'intitule 39, rue de Berne, un vrai roman qui saisit immédiatement par sa densité humaine, la présence vibrante de ses personnages et l'aperçu de ce qui se passe en Afrique ou à côté de chez nous. De sa cellule de Champ-Dollon, Dipita raconte sa vie de garçon pas comme les autres, marqué en son enfance par les discours de son oncle Démoney. Rebelle très monté contre "papa Biya", le Président qu'il appelle "la Barbie de l'Elysée", l'oncle vitupère les magouilles du régime et le délabrement de la société, tout en recommandant à son neveu de ne pas se comporter à l'instar des hommes blancs qui pleurent comme des femmes et font de "mauvaises choses" entre eux. Or le même oncle, qui est à la fois le frère et le "papa" de Mbila, la mère de Dipita, n'a pas hésité à vendre celle-ci à des "Philanthropes-Bienfaiteurs" affiliés à un réseau international de prostitution, jusqu'à Genève où la jeune fille de 16 ans, abusivement vieillie sur son (faux) passeport, doit racheter sa liberté en payant de son corps. Dans la foulée, elle se fait engrosser par le chanteur-maquereau d'un groupe fameux, qui la pousse ensuite à conclure un mariage blanc avec un Monsieur Rappard spécialisé dans ce trafic lucratif. Pour faire bon poids, Mbila fourguera aussi de la cocaïne avec la complicité (de mauvaise grâce) du jeune Dipita. Enfin, cerise sur le gâteau, celui-ci, bravant les mises en gardes de son tonton, tombera raide amoureux d'un beau blond qui n'est autre que le fils du (faux) mari de sa mère. Glauque et compliqué tout ça ? Nullement: car Mbila, malgré ses humiliations atroces et sa colère contre son frère-papa, est aussi gaie que son fils est gay. Celui-ci garde par ailleurs respect et tendresse pour son oncle et sa tante Bilolo (la famille africaine, bien compliquée à nos yeux, reste sacrée), même si c'est chez les Filles des Pâquis, héritières d'une certaine Grisélidis, qu'il trouve refuge affectif et formation continue en toutes matières, y compris sexuelle.

 

Une langue-geste 

 

Notre grand Ramuz a fondé une langue-geste, qui travaille au corps toutes les formes de langage. Loin d'aligner les expressions locales, le romancier a forgé un style qui suggère les pensées et les émotions autant par les gestes de ses personnages que par leurs paroles. C'est exactement la démarche qu'on retrouve chez Max Lobe, qui ne sait rien de Ramuz mais a lu Ahmadou Kourouma et Henri Lopes et réussit à capter, dans son récit de conteur, des expressions souvent drôles mais plus encore significatives du doux mélange des cultures. Dans la bouche de l'oncle Démoney, le "cumul des mandats" devient "cumul des mangeoires". Dans celle de Dipita, le derrière rebondi de Mbila devient "cube magie". Et les mots de bassa ou de lingala y ajoutent leur son-couleur: le ndolo pour l'amour, le mbongo pour l'argent, notamment. Max Lobe a écrit 39,rue de Berne avec son sang et ses larmes, et sa joie de vivre, sa générosité, son élégance intérieure, sa tristesse ravalée, son incroyable sens du comique fusionnent dans un livre plein d'amour pour les gens et la vie. Le portrait (en creux) de Dipita est des plus attachants, et celui de Mbila bouleversant. La présidente de l'AFP, une digne dame Madeleine, a décerné au livre un prix spécial en matière d'observation. Et les commères de Douala se feront un plaisir de dérider les vertueuses Dames de Morges si celles-ci froncent le sourcil. Chiche que Calvin se mette à la zumba!

 

Zap001.pngMax Lobe. 39, rue de Berne. Zoé, 180p.

Cet article a paru dans le quotidien 24 Heures du 23 janvier 2013. 


02/01/2014

Zapping back

 

La cuvée 2013. Une année de lecture.

 

L'année 2013 n'aura pas été, dans l'édition française, bien marquante, à mon goût en tout cas. Surprise en revanche en ce qui concerne la littérature de Suisse romande, avec une belle série de nouveaux venus de talent. Prix littéraires de l'automne parisien: peu de chose. En revanche: un grand Nobel avec la révélation, pour beaucoup (du moins en langue française où l'art de la nouvelle est peu prisé), de la Canadienne anglaise Alice Munro. 

Chroniqueur littéraire en retraite depuis une année, je suis moins tenu qu'avant de "suivre l'actualité" même si mes amis de 24 Heures me prennent encore des papiers sur des livres ou des films. Mais je me suis gardé les Fugues de Philippe Sollers, ou Les désarçonnés de Pascal Quignard, dont je suis sûr de la qualité, pour plus tard.

En outre je ne détaillerai pas ici mes "lectures de fond", de la relecture du Voyage au bout de la nuit à celle des Frères Karamzov, des Notizen de Ludwig Hohl aux essais de Philippe Muray, des Feux de l'envie de René Girard et des pièces de Shakespeare qui y sont analysées au Dossier H consacré à Gustave Thibon mon compagnon de route de toujours, sans oublier Le Temps retrouvé et, au premier rang, la nouvelle édition critique des Oeuvres complètes de Charles-Albert Cingria...

 

Pour ne pas fatiguer un chacun en ce début d'année, je ne consacre ici que 1000 signes par ouvrage me semblant valoir la peine d'être cité. Les étoiles ne sont qu'indicatives d'une appréciation très personnelle donc faillible, mais crânement assumée. Il arrive d'ailleurs qu'on se trouve plus à l'aise dans une cabane que dans un Sheraton...

 

Parlons d'autre chose.

* Pas si mal mais peut mieux faire.

** Plutôt bien, voire plus.

*** Recommandable, même très.

**** Ce qu'on apelle LA Qualité.

***** Le Top, niveau Nobel quand c'est Alice Munro.

 

Belluz01.jpgSergio Belluz, CH, La Susse en kit. Xénia, 372p. ****

Un livre consacré à la Suisse qui soit à la fois très documenté et très très  drôle, c'est très très très rare et ce fut l'une des premières grandes surprises du tournant de l'année 2012-2013. L'auteur, secundo rital d'érudition joyeuse, combine un tableau de la Suisse admirablement prologué en une trentaine de pages, suivi d'un formidable Who's who culturel (de Godard à Ziegler), littéraire (de Bouvier à Dürrenmatt) ou caustique (de Oin-Oin à Zouc) assorti de pastiches parfois épatants. Le ton est jovial au possible, mais le fond est beaucoup plus solide et varié, surtout plus original que pas mal d'ouvrages sur le Multipack helvète, notoirement assommants ou gris, lancinants comme un jour de foehn à Bienne. Sergio Belluz a le grand mérite de replacer le génie suisse polymorphe autant que méconnu au premier rang, en privilégiant la culture, et sans craindre d'être vif et persifleur, voire parfois injuste en toute mauvaise foi souriante. Le sous-titre sur fond rouge, SUISSIDEZ-VOUS, est d'aussi mauvais goût que la couverture. Mais Dieu que ça fait du bien de voir un défaut en Suisse !

 

Ziegler03.jpgJean Ziegler. Destruction massive, Seuil, 348p. ****

On peut se rebiffer devant le rabat-joie, mais les faits sont là : Jean Ziegler, après huit ans de mission sur le terrain au titre de rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, décrit l’état du « massacre » et témoigne de ce qu’il a vu. D’Afrique en Corée ou du Guatémala en Inde, en passant par Gaza : des situations intenables. Mais aussi de formidables rencontres de femmes et d’hommes de bonne volonté. Un état général qui s’aggrave pour les plus pauvres du fait des sacro-saintes « lois du Marché ». Mais des forces qui se regroupent pour leur défense et leur survie.  Ziegler consacre en effet de nombreuses pages  aux organisations luttant contre les prédateurs, tels le mouvement international de la Via Campesina ou le Réseau des organisations paysannes et des producteurs d’Afrique de l’Ouest. Entre autres remèdes, Jean Ziegler prône l’interdiction de la spéculation boursière sur les aliments de base et la prohibition des biocarburants à partir de plantes  nourricières, ou la préservation de l’agriculture vivrière. « Les solution existent », conclut-il, « les armes pour les imposer sont disponibles. Ce qui manque surtout, c’est la volonté des Etats »…

 

Maxou33.jpgMax Lobe, 39 rue de Berne. Zoé, 186p.  ****

La première mouture de ce roman, découverte sur manuscrit, m'avait paru peu crédible dans sa partie dramatique - le meurtre passionnel d'un jeune homo -, mais l'auteur camerounais, dont L'Enfant du miracle m'avait déjà intéressé en dépit d'une édition bâclée, a complètement revu sa copie et son premier roman me semble accompli à quelques détails près, en tout cas vivant et vibrant, manifestant le double don de conteur et de dialoguiste de Max Lobe. Plus encore: le romancier impose un regard vif et grave sur la réalité, entre l'Afrique où commence le livre et les bas-quartiers de Genève où il se déploie ensuite. Au coeur du livre: le portrait inoubliable de Mbila, mère de Dipita le narrateur et femme vendue par son propre frère à un réseau de prostitution. Avec une détermination courageuse, le jeune écrivain aborde des thèmes délicats (la dictature au Cameroun, la traite des femmes, l'homosexualité) sans verser jamais dans le roman à thèse ou l'ostentation démago. D'une rare musicalité, ce livre confirme enfin un talent dont il y a sûrement beaucoup à attendre.     

 

Tallote03.gifJacques Tallote. Monsieur Chien. L'Âge d'Homme, 224p. ****

Une étrange beauté se dégage de ce roman dur et doux à la fois, qui rend admirablement la tonalité d'une certaine époque, à la toute fin du XXe siècle - plus précisément l'année du massacre de Columbine -, qu'on pourrait caractériser par la "peur errante" que ressent l'une des protagonistes. D'une plasticité saisissante, donné au présent de l'indicatif mais avec d'étonnante modulations temporelles, comme au fil d'une montage cinématographiques bousculant parfois la chronologie, ce roman de Jacques Tallope frappe immédiatement le lecteur par son climat et la singularité de ses personnages, tous aux alentours de la vingtaine, deux filles et deux garçons, quatre individualités fortes et fortement attachantes, physiquement très présents dans une décor atlantique (le roman se passe en l'île d'Oléron) rendu avec une sorte d'hyperréalisme magique rappelant les clairs-obscurs d'un Hopper - d'ailleurs cité dans la foulée. En outre  il faut souligner, au top des qualités de ce roman, son expression d'une concision cristalline, aux ellipses et aux images constamment surprenantes, mêlant pensée et poésie, parler d'aujourd'hui et formulation plus classique.

 

Quentin13.jpgQuentin Mouron, La combustion humaine. Morattel, 113p. **

Après un départ fulgurant avec Au point d'effusion des égouts, et un deuxième livre marquant une expansion du point de vue de l'empathie et de l'observation d'un milieu, sous le titre de Notre-Dame-de-la-Merci, le piaffant benjamin des lettres romandes persiste et saigne une sorte de sanglier des lettres romandes, éditeur mal léché, n'aimant qu'un de ses deux cents auteurs et jugeant amèrement le milieu qui l'entoure. La première lecture de ce troisième opus, sur manuscrit, m'avait plutôt emballé par l'insolence de son ton et sa vivacité narrative. À relecture, cependant, j'en ai mieux vu les défauts, à commencer par l'invraisemblance du protagoniste, et ensuite par la non pertinence de son impertinence. Le jeune auteur connaît mal son sujet, flattant en somme le jugement des imbéciles en la matière - tous pourris ces écrivains, tous nuls à chier ces éditeurs romands -, et finalement le livre perd de sa force par sa propension à  le trait. L'auteur se rebiffe quand on range son livre au rang d'un pamphlet, estimant que c'est un roman. Pris comme tel, l'ouvrage n'y gagne pas hélas. Pamphlet passable: mauvais roman. Bref, on attend beaucoup mieux de Quentin Mouron !   

 

Gerber01.jpgAlain Gerber. Une année sabbatique, Bernard de Fallois, 302p. ****

Décrire la musique avec des mots relève du grand art, rarement atteint. Parler de musique en spécialiste , ou l'évoquer poétiquement, est une chose. Tout autre chose est de la décrire en substance et en mouvement; tout autre chose d'en capter la source vive ou l'incarnation; tout autre chose encore de saisir, par les seuls mots, d'ou vient ce langage et comment il parle, à quoi il répond de notre tréfonds et quelles ailes il nous fait pousser, comment il fouaille notre chair et comment il nous en délivre - et c'est cela même de "tout autre" que nous vivons en lisant Une année sabbatique d'Alain Gerber, très beau roman d'une rédemption débordant largement, à vrai dire, la seule question du rapport liant la musique et les mots pour englober la relation profonde entre création et destinée, art et simulacre, rumeur d'époque et blues de l'Ange.  Il y a, chez Alain Gerber, un grand pro du roman à l'américaine, dans la filiation d'Hemingway ou plus précisément, ici, de Nelson Algren.

 

Dantzig03.jpgCharles Dantzig, À propos des chefs d'oeuvre, Grasset,   ***

Un nouveau livre assez excitant, non moins qu'exaspérant à outrance, souvent pertinent et plus encore impertinent à bon escient, mais aussi péremptoire en ses jugements par trop expéditifs, et pourtant attachant par sa subjectivité souvent lestée de bonne mauvaise foi: tel est le nouveau livre de Charles Dantzig au  titre explicite au possible.

Charles Dantzig débite à propos de Dostoïevski, dont il fait un propagandiste religieux gâchant son talent en grimpant sur une borne pour prêchi-prêcher, des propos d'un simplisme affligeant. Mais on pardonne à ce grand connaisseur de la littérature dont le bonheur d'écrire est à proportion de son bonheur de lire,  stimulant sa langue d'écrivain vif et inventif à la prose fine et diaprée, comme il en fait le constat à propos du chef-d'oeuvre: que celui-ci est essentiellement un fait nouveau, inédit, abasourdissant, de langage...

 

 Vullioud04.jpgEdmond Vullioud. Les amours étranges. L'Âge d'Homme, ****

L'année étant achevée je le dis tout tranquillement: ce livre est celui que j'ai le plus aimé de ceux que j'aie lus d'auteurs vivants en langue française, si j'excepte, pour le style,  Nuede Jean-Philippe Toussait. Comédien de talent, l'auteur est un personnage lausannois connu. Mais voici qu'il se révèle écrivain la cinquantaine passée, nouvelliste de tout premier ordre comme je n'en connais aucun en Suisse romande actuelle ni en France, à l'exception d'un Georges-Olivier Châteaureynaud.  Or c'est une fête de tous les instants que la lecture de ce recueil de douze nouvelles dont le titre, Les Amours étranges, annonce la complète singularité. Fête des mots que ce livre dont sept nouvelles au moins sont de pures merveilles: fête de sensations et de saveur, d'atmosphères très variées et d'intrigues à tout coup surprenantes; fête d'humour et de malice pince-sans-rire qui n'exclut pas le tragique ni le sordide; fête enfin d'une humaine comédie restituée dans une langue à la fois somptueuse et sensible, fruitée et vigoureuse.

 

Damien02.pngDamien Murith, La lune assassinée. L'Âge d'Homme, 109p. ****

Une belle réussite littéraire, sous le titre de La Lune assassinée,  marque l'entrée en littérature de Damien Murith. En à peine plus de cent pages, mais d'une intensité dramatique et d'une densité poétique rares, ce roman cristallise une tragédie domestique qu'on pourrait dire hors du temps et des lieux alors même que le passage des saisons y est fortement scandé, dans un arrière-pays où cohabitent paysans et ouvriers. Le plus étonnant, dans ce récit en deux parties constituées chacune d'une quarantaine de séquences narratives parfois très brèves (jusqu'à deux lignes sur une page), c'est qu'y cohabitent la plus noire dureté et quelle sensualité partagée entre de splendides évocations de la nature et des scènes à caractère sexuel à la fois explicites et sans complaisance.

Jouant sur l'ellipse poétique avec un art sans faille, Damien Murith évite les écueils du minimalisme par son usage détonant des mots et des formules, et le caractère éminemment concret de tous les éléments du récit.

 

Jaquier03.jpgAntoine Jaquier, Ils sont tous morts. L'Âge d'Homme ***

On pourrait croire, au premier regard de surface, à en survoler les vingt premières pages, que ce livre se borne à une espèce de chronique, brute de décoffrage, relative au milieu "djeune" plombé par le désoeuvrement et la dope, genre témoignage - un de plus.  Et puis, à y regarder de plus près, à tendre l'oreille aussi à la musicalité et au rythme de la phrase d'Antoine Jaquier, plus encore à capter l'émotion qui filtre entre les lignes et les séquences du "film" romanesque qui se met bel et bien en place, modulé dans le temps à la fois court et plein de péripéties, parfois dramatiques,  de deux ou trois ans (1987 à 1989) revisités des années plus tard par le narrateur parlant du ciel, c'est bel et bien dans un vrai roman que nous nous retrouvons, avec son décor (entre les villages urbanisés de l'arrière-pays lausannois et la capitale) et ses personnages. son atmosphère et sa dramaturgie que l'auteur , avec le recul des années, Antoine Jaquier est parvenu à reconstituer dans un roman lesté de gravité, dans une forme apparemment déjantée et pourtant tenue.

 

meizoz_seismes.pngJérôme Meizoz. Séismes, Zoé, 86p. ***

On est cloué dès l'incipit de ce récit autobiographique: "Quand mère s'est jetée sous le train, il a bien fallu trouver une femme de ménage".  Déjà les exergues du nouveau livre de Jérôme Meizoz ont de quoi saisir. De Zouc: "Mon village, je peux le dessiner maison par maison. Je le connais comme mon sac à main". Et de Maurice Chappaz: "L'encre est la partie imaginaire du sang". Au fil de brèves séquences, la remémoration des années d'enfance de Meizoz se déploie comme une espèce d'Amarcord valaisan dont se détache précisément un avatar de la Gradisca sous les traits d'une belle plante se pointant à la messe avec ses fourrures de crâneuse.  Jérôme Meizoz a encore vu, dans le Valais de son enfance, comment on traitait les Ritals et autres "saisonnierset j'aime la façon dont son village cerné d'industrie (il y a un immense mur de barrage au béton bouchant le ciel d'un côté) prend peu à peu sociale consistance sans peser. Une frise de personnages relance tout autrement le Portrait des Valaisans de Chappaz, les détails intimes foisonnent et résonnent, là encore comme chez Fellini, ou comme chez un Pavese, avec les filles qui rôdent au bord du Rhône et le chair des garçons qui s'éveille.

 

Kasischke02.jpgLaura Kasischke. Esprit d'hiver. Traduit de l'anglais par Aurélie Tronchet. Editions Christian Bourgois, 273p. ****

 Les romans traitant des aléas quotidiens de la famille Tout-le-monde sont trop souvent plats, voire assommants, qui ressortissent à ce que Céline appelait "la lettre à la petite cousine". Mais il en va de l'écriture romanesque comme de l'observation des pommes, qui peut s'élever au grand art pour peu qu'un Cézanne y mette du sien. Or c'est ce qu'on se dit aussi en découvrant les tableaux de la classe moyenne américaine brossés par Laura Kasischke, et plus particulièrement, ces jours, à la lecture de son dernier roman: qu'il y a là du grand art. Esprit d'hiver est à la fois le portrait en mouvement d'une femme au tournant de la cinquantaine,  le récit d'une journée de Noël désastreuse à tous égards, et l'observation clinique, comme sous une terrible loupe, des relations délicates (proches parfois de l'hystérie) entretenues par la protagoniste en question, Holly de son prénom, et sa fille  adoptive Tatiana, dite Tatty, âgée de quinze ans et d'origine russe. Le temps du roman se réduit à un seul jour mais avec de constants retours dans le passé proche ou plus lointain, au fil d'une construction d'une parfaite fluidité.

 

Pajak22.jpg Frédéric Pajak, Manifeste incertain 2. Buchet-Chastel, 221p. ****

C'est un poète comme je croyais qu'il n'y en avait plus à part quelques-uns, un critique de la vie qui va et ne va pas tel qu'il n'y en a plus tellement non plus, un lecteur du monde selon mon goût profond, avec ses goûts et ses références à lui, enfin c'est un écrivain et un artiste que Frédéric Pajak, qui filtre ce qui lui est essentiel en phrases de plus en plus belles, comme enluminées en noir et blanc par ses dessins à l'encre de Chine, ou l'inverse. Certains livres sont des départs et d'autres des arrivées. Certains livres ouvrent des fenêtres et d'autres explorent les maisons qu'il y a dans la maison. Certains livres vous engagent et d'autres vous aident à dégager. Certains livres ne font que passer et d'autres vont rester. Certains livres ne sont que des aspects de la vie et d'autres en font la somme ou en font entendre la tonne, au sens où un orage ou le silence tonnent; et c'est un peu tout ça que je ressens en arrivant au bout de ma lecture du deuxième tome du  Manifeste incertain.

 

Rahmy02.jpgPhilippe Rahmy, Béton armé. La Table ronde, 202p.  ****

 Le désir de Shangai m'a souvent effleuré, mais à l'état encore vague d'aspiration à la ville-monde, tandis qu'ici  c'est du solide: dès les premiers mots écrits par la main de verre de Philippe Rahmy je m'y suis reconnu sans y avoir jamais été: "Shangai n'est pas une ville. Ce n'est pas ce mot qui vient à l'esprit. Rien ne vient. Puis une stupeur face au bruit. Un bruit d'océan ou de machine de guerre. Un tumulte", etc. C'est un livre d'une douce violence que Béton armé, dont chaque mot de verre sonne vrai. Les anciens maoïstes occidentaux sans aveu découvriront, sous la douce main de verre, la force implacable d'un écrivain stigmatisé de naissance par son incurable maladie, qui dit le vrai de part en part alors qu'ils continuent de mentir. Béton armé est de haute poésie et tout politique à sa façon, sans une concession de larbin littéraire aux Pouvoirs.

Ces mots ainsi devraient s'inscrire au coeur de chaque jeune auteur d'aujourd'hui: "Je voudrais raconter la ville telle que la vivent ceux qui la bâtissent. Aboutir à quelque chose qui ressemble à l'idée du travail bien fait, une espèce de point fixe. Un emblème dont on pourrait dire qu'il est beau et surtout qu'il permet à d'autres de vivre mieux, comme un pont, par exemple, qui symbolise différentes qualités poussant les individus à se surpasser sans trop savoir pourquoi, peut-être par fierté ou  simplement parce qu'ils ne sont jamais plus heureux que lorsqu'ils adoptent les réflexes du singe qui défie la pesanteur en se balançant de liane en liane".

 

Courbet01.jpgDavid Bosc, La claire fontaine. Verdier,155 ****

Le grand art est parfois le plus bref, et telle est la première qualité de ce formidable petit livre: en à peine plus de 100 pages, David Bosc, quadra né à Carcassonne et Lausannois d'adoption, concentre l'essentiel d'une destinée rocambolesque et d'une oeuvre profuse qui ont déjà suscité moult gloses contradictoires. Or David Bosc fait mieux que de rivaliser avec les spécialistes: il y va de son seul verbe aigu, précis, charnel, sensible et pénétrant. Ce qui ne l'empêche pas de connaître son sujet à fond. Qu'il focalise certes sur les dernières années, du début de l'exil au bord du Léman (1874) à la mort du peintre (1877), mais avec de multiples retours: sur l'enfance à Ornans, la bohème et la gloire parisienne, la tragédie de la Commune et les "emmerdements" qui collent au cul de l'artiste révolutionnaire avec le remboursement de la colonne Vendôme renversée que l'Etat exige de lui.

 L'apport majeur de La claire fontaine est,peut-être, de situer le réalisme poétique de Courbet par rapport à Rembrandt ou Millet, notamment, en désignant ce qu'on pourrait dire son noyau secret: " Courbet plongeait son visage dans la nature, les yeux, les lèvres, le nez, les deux mains, au risque de s'égarer, peut-être, au risque surtout d'être ébloui, ravi, soulevé, délivré de lui-même, arraché à son isolement de créature et projeté, dispersé, incorporé au Grant Tout".   

 

Crevoisier03.jpgPierre Crevoisier, Elle portait un manteau rouge. Tarma, 157p. ***

On est immédiatement saisi, à la lecture du premier roman de Pierre Crevoisier, par une scène initiale cinématographique de tournure évoquant le crash d'une voiture lancée, sur une route perdue, contre un poids lord forcément fatal - et forcément on pense à ce qu'un romancier soucieux de style éviterait d'appeler "un geste désespéré". Or on y coupe en l'occurrence, avant d'entrer dans le roman dans la foulée de Jacques, le fracassé du prologue, photographe-reporter en en vue qui en a vu d'autres, comme on dit, mais que frappe, un jour, la seule vue d'un manteau rouge passant par là au coin de la rue Baudelaire...

La première qualité de ce premier roman est aussi bien son énergie narrative, qui fléchira parfois mais se trouve relancée par le montage d'un récit à plusieurs temps ou strates, tous marqués par la violence et la passion, les fantasmes de l'amour et les vertige de la destruction.

Roman du dévoilement par sa structure même, Elle portait un manteau rouge est aussi celui de la passion, d'abord incandescente puis destructrice, sur fond de fascination érotique et de guerre des sexes.

Toussaint10.jpg Jean-Philippe Toussaint, Nue. Minuit,168p. ****

Les quatre saisons de l'amour avec Marie Madeleine Marguerite de Montalte forment une espèce de cycle chorégraphique, de l'hiver à l'hiver, cette fois en passant de Tokyo à l'île d'Elbe, via le Café de la Mairie de la place Saint-Sulpice, à Paris; et plus que jamais, avec son mouvement allant et ses reprises, son ressassement et ses fugues,  l'écriture de Jean-Philippe Toussaint figure une danse à la fois légère et fluide, à pointes souvent d'humour ou de rage amoureuse, qu'on dirait parfois en l'air ou comme dans l'eau même quand on se retrouve sur le toit d'un Centre d'art contemporain, sous les étoiles japonaises qui nagent là-haut tandis que, par un hublot, on voit ces drôles d'oiseaux que sont les visiteurs d'un vernissage chouettement snob et deux  mecs qui croisent leurs regards -  hasard calculé par l'Auteur qui en fait son miel digressif.  Après les autres avatars de Marie, Nue représente le roman de l'amour qui revient, et par exemple à l'île d'Elbe quittée quelques mois plus tôt sous le feu et retrouvée dans une atmosphère écoeurante de chocolat cramé, pour l'enterrement d'un ami de Marie en passe de livrer au Narrateur un secret - tout cela dansé entre hiver et renouveau, avec pas mal d'humour et de tendresse à la clef, de fausse désinvolture et de beauté nue.   

 

Flynno2.jpgFlynn Maria Bergmann. Fiasco FM, art & fiction, 128p. ***

Certains livres appellent, plus que d'autres, un écho, à leurs mots:  d'autres mots se sentent comme pressés d'ajouter à ceux-là, comme par affinité, et c'est ce qu'aussitôt j'ai éprouvé en commençant de lire Fiasco FM de Flynn Maria Bergman tant son écriture, ses images, l'allant rythmé de ses phrases et leur espèce de blues ont trouvé en moi d'immédiates résonances. D'emblée, aussi, la contrainte d'une forme entre en jeu, comme au jeu du sonnet, de l'haïku, du pentamètre ïambique ou des mesures comptées du blues. En même temps se réalise, dans les limites données du jeu en question (une page par séquence), une suite de stances "musicales" d'une complète liberté et d'une constante inventivité dans ses inflexions narratives.

Le mélange du très concret et du flottant qui divague, du très ingénu et du trivial, ou la soudaine fureur qui remplit toute la page de six lignes à typographie géante ("Lève toi ! Lève-toi! Lève-toi ! Ressuscite ! petit cactus de l'amour !"), la référence à des musiques ou des films partagés (Sailor et Lula pour une image de la jouissance réduite au plan d'une main de femme ouverte come une fleur sexuelle), ou le film qu'on se repasse à l'envers, le souvenir revenu du voyage en Roumanie qu'on n'aura pas fait comme prévu cet été de merde - tout ça se constituant  en roman sous forme de lettera amorosa non moins que dolorosa...

 

Despot01.jpgSlobodan Despot, Le Miel. Gallimard, 128p. ****

Le premier roman de Slobodan Despot, Le Miel, paraît chez Gallimard sous le signe du dépassement de toute haine, scellé par l'expérience de la tragédie. Il en va ici, en effet, de la ressaisie des destinées humaines marquées par les enchaînements et les enchevêtrements de l'Histoire, autant que par les intrigues à jamais impures de la Politique, à la lumière de la Conscience humaine incarnée ici par deux magnfiques personnages: Vera la naturopathe et Nikola le vieil apiculteur. Le Miel de Slobodan Despot se lit comme une espèce de film très construit et très fluide à la fois, avec des enchâssements de narration très maîtrisés. Une scène centrale est extraordinaire, qui décrit le saisissement du vieil apiculteur assistant, du haut de la montagne où il a sa cabane et ses ruches, à la fuite en débandade des siens, en pleine Krajna serbe, devant l'armée bien organisée de leurs anciens "frères" croates. Tout à coup, Slobodan l'ex-idéologue pur et dur, devient un poète serbe. Par sa plume, on vit ce que vit le vieux Nikola, qui rappelle le vieil Ikonnikov de Vassili Grossman, témoin muet de la folie des hommes. Et tout son roman, bref, tendu, sensible, admirablement agencé, s'organise avec le même mélange d'autorité virile et de porosité féminine, dont Vera figure l'incarnation.

25/12/2013

Rédemption

Despot02.JPGLe premier roman de Slobodan Despot, Le Miel, paraît chez Gallimard sous le signe du dépassement de toute haine, scellé par l'expérience de la tragédie.

 

Dans son magistral essai intitulé Mensonge romantique et vérité romanesque, le grand philosophe français René Girard, snobé par une bonne partie de l'intelligentsia de son pays, montre comment le meilleur du roman européen, de Cervantès à Proust, en passant par Stendhal et Dostoïevski, se trouve marqué au sceau d'une commune rédemption liée au dépassement des feux de l'envie et des passions mimétiques.

Or lisant, en cette veille de Noël, le premier roman de Slobodan Despot, intitulé Le miel et rebrassant le magma chaotique de le guerre en ex-Yougoslavie, je me suis senti gagné progressivement par une profonde émotion découlant de la grande beauté du livre, sur fond de pacification intérieure et par le miracle, aussi, d'une mise en forme relevant d'un art lumineux. 

Ma lecture aurait pu, à tout moment, se trouver parasitée par de multiples souvenirs personnels, favorables ou défavorables à l'auteur, que je connais depuis une vingtaine d'années, dont j'ai partagé diverses passions à l'enseigne des éditions L'Age d'Homme, avec lesquelles j'ai rompu pendant quinze ans, en partie à cause des positions nationalistes serbes que Slobodan défendait. 

Or pas un instant la figure du jeune propagandiste de la cause serbe ne s'est interposée au fil de ma lecture de son premier roman, dont l'enjeu est tout autre que celui d'une interprétation romanesque partisane de la seule tragédie balkanique. Il en va en effet de la ressaisie des destinées humaines marquées par les enchaînements et les enchevêtrements de l'Histoire, autant que par les intrigues à jamais impures de la Politique, à la lumière de la Conscience humaine incarnée ici par deux magnfiques personnages: Vera la naturopathe et Nikola le vieil apiculteur. 

Tous deux, par des voies différentes, semblent avoir passé de l'autre côté des apparences, ou s'être hissés sur une crête où les faits et les événements prennent une autre signification que dans les opinions et les médias. Ce ne sont pas deux anges désincarnés pour autant: ce sont deux êtres bons, ou plus exactement bonifiés par la vie. Telle étant en effet la bonne nouvelle: que chacun peut se trouver, comme le miel, bonifié par la vie. Il en va de données naturelles et de culture, de matière travaillée par la douleur et de spiritualité.

Le Miel de Slobodan Despot se lit comme une espèce de film très construit et très fluide à la fois, avec des enchâssements de narration très maîtrisés. Une scène centrale est extraordinaire, qui décrit le saisissement du vieil apiculteur assistant, du haut de la montagne où il a sa cabane et ses ruches, à la fuite en débandade des siens, en pleine Krajna serbe, devant l'armée bien organisée de leurs anciens "frères" croates. Tout à coup, Slobodan l'ex-idéologue pur et dur, devient un poète serbe. Par sa plume, on vit ce que vit le vieux Nikola, qui rappelle le vieil Ikonnikov de Vassili Grossman, témoin muet de la folie des hommes. Et tout son roman, bref, tendu, sensible, admirablement agencé, s'organise avec le même mélange d'autorité virile et de porosité féminine, dont Vera figure l'incarnation.

C'est par le truchement de Vera  que se livre le récit central de Veselin K., dit Vesko leTeigneux, fils cadet du vieil apiculteur, du genre Serbe criard et un peu veule, qui a vécu un peu en marge des événements tout en ressentant l'humiliation des siens, et qui tout de même portera secours à son vieux père isolé dans sa montagne dévastée. Qui plus est, le récit recueilli par Vera l'est en tierce main puisque celui qui écrit, pas tout à fait Slobodan Despot lui-même au demeurant, est un Serbe vivant en Suisse et lui aussi témoin plus ou moins honteux.  Or, avec la distance du temps passé, ce décentrage des récits rend à merveille le sentiment d'éloignement "épique" de la narration, alors même que le verre grossissant de la poésie en actualise la moindre action... comme chez Homère.

Bien entendu, je ne compare en rien Slobodan Despot, écrivain débutant, à Homère ou Dostoïevski, mais je relève ce fait littéraire essentiel que constitue la transposition par effet de mûrissement et, plus profondément, de pardon.

Il est certain que Slobodan Despot à des choses à se pardonner, comme les chefs de guerre et les journalistes occidentaux (j'en ai été à un à un très moindre titre), les Européens et les Américains, les donneurs de leçons pro-croates ou pro-serbes, les popes serbes entretenant la vindicte ou les doux franciscains croates mitraillette au flanc, entre tant d'autres. 

Avec le temps, cependant, et avec la pensée, avec le coeur et avec l'aveu de chacun, tout peu changer. Bonifier comme le miel. D'aucuns, cela ne fait pas un pli, jetteront encore la pierre à Slobodan Despot pour ce qu'il a été et sera encore pendant des siècles de haine qu'ils attiseront sans répit. Pour ma part, je ne vois que son livre qui est, dans ses limites, un geste de rédemption - un objet cristallisant la bonté.  

 

Despot01.jpgSlobodan Despot. Le Miel. Gallimard, 128p. En vente début janvier.  

05/11/2013

Violence et passion

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À propos du premier roman de Pierre Crevoisier, Elle portait un manteau rouge. Ce matin, à 11 heures, au micro de Jean-Marie Félix, sur Espace 2. À écouter sur Internet ensuite.

On est immédiatement saisi, à la lecture du premier roman de Pierre Crevoisier, par une scène cinématographique de tournure évoquant le crash d'une voiture lancée, sur une route perdue, contre un poids lord forcément fatal - et forcément on pense à ce qu'un romancier soucieux de style éviterait d'appeler "un geste désespéré". Or on y coupe en l'occurrence, avant d'entrer dans le roman dans la foulée de Jacques, le fracassé du prologue, photographe en vue qui en a vu d'autres mais que frappe, un jour, la seule vue d'une robe rouge passant par là u coin de la rue Baudelaire...

La première qualité de ce premier roman est aussi bien son énergie narrative, qui fléchira parfois mais se trouve relancée par le montage d'un récit à plusieurs temps ou strates, tous marqués par la violence et la passion, les fantasmes de l'amour et les vertige de la destruction.

La destruction est d'abord celle d'une enfance, dans un quatuor familial plombé par la brutalité insensée du père, dont on ne saura rien des tenants. Or cette violence paternelle déterminera fortement les faits à venir dans le roman, que le lecteur découvrira en même temps que Vincent, frère du fracassé qui enquête sur la cause de la mort de celui-ci et parcourt ensuite le labyrinthe de sa vie par le truchement de ses carnets retrouvés.

Roman du dévoilement par sa structure même, Elle portait un manteau rouge est aussi celui de la passion, d'abord incandescente puis destructrice, sur fond de fascination érotique et de guerre des sexes. Pas un moment de répit là-dedans, mais le roman prend corps, révélant un écrivain.

 

Pierre Crevoisier. Elle portait un manteau rouge. Editions Tarma, 2013.      

08/10/2013

Requiem des enfants perdus

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À propos d'Ils sont tous morts d'Antoine Jaquier.

On pourrait croire, au premier regard de surface, à en survoler les vingt premières pages, que ce livre se borne à une espèce de chronique, brute de décoffrage, relative au milieu "djeune" plombé par le désoeuvrement et la dope, genre témoignage - un de plus.   

Et puis, à y regarder de plus près, à tendre l'oreille aussi à la musicalité et au rythme de la phrase d'Antoine Jaquier, plus encore à capter l'émotion qui filtre entre les lignes et les séquences du "film" romanesque qui se met bel et bien en place, modulé dans le temps à la fois court et plein de péripéties, parfois dramatiques,  de deux ou trois ans (1987 à 1989) revisités des années plus tard par le narrateur parlant du ciel, c'est bel et bien dans un vrai roman que nous nous retrouvons, avec son décor (entre les villages urbanisés de l'arrière-pays lausannois et la capitale) et ses personnages, dans une atmosphère plus proche du nouveau cinéma romand (je pense à Garçon stupide de Lionel Baier ou au tout récent Left Foot Right Foot de Germinal Roaux) que de la littérature de nos régions, à quelques exceptions près.   

Mao.jpgAinsi parut en 1975, à Lausanne, aux éditions L'Âge d'Homme, un récit-journal sans nom d'auteur (le scribe de la chose, Claude Muret, estimant devoir garder l'anonymat), intitulé Mao-cosmique et constituant la chronique d'une communauté, de fameuse mémoire, qui éclata à la suite du suicide d'un de ses membres. Plus marqué du point de vue de l'idéologie politique, ce livre a valeur de témoignage irremplaçable sur le climat intellectuel, moral et affectif du début des années 70 où Antoine Jaquier faisait ses premiers pas dans notre drôle de monde. L'époque était aussi aux premières overdoses, mais le sida était encore loin.

Pour Jack, le narrateur d'Ils sont tous morts, les drogues dites douces, puis les plus dures, sont immédiatement présentes dans son récit, qu'on pourrait dire d'abord relevant de l'obsession mentale, puis de l'urgence physique. Dès les premiers chapitres, cependant, le lecteur perçoit l'ambivalence du garçon, déjà très lancé dans sa trajectoire de paumé borderline, en dépit de ses dix-sept ans, entre un frère carrément junkie (et sidéen) et une mère qui "fait avec", mais non moins tourmenté par sa mésestime de soi, se récriant quand un présentateur de télé y va de son discours lénifiant sur les drogues douces, et découvrant la réalité de l'héroïne sans euphorie - sale salope qu'il s'impatiente pourtant d'"essayer"...

Si le titre du roman d'Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, constitue l'horizon du récit de Jack, celui-ci ne débouche sur aucune conclusion "morale" explicite, ni non plus sur aucune forme de cynisme. Lorsque Tchékhov décrivait les faits et gestes de voleurs de chevaux, il ne se sentait pas le devoir de conclure qu'il est mal de voler des chevaux. Les bons socialistes le lui reprochaient, qui reprocheraient peut-être aujourd'hui à Antoine Jaquier de ne pas dire explicitement qu'il n'est pas bien de se camer ou de braquer une banque de nos campagnes (ce que fait Jack pour se payer un grand voyage avec sa bande de Pieds nickelés entraînés par un malfrat) ou de fréquenter un type du genre de Bob, son pote raciste, nazillon et homophobe, détestant même "certains animaux"... Seulement voilà, se justifie Jack: "Qui a dit qu'on choisissait ses amis ? Un foutu menteur en tout cas. Les miens sont dérangés dans leur tête, mais je peux les compter sur les doigts de ma main. De toute manière, il n'y a pas de service après-vente, alors je fais avec".

Les amitiés, à la fois lucides (voire méfiantes) et loyales, plus que les amours de Jack, constituent d'ailleurs  le fragile fil rouge affectif qui traverse ce récit dont l'échappée finale, en Thaïlande, marquera aussi le déclin et la déroute, morts à l'appui.

Avec le recul des années, Antoine Jaquier est parvenu à reconstituer, sans les caricaturer, les traits et les faits et gestes  de Jack et ses amis - Stéphane et Manu, Tony l'ancien braqueur et  Chloé la belle qu'on se partage et qui rêve plutôt d'une nouvelle vie à l'autre bout du monde, Bob qui rêvait d'échapper à la pesanteur, et plus dure sera sa chute - , dans un roman lesté de gravité qui se paie le luxe, ici et là, de deux ou trois alexandrins bien balancés. La "littérature", au sens conventionnel, est cependant moins le souci de l'auteur d'Ils sont tous mort que la perception nuancée, dure et hypersensible à la fois, d'une réalité ressaisie en vérité. Autant dire qu'on aurait tort de chipoter sur des détails de forme, ici et là. L'essentiel est en effet ailleurs.

Ainsi, à sa toute fin, qu'il imagine celle d'un samouraï prenant son ultime décision "en l'espace de sept respirations", Jack contemple-t-il dans le miroir son corps nu, malingre et tatoué: "Les dessins m'apparaissent plus beaux que jamais. Je sais enfin pourquoi je les ai faits: quitte à n'être que poussière, autant la décorer"...

Jaquier15.jpgAntoine Jaquier. Ils sont tous morts. L'Âge d'Homme, 276p

 

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07/10/2013

De l'or pour Germinal Roaux

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Le premier long métrage du cinéaste lausannois, Left Foot Right Foot, a remporté le Bayard d'Or de la meilleure première oeuvre au Festival du film francophone de Namur.

 

Un nouveau réalisateur de grand talent s'affirme au premier rang du cinéma suisse: Germinal Roaux. Certes pas à son coup d'essai: ses deux premiers courts métrages (Des tas de choses, en 2003, et Icebergs, en 2007), ont déjà été très remarqués. Mais le Vaudois de 38 ans impose, avec son premier "long", la vision d'un vrai poète de cinéma à la vive empathie humaine.   

 

Le canevas de Left Foot Right Foot est tout simple. Marie et Vincent, autour des dix-huit ans, vivent ensemble sans entourage familial rassurant ni formation sûre. Leur milieu est celui de la jeunesse urbaine actuelle, entre emplois précaires et soirées rythmées par le rock. Fuyant un premier job débile, Marie en accepte un autre plus flatteur et plus glauque d'hôtesse dans une boîte, qui l'amène bientôt au bord de la prostitution. Cela à l'insu de Vincent, trafiquant un peu dans son coin avant de se faire virer de la boîte de conditionnement alimentaire où il a eu l'imprudence de se pointer avec son frère handicapé aux conduites imprévisibles. Ce frère, au prénom de Mika, surgi comme un ange au début du film, en est le pivot hypersensible et révélateur de vérité.  Après l'expérience vécue avec Thomas, le trisomique auquel il a consacré son premier film documentaire, Germinal Roaux intègre ce personnage bouleversant, admirablement incarné par le jeune Dimitri Stapfer.

 

D'une totale justesse quant à l'observation sociale et psychologique d'une réalité et d'un milieu souvent réduits à des clichés, Left Foot Right Foot se dégage de ceux-ci par les nuances d'une interprétation de premier ordre. Marie (Agathe Schlenker) est ainsi crédible de part en part dans son rôle de fille mal aimée. Et Nahuel Perez Biscayart, jeune comédien déjà chevronné et internationalement reconnu, se coule dans le rôle de Vincent avec une intelligence expressive et une délicatesse sans faille.

 

L'émotion est très vive à la fin de la projection du premier long métrage de Germinal Roaux, qui nous laisse le coeur étreint, au bord des larmes. Rien pourtant de sentimentalement complaisant dans cette fin dure et douce à la fois, ouverte et cependant plombée par l'incertitude. Cette incertitude est d'ailleurs la composante majeure de Left Foot Right Foot, magnifique poème du vacillement d'un âge à l'autre: de l'adolescence prolongée à ce qu'on dit la vie adulte.

 

Formellement, enfin,  Left Foot Right Foot est un poème, porté par le chant des images et la mélodie des plans. Il en découle, pour le spectateur,  un sentiment de profonde purification.      

 

Roaux06.jpgLa jeunesse entre l'avoir et l'être

 

-Quelle a été la genèse du film ? 

 

- Dans mon vécu, j'ai rencontré des jeunes filles comme Marie qui se prostituaient occasionnellement pour se payer des sacs Vuitton.   J'ai ressenti comme une blessure de constater que l’ «avoir» était pour elles plus important que l’ «être». Ces questions existentielles sur le monde de la consommation et l'accès à une société ou les repères deviennent difficiles à percevoir, m'ont poussé à l'écriture de ce film qui est aussi nourri par mon travail photographique sur la jeunesse publié mensuellement sur mon site internet (www.germinalroaux.com)  depuis 7 ans, qui  fait désormais partie des Archives de la Bibliothèque Nationale Suisse.

 

- Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

 

- Il a été très difficile de garder la cohérence entre la première idée du scénario, huit ans plus tôt, et le premier clap. Ayant moi-même beaucoup changé entre temps j'ai eu de la peine à rester fidèle à ma vision initiale.

 

- Comment avez-vous choisi vos jeunes acteurs ? 

Roaux09.jpg

- Il existe toujours des acteurs à la mode qu'il serait judicieux de prendre pour faire parler du film.  A Paris, les choses fonctionnent souvent comme ça. Mais mon besoin de vérité m'oblige à laisser à l’acteur l’espace et la liberté d’être ce qu’il est. La rencontre personnelle est un élément fondamentale pour mon travail, qui traite de l’humain. Pour ces raisons, le casting entre Paris et la Suisse a été très long jusqu'à trouver les perles nécessaires. 

 

- Vous présentez votre film comme un "poème". Pourquoi ?

 

- Le poème laisse libre: il n'enferme pas. Chacun doit pouvoir comprendre les choses avec son propre vécu. C’est à mon sens la plus grande qualité de l’art: donner à voir ou ressentir ce qui se trouve entre les lignes. C'est notamment pour cette raison que les scènes de sexe ne sont pas explicites: tout se passe hors champ. Cela ne veut pas dire qu'il y a des sujets tabous, mais seulement que je souhaite avoir avec les personnages et le public une certaine pudeur.  C'est une des conditions nécessaire à la liberté que je souhaite donner au spectateur. 

 

Nota bene: Le film de Germinal Roaux sera distribué en Suisse romande dès le 23 octobre.

 

 

 

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06/10/2013

Jouvence de Courbet

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Un pur joyau de la rentrée française: La claire fontaine de David Bosc.

Le grand art est parfois le plus bref, et telle est la première qualité de ce formidable petit livre: en à peine plus de 100 pages, David Bosc, quadra né à Carcassonne et Lausannois d'adoption (collaborateur d'édition chez Noir sur Blanc), concentre l'essentiel d'une destinée rocambolesque  et d'une oeuvre profuse qui ont déjà suscité moult gloses contradictoires. Or David Bosc fait mieux que de rivaliser avec les spécialistes: il y va de son seul verbe aigu, précis, charnel, sensible et pénétrant. Ce qui ne l'empêche pas de connaître son sujet à fond. Qu'il focalise certes sur les dernières années, du début de l'exil au bord du Léman (1874) à la mort du peintre (1877), mais avec de multiples retours: sur l'enfance à Ornans, la bohème et la gloire parisienne, la tragédie de la Commune et les "emmerdements" qui collent au cul de l'artiste révolutionnaire avec le remboursement de la colonne Vendôme renversée que l'Etat exige de lui.

Courbet04.gif"Dès qu'il eut du poil au menton, les couilles en place et un bâton de marche, Courbet s'est avancé au milieu des vivants sans reconnaître à quiconque de pouvoir le toiser", écrit David Bosc. Communard, ami de Proudhon, il n'est d'ailleurs pas tant de ceux qui demandent la liberté comme un dû gratuit, mais voient en elle un devoir personnel à remplir.   En Suisse, les agents et autres autorités qu'il taxe, ivre,  de "chenoilles", font rapport  parce qu'il se baigne à poil à minuit, mais l'exilé y trouvera généralement bon accueil (il fait partie de la chorale de Vevey et prise les fêtes de gymnastique) et se montrera plus que reconnaissant. Après sa mort rabelaisienne, son ventre "comme un évent de baleine" mis en perce, on découvrira le dénuement dans lequel vivait ce grand vivant généreux en diable dont les coups d'épate n'étaient que pour la galerie.     

 

Courbet05.jpgCôté peinture, secondé par quelques compères, Courbet peint en ces années des paysages à tour de bras, et du meilleur au pire. Le public parisien vomissait les pieds sales de ses femmes peintes et son ex-ami Baudelaire a décrié son réalisme noir, mais David Bosc relève qu' "il touche au miracle quand il descend dans le labyrinthe, quand il accepte de se mettre au pouvoir de la chose, de prêter le flanc à son mystère: en de tels moments, Courbet se laissait peindre par le lac en couleurs d'eau, en reflets d'or, il se faisait cracher le portrait par la forêt, barbouiller par la bête, aquareller par le vagin rose".

 

L'apport majeur de La claire fontaine, à cet égard, est de situer le réalisme poétique de Courbet par rapport à Rembrandt ou Millet, notamment, en désignant ce qu'on pourrait dire son noyau secret: " Courbet plongeait son visage dans la nature, les yeux, les lèvres, le nez, les deux mains, au risque de s'égarer, peut-être, au risque surtout d'être ébloui, ravi, soulevé, délivré de lui-même, arraché à son isolement de créature et projeté, dispersé, incorporé au Grant Tout".     

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David Bosc. La claire fontaine. Verdier, 155p.

 

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14/08/2013

Un Suisse parfait

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Avec L'Expérience Blocher, film parfait, Jean-Stéphane Bron, à la place du mort, filme et laisse parler le milliardaire au-dessus de tout soupçon, collectionneur d'art au goût parfait et parfait tribun populiste rêvant d'un pays fermé aux étrangers pauvres ou délinquants...

 

La première image frappante de L'Expérience Blocher est d'un clôture, qui revient à la fin du film où le fils de pasteur paysan devenu chef d'entreprise multinationale et leader du premier parti de Suisse, dévoile ce qu'on pourrait dire son jardin secret, dûment verrouillé lui aussi. Entretemps, dans sa berline luxueuse mais pas trop, Christophe Blocher aura fait, une fois de plus, l'apologie d'une Suisse débarrassée des moutons noirs étrangers, avant de fixer la caméra d'un air satisfait, sous le regard non moins satisfait de son épouse légitime. Deux heures durant, nous suivons donc l'homme politique suisse le plus adulé et le plus détesté au fil de sa dernière campagne électorale, sillonnant le pays en ne cessant de dicter ses ordres par téléphone à un certain Livio. L'air souvent débonnaire, voire rigolard, avec l'espèce de sourire un peu simiesque de celui qui se félicite d'un bon tour qu'il vient de jouer, le personnage dégage une certaine jovialité, sans aucune chaleur pour autant. Quant à sa femme, plus stylée que lui, c'est le parfait glaçon.

En contrepoint, la voix chaude de Jean-Stéphane Bron, alternant une sorte de carnet de bord off et la chronique détaillée de l'irrésistible ascension du fils de pasteur passé d'un apprentissage d'agriculteur aux plus hautes sphères de l'industrie suisse mondialisée, structure le portrait d'un homme à la silhouette finale de Commandeur seul, égocentrique à l'extrême, gagné par le ressentiment et plombé par l'âge quoique n'en finissant pas de parader pour la galerie dans sa villa-musée ou son château où il se la joue prince du moyen âge...

 

Locarno55.jpgLe parti pris de "cadrer" Christoph Blocher au plus près, non sans  avoir gagné sa confiance prudente, relevait pour Jean-Stéphane Bron d'un pari certainement risqué que les adversaires de Blocher lui ont reproché avant même d'avoir vu le film. Quoique fît le cinéaste, celui-ci ne pouvait que servir la publicité du vieux renard. Or, sur la base du film, les mêmes auront beau jeu de clamer que le film ne dénonce pas assez les méfaits du tribun nationaliste, humanisant au contraire celui-ci comme, naguère, on reprocha au réalisateur de La Chute d'humaniser Hitler sous les traits de Bruno Ganz.

Seulement voilà: le propos de Jean-Stéphane Bron est tout autre que de dénoncer: il tient essentiellement à montrer, et d'abord que Blocher n'est en rien comparable à Hitler. En cinéaste sachant faire signifier un cadrage, il montre par exemple Christoph Blocher, au col du Gothard, encadré d'agents de sécurité, faisant un discours aux pierres ! On verra bien entendu, sur les plans suivants, le public fervent du tribun, comme on le retrouvera au long de son périple électoral. Mais les images parlent, autant que le rappel des faits évoquant la trajectoire économico-politique du bonhomme, entre bonnes affaires avec l'Afrique du Sud de l'apartheid et juteux contrats avec la Chine totalitaire. Rappelant clairement les étapes de la carrière du self made man, Jean-Stéphane Bron n'accumule pas les données documentaires comme dans Le génie helvétique ou le formidable Cleveland contre Wall Street, mais construit le portrait de Blocher en déjouant son refus de "casser le morceau", groupé sur ses secrets d'homme d'action sans états d'âme, dans son décor à transformations tissé de clichés illustrant son pouvoir et sa réussite. Du confort de sa berline à sa piscine privée où il nage seul, des murs de sa villa où s'alignent les plus belles toiles de Hodler ou d'Anker - renvoyant à une idylle paysagère ou paysanne aussi mythique que l'insurpassable label suisse vanté aux Chinois -, au château où il invite ses amis qu'il régale d'un petit concert choral auquel il prête sa voix, les images, alternant avec celles bien étales du lac ou bien ronflantes du Rhin, composent un portrait finalement assez effrayant d'autosatisfaction propre-en-ordre, loin des gens et de la vie.

Locarno05.jpgL'expérience Blocher est, cinématographiquement, une oeuvre parfaite, ou plus exactement: parfaitement appropriée à son objet. En ce qui me concerne, autant par amitié personnelle que par estime pour Jean-Stéphane Bron, j'espère que celui-ci dépassera cette parfaite maîtrise pour dire plus amplement l'imperfection du monde, comme il n'a dailleurs cessé de le faire dès ses débuts. Or chacun de ses films marque une avancée, et ce dernier ouvrage est un bel acte de citoyen démocrate et d'artisan-artiste. Autant dire que tout est à attendre, et du meilleur, de l'expérience Bron à venir...  

13/08/2013

À hauteur d'enfant

Plus de trente ans après Les Petites fugues, film "culte" du cinéma suisse, le réalisateur Yves Yersin revient à Locarno avec Tableau noir, chronique lumineuse d'une classe d'écoliers jurassiens, encadrés par deux merveilleux instits..

Locarno37.jpg1000 heures de tournage pour les 100 et quelques minutes de ce Tableau noir: le rapport arithmétique de ces deux chiffres ressemble au temps d'Yves Yersin. Dans un monde dominé par la précipitation, le Lausannois septuagénaire va son pas indépendant et régulier. Un peu moins de cinquante ans après son premier film. Le Panier à viande, réalisé en 1964 avec Jacqueline Veuve, la filmographie de l'artisan-artiste compte une trentaine de réalisations et autres reportages dont la visée ethnographique est primordiale. Après le sketch plein d'empathie d'  Angèle, dans Quatre d'entre elles, Yves Yersin  a passé à la fiction avec Les petites fugues, en complicité avec le scénariste Claude Muret. L'histoire du valet de campagne Pipe (l'inoubliable Michel Robin) qui s'achète un vélomoteur au  lendemain de sa retraite et réalise divers rêves (dont un épique tour du Cervin en avion) devint un film "culte" du cinéma suisse, alliant verve épatante et témoignage "de mémoire".

         Or Tableau noir, le nouveau film d'Yves Yersin tourné sur une durée d'un an dans une classe mêlant des enfants de six à douze ans, procède d'une même démarche. Un demi-siècle après Quand nous étions petits enfants d'Henry Brandt, également très présent au souvenir du public romand,  le réalisateur vaudois a choisi lui aussi un endroit retiré des hauts jurassiens, avec l'école intercommunale de Derrière-Pertuis, en plein pâturage, au centre d'une région surnommée "la Montagne". Une ombre plane sur la fin du film, liée à la fermeture de l'école "multiclasse" et à la retraite anticipée de son formidable "régent". Mais l'essentiel de ce document "pour mémoire" respire la générosité et le bonheur de transmettre             

Locarno35.jpg- Comment vous est venue l'idée de Tableau noir ?

- Au terme de la scolarité de mon fils, je me suis posé des questions sur ce qu'il avait appris à l'école, dont il ne parlait guère. Ensuite un ami m'a parlé d'une école où il se faisait des choses extraordinaires, sur les crêtes du Jura. Il m'y a conduit et  tout de suite j'ai été enthousiasmé par le travail de Gilbert Hirschi. J'ai vite décidé que je reviendrai en ces lieux pour y faire un film, en dépit de l'"affaire" qui allait nous compliquer la vie.

- Quels problèmes particuliers vous a posé ce film ?

- Humainement parlant, c'est justement cette "affaire" que nous avons dû affronter Durant l'été 2005, l'instituteur fut en butte à une sombre cabale que j'ai suivie de près.

- Que lui reprochait-on ?

- À côté d'accusations relevant de la pure calomnie, je crois qu'on lui reprochait essentiellement son exigence.  Le conflit nous a amenés en justice, et j'aurais pu faire un autre film, affreux,  sur le thème de "la rumeur". Mais je ne voulais pas gâcher mon sujet... 

- Le film saisit par la proximité que vous entretenez avec les enfants. Comment y êtes-vous parvenu ?

- Nous avons d'abord passé un mois à l'apprendre. Ensuite,  la technique s'est imposée: tout à l'épaule, à deux caméras travaillant en champ/contrechamp; et tout en gros-plans, tout à hauteur d'enfant. Une technique de prise de son sans perche ajoute à la proximité.

- Qu'avez-vous appris en tournant ce film ?

- Beaucoup de choses sur une façon de transmettre le savoir de manière vivante et "globale", incarnée par Gilbert Hirschi. Sa méthode consistant à mettre sans cesse en relation  les disciplines variées, et son appel "multisensoriel" à tous les aspects de la perception, au geste et au toucher, à tout ce qui relie les mots et les choses, m'a donné une belle leçon de vie !

 

 Locarno13.jpgUn Tableau noir aux couleurs de la vie

C'est d'abord un magnifique hommage au très noble métier d'instituteur que Tableau noir, où les noms de Gilbert Hirschi et de sa collègue Débora  Ferrari, "maîtresse d'appui", méritent la première mention à la craie blanche. La présence de ces deux enseignants "généralistes" irradie bonnement le nouveau film d'Yves Yersin, mais c'est à vrai dire à tous les enseignants, sans culte de l'exception, qu'est dédié ce film dont les premiers acteurs sont les enfants.

Chronique d'une année  ponctuée par les saisons, les travaux et les fêtes de toute une communauté montagnarde également présente au long du film, Tableau noir échappe à toute exposition "scolaire" par le truchement d'un récit à la fois très libre et très cohérent, sans une minute d'ennui , que rythme un montage également déterminant.  De l'arrivée des enfants en classe au premier bain commun en piscine où les grands aident les petits, de la leçon de choses  à la montée à l'alpage, du crépage de chignon de deux chipies à la préparation du spectacle de Noël, en passant par les observations avec la potière ou le fromager, les chansons en allemand et la virée outre-Sarine, les séquences dansent comme les images d'un kaléidoscope aux belles couleurs, sans que les enfants ne soient jamais mis en vedette.   Gilbert Hirschi a transmis son savoir d'instituteur "généraliste" pendant plus de quarante ans, avant d'être mis en retraite anticipée à l'âge de 62 ans. Ses adieux sont empreints de tristesse partagée, mais il est le premier à montrer aux gosses la route qui continue, et c'est sans peser sur les circonstances de la fermeture de l'école qu'Yves Yersin conclut ce document à grande valeur poétique.

 

 

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09/08/2013

L'étoile dansante

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Première merveille découverte à Locarno: Karma shadub, de Ramon Giger, déjà lauréat du Grand Prix du Festival Visions du réel de Nyon. D'une beauté et d'une humanité rarissimes...

 

 

"Voilà du sublime", me suis-je dit en assistant ce matin à la projection du nouveau film du jeune (né en 1982) réalisateur Ramon Giger, fils du grand musicien Paul Giger. Le titre de l'ouvrage en question, Karma Shadub, signifie "l'étoile dansante" en langue tibétaine, constituant également l'intitulé d'une pièce de musique écrite pour son fils par le musicien. Le film s'ouvre sur la conclusion d'un grand concert donné en la cathédrale de Saint-Gall, dans une apothéose chorale évoquant la musique sacrée d'Arvo Pärt. Or Paul Giger avait demandé à Ramon de consacrer un film au concert en question, qui allait poser immédiatement, au jeune réalisateur, une question de fond sur la relation à ce père, à la fois célèbre dans le monde entier et qui, après une enfance idéale, lui échappa de plus en plus. La séparation d'avec la mère, des voyages incessants, une vie consacrée à la musique auront contribué à creuser le fossé entre père et fils, qui se retrouvent ici, dès le début du film, comme "un mur en face de l'autre", ou presque. Mais ce "presque" est la faille dans laquelle Ramon va frayer, avec une honnêteté totale, le chemin vers cet inconnu que reste à ses yeux son père à maints égards.

 

D'emblée, la question de la confiance est posée au fils par le père. Il a besoin de fait, de croire que son père croit en lui autant que lui l'admire. Mais cette confiance, il le sait, ne sera acquise qu'en construisant son film tout en recomposant l'histoire de leur relation, où la mère jouera aussi un  rôle déterminant. De fait, après la séparation des conjoints, Ramon a toujours vécu avec sa mère, qui se dit fondamentalement "inadaptée" et a souffert de voire ses propre "forces" épuisées par la présence de son artiste de conjoint. Tout cela qui pourrait se réduire, évidemment, à un récit de vie de plus traitant des relations père-fils, comme les réalisateurs romands Lionel Baier et Jacob Berger les ont déjà abordées, alors que l'ouvrage de Ramon Giger me semble, tant par son contenu émotionnel que par sa forme, conduire plus loin et plus haut: dans la fusion artistique d'un magnifique poème d'amour dont chaque plan signifie et se déploie en beauté plastique et musicale à la fois, sur la base d'une sorte de journal intime suivant la double ligne d'une vie et de la préparation du concert.

Locarno20.gifPlus que l'histoire des difficultés relationnelles rencontrées par Paul et Ramon, sur fond de première idylle enfantine, Karma Shadub évoque les multiples aspects, que nous avons tous vécus, de la relation entre parents et enfants, conjoints partageant de grands idéaux (c'est par Paul qu'Ursina est venu à la musique, et leur culture "libertaire" est commune, que relance d'ailleurs Ramon) ou se disputant dans les aléas de la vie quotidienne. Or le grand art de Ramon Giger tient à filtrer et à rendre leur place à tous ces éléments de la vie partagée. Chronique kaléidoscopique recomposée au fil d'un montage admirable de fluidité et de sensibilité purement cinématographique (tout le non-dit suggéré par le seul enchaînement des plans), Karma Shadub intègre les composantes concrètes d'une vie (la nature omniprésente, les maisons revisitées, le concert en train de se préparer avec les danseurs, etc.) et tous les mouvements de la relation en train de s'éprouver (doutes réitérés, hésitations, coups de gueule, retours en douceur) entre les protagonistes.

 

Une grande tendresse imprègne, enfin, ce film développant les mêmes qualité d'observation et d'écoute que Die ruhige Jacke, premier ouvrage de Ramon Giger déjà remarqué à Visions du réel en 2010, posant déjà la question fondamentale de la communication difficile, en complicité avec un autiste, Bref, c'est avec un sentiment de profonde reconnaissance qu'on sort de la projection de Karma Shadub, à voir absolument et sans doute à revoir, à discuter et à méditer.

 

Locarno19.jpgFestival de Locarno. Reprise au Rialto 1, le 10 août à 23h.

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08/08/2013

Commedia pazza

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En bonne tradition comique italienne, par et avec l'acteur-réalisateur Sergio Castellitto, gratifié d'un Léopard d'or à la carrière, "notre" festival a démarré dans la meilleure humeur, avant les trombes du soir sur la Piazza Grande...

 

Après l'ère du Français Père naturellement francophile et porté sur le cinéma américain ou "de genre", la première programmation du nouveau directeur artistique du Festival de Locarno, l'Italien Carlo Chatrian, fait un peu plus de place à la cinématographie italienne, quand bien même celle-ci ne serait plus des "grandes années"...

Premier signe: l'hommage à Sergio Castellitto, acteur et réalisateur dont une comédie assez carabinée, datant de 2010, était à voir au jour d'ouverture de la manifestation, intitulée La Bellezza del somaro.

Sous des dehors passablement déjantés voire parfois "jetés", avec des mouvements de caméra frisant la parodie des "anti-dogmatiques" de Dogma, cette comédie n'en épate pas moins par la vivacité de sa satire d'époque, son remarquable tonus et l'excellence de ses acteurs, Sergio Castellitto en tête, à quoi s'ajoute la présence récurrente (et combien apaisante) de l'âne éponyme sur fond de sublimes paysages toscans.

 

Un architecte progressiste (incarné par le réalisateur, dont l'abattage comique est impressionnant) passe le cap de la cinquantaine avec l'angoisse au ventre au côté de sa belle et intelligente conjointe (Laura Monte, tout à fait épatante elle aussi), aussi conventionnelle que lui en son esprit résolument "ouvert" de lacanienne à l'écoute de toute nouveauté "dérangeante",  sauf celle qui la dérangerait en effet.

Or voici qui dérange le couple: que leur fille mineure Rosa, après avoir largué son nigaud de Luca, genre post-punk très adonné à la fumette, leur amène, pour le week-end convivial en leur résidence secondaire des hauts plateaux siennois, un Armando plus que septuagénaire !    

 

Contrastant absolument avec le couple et ses amis bobos tous plus ou moins barjos, le vieil homme au très beau visage, serein et parfaitement "normal", fait figure de révélateur entres les "adultes" aux énervements puérils et les ados en manque de réelle attention, aux regards trop lucides.

Superbement épinglés, les personnages de La Bellezza del somaro constituent une frise qui prolonge en somme, aujourd'hui,  celle des Nos plus belles années. De la journaliste hargneuse ressassant ses slogans révolutionnaires, à la gouvernante régentant ses patrons, en passant par la psy qui encaisse le retour du refoulé de ses patients-copains  ou la petite amie en manque de sexe de l'architecte, le jeune motard au python câlin ou le petit Black super-intégré, il y a là toute une société non seulement italienne mais occidentale... 

Au milieu de ceux-là, comme un ange à cheveux blancs  passé par là, le septuagénaire très doux et non moins ferme dans son visible rejet du délire ambiant, donne au film son mélange de tendresse amusée et de stoïque placidité, semblables à celles de l'âne...      

16:08 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

06/08/2013

La fronde des nuls

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Première polémique débile avant l'ouverture du Festival de Locarno: L'Expérience de Blocher, de Jean-Stéphane Bron, "censuré" avant d'être vu ! Notre confrère Patrick Chuard lève le lièvre dans les colonnes de 24Heures...

Une semaine avant la projection du nouveau film de Jean-Stéphane Bron, L'expérience Blocher, certains socialistes suisses poussent de hauts cris au motif que des fonds publics aient été consacrés à un long métrage dont le personnage central est le tribun nationaliste Christoph Blocher, milliardaire populiste, grand manitou du parti UDC et ancien ministre fulminant toujours tous azimuts - en pur démocrate au demeurant. (*)

Sous prétexte que la moitié du budget de L'Expérience Blocher (soit 260.000 francs) a été financé par l'Office fédéral de la culture, quelques élus de gauche s'insurgent contre cette "publicité" faite à Christoph Blocher "aux frais de la République", comme l'assène le politologue socialiste François Cherix qui jure de ne pas aller voir ce film !

Moins stupidement borné, le socialiste genevois Carlo Sommaruga déclare au contraire: "On peut aimer ou détester Blocher, mais le fait est qu'il a profondément marqué notre paysage politique ces dernières décennies. Ce personnage, qui a eu un une incroyable force politique avant sa chute pathétique, est un bon sujet. J'irai voir le film avec curiosité".

Locarno11.jpgOr ce qui sidère, dans ce début de polémique absolument imbécile, c'est que le film de Jean-Stéphane Bron soit illico assimilé, par les bien-pensants, à un acte de propagande. Comme si le réalisateur lausannois, dès ses débuts, notamment avec son percutant court-métrage sur le thème des fiches (Connu de nos services), puis avec Le Génie helvétique, magistrale plongée documentaire dans les coulisses du palais fédéral, et ensuite avec Cleveland contre Wall-street , docu-fiction exemplaire sur la crise des subprimes à Detroit, n'avait pas prouvé son indépendance d'esprit et son intelligence démocratique pure de tout didactisme partisan.

Est-ce un acte anti-démocratique que de documenter la trajectoire personnelle et la mouvance idéologico-politique d'un personnage et d'un parti des plus influents dans notre pays ? C'est exactement le contraire qui est vrai, et d'autant plus que les réalisateurs de la génération de Jean-Stéphane Bron (dont un Michael Steiner, qui a magnifiquement décrit la chute de la maison Swissair dans son Grounding) ne sont en rien des idéologues partisans mais des observateurs aigus de la réalité contemporaine.          

Fernand Melgar est aussi de ceux-là qui, en 2011, suscita la polémique à Locarno avec son film Vol spécial, consacré aux circonstances inhumaines des renvois de requérants d'asile déboutés, et qualifié outrageusement de "film fasciste" par le président du jury Paulo Branco. Du moins celui-ci avait-il vu le film avant de balancer son jugement de censeur stalinien. Dans le cas de L'expérience Blocher, les protestations anticipées de politiciens qui n'ont pas encore vu le film ne feront que ridiculiser ceux-ci en attendant la projection de mardi prochain sur la Piazza Grande...

(*) Etant entendu que la "pure démocratie" sert d'alibi aux démagogues assoiffés de pouvoir de tous bords...

   

Evviva Locarno 2013

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         La 66e édition du  Festival international du film s'ouvre ce mercredi 7 août, pour refléter les nouvelles réalisation du cinéma mondial, jusqu'au 17 août. Un nouveau directeur artistique, Carlo Chatrian, prend la succession des précédents compères Maire et Père, aux côtés du Président Marco Solari. La rétrospective sera consacrée à George Cukor, et Werner Herzog y recevra un Léopard d'honneur.  La présence suisse y est réaffirmée avec, notamment, trois nouveaux films très attendus de réalisateurs romands: Yves Yersin, en compétition et, sur la Piazza Grande, Lionel Baier et Jean-Stéphane Bron. Pour le glamour: Nathalie Baye et Victoria Abril seront de la fête.  

Dix-huit des vingt films en compétition internationale à Locarno seront des premières mondiales. Les producteurs de Feuchtgebiete (Zones humides) ont choisi le festival du film tessinois pour montrer au public l'adaptation cinématographique du roman de Charlotte Roche. Avec la Suissesse Carla Juri dans le rôle principal, l'adaptation du best-seller allemand est bien placée dans la course au Léopard d'or.

Resserrer les liens du festival tessinois avec son voisin du sud fait partie des objectifs fixés par le nouveau directeur, lui-même italien. Ainsi, pour la première fois depuis de nombreuses années un film italien sera à découvrir en première mondiale sur la Piazza Grande: La variabile umana de Bruno Oliviero.

Le cinéma américain est en revanche moins représenté que lors de précédentes éditions. Au moins deux productions américaines seront tout de même projetées à Locarno: Wrong Cops de Quentin Dupieux et We're de Millers, avec Jennifer Aniston.

Trois films suisses sont par ailleurs en compétition internationale pour le léopard d'or: Mary, Queen of Scots de Thomas Imbach. Tableau Noir d'Yves Yersin et Sangue de Pippo Delbono.

Le jury international sera dirigé par le réalisateur philippin Lav Diaz. Le festival débutera le 7 août prochain par la projection du film islandais Two  Guns. La Piazza Grande dispose de l'un des plus grands écrans à ciel ouvert du monde et peut accueillir jusqu'à 8000 spectateurs.

 

 Locarn03.jpgGeorge Cukor en rétrospective

Après Ernst Lubitsch (2010), Vicente Minelli (2011) et Otto Preminger (2012), la Rétrospective 2013, organisée en collaboration avec la Cinémathèque suisse, le Musée national du Cinéma de Turin et la Film Society of Lincoln Center de New York, sera dédiée au réalisateur américain George Cukor (1899-1983).

Le maître de la comédie hollywoodienne, lauréat d’un Oscar pour My Fair Lady (1964), a signé une cinquantaine de films et dirigé quelques-unes des plus grandes actrices du cinéma classique,telles  Greta Garbo (Le roman de Marguerite Gautier, 1936), Judy Garland (Une étoile est née, 1954), Marilyn Monroe (Le Milliardaire, 1960), Sophia Loren (La diablesse en collant rose, 1960), Jane Fonda (Les liaisons coupables, 1962 ; L’oiseau bleu, 1976) et Katharine Hepburn (Holiday, 1938 ; Indiscrétions, 1940 ; Madame porte la culotte, 1949).

Locarno02.jpgLe Festival proposera l’œuvre du réalisateur dans son intégralité et les films seront présentés dans les meilleures copies disponibles tout au long des onze jours de la manifestation. Les projections seront accompagnées de débats sur le cinéma de George Cukor, animés par des réalisateurs, des acteurs et des critiques invités à Locarno. Le public du Festival pourra aussi assister à une table ronde sur l’œuvre du réalisateur animée par Roberto Turigliatto, qui a été chargé de la Rétrospective.

 

Locarno04.jpgCarlo Chatrian, directeur artistique du Festival del film Locarno, déclare : « Depuis quelques années, le Festival poursuit un parcours de relecture du cinéma classique américain, en montrant comment un univers pourtant bien connu peut encore nous apprendre beaucoup de choses sur notre présent. Après les rétrospectives consacrées aux réalisateurs européens ayant débarqué en Amérique ou aux cinéastes ayant regardé l’Europe depuis l’Amérique, il m’a semblé opportun de conclure ce voyage au cœur du septième art avec un des exemples les plus purs de la maestria “hollywoodienne”. George Cukor n’est seulement un grand directeur d’actrices, ni l’architecte incomparable de nombreuses comédies ; c’est le cinéaste qui a le mieux interprété l’essence d’un cinéma qui, s’arrêtant à la surface des choses, réussit à faire surgir la profondeur de l’être et qui, en tout divertissant le spectateur, en exalte l’intelligence » .

Léopard d'honneur à Werner Herzog

Locarno06.jpgLe même Carlo Chatrian se dit «heureux de pouvoir accueillir à Locarno un réalisateur qui incarne autant l’esprit du Festival : au cours de sa longue carrière, Herzog a su passer de la fiction au documentaire, de productions à petits budgets à des films avec de grandes stars sans rien perdre de son identité. Si un prix n’est pas qu’une reconnaissance mais aussi un signal pour le futur, je pense que Werner Herzog est la personne la plus adaptée à tracer la route que le Festival veut emprunter. Une route qui pense le cinéma comme un acte qui implique et bouleverse les personnes qui le font et qui le voient. Un acte qui demande une ferme volonté tout autant qu’une prise de position précise. Celles-là même qui ont poussé Herzog à quitter son village des montagnes de Bavière pour parcourir les routes du monde et traduire en images et en son les expériences vécues, partagées, imaginées.»

Outre la présentation d’une sélection d’œuvres représentatives de sa filmographie et la cérémonie de remise de prix sur la Piazza Grande, Werner Herzog participera à une conversation ouverte au public du Festival, modérée par Grazia Paganelli, auteur d’une monographie sur le réalisateur.

Werner Herzog, une des figures les plus importantes du cinéma allemand et international connaît le succès dès son premier long métrage, Signes de vie (Lebenszeichen, Ours d’argent du Meilleur premier long métrage à Berlin en 1968). Avec Aguirre, la colère de Dieu (Aguirre, der Zorn Gottes, 1972), il commence à travailler avec son ami/ennemi Klaus Kinski, protagoniste, entre autres, de Fitzcarraldo (1982, Prix de la mise en scène au Festival de Cannes) et Nosferatu, fantôme de la nuit (Nosferatu: Phantom der Nacht, 1979). Herzog s’impose aussi dans le cinéma documentaire, en consacrant à Klaus Kinski le portrait Ennemis intimes (Mein liebster Feind – Klaus Kinski, 1999), et en tournant des œuvres à succès comme Grizzly Man (2005) ou Rencontres au bout du monde (Encounters at the End of the World, 2007), nommé aux Oscars.

 

Les dix films présentés à l’occasion du Pardo d’onore Swisscom à Werner Herzog sont : Les nains aussi ont commencé petits (Auch Zwerge haben klein angefangen, 1970), Aguirre, la colère de Dieu (Aguirre, der Zorn Gottes, 1972), L’énigme de Kaspar Hauser (Jeder für sich und Gott gegen alle, 1974), Nosferatu, fantôme de la nuit (Nosferatu: Phantom der Nacht, 1979), Fitzcarraldo (1982), Le pays où rêvent les fourmis vertes (Wo die grünen Ameisen träumen, 1984), The White Diamond (2004), Grizzly Man (2005), The Wild Blue Yonder (2005), Dans l’oeil d’un tueur (My Son, My Son, What Have Ye Done, 2009).

Le Léopard d’honneur a déjà été remis à de grands maîtres tels Bernardo Bertolucci, Ken Loach, Paul Verhoeven, Jean-Luc Godard, Abbas Kiarostami, Alain Tanner et Abel Ferrara.

 

Cinéma Suisse

Huit longs métrages et deux courts métrages suisses fêtent leur première mondiale au festival de Locarno. Avec la comédie Les grandes ondes de Lionel Baier et le documentaire de Jean-Stéphane Bron sur Christoph Blocher, deux films grand public sont au programme sur la Piazza Grande.

 

Avec trois films, le cinéma suisse est fortement représenté dans la compétition principale du 66e Festival del film Locarno, sa présence dans la compétition secondaire des «Cinéastes du présent» étant un peu moins importante.

Pour la compétition principale, le festival a sélectionné le nouveau long métrage de fiction Mary, Queen Of Scots de Thomas Imbach et le documentaire Tableau noir d’Yves Yersin sur l’école des Vieux-Prés, ainsi que la coproduction helvético-italienne Sangue, un film d’inspiration autobiographique de l’auteur et réalisateur italien Pippo Delbono.

L’harmonie, du Franco-Suisse Blaise Harrison est le seul film suisse à concourir dans la compétition «Cinéastes du présent». Mais ce ne sont pas moins de quatre films helvétiques qui sont programmés hors compétition dans cette section, dont les nouveaux films de Lorenz Merz, Cherry Pie, et de Benny Jaberg, The Green Serpent.

Locarno05.jpgLes nouveaux films de deux cinéastes suisses romands, dont la première est attendue avec impatience, sont également projetés sur la Piazza Grande : Les grandes ondes (à l’ouest) de Lionel Baier et L’expérience Blocher de Jean-Stéphane Bron, un documentaire sur le politicien de l’UDC Christoph Blocher.

 

Documentaires suisses dans d’autres sections
Le documentaire Watermarks de Luc Schaedler, qui raconte les changements subis de nos jours par la population chinoise en raison du développement économique et social fulgurant, fête sa première mondiale dans le cadre de la Semaine de la critique. Dans la série Histoire(s) du Cinéma sont en outre projetés les deux documentaires restaurés d’Alexander J. Seiler, Ludwig Hohl et Palaver, Palaver.

 Points forts de l’année

La section Appellations Suisse, qui se trouve depuis dix ans sous la responsabilité de SWISS FILMS, présente des films ayant eu beaucoup de succès aux festivals internationaux ou ayant marqué l’année cinématographique. Parmi les temps forts de cette sélection figurent le documentaire Karma Shadub de Ramòn Giger et Jan Gassmann récompensé du Grand prix à Nyon, le documentaire d’animation La nuit de l’ours de Frédéric et Samuel Guillaume, le documentaire Harry Dean Stanton: Partly Fiction de Sophie Huber, qui a parcouru une carrière festivalière internationale impressionnante, ainsi que le docu-fiction très apprécié par le public Verliebte Feinde de Werner Schweizer sur le célèbre couple politique Iris et Peter von Roten.

Veuve.jpgEnfin, une projection spéciale est consacrée à la cinéaste Jacqueline Veuve, décédée cette année peu après l’attribution du Quartz d’honneur. Le festival rend hommage à la grande dame du docu helvétique en projetant les films Les frères Bapst et La petite dame du Capitole.

 

 

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18/07/2013

Haute lice de Cingria

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Le troisième volume  (Tome V) des nouvelles Oeuvres complètes de Charles-Albert Cingria vient de paraître, offrant plus de 1000 pages de Propos aux digressions étourdissantes

 

C'est avec une joie féroce qu'on accueille ces jours la parution du troisième volume des Oeuvres complètes de Charles-Albert CIngria, représentant plus exactement le cinquième tome de l'ensemble, intitulé Propos 1, prêt à l'édition avant les deux qui précèdent.

 

Cingria03.gifJoie, parce que joie tout simplement, découlant de l'allégresse propre au chant du monde que représente l'oeuvre de Charles-Albert. Et féroce, en consonance toute pareille avec la vivacité et parfois la virulence de ces textes souvent brefs, disséminés par l'écrivain, en quête perpétuelle de moyens de subsistance, dans une kyrielle de revues (à commencer par la Nouvelle Revue Française, grâce à son ami et fidèle défenseur Jean Paulhan), journaux de toutes tailles et tendances, jusqu'à ses fameuses Petites Feuilles ou au bulletin d'information de la firme de vente de vêtements par correspondance Charles Veillon, combinant joliment publicité et littérature, où Cingria se prononcera notamment sur la manière d'habiller l'enfant ("du marin, du marin, rien que du marin !")...

Le présent volume, dont l'établissement des textes, leur présentation et les notes ont mobilisé les soins d'une douzaine de cingriologues plus ou moins ferrés, sous la responsabilité coordinatrice de Maryke de Courten , se trouve également introduit par les soins de la même diligente vestale, sous le titre annonçant judicieusement Une chronique totale.

 

On passera comme chatte sous eau froide à la lecture de quelques phrases pesant leur poids de pédantisme professoral ("Le parti pris d'une distribution poétique ou thématique, aisément justifiable du point de vue de l'organisation des masses textuelles, reste certes discutable au regard de l'hybridité et de la perméabilité des formes que revêt l'écriture littéraire, en particulier celle de Cingria"...) pour relever d'excellentes observations sur le nouvel éclairage, par relation "de complémentarité", que propose cette nouvelle édition non chronologique réorganisée par thèmes et affinités, ou en éclairant plus précisément l'écriture même de Charles-Albert en son "principe de libre fantaisie, de foisonnement et d'exubérance".

CINGRIA5 (kuffer v1).jpgDans la foulée, et rompant avec l'opinion de courte vue selon laquelle Cingria, contempteur d'un certain modernisme, serait une sorte de baroque réactionnaire, Daniel Maggetti, dans sa présentation de la première grande section intitulée Esthétique générale, développe une réflexion très pertinente sur les rapports entretenus par Charles-Albert avec le Temps en général et l'actualité en particulier. À l'opposé de ceux qui privilégient le temps linéaire ou le présent porteur de nouveauté et de progrès, Cingria, qui affirmera que le temps "n'existe pas", illustre une position à la fois "antique" et primesautière pour laquelle, précise Daniel Maggetti, la " valorisation du passé n'est ni immobilisme ni fétichisation. Elle repose plutôt sur le sentiment d'une réappropriation et d'une redécouverte constante de ce qui, de l'histoire, demeure utile et vivant dans la société et le contexte d'aujourd'hui".

 

Les premiers textes de cette première partie exposent illico, d'ailleurs, l'idée que se fait Cingria de ce qui est réellement moderne à ses yeux et de ce qu'est la tendance à "vouloir être moderne", avec tous les pièges de la mode fugitive, d'une progressisme de façade ou de toutes les formes de snobisme et autres postures  "à la page". Un autre concept important, forgé et souvent repris par Charles-Albert et son frère Alexandre, est celui de "nordisme", englobant ce qu'on dirait aujourd'hui les façons New Age et qui se caractérisait, dans la première moitié du XXe siècle, par les affectations de spiritualité fumeuse (genre théosophie de tea-room ou langue espéranto) ou de modes plus ou moins artificielles ou frelatées selon lui.   

Or comment situer Charles-Albert Cingria ? Comment se situe-t-il lui-même ? D'aucuns l'ont classé à l'extrême-droite parce que dans sa vingtaine, sous l'influence de son frère aîné Alexandre, il professait une sorte de maurrasisme esthétique ("Je suis Romain, je suis humain", ce genre de lubies d'époque), mais aucune étiquette politique ne lui convient à vrai dire, pas plus qu'à Max Jacob son ami ou  à Cendrars son ennemi. Question religion, il est évidement catholique, autant à la byzantine qu'à la manière accueillante d'un Chesterton, avec des affinités dans la Chine de Tchouang-tseu et dans l'islam mystique, mais  tout cela n'est pas l'essentiel. L'essentiel est un noyau à la fois ontologique et poétique qu'il a évoqué, merveilleusement, dans Le Canal exutoire, l'un de ses textes les plus inspirés et les plus explicites sur son être-au-monde. Pour l'essentiel, Charles-Albert est un poète, comme Jean Genet ou Jacques Audiberti sont des poètes- grandssourciers et sorciers de la langue et de l'intelligence du monde.

 

"Cingria demeure libre de ne pas aborder de manière fondamentale des sujets lourds de sens, comme le nazisme, la collaboration, le régime de Vichy", écrit Maryke de Courten. Mais de quoi parle-t-il alors "de manière fondamentale" ? Je dirai qu'il parle d'un peu tout, mais comme personne. Jean Paulhan l'écrivait d'ailleurs: "Charles-Albert disait il pleut comme personne".

 

Cingria13.JPGOr ces Propos,cela va sans dire, ne se bornent pas à l'évocation de la pluie. Ces Propos constituent une haute lice verbale que Jacques Chessex comparait à "une vaste tenture tissés de fils riches et colorés - travail interrompu, repris amoureusement, travail abandonné encore pour cent pérégrinations, mais l'artiste toujours revient à son ouvrage qui s'étend maintenant sous nos yeux, somptueux, frais, vigoureux, chef-d'oeuvre où domine la pourpre cardinalice, l'or byzantin, le vert des prairies burgondes, le jaune rosé saharien, le bleu des ciels rhénans, le gris argenté des roseaux du Rhône."

Cette édition propose une nouvelle répartition des textes, que je propose à la fois de suivre, dans la mesure où certains thèmes regroupés facilitent en effet une meilleure synthèse, mais aussi de bousculer par une lecture en zigzags correspondant au coq-à-l'âne incessant de l'écriture cingriesque. On lit ainsi vingt pages sur le "Vouloir être moderne", puis on   saute à un portrait carabiné de Léautaud en tortue broutant sa salade, on assiste à la rencontre de Ramuz et Max Jacob puis on file lire Ubu cocu ou La vie des crapauds de Jean Rostand, on rencontre Marcel Jouhandeau, Jean Lurçat qui "peint avec des phares", on va voir Mickey Mouse au cinématographe ou Le voleur de Bagdad, ainsi de suite.

 

On n'est pas toujours, ici, à la pointe du génie poétique de Cingria, qui fulgure dans ses proses le plus pures, quasi "sans sujets", du genre d'Enveloppes. Mais on est ici dans une prodigieuse incitation à la définition et à la discussion, voire à la dispute - au partage des opinions et des passions. On y grappillerait tous les jours. C'est d'ailleurs tous les jours que j'en ferai mon miel cet été...

 

Charles-Albert Cingria. Oeuvres complètes. Propos 1. Tome cinquième. L'Age d'Homme, 1095p.     

31/05/2013

L'OVNI et les ruminants

Dicker7.jpgDürrenmatt (kuffer v1).jpg

La rose bleue. - La paroisse littéraire romande longtemps adonnée à la culture de la rose bleue,entre autres produits du jardin local acclimatés sous la double férulecentenaire du Pasteur et du Professeur, s'est trouvée déstabilisée ces derniers temps par un phénomène échappant à sa passion du conformisme: à savoir l'irruption imprévue de quelques jeunes auteurs diversement atypiques, à commencer par Quentin Mouron et Joël Dicker, aussitôt comparés à des OVNI.

Les médias locaux, surtout attentifs à l'écume des jours et, en ce qui concerne les livres, à "ce qui cartonne", selon l'élégante expression, ont fait largement écho à ces apparitions, quitte à y voir un "renouveau" de la littérature romande, formule aussi vide que vendeuse et menteuse. Dans la foulée, les hiérarques de la paroisse ne pouvaient pas ne pas commenter et juger en tant qu'instance de légitimation du littérairement correct. C'est ainsi qu'on a lu, dans L'Hebdo,  les profondes considérations du Révérend Maggetti relatives au phénoménal succès de  La vérité sur l'affaire Quebert de Joël Dicker, réduit à un coup de marketing.

C'est à ce malotru de Friedrich Dürrenmatt que nous devons l'image de la rose  bleue pour qualifier la littérature romande ou, plus exactement, la poésie ou, plus précisément encore: l'âme romande. Le cliché est naturellement réducteur mais, comme tout cliché, il contient une part de vérité. À savoir que le milieu littéraire romand, fortement marqué par le calvinisme et le complexe d'Amiel dit de la "noix creuse", tissé de feinte modestie et de sainte aspiration à la pureté, n'aime rien tant que ce qui est sensible et délicat, comme le pétale de la rose ordinairement rose, mais plus encore très rare et donc très précieux comme l'est, trempé dans une décoction de délectation maussade, le pétale bleu de la rose en question, qui est à la rose rose ce que le cheval bleu de Gustave Roud est à la noire locomotive de Cendrars.     

Roud0002.JPGJe sais bien que la prose de Gustave Roud vaut  mieux que la rose bleue, mais on a compris que ce n'est pas La Chose qui est visée ici, comme l'avait bien perçu Dürrenmatt  le malappris, que l'ambiance pieuse et vénérante qui entoure La Chose dans  les réunions vespérales et les lectures en plein air de la paroisse littéraire romande.

Dans un essai intitulé Soyons médiocres et qui fit grincerquelques dents à sa parution (en 1989) malgré la consigne d'indifférence compassée, Etienne Barilier a fort bien décrit cette ambiance   de la paroisse littéraire romande, mais plus encore à saisi l'esprit d'auto-flagellation et de suspicion portée à tout ce qui déroge à cette semblance d'humilité sur fond de vanité maussade: "Ce qui est indéfini devient infini, le vague devient l'illimité, l'asexué l'angélique, l'évanescent l'immatériel, l'informe le père de toute forme". D'où le culte des plaquettes qui ne disent rien et la méfiance envers tout auteur qui écrirait "trop", dont Barilier était en ces années le parangon.  

Toutes choses perpétuées par le fameux Centre de Rumination des Langueurs Romandes (comme Barilier surnommait le Centre de Recherches sur les Lettres Romandes, aujourd'hui dirigé par le Révérend susnommé)

On imagine alors les tremblements effarouchés de la chère paroisse littéraire romande à l'apparition de Joël Dicker et de ses 700 pages "américaines", ou devant les impertinences médiatiques de ce freluquet de Quentin dont on annonce déjà le troisième livre - et vous verrez quel...

Or c'est précisément de ces instances paroissiales, aussi languides que jalouses de leur pouvoir docte, qu'a émané le jugement, relayé par les médias, selon lequel ces jeunes gens seraient des OVNI et pas simplement des écrivains dont les mérites respectifs peuvent se discuter mais qui n'en sont pas moins des auteurs méritant considération en tant que tels, quel que soit leur succès.

 

LJotterand4.jpg'illusion ruminée. - Un effort méritoire a été accompli, récemment, par le jeune lettreux Daniel Vuataz, en sorte de rappeler les mérites d'une autre "institution" locale qui fit date en nos contrées et au-delà, sous le titre de Gazette littéraire. Avec un enthousiasme légèrement myope, notre ami Vuataz va jusqu'à parler d'"âge d'or de la presse culturelle romande" à propos de cette publication certes estimable mais qui ne touchait guère qu'une élite bourgeoise et ses marges plus ou moins contestataires. La Gazette littéraire de Franck Jotterand était un excellent journal que les amateurs romands de littérature aimaient bien retrouver malgré ses côtés (j'avais vingt ans et des poussières quand je le lisais) un peu snobs. Cela étant, sa disparition n'est pas que l'affaire d'un règlement de comptes à caractère politique, tel que le décrit Daniel Vuataz sur la base de documents qui en disent long sur la pleutrerie des interlocuteurs de Jotterand: elle procède aussi de la fin d'une société lettrée et de l'épuisement d'une formule journalistique que d'autres publications comparables, comme les Nouvelles littéraires à Paris, ont su remodeler, avec d'autres moyens évidemment.

Là-dessus, j'ai été à la fois admiratif et sceptique au moment d'apprendre que Daniel Vuataz entendait relancer une nouvelle Gazette littéraire, alors même que la société cultivée dont émanait la Littéraire de Jotterand disparaît bonnement aujourd'hui. L'essai de "nouvelle formule", vendue avec l'ouvrage de Daniel Vuataz, montre d'ailleurs le décalage complet entre une certaine tenue extérieure réhabilitée ( comme s'y emploie le bi-mensuel La Cité de Fabio Lo Verso) et des contenus plutôt conventionnels, doctes ou assez plats en matière de création littéraire. Cher Daniel, ce n'est pas en ruminant qu'on va faire avancer La Chose: c'est en s'abreuvant aux sources neuves !  Au demeurant, il va de soi que je serais le premier à saluer une initiative novatrice et généreuse qui tendrait à revivifier ou recentrer la lecture et l'écriture, en Suisse romande,  dans une optique moins grégaire. Pourtant l'observation directe, et quotidienne, de l'évolution des médias me porte à penser que ce n'est plus "là" que ça se passe alors qu'explosent les champs d'expérience et d'expression.

 

Ceux qui freinent à la montée. - "A-t-on jamais vu ça, un écrivain qui prétend mordre sur le réel, et parfois mordre ce monde ?" , se demandait Barilier dans Soyons médiocres. Or c'est la question qui continue de se poser devant les ruminations grincheuses de la paroisse littéraire romande. Pour ma part, j'ai été passionné par des nombreux aspects des romans de Dicker et de Mouron, à des degrés évidemment variés, qui touchent à la réalité contemporaine et sollicitent notre réflexion.

Or ce qui frape, dans la réception de ces livres par les diacres et autres soeurs visitantes de la paroisse littéraire romande, c'est leur incapacité manifeste à entrer en matière sur "le fond", pour n'achopper qu'à des épiphènomènes sociologiques ou publicitaires. Ainsi le Révérend Maggetti a-t-il remis ça dans le numéro Zéro de la fameuse Littéraire en gestation, en décrivant une année littéraire romande 2012 bonnement vidée de tout autre contenu que celui du commerce en gros et du marketing supposé tout-puissant

Pour qui s'intéresse à La Chose, à savoir la substance signifiée et signifiante réelle d'un ouvrage, la lecture de La vérité sur l'affaire Harry Quebert, autant que celle des deux premier romans de Quentin Mouron, ressortit pourtant bel et bien à un intérêt littéraire identifiable, comme il en va de la lecture de L'Amour nègre de Jean-Michel Olivier, qu'on pourrait dire un OVNI au même titre que le fut Le bel obèse de Claude Delarue, formidable évocation de la fin de Marlon Brando passée aussi inaperçue à Paris qu'en Suisse romande.

À propos de Paris, on aura été frappé, dans la foulée, de voir  à quel point, défrisés par les effets collatéraux de la publication des romans de Jean-Michel Olivier et de Joël Dicker, consacrés par des grands prix, nos commentateurs médiatiques ou universitaires  se sont montrés cauteleux, voire serviles, dans leurs commentaires.        

Si la définition romande d'un livre paraît, désormais, de plus en plus problématique, l'appellation d'OVNI devrait désormais se porter à tout ce qui, une fois de plus, déroge à la passion du conformisme de ceux qui freinent à la montée, selon l'expression de mon ami Thierry Vernet. Mais là encore, on pourrait retourner le "compliment". Les ouvrages personnels de Daniel Maggetti ne sont-ils pas, eux aussi, des OVNI, au même titre que l'excellent 39, rue de Berne, du jeune Camerounais Max Lobe, ou de La Nuit du Lausannois Frédéric Jaccaud, thriller apocalyptique peu dans la ligne de la 5e Promenade du rêveur solitaire ?

Quentin04.jpgDans La combustion humaine, prochain roman encore inédit de Quentin Mouron, il est question d'un éditeur passionné de Proust et complètement désabusé, s'agissant de la création contemporaine, qui se targue pourtant de savoir quand "il y a littérature". Ce roman hirsute à l'urgence indéniable, traitant (notamment) de notre implication dans les nouvelles relations établies par les réseaux sociaux - l'on y trouve un formidable gorillage de Facebook, soit dit enassant -, fera peut-être figure d'OVNI aux yeux de nos chers paroissiens. Affaire à suivre. En ce qui me concerne, j'ai balancé -  sur Facebook évidemment ! mon verdict pontifical à Quentin à propos de son tapuscrit lu en moins de deux heures: "Il y a littérature"...