26/07/2008

Marketing de rentrée

Angot2.jpgApperry.JPG

Houellebecq (kuffer v1).jpgRumeurs, effets d’annonce et autres objets de promotion se multiplient avant la déferlante d’automne (676 romans) où Amélie Nothomb, Michel Houellebecq, Christine Angot et Catherine Millet seront « têtes de gondoles ». Aperçu des manœuvres tactiques. Intéressant ? Dérisoire ? Commerce !

La chose s’intitule L’Automne romanesque. Un vrai livre. Presque 200 pages, illustrées de (belles) photos d’auteurs. 4000 exemplaires dont le public ne verra rien : destinés aux seuls passeurs du livre, libraires et gens de médias. Signé Grasset : rentrée 2008. Bel outil de marketing de rentrée avec présentation de 14 auteurs (12 français), qui détaillent leur ouvrage suivi d’un généreux extrait. La Rolls du genre pour véhiculer Yann Apperry, le jeune auteur « qui monte », avec Terre sans maître, Véronique Olmi, elle aussi bien lancée, dans La promenade des Russes, l’incontournable Elie Wiesel (Le cas Sonderberg) et Charles Lewinsky (prix du cinéma suisse 2008 avec Der Freund) dont Melnitz, ici traduit, a été dit en Allemagne « un Cent ans de solitude suisse ». Bel effet d’annonce !
Or la redoutable patronne de Flammarion, Teresa Cremisi, n’est pas en reste, qui joue sur la rumeur confidentielle distillée en 2007 avant la parution de La possibilité d’une île, de Michel Houellebecq (qui en sort le film cette année, coup double !) en annonçant un «roman inédit» de son auteur « culte ». De la même façon, la parlote médiatico-blogueuse a d’ores et déjà répercuté l’affriolante nouvelle échappée des bureaux de Bernard Comment, patron de la collection Fiction & Cie au Seuil : que le nouveau roman de Christine Angot, Le marché des amants, traiterait des amours de la dame et de Doc Gynéco…
Christine Angot, Michel Houellebecq ou encore Catherine Millet, avec un nouvel épisode autobiographique annoncé, , chez Flammarion ont-ils besoin d’une publicité supplémentaire pour conquérir les « têtes de gondoles » ? Le contre-exemple serait une Amélie Nothomb, qui « fera » ses 200.000 exemplaires sans dopage particulier, et d’autant que Le fait du prince, déjà « tasté » par le soussigné, est un excellent cru de la « star » d’Albin Michel. Disons alors que, pour entretenir la rumeur avant d’occuper le « terrain », bien des éditeurs envoient désormais des épreuves reliées aux libraires et aux critiques, ou préparent de vrais « coups médiatiques » dont le modèle du genre fut celui de l’an dernier « sur » Les Bienveillantes.
Cela étant, ce marketing «en amont» n’est pas forcément prescripteur. Les libraires, autant que les lecteurs professionnels, et plus encore le public, « risquent » aussi bien de modifier la donne, comme il en a été avec L’élégance du hérisson de Muriel Barbéry, nullement « boosté » à la source et jouant depuis deux ans le « long-seller»… Et la vraie littérature se borne-t-elle à des chiffres ?
Quoi qu’il en soit, que l’on préfère les valeurs sûres blanchies sous le harnais (Doris Lessing, Prix Nobel, avec Alfred et Emily, chez Flammarion) ou les francs-tireurs originaux (Philippe Ségur avec Vacance au pays perdu, chez Buchet-Chastel), la rentrée d’automne reste essentiellement à découvrir pièces en mains. Des premiers arrivages, en dehors des titres déjà cités, on retiendra aussi le nouveau roman d’Olivier Rolin, au Seuil, combinant aventures exotiques et digressions artistiques (autour de Manet) dans Un chasseur de lions, huit nouvelles d’ Alice Munro, l’une des écrivaines américaines les plus remarquables du moment, parues sous le titre de Fugitives à L’Olivier, ou, à l’enseigne de Noir sur Blanc, associant les talents (pour le dessin) de Lea Lund et de Frédéric Pajak, L’Etrange beauté du mondePajak1.JPG


Des chiffres et des titres


Statistiques : LivresHebdo annonce 676 romans (-7% par rapport à la rentrée d’automne 2007). 466 romans français et 91 premiers romans. 210 romans étrangers. Une quinzaine de titres seulement disposent d’un tirage initial de 50.000 ex. Amélie Nothomb « part » sur 200.000 ex.
Retours attendus : Sylvie Germain (Paradis conjugal) chez Albin Michel, Jean Echenoz (Courir ) chez Minuit, Laurent Gaudé (La porte des enfers) chez Actes Sud, Marie Nimier (Les inséparables) chez Gallimard, Jean-Paul Dubois (Les accommodements raisonnables) à L’Olivier, Alain Fleischer (Prolongations) chez Gallimard.

 RayoWilliam T.Vollman n « étranger » : Ismaïl Kadaré chez Fayard (L’accident), Thomas Pynchon au Seuil (Contre-jour), (Poor people) chez Actes Sud, Richard Ford (L’état des lieux) à L’Olivier.
Rayon Mademoiselle : Colombe Schneck (Val-de-Grâce), chez Stock, Aude Walker (Saloon) chez Denoël.
Surprises : Michel Le Bris, essayiste et directeur du Festival Etonnants voyageurs, avec un roman, La beauté du monde, chez Grasset; et ce livre qui pourrait réellement faire date : Zone de Matthias Enard, chez Actes Sud.
Ehni.jpgHors course: Dans l'immédiat une recommandation aux fous de mots et de poésie pensante et sensitive: Apnée de René Ehni. Une fine merveille. Le génie d'un style sans pareil et une espèce de Requiem joyeux, dédié à Dominique Bourgois, en mémoire de son défunt époux Christian, grand éditeur à tiroirs secrets qu'on entr'ouvre ici; en mémoire aussi de Maurice Béjart, par raccroc amical. C'est délirant et hypertinent, fluide et surprenant à tout bout de phrase. Et c'est publié, normal, chez Bourgois !


Bélier (kuffer v1).jpgDialogue schizo sur la rentrée littéraire

Moi l’autre : - Et ça rime à quoi tout ça ?
Moi l’un : - Tu vois bien : j'évoque l'avant-rumeur de la rentrée littéraire française pour les lecteurs de 24Heures
Moi l’autre : - Et tu vas lire tout ça ? 676 romans, vraiment ?
Moi l’un : - Mais non voyons ! Mais je te dirai ce qu’il ne faut pas manquer !
Moi l’autre : - Quoi pour moi subito ?
Moi l’un : - Là je te dis que ça : Apnée de René Ehni. Sûr qu’on sera d’accord, toi et moi. C’est un pur régal ! Ce petit livre dédié à Dominique Bourgois évoque la figure de son cher disparu. Tu connais Ehni ?
Moi l’autre : - Le dramaturge ? Me semble qu’on avait vu une pièce de lui à Paris, ca va faire vieux…
Moi l’un : - Bonne mémoire compère : Que ferez-vous en novembre ?, en 1969. Et toi, que faisais-tu en novembre 1969 ?
Moi l’autre : - Je lisais Les courtisanes de Michel Bernard, sur lequel tu as commis ton premier papier dans La Tribune, à l’époque de René Langel. Tu te souviens ?
Moi l’un : - Comme de ce matin. Donc tu liras Apnée. Tu te rappelles notre rencontre de Christian Bourgois ?
Moi l’autre : - Il y en a eu pas mal. La dernière à Francfort, tu te souviens, il était tout triste de voir le Nobel passer sous le nez d’Antonio Lobo Antunes, au profit de Saramago… Et quoi d’autre subito ?
Moi l’un : - Tu vas te régaler, sûrement aussi, avec le nouveau Pajak, L’étrange beauté du monde. Il y a là-dedans un humour et une espèce de mélancolie qui te toucheront, je crois. Et les dessins de Léa Lund, sa compagne, sont également remarquables dans tous les registres, parfois on dirait des paysages de notre ami Thierry Vernet, parfois du Pajak en plus organiquement délié, parfois dans l’expressionnisme ardent et parfois dans la note plus anecdotique, parfois du côté du Delacroix voyageur et parfois dans l’exacerbation jeune sauvage, enfin tu vois quoi…
Moi l’autre : - Je vois à peu près quoi. Ce me changera de Gustave Thibon…
Moi l’un : - Quoi, Gustave Thibon…
Moi l’autre : En déménageant notre bibliothèque, je suis retombé sur L’échelle de Jacob. Et ça me nourrit, ça me sourit comme en 40.
Moi l’un : - On n’était pas nés en 40…
Moi l’autre : - Non, mais lui était né, et Simone Weil était née, et Nicolas Berdiaev était encore vivant. Tu te rappelles Le sens de la création ?
Moi l’un : - Nous voilà bien loin de la rentrée, compère !
Moi l’autre : - Mais pas du tout du tout ! Thibon n’a pas pris une ride. Ni Berdiaev pour l’essentiel. Et tu sais qui je viens de découvrir ? Lui, avec Eugenio Corti et son fabuleux Cheval rouge, c’est ma vraie rentrée. Tu vois qu’on n’en sort pas ? Ou qu’on en sort comme on veut quand il y a de quoi. Et là j’te jure qu’il y a de quoi ?
Moi l’un : - Tu vas me parler du premier roman de notre ami Pascal Janovjak ?
Moi l’autre : - Pas encore. Pas encore fini. Nous en avons parlé toute l’autre nuit, pendant que tu te reposais de ton mercenariat. Il est en train de peaufiner la chose en Sardaigne…
Moi l’un : - Qui alors ?
Moi l’autre : - Christian Guillet ?
Moi l’un : - Christian qui ?
Moi l’autre : - Christian Guillet.
Moi l’un : - En deux mnots ?
Moi l’autre : - Non non non, là faut que je sorte !
Moi l’un : - Tu vas encore rêver dans les bois ?
Moi l’autre : - Affirmatif, boss. Je te laisse débloguer. A toute…

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25/07/2008

Ambivalence de la photo

Wall2.jpgA propos de Devant la douleur des autres. Rencontre avec Susan Sontag.

 

Les images-chocs de la guerre rendent-ils l’homme plus conscient de l’abomination de la guerre, au point de l’en détourner ? C’est ce que croyait la romancière anglaise Virginia Woolf lorsqu’elle prit connaissance, dans les années 1936-1937, de photos montrant des corps dépecés de civils adultes et enfants victimes des bombardements de l’armée de Franco, en pleine guerre d’Espagne, laquelle fut d’ailleurs le premier conflit largement “couvert” par les photographes de guerre. Dans le même esprit pacifiste, sous le titre de Guerre à la guerre, l’objecteur de conscience allemand Ernst Friedrich avait publié, en 1924 déjà, un album rassemblant d’effrayantes photos de “gueules cassées”, de soldats gazés et de cadavres de toutes nationalités pourrisant en tas. Or la “guerre de demain” prophétisée en 1938 par Abel Gance dans son film J’accuse, aux images non moins terribles, éclata en dépit de toute “prise de conscience”.
Depuis lors, les représentations de la guerre et de la violence dans le monde se sont multipliées de telle manière que nous baignons littéralement dans les images de la souffrance humaine captées dans le monde entier le jour même. Or pouvons-nous encore compatir, comme y incitaient les gravures célèbres des Désastres de la guerre de Goya, ou sommes-nous immunisés par le flot des images ? Et la manipulation technique et commerciale de celles-ci ne fausse-t-elle pas leur réception, déviant leur fonction de témoignage et assouvissant parfois les pulsions les plus morbides. Telles sont, entres autres, les observations et les questions développées par Susan Sontag dans son dernier essai, qui nous confronte à la réalité actuelle dans son ambivalence et sa confusion.
Sontag24jpg.jpg- Dans quelle mesure, Susan Sontag, la photographie rend-elle compte de la réalité de la guerre ?
- Le pouvoir spécifique d’une photo est, je crois, de nous hanter. Une photo peut créer un choc et fixer une vision symbolique, tel l’officier vietnamien exécutant un vietcong agenouillé , le soldat républicain de Capa ou le gosse levant les mains dans le ghetto de Varsovie. Mais sans les mots, sans légende ou narration, ce que dit la photographie de la guerre est limité. Je l’ai vérifié lors du siège de Sarajevo, où j’ai séjourné pendant près de trois ans. En parlant, après la guerre, avec des amis qui en avaient vu tous les jours d’innombrables images, j’ai constaté qu’ils n’avaient aucune idée de la réalité concrète que nous vivions. Un film, sans doute, rend mieux celle-ci. Mais la photo ne dit rien de l’odeur, du bruit, du silence, de l’ennui, des multiple sensations vécues jour après jour dans une guerre.
- Les images de la guerre au Vietnam n’ont-elles pas influencé, tout de même, l’opinion américaine ?
- C’est vrai. Au Vietnam, la photographie de guerre a d’ailleurs eu un rôle inégalé par le passé. Mais les photos n’auraient jamais suffi sans l’opposition suscitée par la conscription obligatoire et les pertes humaines dans l’opinion publique, également stimulée par des fleuves de mots.
- Le témoignage photographique garde-t-il sa validité à vos yeux ?
- Bien entendu. Le problème n’est pas lié au document lui-même, mais à son contexte et à sa réception. Je me rappelle que pour la première publication dans Life, en juillet 1937, de la photo de Capa montrant le milicien frappé à mort, le magazine avait consacré la pleine page de gauche au baume capillaire Vitalis. Le rapprochement pouvait choquer, mais du moins savait-on où était la publicité et où le document... Cette fonction s’est complètement diluée, par exemple, dans les photos réalisées par Toscani pour Benetton, où la douleur humaine devient une composante publicitaire avec le plus total cynisme. Dans ces mêmes eaux troubles, et au comble de la morbidité, je vous signale que les images de l’exécution, au Pakistan, du journaliste américain Danny Pearl ont été localisées sur un site porno...
Cela étant, la photo reste un précieux instrument de savoir. Prenez un tout autre exemple que celui de la guerre: le vieillissement. J’y ai pensé en voyant les images successives de Katherine Hepburn à travers les années. On dispose là d’un instrument à large diffusion qui ajoute à notre connaissance.
- On reproche souvent à la photographie d’esthétiser le malheur ou la souffrance. Vous parlez vous-même de la polémique suscitée par les magnifiques images de Salgado, qui fait de la beauté à partir de la misère...

 

- Salgado3.jpgA franchement parler, j’ai de la peine à trancher. J’ai moi-même défendu Salgado lorsqu’on l’a descendu en flammes, mais je constate tout de même que, par exemple dans sa grande série sur les migrations, il mélange tous les sujets au risque d’aboutir à des amalgames confus. Là encore, l’image qui n’est pas relayée par la réflexion est insuffisante. De la même façon, je me méfie de la compassion suscitée par des photos et que ne prolonge aucune réflexion. Je crois que la réflexion doit se substituer à l’incantation généreuse, qui n’est souvent qu’un simulacre.
- Est-ce cela qui vous fait réagir violemment, aussi, contre ceux qui prétendent que la réalité n’est plus aujourd’hui que spectacle ?
- Cette affirmation me semble révoltante, mais en somme typique d’un certain provincialisme intellectuel occidental, notamment représenté par un Baudrillard, qui ne voit que la virtualité des images ou des réseaux médiatiques et ne perçoit plus rien de la réalité pourtant douloureusement réelle dans laquelle vit la plus grand partie de l’humanité.
- Quel serait alors, selon vous, le bon usage des images ? Y a-t-il une écologie de leur réception ?
- Je vais vous paraître un peu vieux jeu, mais c’est mon côté moraliste de base qui ressort là: je crois que la meilleure façon de recevoir une image photographique est encore le livre, qui permet un rapport intime et prolongé propice à la réflexion. Ce n’est qu’en exerçant celle-ci, par exemple, qu’on peut comprendre le sens et la portée d’une des images anti-guerres les plus extraordinaires que je connaisse, à cet égard, entièrement composée en studio par le photographe canadien Jeff Wall, et qui représente des soldats russes et afghans morts dans un vallon ensanglanté, et qui continuent de nous parler comme si de rien n’était...

 

Susan Sontag. Devant la douleur des autres. Traduit de l’anglais par Fabienne Durand-Bogaert. Editions Christian Bourgois Editeur, 138p.

 

Susan Sontag est décédée en décembre 2004.

 

Un recueil d'essais, Temps forts, a paru à titre posthume chez Christian Bourgois, en 2005.

 

Images ci-dessus: Death Troops Talk. Afghanistan. Jeffe Wall, potomontage. Sebastao Salgado. Mine de la Serra Pelada, au Brésil.

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24/07/2008

Passion de Louis Soutter

Soutter9.JPGSoutter130001.JPG 

Un artiste maudit et génial. Exposé d'Anne-Marie Simond, le 31 juillet à La Comballaz.
Il n’a pas besoin de faire de la beauté convulsive un programme esthétique: il la vit au milieu de ses forêts qui sont des temples et de ses enfants qui sont des anges et de ses catins qui sont des saintes sous le regard de Notre Seigneur crucifié. Frère en esprit de Rouault mais sans doctrine, frère aussi de Van Gogh et de Soutine, c’est un peintre sans peinture, un dessinateur usant de la plume du bureau de poste voisin, on pourrait dire que c’est au commencement l’artiste surdoué qui échappe à l'académisme virtuose par un génie que soulève le feu sacré. Bref: tout ce qui se dit de lui est insuffisant: Louis Soutter est La Poésie incarnée, au sens fulgurant et supérieurement élaboré vécu par Baudelaire.
Soutter160001.JPGSur Louis Soutter on ne devrait donner que des renseignements de police. Né en 1871 à Morges, au bord du lac Léman. Fils de pharmacien. Voisinage darbyste hyper-puritain. Parent de Le Corbusier par sa mère - Corbu qui le soutiendra généreusement, conscient de son génie. Rate ses études d’ingénieur. Se hasarde en architecture, en vain, puis étudie le violon auprès d’Eugène Ysaie, à Bruxelles. A 24 ans abandonne la musique et se lance dans la peinture. A Paris suit les cours du soir de l’Académie Colarossi. Virtuosité classique, sans plus. En 1897 épouse Madge Fursman après s’être installé aux Etats-Unis, où il enseigne la peinture à Colorado Springs. Divorce en 1903. Décline physiquement et psychiquement. En 1907, violoniste à l’orchestre du théâtre de Genève et à l’Orchestre symphonique de Lausanne. Passe pour excentrique et de plus en plus. Refuse la nourriture et claque son argent et celui de ses amis. Sous tutelle dès 1915. Admis en 1923 dans la maison de retraite de Ballaigues, sur les crêtes du Jura vaudois, d’où il s’échappe le plus souvent pour d’interminables errances. Le postier de Ballaigues lui interdit l’usage de l’encrier public, dont il use pour ses dessins. Milliers de dessins à l’encre, tenus pour rien par ses proches, sauf quelques-uns, artistes ou écrivains... Tous autres détails biographiques et critiques à recueillir dans les deux grands ouvrages de Michel Thévoz : Louis Soutter ou l’écriture du désir (L’Age d’Homme, 1974) et Louis Soutter, catalogue de l’œuvre (L’Age d’Homme, 1976).
Soutter77.JPGMais que dire à part ça ? Que Louis Soutter incarme, avec Robert Walser, l’impatience sacrée de l’artiste au pays des nains de jardin et des tea-rooms, des bureaux alignés ou des maisons de paroisse à conseils sourcilleux. Soutter danse au bord des gouffres et se fait tancer par le directeur de l’Institution pour abus d’usage de papier quadrillé. Soutter rejoint Baudelaire au bordel couplé à la grande église sur le parvis de laquelle mendie un Christ en loques, et c’est tout ça qu’il peint de ses doigts de vieil ange agité…
Soutter33.jpg

07:11 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : art, littérature

16/07/2008

Dietersinsvemt esativl

Zinoviev2.jpgLe creaveu hmauin lit dnas le dsérorde

Sleon une étdue de l’Uvinertisé de Cmabrigde, l’odrre des lteetrs dans les mtos n’a pas d’ipmortncae. La suele coshe ipmortnate est que la pmeirière et la drenèire ltetre sionet à la bnone pclae. Le rsete puet êrte dans un désrorde ttoal snas cuaser de prbolème de letcure. Cela prace que le creaveu himaun ne lit pas chuaq ltetre dstinciteemnt et à la stuie, mias le mot cmome un tuot.

Cttee rvéélaiton ve-t-lale ficaliter la tchâe des cnacres dans les éocles ? Et les hmomes se cmoprenrdont-ils miuex en s’exrimpant dans le désrorde ? Le dréosdre mnodial va-t-il bnéfiécier de ce nuovaeu mdoe d’exrpession en nuos fisanat vior la réatilé d’un oiel noavueu ? L’vaneir de l’epsèce hamuine s’en truoerva-t-il chngaé, voire aémiolré ?

L’édtue de l’Uerisnivté de Cibramdge plare de leutcre mias pas d’esspreixon olrae. Si vorte ceervau lit chqaue mot cmmoe un tuot, tuot se cpmlioque au memont de vuos empxrier de vvie voix !

Si vuos lsiez : « Le cehin oibét à son mtaîre », vuos ne pvouez oodnrner à votre cbles : « Moédr, dnone la pttapae à pnapouet ! » Le pruave Mdéor n’y pgiera que piouc ! De mmêe la crtlaé du Tjéléouarnl rsqiue de piâtr du pssaage des mtos éicrts aux mtos écnonés à 20 hurees par Pactrik Pvoire de Cazhal. Rien que Mdaame, Msonieur, Boionsr ! » jetetra la csonfuion dnas le caerevu des téésltpeucaters les puls déots en la mtraièe…

On viot arlos la litmie de l’iérntêt de l’édtue fauemse. Ce qui se lit frot bien ne psase pas à la tléé. Est-ce à drie que le cevreau huiamn n’a pas été cçnou pour fonnonctier à plein rmiége en fcae d’un piett écran ? Tllee est puet-êrte la quioestn fonnemdatale à mteédir tadnis qu'alternent la puile et le sleoil...

Iamge: Aleaxanedre Zinivieov

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12/07/2008

A l'écoute de la poubelle

Poubelle.jpg 

Martine * ne sait plus à quel saint se vouer. Vous connaissez Martine: elle est à l'édition littéraire ce que le soldat fidèle est à toute armée. Martine donnerait sa vie pour un bon livre. Martine est entrée en édition comme sa cousine Bluette * de Clermont-Ferrand choisit d'offrir sa vie à l'Epoux divin, et sa fonction de Lectrice aux prestigieuses Editions Madrigal * relève à ses yeux du sacerdoce au même titre que le titre actuel de Bluette, Abbesse crossée de son couvent.

Des lustres durant, la tâche de Martine consista, dans sa cellule feutrée du sanctuaire de la rue Saturnin-Potin *, à trier, à réception des 333 manuscrits quotidiennement reçus par l'illustre maison, le bon grain de l'ivraie. A savoir, en termes non châtiés: fiche au panier l'essentiel de ce papier. Sans le moindre état d'âme, se rappelant que l'élection rarissime du génie (comme celle du spermatozoïde zélé) suppose un sacrifice multitudinaire, Martine répéta donc mille fois ce geste, à la fois sévère mais juste, de balancer 999 manuscrits sur mille à la poubelle.

Or voici que, tout récemment, une note de service tombée des hautes sphères de Madrigal, probablement sous l'influence de l'occulte service commercial de l'institution, s'en est venue rompre la sublime ordonnance de la tâche de Martine en ces termes clairs et nets:


Le Service Lecture est prié, désormais, de se mettre à l'écoute de la poubelle.

A l'écoute de la poubelle: voilà ce qu'on demande à Martine. Mais que cela signifie-t-il au fond ? Martine le sait mieux que personne, qui poubellise depuis tant d'années ce qu'un grand auteur de la maison (Céline le maudit) appelait non sans dédain misogyne la « lettre à la petite cousine ». Autrement dit: le bavardage quotidien, la confidence à ras la fleurette, le cancer du chien de Paul * ou les fantaisies sexuelles des perruches de Jeanne *, bref le tout-venant de l'immense déballage alimentant, tous les soirs, le Confessionnal cathodique et, tous les matins, les tabloïds dont Martine n'envelopperait même pas les déchets de la salade de sa tortue Clitemnestre *.
Certains lecteurs, méfiants envers les « cimes » de la Littérature ou simplement attachés aux « choses de la vie », l'auront peut-être déjà conclu: votre Martine est une oie blanche corsetée. Ce qu'elle balançait à la poubelle relevait peut-être de ce qu'il y a de plus vivant dans l'expression humaine. Le maudit Céline n'a-t-il pas lui-même donné du galon au populo et du brillant à la dégoise ? A vrai dire, ils auront pris Martine pour une autre, tant il est vrai que la littérature brassant la vie et la langue, de Rabelais à Cendrars ou de Villon à Guilloux, l'a toujours « vachement branchée », pour causer comme sa nièce Elodie *. Mais une chose est le récit au premier degré d'une aventure style Papillon, et tout autre chose la transposition que suppose la magie du conte et de la fiction, vieille comme le monde et qui fait se taire tous les peuples quand retentit la formule-sésame d' « il était une fois ». Autant dire que ce n'est pas la vie simple, mais la platitude que Martine vouait jusque-là à la poubelle. La parole intime n'a jamais rebuté non plus Martine, qui aime sentir le souffle de Montaigne à fleur de page, ou les jérémiades de Rousseau, les rosseries de Léautaud, les notes journalières de cette suave peste de Jouhandeau, les pages déchirantes d'Hervé Guibert en ses derniers jours. L'aveu personnel ne relève en rien, aux yeux de Martine, de la fameuse poubelle, à l'opposé du ragot qui flatte les plus bas instincts de la foule ou de l'étalage éhonté qui fait désormais « pisser le dinar », selon l'expression d'Elodie.

Mais à quel Bienheureux se vouer alors, si le saint des saints du Critère littéraire se trouve à son tour contaminé ? Martine se tâte. Va-t-elle rendre son tablier et rejoindre Bluette en son désert ? Penchée sur sa poubelle, Martine reste à l'écoute depuis ce matin. Et si son éditeur la faisait raconter à son tour sa story ? Elle a des choses sûrement porteuses à raconter, Martine ...

* Noms et prénoms fictifs.

08:41 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : edition, satire

08/07/2008

Café littéraire

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J’aime bien le flipper des Verdurin, et c’est pour ça que j’y reviens tous les jours, malgré l’évolution de l’établissement dans un sens qui se discute.
C’est pas que les Verdurin soient pas à la coule : les Verdu c’est la vieille paire de la belle époque de Woodstock, leur juke-box contient encore du passable, style Jailhouse rock et autres Ruby Tuesday, Amsterdam ou La mauvaise réputation, enfin tu vois quoi, mais tout ça est pourtant laminé sous l’effet des goûts du barman Charlus, fan de divas italiennes et de chœurs teutons.
Plus grave : Charlus donne à lire à tous les serveurs garçons, et là ça râle à la terrasse et dans les recoins. Tu commandes vite fait une noisette ou un diabolo menthe, mais Alban te fait signe qu’il a juste pas fini son chapitre des Jeunes filles de Montherlant, ou c’est Robert qui annote Miracle de la rose de Genet sur un coin du zinc. Les serveuses, au moins ça, ne sont pas encore contaminées : la miss Vinteuil n’est pas du genre à lire autre chose que des mangas, et le travelo qui joue du pianola le soir, un Corse qui se fait appeler Albertine, est plutôt branché Clayderman que Johann Sebastian Bach, mais enfin tu vises la décadence...
Aussi ce qui m’énerve c’est le Menu. Avant tu te faisais un steack frites pas compliqué, et ça s’appelait idem, tandis que maintenant Marcel, le cuistot, exige que Verdurin inscrive à l’anglaise sur les ardoises, pour chaque plat, un Nom, genre Fille de la Vivonne pour une truite au bleu ou L’Âme de Cambremer pour l’ancienne assiette normande, mais où ça va-t-y donc s’arrêter ?
C’est ça que je me demande en me faisant une partie gratos de plus, moi qui suis de la vieille école: pas vraiment le gars à s’enferrer dans ces embrouilles de Recherche à la mords-moi…
Joseph Czapski, Le joueur de flipper. Acryl sur toile, 1981.

07/07/2008

Mozzarella d’inferno

Saviano.jpg
Une plongée saisissante dans les guerres à l’italienne de la camorra
« Je suis né en terre de camorra, l’endroit d’Europe qui compte le plus de morts par assassinat, là où la violence est le plus liée aux affaires et où rien n’a de valeur s’il ne génère pas le pouvoir », écrit le jeune (né en 1979) journaliste d’investigation Roberto Saviano, dont l’ouvrage a fait l’objet d’un film à découvrir bientôt, et qui vit actuellement sous protection policière. Le contenu de Gomorra est en effet aussi explosif qu’instructif, qui nous révèle l’incroyable emprise, sur toute une société, des clans du crime organisé, à Naples et en Campanie, mais également bien au-delà. A la différence d’une enquête journalistique classique, ce récit témoigne d’une immersion biographique dans le milieu décrit avec une familiarité et une vivacité qui vont de pair avec le besoin du jeune observateur d’exorciser un mal à la fois local et mondial (maints points communs y apparaissant entre le Clan mafieux et l’Entreprise néolibérale), question de survie, « la seule chose qui permet de sentir qu’on est encore un homme digne de respirer ». Du fonctionnement du Système aux guerres implacables entre clans, des ateliers de contrefaçons de marques au commerce des armes et de la drogue, de l’exploitation des enfants (baby-dealers) à celle des femmes, en passant par la bonne fortune de Kalachnikovet les métastases du cancer à l’Est, l’aperçu, très incarné, brassant la langue, est saisissant. Il en émane comme un fumet de mozzarella pourrie…
LireGomorra.jpgRoberto Saviano. Gomorra ; dans l’empire de la camorra. Traduit de l’italien par Vincent Raynaud. Gallimard, 356p.

07:53 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : crime organisé

06/07/2008

Classe d'eau

Aqua.JPGDe l'aquarelle en eau profonde 

Du bleu d’en haut il suffit de se laisser glisser le long des filins pour tomber juste au seuil de la classe d’eau, sur le promontoire dominant les fosses du Haut Lac, à la profondeur inspiratrice par temps clair autant que sous les triples pluies.
Votre arrivée est attendue dans le silence de l’aube que trouble à peine le passage des ombles. Votre seul désir de participer à la classe d’eau vous tient lieu de Welcome. D’ici ne seront écartés que ceux qui dénigrent l’exercice de l’Aquarelle Insoluble, ricanants ou sceptiques; nul esprit médiocre ne sera non plus admis dans l’orbe lumineux, ni les aigres ni les ladres, ni les mesquins, les chafouins, les sournois, les perfides, moins encore les faux derches.
Ici s’acquiert l’art de l’Aquarelle Insoluble, auquel sera consacré tout le cours d’été. L’étude de ce matin sera consacrée aux à-plats de lumière bleutée en transit submesible que vous exercerez en murmurant la Black and Blue Fantasy à l’unisson des conques, seulement appliqués à vous laver le regard…

Image: Le train des eaux, aquarelle de Marie-José Imsand, 2008.

13:51 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : peinture, poésie

04/07/2008

Le Nothomb qui vous attend

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Amélie souveraine dans Le Fait du prince, à paraître à la rentrée.

Il y a toujours eu, dans les romans d’Amélie Nothomb, une pointe de génie, mêlée à un certain tout-venant de qualité variable, qui fait l’originalité indéniable de cet auteur que son immense succès dessert souvent. Dès Hygiène de l’assassin, ce fait d’un génie propre, d’une folie propre, d’une complexion absolument originale m’avait paru évident, comme il me paraît évident chez un Pierre Gripari, à l’immense insuccès...
Jamais cependant, il me semble, Amélie n’avait été aussi inspirée, et tout en légèreté, que dans Le fait du prince, son nouveau roman à paraître en septembre prochain, qui hante, pourrait-on dire, la profondeur de la surface chère à Oscar Wilde. C’est un roman d’une parfaite fluidité, qui m’évoque à la fois les romancières anglaises, du genre Ivy Compton-Burnett (pour le dialogue et le délire alerte) et Ronald Firbank (qui est une romancière délicieuse sous son masque d’homme distingué) ou le dandysme de certains post-futuristes italiens tels Bruno Corra ou Alberto Savinio, et je pensais aussi à certains écrits magiques de Cesar Aira en lisant Le fait du prince, qui tient à la fois du conte de fée et du polar hilare.
C’est l’histoire, en somme, d’un Français de 39 ans fatigué de s’appeler Baptiste, assez médiocrement adapté à la mécanique des jours, à qui le hasard (ou la Providence, comme on veut) fait cadeau du prénom d’Olaf, riche et Suédois, après que le riche et suédois Olaf eut sonné chez lui pour y tomber mort après quelques instants, lui offrant sa vie en quelque sorte. Or cette vie continuant par le truchement de la jeune veuve d’Olaf, trouvée elle-même sur la rue et comme adoptée par le premier Olaf, la suite de l’histoire, baignant dans les champagnes de marque, réalisera non tant les bas fantasmes mais les hautes rêveries de «notre héros» et de celle qui le reçoit sans se douter qu’elle est a déjà changé de mari.
Ce qui m’épate là-dedans est la qualité des phrases, ou plus exactement leur électricité, leur plasticité, le mélange détonant du songe et de la fiction qui font qu’elles font plaisir à l’œil et à l’esprit, même à l’âme qui est l’œil et l’esprit de dedans. Moi qui n’aime pas du tout le champagne, j’en redemande sous cette espèce sublimée de la rêverie narquoise et de la pensée imprévue. C’est cela : tout est imprévu, imprévisible et non convenu dans Le fait du prince. C’est le fait du prince de creuser un tunnel souterrain entre sa villa et la banque voisine quand il a besoin d’un peu de blé, le roman permet ça et pourquoi s’en priver si c’est pour dire autre chose ? On n’a pas assez vu qu’Amélie Nothomb disait le plus souvent autre chose, enfin : la critique établie ne l’a pas vu, que le succès dérange quand il n’est pas celui de Marc Levy qui, lui, ne dit jamais autre chose. Or le grand public, qui n’est pas la masse abrutie qu’on croit, est sensible à la pointe de Nothomb autant qu’à son humour. Celui-ci fait merveille dans Le fait du prince. C’est le fait du talent, il me semble, et d'autre chose encore…
Amélie Nothomb. Le fait du prince. A paraître chez Albin Michel.

08:52 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman

03/07/2008

Bukowski le dégueulasse


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Bio d’un affreux, sale et méchant poète

Son père était un sale type borné qui le battait, sa mère une méchante garce, ses jeunes années furent empoisonnées par la purulence de l’acné, le complexant et l’isolant comme un paria : bref c’est sous les pires auspices que Charles Bukowski (1920-1994) fit ses débuts dans une vie où il ne cessa d’accumuler « un gros lot d’emmerdes », incessamment aggravé par un caractère de sanglier et une sorte de pureté dans la déchéance qui le fit toujours se comporter plus mal qu’on ne s’y attendait, même s’il ne viola pas tout à fait Catherine Paysan sur le plateau de Bernard Pivot ni ne chia vraiment dans tous les salons qui s’ouvraient à lui. Or cet affreux personnage que l’alcool rendait encore plus méchant et sale qu’au naturel, était également une espèce d’écrivain et une sorte de poète, un écrivain « culte » comme on dit et un poète que d’aucuns dirent aussi important que William Blake, ce qui est aussi exagéré que faux. Mais le réduire à une nullité surfaite serait également injuste. Abstraction faite du mythe vivant et des séquelles de l’iconolâtrie d’époque, Charles Bukowski, dans la lignée de John Fante dont la découverte lui révéla les virtualités d’une poésie de la gadoue et du « vrai », a bel et bien laissé une œuvre, et considérable quoique inégale, dont la large partie autobiographique (mais aussi transposée que chez Céline, en nettement moins tenu quant à la musique et à l’inventivité verbale), autant que les nouvelles parfois étincelantes (disons une vingtaine de vrais joyaux dans un amoncèlement de choses excellentes ou de tout-venant vite fait sur le gaz) et les poèmes de plus en plus abondants, véritable ruissellement sur la fin, méritent plus qu’un regard condescendant.
Etait-il, pour autant, indispensable de consacrer 386 pages à cette « vie de fou », qui confirme absolument la rumeur selon laquelle le vieux dégueulasse l’était plus encore qu’il ne l’a dit lui-même ? A vrai dire le ton et la façon de cette chronique signée Howard Sounes plaident pour la meilleure de ce récit plongeant immédiatement le lecteur dans le vif du sujet avec le récit d’une lecture publique, datant de 1972, au début de sa gloire dans l’underground californien, qui finit en imprécations et en injures comme à peu près toutes les interventions publiques de l’énergumène.
Bukowski9.jpgRetraçant ensuite les tenants et l’évolution de cette vie longtemps mal barrée, l’auteur brosse son portrait en mouvement sur fond d’Amérique des marges, avant d’illustrer les accointances du poète « maudit » avec l’univers doré sur tranche de Hollywood (qu’il a lui-même décrit dans le récit éponyme), notamment dans ses relations avec un véritable ami, en la personne d’un certain Sean Penn, qui ne faillit lui casser la gueule qu’au soir où il se montra désobligeant à l’égard d’une certaine Madonna.
Loin de se borner à de l’anecdote pipole, même si son livre en fourmille assez plaisamment, Howard Sounes s’attache également à l’évolution de l’œuvre et montre bien en quoi la poésie de Bukowski participe d’une sorte de rédemption, lacunaire mais réelle. Schubert dans le merdier, lumière très pure des choses ordinaires, proche parfois du lyrisme des poèmes de Carver, pas toujours faciles à traduire. Comme Verlaine filait de l’or pur dans sa propre abjection, « Hank » touche parfois à la grâce, souvent à l’émotion.

De l’émotion :
« …j’étais là à regarder passer
les voitures dans la rue et je pensais
ces veinards de fils de pute ne
savent pas la chance qu’ils
ont
d’être niais et de pouvoir rouler au
grand air
pendant que je suis assis au bout de mon âge
piégé
rien qu’un visage à la fenêtre
auquel personne n’a jamais
prêté attention. »

Et de la grâce :
« et quand je pense qu’après ma mort,
il y aura encore des jours pour les autres, d’autres jours,
d’autres nuits,
des chiens en maraude, des arbres tremblant dans
le vent.
Je ne laisserai pas grand-chose.
Quelque chose à lire, peut-être.
Un oignon sauvage sur la route
écoeurée.
Paris dans le noir ».


Bukowski.JPGBukowski à Apostrophes

"Ha ! Ha ! Ha ! Je me fous toujours dans des situations pas possibles. Mais quelle coterie de snobs ! C'était vraiment trop pour moi. Vraiment trop de snobisme littéraire. Je ne supporte pas ça. J'aurais dû le savoir. J'avais pensé que la barrière des langues rendrait peut-être les choses plus faciles. Mais non, c'était tellement guindé. Les questions étaient littéraires, raffinées. Il n'y avait pas d'air, c'était irrespirable. Et vous ne pouviez ressentir aucune bonté, pas la moindre parcelle de bonté. Il y avait seulement des gens assis en rond en train de parler de leurs bouquins ! C'était horrible... Je suis devenu dingue."

(Extrait de l’entretien accordé par Charles Bukowski à Jean-François Duval en 1986)

Howard Sounes. Charles Bukowski. Une vie de fou. Editions du Rocher, 386p.
Charles Bukowski, Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines. Poèmes, Le Rocher.

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30/06/2008

Gerhard Meier le sage

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HOMMAGE. Venu tard à la littérature, mais consacré par de nombreux grands prix, l’écrivain de Niederbipp est mort à l’âge de 91 ans.
C’est une figure à la fois attachante, humainement parlant, et très importante du point de vue littéraire, son œuvre ayant connu ces dernière années un retentissement public croissant dans les pays de langue allemande (un Peter Handke l’a placé au premier rang des prosateurs contemporains), qui vient de s’éteindre à l’hôpital de Langenthal. L’an dernier, au festival de Locarno, la présentation d’un beau film de Friedrich Kappeler, Das Wolkenschattenboot, préludait à la célébration du nonantième anniversaire de l’écrivain, né en 1917 à Niederbipp, dont les dernières années de la vie furent assombries par la mort de son épouse, à laquelle il consacra un petit livre très émouvant, Ob die Granatbäume blühen, à découvrir en traduction cet automne aux éditions Zoé. Suivant le couple durant plusieurs années, le cinéaste l’avait notamment accompagné en Russie, sur les traces de Tolstoï qui, dans l’œuvre de Meier, joue un rôle marquant. C’est d’ailleurs sous le signe de Guerre et paix que nous avions découvert, en 1989, ce superbe livre de Gerhard Meier intitulé Borodino (chez Zoé, dans une traduction d’Anne Lavanchy), faisant suite à L’Île des morts, premier volet de la trilogie (1987) complétée ensuite par la La Ballade de la neige, où apparaissaient deux vieux amis emblématiques, sexagénaires restés vifs d’esprit, dont le romancier a fait les messagers de sa dialectique : Baur le libertaire bien ancré dans la réalité, romantique d’action incarnant une Suisse à la fois réaliste et rebelle, et Bindschädler le rêveur, plus attiré par les songeries philosophiques. A préciser, alors, que les débats des compères de Meier n’avaient rien d’académique. Lui-même était venu à la littérature sur le tard, à 54 ans, après une première période d'écriture poétique, une interruption due à la tuberculose et une carrière d’architecte puis de cadre d’usine. Sans trace de pédantisme, avec la bonhomie que manifestent souvent les écrivains venus à la littérature par la « vie pratique », tels un Pizzuto ou un Camilleri, Gerhard Meier développa par la suite son dialogue de Baur et Binschädler au-delà de la mort de Bindschädler, dans le village d’Amrain où demeurait Baur. Du petit village bernois à la Russie, et jusqu’en Israël où à l’île de Rügen chère au peintre romantique Caspar David Friedrich, le mémorable Terre des vents (Zoé, 1996), suivant la trilogie initiale, étendait la méditation de Baur en cercle concentriques de plus en plus larges.
« Aucune autre auteur suisse n’est aussi universel que Gerhard Meier », écrivait Peter Handke qui n’a visiblement pas lu Ramuz, tout de même plus ample dans son œuvre que le Bernois. Mais de préciser fort justement, au demeurant : « Il a une manière toute naturelle de parler de l’existence et de sa paix. La mort, la disparition des amis, la présence de l’épouse, le jour, la nuit, il est impossible de raconter cela sur un rythme rapide. Chez Gerhard Meier la lenteur n’est pas une idéologie mais un rythme respiratoire ».
Cette tranquillité, ce sérieux sans cuistrerie, cette façon d’aborder les « grandes questions » avec la fraîcheur d’esprit d’un jeune homme, cette grâce aussi de la phrase à longue et lente vrilles rappelant celle d’un Claude Simon, en moins abstrait, auront sans doute contribué à attirer un nombreux public à Gerhard Meier, dont l’œuvre lui survivra sans doute.
Les ouvrages de Gerhard Meier sont traduits en français chez Zoé, qui publiera cet automne Habitante des jardins, la bouleversante évocation de sa femme défunte.

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29/04/2008

La guerre dehors et dedans

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Lettres par-dessus les murs (26)

Ramallah le 28 avril, soir.


Cher JLK,

Nous sommes partis à Gaza ce matin… une première pour moi, j'imagine les rues silencieuses, faute d'essence, les palmiers, le bord de la mer, mais une adolescente est morte hier sous les balles d'une incursion, j'ai mal dormi, je me réveille à l'aube et de sale humeur et ma douce, qui a déjà fait le voyage, me dit qu'elle privilégie les chaussures fermées plutôt que les sandales, tiens donc, il ne fait pas chaud et moite, en bord de mer ? si, mais au cas où, comment dire, pour une raison ou pour une autre, il fallait se mettre à courir, tu vois… On va cueillir Anja, notre amie journaliste, on se paume plusieurs fois dans les vertes vallées d'Israël, on ronchonne et on peste, on passe par Sderot sans le vouloir, et puis apparaît enfin le petit dirigeable blanc, immobile au-dessus du passage d'Erez, une espèce de ballon censé abriter des caméras de surveillance, tout à fait charmant. Le terminal d'Erez ressemble à un petit aéroport, vu de l'extérieur, avec son parking et ses grandes baies vitrées, c'est là-dedans qu'ont lieu les fouilles les plus poussées de la région, et sans doute du monde, trente-six détecteurs de métaux, de poudre, d'explosifs, des questions et des déshabillages. Et c'est aussi le seul point de passage pour Gaza, mais manque de pot, il est fermé.
Les portables crépitent, ma douce connaît tout le monde et Anja aussi, et Rana encore plus, que nous rencontrons sur le parking presque désert. Quatre mômes tués ce matin, et leur mère864999355.jpg, à Beit Hanun, juste derrière Erez, juste derrière ce beau petit aéroport. Mais l'« opération » de Tsahal est sur le point de s'achever, nous dit un diplomate de l'Union Européenne qui attend là aussi. Je déteste ce jargon militaire, que même les Palestiniens utilisent : ce n'est pas une « opération », c'est une attaque, une incursion. On attend, nos fesses sur le bitume, Anja me cite d'autres euphémismes militaires qu'elle a entendu ici, lors de ses entretiens avec l'armée, par exemple « les soldats de la deuxième ligne se mettent en place quand la ligne de front est worn out », usée, et j'imagine ce que signifie l'usure de la ligne de front quand retentit un bruit métallique et étouffé, et Anja me dit que c'est l'obus qu'on tire depuis un char, elle a passé des mois à Gaza pendant les pires moments, on entend d'abord ce bruit-là, m'explique-t-elle, et puis on compte jusqu'à sept, parfois huit, et si on entend la chute de l'obus, c'est qu'on est encore en vie. Je suis de fort bonne humeur à présent, d'excellente humeur, il souffle un petit vent frais, on recause avec le diplomate, apparemment non, l' « opération » n'est pas encore finie, tiens donc, tant pis, il attendra l'ouverture du passage et puis il passera la nuit à Gaza, c'est embêtant parce que son avion pour Bruxelles part demain soir, mais tant pis, il a un boulot à faire, n'est-ce pas, et puis une sirène retentit, et ma douce nous explique qu'il s'agit d'une alerte : une roquette Qassam a été lancée, qui viendra s'écraser quelque part, et peut-être sur nos têtes si on ne se met pas à l'abri tout de suite, aah bon, on se jette sous un toit en tôle ondulée, superbe protection et BANG tombe le Qassam, derrière le terminal ou sur son toit, on ne sait pas. Quand on ressort au soleil, le diplomate n'est plus là, et sa belle voiture non plus, et moi je me dis que j'ai un roman à mettre en page, d'autres choses à faire, qui réclament également mon attention, la vaisselle à la maison, les plantes à arroser, mais Anja et Rana et ma douce veulent attendre encore, que ce maudit passage ouvre, alors on attend encore, je me dis que je comprends Freud, quand il ne comprend pas les femmes. Dans nos sacs fond doucement le chocolat que nous avons apporté pour les gamins, il y a des clopes aussi, qui coûtent une fortune de l'autre côté, et puis de l'alcool, qui doit s'être déjà évaporé maintenant. C'est alors, ou un peu plus tard, que sort le convoi. Et l'image coupe net notre conversation, comme si le convoi nous avait roulé sur les pieds. Une jeep militaire qui précède un camion militaire, genre bétaillère. A l'arrière ballotte une trentaine d'hommes, les yeux bandés. La pêche du jour. On les conduit sans doute à la prison d'Ashkelon... Anja a le temps et le courage de prendre une photo, regardez bien, à l'arrière-plan, on voit la 4ème Convention de Genève qui part en fumée.
Je ne verrai pas Gaza aujourd'hui, et je ne suis pas sûr de le regretter, vu ce que j'ai vu en restant au bord… j'ai fait la vaisselle et arrosé les plantes, à l'heure où je vous écris Erez est toujours fermé, et l'« opération » se poursuit sans doute. Sur le chemin du retour, Rana nous parle de son stage à Genève, elle a adoré Genève, c'est vraiment paisible, et elle dit ça sans aucune arrière-pensée. Moi j'ai hâte de venir vous voir, et je serai ravi de jouer du marteau et de la perceuse à la Désirade, mélanger du béton, je sais faire, je vous refais toute la toiture aussi...1777908924.jpg


A La Désirade, ce 28 avril, nuit.

Cher Pascal,
Votre amie rêve de Genève, où je n’irai pas ces jours vu mon état de béquillard, et d’ailleurs cette Suisse paisible qui lui a tant plu, pour des raisons sûrement légitimes, me déprime autant que la Suisse idéalisée dont les clichés sont toujours répandus. On l’a vue l’autre jour dans un reportage télévisé de la 3 consacré aux splendeurs lémaniques, de palaces en vues imprenables : j’étais tellement écoeuré par cet étalage de luxe et de beauté factice que je me suis replongé dans un film bien noir en songeant à tous ceux qui, dans ce pays, en bavent autant qu’ailleurs.
Je ne vais pas comparer, cela va sans dire, notre situation privilégiée, matériellement au moins, avec celle que vous évoquez à l’approche de Gaza, mais ce que vous en dites est tellement plus vivant que ce reportage léché de l’autre soir, donnant à conclure que la paix qui y règne n'est que celle des cimetières…
Les détails de votre virée m’ont rappelé cette séquence radiophonique atroce, au début de la seconde intifada, que j’avais immédiatement transcrite par écrit, tant j’étais bouleversé. Le correspondant observait en direct un père et son petit garçon fuyant devant les soldats israéliens, et l’on entendit un premier coup de feu, qui toucha le père, et le fils se jeta sur lui, dans un mouvement décrit par le reporter, et l’on entendit une autre détonation sèche, puis plus rien.
Plus rien : quatre mômes aujourd’hui ? On ne doit pas en faire un drame. En tout cas, je présume que leurs parents, sans parler de la pauvre mère (!) n’auront pas eu droit à une Cellule de Soutien Psychologique telle qu’on en met sur pied, chez nous, à la moindre péripétie. L’autre jour ainsi, un jeune déséquilibré lausannois s’est pointé en classe avec un flingue et des munitions en quantité suffisante pour liquider toute sa classe. Il n’en voulait à vrai dire qu’à lui-même, mais le malheureux a merdé sur toute la ligne. Quant à ses camarades, ils ont été pris en charge par la fameuse Cellule de Soutien Psychologique et tout est rentré dans l’ordre : le lendemain, on lisait des témoignages responsables de ces jeunes gens, qui estimaient globalement inapproprié qu’on réintégrât leur condisciple…
Nous n’avons point de guerre à nos portes, mais c’est dans les têtes que ça disjoncte, et tout à coup c’est l’explosion, comme au Japon ou en d'autres pays surdéveloppés aux meilleurs taux de suicide. C’est ainsi cet autre jeune homme, homophobe autant qu’homo, qui entre dans un cinéma porno du bas de la ville et sort un fusil d’assaut de sous son pardessus pour massacrer quelques pauvre bougres; ou c’est cet ancien sportif de haut niveau qui fauche une dizaine de passants à bord de sa voiture, sur le Grand Pont, fracassant ensuite la barrière de celui-ci et s’écrasant vingt mètre plus bas, pour sortir indemne (et furieux) de la carcasse du véhicule avant d'invoquer la folie de la société. Faits divers comme il y en a partout ? Pas tout à fait, en ce sens que ces explosions disent quelque chose sur ce monde si parfaitement « sous contrôle », qu’on n’a de cesse d’évacuer avec le psy de service.
Bref, la vie continue, je pense ce soir aux hommes de la bétaillière mondiale, quels qu'ils soient, tout en me réjouissant de vous accueillir « loin des méchants », comme un plouc de la région a osé baptiser son chalet de nain de jardin - vous êtes donc priés de ne pas trop braver le Qassam. Bonne vie à tous deux et à vos proches, Inch Allah…

Cet échange de lettre, amorcé en mars 2008, et comptant aujourd’hui 54 lettres, se poursuit tous les jours (ou presque) entre Pascal Janovjak, jeune écrivain slovaco-franco-suisse établi à Ramallah, et JLK, sur le blog personnel de celui-ci :http://carnetsdejlk.hautetfort.com