15/09/2022

Godard en flashback

 
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À propos d’Adieu au langage de Jean-Luc Godard, à la pointe d'une oeuvre composite. JLG, génial emmerdeur, a signé, ce mardi 13 septembre 2022, son final cut.
 
(Dialogue schizo)
 
Moi l’autre : - Tu te risques à en parler ?
 
Moi l’un : - Je vais m’y efforcer. Tu te rappelles la sentence de Wittgenstein devenue quasiment bateau : « Ce qu’on ne peut dire il faut le taire », qui recoupe d’ailleurs le propos deGodard, puisqu’il est question du passage de la langue articulée à la limite; mais sa façon de soumettre le pouvoir des mots à la question ne l’empêche pas de les utiliser autant que les images et les sons. Et la 3D surligne à sa façon ! Adieu au langage n’a d’ailleurs rien d’un film taiseux. C’est un poème multipiste !
 
Moi l’autre : - Plus précisément : six pistes audio et deux pistes vidéo. Mais quand tu dis que la 3D n’ajoute rien, j’objecte !
 
Moi l’un : - Et tu as raison ! La 3D nous colle le poème sur les genoux, si j’ose dire. Au premier rang du Rialto, à Locarno, on avait quasi la truffe du chien sous le nez. Ou bien on se serait cru flottant dans le feuillage de l’arbre. Comme si l’on retrouvait la fascination ou l’effroi des premiers spectateurs du cinématographe voyant la locomotive leur foncer dessus. Et cela porte au-delà de l’effet spécial : cela parachève par la technique la déconstruction du propos.
 
Moi l’autre : - Comment toi, tu parles de déconstruction, toi qui détestes ce jargon ?
 
Moi l’un : - Je l’utilise quand il y a lieu d’y recourir. Et le dernier film de Godard, plus radicalement encore que Film socialisme, procède par ce qu’on appelle la déconstruction. C’est-à-dire que l’éclatement de la forme, la destruction de la narration linéaire, procède d’une analyse critique qui reconstruit une nouvelle forme, qu’on peut dire ici d’un poème de cinéma d’un lyrisme véhément.
 
Moi l’autre : - C’est vrai que c’est un film hyper-pictural…
 
Moi l’un : - Pas étonnant qu’il cite Nicolas de Staël ! On pourrait croire que c’est pour faire chic. Mais qui aime et connaît Nicolas de Staël retrouve là quelque chose de la folle quête de pureté du peintre en matière de couleurs et de lignes et de rythmes et d'intensités.
 
Moi l’autre : - Et musical aussi, notamment avec le leitmotiv grave d’opéra à la Verdi…
 
Moi l’un : - On croirait l’arrivée du Grand Inquisiteur dans Don Carlos. Mais c’est peut-être nous qui inventons…
 
Moi l’autre : - C’est exactement ce que nous a conseillé de faire le collaborateur de JLG venu présenter la chose : faites votre film vous-mêmes. Plutôt que de chercher à comprendre, c'est à prendre…
 
Moi l’un : - Cela dit, Godard trace bel et bien un parcours…
 
Moi l’autre : - Suivez le regard du chien. Ou plutôt : mettons nous à l’écoute de ce qu’entend le chien… Bonne façon de retourner le langage comme un gant de silence.
 
Moi l’un : - À un moment donné,une voix affirme que bientôt on aura besoin d’un traducteur pour comprendre ce qu’on dit. Ou quelque chose comme ça… Et de la même façon, le passage par le chien a valeur d’interrogation sur ce qu’on voit quand on voit un arbre en fleurs, un bateau à aubes qui passe sur le lac, un con qui t’agresse. Que pense le chien de la guerre ? Que pense le chien de la cité ? Que pense le chien de toi ?
 
Moi l’autre : - Dans la foulée, jamais en manque de citations, JLG cite Darwin qui cite Buffon qui observe que le chien est le seul animal qui aime mieux son maître que lui-même.
 
Moi l’un : - Il y aura toujours, chez Godard, ce mélange de ratiocineur sentencieux à cigare et d’enfant stupéfié par le monde, de pédant et de poète, de témoin de l’horreur et de rêveur solitaire en sa cinquième promenade. Le philosophe de service cite Jacques Ellul devant son éternelle étudiante et l’on s’exclame de concert que le sociologue protestant a tout vu et prévu avant les autres, on affiche les thèmes NATURE et METAPHORE ou voici que DIEU s’inscrit en sous-impression de AH, AH. Et Roxy écoute passer la rivière…
 
Moi l’autre : - Mais tu ne trouves pas, tout demême, que tout ça fait très élite hyper-cultivée d’une époque à références à n’en plus finir ?
 
Moi l’un : - C’est l’évidence et parfois lassant, mais le reproche qu’on fait à JLG d’être au bout du rouleau est injuste et faux. Il n’est pas à bout de souffle : il est à sa pointe, comme le dernier Céline. À la limite de l’intelligible, mais à l’extrême de son interrogation, comme le prophète qui vaticine en langue...
 
Moi l’autre : - Il y a un beau moment à la fin où il est question de couleurs à mélanger, devant la boîte ouverte…
 
Moi l’un : - De la même façon, on imagine JLG touillant ses images dans son labo à extensions en 3D dans les jardins attenants pleins de fleurs aux couleurs électriques. C'est à la fois un contemplatif et un capteur de zizanie. Sa façon de court-circuiter une pensée en train de prendre forme est unique. Et personne n'exprime la monstruosité du simultanéisme contemporain avec autant d'acuité.
 
Moi l’autre : - Olivier Assayas le compare, question montage, au Malraux du Musée imaginaire…
 
Moi l’un : - C’est tout à fait ça. Godard se fait son film idéal de bric-à-brac de brocante actuelle-inactuelle, il mêle à la pelle Auschwitz et L'Ange bleu, Byron-Shelley et l'intifada, le bel canto et le bruit du monde. Comme Malraux grappille et réassemble, Godard touille l'Hypertexte multilingue et fait du neuf à sa façon unique. C'est cela le génie, désormais homologué dans sa propre Histoire du cinéma. Il n’a plus besoin ni de Cannes ni de Locarno vu que , comme Roxy est le chien parfait, lui-même est le Godard accompli, présent à l'extrême comme l’enfant à son jeu : au plein du mouvement et à la pointe d’un style. Quant à toi, tu prends ce qui te parle et tu en fais ce qui te chante…

Godard dans le rétro

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Quand JLG occupait Beaubourg, faisant son cinéma au pompidolium, en mai 2006. Retour amont...
 
L’hommage, à Paris, du Centre Pompidou au génial cinéaste est à la mesure de son œuvre inventive et explosive: avec une rétrospective intégrale de 140 films, l’avant-première du passionnant Vrai Faux passeport, une exposition « carte blanche » marquée par un clash retentissant, et une avalanche de publications, livres et DVD confondus.
 
Aujourd’hui s’ouvre à Beaubourg, institution parisienne de consécration s’il en est, une exposition qui aurait pu signifier l’entrée au musée de Jean-Luc Godard.
 
Mais pas du tout : d’ailleurs Godard n’y sera pas. Point de dossier de presse pour en faciliter la présentation aux médias. Nulle interview possible en dépit de vagues promesses. Juste ce texte explicatif sur un panneau dérobé : « Le Centre Pompidou a décidé de ne pas réaliser le projet d’exposition intitulé Collage(s) de France, archéologie du cinéma d’après JLG, en raison de difficultés artistiques, techniques et financières qu’il présentait et de le remplacer par un autre projet antérieurement envisagé intitulé Voyage(s) en utopie. JLG, 1946-2006. A la recherche d’un théorème perdu… »
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Or l’exposition, retirée des mains de son premier commissaire hautement qualifié, Dominique Païni, pour être confiée à Godard au titre de « carte blanche », fait-elle figure de manifestation « par défaut » ? La question, posée à la direction du Centre Pompidou, reste sans réponse. L’intéressé lui-même, on nous l’a dit et répété, ne désire pas non plus argumenter et ne répond pas plus que le Manitoba. Est-ce à dire que Jean-Luc Godard ne joue pas le jeu ? Mais quel jeu ?
 
Telle est la question que pose, précisément, toute son œuvre de créateur en rupture avec les conventions et les certitudes. Plus précisément, son dernier film, Vrai faux passeport, magnifique poème-bilan revisitant à la fois ses thèmes d’interrogation (les dieux, l’histoire, la torture, la liberté, l’enfance, la politique, l’éros, la défaite, etc.), présenté par lui à l’ouverture de la rétrospective à Beaubourg (le 24 avril dernier) et relancé en boucle dans son exposition, dit tout et bien plus que ce qu’il exprimera jamais en conférence de presse.
 
Les éclats du réel
Qu’est-ce qui nous touche vraiment ? Claire Chazal au TJ est-elle un meilleur « passeport pour le réel » que Charlot en dictateur ? Que nous dit le cinéma de l’érotisme réel et de la mort ? De l’enfance confrontée aux ruines ? De la pauvreté ? Du miracle ? De la beauté ? De la torture ? Dans un collage d’une saisissante densité, jouant avec ironie sur l’obsession actuelle des jugements «bonus » ou « malus », Jean-Luc Godard revisite les scènes « immortelles » du cinéma, de Fritz Lang à Bresson ou du western à l’Italie de Scorsese, pour dire la réalité particulière du cinéma. On le croit provocateur gratuit : il est au contraire poète délicat, moraliste aimant la beauté, pamphlétaire par haine de la haine. Sous ses airs de plasticien déjanté ou d’écrivain en images, Godard n’a rien des complaisances de l’art branché. Son affaire essentielle est le cinéma et c’est ce qu’il fait à tous les sens du terme.
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Maisons et jardins
Il ya une folie suisse de Godard, comme de Zouc, de Zorn ou de Ziegler, qui oscille entre la petite histoire et la détresse du monde, la partie et le tout, le bon sens jardinier et la gestion de fortune des tyrans.
Dans Notre musique, Godard évoquait une rivière qui est une image de paradis, genre la Venoge vers le lac. Mais cette image est aussitôt cisaillée par des visions de guerre. Et tout Godard est là : dans le contrepoint perpétuel de ce qu’on pourrait dire l’horreur du monde et sa splendeur, l’innocence de la nature et les constructions de la culture. Godard le Candide (parodique) cultivateur rollois de géraniums, a stocké dans ses archives les pires images de la guerre d’Espagne et de la Résistance, de l’Algérie et du Vietnam, de Palestine, de Sarajevo et de Grozny. Et comment jouer alors la star médiatique ?
A l’exposition de Beaubourg, la Maison du monde occidental selon JLG intègre les films de guerre dans la chambre à coucher et les films X dans la salle à manger. Dans les plantes vertes guignent les téléviseurs. Des chaises-longues d’enfants s’embêtent devant les écrans. C’est le chaos du monde actuel. Jean-Luc Godard y trace pourtant une voie garante d’humanité.
 
Jean-Luc Godard omniprésent
MULTIPACK Du film au DVD en passant par le livre, l’hommage est pléthorique
Malgré ses aspects peu académiques, l’hommage rendu par la France à Jean-Luc Godard est impressionant, qui va de l’ensemble des manifestations mises sur pied au Centre Pompidou à une quantité de publications.
Le premier « monument » à signaler, aux éditions Gallimard, est le volume très abondamment illustré de ses Histoire(s) du cinéma qui fixe, par l’écrit et l’image, la lecture de « toutes les histoires » du cinéma se résumant à vrai dire à « une histoire seule », dans l’espace du monde actuel et les temps lointains et proches. Poème et discours, collage de mots et d’images, ce livre relève de la mise en scène unique, qui renvoie à la pensée en actes de Godard, cinéaste, poète, écrivain et plasticien.
 
Autre somme mais documentaire : le référentiel Jean-Luc Godard/Documents, publié par le Centre Pompidou et constituant un recueil d’essais et de témoignages de valeur sur l’œuvre et ses multiples incidences actuelles. Cet indispensable document, à lui seul, suffit à réduire à du pipi de minet le « litige » lié à l’exposition.
Aux éditions Gallimard également : signalons le volume de la collection Découvertes consacré à Jean-Luc Godard, signé François Nemer.
A consulter aussi : le numéro d’avril 2006 des Cahiers du cinéma, consacré au thème Cinéma au musée et qui titre plus précisément : Godard occupe Beaubourg. Entre autres…
 
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« Un homme/ rien qu’un homme/ et qui n’en vaut aucun /mais qu’aucuns ne valent »
(Jean-Luc Godard)

07/09/2022

Des montagnes magiques de Kozuck émane une vraie poésie…

 

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L’artiste belge aux origines polonaises expose une série de peintures dont l’hyperréalisme apparent, proche de la représentation photographique, traduit cependant une vision plus intérieure et complexe. À découvrir dans la merveilleuse galerie de La Tine, à Troistorrents, jusqu’au 17 septembre.     

 

JEAN-LOUIS KUFFER

 

 

Au premier regard on s’y tromperait. L’affiche annonce des huiles  de Michel Kozuck, mais ce qu’on voit d’abord ne semble pas vraiment de la peinture : plutôt de la photo « pictorialiste », puis à y regarder de plus près : de la peinture d’après photos d’une technique hautement élaborée, mais tout de suite il se passe autre chose dans ces grands paysages de montagne, et pour peu qu’on ait l’œil un peu avisé la peinture apparaît bel et bien sous l’apparence d’une représentation hyperréaliste, mais avec quelque chose en plus qui la distingue de cette catégorie contemporaine.

Pour ma part j’ai pensé aussitôt « peinture abstraite », dans un sens que je tâcherai de préciser et qui n’a guère à voir non plus avec ce qu’on appelle l’art abstrait, par opposition à la peinture figurative, renvoyant plutôt à l’ « abstraction » d’un Cézanne qui n’a cessé de peindre autre chose que des pommes ou d’infinies variations de la montagne Sainte-Victoire, comme si le « sujet » n’avait aucune importance par rapport à la transmutation de l’objet « naturel » en construction stylisée ressaisissant les données du réel pour en tirer une évocation jouant des formes et des couleurs, des plans et des valeurs où le blanc figure l’espace, des sensations visuelles et toute une « musique » dépassant la vision réaliste ou académique.

Ainsi la peinture de Michel Kozuck, apparemment soumise à la pure représentation  des montagnes le plus souvent imaginaires  qu’il y a là en nombre, à quoi s’ajoutent  telle forêt ou telle porte sertie dans le feuillage, tel herbage ou tel autre élément de paysage, tel carré d’herbe au détail hyper minutieux rappelant la fameuse Grande touffe d’herbe de Dürer, en laquelle je vois également une projection picturale « abstraite »     

Au demeurant, il va de soi qu’on peut se contenter d’apprécier l’aspect « réaliste » de la peinture de Michel Kozuck, dont tous les paysages ne sont pas imaginaires, ainsi que l’illustrent quelques cimes aisément identifiables, telle les Dents du Midi ou les Aiguilles dorées et le clocher du Portalet, dans le massif du Trient, ou encore ce qui pourrait être le Mont Dolent – sans l’être vraiment, mais qu’importe ? On n’est pas ici dans l’illustration des merveilles de la nature du genre « calendrier », mais dans l’expression d’une vision contemplative procédant d’une évidente quête de beauté. 

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De l’image, du cliché et de la juste vision…

À l’époque de Photoshop et d’Instagram où prolifèrent les images pour ainsi dire parfaites, et non moins tautologiques, illustrant mécaniquement la « perfection » de la nature comme pour ressasser l’évidence selon laquelle  « la nature est la nature », l’œil contemporain discerne de moins en moins ce qui distingue un cliché d’une image chargée de sens ou d’émotion, disons d’un « supplément d’âme ».

Michel Kozuck, trop sévère à vrai dire à son propre égard, comme tous les grands exigeants,  écrit lui-même  qu’il « tente vainement de pirater la lumière, quête illusoire, elle sera toujours plus belle  et plus intense dans la nature infalsifiable ». Et d’ajouter : « Braconnier perpétuel, je ne sers sans doute à rien ». Ou encore, plus incisif : « Ni moderne ni passéiste. Je construis des puzzles à une seule pièce. Je ne me reconnais pas comme faisant partie de la caste des artistes et n’apprécie pas certaines fanfaronnades contemporaines. Dans les courants d’art actuel, je me noie. Dans les courants d’air, je respire ».

S’agissant du binôme peinture et montagne, le cliché par excellence me paraît le Cervin, dit Matterhorn par les Alémaniques et les Anglais, parfait ornement signalétique des affiches touristiques et autres boîtes de chocolat. L’histoire de l’art « alpestre » en compte un certain nombre, la plupart bien sages, fidèles et donnant la patte, pour un Kokoschka qui aboie au ciel fou, le cliché littéralement mis en pièces.

C’est entendu : le cliché est une plaie. Plaie du goût, plaie du langage, plaie de la perception atrophiée et de l’expression simpliste, plaie de la littérature et des arts, de la poésie et de la musique. Accro au cliché, le philistin déclare beau ce qui est joli et joli ce qui est beau. Un aspect du cliché est le kitsch, qu’on pourrait dire la parodie mièvre du beau. Le kitsch est un simulacre, le cliché ramène toute vision a du déjà vu, tandis que l’art est apparition.

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C’est cela que produit l’art de Michel Kozuck : des apparitions. Lorsque vous êtes en montagne, dans les Beskides ou les Préalpes vaudoises, sur les hauts d’Ailefroide ou en Afghanistan, cela se passe comme une aile de brune passe sur un jardin suspendu, comme un brouillard glacial se déchire soudain sur le bleu pervenche d’un lointain, comme un jaune inconnu colore la rouille d’un pierrier, comme s’irise le camaïeu gris chiné de blanc d’une paroi qu’une lumière inattendue sort du néant, etc.

Malgré tout l’art reste bien reçu, merci…   

Michel Kozuck est un peintre autodidacte belge d’origine polonaise, dont les racines plongent dans les hauts gazons des Tatras où peignait parfois l’extravagant Witkiewicz, génie polymorphe affirmant l’impossibilité physique et méta de représenter vraiment la nature, qu’il déformait donc horriblement pour en saisir la « forme pure », tandis que Michel Kozuck reste plus humble, plus doux mais non moins lucide quant à la représentation de la beauté pure.

Dans un texte datant de 2016, Thierry Devillers écrit que « la montagne est un enthousiasme, un « transport divin ». Et de préciser : « Dans la Bible, d’Abraham au Golgotha, en passant par Moïse recevant les tables de la Loi, les Béatitudes et la Transfiguration, la montagne est partout. Kozuck la peint-il d’après nature ? Non. S’il la peint d’après photo, c’est pour qu’elle reprenne l’âme que l’appareil lui a volée. Mais je crois que l’essentiel se trouve ailleurs : dans la cosa mentale, ces images eidétiques emmagasinées dans sa mémoire où souffle l’esprit des Tatras ».

L’on n’invoquera pas, pour autant, les figures d’une mystique vaporeuse. Rien, me semble-t-il, de « théosophique » dans la démarche de Michel Kozuck, dont la spiritualité est plus immanente, plus silencieuse aussi dans son accueil du visible.

Je ne m’en réjouis que plus, découvrant son œuvre sur le tard - l’exposition actuelle étant la septième en le même lieu -, de constater que Michel Kozuck ne parle pas dans le désert, puisque  Gérald Lange l’accueille depuis 2005 en  sa galerie magique de La Tine, et que divers amateurs très éclairés l’accompagnent de leurs commentaires, tel Carl Havelange évoquant ses « paysages imaginaires » : « Kozuck peint comme Giacometti sculptait et comme Bouvier ou Walser écrivaient. Pour vérifier qu’il est possible de peindre. Il répète ad libitum le geste lent, toujours déçu, toujours récompensé, de déposer des pigments sur la toile. Il y passe chaque fois des semaines, laissant peu à peu venir à l’œil un paysage dont il n’avait au début qu’une idée incertaine et fragmentaire. Un paysage né de la mémoire et de l’oubli, travaillé par la main seule qui tient le pinceau et se déplace. Quand on peint, on ne pense à rien »…

Michel Kozuck, Huiles. Galerie de la Tine, Troistorrents, jusqu’au 17 septembre 2022. Ouvert tous les jours de 14h 30 à 18h30. Fermé lundi. Site de la galerie. www.latine-galerie.com