06/09/2021

Le Temps accordé

241327011_10227438469094264_1306775279614868843_n-1.jpg
 
(Lectures du monde, 2021)
 
AU MAJOR. – Je me trouvais hier soir sur la terrasse du Major, hanté depuis quelques jours par le drame de lundi soir et songeant à ce qu’éprouvait en ce moment précis le pauvre mec qui a tiré trois balles sur un autre pauvre mec en survêt jaune qu’on voit lui foncer dessus sur une vidéo, j’étais venu à Cully seul dans ma Honda Jazz (Lady L. restée là-bas sur son canapé avec sa nouvelle tablette) par les hauts de la Corniche encombrée de cyclistes, j’avais envoyé une image du bord du lac à Jackie qui m’avais incité à les rejoindre dans leur jardin de la grande maison vigneronne, cependant je n’avais pas la tête à clabauder joyeusement, j’avais repris la lecture d’Un promeneur solitaire dans la foule d’Antonio Muñoz Molina tout en savourant mon café liégois sous le regard envieux de mon escort dog, surtout je pensais à la terrible scène banalisée par la vidéo dont on avait déjà écrit qu’elle avait «enflammé les réseaux», et je restais très énervé par le silence des «officiels» trois jours après cette très probable bavure policière, je me disais qu’il était impossible que le fait soit occulté par la police, j’avais été énervé une première fois par l’affirmation précipitée du chef de la police régionale déclarant que ses agent avaient agi « au plus près de leur conscience », belle façon selon moi de noyer le poisson, et qu’en savait-il donc ? Mais moi aussi qu’en savais-je ? Et qu’en savaient tous ceux qui « enflammaient les réseaux sociaux » alors que l’enquête avait à peine commencé ?
images-5.jpeg
« PROFITER DE L’ÉTÉ ». – Le livre de Muños Molina, dès que je l’avais ouvert au rayon étranger de la FNAC, m’avait immédiatement paru celui que j’attendais à ce moment-là, recoupant visiblement l’observation panoptique que je m’efforce de développer dans mes Lectures du monde depuis plus de cinquante ans - tout de suite sa narration simultanéiste incluant l’hypertexte du langage publicitaire et des news tournant en boucle dans le magic circus du monde m’a scotché, donc je me le suis payé illico et en ai lu le même soir les premières pages à Lady L., lui annonçant que ce serait mon livre-mulet de ces prochaines semaines, après quoi je me suis mis à l’annoter - et je me trouvais donc, hier soir, à la terrasse du Major Davel, quand j’en ai repris la lecture à la séquence intitulée Tout ce qu’Il te Faut pour profiter de l’Eté, et je lisais en sirotant un premier Aperol et soulignais ici et là les phrases clignotant sous mes yeux tandis qu’une barque à voile noire passait au large de l’embarcadère : « Dans la nouveauté de la mode couvait déjà l’annonce de son anachronisme », qui me rappelait la veste à col de renard à 32000 balles de la vitrine de la Grand Rue que j’avais photographiée la veille, je lisais « Le présent des temps verbaux glissait vers le passé à l’instant même de l’écriture et de la conversation », je lisais « L’été dans toute sa plénitude renvoyait une lumière de dernier été d’une époque, celui qu’on évoque très peu de temps après avec un recul exagéré », et je voyais le ciel orangé se foncer à l’ouest tandis que les Préalpes à l’est se fondaient dans une brume bleuâtre encore irisée de lumière, je lisais que l’Espagne est «le septième pays du monde à jeter le plus de nourriture à la poubelle» et me rappelai le reste de charcuterie que j’avais fourré la veille dans mon doggy bag ; et la pensée du jeune policier paniqué tirant sur le mec en survêt jaune lui fonçant dessus avec un présumé couteau que personne n’avait vu m’est revenue avec les premiers éléments rapportés à la diable par les médias : à savoir qu’on avait cru voir ce type prier sur le quai, comme si ce fait était immédiatement suspect, et qu’ensuite il s’était comporté de telle sorte (sans savoir à vrai dire de quelle sorte) que la police avait débarqué, et les commentaires de déferler dans la foulée, comme quoi ce n’était pas étonnant dans cette zone où l’on ne se sentait pas en sécurité (une femme interrogée) alors qu’une autre disait le contraire, et l’on rappelait le meurtre d’un jeune Portugais par un fanatique islamiste un an plus tôt à un kebab du coin, et revenant au promeneur solitaire dans la foule je lisais : « Je veux être happy. L’air de Minuit à Madrid en juin avait une densité de mélasse et on entendait les cigales comme dans la chaleur de midi. Le frère d'une top modèle pakistanaise assassinée au nom de l’honneur affirmait ne pas regretter ni avoir honte d’avoir tué sa soeur », et je me demandais quand, bordel, on en saurait plus sur l’identité du garçon de 37 ans (l’âge de notre fille cadette) qui venait de se faire flinguer sur le quai 4 de la gare de Morges un soir d’été idéalement propice à « profiter des bons moments»...
 
LE FAMEUX COTTIER. – Après être rentré a casa par la route d’en bas, j’ai appris hier soir que le procureur général Eric Cottier – le fameux Cottier ai-je envie de dire en me rappelant diverses affaires où il a incarné la justice d’Etat de façon inflexible et parfois discutée, comme dans l’affaire Légeret relevant peut-être de l’erreur judiciaire – avait ouvert une instruction pour meurtre en précisant que l’expression était toute formelle et n’impliquait pas forcément la responsabilité du policier tireur, mais on sentait la prudence du magistrat et sa réserve marquée, aussi par rapport au fait que, loin de porter assistance au blessé, menotté au sol selon certains témoins, les policiers auraient assisté aux soins donnés par un tiers après de longues minutes à le laisser agoniser sur le quai - c’est donc avec un peu moins d’énervement que je suis allé me coucher après avoir pris ces notes et regardé la fin de l’enregistrement d’Assurance sur la mort de Billy Wilder, autre aperçu de la noirceur humaine, etc.
(À la maison bleue, ce vendredi 3 septembre)
 
1545446000463568.jpeg
 
LA VIE « SOUS CONTRÔLE ». – Un jeune Japonais s'est noyé, le 11 juin dernier, sous nos fenêtres. C’est par l’hélico en vol stationnaire au-dessus de la statue de Freddie Mercury que j'ai été alerté et me suis rendu sur place pour assister aux efforts de réanimation des sauveteurs (une femme, deux policiers et un médecin hélitreuillé) qui n'auront pu ramener le gosse à la vie.
Le rapport officiel dira que le noyé est mort à l’hôpital, ce qui est probablement faux mais peu importe : ce qui compte est l’important «dispositif policier» déployé à cette occasion sur la place du Marché autour du pauvre corps repêché à huit mètres de profondeur après une vingtaine de minutes, et je ne suis pas moins étonné, ce soir du 4 septembre, d’apprendre que l’immolation par le feu, aujourd’hui même à Lutry, d’une femme ayant probablement «paniqué» lors de la visite de trois fonctionnaires de l’Office des poursuites accompagnés de deux policiers, se présentant à propos de son appartement destiné à être vendu, a nécessité, après que deux personnes ont été blessées elles-mêmes en essayant de sauver la désespérée, l’intervention de plusieurs patrouilles de la gendarmerie et de patrouilles mixtes (Police Lavaux, Police Est lausannois, Police de l’Ouest lausannois), des inspecteurs de la police de sûreté et de la brigade de police scientifique, du personnel du Centre universitaire romande de médecine légale (CURML), de cinq ambulances, des sapeurs-pompiers de l’Ouest Lavaux et de Lausanne ainsi que d’une équipe de soutien d’urgence (ESU).
Formidable organisation en apparence, dans les deux cas, à laquelle s'ajoute celle du branlebas entourant la fusillade de lundi dernier en gare de Morges, et chaque procédure aura sûrement été adaptée au «formel» indiqué pour chaque occurrence, mais encore ?
Saura-t-on demain pourquoi telle «Française de 56 ans» a été poussée à cet acte hallucinant, avant le déploiement non moins hallucinant des « secours » ? Et comment ne pas se rappeler la disproportion non moins hallucinante qui a abouti à la mort d’un « Zurichois de 37 ans » au début de la semaine, après qu’on l’eut suspecté de «prier» sur le quai, entre autres signes d’un comportement non «approprié» ?
On voudrait nous faire croire que «tout est sous contrôle», mais «la vie» n’est finit pas de manifester des « comportements inappropriés », voire « suspects », etc.
En lisant les centaines de commentaires, souvent affligeants de simplisme ou de vulgarité, qui ont « enflammé les réseaux sociaux » après les diverses informations produites sur les circonstances du drame de la gare de Morges – à commencer par les premiers communiqués officiels mensongers du site de l’Etat de Vaud -, je me suis dit qu’il était aussi vain d’accuser le policier tireur – visiblement dépassé par les circonstances et ne faisant en somme qu’appliquer un « formel» en policier drillé comme un automate et qui portera «à vie» le poids de son acte, que d’établir le niveau de responsabilité du «forcené» immédiatement assimilé à un terroriste potentiel...
«Comprendre, ne pas juger», me soufflent Simenon et Tchekhov, qui auraient été, pourtant, les premiers à relever, exemples humains à l’appui, ce que l’obsession de l’ordre et la peur de la réalité ont parfois de dangereux, voire de mortel.
 
AU CHÂTEAU. – Comme la terrasse de la Gondola, dont le croque-monsieur à 6 francs me convient, est ce soir envahie par de bruyants parapentistes qui ont atterri sur la pelouse séparant la buvette du lac – d’où le joli tableau d’une douzaine de corolles multicolores étalées sur le gazon vert vif - je nous réfugie, Snoopy et moi, sous les arbres de l’auberge du Château, mais le melon de ce soir est trop dur pour mes fausses dents et le jambon ne plaît qu’à mon escort dog ; cependant je ne suis là que pour lire Munoz Molina, téléphoner à un ou deux amis et noter deux ou trois choses, non sans enrager en me rappelant les propos de Jacques Antenen, le commandant sortant de la police vaudoise, s'exprimant tout à l'heure dans l'émision Forum, et qui a commencé à se lamenter, à propos du drame de lundi dernier, en évoquant le traumatisme du policier ayant à affronter une telle situation, pour nous assurer ensuite que la formation de la police régionale en matière de « gestion de l’arme » était irréprochable et que la thèse de la légitime défense est évidente en ce cas même si le jeune homme flingué se trouvait seul avec un couteau de cuisine face à trois policiers armés – or ce sont ceux-ci qui ont risqué leur vie prétendait l’autre soir le commandant Leu de la police régionale en termes également dénués de la moindre empathie – bref, ce melon est vraiment trop dur, et je reviens donc à Un rêveur solitaire dans la foule…
 
LE « PROFOND AUJOURD’HUI ». – La première série de séquences narratives d’Un promeneur solitaire dans la foule tend à relancer notre attention à ce que Blaise Cendrars et autres poète « futuristes» du début du XXe sipcle appelaient le « profond aujourd’hui », et c’est en somme la même démarche que celles des carnets et autres écrits d’un Peter Handke cherchant à ressaisir «l’heure de la sensation vraie », autant que celle d’un Georges Haldas grappillant ses « minutes heureuses », d'un Charles-Albert Cingria dans son observation quotidienne des «premiers plans », comme je m’y emploie moi-même depuis des décennies dans mes Lectures du monde – et maintes fois je me suis rappelé ce que m’a dit un jour Maurice Chappaz à propos du manque d’attention, précisément, des gens de notre temps.
L’attention, cependant, ne suffit pas si l’on se contente d’un inventaire indifférencié «en vrac», ou d’une liste où tout et n’importe quoi s’empilerait sans distinction, pour se noyer dans un chaos insignifiant ; et c’est ainsi que, dès les premières pages de cet exercice d’attention que représente ce livre du romancier espagnol abordant, ici, un registre tout à fait différent de ses ouvrages antérieurs, la cristallisation de l’image et du sens aboutissent à un premier repérage poétique de la profusion du monde.
241418130_10227444267759227_218011044827926873_n.jpg
LE VENT DANS LES FEUILLES. – Notre samedi après-midi a été l’illustration parfaite de notre effort partagé de vivre le mieux possible notre «survie», Lady L. avec sa tumeur déclarée inguérissable et moi avec ma cardiopathie et ma déglingue physique en progression non moins avérée, donc c’est mollo mollo que nous sommes montés cet après-midi à La Désirade, avons rejoint nos deux filles et les adorable petits vibrions de la seconde, nous sommes immergés dans notre bain nordique où ma bonne amie a remarqué qu’elle avait oublié, avec les mois passant, le bruit de la brise dans les feuilles des grands arbres surmontant, et cette remarque exprimait toute la poésie du moment, irremplaçable et si fragile…
 
Unknown-1.jpeg
POURQUOI PAS ? – La musique invasive, ruisselant à proportion des sentiments évoqués, et même dégoulinante, qui accompagne le récit émouvant mais évitant toute sentimentalité moite de la série sud-coréenne Navillera, consacrée à la rencontre d’un jeune danseur habité par la grâce et d’un vieil homme rêvant depuis son enfance de danser le trop fameux Lac des cygnes – cette musique relève du kitsch des feuilletons alors que les douze épisodes de la série, avec beaucoup d’acuité sensible et de vigueur expressive, racontent les espérances secrètes et contrariées de plusieurs personnages aussi attachants les uns que les autres, à commencer par le «couple» fils-père (de substitution) du danseur prodige en manque cruel de paternel et du vieux retraité que sa chère (et insupportable famille) a toujours obligé à différer son rêve d’enfance.
Et voilà que la question « Pourquoi pas ? » leitmotiv » qui revenait sans cesse aux lèvres du scénariste de Billy Wilder, le vieux Diamond, illustrant à merveille son propre sens de la repartie, se pose au septuagénaire impatient de s’imposer une vraie torture physique afin de pouvoir danser un jour un scène du ballet qui l'a fasciné en son enfance, comme je me la pose en constatant ce soir que je pourrais me lancer, sur le tard, dans l'étude de la langue coréenne ou réaliser le rêve de mes 65 ans qui était de gravir le Miroir de l'Argentine pour la quatorzième fois, histoire de ne pas en rester au chiffre treize - et pourquoi pas croire, avec ma bonne amie, que nous avons encore un peu de vie devant nous ? (Ce samedi 4 septembre, après minuit)

Les commentaires sont fermés.