30/05/2019

Freddy la fronde

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Freddy Buache , grand passeur du 7e art, pionnier de la Cinémathèque suisse, nous a quittés à l'âge de 94 ans. Retour sur une rencontre datant de son 80e anniversaire.

Il faut du temps pour devenir jeune », disait Picasso qui n'a jamais cessé de l'être. Et Freddy Buache non plus, sous ses longues mèches chenues d'éternel bohème râleur et passionné, n'a jamais cessé de faire la pige à la décrépitude d'esprit. On attendra, et Lausanne surtout, le lendemain de sa dernière révérence pour le classer monument culturel national, comme il y a droit au titre d'indomptable pionnier défenseur du cinéma. Du moins ce jour peut-il être l'occasion de rappeler, et notamment aux générations d'après 1945, l'aventure personnelle inénarrable et les combats de ce franc-tireur dont l'esprit libertaire éclaire tous les paradoxes.

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Le fils du cafetier de Villars-Mendraz devenu l'une des références de la défense et de l'illustration du 7e art sur la Croisette de Cannes ou la Piazza Grande de Locarno, disciple de Sartre et d'Edmond Gilliard à 20 ans, cofondateur des Faux-Nez et de la Cinémathèque suisse après sa rencontre décisive avec Henri Langlois, fut à la fois un agitateur culturel intempestif et un bâtisseur tenace sinon rigoureux dans l'archive « scientifique », autodidacte et supercultivé, marginal et ralliant à sa cause des gens de pouvoir de tous les bords, égocentrique comme tous les créateurs et payant de sa personne sans compter.

Freddy Buache aurait bien aimé défiler, au 1er Mai de ce millésime finissant, sous le drapeau noir. Mais celui-ci n'est plus qu'une relique. Le blues des regrets va pourtant de pair avec l'éclat de rire ou le rebond de révolte du gauchiste jamais aligné, dans la vaste soupente de grand goût qu' il occupe à Lausanne avec son épouse journaliste et écrivain Marie-Madeleine Brumagne, à la Vallombreuse, en cette maison sous les arbres centenaires où vécut Benjamin Constant.

Mais au fait: comment ce cap des 80 ans apparaît-il à Freddy Buache ? « Ecoutez, lorsque je constate la jeunesse d'esprit de types comme Starobinski, Lévi-Strauss ou Oliveira, qui ont largement passé cet âge, ou que je découvre le dernier film de Chris Marker, je me dis qu' il n'y a pas vraiment de quoi paniquer … Il est vrai que j'ai eu de la peine à sortir de mon activité. Cela s' est d'ailleurs manifesté par une casse, physiquement parlant, puis je me suis remis. A partir de là, j'ai pensé que la meilleure solution, aujourd'hui, était d'opter pour le silence. Nous vivons dans un monde de bavardage où, finalement les seuls qui ont encore un point d'appui sont ceux qui ne parlent pas. Je suis donc devenu de l'ordre des silencieux. Ce qui ne m'empêche pas d'avoir des conversations … avec d'autres silencieux.
« Je voudrais pourtant ajouter autre chose: à savoir qu' il y a eu, par rapport à ce que j'ai pu faire, une coupure énorme, liée à l'arrivée de la télévision. L'essentiel de mon travail est lié à une époque où un film était une chose rare, qu' il fallait de surcroît préserver de la destruction. Sans avoir l'esprit d'un collectionneur, j'ai dû faire ce travail, qui s' effectue aujourd'hui dans de tout autres conditions. C'est pourquoi il est très difficile de comparer ce que j'ai pu faire avec ce qui peut se faire aujourd'hui. »

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Lorsqu' on lui demande comment il perçoit le monde actuel, Freddy Buache hésite visiblement entre le rejet désabusé, lié au règne de la publicité et du marketing, de la profusion mercantile ou du tout-culturel insignifiant, et un reste d'espoir que lui souffle sa générosité naturelle.
« Je ne dis pas que tout soit foutu, poursuit-il, mais je reste sceptique devant cette surabondance creuse. Je partage l'idée de Jean-Luc Godard selon lequel la culture relève de la règle, alors que l'art procède de l'exception. Regardez le dernier film d'Angeloupoulos, Eleni. A mes yeux, c'est un œuvre valable pour les vingt ans à venir, mais encore faut-il savoir lire ce film de plans-fixes dans lequel il ne se passe à peu près rien. Résultat: insuccès total ... »

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Il faut rappeler alors, en quelques traits, ce que fut l'époque du jeune Buache.
« Autant que je me souvienne, et du fait de ma situation sociale, j'ai toujours été révolté. Dans mon coin, inquiétant mes parents qui trouvaient que je lisais trop, j'ai découvert Rimbaud et les surréalistes à l'adolescence et très vite je me suis passionné pour le théâtre et le cinéma, qui ne coûtaient pas cher, fréquenté Le Coup de Soleil de Gilles et, malgré ma timidité, j'aimais faire un tour au musée en sortant du collège ou me pointer à la sortie des artistes pour y rencontrer un Roger Blin. Sartre a pourtant été la grande influence de ma jeunesse, avant la rencontre d'Henri Langlois qui présentait une exposition au Palais de Rumine et grâce auquel, ensuite, j'ai plongé dans le monde foisonnant du Paris d'après-guerre, avec les caves de Saint-Germain-des-Prés et la Cinémathèque française. »

Choisissant, avec son compère Charles Apothéloz, de rester à Lausanne au lieu de « monter » à Paris, Buache va se trouver mêlé à la vie culturelle lausannoise en participant au premier Ciné-Club et au lancement des Faux-Nez, à l'inauguration légendaire de la Cinémathèque (en présence d'Erich von Stroheim) et à l'animation du journal Carreau où signaient un Edmond Gilliard ou un Charles-Albert Cingria, entre découvertes éclatantes (un Artaud) et polémiques. Plus tard, ce sera la participation à l'établissement d'une loi sur le cinéma, l'aventure de l'E xpo 64 avec Max Bill et son ami Tinguely, Mai 68 au Festival de Locarno qui lui décernera en 1996 son Léopard d'honneur, la Cinémathèque enfin installée à Montbenon — tout cela sans jamais interrompre son soutien aux réalisateurs suisses et son activité de critique de cinéma (dès 1959 à La Tribune de Lausanne, à l'invite de Marc Lamunière qu' il gratifie au passage d'un salamalec chaleureux) et de passeur-prof-conférencier ne désespérant pas de révéler Orson Welles ou Antonioni aux étudiants de la dernière pluie acide.

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Jamais lié à aucun parti, quoique proche des trotskistes, Freddy Buache n'en a pas moins été, toujours, suspect aux yeux de maints vigiles de l'ordre établi. « J'ai vécu, par rapport au monde, une chose que je ne peux pas laisser de côté, et c'est d'avoir été une victime de la guerre froide », constate-t-il en se rappelant que la moindre rencontre avec tel attaché culturel des pays de l'E st, ou le moindre rendez-vous avec un Godard jamais trop bien rasé, lui auront valu la collection de fiches d'un véritable ennemi de l'Etat. De la même façon, le premier lieutenant Buache aura dû se battre contre une exclusion de l'armée injustifiée selon lui, qu' il affrontera avec l'appui du libéral Fauquex et du radical Chevallaz 

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De fait, le béret rouge de Freddy la fronde ne l'a pas empêché de frayer avec les humanistes de toute tendance, de Jean-Pascal Delamuraz à Vladimir Dimitrijevic, avec lequel il lança une prestigieuse collection de livres de cinéma à L'Age d'Homme, ou de Luis Bunuel à Claude Autant-Lara, entre tant d'autres. Aux dernières nouvelles, son ouvrage sur Daniel Schmid vient d'ailleurs d'être réédité. En outre, sous le titre Passeur du 7e art, Michel Van Zele lui a consacré un film produit par AMIP, repris dans le double DVD.
VD " Freddy Buache", édité par la Cinémathèque suisse.

Pour mémoire, rappelons que tous les ouvrages de Freddy Buache consacrés au cinéma ont paru à L'Âge d'Homme.

 

 

28/05/2019

L'Europe au top du roof

 

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À propos d’une virée au Petit Cervin devenu haut-lieu de génie-civil, de la globalisation linguistico-touristique et d’un bref essai lumineux du sinologue Jean-François Billeter, intitulé Demain l'Europe.

 

(Dialogue schizo)

Moi l’autre : - Et ta résolution, compère, à nos vingt ans, de dynamiter les pylônes au-dessus de 3333 mètres, tu y as renoncé ?

Moi l’un :- Absolument pas, ou alors ce serait dynamiter nos idéaux de jeunesse, mais que serait la vie sans belles et bonnes contradictions ? D’ailleurs rappelle-toi notre première descente de la Vallée Blanche, à vingt piges: le pied que nous avons pris !

Moi l’autre : - C’est pourtant vrai que, déjà, la première montée à l’Aiguille du Midi avait quelque chose de grisant ! Ces tunnels dans le piton. Le viandox de la cafète, et ensuite, la petite colonne en crampons jusqu’à la selle neigeuse, et vlouf dans la poudreuse !

Moi l’un :- Géant ! Et pas que la Dent d’en face ! Et les Jorasses au fond ! Supergéant ! Et les tuiles de vent d’en haut, et ensuite les crevasses, et le type que les guides étaient en train d’en ressortir sans une égratignure ! Et le soleil à poil sur la terrasse du refuge du Requin!

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Et voilà qu'au sommet du Petit Cervin nous apparaît ce Christ tout caparaçonné de neige glacée ! Manquaient juste le Pape en anorak et la Curie en doudounes violettes…

Moi l’autre :- Enfin, ça c’était hier, et nous revoici sur le top du roof du Charm-Inn…

Moi l’un : - Comme tu le dis, en bon vieux patois zermattois…

Moi l’autre :- Non mais c’est vrai, et ça ne nous choque même plus, cette américanisation à outrance version publicitaires zurichois…

Moi l’un : - Le vieil Etiemble en aurait fait une jaunisse à faire pâlir nos hôtes Japs et Chinetoques, mais pour ma part je préfère le judo au karaté…

Moi l’autre :- C’est-à-dire ?

Moi l’un : - Disons qu’en poussant le langage de Booking, via lequel nous avons réservé le Charm-Inn, jusqu’à l’absurde, nous en reviendrons peut-être à notre langue propre qui est celle de La Fontaine et de Goethe, de Molière et de Thomas Bernhard. Donc le job se ferait de façon cool plus qu’à la dogmatique à coups de lattes.

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Moi l’autre :- Tu me fais un plan genre Demain l’Europe de Jean-François Billeter ?

Moi l’un : - On peut le dire comme ça. Et comme l’Europe n’existe pas plus à l’heure qu’il est que la juste considération du multilinguisme en nos régions, le moment d’en parler vraiment devient notre job, comme disait Denis de Rougemont au tournant de nos trente ans : L’Avenir est notre affaire

Moi l’autre :- Le petit livre du sinologue europhile est lumineux… Pour ainsi dire un mode d’emploi, ou le début d’une refondation…

Moi l’un : - Le terme de refondation fait un peu fourre-tout électoral, par les temps qui courent, mais c’est bien de ça qu’il s’agit en effet, avec le retour aux fondamentaux (encore un terme-bateau, mais…) des droits de l’homme qui sont aussi de la femme, le projet d’une nouvelle République digne de ce nom par delà l’amalgame des Etats-nations et la soumission aux prétendues lois du marché, la sortie du capitalisme et la réflexion sur une nouvelle conception de la personne, du travail et du génie régional.

Moi l’autre : - Demain l’Europe, ou après-demain… Jean-François Billeter, qui a en tête le temps long et lent de la Chine millénaire, emprunte ses idées à l’essayiste allemande Ulrike Guérot, il bat en brèche le cynisme à courte vue, comme le fait Peter Sloterdijk dans son dernier essai, et sait très bien ce qui distingue une utopie réalisable (comme l’a été l’abolition de l’Ancien régime, de l’esclavage et tutti quanti) d’une idéologie coupée de la misérable réalité humaine.

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Moi l’un : - Oui, c’est ce qu’on peut dire un homme de bonne volonté, et les femmes du 14 juin seront contentes de lire ce qu’il écrit à propos de leur rôle dans la reconstruction de l’Europe à venir…

Moi l’autre :- Sa mise en garde est immédiate, contre les démagogues européens nationalistes, mais plus encore contre les efforts de Trump de la briser, contre la Russie de Poutine et contre la guerre bien moins visible mais non moins résolue menée par les Chinois contre les « valeurs occidentales », qu’il est désormais interdit d’évoquer alors même que le Président chinois fait l’éloge du libre échange et mène son double jeu en beauté…

Moi l’un : - Ce qui est intéressant dans son propos, qui rejoint en somme le projet de Denis de Rougemont, c’est qu’il est à la fois politique et philosophique, revenant à la République de Cicéron, dépassant les clivages de la droite et de la gauche, refusant implicitement la posture « ni de gauche ni de droite » pour envisager des mesures effectivement « révolutionnaires » mais en rupture complète avec l’enfumage idéologique relancé. Billeter a vu la « révolution culturelle » de près, puisqu’il est arrivé en Chine en 1963 comme étudiant, il sait mieux que nos maoïstes de salon ce que qu’a été la catastrophe du Grand Bond, et son regard sur la Chine actuelle est d’un observateur réaliste et pas d’un idéologue à la Badiou ou d’un esthète frelaté à la Sollers…

 

Moi l’autre :- Mais parlons alors de sa République européenne, qui se sera complètement émancipée de la bureaucratie de Bruxelles et de l’emprise du grand capital. Et comment cela ?

Moi l’un : - Simple comme bonjour ! Primo, avec l’effacement unique et général des dettes privèes et publique, du moins de la part majeure qui sert à maintenir la domination de la finance. Mesure extravagante et irréaliste ? Pas du tout, puisu’elle a été réalisée dans les temps les plus anciens quand elle s’imposait. Secundo, création d’un système de banques appartenant à la république et assurant un service public.

Moi l’autre : - Là, ça va râler partout…

Moi l’un : -Et comment, mais on fera mieux : on interdira aux banque privées de créer de la monnaie fiduciaire et de créer de la dette à leur guise. Tu te souviens que Madame de Staël avait salué cette idée de Sismondi, y compris l’intéressement des travailleurs aux bénéfices de l’entreprise, Plus largement, on limitera légalement l’intérêt exigible par les prêteurs dans toute l’économie. L’accroissement du capital sera sous contrôle. Mais encore mieux, comme le proposait d’ailleurs notre ami Roland Jacard aux séminaires du Yushi : en lieu et place d’impôts inappropriés, le prélèvement d’une taxe sur les opérations financières alimentera les ressources communes sans gêner lesdites opérations. Et mieux encore par rapport à la concurrence entre Etats européens; ceux-ci disparaîtront et avec eux toute concurrence sociale et fiscale, étant entendu que les entreprises étrangères à la République européenne seront, elles, soumises à des impôts conséquents.

Moi l’autre :- Tout cela fleure sa liquidation du capitalisme…

Moi l’un : - En effet, mais cette « révolution » irait de pair avec la fondation de la nouvelle République européenne et se fonderait sur une nouvelle philosophie. Je cite le camarade Billeter, qui rappelle comment les privilèges aristocratiques et l’esclavage ont été abolis après 1789: «L’abolition du capitalisme sera une entreprise différente. Comme il a soumis à sa loi toute l’activité sociale, c’est toute l’acticité sociale qu’il faudra réorienter. On cessera de produire ce qui détruit la nature, dont on restaurera autant que possible les équilibres. On mettra fin aux comportements nuisibles induits par le conditionnement publicitaire et ce conditionnement lui-même. On fera cesser le gaspillage organisé, l’obsolescence programmée, l’innovation technologique écervelée dont le ressort est une fuite en avant dans la recherche du profit. On arrêtera dans leur course les scientifiques, les industriels et derrière eux les financiers qui, sous prétexte de nous assister en tout, cherchent à nous rendre de plus en plus dépendants d’eux et à assurer encore une fois par là leurs profits. Il faudra délibérer et décider de ce qui est utile à l’accomplissement humain et de ce qui ne l’est pas (…) Cette réorientation sera l’œuvre d’une ou deux générations, ou de plusieurs »…

Moi l’autre : - Donc toi et moi ne serons plus là pour nous en réjouir…

Moi l’un : - Non, ni Jean-François Billeter non plus, mais ses petits-enfants seront peut-être fiers de lui dans une Europe réinventée au lieu de subir un nouvel empire de zombies sino-américain, qui sait ?

Jean-François Billeter, Demain l’Europe. Editions Allia, 2019.