16/08/2018

Le chef-d'œuvre de Barilier

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Dans Khartoum assiégée, cinquante-troisième livre d’Etienne Barilier, constitue sans doute le chef-d’œuvre de l’écrivain à ce jour. Bien plus qu’un «roman historique» ou le «portrait d’un héros», cet ouvrage polyphonique brasse les questions cruciales liées à l’affrontement des empires, des cultures, des croyances et des destinées personnelles, à la source de l’État islamique. Incarné par une frise de personnages admirablement individualisés, ce roman captivant est porté par un souffle puissant et modulé par une écriture vivante et vibrante, d’une profonde poésie. Pas un roman de cette envergure n’a été publié en Suisse depuis C.F. Ramuz et Max Frisch, et quel équivalent en France actuelle? Présentation et entretien exclusif.

Le génial romancier anglo-américain Henry James estimait que ce qui caractérise un grand roman tient au fait que tous les personnages y ont raison, et c’est ce qu’on se dit aussi bien en achevant la lecture du formidable roman intitulé Dans Khartoum assiégée,dont les protagonistes «historiques», semi-fictifs ou imaginés par l’auteur nous semblent avoir, sinon raison dans l’absolu, du moins leurs raisons respectives que le romancier détaille avec une remarquable équité, s’agissant par exemple d’une jeune religieuse italienne torturée ou d’un aristocrate français trafiquant d’ivoire et d’esclaves d’une abjection caractérisée, entre tant d’autres. 

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Au premier rang de tous, héros déjà fameux au moment où il est envoyé à Khartoum par le Gouvernement anglais, le général Charles Gordon est lui-même l’incarnation d’une contradiction fondamentale en sa double qualité d’âme sensible et de militaire, mystique lisant tous les soirs l’Imitation de Jésus-Christ et comptant à son actif divers massacres «au nom de Sa Majesté», tendre avec les enfants et les animaux et non moins inflexible en sa fonction, notamment en Chine où il a réprimé la révolte des Taïpings dans le sang. 

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De la même façon, «face» à Gordon, qui ne le rencontrera jamais en personne, le chef de guerre «de droit divin» Mohammed Ahmed, dit le Mahdi (terme supposé tombé de la bouche même du Prophète, signifiant le Bien-Guidé), est à la fois un héritier de la plus haute spiritualité islamique (ses maîtres inspirateurs ont été les mystique soufis Al Ghazali et Ibn Arabi), le libérateur autoproclamé du peuple soudanais colonisé, un conquérant fanatique et un grand seigneur prêt à sauver la vie de son adversaire respecté au prix de sa conversion, sinon pas de quartiers au nom d’Allah miséricordieux! 

Une frise de personnages fascinants 

Or, tel est le premier mérite de ce roman: de camper sans parti pris (ou peu s’en faut, tant le parti du Mahdi semble difficile à endosser jusqu’au bout) deux grandes figures «absolutistes» et des personnages «secondaires» non moins importants, qui constituent la chair vivante du roman de Barilier, illustrant le microcosme de Khartoum. 

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Ville «jeune» (elle n’a été fondée qu’en 1823) et décatie à la fois, menacée de ruine à tout moment en ses murs de terre croulant en boue, garnison de colonie anglaise finissante sous-traitée par le khédive égyptien, ramassis d’aventuriers pratiquant (notamment) les trafics d’ivoire et d’esclaves, avec quelque chose d’un rêve oriental, des jardins édéniques le long du Nil, une mission chrétienne à l’adorable chapelle franciscaine et des bordels, une place pour les exécutions publiques, des marchés bigarrés en veux-tu et des intrigues pourries en voilà: telle est Khartoum à cette époque même où Rimbaud traficote à Harar… 

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Le pouvoir anglais, les religieux catholiques, les oulémas, les mercenaires égyptiens, les Soudanais dressés à la courbache ou ployant sous les dettes: un vrai souk en plan large. Et en cadre plus serré: quels personnages! 

Voici donc, au masculin singulier, Hansal le consul d’Autriche-Hongrie, flanqué de sa femme soudanaise et figurant l’homme plutôt débonnaire et même bon; le comte français Alphonse de Veyssieux, débarqué à Khartoum sans un sou, enrichi dans les trafics à la tête d’une armée de forbans, tenant les Noirs pour des «singes» et cependant passionné de cartographie et d’ornithologie; Pascal Darrel l’ancien communard, journaliste et écrivain qui voit en le Mahdi un révolutionnaire incarnant l’avenir de l’Afrique; ou l’archéologue autrichien Karl Richard Lepuschütz en quête d’une élucidation «sur le terrain» de l’écriture méroïque, langue non encore déchiffrée de l’antique royaume de Koush… 

Ou voilà, au féminin pluriel, si l’on passe un peu vite sur une Lady anglaise anti-esclavagiste entichée (pas pour longtemps) de Gordon: la figure lumineuse de Marie, fille de Darrel vouée à la garde de son père et au service des enfants – du pur Barilier; ou sœur Matilda, pendant féminin du général, en plus impénétrable – elle lit le nihiliste Leopardi et tentera de s’ouvrir les veines –, et au sort final non moins affreux… 

Enfin, à part celles-ci et ceux-là, sortis de l’imagination du romancier: trois «anges» d’innocence au destin également déchirant, en les personnes des jeunes James et Lual, qu’on pourrait croire les fils adoptifs de Gordon; et de sœur Concetta venue de Vérone toute soumise au service de son Seigneur doux et tombée aux mains des mahdistes qui lui réservent une fin de martyre relatée dans l’un des plus beaux et terribles chapitres du roman, intitulé Nativité… 

Comme une «scène primitive» 

La tragique prise de Khartoum en janvier 1885, par les troupes du Mahdi, fait figure aujourd’hui de «scène primitive» d’un affrontement à la fois terrestre et «cosmique» qui n’en finit pas de ravager le monde contemporain, quand bien même l’origine du conflit remonterait à la nuit des temps. Une métaphore astronomique marque d’ailleurs l’ouverture du roman sous la forme d’une comète dont l’apparition sera interprétée fort différemment (!) par les uns et les autres, présage de victoire ou de déroute; et c’est bien de la multiplication des points de vue que se nourrit ce roman combinant la vue générale (de Sirius, sinon de la comète) et l’immersion nous faisant croire que nous sommes, nous lecteurs, plongés dans le maelström humain de cette ville dont la topologie se construit comme «autour» de nous… The_Mahdi_or_For_the_Victoria_cross.jpg

Friedrich Dürrenmatt – que Barilier a beaucoup traduit, soit dit en passant, et auquel il fait un clin d’œil en inventant le couple de serviteurs nubiens Hamza & Hamza employés par l’infâme Veyssieux – disait écrire entre le cendrier et l’étoile, et de même pourrait-on dire que Barilier écrit entre le cognac, qu’il fait boire à Gordon de manière compulsive, et le cosmos où son personnage lit son propre avenir «éternel» entre deux méditations empruntées au cardinal Newman, mystique et poète. 

Un saut «quantique» de l’essai au roman... 

Dans l’essai percutant intitulé Vertige de la force, paru en 2016, Etienne Barilier a déjà montré sa parfaite connaissance du «sujet islam» en abordant, avec une largeur de vues d’humaniste, la question de la violence par «devoir sacré» englobant celle des croisés chrétiens, de l’Inquisition espagnole ou du djihadisme actuel. 

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Dans Khartoum assiégée nous fait cependant passer de l’essai au roman filtrant tous les aspects de la réalité, laquelle est captée, dans sa profusion, par le détail. Comme on se rappelle l’épisode, dans Tintin, du sparadrap collé au nez ou au talon du capitaine Haddock, le roman de Barilier grave en notre mémoire une profusion de détails significatifs. 

«Laissez venir l’immensité des choses», disait Ramuz, et c’est, pour ne prendre que ces exemples, le recours compulsif de Gordon l’ascète à sa bouteille de Cognac, ou le télescope avec lequel, juché sur le toit de son palais comme un veilleur à la Garcia Marquez, il surveille la progression des troupes du Mahdi par-delà les eaux du fleuve. Du détail à l’ensemble, le romancier se fait ingénieur, stratège au fait de la pose des mines et du consolidement des fortifications, peintre orientalisant (une scène fameuse de danse du ventre où l’archéologue se fait plumer par ceux qui sont supposés le guider), érudit ou théologien (Barilier est fils de pasteur comme Dürrenmatt), historien ou sondeur d’abysses métaphysiques… 

Si tous les personnages de ce roman ont raison, c’est que le romancier est allé partout à leur rencontre et à leur écoute. Aucun détour, aucune digression, aucune invention romanesque n’y sont gratuits. Tout sonne juste parce que tout est vrai. On devine l’énorme documentation accumulée par l’auteur pour aboutir à cette prodigieuse masse d’informations filtrées, dont le poids ne se fait jamais sentir, alors que la tension et l’émotion montent quand le siège impose la famine après force trahisons et fuites in extremis, jusqu’au grand massacre final. 

Or une sorte de basse continue traverse tout le roman, qu’on pourrait dire la conscience lucide du tragique de la condition humaine, vécue par Gordon comme une inguérissable douleur d’enfance et une mort annoncée et finalement assumée «pour l’honneur» non sans augmenter l’horreur imposée aux autres, présente aussi chez l’athée Darrel et muettement subie par la religieuse Matilda qui se défénestre pour échapper à la meute des violeurs – et dans la mêlée ce sera Gordon décapité, des dizaines de milliers d’innocents à ajouter aux «dommages collatéraux» des causes diverses, le Mahdi mort peu après du typhus mais son sang roulant dans les veines de ses descendants revenus au pouvoir, bénis en 1990 par un certain Ben Laden, et sus aux impies! 

L’incomparable penseur-lecteur que fut René Girard a décrit, dans Mensonge romantique et verité romanesque, le processus qui, dans la création littéraire, tend à une façon de purification spirituelle, et c’est cette élévation que nous vivons, précisément, par delà la montée aux extrêmes des dernier chapitres de ce roman, où la tragédie historico-politique se trouve à la fois dite dans le moindre détail, jusqu’à l’atroce, et comme sublimée par le chant du poète.

 


Entretien avec Etienne Barilier

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Comment êtes-vous arrivé à Khartoum? 

Je ne parviens pas à retrouver quand j’ai entendu parler pour la première fois du général Gordon. Mais dès que ce fut le cas, et dès que j’ai su que cet homme avait tenu un journal pendant le siège de la ville qu’il voulut défendre contre le Mahdi (journal dont hélas les derniers cahiers ont été détruits quand la ville fut prise), sa personne et son drame, comme le drame collectif dont il fut un des acteurs, m’ont fasciné. Le reste a suivi. 

De quel matériau documentaire vous êtes-vous servi? 

Nous avons la chance de posséder sur Gordon et sur le mahdisme nombre de témoignages de première main. Slatin a écrit sur sa captivité, ainsi que d’autres prisonniers du Mahdi, dont le père Ohrwalder. De Gordon lui-même, outre son journal, nous avons divers textes, dont des lettres à sa sœur ou des Reflections in Palestine. Sur Gordon, il existe moult ouvrages en anglais, et même en français. Gordon est un des Victoriens éminents dont Lytton Strachey fait le portrait au vitriol, mais sans parvenir à cacher tout à fait l’admiration que cet étrange personnage lui inspire. 

Y a-t-il un document (le journal de Gordon ?) qui vous ait servi plus que d’autres? 

Tout ce qui pouvait faire vivre et revivre ces événements et ces lieux m’a nourri. Même si, bien sûr, je n’ai jamais perdu de vue le journal de Gordon, où transparaît ce mélange d’idéalisme intransigeant et de pragmatisme ironique, de foi naïve et d’intelligence aiguë, qui en font un personnage si intensément attachant. 

Le roman découle-t-il d’un plan préétabli précis, ou s’est il construit «au fur et à mesure»? Comment avez-vous « construit » la ville de Khartoum? 

Comme lorsque j’écrivais Le Dixième ciel, je me suis établi une chronologie, la plus détaillée possible, qui énumère, sur deux colonnes parallèles, les événements de la vie de Gordon et ceux du monde qui l’entoure. Mais comme pour le Dixième ciel, si ce tableau m’a aidé à rester fidèle aux événements historiques, il ne m’a pas pour autant servi de plan. Quand bien même ce n’est pas moi qui choisissais les événements, j’ai écrit ce roman comme tous les autres, «au fur et à mesure». Les personnages ont évolué selon leur loi propre – j’allais dire, même si c’est paradoxal: y compris les personnages dont tous les faits et gestes sont connus par l’histoire; les profondeurs d’un être humain, fût-il «historique», restent toujours un mystère, dont le roman, peut-être, parvient à s’approcher parfois, parce que l’humanité, après tout, nous est commune à tous. Quant à la ville de Khartoum, ce fut aussi un personnage, bien sûr, dont les traits m’ont été fournis par mes lectures, mais que je devais et voulais aussi faire revivre par l’imagination – l’imagination, cette «reine des facultés», n’étant rien d’autre que la vive intuition du réel. 

Comment les personnages de semi-fiction et de fiction vous sont-ils apparus dans la foulée des figures historiques? 

Précisément, il est un lieu, le roman, où réel et fiction cessent d’être perçus contradictoirement! Veyssieux et Darrel sont des semi-fictions, au sens je me suis inspiré, pour l’un, d’un personnage exploiteur, violeur et tueur, qui a bien existé mais dont on sait relativement peu de chose. Et pour l’autre, j’ai pris pour modèles à la fois Paschal Grousset, ancien communard, connaisseur de l’Afrique, auteur de romans à la Jules Verne et… traducteur de Gordon, et Olivier Pain, autre ancien communard qui, lui, a carrément rejoint les troupes du Mahdi avant d’y mourir misérablement, de maladie et d’épuisement. Ainsi, je savais que je n’«exagérais» pas en mettant face à face un ex-communard et Gordon! Pour sœur Matilda ou Marie, qui n’ont pas de «modèle» direct dans ce qu’il est convenu d’appeler la réalité, ma lecture de témoignages poignants sur des religieuses prisonnières m’a donné une idée de leur courage et de leurs souffrances. Mais je le répète, dans un roman, il n’y a plus de personnages «réels» et de personnages «inventés», il n’y a que des êtres humains. 

Pourriez-vous situer le roman par rapport à Vertige de la force ? Ou plus précisément : qu’apporte le roman, selon vous, de plus (ou d’autre) que l’essai? 

Lorsque j’écris un essai, je parle à la première personne et je dis mes convictions. Lorsque j’écris un roman, je laisse parler mes personnages. Un romancier ne juge personne, il habite ou du moins tente d’habiter la vérité de tous. En particulier, dans un chapitre du début du livre, lorsque la parole est donnée aux croyants musulmans, partisans du Mahdi, j’écoute leur voix plutôt que je ne les fais parler. Je pourrais dire aussi que je suis mes personnages, au double sens du verbe suivre et du verbe être. Bien sûr, le roman est aussi une mise en œuvre des paroles des personnages, la tentative de faire de toutes ces voix une symphonie. L’écrivain-compositeur met peut-être en valeur, fût-ce sans le vouloir, telle voix plutôt que telle autre, et je ne dis pas qu’on ne puisse reconnaître, dans Khartoum, les convictions de son auteur. Néanmoins, ce ne sont pas elles qui comptent d’abord. Ce qui compte, c’est de faire vivre un monde, et de l’offrir à la liberté des lecteurs. Et la fiction a cet avantage sur l’ouvrage d’histoire, que tout en ordonnant le réel, elle ne le fige pas dans une interprétation. Je ne dis pas qu’elle ne travaille pas à rendre le monde intelligible; l’œuvre du romancier, qui est œuvre d’intuition, de sensibilité, de passion, est aussi œuvre d’intelligence. Mais c’est l’intelligence du mystère humain, qui demeure mystère.

 

Etienne Barilier. Dans Khartoum assiégée. Phébus, 476p. Paris, 2018


Vertige de la force. Buchet-Chastel, 2016

 

 

07/08/2018

Un été de grands livres

 
2153-200x150.jpg48280_patautfabrice18dr.jpgDeux romans exceptionnels, de deux auteurs outrageusement inaperçus, attendent la lectrice et le lecteur non alignés à l’ombre fraîche : Dans Khartoum assiégée, d’Etienne Barilier, marquant le retour en beauté et en profondeur du romancier; et le premier roman de Fabrice Pataut, Aloysius, paru en 2001, redécouvert en 2005 avec la bénédiction d’Alberto Manguel, et que prolongera la lecture des nouvelles éblouissantes d’Un Jeudi parfait, paru en 2018. Triple enchantement avant la rentrée multitudinaire !
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Un lecteur de langue française un peu conséquent (et le mot de lecteur contient inclusivement une lectrice à l’affût de qualité) se trouve confronté, en ces jours de canicule moite, à une alternative impliquant un choix sûr entre la daube molle et le vif des vrais livres.
Passons sur les «livres de plage» qui sont légion et suintent de sueur fade et de monoï, pour gagner la clairière de fraîcheur, le bord de rivière ou la chambre aérée, où lire deux romans formidables ressortissant à la meilleure littérature et renvoyant à deux œuvres majeures de ce temps qui ont pour point commun de rester inaperçues, à tout le moins négligées au profit des «têtes de gondoles»...
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Je reviendrai beaucoup plus longuement, avec deux chroniques séparées du média indocile Bon Pour La Tête, et dans un ouvrage à paraître, sur les œuvres respectives d’Etienne Barilier et de Fabrice Pataut, toutes deux inscrites dans la grande tradition du roman filtrant quelques thèmes essentiels par l’alchimie du langage, où pensée et sensation, raison et fantaisie collaborent à la mise en mots, mais dans l’immédiat, vite vite, il faut donner envie de lire Dans Khartoum assiégée, fabuleuse ressaisie d’une tragédie à valeur actuelle hautement symbolique, au carrefour des cultures opposant divers colonialismes et aux sources du fanatisme islamique, et par delà toute thèse : dans le maëlstrom humain où se débattent des personnages merveilleusement présents, abjects ou bouleversants, dont le protagoniste, le général anglais Gordon surnommé Gordon Pacha, acquiert une stature de figure romanesque stupéfiante de force fragile.
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Pour comparaison, le lectrice ou le lecteur pourraient voir ou revoir (disponible sur le site de streaming gratuit hds.to) le film britannique Khartoum évoquant la même péripétie historique de l’encerclement de la capitale soudanise, en 1884, par les hordes du chef de guerre mystique dit Le Mahdi, inspirateur d’un premier Etat islamique, avec Charlton Heston dans le rôle (assez bien tenu, il faut le reconnaître) de Gordon, et Laurence Olivier en Mahdi au faciès noirci à la cire de soulier militaire, histoire de percevoir la différence entre une sorte de B.D. à grand spectacle fondée sur un schéma simpliste, avec force personnages caricaturaux et chevauchées hurlantes, et les strates d’un roman prodigieusement documenté mais dépassant l’anecdote historique ou la couleur locale dans un brassage qui fait croire au lecteur qu’il sait tout de ce monde par immersion et y comprend les enjeux historiques et politiques, économiques ou culturels (éthique et théologie comprise) d’un drame où violence et sacré, petite religieuse italienne et trafiquant français sans scrupules, partisans du Mahdi vu en libérateur ou défenseurs d’autres plus ou moins nobles causes se mêlent dans une pagaille admirablement détaillée et structurée par le romancier.
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Après le mémorable essai de Barilier paru l’an dernier sous le titre de Vertige de la force, illustrant la connaissance du « sujet islam » par cet auteur à l’incomparable porosité, son nouveau roman marque l’accomplissement du romancier découvert il y a cinquante ans avec Laura et Passion, au talent toujours plus amplement déployé dans Le Dixième ciel ou Le chien Tristan, entre autres nombreux titres, à qui cependant manquait parfois un soupçon d’incarnation «en pleine pâte», alors qu’ici tout se fond en unité vivante et vibrante portée, de surcroît, par une écriture comme rénovée dans le détail et le mouvement d’ensemble.
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cvt_Aloysius_5182.jpegLes diableries de l’histoire humaine
Si j’ai suivi le développement de l’œuvre de Barilier dès son premier roman (L’Incendie du château, en 1973), ce n’est qu’avec son dernier livre que j’ai découvert l’univers de Fabrice Pataut, avec les dix-sept nouvelles éberluantes d'Un Jeudi parfait, paru ce printemps, neuvième ouvrage de fiction d’un philosophe ferré (le wikipédant renseigne sur sa carrière professionnelle de spécialiste international éminent des arcanes logiques de la pensée et du langage) qui serait à la fois un conteur retors à la fantaisie inventive débridée et un poète en prose aux bonheurs d’expression filés à jet continu.
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Ayant commencé de lire Fabrice Pataut par la fin, ma décision subconsciente de tout lire de cet auteur me rappelant à la fois les grandes largeurs romanesques et les plus fins détails poétiques d’un Vladimir Nabokov, mais aussi les mélancolies louches d’un Juan Carlos Onetti, notamment dans son roman faussement scabreux intitulé Valet de trèfle, m’a reporté au premier de ses romans, Aloysius, qui m’a fait me retrouver ces derniers jours à Minorque en 1939, sur fond de guerre civile et plus encore, au milieu de personnages me rappelant d’abord les diableries de Mikhaïl Boulgakov (un chat nommé Verlaine, et parlant comme le Tobermory de Saki, y introduit notamment), entre réalité confuse et rêves hyperréalistes, avant de m’enfoncer dans ce qu’on pourrait dire l’épaisseur du réel mais comme transfiguré par une vision poétique envoûtante.
Ceux qui estiment, avec une sorte de Schadenfreude typique des paresses désabusées de l’époque, qu’il ne se fait plus rien dans la littérature contemporaine de langue française, subissent probablement les effets d’une autre lassitude blasée perceptible dans les rubriques « culturelles » ou plus gravement « littéraires » des temps qui courent, où l’esprit de curiosité et de découverte se fait rarissime alors que tous se rassurent en parlant tous à la fois de « ce dont on parle », etc.
Eh bien merde à la fin: qu’il lisent plutôt Dans Khartoum assiégée, Aloysius et Un jeudi parfait, et bordel qu’on en parle !
 
Etienne Barilier. Dans Khartoum assiégée. Editions Phébus, 2018, 476p.
Fabrice Pataut. Un jeudi parfait. Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2018, 269p ; Aloysius, Le Rocher, réédité en 2005 dans la collection Motifs, avec une préface d’Alberto Manguel.