17/06/2017

Sacrée bonnes femmes !

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À propos de l'ordre divin visant à confiner l'impure créature à sa place. Des luttes impies de la fin des sixties, jusqu’au vote accordé aux femmes suisses en février 1971 (!) et d'un film de 2017 qui fait un tabac chez les Suisses et jusqu’à New York...
 
Cela commence par les vociférations lancinantes de Janis Joplin à Woodstock, sur fond d'images vintage de gentils hippies à poil, et cela s'achève avec Aretha Franklin invoquant le Respect. La même année, de jeunes Helvètes de tous les sexes baisaient en ville de Zurich et fumaient du H en écoutant les Doors ou quelque Raga, tandis qu'au village nos hommes, suant à la sueur de leur front, comme c'est écrit dans La Bible, rappelaient à leurs épouses l'ordre divin de leur obéir et de se la coincer.
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Ces effets de contraste saisissants, exacerbés par la contiguïté du temps et de l'espace, pourraient se multiplier aujourd'hui aux quatre coins du monde mondialisé ou l'on apprend au même instant sur nos smartphones, qu'une jeune Pakistanaise violée est condamnée pour incitation à la débauche, et qu'une politicienne serbe homosexuelle est en passe de devenir première ministre, etc.
Nous savons tout ça, rien de nouveau sous le ciel du Macho éternel, le maillage de la Toile est censé nous informer de tout en temps réel et pourtant non: le filet a des trous et ce sont peut-être des fenêtres. Pour y jeter ce qu'il nous reste de bribes de mémoire ou au contraire pour tâcher de mieux voir ce qui est ou ce qui a été.
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La littérature et ce qu'on appelle l'art nous proposent de telles ouvertures. Et des livres pour nous dire autrement ce qui a toujours été dit ou pressenti, et ce film qui refait à sa façon le récit d’un moment de l'éclosion féministe au nom du droit le plus élémentaire de liberté et d'égalité, en Suisse cette année-là, trois ans après les manifs de 68 - nous avions vingt ans et des poussières et c’était à côté de chez nous !
Le cinéma suisse de ces années-là s’est fait connaître (avec Alain Tanner, Michel Soutter, Claude Goretta, Francis Reusser, Patricia Moraz et quelques autres, dans le sillage de Godard, sans oublier, à Zurich, le maitre du documentaire Richard Dindo, et Fredi M. Murer, auteur de L’Ame soeur, vrai chef-d’oeuvre de ces années-là), par leur engagement idéologique globalement gauchiste et leur façon déborder des thèmes sociaux ou politiques en phase avec l’esprit frondeur du temps.
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Or L’Ordre divin, plus de quatre décennies après cette époque quasi légendaire, et parfois surévaluée du point de vue artistique - combien de démonstrations manichéennes ou lourdement didactiques, de scénars mal fichus et de dialogues artificiels-, en retrouve l’essentiel de l’esprit quant à l’approche politique de l’époque, mais comme au-delà (ou en deçà) de toute idéologie réductrice, dans la pleine pâte de la vie des gens, avec des personnages certes “typés” mais aussi “vrais” que dans les films de Ken Loach, des situations non moins significatives et une empathie humaine constamment frottée de traits comiques.
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Une femme, Petra Biondina Volpe, signe cette comédie à la fois débonnaire, pétrie d’un humour populaire alémanique très particulier, que module merveilleusement le schwytzertütsch (dialecte très expressif et variant selon les régions), mais parfois aussi grinçante, comme lorsque trois des villageoises se retrouvent à une manif zurichoise puis dans un atelier où une prêtresse hippie leur fait découvrir, miroir en mains, la nature bellement animale de leur chatte et les fait “verbaliser” leur aspiration à l’Orgasme...
 

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Nora, la protagoniste centrale de L’Ordre divin, est une ménagère apparement comme les autres (campée par l’actrice allemande Marie Leuenberger avec un mélange d’énergie et de sensibilité sans faille), qui aime son grand beau Jules chef d’atelier dans une petite fabrique tenue par un dragon en jupon reproduisant tous les poncifs du patriarcat et proclamant que, du vote, les femmes ne veulent pas, point.
 
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Or Nora subit, à la maison, le despotisme borné de son vieux beau-père (qui lit des magazines pornos en cachette), lequel a perdu sa ferme reprise par son fils écrasé lui aussi par la dureté des temps. Et voici qu’autour de Nora, qui rêve de prendre un travail au bourg (on est en Appenzell, ou par là-bas dans la Suisse profonde de Robert Walser ou Jeremias Gotthelf), ce que son mari ne veut pas (et le mari, c’est la loi), se regroupent deux ou trois autres femmes, dont sa belle-soeur écrasée elle aussi par les travaux de la ferme, une ancienne tenancière de café libérée par la mort de son tyran domestique et fumant le cigare, ainsi qu’une Italienne fille de saisonniers revenue en Suisse pour repartir de zéro dans le café en question; à celles-là s’ajoutant la jeune teenager aux beaux yeux, fille du fermier rugueux, qui en pince pour un artiste motard à longs cheveux et le suit à Babylone (Zurich-City) avant de se faire enfermer comme on le faisait en ce temps-là des “traînées” se livrant à la copulation base et tâtant du cannabis...
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Nora, dans la foulée, a découvert le féminisme et profite d’une absence de son conjoint “au militaire” pour fomenter un mouvement local aboutissant à une grève des femmes genre Lysistrata d’Aristophane - un vrai régal même si ça frise la caricature -, la suite et fin “historique” de ces tribulations à la fois locales et universelles se trouvant évoquée par des collages d’archives où l’on voit apparaître les premières politiciennes suisses, etc.
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Lorsque Nora passait l’aspirateur dans la Stube (salle commune), son beau-père en pantoufles levait les pieds. C’était avant. Après, elle l’a collé à la vaisselle avec ses fistons. Et comme, entre temps, le jules de Nora a découvert avec celle-ci que le tigre qu’elle avait entre les jambes désirait lui aussi rugir, la vie a pris le dessus tandis qu’une négresse soul chante Respect à perdre haleine, amen...

06/06/2017

Compagnon de route

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À propos d'un livre amical proposant un Bref aperçu des âges de la vie. Où Jean-François Duval prouve qu'on peut être philosophe en méditant assis devant son chien, un couteau à pamplemousse ou sa vieille mère peinant à nouer ses lacets...

Jean-Francois Duval est à la fois un jeune fou et un vieux Monsieur posé, un enfant couratant en tous sens et le penseur de Rodin, un auto-stoppeur de tous les âges, l'homme de Cro-Magnon et le gérontonaute du futur - mais qui est au fond ce type qui ose dire JE et ne fait à vrai dire que ça sans s'exhiber pour autant devant sa webcam: plus discret, plus pudiquement réservé, plus débonnairement délicat ne se trouve pas souvent chez un JE qui n'est autre que notre NOUS multiface. Je suis donc nous sommes, pense en somme Jean-Francois Duval, et tous nos MOI volent en éclats après autant de mues, à travers les âges, pour se reconnaître dans cette universelle fiction verbale du JE. Au commencement était le verbe: JE suis donc Je pense donc j'écris, etc.

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Marcel Proust a fait l'inventaire pléthorique, dans sa Recherche du temps perdu, des multiples MOI de son Narrateur (l'un de ses MOI et plus encore), et de leurs transformations à travers les années et les circonstances, de leur effacement occasionnel ou de leur réapparition fortuite sous un effet non moins imprévu (le coup de la madeleine ou du pavé inégal), mais le JE qui gribouille ses cahiers est unique par sa voix et son ton, comme est unique la voix du rabbi juif Ieshoua (dixit André Chouraqui) ou le ton du poète beatnik Charles Bukowski.

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D'une façon analogue, mais avec un grain de sel de modestie narquoise, quelque part entre le pédagogue humoriste Roorda et le pédéraste ironiste Oscar Wilde, le compère Duval regroupe ses MOI et les nôtres pour leur faire danser le madison, cette danse en ligne des Sixties en laquelle il voit une sorte d'image du collectivisme bien tempéré, notant au passage que l'amer Michel Houellebecq gagnerait peut-être à s'y mettre. Bref, le JE du meilleur ami de sa chienne mène la danse et nos MOI fusionnent dans le temps en hologramme palimpsestueux...

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Comme le précise Wikipedia, Jean-Francois Duval, auteur d'une dizaine de livres, a longtemps disposé de ce sésame qu'est une carte de presse, qui lui a permis de rencontrer quelques grands écrivains et autres clochards dont il a documenté la vie quotidienne. C'est à ce titre sans doute qu'il a rencontré Alexandre Jollien, qui le gratifie ici d'une préface très fraternelle.
Or c'est avec le même passe-passe qu'un jour, rencontrant moi aussi Jollien après la parution de son premier livre, je vécus cet épisode qui pourrait être du pur Duval. À savoir que, ce jour-là, après que le fameux Alexandre se fut pointé à notre rendez vous à bord d'une espèce de grand tricycle, et nous trouvant à la porte de son bureau, il me pria d'insérer à sa place la clef dans la serrure de celui-ci pour pallier sa maladresse d’handicapé - après quoi le philosophe, tel un albatros désempêtré de son grand corps patapouf, s'envolait sur les ailes de la pensée de Boèce !
J'ai fait allusion à la chienne de Duval, qui est elle-même une question philosophique sur pattes, mais une anecdote encore à propos de Jollien, en promenade avec son ami au parc Mon- Repos de Lausanne dont les volières jouxtent un bassin à poissons rouges. Alors Alexandre à Jean-François : "Plutôt oiseau où poisson ?" Et Jean-François: plutôt oiseau, avec des ailes pour gagner le ciel. Mais Alexandre : plutôt poisson, pour échapper aux barreaux...
Ainsi ce Bref aperçu des âges de la vie fait-il valoir de multiples points de vue qui, souvent, se relativisent les uns les autres sans forcément s'annuler, et c'est là que l'âge aussi joue sa partie.

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Puisant ses éléments de sagesse un peu partout, Duval emprunte à Jean-Luc Godard, rencontré à Rolle au milieu de ses géraniums, l'idée selon laquelle les âges les plus réels de la vie sont la jeunesse et la vieillesse. Georges Simenon pensait lui aussi que l'essentiel d'une vie se grave dans les premières années, et à ce propos l'on retrouve, dans le livre de Duval, le charme et la totale liberté de parole des dictées du vieux romancier. Pour autant, Duval se garde d'idéaliser l'enfance ou l'âge de la retraite (ce seul mot d'ailleurs le fait rugir), pas plus que le familier des beatniks n'exalte les années 60 en général ou mai 68 en particulier.
Philosophiquement, au sens non académique en dépit de ses multiples allusions à Spinoza ou Sartre, Wittgenstein ou Camus, entre autres, Jean-Francois Duval s'inscrit à la fois dans la tradition des stoïciens à la Sénèque ou des voyageurs casaniers à la Montaigne, et plus encore dans la filiation des penseurs-poètes américains à la Thoreau, Emerson ou Whitman, avec une propension de conteur humoriste à la Chesterton ou à la Buzzati, toutes proportions gardées.

À cet égard, Duval ne pose jamais ni ne cherche à en imposer. Un pédant le raccordera peut-être à l'empirio-criticisme pour sa façon de découvrir l'essence de l'esprit critique dans le couteau courbe à pamplemousse, mais il n'en demande pas tant, et sa façon de constater la disparition du sentiment sartro-camusien de l'Absurde relève de l'observation non dogmatique.
À juste titre aussi, Duval constate l'augmentation de la presbytie liée à l'âge, qui nous fait trouver plus courts les siècles séparant les fresques de Lascaux des inscriptions numériques de la Silicon Valley, et plus dense chaque instant vécu. Rêvant de son père, le fils décline franchement l'offre de poursuivre avec celui-ci une conversation sempiternelle dans un hypothétique au-delà, en somme content de ce qui a été échangé durant une vie ou le non-dit voire le secret gardent leur légitimité; et ses visites à sa mère nonagénaire ne sont pas moins émouvantes, mais sans pathos, même s’il se sait exclu du bal des clones futurs.

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Un bon livre est, entre autres, une cabane où se réfugier des pluies acides et des emmerdeurs furieusement décidés à sauver le monde. Du moins Jean François Duval est-il un compère généreux , qui parie pour la bonne volonté pragmatique de nouvelles générations se rappelant plus ou moins les lendemains qui déchantent de diverses utopies meurtrières, sans cynisme pour autant.

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Dans ses observations de vieux youngster (ce salopard est né comme moi en 1947 !) Jean- François Duval constate que la marche distingue l'adulte de l'enfant (et du jogger ou du battant courant au bureau), de même que la station assise caractérise le penseur et son chien, tandis que le noble cheval dort debout dans la nuit pensive. Or la fantaisie n'est pas exclue de la vie du sage, que sa tondeuse à gazon mécanique emporte au-dessus des pelouses tel un ange de Chagall. Alexandre Vialatte dirait que c'est ainsi qu'Allah est grand, alors que Jollien souligne le bon usage de tous nos défauts (inconséquence et paresse comprises) dans notre effort quotidien de bien faire, rappelant l'exclamation de Whitman et la bonne fortune de chacun: "Un matin de gloire à ma fenêtre me satisfait davantage que tous les livres de métaphysique !"


images-5.jpegJean François Duval, Bref aperçu des âges de la vie. Préface d’Alexandre Jollien. Michalon, 238p. 2017.