17/08/2016

Petites résurrections de Chappaz

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En mémoire de Maurice Chappaz, en l'année de son centenaire. Réédition de La pipe qui prie & fume.


Le petit jour serait revenu « par la fente des volets et la porte demi ouverte », et avec lui l’écriture. L’écriture, éteinte quelque temps « comme on souffle une bougie », se serait rallumée et aurait éclairé les parois de la maison de bois, là-haut sur la montagne, sur cette « île défoncée », délivrée dans les vernes, une «escale de chats sauvages », au lieudit Les Vernys, en été 2004, le 19 août à l’aube, lieu désiré de silence et de retrait, mais en revenant l’écriture en son Fiat Lux aurait accusé un léger tremblement d’âge : « La vieillesse signifie éboulement dans la mémoire et durcissement des services. Les os se cassent, les sentiments pourrissent. Oui, nos défauts s’accusent, tonifiés par nos qualités mêmes. Exister nous tue » ; et revenant à ce qui pourrait être le dernier jour, en cette aube qui sent le soir, l’écriture revient à son premier souffle, au temps d’Un Homme qui vivait couché sur un banc où la fumée signifiait déjà la combustion première de la poésie : « Il est temps d’entrer dans ce monde, d’allumer une cigarette et de tirer sur la fumée, sur le feuillage tremblant et bleu de l’air maintenant. Il s’agit de s’infuser ce qui est, et cet air du matin on le boit. » Et cela encore qui s’impose pour fumer et prier tranquillement : « Moi je m’étends sur un banc pour toute la journée. Rien faire, absolument rien faire »…

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Or tant d’années et de paquets de tabac après, et l’on voit la fumée d’un petit train et les étapes d’une septantaine de gares, la mémoire défaille un peu dans ses éboulis et les os avertissent: « Se glacent les pieds infatigables, tout ce qui tremble, tout ce qui ressemble à une goutte de sang, comme le veut l’Eternel, se fige ». Et dans la maison de bois, un autre soir, sept jours plus tard : « Je m’immobilise devant la nuit : elle entre, le chalet disparaît. On n’existe plus mais on devient l’infini qui se personnalise en vous. Ma pipe peut-être me filme ». Et le film écrira ce lieu, cette maison du silence et du temps suspendu, comme partout quand on fait attention, ce lieu de parole fumée et de présence, le chalet et autour du chalet les terrains et les bornes, le temps passé dans les bornes et au-delà, Spitzberg et Tibet, Corinna et famille, en cercle élargis ou resserrés, spiralés du petit au grand récit et retour, mers et nuages en tourbillons, aux Vernys et partout, ici et quelque temps encore à fleur d’écriture mais dans les bornes se resserrant sur un corps : «Je devine en moi la grande usure. La vie est noire et belle et une louange la plus grande attend en nous. L’Eternel est aux aguets ».


Les questions reviennent


Le poète continue à fumer malgré les interdictions. En attendant les prochaines : interdiction de respirer, interdiction de rêver, interdiction de se poser des questions. Même pas ces trois-là : « Qui sommes-nous ? – D’où venons-nous ? – Où allons-nous ? ». Même pas ça : surtout pas ça !


Cependant l’écriture est revenue comme l’herbe au printemps ou les enfants, sans crier gare, et le train des jours y va de sa petite fumée, réjouissant les enfants et les Chinois. « Il a cessé de fumer », disent ceux-ci vers l’âme de celui qui vient de « casser sa pipe », comme disait le peuple de nos enfances. Mais l’image est à reprendre au début de l’écriture, quand on s’est déclaré poète et fumant évidemment, comme Rimbaud sa terrible pipe d’illuminé voyant. Première pipe de tête de bois ou de maïs à trois sous, d’écume ou culottée par les siècles de nuits de bohème douce : première fournaise dans les romantiques cafés d’hiver estudiantins, premiers foyers des amis, première fumée des questions éternelles : d’où venons-nous nom de Dieu, et qui sommes-nous, pour aller où ?

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L’enfant, déjà, petit, peut-être devant l’oiseau mort, s’est demandé : « Est-ce qu’il y a quelque chose après ? » Et rien ensuite n’épuisera la question tant que durera, mêlée, la louange infinie de ce qu’il y a ici et maintenant, qui ne saurait non plus s’épuiser dans la beauté des choses et de tout ce qui est donné : «Nous sommes nous-mêmes à la fois une tige d’herbe ou une goutte d’eau et puis une apparition du divin, sinon nous n’existerions pas ». Et voici qu’une pipe devient une caméra, décidément on aura tout, et le délire continue, de ce Rimbaud dont on dirait du Chappaz : « En quelque soir, par exemple, que se trouve le touriste naïf retiré de nos horreurs économiques, la main d’un maître anime le clavecin des prés ; on joue aux cartes au fond de l’étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes, on a la sainte, les voiles, et les fils d’harmonie, et les chromatismes légendaires, sur le couchant ».
Je relis la phrase en pensant à Jean-Sébastien Bach : « La main d’un maître anime le clavecin des prés », et je me demande comment rester « capable du ciel » au milieu de « nos horreurs économiques ».


Du sauvage imprimatur


Que nous sachions, les animaux ne fument pas, ni ne prient, étant eux-mêmes toute consumation et toute présence, avant la dérogation de l’écriture qui est à la fois fumée et prière. 

Encore heureux : notre corps nous ramène aux animaux, qui nous ramènent à la Genèse et à l’ « immense paysannerie» qui est de partout et non seulement de la région régionale.
Le sauvage est un style, immédiatement identifiable et d’abord à cela qu’il s’écarte et se sauve de nous. Mais le sauvage est en passe de se dénaturer. Son indépendance inquiète et contrarie. « On nous relance des nouvelles policières : SURPOPULATION DES RENARDS – MÉFAITS DES FOUINES – HALTE AUX CHATS ERRANTS ! » Et voici le loup revenu des pays sauvages et décimant troupeaux et poulaillers tandis que, jusqu’en ville, le renard fait les poubelles.
« Cela ne signifie pas une revanche mais une panique chez les bêtes, plaide le poète. Elles ont quitté prés et bois pour fouiller les banlieues ». Bientôt le renard donnera la patte et se fera photographier avec un Adam cravaté, et quelque chose sera perdu. Quoi ? Une beauté sera perdue.
Beauté du sauvage, mais plus profonde que seulement esthétique : « Elle me saisit tellement quand je surprends les bêtes sauvages – biches, cerfs, chamois ici même, qui traversent avec un tel incognito les pentes, s’effacent toujours. Elles ont un abîme dans les yeux dès qu’elles nous aperçoivent et se sauvent.

« Se sauvent, oui. Qu’est-ce qu’elles emportent ? Un autre monde et la beauté introuvable dont elles nous ont laissé l’impression par cette allure où s’est profilée la peur… Et une si inviolable différence. »


Oiseau.JPGLes oiseaux à tout moment, les plus proches et les plus différents : « Si ironiques, si joyeux, si aveugles, ce qu’inventent les oiseaux ». Ou ces envols de martinets « qui ne peuvent vivre qu’en vol à cause de leurs longues ailes si étroites. Ils n’arrivent pas à repartir s’ils se posent sur le sol car leurs courtes pattes aux longues griffes ne leur autorisent que des parois verticales ou le tronc des arbres ».

Si différent, le martinet, que la cage le tuerait. Mais les autres bêtes sauvages aussi, « dès qu’elles s’apprivoisent, c’est fini. Il leur manque le grand frisson du paradis antérieur. Où on ne mourait pas car on ne savait pas qu’on mourrait. Nous, c’est cette connaissance que nous leur apportons. On a perdu le miracle de vivre, d’être toujours dans l’éternel. Et ainsi la beauté, comme l’amour, est liée à la mort. Et tout est lié à la mort nous masquant quelque chose qui a eu lieu avant elle. »


Puis revenant à la revenante écriture : « Ecrire, c’est retrouver l’imprimatur des bêtes sauvages ».
Et la songerie de ce 22 août aux Vernys, juste voilée d’un soupçon de mélancolie, de s’achever sur ces mots : « Il faudrait pratiquer la morale ou la vertu d’instinct, comme les éperviers ou les lièvres. Les lièvres qui se promènent, l’épervier qui fauche le lièvre.
« Je rumine ça comme une bête avec ma pipe qui prie et fume.
« Où vais-je après cette vie ?
« Le ciel est voilé avec une seule étoile telle un noyau et tout autour le fruit noir des forêts ».
Les vérités mesurées
Une autre quête de vérité l’occupe ces jours, ladite vérité fixant en vieux langage juridique la mesure du bien. L’occurrence terrestre de ces beaux grands mots de bien et de vérité découle d’un catholicisme romain qui ne fléchira jamais, solide sur ses bases et pourtant ouvert aux grands vents d’ailleurs, comme les stupas tibétains des hauts cols d’Himalaya.

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Les vérités, repérées sur le terrain et inscrites au cadastre, distinguent « ma » terre de la tienne. C’est du précis fait avec de l’aléatoire, c’est une apparence de contrat palliant tous les désordres, on se rappelle la brouille de deux Ivan et les tricheurs qui s’en venaient nuitamment déplacer les bornes, les palabres et les rognes opposant maisons et villages, un côté de la vallée et l’autre, ceux d’en bas et ceux d’en haut. Du bas Maurice est monté vers le soleil des hauts, il y avait là des mayens tombés en ruine, tout a été rêvé et conçu pour la femme et la progéniture, et maintenant qu’on approche de la nonantième gare on reste soucieux de son bien, ainsi passera-t-on bien un mois et plus à mesurer cette terre qui « zigzague entre six ou sept mayens voisins, se suspend à leurs toits, s’accroche à des filets d’eau ».
À notre époque malade d’inattention et d’à peu près le poète répond par le mot à la fois précis et juste, qui dit le vrai et le chante aussi bien : « Angles, encoches, marteaux d’une vaste pente d’herbes devenues sauvages, ici ou là parsemées d’armoises et où on dégringole d’un piédestal d’aubépines roses qui semblent blanches vers des mélèzes et des sapins toujours « à moi ».
L’inventaire pourrait sembler dérisoire à un citadin sans mémoire ou sans « bien », mais le royaume du poète est aussi de ce monde, au milieu des siens, dans cette religion du verbe qui est aussi de la terre.
« Il faut prendre des précautions avec « le bien ».
« Je le savais. Seuls les paysans ont une religion et une patrie. J’ai moi-même fait deux fois avec mon oncle le tour de ses lopins, l’ultime fois, deux mois avant de mourir. Corberaye, les Rosay, les Zardy, Planchamp, Profrais, le Diabley, les Maladaires, des champs, des prés, des « botzas » inatteignables, indiqués, détaillés du doigt. La litanie ne s’épuise pas. Il avait été à la messe, le matin, avec moi, lui me confiant avant d’entrer dans l’église, regardant le cimetière : il n’y a qu’une bonne mort, la mort subite ».
Et le neveu de constater : « Le bonheur d’exister a une de ces saveurs », avant de s’interroger un peu plus loin : « Qu’est-ce que la possession de la vie ? »

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On imagine l’ami, Gustave Roud, souriant à celui qui oserait dire « mon arbre » ou « mon herbe », mais il faut entendre ce possessif dans l’ensemble humain de cette « immense paysannerie » de montagne marquée par le pays autant qu’elle l’a marqué.
« Ces terrains et leurs limites s’entremêlent avec les limites de ma vie, soit celles inscrites par les années et qui précèdent le vide dont les brumes m’envahissent déjà : on tombe littéralement en enfance, même sans sénilité ».
Avec l’écriture revenue revient le souvenir de l’arrivée en ce lieu avec Corinna, où ils auront toujours été si heureux, et le trait d’ombre revient avec, « le bonheur passe comme un coup de faux », le souvenir de Corinna jeune soudain précipitée vers l’abîme et retenue in extremis par quelque invisible main, ou ce cri tout à la fin, en 1979, du dernier instant de Corinna faisant écho petit au cri du Christ sur la croix, tout est mêlé, on est marqué par cette invraisemblable « affaire » de Messie : « Il a découvert Dieu en nous. Et il nous a emmenés avec lui sans discussion », il faut naître et renaître tous ces jours que Dieu fait : « Nous passerons comme un coup de vent dans l’éternité, avec une âme toute fraîche et un corps recommencé ».
La question de la foi est elle aussi cernée d’ombre et à tout instant elle meurt et renaît. Le poète se retire doucement aux Vernys.Il arpente son royaume comme le Père au premier jardin. Il prend ces notes en été 2003 et 2004, puis il les reprendra en été 2007 et 2008. « Et on a ou on n’a pas la foi. Elle se relie à l’enfance, à ce qu’on a reçu alors sans le savoir. Quelque chose qu’on a encaissé comme un coup de pied de vent ».


On a ou on n’a pas la foi mais rien n’est assuré de toute façon, pas plus que sur un vaisseau pris dans les glaces, comme on verra dans les notes suivantes
« On est tout à la fois croyant et incroyant. Le choix se fait sans cesse et presque à notre insu, dans le dédale de l’âge où je trébuche. L’espoir même que j’ai et les miettes de la beauté du monde qui s’éparpillent en moi… des nuages dans le ciel aux arbres sur la terre qui attendent le cri du corbeau, tout me fait sentir mon rapprochement avec les bêtes. Il me semble arriver au bout d’un corridor.»
Et me reviennent, au bout du long corridor fleurant les siècles, dans la cuisine du Châble, un soir d’hiver de janvier 2007, ces mots du poète un peu bronchiteux, engoncé dans une espèce de vieux manteau de cheminot : «Je crois qu’on ne peut évoquer le paradis qu’en relation avec ce qui est visible ici bas, fugacement, par intermittence. Cela peut n’être qu’un visage dans une gare, un brin d’herbe frémissant, l’inattendu d’un nuage ou une goutte de pluie qui tombe dans une sorte de transparence obscure, et vous entendez aussi le bruit infime que cette goutte de pluie fait en touchant terre. Je dirais ainsi que l’image du paradis, telle que je me le représente, serait comme une surprise à l’envers… Le paradis est aussi exigeant que l’enfer ! Cendre et alléluia… Tout à coup l’innocence ! »


Les petites résurrections


La foi ne serait rien pour la poésie, au demeurant, sans cette attention incarnée que manifeste le travail d’écrire. « Le péché capital, écrit ainsi le poète, le seul péché est le manque d’attention. Le temps présent se précipite telle une chute d’eau. Hâte-toi de puiser ! C’est-à-dire : sois attentif ». Or, l’attention ne se borne pas, cela va sans dire, à la consommation passive. Il n’y aura création ou recréation, il n’y aura transmutation, nouvelle forme, petite résurrection que par ce processus de consumation qui fait de chaque heure une Riche Heure possible et toute l’œuvre, alors, du poème au récit, des premiers mots d’Un homme qui vivait couché sur un banc ou de la première page de Testament du Haut –Rhône, aux dernières de La Pipe qui prie et fume, des lettres aux journaux, sous toutes les formes enfin, se déploie comme un Livre d’Heures qu’enlumine, sous l’effet d’une espèce de sainte attention, le même verbe du même homme mêmement habité à vingt et nonante ans.

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On reprend ainsi Testament du Haut-Rhône au tout début : « Je loge à quelques lieues seulement de la forêt, au bord d’une prairie où les eaux s’évadent. Par les fenêtres ouvertes de ma demeure de bois (qui me porte et toute une famille d’enfants déguenillés, en train maintenant de dormir) on entend les clochettes d’un troupeau de chèvres qui se déplace sur les pentes ainsi qu’une eau courante ou un nuage de feuilles sèches ».
Le livre s’est ouvert sur le petit jour, il se refermera au bord de la nuit, la nature continuant de murmurer et bien après nous : « Les oiseaux, les feuilles en train de chuchoter, forêt ou rivière, les eaux et les ciels s’envolent sur la page blanche qui noircit. Quelle cuisine de nomade ! La création glapit, fume. Et puis ce dilemme : ou une goutte de sainteté, ou la passion démoniaque ».
Car le temps vient, avec cette « possession », cette aveugle fuite en avant, ce collectif emballement que le poète a toujours combattu, sa guerre dès le début, et pas tant une guerre au progrès qu’au saccage et au gâchis -, le temps vient d’une apocalypse, cette « dérive collective, au dernier instant de l’examen de conscience avant le naufrage », mais non tant obscure fin des fins que temps de révélations.
« Message à toute la société des hommes dont la réussite est un abîme », relance alors le vieux fol insulté naguère par les chantres agités de ladite réussite, qui se demande à présent si ce vingt et unième siècle héritier de tout ce qu’il déteste n’est pas « acculé à un grand acte mystique ? »
Est-ce qu’on sait ? On peut se rappeler le philosophe russe Léon Chestov interrogeant le paradoxe d’Eschyle : et si ce que nous appelons la mort était la vraie vie, et ce que nous appelons la vie une sorte de mort ?
Ce que nous avons sous les yeux, ce que le poète voyant s’ingénie à nous faire sauter aux yeux ne procèderait-il pas de la même sainte attention qui anime le mystique ?

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En septembre 2004, le poète se risque à répondre au bord de la nuit: « Le mystique substitue à la racine l’invisible au visible, nous deviendrons cet inconnu que seul le Créateur connaît. Son œil remplace le nôtre. Le rien, en tout, devient saveur et joie en nous. Il faut accepter un absolu où l’on meurt. Je ne puis y songer qu’en disant le fameux Merci à l’instant qui me sera donné ».
Est-ce à dire, en langage du vingt et unième siècle, que le poète « se la joue » gourou ?
Je ne le crois pas. Je le crois plus humble et plus juste, mieux à sa place dans la « contemplation active » dont parlait Marcel Raymond, ni mystique ni moine non plus mais à sa façon éminent spirituel défiant la raison et squatter de couvent invisible, dans un temps « si difficilement plus facile » à habiter que celui des battants de la réussite : « Dans ces cellules comme des tombes où l’existence, respiration après respiration, se tisse, se décante. Où l’on vogue sur le flux et le reflux des prières, des hymnes chantées d’heure en heure : on s’insuffle déjà sa future vie, on tente sa résurrection ».
Remarquable formule : « On tente sa résurrection ».
Et d’ajouter : « Maintenant ».
Rappelant du même coup la réponse que faisait Ella Maillart, l’amie de Chandolin, quand on lui demandait l’heure : « Il est maintenant ».


NewYork11.jpgPar delà la nuit cruelle


Et la ville là-dedans ? Et les villes ? Et les multitudes humaines ? Et le journal de l’effrayante espèce qui s’est tant massacrée dès l’an 17 de ce siècle où le poète vint au monde ?
Comme un rappel de ce « journal » que Maurice Chappaz n’oublie pas, ni ses semblables en transit sur notre planète perdue dans l’Univers, s’enchâssent alors quelques pages d’un autre journal, de la main d’un commandant de marine du nom de de Long, notant jour après jour le calvaire d’une poignée d’hommes échappés au naufrage, fin 1881, du vaisseau La Jeannette broyé par les glaces dans l’immense delta de la Lena, émouvant accompagnement du voyageur Chappaz au long de la nuit cruelle endurée jour après jour par l’équipage crevant de faim et de froid trente jours durant, « pauvres moineaux humains » dont les âmes « se perdent dans la surprenante beauté du monde ».
E la nave va. La vie continue dans l’alternance du poids du monde et du chant du monde. « On meurt, on va être rapatrié en Dieu. Outre-tombe, j’habiterai tout ce que j’ai été : ce nuage, cette source, ces rues, ces prés, cette maison… »
Et Michèle fera quelque chose de chaud…
« Partir à la recherche du paradis terrestre, voilà ce que j’ai tenté toute ma vie, sans savoir et sans comprendre », note Maurice Chappaz en été 2004. Mais dès le tournant du Testament s’était marqué le désenchantement : « Nous portons en nous l’agonie de la nature et notre propre exode ».
Le monde « paysan-paysan », tout semblable à celui des Géorgiques, dont le nonagénaire révise la traduction en 2008, représentait une totalité « jusqu’aux astres » que le poète a vu se défaire et se corrompre.


« Cependant », me disait-il ce soir de janvier 2007, dans la cuisine de L’Abbaye, et c’était à propos de Gustave Roud, mais cela vaut autant pour lui, « au moment où un pays disparaît et meurt, il y a une parole qui émerge ».
Celle de Maurice Chappaz, loin d’un renfrognement de refus et de repli, relance à tout moment de nouvelles pousses. «Malgré tout je crois à la vie », me disait-il encore ce soir-là. Je suis né dans un mouvement. Je suis resté fidèle à mon origine, tout en m’adaptant au monde en émergence. Je lis ainsi les journaux, pour me tenir au courant du changement de civilisation et même de l’abîme. Nous devenons comme des chats sauvages apprivoisés par la mort ».
Enfin voici, dans La pipe qui prie & fume que j’aurai traversé en cet été indien 2009, voici noté en septembre 2004 et réécrit en 2008 au lendemain de ses nonante ans : « Michène trie, retrie une à une les groseilles, choisissant celles dont la robe rouge résiste. Hantise du pourri, du moisi. Si rares ces petits fruits déjà récoltés par les oiseaux ».

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Et je revois à l’instant, en cette fin d’octobre 2009, la neige apparue sur les cimes de la Savoie d’en face, je nous revois ce soir de janvier 2007, à l’Abbaye du Châble, dans la cuisine où le nonagénaire tout frais émoulu m’avait parlé sept heures durant au dam de Michène le trouvant « peu bien », je revois, dans le tourbillon des volutes de temps fumé, du livre revenu avec l’écriture de la vie où nous nous retrouvions ce soir-là, je me rappelle les regards attentifs et les gestes attentionnés de Michène Chappaz nous préparant ce « quelque chose de chaud » qu’avait demandé son poète dont je note encore ces derniers mots :


« Notre vie avec ses oeuvres ne dure pas plus qu’un paquet de tabac, y compris le pays où j’attends : telle la petite fumée qui s’échappe comme si j’étais cette petite fumée au moment où la pipe reste chaude dans la main après avoir été expirée.
« Les années s’éteignent.
« Je savoure la dernière braise ».


Maurice Chappaz. Le pipe qui prie & fume. Editions de la Revue Conférence, 2008, réédition 2016.

09/08/2016

Avatars du mauvais genre

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À propos d'un genre littéraire trop décrié naguère, et sans doute trop adulé aujourd'hui. De la multiplicité des sous-espèces, de l'enquête policière classique à l'exploration des bas-fonds sociaux ou des abysses psychiques, en passant par le roman théologique ou le thriller gore. Du mauvaise genre en pays romand, avec L'Âge de l'héroïne de Quentin Mouron et Le Dragon du Muveran de Marc Voltenauer.

 

1. De Sherlock à Jo Nesbø...

Georges Simenon se plaignait naguère de ce que la critique et le public français le considérassent (pour parler comme San Antonio) strictement comme un auteur de romans policiers, alors que le reste du monde voyait en lui un écrivain à part entière.
Or s’il est vrai que la France, patrie historique de la Littérature avec une grand aile (c’est elle qui le dit), aime à séparer ce qui est « noble » des genres dits mineurs (polar, science fiction, littérature popu en un mot), il n’est pas moins évident que le rompol a ses règles spécifiques qui en font, qu’on le veuille ou non, et sans mépris, un genre particulier.

Simenon4.jpgSimenon reconnaissait, le premier, que la série de Maigret obéissait à certains schémas dont il éprouva, à un moment donné, le besoin de se libérer. Cela ne signifie pas que ses Maigret soient tous schématiques, mais le fait est que le meilleur de Simenon échappe aux normes du polar, y compris sous le label Maigret. Lettre à mon juge ou Le bourgmestre de Furnes, La neige était sale, Les inconnus dans la maison, Feux rouges, Les gens d’en face, L’homme qui regardait passer les trains ou La boule noire, pour ne citer que ceux-là, ressortissent bel et bien à la meilleure littérature, comme il en va de Crime et châtiment de Dostoïevski, si proche de certains romans noirs contemporains…

La confusion s’accentue pourtant aujourd’hui, où le terme de polar englobe des auteurs et des formes extrêmement variés à tous points de vue, et de niveaux qualitatifs oscillant entre le pire (qui est Légion) et le meilleur (plus rare), avec ce dénominateur pourtant commun de l’omniprésence du Mal et de la Mort.

De la belle énigme sophistiquée classique (Double assassinat dans la rue Morgue d’Edgar Allan Poe ou Le mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux) aux embrouilles glauques du Ripley de Patricia Highsmith, en passant par les enquêtes socio-politiques de Michael Connelly dans la ville-monde de Los Angeles, les incursions dans le monde des Indien pueblos de Tony Hillerman ou les nouveaux auteurs français de Manchette à Fred Vargas, les atmosphères et les thématiques du « polar » sont aujourd’hui aussi diverses, à vrai dire, que celles des romans ordinaires.

Mais le polar gagne-t-il à se voir acclimaté et promu au rang de « noble » littérature. La multiplication chic des références au genre choc laisse songeur, et les élégants pastiches d’un Jean Echenoz ne font guère illusion quand on les compare aux descentes aux enfers des auteurs sondant les ténèbres du cœur humain, tels Patricia Highsmith (qu’un Graham Greene qualifiait de « poète de l’angoisse ») ou Robin Cook dans le terrifiant J’étais Dora Suarez, ce roman noir qui vous fait ressentir quasi physiquement le sort de la victime et de son bourreau dément, préfigurant les ténèbres de Cormac Mc Carthy, James Lee Burke, Jo Nesbø et autre Henning Mankell...

Du catholique Chesterton au visionnaire moraliste Dürrenmatt, les plus grands écrivains ont passé par les rues sombres du polar, pour en tirer parfois des vérités humaines éclairantes et de vraies pages de littérature. Autant dire que le polar en soi n’est qu'une appellation fourre-tout, alors même que le Mal et la Mort échapperont toujours aux classifications et autres tendances…

 

2. Mauvais genre en pays romand: Quentin Mouron ou la noire mélancolie du dandy.
On ne pourrait voir, en L’âge de l’héroïne de Quentin Mouron, qu’un polar frotté de littérature et de clichés américains, à la fois clinquant et snob, vite ficelé et répondant mal aux attentes des lecteurs et aux exigences du genre. Ceux qui ont été captivés par les grands romans américains ou nordiques de James Ellroy, Michael Connelly ou James Lee Burke, Jo Nesbø ou Henning Mankell, pour ne citer que quelques « stars » de la littérature noire la plus récente, souriront peut-être en découvrant ce petit roman de la « nouvelle étoile suisse du polar ».


Or il est absurde et injuste de comparer les romans polyphoniques de grands professionnels du genre, dont tous ne brillent pas d’ailleurs par leur écriture, à un livre aussi bref, compact et concis - et non moins dense et remarquable par sa rythmique verbale et les multiples traits de son ironie - qu’on pourrait dire, en dépit de ses dehors apparemment cyniques et provocateurs, un conte moral d’époque aux fulgurances inattendues, pur produit lucide et grinçant de la nouvelle génération.


De fait, Quentin Mouron est typiquement un enfant de ce nouveau siècle, mais son protagoniste désenchanté, tout brillant voire artificiel qu’il paraisse en surface, traduit un sentiment et pose une question de fond, à la fois existentielle et littéraire, touchant au sens de la vie et à la valeur de la parole, qui rejoint les interrogations des aînés de l’auteur.


ob_517d5d_heroine-mouron.jpgLe canevas narratif de L’Âge de l’héroïne, autant que la dramaturgie de son intrigue policière, sont à la fois sommaires (d’où la frustration prévisible de nombreux lecteurs en quête d’enquêtes subtiles ou compliquées) et sans importance. L’intérêt du livre est ailleurs : dans la confrontation d’un univers déliquescent (notre monde) et de personnages obéissant à la logique folle de celui-ci, ou lui résistant de diverses façons.


Cela commence par une Ouverture baroque carabinée, qui voit le protagoniste baiser une libraire berlinoise intensément consentante, avant que celle-ci ne se fasse décapiter par un adepte bavarois de la charia fâché de trouver le Mahomet de Voltaire dans sa vitrine… Or on verra plus loin ce que signifie incidemment, pour l’auteur, le passage du baroque au classique, ou du tragique au grotesque. Littérature gratuite que tout ça ? Pas du tout : point de vue sur le monde, dont la connotation policière relève juste de la culture populaire d’époque.

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Dans L’Âge de l’héroïne, faisant suite au premier polar de Quentin Mouron intitulé Trois gouttes de sang et un nuage de coke , nous retrouvons Franck, le détective dandy, quadra las d’un peu tout et se raccrochant à la littérature de façon à la fois formelle (en fou de bibliophilie) et plus substantielle (il achoppe à la parole de Bossuet dans un décor parcouru de hell’s angels…), troublé en profondeur par la toute jeune Leah, incarnation double de la culture de fast food et d’une révolte absolue contre la vie.


Autour de ces deux-là gravitent quelques personnages aux airs de brutes conventionnelles sorties de quelque série télé dans le genre de Bannshee, nuance sous-Tarantino, sur arrière-fond de saloons pour touristes multinationaux et de décharge publique. Or plus qu’une image crédible de l’univers américain dans une histoire vraisemblable de trafic de drogue, voyons-y plutôt, une projection chaotique du grotesque contemporain avec ses héros improbables (tel vétéran de l’Afghanistan aura-t-il été plus héroïque que la kamikaze dont il est une des victimes survivantes ?) et, plus profondément paradoxale, l’héroïne du titre dont le double sens est plus qu’un jeu de mots...

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Dans cette perspective dégagée de toute problématique « policière », la réflexion sous-jacente de Franck sur la dilution du tragique (qui donnait sens à la parole d’un Bossuet au XVIIe siècle) dans la jactance grotesque des temps qui courent, se rattache au noyau de la « poétique » développée par Quentin Mouron dès Au point d’effusion des égouts, son premier livre, tout en rejoignant le constat d’un Friedrich Dürrenmatt sur la fin de la tragédie. Là encore, pas question de comparer ce sombre joyau que représente La Promesse du grand Fritz, tragédie noire adaptée par Sean Penn sous le titre de The Pledge, au cinquième ouvrage du jeune auteur, en dépit de ses remarquables qualités, mais cette réserve ne fait qu’accentuer l’attente que suscite la production à venir de l’écrivain...


Quentin Mouron, L’Âge de l’héroïne. La Grande Ourse, 135p.

 

CneVL8-UMAAnTxM.jpg3. Mauvais genre dans les Préalpes vaudoises : Marc Voltenaur ou le châtiment de devoir divin.


Une clef de lecture du Dragon du Muveran, premier roman policier de Marc Voltenaur, petit-fils d’un évêque luthérien suédois, se trouve peut-être dans le dernier essai lumineux d’Etienne Barilier, fils de pasteur calviniste, intitulé Vertige de la force, où le romancier vaudois traducteur de Friedrich Dürrenmatt, fils de pasteur bernois, repère et définit, à propos des djihadistes islamistes, la notion de « crime de devoir sacré ».
Les pasteurs sont en effet très présents dans Le dragon du Muveran, qui n’a pourtant rien d’un roman « mômier ». C’est une pasteur, au prénom d’Erica, qui découvre le premier corps poignardé au cœur et énucléé, disposé comme un crucifié sur l’autel, dans le temple où elle s’apprête à prononcer son sermon dominical inspiré par l’apôtre Matthieu ; et d’autres pasteurs, de plusieurs générations, éclaireront ensuite divers signes et paroles bibliques laissés sur ses traces par le tueur.


Ainsi que l’a relevé un Albert Camus (premier maître à penser de Barilier, qui lui a consacré l’un de ses livres), le XXe siècle a inventé le « crime de logique », aboutissant à l’organisation planifiée des camps de concentration et d’extermination. Ce crime « rationnel » de haute technicité rompt avec ce qu’on peut dire le « crime de passion », à caractère éruptif et sporadique, dont la jalousie (dès le Caïn biblique) est l’une des motivations récurrentes. Or il est une autre sorte de crime millénaire, conjuguant la violence des deux espèces, qu’on peut dire le «crime de devoir sacré ».


Parce qu’ils étaient blasphémateurs, les collaborateurs de Charlie Hebdo répondaient de l’offense faite à Dieu et à son prophète. Parce qu’elles étaient juives, les victimes de la Porte de Vincennes méritaient le châtiment des « infidèles », de même que les 140 étudiants chrétiens massacrés en mars 2015 dans la ville kényane de Garissa. Quant à la tuerie aveugle de novembre 2015, suivie par le massacre de Nice et le non moins abominable assassinat du prêtre Jacques Hamel, ils illustrent diversement la force à l’état pur, dirigée contre tous ceux qui étaient supposés se vautrer dans l’impureté.


Mais l’obsession de la pureté n’a-t-elle pas fait, aussi, des ravages dans notre propre histoire ? C’est ce qu’illustre incidemment Le dragon du Muveran, qui traite de l’innocence bafouée d’un enfant et des conséquences « cosmiques » de son humiliation dont le fameux dragon de la légende est l’emblème.

Dès le Prologue du roman, une sorte de déni de culpabilité, ou plutôt de déplacement implicite de sa responsabilité dans une logique de châtiment divin, présente le tueur sous le masque de « l’homme qui n’était pas un meurtrier ». Belle idée de romancier, qui nous réserve d’autres surprises…


Nul besoin, au demeurant, d’avoir une licence de théologie dans sa poche-revolver pour démêler l’imbroglio de cette sombre histoire sur fond de prairies idylliques : le roman de Marc Voltenauer joue d’emblée sur la simplicité narrative d’un feuilleton à épisodes, chacun des 110 petits chapitres qui constituent ses 660 pages se trouvant balisé par le lieu et l’heure précise de l’action.

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La lectrice et le lecteur de nos régions y (re)trouveront en outre le charme familier de lieux connus (Gryon et environs) et un scénario ancré dans le présent (on roule en 4x4) avec coucher initial rose orangé sur la mythique dalle de calcaire du Miroir de l’Argentine, vue proche sur la face du Grand Muveran célébrée par Ferdinand Hodler ; vue plus dégagée vers les Dents du Midi, non moins illustre créneau, et zoom latéral sur le chalet vintage de l’inspecteur de la criminelle lausannoise Andreas Auer, dans une clairière paradisiaque – tout cela expliquant plus ou moins l’immédiat succès populaire du roman par identification locale, mais il n’y a pas que ça, loin s’en faut.


De fait, Le Dragon du Muveran, malgré son écriture limpide et prodigue de détails très concrets (en allemand on dirait sachclich), sa tournure un peu carrée parfois ou affligée de quelques clichés, brasse une matière très riche, qui touche autant aux composantes économiques et psychologiques d’une société en mutation qu’à une tragédie aux résonances à la fois personnelles et collectives.


Sur cette ligne tragique verticale, c’est, d’une part, l’histoire d’un gosse mal aimé, puis violemment maltraité, qui aime Dieu et croit trouver en ce Père suprême la justification d’une vengeance « absolue ». Mais c’est aussi, dans le même pays quelques décennies plus tard, l’histoire du petit Luca défrayant la chronique valaisanne; ou c’est l’histoire de nombreux enfants « placés » et souvent abusés, ou encore l’histoire du terrifiant « sadique de Romont », qu’on a dit violé par un prêtre pédophile et dont une des victimes reproduisit l’agression sur d’autres enfants - cercle vicieux sempiternel exacerbé par le vertige de la force.


De façon plus immédiate et horizontale, Le Dragon du Muveran, roman policier, se structure par l’enquête menée conjointement par Andreas Auer - dont l’auteur souligne immédiatement l’ego surdimensionné, le narcissisme et la complexion de bientôt quadra, gay et professionnellement très compétent – et sa sympathique équipe aussi typées que dans une série télé genre The closer, en alternance avec le récit, modulé comme en sourdine, de ce que le futur tueur psychopathe a vécu en son enfance et sa jeunesse, avant son exil aux States.


Screen-Shot-2016-01-19-at-09.56.17.pngEn observateur frontal et perspicace de la nouvelle classe moyenne plus ou moins enrichie, Marc Voltenauer étoffe en outre son récit à partir des trajectoires de personnages représentatifs de celle-ci, tel l’agent immobilier Alain Gautier, le promoteur Jacques Charrier ou l’entrepreneur Maurice Fournier, personnages en vue et mêlés à divers trafics et autres parties fines impliquant des mineures ; tout un petit monde à la fois « normal » et possiblement « à la limite » de la légalité professionnelle ou privée, qu’on imagine se retrouvant entre barbecues et clubs échangistes.


Ce milieu à la fois conventionnel et « libéré », un Jacques Etienne Bovard en avait donné une première évocation il y a vingt ans de ça dans ses Nains de jardin (Campiche, 1996), et l’on en a trouvé d’autres aperçus littéraires dans quelques ouvrages plus récents, dont le polar de mœurs Canines, paru en 2010 à l’enseigne de Xénia, où le conseiller d’Etat Oskar Freysinger (mais si !) détaillait la scandaleuse affaire du petit Luca, ou encore dans les romans non moins « mauvais genre » de Daniel Abimi.


Cette composante sociologique du roman apparaît dès la présentation du compagnon de l’inspecteur Auer, Mikaël Achard, journaliste désormais libre qui revient d’un grand reportage en Angola où il a constaté lui-même les effets de la dévastation sociale liée à la spéculation financière, et le même type d’observations se module tout au long du livre par des reflets intéressants de notre univers économico-social, tant urbain que néo-rural, impliquant par exemple la Lex Weber...

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Un pied-plat de nos régions, sévissant sur nos blogs lémaniques, s’est offusqué de ce que Marc Voltenauer pût imaginer un viol dans nos montagnes immaculées où meugle la vache d’Eugène Burnand. De surcroît, avec sa délicatesse coutumière, le bêta pseudo-nommé Géo ajoute que, sûrement, le succès populaire et médiatique du Dragon du Muveran tient au fait que l’inspecteur du roman soit homo ! Arguments débiles mais combien significatifs, propres à une Suisse décidément au-dessus de tout soupçon pour certains, alors même que le « retour du refoulé », ici comme ailleurs (du Portugal au Québec, en France, à Boston dans le film Spotlight, ou dans la campagne alémanique de L’enfance volée de Markus Imboden, entre cent autres exemples multinationaux) aligne les exemples de maltraitance , d’humiliations ou d’abus sexuels naguère camouflés et désormais moins invisibles, sinon moins impunis.


Exercice proposé aux écoliers de notre cher pays : comparez l’hypocrisie dont est victime la petite Aline du premier roman de Ramuz, baisée et ensuite larguée, enceinte, par le fils du syndic Damon, et celle qui « couvre » l’agression sexuelle dont se rend coupable un autre fils de syndic, à Gryon, septante ans plus tard, avant le déchaînement du dragon par le feu et le meurtre de « devoir divin »…


Marc Voltenauer n’a pas le génie d’une Flannery O’Connor, qui a sondé elle aussi les abysses des « fous de Dieu », notamment dans son roman intitulé Le malin, dont John Huston a tiré un film mémorable. Comme il en a témoigné, plutôt modestement, dans les médias, il a écrit Le Dragon du Muveran pour se faire plaisir et donner une suite à ses nombreuses lectures de passionné du « mauvais genre » noir, notamment dans ses récentes percées nordiques.


Cele étant et même si, stylistiquement, l’on relèvera qu’il « peut mieux faire », le nouvel auteur épate par le sérieux de son propos, la très large palette de son observation en matière sociale et psychologique, ou disons simplement humaine, qui rend ses personnages à la fois présents et attachants, à commencer par Mikaël le compagnon d’Andreas , journaliste intelligent (un ex-rédacteur fictif de 24 heures, soit dit en passant), de la mordante Karine partenaire d’Andreas ou du légiste dûment hurluberlu, entre autres...

De surcroît, son propos “théologique” est des plus fondés, qui renvoie à la fois à une certaine violence monothéiste et à une lecture fondamentaliste autorisant aujourd’hui un évêque suisse, autant qu’une flopée d’imams ou de fous de Dieu de toute obédience, à recommander la peine de mort pour les homosexuels, entre autres applications terroristes du “devoir divin”...


Un bémol tout de même à propos de la fin « américaine » du roman, qui prête au vengeur vaudois un passé de serial killer émasculant ses multiples victimes, au risque pour l’intrigue initiale de basculer dans un autre registre du roman, limite gore et plus rebattu – n’est pas Stephen King qui veut et c’est tant mieux.

Sous les dehors d’une sorte de feuilleton populaire à la façon actuelle, probable exorcisme personnel, aussi, des hantises de l’auteur, Le Dragon du Muveran allie l’habileté parfois naïve d’un roman policier bien ficelé, et les coups de sonde d’un frère humain dans les ténèbres de la souffrance et du mal, de la pureté pervertie et d’une empathie figurée par l’ultime scène du roman, où l’exécuteur par « devoir divin », en présence de l'inspecteur muet, s’applique à lui-même le suprême châtiment…


Marc Voltenauer. Le Dragon du Muveran. Plaisir de lire, 668p.