23/07/2016

Première à l'alpage

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satie-emblem-1.jpgÀ propos de la représentation, le 14 juillet 13819564_10154988307542388_501782514_n.jpg2016 à La Comballaz, de Musique, Amour et Fantaisie, duo de Sergio Belluz (chant) et Oksana Ivashchenko (piano) célébrant deux génies volontiers folâtres : Rossini et Satie.


La fantaisie est assez rare aujourd'hui, dans les lieux de culte souvent graves voire compassés où la musique dite classique continue d'être célébrée, aussi est-ce avec une non moins rare jubilation que nous avons assisté , en date d'un 14 juillet mémorable à divers titres - civilisation et barbarie mêlés - à la première représentation du concert-spectacle très original conçu par le baryton lettré italo-lausannois cosmopolite Sergio Belluz, avec la complicité délicatement athlétique de la pianiste ukrainienne Oksana Ivashchenko, pour la défense et l'illustration de ces deux génies profondément débridés et non moins superficiellement profonds que furent le Pesarien Giovachino Antonio Rossini (1792-1868) et le Parisien Eric-Alfred-Leslie Satie (1866-1925), entre chats miauleurs et crustacés à sonorités coruscantes, marche funèbre et petits trains à fumées blanches et croches pointées…

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Apparier les musiques de Rossini et de Satie n’est pas trop surprenant, de la part de Sergio Belluz, dont les goûts musicaux et littéraires rompent volontiers avec les conventions académiques et l’affectation pompeuse, sans donner pour autant dans la facilité démagogique au goût du jour. Rapprocher deux grands musiciens sous prétexte que l’un a composé un Prélude hygiénique du matin, et l’autre une Etude asthmatique, entre un Ouf les petits pois ! et des Peccadiles importunes pourrait sembler peu sérieux voire anodin, mais là encore le jeu n’a rien de gratuit : le rapprochement éclaire, autant que la perspicacité malicieuse de Sergio Bellum, la réelle parenté de Rossini et de Satie à cette enseigne, précisément, d’une fantaisie relevant du jeu profond, de l’humour salubre et d’une non moins perceptible mélancolie en sourdine.

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C’est que Rossini et Satie sont tous deux de grands amoureux de la vie et de vrais poètes, qui prouvent qu’on peut être bigrement sérieux sans se prendre trop bougrement au sérieux, acrobates en virtuosité sans sonner le creux.

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S’il ne vise pas prioritairement les mélomanes ferrés, loin de là, le récit-récital conçu par Sergio Belluz vaut à la fois par ses éclairages sur la vie de chacun des deux musiciens et son intelligence fine de la musique. Ainsi module-t-il à la fois les voies biographiques et les voix de Rossini et de Satie, qu’il fait parler en première personne et donc raconter leurs vies respectives pour ceux qui ne les connaîtraient point, avant de passer aux illustrations musicales, chant et piano alternés ou de concert.

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Côté biographie, on s’intéresse notamment à la comparaison de deux versions du Barbier de Séville, de Paisiello et de Rossini, dont la première de celui-ci fut chahutée par la claque convoquée par celui-là, avant que justice ne soit rendue au jeune musicien contre le barbon jaloux. On sait que la première carrière de Rossini , brillantissime, durant laquelle il composa une quarantaine d’opéras, fut suivie par une « retraite » à laquelle Sergio Belluz a consacré une particulière attention, avec l’ironie qui sied à l’approche de Péchés de vieillesse d’une réjouissante fraîcheur.

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Côté découverte, en tout cas pour le soussigné et quelques autres Béotiens, ce seront les notes graves et puissamment imprimées dans la matière sonore, par la pianiste ukrainienne, d’une récapitulation panachée où la mémoire multiplie les citations de ce qui fut chanté jadis et naguère, pour finir en beauté avec Mon petit train de plaisir …
Si la partie rossinienne du récital fait déjà la part belle au piano, celui-ci va s’en donner à cœur joie dans le grappillage de morceaux tirés par le maître-queux de la marmite merveilleuse de Satie.


L’esprit français, de Villon à Rabelais et jusqu’à Proust et Sacha Guitry, par Saint-Simon et le Chat noir, non sans de multiples détours, allie naturellement la subtilité savante et la veine populaire. C’est ce qu’on appelle une civilisation, qui prévoit une place pour chaque chose, de l’éléphant au magasin de porcelaine.


Satie_Tapisserie_en_Fer_forge_1924.jpgLe métier de chanteur, tant que le métier de pianiste, requièrent des compétences qui excluent toute tricherie. Or ni Rossini ni Satie ne leur ménageront aucun repos. La facilité d’apparence est le produit d’une ascèse. Et dans la foulée on nous livre unes espèce de mode d’emploi ou de manifeste joyeux, intitulé L’Esprit musical, tiré d’une conférence donnée par le compositeur en 1924 dans les villes certifiées belges de Bruxelles et Anvers, dont chaque mot nous touche tandis que la pianiste fait merveille sur son clavier où défilent finalement les inénarrables crustacés de Satie.

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On se croirait à l’opéra. Rossini n’a pas eu le temps de lire Proust, mais les poissons et les oiseaux se mêlent les pinceaux, et Satie fait mousser le rideau… Pour que chacune et chacun soient contents, précisons enfin que cette première à l’alpage fut donnée sous le toit accueillant de dame Geneviève Bille, à l’enseigne de Lettres vivantes (www.lettresvivantes.ch)

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16/07/2016

Cauchemar d'époque

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À propos d’Allegra, premier roman de Philippe Rahmy. Dont la porosité sensible et la force expressive pallient certaine invraisemblance du scénario dramatique.


On est immédiatement saisi par le récit en première personne d’Allegra, dont l’énergie et la frappe de la narration impressionnent. Sous l’aspect d’un roman réaliste en prise directe avec l’actualité contemporaine, le quatrième ouvrage de Philippe Rahmy – premier roman après deux récits –poèmes autobiographiques très remarquables (et très remarqués) et l’évocation non moins mémorable d’un séjour à Shanghai – s’apparente à la fois, toutes proportions gardées, aux écrits d’un Hanif Kureishi, nouvelliste et romancier anglo-pakistanais au regard acéré sur les convulsions du monde actuel, et, pour leur façon d’aborder la société et leur densité émotionnelle, aux films des frères Dardenne, plus précisément à L’Enfant.
Si le roman de Philippe Rahmy pose, comme on le verra plus loin, des problèmes de vraisemblance au niveau de son ancrage dramatique dans la réalité, Allegra rend un son, pourrait-on dire, qui fait écho à notre époque à la façon d’un cauchemar.


Allegra_PhilippeRahmy_Small.jpgL’évidence des faits


Au présent de l’indicatif, sous la schlague d’une narration très rythmée à phrases brèves, Abel, enfant unique d’Algériens établis en France du sud, raconte ses tribulations de fils de boucher en mal d’identité sûre, qui échappe à son milieu par le haut en bouclant de solide études en sciences économiques avant d’être recruté par un Iranien émigré à Londres et travaillant dans une banque à coloration islamique.
Or le battant Abel, vainqueur d’un moment au front de la haute finance où son algorithme personnel a fait florès, nous apparaît d’emblée en plein effondrement après la naissance d’Allegra et la panique dépressive de sa mère, Lizzie, qui s’est retournée contre lui.
Tout cela se trouve détaillé au fil d ‘une sorte de vrille narrative à coups de sonde rétrospectifs, avec des effets de réels bien dosés pour ce qui touche à l’actualité en cours – tel l’achèvement d’un film (Le Cheval de Turin) de Béla Tarr aux studios de Twickenham.
On revit ainsi la vie relativement heureuse de la famille d’Abel en Arles, avant l’abattage des abattoirs paradoxalement conviviaux - une sorte d’Eden fraternel au milieu des carcasses... -, l’exode à Nîmes et la détresse du père qui se sent dépossédé de ce qui faisait sa vie, ou bien encore cette scène de chasse au cerf à la fois initiatique et symbolique; et puis Londres, la City, un beau duplex dans la zone chic d’Oslo Court, pour ainsi dire la baraka jusqu’à la bascule dans toutes les embrouilles.
Clair et bien structuré dans ses aller-retour, le récit d’Abel constitue le portrait en creux, détaillé et crédible, d’un personnage à la fois compétent et lucide, attachant à proportion de sa fragilité, car Abel a des failles, aussi, où l’alcool et les aléas de la destinées mêlent leurs ondes et leurs ombres. En alternance, le récit d’Abel éclaire la déroute frisant l’hystérie de Lizzie, sans que la personnalité de celle-ci soit, elle, réellement détaillée.


Naissance de la haine


Le désarroi post partum des mères relève pour ainsi dire, aujourd’hui, du lieu commun, souvent accentué, voire exacerbé, par des conditions sociales ou psychologiques plus ou moins stressantes. Dans le cas de Lizzie, la compagne d’Abel, le phénomène est particulièrement aigu, qui confine à l’hystérie - du moins à en juger par ce qu’en dit Abel. Si celui-ci voit, en l’apparition d’Allegra dans leur vie, une forme de rédemption, comme il en va de Lizzie à la naissance de l’enfant, les relations entre les conjoints se dégradent bientôt au détriment d’Abel dont le frère de Lizzie, un certain Rufus vaguement écrivain et sûrement arabophobe, a dit à sa sœur de se méfier ; tout cela se passant sur fond de suspicion relancée par les attentats terroristes du métro londonien.

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Or, autant Lizzie – vendeuse chez Virgin au moment où elle a rencontré Abel, et cependant intello branchée sur les bords – s’est montrée railleuse à l’égard des problèmes d’identité de son boy friend, riant en outre de la prévention anti-arabe de son frère, autant elle paraît soudain rallier celui-ci en traitant Abel en étranger.
Allegra est un roman sociologiquement et psychologiquement étayé, jusqu’à un certain point en tout cas, avant d’accuser de croissantes faiblesses dans sa partie liée à la plus brûlante actualité, faute assurément, chez l’auteur, d’expérience sur le terrain, ou d’imagination retorse à la Dostoïevski...


Entre bombe et pétard mouillé


Le récit d’Allegra est essentiellement d’un homme seul, et réussi en tant que tel, qui laisse au cœur l’écho de la déchirure d’un père hanté par la mort de son enfant – on verra comment. En ce qui concerne les autres protagonistes, à savoir essentiellement Lizzie et Firouz, ce qu’on en sait reste à l’état d’esquisses, de sorte que le lecteur peine, notamment, à voir en l’Iranien le planificateur crédible d’un acte de terrorisme, et en Lizzie la complice de celui-ci. En clair : Abel, viré de la banque à la suite de contre-performances présumées, se trouve chargé par Firouz d’une mission consistant ni plus ni moins qu’en un attentat à la bombe dans le stade où seront inaugurés les J.O. de Londres.


Comme bien l’on pense, Philippe Rahmy s’est un peu renseigné sur la préparation d’un attentat, mais le mode opératoire du brave Abel tient plus ici du stéréotype de téléfilm ou du scénario de BD que d’un roman travaillant réellement une telle réalité. Le côté « téléphoné » de la suite de ses actions - jusqu’au moment crucial de l’inauguration des J.O. où, assis à côté d’une petite fille lui rappelant (ben voyons) son Allegra adorée, il renonce finalement à mettre à exécution le plan imposé par Firouz -, pèche décidément par manque de vraisemblance, mais l’important est peut être ailleurs ?


De fait, ce qu’il y a d’indéniablement étonnant, dans ce roman inabouti en sa partie la plus dramatique, tient à la lancinante persistance, après lecture, de ce qu’on pourrait dire l’écho d’un cauchemar. Ainsi la résonance quasi onirique, à tout le moins poétique, d’Allegra, pallie-t-elle son manque d’ancrage dans la complexité du réel. Ou plus exactement, au lieu d’un roman conséquent « sur » la fuite d’un individu perturbé dans le terrorisme – le propos par trop littéraire de l’écrivain est alors illustré par le rapprochement peu probant d’Abel et du Lafcadio de Gide célébrant l’acte gratuit…-, Allegra réussit bel et bien à capter et restituer, avec une réelle force expressive, les désarrois et les délires de personnages significatifs des gâchis personnels ou collectifs de notre drôle d’époque…


Philippe Rahmy. Allegra. La Table ronde, 186p.